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Full text of "Histoire littéraire de la France"

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3  9007    0289    6669    5 


HISTOIRE 

LITTÉRAIRE 

DE   LA    FRANCE 


HISTOIRE 


? 

LITTÉRAIRE 

)E 

LA 

FRANC] 

OUVRAGE 

COMMENCÉ  PAR  DES 

RELIGIEUX  RÉNÉDICT1NS 

DE  LA  CONGREGATION  DE  SAINTMAUR 


ET    CONTINUE 


PAR    DES    MEMRRES    DE    L'INSTITUT 


ACADEMIE     DES     INSCRIPTIONS     ET     IIEI.IES-I.ETTRES 


TOME    XXXIX 

SUITE  DU  QUATORZIÈME  SIÈCLE 


PARIS 
IMPRIMERIE    NATIONALE 


MCMLXII 


AVERTISSEMENT. 


La  Commission  de  YHistoire  littéraire  de  la  France  a  décidé  de  faire 
paraître  le  tome  XXXIX  en  un  volume  unique,  d'étendue  d'ailleurs 
normale.  L'Imprimerie  Nationale  devant,  en  effet,  utiliser  doréna- 
vant de  nouveaux  caractères  assez  sensiblement  différents  de  ceux 
qu'elle  avait  employés  jusqu'ici  pour  notre  collection,  il  en  serait 
résulté  des  disparates  d'un  fâcheux  effet  entre  le  fascicule  I,  dont  la 
matière  forme  le  présent  tome,  et  le  fascicule  II  précédemment 
prévu. 

Les  auteurs  de  ce  trente-neuvième  volume  de  YHistoire  littéraire 
de  la  France,  membres  de  l'Institut  (Académie  des  Inscriptions  et 
Belles-Lettres),  sont  désignés,  à  la  fin  de  chaque  article,  par  les 
initiales  de  leurs  noms. 

E.  F.   Edmond  Faral. 

M.  R.   Mario  Roques. 

A.  J.   Alfred  Jeanroy. 

C.  S.   Charles  Samaran,  éditeur. 


NOTICE 

SUR 

FRANÇOIS    OLIVIER-MARTIN 

l'N    DES  AUTEIRS    DU  TOME  XXXVIII  DE  L'HISTOIRE  LITTERAIRE  DE   LA  FRANCE. 

(mort  le  8  mars  ig5s) 


François  Olivier-Martin  n'  n'a  fait  que  passer  à  la  Commission  de.  l'Histoire 
littéraire,  où,  sur  la  proposition  d'Alfred  Coville,  l'Académie  l'avait  appelé  le  2  3 
décembre  19^2  en  remplacement  de  Henry  Omont.  Certes,  il  était  assidu  aux 
séances  de  travail  en  commun  et  il  avait  mis  en  chantier  au  moins  l'un  des  mé- 
moires cpii  lui  avaient  été  demandés.  Malheureusement,  rien  ne  s'est  conservé  des 
notes  grâce  auxquelles  il  se  préparait  à  étudier  pour  nous,  avec  une  compétence 
qui  lui  était  très  particulière ,  les  coutumiers  français  anonymes  du  xive  siècle  et 
les  ouvrages  de  certains  autres  jurisconsultes  dont  les  noms  sont  parvenus  jusqu'à 
nous,  tel  Jacques  d'Ableiges,  le  célèbre  auteur  du  Grand  Coutamier  de  France.  Seuls 
portent  la  signature  d'Olivier-Martin  dans  notre  tome  XXXVIII,  outre  la  notice 
consacrée  à  son  prédécesseur  Henry  Omont,  sept  ou  huit  pages  de  commentaire 
introductif  à  un  traité  anonyme  portant  pour  titre  :  Jura  feodalia  in  vicecomitalu 
Parisiensi. 

Cette  carence,  due  partie  aux  difficultés  de  la  dernière  guerre  mondiale,  partie 
au  fait  que  les  dernières  années  de  la  vie  d'Olivier-Martin  ont  été  celles  d'un 
homme  touché  par  la  maladie,  est  d'autant  plus  regrettable  que  toute  sa  carrière 
d'historien  du  droit  français  le  destinait  à  remplir  avec  succès  à  la  Commission  de 
X Histoire  littéraire  le  rôle  pour  lequel  il  y  avait  été  appelé. 

Il  était  né  le  3o  octobre  18-79  à  Binic  (Côtes-du-Nord),  dans  une  famille  bre- 
tonne et  plus  précisément  originaire  du  pays  de  Penthièvre.  Son  père  appartenait 
à  l'administration  des  finances,  ainsi  que  son  grand-père  maternel;  sa  famille 
maternelle  était  implantée  à  Jugon,   gros  bourg  du  département  (arrondissement 


(l'  C'est  par  décret  en  date  du  1 3  juillet  1  g3o  inséré  au  Bulletin  des  Lois  que  François  Martin  avait 
été  autorisé  à  porter  désormais  légalement  le  nom  de  François  Olivier-Martin,  Olivier  n'étant 
jusque-là  que  son  deuxième  prénom. 


vin  NOTICE  SUR  F.  OLIVIER-MARTIN 

de  Dinan),  où  elle  avait  compté  à  l'époque  de  la  Révolution  un  maître  de  postes 
et  où  le  père  d'Olivier-Martin  revint  s'établir  lors  de  sa  retraite. 

Bachelier  de  Rennes  en  1896,  licencié  en  droit  de  la  même  Université  en 
1899,  Olivier-Martin  vint  alors  à  Paris  pour  y  poursuivre  ses  études  juridicpies, 
bientôt  couronnées  par  deux  doctorats.  La  première  de  ses  thèses  (1901)  étudiait 
La  crise  du  mariage  dans  la  législation  intermédiaire  (1789-Î80i);  la  deuxième 
(190/1)  portait  sur  Le  Tribunal  des  Centumvirs.  Chargé  de  cours  à  la  Faculté  de 
Droit  de  Lyon  en  igoô,  François  Olivier-Mari  in  était  reçu  premier  en  1908  au 
concours  d'agrégation  des  Facultés  de  Droit.  Sa  carrière  de  professeur  avait  déjà 
commencé  et  allait  se  poursuivre  dans  des  conditions  brillantes;  sa  carrière  de  savant, 
également  marquée  par  de  nombreux  succès,  allait  s'ouvrir  avec  son  premier  livre 
intitulé  L'Assemblée  de  Vincennes  de  1329  et  ses  conséquences  (Paris,  1909). 
L'Université  de  Rennes,  qui  l'avait  formé,  et  la  Fondation  Thiers,  dont  il  avait  été 
quelque  temps  pensionnaire,  avaient  tenu  à  ce  que  ce  travail  de  '100  pages  parût 
sous  leurs  doubles  auspices. 

Entre-temps,  Olivier-Martin  avait  jeté  son  dévolu  sur  un  sujet  beaucoup  plus 
vaste,  dont  la  documentation  et  la  rédaction  devaient  l'occuper  pendant  de  longues 
années  et  fonder  sa  réputation  :  Y  Histoire  de  la  Coutume  de  la  prévôté  et  vicomte  de 
Paris.  C'est  le  titre  sous  lequel  cet  ouvrage  monumental  a  paru  en  deux  volumes 
de  1922  à  io3o.  Il  est  très  vite  devenu  classique,  en  ce  que  s'y  affirme,  avec  la 
vigueur  de  l'esprit  e1  l'art  de  clarifier  les  problèmes,  la  maîtrise  de  l'érudit  capable 
de  dominer  une  documentation  étendue  puisée  dans  les  cartulaires  de  l'Ile-de- 
France,  dans  les  fonds  ecclésiastiques  el  judiciaires,  avec  lesquels  il  avait  acquis 
une  familiarité  qu'il  aimait  faire  partager  à  ses  élèves  au  cours  de  visites  prolon- 
gées aux  Archives  nationales. 

Car  chez  Olivier  Martin  les  dons  du  professeur  allaient  de  pair  avec  ceux  du 
savant.  La  clarté  de  son  esprit,  l'aisance  de  sa  parole,  l'autorité  naturelle  qui 
émanait  de  sa  personne  lui  valaient  l'attention,  puis  [a  gratitude  de  vastes  auditoi- 
res qui  passent  à  bon  droit,  pour  particulièrement  difficiles.  Les  étudiants  de 
l'Ecole  «le  Droit  savaient  aussi  que  leur  maître  ne  négligeai  aucune  occasion  de 
leur  être  utile.  C'est  en  pensant  à  eux  qu'il  a  autorisé  la  diffusion,  sous  forme  de 
brochures  autographiées,  de  ses  Répétitions  d'histoire  du  droit  public ,  auxquelles  les 
candidatsàla  licence  et  au  doctorat  ne  cessenl  «le  se  référer;  c'esl  a  leur  usage  aussi 
qu'il  a  rédigé  en  iq3o  son  Petit  précis  d'histoire  du  droit,  développé  plus  tard 
(19/18)  en  une  Histoire  du  droit  français  îles  origines  à  lu  Révolution,  gros  volume  de 
près  de  800  pages  de  pensée  forl  personnelle. 

Chargé  en  1921  du  cours  d'histoire  du  droit  public  a  la  faculté  de   Droit  de 


HISTOIRE  LITTÉRAIRE  DE  LA  FRANCK  ix 

Paris,  puis  titularisé  en  remplacement  de  Paul  Fournier,  au  moment  où  celui-ci 
prenait  possession  de  la  chaire  de  droit  canonique  nouvellement  créée  pour  lui, 
Olivier-Martin  a  enseigné  jusqu'à  la  retraite  avec  un  succès  toujours  égal. 

En  dehors  des  questions  touchant  l'histoire  proprement  dite  de  notre  droit  et  de 
nos  institutions,  Olivier-Martin  s'était  beaucoup  intéressé  à  certains  problèmes 
sociaux,  voire  politiques,  pour  l'éclaircissement  ou  pour  la  solution  desquels  il  se 
sentait  porté  à  scruter  le  passé  quand  le  présent  lui  paraissait  pouvoir  profiter  des 
leçons  anciennes.  De  là  son  livre,  quelque  peu  tendancieux,  et  partant  très  discuté, 
sur  L'organisation  coijiorative  de  la  France  d'ancien  régime  (1938).  On  y  trouve,  en 
tout  cas,  avec  quelques  exagérations  et  paradoxes,  la  preuve  de  la  conscience  avec 
laquelle  l'auteur  s'était  informé  et  de  la  vigueur  qu'il  avait  mise  à  exposer  et  à  dé- 
fendre ses  idées  personnelles. 

Le  dernier  livre  de  François  Olivier-Martin  aura  été  le  petit  ouvrage  posthume 
(  1906)  sur  sa  petite  ville  de  Jugon,  où  il  a  mis  tout  son  talent  et  tout  son  amour 
pour  sa  petite  patrie  bretonne  qu'il  allait  retrouver  fidèlement  chaque  été. 

Le  27  mars  ig36,  François  Olivier-Martin  avait  succédé  à  Antoine  Thomas  à 
l'Académie  des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  Il  était  depuis  1927  membre  du 
Comité  des  Travaux  historiques,  depuis  ig3i  membre  du  Comité  des  Sciences 
humaines  à  la  Recherche  scientifique,  depuis  ig33  membre  résidant  de  la  Société 
nationale  des  Antiquaires  de  France,  depuis  1937  président  de  la  Société  d'histoire 
du  droit,  depuis  19/12,  comme  délégué  de  notre  Académie,  membre  du  Conseil 
de  perfectionnement  de  l'Ecole  des  chartes.  Copropriétaire  de  la  Revue  historique 
de  droit  français  et  étranger,  il  n'a  pas  peu  contribué  à  maintenir  à  ce  périodique  le 
prestige  dont  il  jouit  dans  le  monde  savant. 

Chez  François  Olivier-Martin,  l'homme  était  aussi  attachant  que  l'érudit  et  le 
professeur.  Son  aspect  physique  attestait  de  prime  abord  la  distinction  de  son 
esprit  et ,  si  l'on  avait  sous  les  yeux  quelques  pages  de  sa  main ,  on  ne  pouvait 
pas  ne  pas  être  frappé  par  l'aisance  et  par  la  maîtrise  de  soi  dont  témoignait  son 
écriture  droite,  nette,  régulière,  sans  reprises  ni  bavures  d'aucune  sorte. 

François  Olivier- Martin  est  mort  le  8  mars  1982,  ayant  grandement  servi  les 
disciplines  qu'il  s'était  choisies  :  l'histoire  du  droit,  et  spécialement  du  droit  pari- 
sien, l'histoire  de  l'Eglise  de  France  dans  ses  rapports  avec  l'Etat,  enfin  l'histoire 
des  institutions  françaises  et  bretonnes. 

En  rappelant  brièvement  ses  mérites  et  en  rendant  hommage  à  sa  mémoire, 
son  successeur  ne  peut  que  déplorer  les  circonstances  cpii  ont  privé  notre  Com- 
mission des  services  qu'elle  était  en  droit  d'attendre  de  lui. 

C.  S. 


HISTOIRE 

LITTÉRAIRE 

DE    LA    FRANCE. 


GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE, 
MOINE  DE  CHAALIS. 


L'œuvre  littéraire  de  Guillaume  de  Digulleville  se  compose  de  trois 
romans  didactiques  en  vers  français,  respectivement  intitulés  le  Pèle- 
rinage de  la  Vie  humaine  (dont  il  existe  deux  rédactions),  le  Pèlerinage 
de  l'Ame  et  le  Pèlerinage  de  Jésus-Christ;  d'un  poème  allégorique  inti- 
tulé le  Roman  de  la  fleur  de  lis,  également  en  français;  enfin  de  quel- 
ques poèmes  latins (1).  Les  seuls  renseignements  qu'on  possède  sur  sa 
personne  et  sur  sa  vie  se  tirent  de  ces  écrits. 


SA  VIE. 

11  est  né  en  1295.  On  voit  en  effet,  d'après  un  passage  du  Pèleri- 
nage de  la  Vie  humaine  écrit  en  i33i(2),  qu'il  avait  alors  36  ans(3)  et, 

'l|   Selon  Philippe  Seguin,  cité  par  De  Visch  pondre  aux   écrits  latins  que  nous  connaissons 

{Bibliotheca     scriptorum     Ordinis    cisterciensis ,  (voir  ci-après,  p.  73  ss.).  Mais  on  serait  curieux 

a*  éd.,    i656,    p.    i35),   la  bibliothèque  de  de  savoir  ce  qu'ont  pu  êlre  les  Dialogues,  collo- 

Chaalis  conservait  encore  au  xvi"  siècle,  outre  ques  familiers  et  lettres.  Philippe  Seguin  (voir 

les  Pèlerinages,  les  opuscules  suivants  de  Guil-  De  Visch,  p.   280)  a  été  prieur  de  Chaalis  et  a 

laume,  dont  nous  ne  trouvons  pas  de  trace  dans  écrit  en    i58a  et  l5go  une   Bibliotheca  cisler- 

les  catalogues  anciens  de  l'abbaye  (  voir  ci-après ,  ciana ,  d'où  De  Visch  a  tiré  les  renseignements 

p.  106,  n.  1)  :  «[1]  Libellum  quemdam  preca-  précédents.     L'ouvrage    est    resté    manuscrit, 

lionum,  editum  latine  et  gallice;  [2]  Libellum  L'autographe   en  a  appartenu  à  Angelo  Manri- 

alium  piarum  médit ationum.  Sermones  et  ora-  quez,  évêque  de  Badajoz,  qui  en  a  fourni  une 

tiones  plures  ;  [  3  ]  Libellum  dialogorum  et  collo-  copie  à  De  Visch. 

quiorum  familiarium ,  et  epistolas  varias.»  Cer-  (,)  Voir  ci-après,  p.  11. 

tains  de  ces  écrits  (n"  1  et  2)  peuvent  corres-  (S)  Vers  5775-5782. 


2  GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 

d'après  quelques  vers  du  Pèlerinage  de  l'Ame,  lequel  fut  composé  entre 
1 355  et  1 358  (I),  qu'il  avait  à  ce  moment-là  passé  la  soixantaine (2). 

Il  était  iils  de  Thomas  de  Digulleville^.  Ainsi  que  l'attestent  plu- 
sieurs pièces  acrostiches  insérées  dans  ses  diverses  compositions*4',  il 
écrivait  son  nom,  à  la  latine,  «  Guillermus  de  Deguilevilla  ».  Digulle- 
ville  est  aujourd'hui  un  petit  village  du  Gotentin,  situé  près  du  cap 
de  la  Hague.  Les  archives  du  département  de  la  Manche,  en  1928, 
ne  contenaient  rien  sur  la  famille  des  Digulleville(5);  mais  on  peut 
supposer  que  Thomas  fut  un  homme  de  quelque  rang.  Dans  un  pas- 
sage du  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine,  la  Détractation  personnifiée 
s'adresse  au  Pèlerin  (c'est-à-dire  à  Guillaume  lui-même)  et  lui  dit  : 

«  Envie,  ma  mère, 
8524      Onq(ues)  n'ama  toi  ne  ton  père.  » 

Ces  paroles  (à  moins  d'être  un  propos  en  l'air)  indiqueraient  que 
Thomas,  comme  son  fds,  avait  eu  à  pâtir  de  l'hostilité  des  envieux  : 
or  l'envie  épargne  d'ordinaire  les  petites  gens. 

On  ignore  en  quel  lieu  Guillaume  est  né  :  il  pouvait  s'appeler  «  de 
Digulleville  »  du  nom  de  sa  famille  et  non  pas  du  lieu  de  sa  naissance. 
Mais  il  est  visihle  qu'il  avait  des  attaches  avec  la  Normandie.  Non  seu- 
lement certaine  particularité  de  sa  versification  (l'atone  finale  du  vers 
comptant  pour  la  mesure)  ne  se  retrouve  guère  que  dans  des  poèmes 
anglo-normands;  mais  de  plus,  bien  qu'il  professât  pour  le  Roman  de 
la  Rose  une  grande  admiration,  il  a  inséré  dans  sa  seconde  rédaction 
du  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine®  une  vive  protestation  contre  les  vers 
où  Jean  de  Meung,  qui  n'aimait  pas  les  Normands,  en  a  lait  les  sol- 
dats de  Maie-Bouche,  incarnation  de  la  médisance.  Un  passage  du 
Pèlerinage  de  l'Aine^  où  l'on  a  voulu  voir  une  preuve  de  son  informa- 
tion particulière  sur  la  Normandie'81  est  moins  concluant.  Au  sujetde 


(11  Voir  ci-après,  p.  48.  sous   les     n"    VIII    et    \      ci-après,    p.    77). 

(,)  Vers  9375  ss.  m  Voir  Ch.-V.   Langlois,  La  vie  en  France 

(s)  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine,  v.  5q65.  tin  moyen  âge,  l\  :  La  vie  spirituelle,  Paris, 

''  Seconde  rédaction  du  Pèlerinage  de  la  Vie  1928,  p.  ao3. 

ci  après,  p.  15   ;  Pèlerinage  de  l'Ame,  '"'  Voir  <i  après,  p.  37. 

v.    i5o3  ss.    el  107.M  ss.;  Pèlerinage  de  Jésus  Vers  7608  ss.  Voir  ci  après,  p.  fio. 

Christ,  v.  3679  ss.;  et  pièces  latines  analysées  >]    Ch.-\.    Langlois,  op.    cit.,  p.  uo/i ,  n.  2. 


SA  VIE.  3 

la  façon  de  choisir  les  chefs,  Guillaume  exprime,  par  la  bouche  de 
son  Ange  gardien,  le  regret  que,  pour  les  mettre  à  la  tête  des  villes, 
on  ne  les  prenne  pas  dans  la  ville  même,  ce  qui  vaudrait,  pense-t-il, 
beaucoup  mieux;  et  il  donne  Rouen  pour  exemple  : 

7608     Celui  qui  de  Roan  est  né  Que  ne  seroit  un  Toulousain 

Et  y  a  son  héritage,  Ou  un  Lombart  ou  un  Romain  ; 

Ses  amis,  biens  et  lignage,  761.S      Car  un  estrange  s'enfuira 

Se  la  personne  le  valoit ,  Ou  tousjours  l'autre  demourra  . . 

Meillor  chevetain  en  seroit  Et  tex  furent  ceux  que  veïs. 

11  ne  paraît  pas  que  le  dernier  de  ces  vers  soit  certainement  une 
«allusion  à  la  conduite  de  baillis  de  Rouen,  sans  doute  bien  connus  de 
l'auteur  ».  L'habitude  de  Guillaume  n'est  pas  de  désigner  trop  claire- 
ment les  gens  ni  les  choses.  Au  temps  où  il  composait  son  poème,  son 
attention  devait  être  naturellement  sollicitée  par  ce  qui  se  passait  dans 
la  région  de  Sentis,  où  il  résidait;  et  c'est  dans  l'Ile-de-France,  ou  sur 
les  terres  immédiatement  avoisinantes,  que  la  question  des  capitaine- 
ries était  alors  d'actualité (1).  Le  nom  de  Rouen  a  pu  venir  sous  sa  plume 
au  hasard,  à  titre  d'exemple  intentionnellement  gratuit,  aussi  bien 
que  les  qualifications  de  «  Toulousain  » ,  de  «  Lombart  » ,  et  de 
«  Romain  ».  En  tout  cas,  l'on  ne  voit  point  quels  événements  il  aurait 
visés  dont  le  théâtre  aurait  été  Rouen.  Il  reste  seulement  que  le  nom 
de  cette  ville,  même  s'il  l'a  cité  sans  raison  précise,  serait  l'indice 
d'une  curiosité  naturellement  tournée  du  côté  de  la  Normandie. 

H  a  du,  en  sa  jeunesse,  faire  de  bonnes  études.  Il  savait  le  latin,  le 
traduisait  bien,  et  l'a  employé  en  plusieurs  de  ses  compositions.  H 
avait  aussi  une  lecture  étendue.  Mais  on  ignore  en  quel  endroit  il  reçut 
son  instruction.  L'abbé  Goujet(2)  l'a  qualifié  de  «parisien  »,  sans  don- 
ner de  preuves,  en  ne  faisant  que  répéter  Charles  De  Visch'3l  En  fait, 
les  connaissances  de  Guillaume  touchant  la  scolastique  et,  jusqu'à  un 
certain  point,  la  théologie  peuvent  donner  à  penser  qu'il  aurait  fré- 
quenté les  écoles  de  Paris,  où  florissait  ce  genre  d'études  et  dont  il  a 

m  y°iy.ci-aP,'ès-  P-  6o-  Visch,    ayant  relevé  dans  La  Croiv  du    Maine 

•    Bib Uothèque  française,  t.  IX ,  1 7.45  ,  p.  72.  les  mots   «  natif  de  Chalis  » ,   aura  confondu ,  en 

,       Blbhol,}cca  scnptorum  Ordmis  ctstercieiuis ,  relisant  ses   notes,   Chatis  el  Paris.  Chalis  n'est 

a*  edit.,  1606,  p.  i35.  On   soupçonne  que  De  d'ailleurs  pas  plus  vraisemblable  que  Paris. 


4  GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 

fait  mention (1),  soit  qu'il  ait  commencé  par  là  avant  d'entrer  en  reli- 
gion, soit  que,  déjà  moine  cistercien,  il  ait  été  envoyé  pour  quelque 
temps  au  studium  parisien. 

C'était  sans  doute  un  homme  de  forte  et  robuste  constitution.  Dans 
le  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine,  Grâce  de  Dieu,  sa  conseillère,  à  un 
moment  où  il  recule  devant  l'effort  qu'elle  exige  de  sa  volonté,  lui 
adresse  une  sévère  admonestation,  qui  contient  d'assez  claires  allu- 
sions à  sa  personne  physique.  La  force  te  manque,  lui  dit-elle,  parce 
que  tu  manques  de  cœur;  et  ce  n'est  pas 


«  que  espaulus 
4622      Ne  soies  assez,  et  ossus.  » 


Puis  elle  ajoute 


'162-      "  Que  pourra  dire  uns  petis  hom, 
Quant  tu,  qui  semblés   champion? 
Porter  tes  armes  refuses 
Et  par  flebece  t'escuses?  » 


On  peut  se  tenir  pour  averti  qu'on  n'aura  pas  affaire  ici  à  une 
nature  débile;  et  le  trait  s'accorde  assez  bien  avec  certains  caractères 
du  tempérament  littéraire  de  notre  auteur. 

11  semble,  en  plusieurs  endroits,  s'accuser  d'avoir  cédé  aux  entraî- 
nements de  la  jeunesse  et  de  la  vie  mondaine (2);  et  la  vigueur  de  cer- 
taines de  ses  peintures  pourrait  dénoter  quelque  expérience  des  séduc- 
tions du  siècle.  On  croit  reconnaître  une  sorte  de  confession  indirecte 
dans  le  passage  du  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine  où  Raison  l'apostrophe 
en  ces  termes  : 

57/jy      «Tu  «loi/,  savoir  que  tu  nourris  N'est  viande  précieuse, 

Cil  qui  est  tes  ur.ins  ennemis'3'.  Cousteuse  el  délicieuse 

IV  loi  touz  les  jours  est  peùs,  Que  ne  li  veuilles  aprester, 

5~5o     Abrevés,  chauciés  el  \rstus.  Combien  que  te  doic  couster. 


:,)  Voir  ci-après,  p.  -i5.  \.  :"> 7  '1 7  82;  Pèlerinage  de  /'  [me,  v.   1237  ss. 

"   Voir     Pèlerinage    de     lu      Me    humaine,  V  savoir  son  corps. 


SA  VIE. 

5755      Pour  toi  servir  baillé  te  fu, 

Mes  tu  ses  sers  es  devenu. 

Au  lignolet'11  le  veus  chaucier 

Et  nobles  robes  li  baillier,  ^77° 

Li  coinloier  de  jouelés,  '2' 
5-760     De  tabletes  et  coutelés,  '3' 

Greille  couroie  ferrée 

Et  bourse  pinpelotee  M 

De  las  de  soie  desguisés,  '5' 

Rouges  et  vers  entremeslés.  5yyy 

5760      Tu  cointement  espigacier (6' 

Le  veus  touz  les  jours,  et  cou- 
[cbier 


Toutes  les  nuis  moût  molement 
Et  li  faire  son  aisément. 
Un  jour  tu  li  chaufes  le  baing 
Et  puis  l'estuves  l'endemain; 
Tu  le  pignes  et  le  blondis 
Et  aplanies  et  polis 
Et  li  quiers  soûlas  et  déduit, 
Tant   com   tu  pues  et  jour   et 
[nuit.  .  . 
Grant  temps  a  que  tu  commenças 
Ne  onques  puis  tu  ne  finas  : 
Se  .xxxvi.  ans  '7'  disoie , 
Je  cuit  que  pou  mesprendroie.  » 

Mais  quelle  part  ne  faut-il  pas  faire  à  la  déclamation  dans  ce  genre 
d'aveux?  La  profession  d'humilité  veut  peut-être  qu'on  exagère  ses 
torts.  Est-il  bien  croyable  que  cet  homme  de  trente-six  ans,  entré 
en  religion  (comme  on  le  verra)  depuis  quelque  quinze  années,  se 
soit  jusqu'alors,  comme  Raison  l'en  accuse  sans  qu'il  s'en  défende,  si 
mollement  et  coquettement  dorloté? 

Il  n'y  a  qu'un  passage,  en  toute  son  œuvre,  où  l'on  reconnaisse  une 
allusion  un  peu  précise  à  quelque  fait  réel.  C'est  dans  le  Pèlerinage  de 
l'Ame,  où  Syndérèse  (le  remords)  le  rudoie  en  ces  termes  : 


■i3o 


i35 


«  De  tes  lautes  t'ai  avisié  12/11 

Souvent  par  très  grant  cbarité, 

Pour  ce  que  ton  bien  vouloie 

Et  ton  salut  pourchaçoie. 

Pour  les  meffais  et  tes  mesdis  1  245 

T'ai  si  souvent  mors  et  repris 

Que  tous  mes  dens  en  sont  usés 

Et  tous  rompus  et  tous  cassés. 

Si  dur  as  en  tous  temps  esté, 

Et  si  rebours  et  obstiné  1  -îbo 

Que ,  pour  mordre  ne  remordre , 

Ne  t'ai  peu  de  mal  destordre,  .  . 


Et  le  deûsses  recorder 
Que,  quant  jadis  te  vi  aler 
La  sauvage  beste  veoir 
Que  on  gardoit  en  un  manoir, 
Et  que  tu  donnas  ton  argent 
Pour  veoir  la  tant  seulement, 
Je  t'avisai  des  lors  et  dis  : 
«S'en  toi  eusses  bon  avis, 
«Toi  meïsmes  regardasses, 
«Et  plus  loing  de    toi  n'alasses 
«  La  sauvage  besle  veoir, 
«  Car  assés  festoies  de  voir.  » 


(,)  «au  petit  fil»,  c'est-à-dire  «finement». 

(,)  «bijoux». 

(3)  Les  «tablettes»  peuvent  être  des  tablettes 
à  écrire  ou  des  des  cadrans  solaires  portatifs. 
Les  «coutelets»,  petits  couteaux,  se  portaient 
à  la  ceinture. 


(J)   «enjolivée». 

(5)  «bigarrés». 

(6)  Peut-être  «  rendre  brillant  d'onguents  par- 
fumés». Voir  Du  Cange,  au  mot  spicus. 

<7)   Cf.  ci-dessus,  p.  1 . 


UIST.    LITTER. 


0  GUILLAUME  DE  DIGULLE VILLE. 

Mais  comment  voir  un  grand  péché  dans  cette  curiosité  pour  une 
bête  de  ménagerie  ? 

Guillaume  est  entré  en  religion  vers  i3i6,  à  l'âge  de  21  ans. 
11  déclare,  en  effet,  dans  une  seconde  rédaction  du  Pèlerinage  de  la  Vie 
humaine®,  laite  en  1 355 ,  qu'il  était  à  cette  date  cloitré  depuis  «  trente- 
neuf  ans  ou  plus  » ,  ce  qui  conduit  à  l'année  1 3 1 6.  Et  le  même  passage 
laisse  entendre  clairement  qu'il  était  toujours  resté  dans  le  même 
monastère,  à  savoir  l'abbaye  de  Chaalis,  où,  en  i33o,  il  entreprit  son 
premier  grand  ouvrage'2'. 

On  s'est  demandé'3'  comment  il  était  arrivé  que  ce  Bas-normand 
fût  entré  chez  des  Cisterciens  de  l'Ile-de-France;  et  l'on  a  lait  remar- 
quer qu'au  temps  où  il  florissait,  l'abbaye  avait  été  gouvernée  succes- 
sivement par  Jean  VI  de  Gaillefontaine (41  (jusqu'en  i33y),  par 
Enguerrand  de  Gournai  (jusqu'en  i34o)(5),  par  Laurent  «de  Mar- 
cellis  »  (jusqu'en  i352)(6),  par  Jean  VII  de  Gaillefontaine  (jusqu'en 
1372);  —  qu'ainsi  elle  avait  été  placée,  durant  cette  période,  sous 
l'autorité  de  trois  Normands,  originaires  a  la  vérité  de  la  Haute-Nor- 
mandie; —  qu'il  était  donc  probable  que  Guillaume  de  Digulleville 
«  v  entra  sous  les  auspices  d'un  Jean  de  Gaillelontaine  et  qu'il  v  mou- 
rut sous  un  autre  personnage  du  même  nom  ».  Mais,  quand  Guillaume 
arriva  à  Chaalis,  en  1 3 1 6 ,  l'abbé  n'était  pas  un  Gaillefontaine  :  c'était 
Jacques  de  Thérines(7),  lequel  n'était  pas  un  Normand.  Jacques  de  Thé- 
rines  prit  ses  fonctions  abbatiales  à  Chaalis  entre  les  années  i3o8  et 

1  3  1 1  et  les  garda  jusqu'après  le  1 1  août  1 3  1  7  :  le  11  juin  1 3 1 8  il  les 
avait  quittées  pour  prendre  l'abbaye  de  Pontigny,  au  diocèse  d'Auxerre. 
Une  pièce  du  Cartulaire  de  l'Université  de  Paris,  qu'il  faut  dater  de 
l'une  des  années  i3o4,  i3o5  ou  i3oG,  l'intitule  «  Jacques,  moine  de 
Chaalis,  de  l'ordre  de  Cileaux,  maître  régent  en  théologie».  Cette  cir- 


(,)  Voir  ci-après,  p.  44.  indiquée  par  Ch.-V.  Langlois  d'après  la  Gallia 

(,)   Pèlerinage   de   la    Vie    humaine,   v.    33;  ckristiana,  est   incomplète.    On  voit,  en  eflet, 

a*  ml.,  prologue.  d'après  les  Slatuta  capituloram generalium  Ordi- 

(S]  Ch.-V.  Langlois,  op.  cit.,  p.  ao4.  ni»     cisterciensis ,    publiés    par    dom    Canive/., 

(,)  Dans  la  Seine-Maritime.  t.  III,  p.  684,  qu'il  y  eut  en  1 344  un  abbé  du 

(i)  Donné  à  tort  par  Ch.-V.  Langlois  comme  nom  d'  Vlmalfus  relevé  pour  indignité. 

mort  en  i348.  7-  Thérines  est  dans  l'Oise,  canton  de  Son- 

'*'   Donné   à    torl  par  le  même  comme  mort  geons.    Notice    du    pers  innage   dans    {'Histoire 

en  i.V|.>.  —  Cette  liste  des  abbés  de  Chaalis,  littéraire  de  la  France,  t.  XXXIV,  p.  179-319. 


SA  VIE.  7 

constance  inviterait  à  supposer  que  Guillaume,  ayant  étudié  à  l'Uni- 
versité de  Paris,  aurait  été  orienté  vers  Chaalis  par  l'exemple  ou  par 
les  conseils  de  Jacques  de  Thérines. 

Parmi  les  «filles  de  Citeaux»,  l'abbaye  de  Chaalis,  sans  être  des 
plus  illustres,  et  tout  en  dépendant  de  Pontigny,  faisait  belle  figure. 
On  ne  sait  pas  ce  qu'elle  était  au  juste  vers  i32o;  mais  l'on  peut  s'en 
faire  une  idée  par  une  lettre  de  Jean  de  Montreuil,  écrite  probable- 
ment peu  de  temps  après  l'année  i38o(1).  On  y  trouve  un  éloge 
enthousiaste  des  beautés  naturelles  du  lieu  et  de  la  magnificence  des 
installations  qu'on  y  voyait.  L'auteur  s'émerveille  de  la  richesse  du 
domaine,  où  des  nuées  d'ouvriers  travaillaient  aux  champs,  aux  mou- 
lins, aux  pressoirs  et  aux  ruches,  produisant  en  abondance  le  drap, 
le  vin,  la  farine,  l'huile  et  le  miel.  11  décrit  l'église  majestueuse  où 
étaient  abrités,  près  de  l'autel,  les  tombeaux  de  neuf  évêques  de  Sen- 
lis,  puis  la  maison  de  l'abbé,  la  salle  du  chapitre,  le  dortoir,  le  réfec- 
toire, et  il  n'a  garde  d'omettre  la  riche  bibliothèque.  C'est  dans  ce  site, 
aidé  des  ressources  matérielles  et  spirituelles  offertes  par  le  monastère, 
que  Guillaume  de  Digulleville  a  composé  son  œuvre'2'. 

L'histoire  de  sa  vie  après  son  entrée  au  couvent  est  aussi  peu  con- 
nue que  celle  de  ses  vingt  et  une  premières  années.  Un  passage  du 
Pèlerinage  de  la  Vie  humaine  contient  peut-être  une  précision  sur  le 
caractère  de  sa  profession  monacale.  Il  se  fait  expliquer,  dans  le  cadre 
de  la  fiction  qu'il  a  imaginée,  la  constitution  de  l'Eglise  et  le  sens  des 
symboles  qui  y  sont  en  usage.  11  a  vu,  en  particulier,  que  certains 
personnages  ecclésiastiques  sont  munis  d  une  épée  et  d'un  trousseau 
de  clés;  et  il  voudrait,  lui  aussi,  en  être  pourvu.  Mais  il  ne  recevra, 
pour  sa  part,  qu'une  épée  dans  son  fourreau  et  un  trousseau  de  clés 
enveloppé.  Or  ce  que  désigne  l'épée,  c'est  la  charge  de  direction  des 
âmes  et  de  prédication;  le  trousseau  de  clés,  le  pouvoir  d'absolution. 
Guillaume  n'aura  droit  d'en  user  qu'au  cas  de  «  péril  de  mort  »  ^  et  en 
l'absence  d'autre  personnage  «  à  qui  appartienne  le  fait  » (4).  Et  il  a 

(11  Texte  dans  Martène,   Veterum  scriptorum  mnnibus   surit,    de    tribus    peregrinationibus, 

et   monumentorum    amplissima   collectio ,    t.   Il,  Chrisli  scilicet  Animaeque  ac  Vitae  humanae, 

c.   i388  ss.  dictitavit,    cum     plerisque    Sacrae    Scripturae 

's'  Jean  de  Montreuil  en  fait  mention  en  ces  conimentariis  ac  orationibus  devotissimis   plu- 
termes  :   «  Exiit   insuper  de  superstitis  (sic).  .  .  ribus,  fervore  lidei  plenissimis  ». 
aetale  religiosus  quidam    Guillelmus  Domine,  (J)  Vers  ilxoù. 
qui  tria   illa    volumina,  quae   passim  in  vulgi  ("'  Vers  i4ia 

2. 


8  GUILLAUME  DE  D1GULLEV1LLE. 

encore  éclairci  le  sens  du  symbole  dans  un  résumé  de  son  ouvrage (1), 
où  il  a  indiqué  expressément  que  le  passage  visait  «  les  prêtres  ordon- 
nés »  et  la  distinction  à  faire  «  des  prêtres  qui  les  cures  ont  et  de  ceux 
qui  nulles  n'en  ont».  On  pourrait  conclure  de  là  que,  n'étant  pas 
prêtre  chargé  de  cure,  il  avait  pourtant  reçu  une  partie  des  ordres  et 
qu'il  était,  à  tout  le  moins,  moine  de  chœur. 

C'est  une  question  de  savoir  s'il  ne  serait  pas  devenu  prieur  de  son 
monastère.  Le  titre  lui  est  donné  par  Jean  Galoppes,  dit  le  Gallois, 
doyen  de  l'église  collégiale  de  La  Saussaie  en  Normandie (2),  dans  une 
mise  en  prose  du  Pèlerinage  de  l'Ame  qu'il  dédia  entre  1422  et  1 43  1 
à  Jean  de  Bedford,  régent  de  France  (3).  Mais  on  ignore  la  valeur  de 
ce  témoignage,  qui  reste  isolé,  bien  que  l'abbé  Goujet  se  soit  fondé, 
pour  qualifier  Guillaume  de  prieur,  sur  l'autorité,  non  autrement 
précisée,  de  «plusieurs  écrivains». 

Toujours  est-il  que,  dans  ce  couvent  de  Chaalis,  il  passa  de  lon- 
gues années,  qui  ne  furent  pas  toutes  filées  dans  la  paix  la  plus 
sereine.  Sa  seconde  rédaction  du  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine  contient, 
à  cet  égard,  des  allusions  d'une  obscurité  voulue  et  irritante,  mais 
qui  donnent  à  penser.  11  vient  de  raconter  son  entrée  en  religion;  il 
veut  maintenant  parler  du  temps  qui  suivit;  et  l'essentiel  de  ce  qu'il 
trouve  à  dire,  c'est  qu'il  fut  alors  victime  des  menées  de  l'envie1'11. 
Le  passage,  écrit  en  1 355 ,  commence  par  ces  vers  : 

Ainsi  en  cest  ebastel  lenus  Avoieia,  que  bien  advis 

Fui  par  .xxxix.  ans  ou  plus;  M'estoit  que  rien  ne  sentoie 

Et  si  les  grans  clartés  apris  Et  tout  bien  en  gré  prenoie.  .  . 

Et  l'auteur  poursuit  en  racontant  comment,  malgré  sa  bonne 
volonté,  Conspiration,  aidée  de  Trahison  et  de  Détractation,  s'était 
attaquée  à  lui,  et  si  gravement  que,  longtemps  après,  il  n'en  avait  pu 
chasser  le  souvenir  ni  calmer  sa  douleur.  A  vrai  dire,  on  est  toujours 
dans  le  roman  et  l'on  se  heurte,  ici  comme  en  beaucoup  d'autres  pas- 
sages, à  la  dilliculté  de  savoir  si  le  récit  est  celui  de  son  Pèlerin  ima- 
ginaire ou  le  récit  d'un  épisode  de  sa  propre  existence.  Mais  le  doute 


"  Edit.    Stûrzinger,    t.    Il,    append.    m,  (3)  Voir  P.  Paris,  Les  manuscrits  de  la  biblio- 

27.12.  thèque  du  Roi,  t.  V,  [>.  i3a. 

(î|  Eure,  arrondissement  d'Evreux.  '*'  Voir  ci-après,  p.  44. 


SA  VIE.  9 

se  dissipe  pour  peu  qu'on  considère  le  singulier  poème,  envers  latins 
et  français  alternés,  qu'il  a  inséré  en  cet  endroit  et  où  il  gémit  sur  son 
infortune  :  les  lettres  initiales  des  vingt-quatre  strophes  qui  le  compo- 
sent, mises  bout  à  bout,  donnent  son  nom,  Guillerrnus  de  Deguilevilla, 
et  il  a  pris  soin  d'en  indiquer  la  raison  :  il  a  voulu,  dit-il,  signifier 
par  là  qu'il  s'agissait  dune  mésaventure  qui  était  proprement  la  sienne. 
Reste  à  savoir  en  quoi  elle  avait  au  juste  consisté  et  à  quel  moment  il 
convient  de  la  situer. 

A  tenir  compte  de  la  mention  qu'il  fait  de  trente-neuf  années  déjà 
passées  par  lui  au  couvent,  il  faudrait  supposer  que  les  faits  auraient 
été  postérieurs  au  terme  ainsi  fixé.  Mais  ces  trente-neuf  années  ont  été 
calculées  depuis  la  date  de  son  entrée  au  couvent  (1 3 16)  jusqu'au 
moment  où  il  récrivait  son  roman  (  1 355).  Or  il  s'agissait,  à  son  dire 
même,  de  laits  déjà  anciens  à  cette  dernière  date,  puisqu'il  se  plai- 
gnait de  ne  pouvoir  les  effacer  de  sa  mémoire.  Il  en  faut  conclure  qu'il 
n'a  pas  voulu  établir  de  rapport  chronologique  entre  les  trente-neuf 
années  dont  il  parle  et  les  événements  qu'il  vise.  11  a  sans  doute  voulu 
dire  qu'il  avait  pendant  trente-neuf  ans  donné  des  preuves  de  fidèle 
docilité  et  que,  malgré  sa  soumission,  il  n'avait  pu  échapper  à  de  per- 
fides attaques. 

Faut-il  maintenant  supposer  que  les  faits  aient  été  antérieurs  à 
l'époque  où  il  avait  composé  son  premier  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine, 
c'est-à-dire  à  i33o?  On  peut  remarquer,  en  ce  sens,  la  place  qu'il  a 
faite,  dès  ce  moment-là,  aux  personnages  de  l'Envie  et  de  ses  détesta- 
bles auxiliaires,  et  aussi  le  ton  qu'il  y  a  employé  :  celui  d'un  homme 
qui  en  aurait  eu  gros  sur  le  cœur.  On  peut  aussi  remarquer  les  deux 
vers,  que  nous  avons  déjà  cités,  où  il  fait  dire  à  Détractation  qu'Envie 
ne  l'avait  jamais  aimé,  ni  lui  ni  son  père.  Enfin,  dans  son  addition 
de  1 355 ,  il  parait  bien  imputer  les  procédés  dont  il  avait  souffert  au 
relâchement  de  la  discipline  qui  s'était  produit  dans  son  couvent;  et 
comme  il  fait  mention  d'une  réforme  qui  remit  ensuite  les  choses  en 
place,  songeantainsi  à  la  bulle  «  bénédictine  »  de  1 335 ,  on  voit  encore 
par  là  que  ses  difficultés  ont  dû  être  antérieures,  sinon  à  i33o,du 
moins  à  i335(1). 

(l)   On  peut  encore  alléguer,  en  confirmation  dont  il  remet  l'exposé  à  plus,  tard  et  qui  préci- 

de  ce  sentiment,  les  vers    i3o23   ss.  du  Pèleri-  sèment  ont   été    remplacés,    dans    la    seconde 

nage  de  la  Vie  humaine  (voir   ci-après,  p.  44),  rédaction    du   poème,    par   le   récit   qui    nous 

où  il   fait  mention   de  contrariétés   antérieures  occupe. 


10  GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 

Quant  à  la  nature  des  faits,  quel  fut  ce  «  coup  de  massue  »,  dont  il 
dit  par  deux  fois  qu'il  fut   l'épreuve    la   plus  terrible   de   sa  vie  (l)? 

11  ne  paraît  pas  douteux  qu'il  se  soit  agi  d  affaires  intérieures  au  cou- 
vent :  les  circonstances  qu'il  rapporte  le  prouvent  avec  évidence.  Il  ne 
paraît  pas  moins  certain  qu'il  eut  à  souffrir  non  seulement  de  la  médi- 
sance, mais  d'accusations  en  quelque  sorte  officielles,  suffisantes  pour 
avoir  ébranlé  son  espérance  et  lui  avoir  inspiré  la  pensée  de  quitter  le 
couvent  :  la  façon  dont  il  s'exprime  dans  son  poème  «farci  »  suggère 
l'idée  d'une  action  de  justice  (il  prononce  le  mot)  où  il  aurait  été 
défendeur  et  qui,  menée  sur  enquête  superficielle,  aurait  tourné  con- 
tre lui.  Faut-il  attacher  quelque  importance  au  fait  que,  dans  son 
récit,  Envie  et  ses  complices  tentent  de  le  désarçonner  du  cheval  qu'il 
monte  et  dont  les  quatre  jambes  représentent  le  bon  renom,  la  liberté 
de  condition,  la  légitimité  de  naissance  et  la  santé  d'esprit?  Faut-il 
supposer  qu'on  aurait  attaqué  en  sa  personne  les  conditions  requises 
d'un  témoin  véridique?  On  serait  encore,  par  là,  amené  à  la  suppo- 
sition d'une  procédure  en  règle,  et  qui  aurait  abouti  à  une  sanction 
assez  lourde,  à  ce  «coup  de  massue»  qui  l'avait  terrassé.  On  ignore 
ce  qu'aurait  été  cette  sanction;  mais  il  est  remarquable  que,  parlant 
de  l'excommunication,  il  ait  insisté  sur  la  nécessité  de  ne  point  en 
user  brutalement  et  qu'en  1 355  il  soit  encore  revenu  sur  ce  sujet 
avec  plus  de  force  en  montrant  qu'elle  stérilise  au  lieu  de  féconder. 

Cette  grave  mésaventure  n'a  pas  empêché  Guillaume  de  s'intéresser 
aux  affaires  de  son  couvent  en  homme  qui  y  ('tait  fortement  attaché. 
Relations  avec  le  pouvoir  séculier  et  le  pouvoir  spirituel,  relations 
avec  les  seigneuries  avoisinantes,  fournitures  et  impositions,  causes 
de  décadence,  affaiblissement  du  respect  de  la  règle,  effets  désastreux 
du  pillage  et  des  dilapidations  :  tout  cela  a  trouvé  place  dans  son 
Pèlerinage  delà  Vie  humaine  et  atteste  la  curiosité  d'un  religieux  très 
attentif  aux  conditions  d'existence  de  son  ordre. 

Son  activité  littéraire,  dans  la  mesure  où  elle  nous  est  connue,  se 
situe,  (m  le  verra,  entre  les  années  i33o  et  1 358.  Le  Pèlerinage  de  la 
Vie  humaine  est  de.  i33o-i33i;  la  seconde  rédaction  de  ce  poème, 
de  1 355.  Le  Pèlerinage  de  l'Ame  a  été  écrit  entre  1 355  et  i3f>8; 
le  Pèlerinage  de  Jésus-Christ,  en    i358.  Dans   l'intervalle  des  années 

Voii  ci-après    p    15. 


SES  ÉCRITS. 


I  ! 


i33i  et  1 355,  il  n'a  donné  que  son  petit  Romande  la  Fleur  de  Lys , 
daté  de  i338,  et  la  série  de  ses  poèmes  latins  :  c'est  relativement  peu 
pour  un  homme  qui  avait  la  plume  extrêmement  facile.  En  tout  cas, 
sa  carrière  d'auteur  s'achève,  pour  nous,  à  l'année  i358.  On  ne  sau- 
rait dire  s'il  a  vécu  au  delà  de  cette  date. 


SES   ÉCRITS  (,). 


1.    LE    PELERINAGE    DE    LA    VIE    HUMAINE. 

Le  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine  a  été  commencé  en  l'année  i33o  : 
cette  date  est  fournie  par  l'auteur  lui-même  dans  le  prologue  d'une 
seconde  rédaction  du  roman (2)  ;  mais  elle  se  déduit  aussi  d'un  passage 
du  texte,  où,  s'agissant  de  l'Eglise  chrétienne,  il  est  dit  qu'elle  fut 
fondée  i33o  années  plus  tôt(3).  On  ignore  en  combien  de  temps  le 
travail  fut  achevé  :  on  voit  seulement  que  le  passage  où  est  inséré  le 
vers  5 2 56  fut  écrit  en  i33i (4).  H  n'est  pas  impossible  que  le  tout  ait 
été  terminé  dans  le  courant  de  cette  dernière  année. 


{1)  Le  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine  (=  1  '"),  le 
Pèlerinage  de  l'Ame  (=  A)  et  le  Pèlerinage  de 
Jésus  Christ  (=J)  ont  été  publiés  par  .1.  .1.  Sliir- 
zinger  pour  le  Roxburghe  Club,  Londres,  3  vol., 
1893,  i8g5  et  181)7.  Stùrzinger  se  proposait  de 
donner  aussi  le  texte  de  la  seconde  rédaction  du 
Pèlerinage  de  ta  Vie  humaine  (=  V),  ainsi  qu'une 
étude  sur  la  vie  et  les  œuvres  de  Guillaume; 
mais  il  est  mort  en  1903  sans  avoir  réalisé  ce 
dessein.  Une  liste  des  manuscrits  dont  il  a  connu 
l'existence  figure  en  tète  de  son  premier  volume, 
p.  Xl-xm.  Elle  appelle  des  compléments  et  des 
corrections,  dans  le  détail  desquels  nous  n'en- 
trerons pas.  En  gros,  on  a  alTaire  à  plus  de 
75  manuscrits,  dont  2,4  donnent  ^séparément  ; 
11,  la  série  VA  ;  18,  la  série  VAJ;  3,  la  série 
VA;  et  5,  la  série  VAJ.  Sur  le  ms.  (Y.  n"  2 
de  la  bibliothèque  de  John  Ryland  à  Man- 
chester, voir  Marioo  Lel'thousè  (Bulletin  of 
the  John  Rylands  Library,  XIX,  ig35,  p.  170- 

2l5). 

Le  Roman  de  la  Fleur  de  Lys ,  conservé  en 
deux    manuscrits    (Bibl.    nat.,'fr.    4i20,    et 


Arsenal,    3646),   a   été  publié    par   A.    Piaget 
(llomania,  LX1II,   i  g36  ,  p.  3i7-358). 

Il  existe,  de  la  plume  de  Guillaume,  un 
résumé  en  à"]â  vers  de  VA ,  que  Slùrzinger  a 
publié  dans  son  tome  II  (Appendice  III). 

Les  poèmes  latins  de  l'auteur  sont  inédits. 

A  consulter  :  J.  E.  Hultman,  Guillaume  de 
Deguileville,  En  studie  i  Fransk  Litteratur- 
historia,  Upsal,  1902,  209  p.  in  8°,  et  Ch.-V. 
Langlois,  La  Vie  en  Fiance  au  moyen  âge,  IV: 
La  vie  spirituelle,  Paris,  1928  (notice  et  analyse 
de  VA).  La  dissertation  de  Stanley  L.  Galpin, 
On  the  sources  of  Guillaume  de  Derjuilcville's 
Pèlerinage  de  l'Ame  (Publications  ofthe  Modem 
Language  Association  of  America,  XX,  1910, 
n"  1 2,  p.  275-3o8  ) ,  ne  contient  que  très  peu  de 
chose  qui  intéresse  notre  sujet. 

<!)  L'an  mil  ecc,  x  par  trois  fois , 
Un  songe  vi  aventureus  .  .  . 

<3)  Vers  397-400. 

<4)  Nous  ne  savons  pourquoi  Grôber,  ren- 
voyant à  ces  vers,  a  écrit  1332 , erreur  qui  s'est 
propagée. 


12  GUILLAUME  DE  DIGULLEV1LLE. 

Ce  poème  est  une  œuvre  touffue,  d'une  invention  mal  disciplinée, 
mais  qui,  malgré  beaucoup  de  superfluités  el  d'incohérences,  répond 
à  une  intention  plus  fermement  conçue  que  ne  le  laisse  d'abord 
paraître  la  forêt  broussailleuse  de  ses  treize  mille  et  quelques  vers. 

L'auteur  a  voulu  montrer  comment  l'homme,  élevé  dans  les  prin- 
cipes de  l'Eglise,  muni  de  ses  sacrements  et  des  vertus  qu'elle  ensei- 
gne, peut,  lorsqu'il  s'est  fourvoyé,  et  avec  l'aide  de  la  grâce  divine, 
retrouver  la  voie  du  salut  en  se  pliant,  par  pénitence,  à  la  discipline 
du  cloître. 

Il  a  traité  ce  sujet  en  adoptant  la  forme  d'une  fiction  romanesque, 
dont  l'idée  lui  a  été  imposée  par  une  tradition  littéraire  déjà  ancienne 
et  encore  vivante  de  son  temps.  C'est,  dit-il,  une  lecture  du  Roman 
de  la  Rose  qui  suscita  le  songe  dont  son  livre  est  le  récit.  Entendez 
qu'il  a  usé  du  même  procédé,  vision  et  allégorie,  qu'avaient  déjà 
employé  Guillaume  de  Lorris  et  Jean  de  Meung.  Mais,  s'il  est  parti  de 
cette  œuvre  célèbre,  qu'il  goûtait  et  à  laquelle  il  a  beaucoup  emprunté , 
il  est  possible  qu'il  ait  aussi  connu  d'autres  poèmes  allégoriques  pré- 
sentés comme  le  récit  d'un  songe  :  par  exemple,  le  Soncfe  d'Enfer  de 
Raoul  de  Houdan;  ou  la  Voie  de  Paradis  d'un  autre  Raoul  (proba- 
blement un  Franciscain);  ou  la  Voie  de  Paradis  de  Rulebeuf. 

D'autre  part,  il  a  donné  l'aventure  qu'il  rapporte  comme  sa  propre 
aventure  :  le  Pèlerin  dont  il  décrit  le  pèlerinage,  c'est  lui-même;  le 
monastère  où  est  entré  le  Pèlerin,  c'est  Chaalis.  Son  roman  est  donc, 
jusqu'à  un  certain  point,  une  confession  personnelle. 

Or,  pour  exécuter  un  ouvrage  ainsi  conçu  et  dont  l'idée  première 
était  déjà  compliquée,  il  fallait  beaucoup  d'art  :  plus  d'art  que  n'en 
avait  Guillaume.  Du  moment  qu'il  voulait  lui  donner  un  caractère  à 
la  fois  impersonnel  (comme  étant  un  enseignement  de  commune 
expérience)  et  personnel  (comme  représentant  sa  propre  expérience) , 
il  eût  été  souhaitable  que  l'élément  personnel  ne  se  mêlât  pas  confu- 
sément au  reste  :  ce  qui  n'est  pas  le  cas.  On  eût  aussi  voulu,  dans  le 
déroulement  de  l'aventure,  une  succession  logique  des  faits  et  des 
idées;  et  c'est  encore  un  point  qui  laisse  beaucoup  à  désirer  :  car  à  tel 
moment,  où  le  Pèlerin  ne  fait  que  s'engager  dans  la  voie  qui  le 
mènera  au  couvent,  on  voit  apparaître  des  traits  qui  ne  peinent 
convenir  qu'à  un  moine  déjà  cloîtré.  De  plus,  le  même  auteur  qui  a 
reproché  à  Jean  de  Meung  d'être  trop  souvent  sorti  de  son  sujet  en 


SES  ECRITS.  13 

mêlant  à  un  roman  d'amour  des  questions  qui  n'y  avaient  que  faire, 
est  tombé  lui-même  dans  un  défaut  analogue  en  déviant  plus  d'une 
fois  de  son  véritable  propos.  Enfin,  rien  n'est  plus  difficile,  en  une 
œuvre  allégorique,  que  l'ajustement  du  symbole  à  la  pensée;  et 
Guillaume  n'a  pas  su  bien  fondre  la  chose  signifiée  et  son  signe  : 
laute  de  goût,  il  a  personnifié  ou  matérialisé  avec  gaucherie  et  n'est 
même  pas  resté  dans  les  limites  de  la  simple  vraisemblance  poé- 
tique, qui  sont  pourtant  si  larges. 

Aussi  l'analyse  de  son  livre  est-elle  malaisée.  Le  résumer  minu- 
tieusement n'est  peut-être  pas  le  meilleur  moyen  de  ne  pas  le  trahir. 
Il  semble  qu'on  risque  moins  d'en  fausser  la  perspective  (car,  après 
tout,  il  a  son  ordonnance)  en  procédant  d'abord  à  une  interprétation 
d'ensemble,  pour  revenir  ensuite  sur  telle  ou  telle  partie. 

Donc,  une  nuit  de  l'été  i33o,  àChaalis,  Guillaume  aperçoit  en 
songe,  reflétée  par  un  miroir,  l'image  de  la  Jérusalem  céleste.  On  ne 
peut  pénétrer  dans  la  cité  sans  être  frappé  par  l'épée  de  Chérubin (1)  : 
pourtant,  sur  les  murailles,  saint  Augustin  et  d'illustres  docteurs 
amènent  à  eux,  par  la  voie  des  airs,  un  peuple  nombreux,  tandis  que, 
d'un  autre  côté,  saint  Benoît  dresse  j)our  ses  amis  l'échelle  d'humi- 
lité à  douze  degrés  et  que  saint  François  hisse  les  siens  au  moyen 
d'une  corde  à  nœuds.  Le  martyre,  la  vie  chrétienne  dans  le  inonde, 
la  vie  religieuse  chez  les  Bénédictins  ou  chez  les  Franciscains  comme 
moyens  d'atteindre  au  ciel  :  c'est  ce  que  signifie  ce  tableau.  (V.  1-200). 

Guillaume  veut  entreprendre  le  pèlerinage  de  cette  Jérusalem 
nouvelle;  et  il  se  met  en  quête  du  sac  et  du  bourdon  dont  tout 
pèlerin  doit  s'équiper.  Mais,  cet  équipement,  il  nejle  trouvera  pas  chez 
le  mercier.  Une  belle  dame,  Grâce  de  Dieu,  s'offre  à  le  lui  procurer. 
Elle  le  conduit  en  certaine  maison  (l'Eglise)  qu'elle  a  fondée  et  dont 
elle  lui  révèle  l'organisation.  Elle  l'initie  d'abord  à  l'institution  du 
baptême,  qu'il  reçoit;  puis  elle  lui  explique  le  rôle  de  divers  person- 
nages qu'elle  emploie,  prélats,  prêtres  et  clercs;  la  nature  des  sacre- 
ments; le  miracle  de  l'eucharistie;  le  sens  de  la  confession,  de  la 
pénitence  et  de  la  communion;  le  genre  de  pouvoir  conféré  aux 
prêtres  par  l'épée  flamboyante  et  les  clés  dont  ils  sont  porteurs.  Enfin, 


m  Traditionnellement    représenté,  le    poing   armé    de   l'épée   flamboyante,   comme  le  gardien 
du  Paradis  [Genèse,  III,   nl\)- 


14  GUILLAUME  DE  DIGUULEVILLE. 

après  l'avoir  instruit,  elle  lui  remet  «  l'écharpe  » (1)  et  le  bourdon  :  1  e- 
charpe  symbolise  la  foi,  le  bourdon  symbolise  l'espérance,  — la  foi  et 
l'espérance  étant  les  deux  premières  des  trois  vertus  théologales 
(V.  201-3788). 

A  ces  deux  objets,  Grâce  de  Dieu  voudrait  ajouter  des  armes  : 
le  gambeson  de  Patience  et  le  haubergeon  de  Force;  le  heaume 
de  Tempérance,  avec  la  gorgière  de  Sobriété  et  les  gantelets  de 
Continence;  l'épée  de  Justice,  avec  le  fourreau  d'Humilité,  la  renge 
de  Persévérance;  enfin  le  bouclier  de  Prudence.  Force,  tempé- 
rance, justice  et  prudence,  ce  sont  les  quatre  vertus  cardinales. 
Mais  tant  d'armes  pesantes  semblent  au  Pèlerin  un  écrasant  far- 
deau :  il  prétend  se  contenter  de  son  bourdon,  comme  jadis  David 
de  sa  fronde.  Grâce  de  Dieu,  qui  le  désapprouve,  l'avertit  du  danger 
qu'il  courra,  et  elle  ne  l'assistera  plus  que  de  loin.  Toutefois,  pour 
porter  ces  armes  dont  il  refuse  de  se  charger,  elle  lui  donne  une 
servante  nommée  Mémoire.  Entendons  que  Guillaume,  trop  confiant 
dans  le  seul  secours  de  la  foi  et  de  l'espérance,  négligera  la  pra- 
tique des  vertus  chrétiennes,  mais  qu'il  pourra  se  ressouvenir 
utilement,  à  l'occasion,  de  l'enseignement  qui  lui  en  aura  été 
donné.   (V.   3789-6092). 

Il  communie,  puis  se  met  en  route;  et  commencent  alors  ses 
aventures. 

Il  rencontre  d'abord  un  affreux  vilain,  nommé  Puide  Entendement, 
qui  prétend  lui  ùter  son  écharpe  et  son  bourdon.  Nous  dirons  plus 
loin  ce  que  représente  ce  personnage,  défenseur  borné  de  l'Evangile 
et  fauteur  d'hérésie.  Le  Pèlerin  serait  bien  en  peine  de  lui  écliapper 
s'il  n'était  secouru  par  liaison,  parlant  au  nom  de  Grâce  de  Dieu, 
qui  exige  du  rustre  une  stricte  obéissance.  (V.  5o93-5686). 

Profitant  alors  de  l'obligeance  de  cette  nouvelle  conseillère,  il  la 
prie  de  lui  expliquer  certains  propos  de  Grâce  de  Dieu,  qui  l'avait 
trouvé  trop  «  d ni  »,  trop  robuste,  pour  porter  ses  armes.  L'explication, 
c'est  qu'en  effet  le  corps  trop  vigoureux  est  l'ennemi  de  l'âme;  trop 
fort,  il  ôte  à  l'âme  la  force  de  pratiquer  le  difficile  exercice  des  vertus. 
Le  Pèlerin  porte  donc  en  lui-même  un  redoutable  adversaire,  qui  est 
sa  chair.  (V.  5687-6482). 

Guillaume  reprend  sa  route,  avec  l'espoir  que  Raison  continuera 

(l)  C'est  à-dire  un  sac  porlé  en  sautoir. 


SES  ECRITS.  15 

de  l'assister;  mais  cette  aide  ne  sera  qu'intermittente;  et  son  corps  ne 
tardera  pas  à  l'égarer. 

Il  arrive  en  elFet  à  une  bifurcation,  où  s'ouvrent  deux  chemins, 
séparés  par  une  haie  épaisse,  toute  hérissée  d'épines. 

A  l'entrée  du  chemin  de  droite  (la  voie  d'innocence),  un  person- 
nage de  mine  austère  est  occupé  à  tresser,  détresser  et  retresser  sans 
cesse  la  même  natte.  C'est  Labeur,  qui  fait  au  Pèlerin  l'éloge  du  travail 
continuel.  Certes  sa  tâche  est  modeste  : 

6577      Chascun  ne  peut  mie  forgier 

Couronnes  d'or  ni  or  changier  '". 

Mais  le  travail ,  quel  qu'il  soit,  est  la  protection  de  l'homme;  et 

65g  1      Mieus  vaut  povre  mestier  loial 

Que  Huiseuse  (Oisiveté)  de  cour  roial. 

A  l'entrée  du  chemin  de  gauche  une  brillante  jeune  fille,  une  main 
à  la  taille,  joue  de  l'autre  avec  un  gant  :  c'est  Oisiveté.  Au  Pèlerin  qui 
l'interroge,  elle  dit  : 

je  sui  portière  6755      De  harpes  et  simphonies, 

67/18      De  biau  chemin  et  huissiere.  D'orgues  et  d'autres  sonneries. .. 

Je  maine  les  gens  au  vert  bois  6759      La  leur  fais  je  veoir  baleurs, 

6750      Quellir  violetes  et  nois  ;  Gieusdebastiaus(2,etdejugleurs, 

Je  les  maine  au  lieu  de  délit,  Gieus  de  tables  et  d'eschequiers, 

D'esbatement  et  de  déduit  :  De  boules  et  de  mereliers, 

La  leur  fais  je  ouir  chançons,  De  dés  et  d'entregelerie '3', 

Rondiaus,  balades  et  dous  sons  Et  de  mainte  autre  muserie'4 ■'.  .. 

Et  voilà  le  chemin  que  va  prendre  le  Pèlerin  :  il  a  écouté  la  voix  de 
celle  que  saint  Bernard  appelle  «marâtre  de  vertu»,  «plus  marâtre 
aux  pèlerins  que  l'escouile  n'est  aux  poussins».  Désormais,  il  sera 
séparé  de  la  bonne  route  par  la  redoutable  haie  d'épines,  la  haie  de 
Pénitence,  qu'il  n'aura  pas  le  courage  de  franchir.  Averti  de  son  er- 
reur par  Grâce  de  Dieu  et  par  Raison,  il  essaie  bien  de  la  traverser; 
mais  l'obstacle  le  rebute,  il  hésite;  et  pendant  ce  temps-là  il  va  être 

(I)   C'est-à-dire  «  être  orfèvre  ou  changeur».  m   a  tours  de  passe-passe». 

(s>  «  gobelets  d'escamoteurs  ».  (t>  0  amusement». 


16  GUILLAUME  DE  DIGULLEV1LLE. 

assailli  successivement  par  d'affreuses  vieilles,  qui  sont  les  sept  péchés 
capitaux  :  Paresse,  Orgueil,  Envie,  Ire,  Avarice,  Gloutonnie  et 
Luxure.  (V.  6483-7o32). 

Paresse,  armée  d'un  rouleau  de  cordes  comme  en  portent  les  lou- 
viers  du  roi  ou  les  loutriers ,  le  saisit  dans  ses  lacs.  Si  laide  quelle 
soit,  elle  a  la  cynique  fierté  de  coucher 

en  chambres  d'empereurs, 
7098      De   rois   et  d'aulres  grans  seigneurs, 
Et  en  courtines  d'evesques, 
D'abbez,  de  prelas  et  prestres. 

Elle  est  celle  qui  retient  les  enfants  dans  leur  lit,  qui  endort  le  pilote 
à  son  gouvernail,  qui  fait  pousser  les  orties  dans  les  jardins,  qui 
remet  toujours  au  lendemain,  et  qui  s'ennuie  de  tout.  Les  cordes 
qu'elle  porte,  ce  sont  la  Négligence,  la  Lâcheté,  la  «  Fétardie  %  la 
Désespérance.  Elle  saisit  le  Pèlerin,  le  ligote  et,  chaque  fois  qu'il 
tente  de  passer  la  haie  de  Pénitence,  elle  resserre  ses  liens.  (V.  yo33- 
7338). 

Mais  voici  deux  autres  vieilles,  l'une  portant  l'autre.  Celle  qui 
chevauche,  une  corne  au  front,  porte  un  bâton,  un  cor,  un  soufflet  et 
a  chaussé  deux  éperons.  C'est  Orgueil.  Elle  est  fdle  de  Lucifer;  elle  a 
inspiré  au  premier  homme  la  prétention  de  devenir  par  la  science 
L'égal  de  Dieu  son  souverain.  Depuis,  elle  suscite  sur  terre  les  querelles 
et  les  guerres  : 

-j!\i)'i      .le  suis  dame  et  conduiresse,  7S0S      Je  lais  chaperons  pourfdez 

Ghefaine  et  conestablesse  De  soie,  et  d'or  entour  listez; 

Des  cstours  et  chevauchiees,  Chapiaus  hupés  et  haut  crestus 

Ou banieres  desploiees  \  marmousés,  cocus,  locus'2'; 

Sont,  et  heaumes  cl  bacinés,  Estroiles  cotes  par  les  flans, 

•7500      Timbres  et  vestus  velvés'1'  y5io      Manches  a  penonchaus  pcndans, 

A  or  hatu  et  a  argent  A  blanc  surent  rouge  manche; 

El  a  autre  contoiemenl  \  col  et  poitrine  blanche 

Nouveletez  se  font  par  moi;  Cote  bien  escoletee13' 

Plus  en  fais  assez  que  li  mi.  Pour  bien  estre  regardée; 

(l>  Vvstii*  irlr.  ■'.<  ,<  virnicnts  de  velours».  posés.  Le  sens  des  vers  7507-8  est  «  chapeaux  :< 

(,)  Ch.-V.  Langtois  {op.  cit.,   p.  329,  note)  huppe  et  à  haute  eréte  pour  jeunes  élégants  ou 

écril    que  «cocus  locus n   est  1 e  expression  fous  de  cour  (marmousets),  [chapeaux]   cornus 

dont  le  sens  n'est  pas  clair».  II  ne  s'agit  pas  cocbj  et  i  bouillons   locus)». 

d'une  expression ,  mais  de  deux  adjectifs  juxta-  (S)  C'est-à-dire  idécolletéi 


SES  ECRITS. 


17 


7 5  i  5      Vestemens  trop   cours  ou  trop 

Ions , 
Trop  grans  ou  petis  chaperons  ; 
Estiviaus  petis  et  estrois, 
Ou  grans,  dont  on  feroit  bien 
trois  ; 
Greille  çainture  ou  large  trop, 


-520      Dont  se  cointoient  neiz  ii  clop, 
Li  boisteus,  Ii  espaveignié. 
Borgne ,  boçu  et  mehaignié. 
Tex  choses  fa  s  pour  ce  que  veul 
Que  chascun  ait  vers  moi  son  oel, 

752  5      Que  soie  dite  sans  pareil  .  .  .  "' 


Elle  ne  souffre  aucune  leçon  ;  rien  n'est  bien  fait  que  par  elle  ;  elle  se 
dépite  du  succès  d'autrui;  elle  feint  de  ne  pas  accepter  l'éloge,  mais 
c'est  pour  inviter  le  flatteur  à  renchérir;  et  alors  ,  dit-elle,  «  quand  je 
m'entends  louer, 

7897      De  joie  le  cuer  me  haleté 

Et  me  sautele  et  me  trepete.  » 


Elle  se  gonfle,  elle  s'épanouit  : 

7613      Le  sourcil  lieve  et  le  menton 
En  faisant  roe  de  paon, 
Des  espaules  espauliant , 


Et  de  mon  col  vois  coliant, 
Toutes  mes  jointes  jontoier 
Et  tous  mes  ners  fas  contoier. 


Quant  aux  autres,  elle  les  raille,  et  il  n'est  pareille  moqueuse  à  Chà- 
teau-Landon (2).  La  corne  qu'elle  porte  au  front,  c'est  la  Fierté  et  la 
Cruauté.  Son  soufflet,  c'est  la  Vaine  Gloire,  qui  égara  Nabuchodonosor, 
qui  fit  aussi  perdre  son  fromage  au  corbeau  de  la  fable,  qui  la  remplit 
d'aise  quand  on  lui  dit  qu'elle  est  belle,  qu'elle  a  une  belle  cotelle, 
qu'elle  est  noble,  et  puissante,  et  sage,  et  courtoise.  Son  cor,  c'est  la 
Vantance,  qui  lui  tourne  la  tête  : 


78 1  5      Comme  geline  qui  a  post (3), 
A  chascun  je  le  dis  tantost  : 
«  Tru  tru  ,  di  je,  tru  tru  tru  ! 
Avez  ouï ,  avez  veù 


Comment  j'ai  dit,  comment  j'ai 

lait? 

Qu'en  distes  vous,  est  ça  bien 

fait?  ...  » 


(1>  D'autres  textes  sur  le  costume  que  por- 
taient les  élégants  vers  la  même  époque  ont  été 
étudiés  par  A.  Lângfors  [Mélanges  Emile  Picot, 
1913,  I,  p.  i5g  ss.). 

(s)  Les  habitants  de  cette  ville  étaient  réputés 


pour  leur  humeur  moqueuse.  Voir  Rutebeuf, 
Complainte  de  Guillaume  de  Saint-Amour,  v.  5o. 
Cf.  d'autres  textes  cités  par  Leroux  de  Lincy, 
Livre  des  Proverbes,  2e  éd.  1 ,  334- 
(3)   «  pondu  1.. 


18  GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 

Elle  sait  d'avance  tout  ce  que  les  gens  veulent  lui  dire;  elle  leur  coupe 
la  parole  ;  elle  répond  sans  être  interrogée  et  «  fait  voler  ses  sentences  »  ; 
elle  «argumente,  résout  et  conclut»;  et  si  on  lui  disait  que  tel  drap 
n'est  pas  de  la  couleur  qu'elle  a  dite,  elle  serait  prête  à  «faire  voler  la 
foudre  ».  Cor  malencontreux,  d'ailleurs;  car  il  fait  fuir  tout  le  monde, 
comme  le  jacassement  de  la  pie  empêche  tous  les  oiseaux  de  nicher 
dans  son  voisinage.  Ah!  ce  n'est  pas  le  cor  de  Roland!  Ses  éperons, 
l'un  a  nom  Inobédience,  qui  fit  la  ruine  d'Adam;  l'autre  a  nom  Rébel- 
lion, qui  causa  la  perte  de  Pharaon.  Son  bâton,  c'est  l'Obstination, 
qui  endurcit  le  cœur  des  vilains.  Son  manteau  enfin ,  c'est  l'Hypocrisie  ; 
il  est  par  dehors  de  blanche  laine  de  brebis,  mais  il  est  lourré  de  peau 
de  goupil;  car  elle  trompe  les  gens  : 

8009      Se  onques  enchanteur  veïs  Pour  ce  pourras  entendre  bien 

Jouer  du  chapel  leveïs'",  801 5      Que,  com  soie  enmanlelee 

Comment  a  la  gent  cuidier  fait  Par  dehors  et  enchapee, 

Qu'aucune  chose  dessous  ait  Qui  par  dedens  me  verroit  bien  , 

Et  souvent  est  qu'il  n'i  a  rien,  Il  diroit  :  «  Souffle,  ci  n'a  rien.  » 

Trompeuse  comme  Renart  qui  fit  le  mort  pour  avoir  des  harengs; 
trompeuse  comme  le  singe  qui  se  donna  pour  savetier;  trompeuse 
comme  le  Pharisien.  (V.  7339-8094). 

Quanta  l'autre  vieille,  que  chevauche  Orgueil  et  qu'elle  pique  de 
ses  éperons,  c'est  Flatterie,  son  grand  soutien.  (V.  8096-8190). 

Survient  ensuite  le  troisième  ennemi  du  Pèlerin  :  l'Envie,  hâve  et 
décharnée,  marchant  à  quatre  pattes.  Elle  est  fille  d'Orgueil  et  de 
Satan.  Elle  ne  peut  supporter  la  prospérité  d'autrui  et  se  «dévore  le 
sang»  :  elle  périrait  à  voir  le  bonheur  du  paradis.  Les  deux  traits  que 
dardent  ses  regards  sont  le  courroux  de  la  joie  d'autrui  et  la  joie  de 
l'adversité  d'autrui.  Elle  a  les  yeux  du  basilic.  Et  sur  son  dos  elle  porte 
laTrabisonet  la  Détractation.  Trahison,  avec  sa  boîte  d'«oignements  » 
et  son  couteau  dissimulé,  est  experte  à  tromper  :  on  ne  prend  pas  les 
oiseaux  avec  des  épouvantails;  elle  lait  beau  visage  aux  gens  et  frappe 
comme  le  scorpion,  avec  le  dard  de  sa  queue  ;  elle  mord  sans  aboyer; 
elle  se  tapit  dans  l'herbe,  comme  le  serpent  guettant  sa  proie;  ou  ne 
connaît  pas  les  gens  à  leur  vêtement,  ni  les  vins  à  leur  tonneau  :  elle 

■  i|u'on  lève  t. 


SES  ECRITS.  19 

est  la  planche  vermoulue  qui  se  rompt  sous  les  pas.  Détractation  a  la 
gueule  ensanglantée  comme  le  loup  qui  a  étranglé  une  brebis;  elle  se 
complaît  dans  l'ordure;  elle  forge  de  sa  langue  la  calomnie;  elle  fait 
des  brochettes  de  toutes  les  oreilles  qu'elle  a  frappées  de  ses  men- 
songes cruels:  il  lui  faut  détruire  toute  bonne  renommée.  Envie, 
Trahison  et  Détractation  assaillent  le  Pèlerin  et  prétendent  le  désar- 
çonner; car,  fait  remarquer  Trahison, 


«  a  cheval  est  cil  montez 

S702      Qui  de  bon  nom  est  renommez. 

Ce  cheval  quatre  pies  avoir 

Doit,    si     corn     chascuns    doit 

savoir  .  .  . 

S709,      Li  uns  des  piez  a  ce  cheval, 

C'est  crue  li  homs  n'ait  en  soi 
mal 
Qui  sente  diffamation. 
L'autre  est  que  de  condiction 
D'aucun  servitute  ne  soit. 


Li  tiers  est  que  engendré  soit 
8yi5      En  bon,  loial  mariage. 

Et  li  quars  est  que  il  n'ait  rage 
Ou  autre  forsenerie 
Ne  n'ait  en  toute  sa  vie. 
Ce  sont  quatre  piez  convenables 
8720      A  ceus  qui  portent  tesmoignages. 
Et  pour  ce  que  te  sent  monté 
Sur  ce  cheval  ma  suer,  parlé 
Elle  a  de  toi  jus  Irebuchier  »  '". 


Pourtant,  grâce  à  son  bourdon,  le  Pèlerin  résiste.  (¥.8191-8796). 

Mais  alors  se  présente  une  quatrième  ennemie.  Ire  (c'est  son  nom) 
est  faite  comme  un  hérisson;  elle  porte  un  couteau  recourbé  et  deux 
pierres  bises;  et  sa  bouche  est  armée  d'une  scie;  le  feu  jaillit  de  ses 


•égards.  «Je  suis,  dit-elle, 


la  reboulee, 

8876      La  crapoude  envenimée, 

La  rechisnee  mère  aus  chiens...  » 


Elle  aveugle  les  hommes,  en  fait  des  chats  huants  en  plein  midi. 
De  ses  deux  pierres,  en  les  battant,  elle  met  le  feu  partout.  Sa  scie  à 
grosses  dents,  si  différente  de  la  lime  de  Correction,  est  la  Haine;  et 


(1)  On  voit,  d'après  ces  vers,  que  Guillaume 
se  considérait  comme  un  homme  de  bon  renom, 
de  condition  libre,  de  naissance  légitime  et  sain 
d'esprit.  Il  donne  ces  qualités  comme  celles  des 
témoins  admis  à  porter  témoignage  :  ce  qui , 
concernant  la  naissance  légitime,  n'était  pas 
vrai  selon  le  droit  ni  canon,  ni  romain.  Il  vise 
ici  les  conditions  exigibles  pour  rendre   témoi- 


gnage quant  à  la  doctrine  du  Christ,  c'esl-à 
dire  pour  accéder  à  la  prêtrise.  D'où  il  lau- 
dralt  conclure  qu'il  avait  été  écarté  de  la 
prêtrise  faute  (au  dire  de  l'«  envie»)  d'avoir 
rempli  l'une  des  quatre  conditions  qu'il  énu- 
mère.  Cf.  Vacant,  Mangenot  et  Amann,  Dic- 
tionnaire de  llicolofjie  catholique.  Vil,  II,  art. 
IRRÉGULARITÉ. 


20  GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 

son  couteau  est  celui  dont  elle  arme  les  meurtriers,  le  couteau  de 

Barrabas.  (V.  8797-8972). 

Le  Pèlerin  voudrait  Lien,  de  nouveau,  tenter  de  passer  la  haie  de 
Pénitence;  mais  il  ne  le  peut  pas,  paralysé  par  Paresse,  le  premier 
vice.  Et  tandis  qu'il  s'engage  dans  un  val  ténébreux,  il  rencontre  la 
plus  horrible  des  bètes  dont  aient  parlé  Daniel,  Ezéchiel  et  l'auteur  de 
l'Apocalypse.  C'est  l'Avarice  aux.  six  mains, 

9703      Boisteuse,  torte  etboçue, 

D'un  gros  viez  burel  vestue , 

Ratatelee'1'  de  clustriaus1-', 

De    viez    panufles'3',    de   churriaus'4'. 

Elle  invite  le  Pèlerin  à  monter  sur  un  tertre,  d'où  il  découvre  le  monde, 
fait  comme  un  échiquier,  dont  toutes  les  pièces,  Roi,  Cavaliers,  Pions, 
ne  pensent  qu'à  sauter  dans  la  case  du  voisin.  Le  Roi  tout  le  premier, 
qui  s'applique,  en  se  servant  d'une  crosse  d'évèque,  à  saper  un  «beau 
moutier»,  parce  qu'il  est  «près  de  son  échiquier».  Avarice  dit: 

9210       «Au  roi,  qui  les  moustiers  fonder 
Doit  et  deffendre  et  gouverner, 
J'ai  baillé  oustil  d'onneur  plain 
Pour  faire  ouvrage  de  vilain  : 
C'est  une  croce  d'evesque 
Pour  faire  en  bouel (5)  et  besche.  » 

A  ce  crime  le  «cornu»  (le  mitre)  a  pari,  car  il  livre  au  roi  les 
«  dixièmes  »  et  lui  abandonne  l'Eglise  : 

9239      L'un  est  vilain  et  l'autre  plus, 

Mais  pas  ne  di  lequel  "  l'est  plus. 

C'est  de  quoi  se  lamenta  autrefois  Jérémie,  voyant  que  l'Eglise  «  payait 
subventions,  dixièmes  et  extorsions»  et  que  de  maîtresse  elle  était 
devenue  tributaire.  Tout  cela  c'est  l'œuvre  d'Avarice,  qui  ensorcelle 


rapiécée,  portant  un  vètemenl  rapiécé».  '*'  'loques», 

baillons».  •<  boyau  ". 

nilles   .  (,)  Du  pape  ou  du  roi. 


SES  ECRITS.  21 

ducs  el  princes  et  qui,  dans  le  lit  du  roi ,  a  supplanté  Libéralité.  Elle 
est  née  à  Cahors,  patrie  des  banquiers  et  des  usuriers.  Elle  est  insa- 
tiable ,  retenant  pour  elle  seule  les  biens  dont  elle  regorge  et  dont  elle 
n'a  que  faire,  pareille 

au  chien 
9385      Qui  se  gist  sus  le  tas  de  fain  , 

Auquel,  se  autrui  met  la  main, 
Il  aboie,  et  brait,  et  crie, 
Com  qu'il  n'en  menguce  mie. 

Elle  est  le  grand  gouffre  de  mer  qui  engloutit  tout  sans  rendre  jamais 
rien.  (V.  8973-9426). 

Sa  première  main,  c'est  Rapine,  qui  détrousse  les  pèlerins  et  tue 
sur  les  grands  chemins, 

la  main  du  huât  qui  hape 
9/180      Les  poucins  et  les  agrape, 

Qui  prend  chevaus  et  charetes 
Et  les  pourveances  qu'ont  faites 
Les  bonnes  gens  pour  leur  user. 

Pour  mieux  tondre,  elle  écorche.  Elle  suce,  comme  l'araignée  épuise 
la  mouche  et  la  vide  de  sa  substance.  (V.  9^27-9482  ). 

Sa  seconde  main,  quelle  dissimule,  c'est  Coupe-Bourse  et  Larcin. 
Elle  opère  de  nuit,  perce  les  murailles,  brise  les  écrins,  rogne  les 
florins,  fabrique  de  faux  sceaux,  de  la  fausse  monnaie,  vraie  «  Poite- 
vineresse  » (1)  trichant  sur  les  deniers.  Elle  dépouille  les  morts,  en 
exécutant  leurs  testaments.  Elle  fait  les  mauvais  forestiers,  les  mau- 
vais sergents,  les  mauvais  meuniers  qui  trichent  sur  la  mesure. 
(V.  9483-0566). 

La  troisième  main,  muuie  d'une  lime  et  d'une  balance,  est  Usure. 
Elle  convertit,  par  enchantement,  les  tournois  en  parisis  et  de  cinq 
deniers  elle  en  lait  six;  elle  fait  ces  «  vaches  de  fer  »(2),  qui  ne  peuvent 

(1>  Les   Poitevins    avaient    la   réputation   de  elles  périssaient ,  était  à  la  charge  du  preneur  : 

tricheurs.  Voir   Raoul    de    Houdan,  Le  Songe  pour  le  bailleur  elles  existaient  ainsi  à  perpé- 

d'enfer,  v.  62-87.  tinté.  Cf.  Philippe  de  Beaumanoir,  Coutumes  de 

(2)   On  appelait   «bêtes  de  fer»   celles   qu'on  Beauvaisis ,    éd.    A.    Salmon,   S    ig38,   et   Du 

donnait  à  lerme  et  dont  le  remplacement,   si  Cange,  au  mot  beslia  (bestiaferri). 

HIST.  LITTÉR.  —  XXXIX.  3 


22  GUILLAUME  DE  DIGULLEY1LLE. 

mourir;  elle  engrange  l'avoine  pour  la  vendre  plus  cher  au  temps 
de  hausse  :  ainsi  de  sa  lime  use-t-elle  le  bien  d'autrui.  En  sa  balance 
elle  «  pèse  le  zodiaque  et  le  soleil  »  :  c'est-à-dire  qu'elle  s'approprie 
le  temps  et  le  vend;  car  elle  vend  à  terme  et  tire  ainsi  bénéfice  des 
semaines,  des  mois  et  des  ans.  Les  «  bosquillons  »,  propriétaires  de 
forêts,  qui  vendent  leur  bois  trente  sous  au  comptant  et  quarante  au 
terme  d'un  an,  sont-ils  dans  ce  cas?  C'est  à  voir.  Jadis  ils  vendaient 
leur  bois  sur  pied  et  en  majoraient  le  prix  s'il  ne  devait  être  pris  et 
payé  qu'au  bout  d'un  an  :  car  dans  l'intervalle  les  bois  auraient 
encore  pu  croître.  Mais,  vendant  le  bois  coupé,  comme  ils  font  main- 
tenant presque  toujours,  l'argument  ne  vaut  plus.  Toutefois,  s'ils  ne 
coupaient  pas  leur  bois  d'avance,  les  acheteurs  passeraient  sans 
acheter,  de  peur  d'avoir  à  attendre  la  livraison  :  ils  le  coupent  donc 
et  le  débitent  dans  l'intérêt  du  preneur;  et  comme  ils  y  perdent  la 
croissance  d'une  année,  il  est  d'usage  admis  qu'ils  majorent  leur 
prix  d'autant  :  ils  ne  «  vendent  pas  le  zodiaque  ».  (V.  9567-972  2). 

La  quatrième  main,  avec  son  écuelle  et  son  sac  à  pain,  est  Coqui- 
nerie  et  Truanderie.  Elle  mendie  :  elle  pourrait  souvent  s'en  dispen- 
ser si  elle  travaillait.  Elle  tend  la  main  aux  passants,  exagère  ou 
simule  1  infirmité,  se  courbe  sur  son  bâton  en  poussant  des  soupirs. 
Et  voilà  que  les  nobles  se  mettent  aussi  à  truander.  Voyez  comme  ils 
[ont  avec  les  monastères  : 

9769      En  leur  grans  gans  a  fauconnier  Et  d'un  collier  a  mon  lévrier. 

Bien  la  savent  mettre  (leur  main)  De  voz  fromages  mefaciez 

[etmucier,  Donner,  et  pas  ne  me  (ailliez 

El  bien  la  sevent  desganter  Que  n'aie  cote  hardie.  M 

Quant  il  en  veulent  truander.  Du  blanchet'5'  de  l'abaïe  ! 
Ans  religieus  la  tendent                       9788      Prestez  moi  uit  jours   un  som- 
El  sans  avoir  honte  estendent  [mier 

1)771      En  demandant  :  «Or  ça,  des  Et  un  roncin  a  chevauchier, 

[piaus,  Une  charete  a  amener 

Or  ça,  chaperons  ;i  nisiaus'1'!  Ma  busche,  et  ma  terre  a  arer 

Unes  longes,  se  vous  voulez,  Deuz  bonnes  charues  ou  trois! 
El  unes  guiches'2)  me  donnez!          979°     Vous  la  rares  dedans  le  mois. 
D'une  surçaintc*3' ai  grant  mestier 

"  •  oiseaux  de  chasse.  •  (,)  Cote  hardie  :  «houppelande». 

(,)  «courroies.»  <5)  L'étoffe  de  laine  blanche  dont   était  l'ail 

(S)   «ceinture  •  l'habit  de  chœur  des  Cisterciens. 


SES  ECRITS. 


23 


C'est  une  nouvelle  manière  que  noblesse  mendie  son  pain.  (V.  9728- 
9812). 

La  cinquième  main,  armée  d'un  crochet,  est  Simonie.  On  voit 
bien  à  la  forme  de  son  initiale  qu'elle  porte  crosse  abbatiale.  Par 
elle,  les  pasteurs  vivent  du  troupeau  qui  leur  est  confié;  et  ainsi 
tombent  aussi  dans  le  vice  ceux  qui  payent  pour  faire  chanter  des 
messes,  et  les  prêtres  qui  reçoivent  de  l'argent  pour  les  chanter. 
(V.  981.3-9898). 

La  sixième  main,  enfin,  porte  des  noms  divers  :  Barat,  Tricherie, 
Tricot,  Hasart,  Décevance.  Elle  fait  faux,  poids  et  fausses  mesures;  et 
selon  qu'elle  achète  ou  qu'elle  vend,  elle  use  de  l'unité  qui  lui 
convient.  Et  que  d'autres  méfaits  à  sa  charge  ! 


9938      Une  fois  coçonne(1)  chevaus 

Et  fait  les  mauvais  bons  sembler 
A  ceuz  qui  veulent  acbater. 
Une  autre  fois  par  le  pais 
Faus  saintuaires  et  faintis 
Porte  et  monstre  a  la  simple  gent 
Pour  faussement  avoir  argent. 

g  9 45      L'autre  fois  prent  en  ces  mous- 

[  tiers 
Aucuns  images  qui  sont  viez, 
Leur  fait  pertuis  en  la  teste 
Pour  faire  gaignier  le  prestre  : 
Es  pertuis  qu'a  fait  huile  met 

9960      Ou  eaue  ou  vin,  ce  qu'a  plus 

[prest, 
Afin  que,  quant  celle  liqueur 
Descent  aval,  dite  sueur 
Soit,  et  de  faire  miracle 
Renommée  le  viez  image. 


99 


60 


9955      Et  afin  que  plus  coulouré 

Soit  le  miracle  et  renommé, 
Je  m'en  vois  aus  coquins  parler 
Et  leur  fais  faire  simuler 
Que  boisteus  soient  ou  contrais, 
Sours  ou  mués  ou  contrefais 
Et  en  tel  point  venir  les  fais 
Devant  l'image  et  crier  :  «  Las  ! 
Saint  image,  garissiez  moi  ! 
Aprez  Dieu  ai  en  vous  grant  foi  !  » 
Adonc  de  ma  main  les  lieve 
Et  touz  sains  en  heure  brieve 
Moustre.  Merveille  n'est  mie, 
Quar  n'avoient  maladie  ; 
Seulement  mon  mal  avoient, 
Mais  la  gent  ne  le  cuidoient. 
Il  le  reputent  miracle, 
Dient  que  c'a  fait  l'image , 
Et  ainsi  gaaigne  le  prestre  .  .  . 


9965 


997° 


Le  mensonge  a  bien  d'autres  occasions  de  s'exercer.  A  la  cour  du 
roi,  l'avocat,  qui  a  étudié  les  lois,  fait  aller  sa  langue  comme  la  lan- 
guette de  la  balance,  qui  penche  du  côté  où  est  le  poids  :  il  va  vers 
l'argent,  plaidant  et  jurant  sciemment  en  faveur  du  faux  et  du  tort 
pourvu  qu'il  y  trouve  intérêt.  (V.  9899-101 16). 


revend»  et,  ici,  «  niaquignonne». 


24  GUILLAUME  DE  D1GULLEVILLE. 

Enfin  Avarice  porte  une  bosse  :  la  Propriété,  la  bosse  du  chameau, 
qui  empêche  de  passer  par  le  chas  de  l'aiguille  le  religieux  qui 
manque  à  son  vœu  de  pauvreté.  Or,  dit  Avarice,  les  «  bossuaus  et 
bossus 


01  58   Qui  en  ces  cloîstres  sont  reclus 
Sont  mes  parens  et  mes  cousins 
Et  plus  que  autres  mes  aflïns. 
Delez  leurriule  bocus  sont 


Et  delez  droite  voie  vont 
Tortuement,  et  d'adreceur 
N'ont  cure  ne  de  repreneur.  » 


Et  Avarice  a  un  «  mahomet  » ,  son  idole  :  le  denier  d'or  ou  d'ar- 
gent, marqué  à  l'effigie  du  seigneur  de  la  contrée.  C'est  le  dieu  qui 
se  loge  dans  les  écrins  et  dans  les  cachettes  souterraines,  le  dieu  pour 
lequel  on  se  fait  dépouiller  de  sa  cotte  en  jouant  aux  mérelles  et  aux 
dés.  (V.  101 17-102  18). 

Tandis  qu'Avarice  tarde  à  se  saisir  du  Pèlerin,  deux  autres  vieilles 
surgissent  :  l'une  portant  aux  dents  un  sac  percé  avec  un  entonnoir; 
l'autre,  chevauchaut  un  porc,  et  brandissant  un  trait.  Ce  sont  Glou- 
tonnie  et  Luxure.  Gloutonnie  au  long  nez,  qu'on  appelle  aussi  Gas- 
lrimargie(1),  dit  : 


1  o35-2    «  Je  leuve  sui  du  boscage 

Qui  touzjours  ai  es  dens  rage, 
Que  le  menton  faire  troter 
.Me  faut,  et  la  gueule  baer. 


Je  sui  Bel  qui  deveure  tout, 
Qui  es  cuisines  mon  nez  houte 

Par  1rs  fciu'stres  pour  llairier. . .  » 


Otiand  elle  est  rassasiée  de  nourriture  et  de  vins,  elle  ne  se  possède 
plus,  capable  alors  de  «  dire  vilenie  à  Dieu  et  à  sainte  Marie  »,  faisant 
fi  de  toute  vertu,  et  préparant  les  voies  à  «  dame  Venus  ».  (V.  10219- 
io5o6). 

De  fait,  Vénus,  qui  la  suit  montée  sur  un  pourceau,  attaque  à  son 
tour  le  Pèlerin.  De  son  dard  elle  lui  transperce  l'œil.  Elle  est  pire  que 


1  Terme  assez  rare  {■)  aarpiuip^'a),  qu'on 
trouve  employé  surtout  dans  les  textes  concer- 
nant Clteaux,  Voir  la  ■  Bénédictine ■  de  1 335 
(Slatata  Capituloram  generaliam  Ordinia  cislcr- 


ricHsis,]). p. dom Canivez,  t.  III,  1  g35 ,  p.  4a3). 
Cf.  les  Statuts  de  i357  (ibid.,  p.  533)  et  le 
De  ordtne  vilac  mis  sous  le  nom  de  s.  Bernard 
(Migne,  l'air,  lat.,  l.  CIAWIV.  col  579,  S  3i  . 


SES  ÉCRITS.  25 

«  charogne  puante  »■;  elle  est  l'ennemie  haineuse  des  gens  de  religion, 
chez  lesquels  règne  Chasteté,  qu'elle  exècre;  elle  se  pare,  elle  se 
farde,  pour  tromper,  mais  elle  n'est  en  réalité  que  «  baveuse  et  limo- 
neuse», plus  qu'on  ne  saurait  dire  :  ses  œuvres,  on  les  dénomme 
raptus,  et  stuprum,  et  incestus ,  et  adulterium,  et  fornicatio.  (V.  10607- 
10696). 

Attaqué  par  les  sept  monstres  qui  viennent  d'être  décrits,  frappé, 
terrassé,  démuni  de  son  bourdon,  le  Pèlerin  gémit  de  n'avoir  pas  eu 
le  courage  de  franchir  la  haie  de  Pénitence  et  d'avoir  si  inutilement 
reçu  les  sacrements.  Mais  Grâce  réapparaît,  qui  tance  sa  mollesse  et 
lui  rend  son  bourdon.  Elle  l'avertit  d'adresser  sa  prière  à  Celle  dont 
il  peut  attendre  toute  miséricorde  et  elle  lui  remet  le  texte  d'une 
oraison  a  la  Vierge  :  c'est  un  poème  abécédaire  de  2  5  strophes, 
composées  chacune  de  douze  octosyllabes,  qui  riment  selon  le  schéma 
aabaabbbabba.  Le  Pèlerin  récite  cette  prière,  puis  sollicite  le  secours 
que  Grâce  peut  discrétionnairement  lui  accorder  ou  lui  refuser, 
mais  sans  lequel  il  ne  peut  rien.  Grâce  le  lui  octroie,  et  les  sept 
monstres  n'ont  plus  de  prise  sur  lui.  (V.  10697-1  i3oo). 

Encore  a-t-il  à  témoigner  de  dispositions  qui  lui  vaillent  la  clé- 
mence divine.  Grâce  le  mène  à  une  roche,  d'où  dégoutte  une  eau 
recueillie  par-dessous  en  un  grand  cuvier:  cette  roche  est  l'image  du 
cœur  endurci,  mais  d'où  peuvent  jaillir  abondamment  les  larmes  du 
repentir.  Le  Pèlerin  se  baigne  dans  le  cuvier  tout  plein,  mais  non 
point  tant  encore  qu'il  en  soit  purifié  :  il  s'agit  de  savoir  si,  en  une 
tentative  nouvelle,  il  franchira  enfin  la  haie  de  Pénitence;  et  il  se 
met  en  route  pour  l'épreuve.  (V.  1  i3oi-i  1/I06). 

Son  chemin  le  conduit  devant  une  vaste  mer,  agitée  par  les  tem- 
pêtes, où  un  peuple  d'hommes  et  de  femmes  s'efforce  de  nager.  Il  lui 
faut  la  j>asser.  Un  monstre  affreux  y  pêche,  qui  se  dispose  à  le  saisir 
et  alerte  de  son  cor  une  vieille  femme,  sa  fille  Hérésie  la  borgne, 
celle  qui  s'emploie  à  déformer  l'Écriture,  qui  fit  brûler  les  Templiers, 
et  qui  plaida  contre  saint  Augustin.  Grâce  le  protège  contre  son 
attaque  et  lui  explique  la  signification  de  cette  étrange  mer  :  l'or- 
gueil, l'avarice,  la  vanité  mondaine,  l'aveuglement  y  causent  la  perte 
de  ceux  qu'on  y  voit  se  débattre.  Le  sinistre  pêcheur,  Satan,  les 
prend  de  ses  engins  variés  et  y  multiplie  ses  ruses.  (V.  11407- 
1 1780). 


26 


GUILLAUME  DE  DIGULLEV1LLE. 


Mais,  tandis  que  Grâce  instruit  ainsi  le  Pèlerin,  survient  une 
demoiselle  pimpante,  une  pelote  à  la  main,  les  pieds  emplumés 
comme  ceux  d'un  pigeon.  Elle  dit  : 


o3   «  Jeunece  suila  legiere, 

La  giberresse '1J  et  coursiere, 

La  sauterelle,  la  saillant, 

Qui  tout  dangier  ne  pris  un  gant. 

Je  vois,  je  vieng,  sail  et  vole, 

J'espringale,  je  karole, 

Je  trepe  et  {Rieur,  danre  et  baie 

1  o  Et  vois  a  la  huitefale^1; 

Je  luite  et  sail  fossez  piez  joins 
Et  gete  la  pierre  au  plus  Joins, 
Et  nulle  fois  je  ne  m'esmaie 
De  trespasser  muret  ou  haie. 

1  5   Se  des  pommes  a  mes  voisins 
Vuel  avoir,  tost  en  leurs  gardins 
Sui  saillie  et  sur  un  pommier 
Sui  tost  rampee  de  legier. 
Pour  nient  ne  sui  pas  duvee'3' 

20   Es  pies  ne  si  emplumee. 

Mes  piez  me  portent  ou  je  vuel, 


Ailes  ont,  tu  le  vois  a  l'ueil. 
Asael  jadis  les  porta  .  .  . 

11829   P°ur  ce  pieç  a  sainte  Eglise 
Ordena  que  ne  fust  mie 
Personne  pour  li  gouverner 
Qui  n'eûst  pies  de  plonc .  .  . 

1  1  835   Un  estuef  me  faut  pour  jouer 
Et  une  croce  a  soûler  '4) .  .  . 

1  1  Sa  1    Encor  ne  sui  pas  saoule 

De  jouer  au  gieu  de  boule, 
D'aler  (millier,  d'aler  billier, 
Et  déjouer  au  mereillier, 

ii845   D'ouïr  chançons  et  instrumens 
Et  querre  mes  esbatements. 
En  ma  pelote  5  jour  et  nuit 
Ai  plus  soûlas  et  plus  déduit 
Qu'en  quanquemedit  mon  père 

1  1  85o   Ne  que  m'enseigne  ma  more.  » 


Cette  jeune  étourdie  offre  au  Pèlerin  de  lui  faire  passer  la  mer,  à 
son  grand  péril.  C'est  ainsi  quelle  l'expose  à  des  dangers  fameux  : 
les  hauts  fonds  de  Sirtes,  qui  sont  la  «propre  volonté»;  les  tourbil- 
lons de  Caribdis,  qui  sont  l'agitation  mondaine;  les  jaillissements  et 
les  gouffres  de  Bitalasso  et  de  Scilla,  qui  sont,  au  gré  de  la  lortune, 
le  flux  montant  de  la  prospérité  et  les  chutes  de  l'adversité;  les  chants 
de  Syrena,  qui  sont  le  «soûlas  mondain»,  le  péril  le  plus  grand 
couru  par  la  jeunesse.  (  V.  11  781-1 1970). 

Mais  alors  se  présente  une  vieille,  armée  d'outils  de  forgeron  : 

1  201  1    «  Je  sui,  Ji-t  elle,  l'orfevresse 
Du  ciel  et  la  forgeresse 
Oui  fas  et  Forge  en  cesl  païs 
Les  couronnes  de  Paradis.  ■ 


■  celle  <|ni  aime  à  s'agiter < 
■<  arade •  (?). 
,5)  1  duvetée». 


(4>  soûler    :     «jouer    à    la    soûle»,    sorte   de 
(s)   La  balle  qu'elle  porte  à  la  main. 


SES  ECRITS.  27 

Elle  s'appelle  Tribulation.  Le  marteau  dont  elle  frappe,  qui  est 
Persécution,  améliore  les  bons  métaux  et  détruit  les  mauvais.  Ses 
tenailles  sont  Détresse  et  Angoisse;  son  tablier  est  Honte  et  Confu- 
sion. Elle  montre  la  commission  dont  Dieu  Ta  munie  et  qui  la 
charge  de  ruiner  partout  la  prospérité  pour  obliger  ceux  qu'aveuglent 
les  séductions  d'ici-bas  à  tourner  enfin  leurs  regards  vers  le  ciel  : 
cette  commission  est  datée  du  jour  où  Adam  fut  «mis  en  exil».  Mais 
il  y  en  a  aussi  une  autre,  émanée  de  Satan,  qui  la  charge,  en  frap- 
pant, d'ôter  aux  pèlerins  l'écharpe  et  le  bourdon,  c'est-à-dire  l'espé- 
rance et  la  loi.  Ainsi  Tribulation  travaille  pour  Dieu  ou  pour 
l'Ennemi,  selon  la  façon  dont  l'homme  accepte  ou  regimbe. 

Martelé  par  Tribulation,  abandonné  par  Jeunesse,  le  Pèlerin 
adresse  une  prière  à  Dieu,  lui  demandant  l'aide  de  sa  grâce.  Tribu- 
lation reconnaît  à  ce  signe  qu'il  est  de  ceux  que  l'épreuve  améliore  : 
elle  décide  donc  de  le  conduire  au  refuge  qu'il  a  mérité,  auprès  de 
Grâce.  (V.  1 1 97 1-1  2 344)- 

Et  voici  de  nouveau  le  Pèlerin  en  présence  de  Grâce,  qui,  après 
l'avoir  quelque  peu  rudoyé  pour  son  inconstance,  lui  apporte  un 
secours  décisif  :  elle  lui  enseigne  un  moyen  de  faire  pénitence  plus 
court  que  de  traverser  la  haie  si  épineuse;  ce  sera  de  passer  la  mer 
sur  la  Nef  de  Religion.  Le  vaisseau,  cerclé  de  liens  trop  lâches  (les 
liens  symbolisent  les  commandements,  trop  négligés),  peut  cepen- 
dant naviguer  :  que  le  Pèlerin  y  prenne  place,  en  l'un  des  «  châteaux  » 
qui  s'y  trouvent,  Cluni,  Cîteaux,  ou  tel  autre  à  sa  convenance. 
(V.  12345-12554). 

Le  Pèlerin  visite  le  château  où  Grâce  l'a  mené.  Il  est  accueilli  par 
le  portier,  qui  a  nom  Peur  de  Dieu,  qui  enseigne  le  commencement 
de  la  sagesse,  et  qui  lui  assène  un  coup  de  massue,  comme  on  donne 
la  colée  au  chevalier  qu'on  adoube.  A  l'intérieur,  il  aperçoit  : 


ctoitre  et  dortoir, 
12638   Moustier,  chapitre  et  refectoir, 


et  aussi  hôtellerie  et  infirmerie.  Il  traverse  l'hôtellerie,  où  Charité 
fait  le  service  des  pauvres.  Puis  il  aperçoit  plusieurs  dames,  dont  il 
apprend  à  connaître  les  offices  :  au  chapitre,  Obédience,  maîtresse 


28  GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 

du  lieu,  tenant  des  cordes  dont  elle  lie  Propre  Volonté;  puis  Disci- 
pline, une  lime  à  la  bouche,  et  armée  d'une  targe;  au  dortoir, 
Pauvreté  volontaire,  vêtue  d'un  simple  gambeson  et  qui  chante  gaî- 
ment  sa  pauvreté;  puis  Chasteté,  armée  d'un  bâton,  qui  refait  les 
lits;  au  cloître,  Étude,  suivie  d'une  colombe,  et  qui  répand  les 
leçons  de  l'Ecriture;  au  réfectoire,  Sobriété,  et  là  les  morts,  dont  le 
bien  qu'ils  ont  laissé  repaît  les  vivants,  demandent  en  retour  à  ceux- 
ci  de  prier  pour  eux;  au  moutier.  Oraison,  munie  d'une  tarière,  qui 
perce  les  cieux,  et  d'une  boîte  de  messagère,  d'où  les  prières  s'en- 
volent, venant  en  aide  aux  défunts  et  préparant  le  Paradis  aux 
vivants;  puis  Latria,  qui  de  son  cor  annonce  les  heures  et  qui  joue 
de  l'orgue  et  du  psalterion,  en  y  mêlant  les  chants  et  les  psalmodies. 
(V.  1255/i-i  2972). 

Maintenant,  le  Pèlerin  est  l'hôte  du  château,  où  Obédience,  la 
«  prieuresse»,  l'a  lié  de  ses  liens.  Il  y  passe  un  long  temps,  au  bout 
duquel  deux  vieilles  se  présentent  à  lui  :  l'une  est  Enfermeté  (la 
maladie),  portant  un  lit  sur  sa  tête,  et  qui  incline  à  la  pénitence  les 
plus  orgueilleux;  l'autre,  aux  pieds  de  plomb,  aux  deux  béquilles, 
Vieillesse  la  sensée  et  aussi  la  radoteuse  : 


1  320  1    «  Vieillece  ai  non  la  redoutée,  !  El  pas  taire  ne  ie  covientj 

La  piaucelue,  la  ridée,  ...  1  ,'îa  i  5   Que,  comment  qu'aie  assez  veû, 

i32oô   Celle  a  cui  conseil  demander  Assez  esprouvéet  seù, 

On  «loi  t  et  granl  honneur  porter,  Et  combien  qu'aie  bien  cent  ans, 

Quar  j'ai  veû  le  temps  passé  .  .  .  Que  sui  mise  au  renc  des  enfans 

1  3-2 1  3   Toutevoies  souvent  avient  El  que  radote  au  derrenier  ...» 


Enfermeté  el  Vieillesse  sont  les  messagères  de  la  Mort,  dont 
l'approche  est  adoucie  parla  bonté  de  Miséricorde  à  la  bienfaisante 
mamelle,  qui  prend  soin  des  malades  et  des  vieillards;  mais  la  Mort 
n'en  arrive  pas  moins,  qui  fauche  les  vies  comme  herbe  sur  pré.  Et 
l'âme  du  Pèlerin  quitte  son  corps. 

Mais  ce  o'étail  qu'un  songe  :  un  songe  que  le  Pèlerin ,  s'éveillant 
sur  l'heure  de  matines,  a  mis  par  écrit  pour  l'édification  de  tous  ses 
frères  humains.  (V.  12978-1  354o). 


SES  ECRITS.  29 

2.  —  Seconde  rédaction 
du  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine. 

Ayant  écrit  son  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine,  Guillaume  de 
Digulleville  s'est  ensuite  avisé  d'en  donner  une  seconde  rédaction (1). 
11  a  expliqué,  dans  un  prologue  à  ce  nouveau  texte,  l'origine  de  cette 
entreprise  :  son  premier  récit,  rédigé  à  l'impromptu  en  i33o,  au 
lendemain  de  sa  vision,  avait  été,  dit-il,  mis  en  circulation  sans  son 
aveu  et  s'était  ainsi  répandu  sous  une  forme  imparfaite;  il  comptait 
l'amender;  et  c'est  ce  qu'il  fit  vingt-cinq  années  plus  tard,  en  relaçon- 
nant  le  poème (2). 

Cette  déclaration  ne  laisse  pas  de  surprendre.  Si  sa  rédaction 
de  premier  jet  a  réellement  couru  le  monde  sans  son  approbation, 
il  faut  convenir  qu'il  a  bien  longuement  tardé  à  la  reviser.  On  peut 
clouter  qu'elle  ait  été  diffusée  malgré  lui  ou  même  simplement  à  son 
insu.  11  a  dû  avoir,  ]30ur  la  remanier,  des  raisons  qu'il  n'a  point  dites 
et  qui  pouvaient  tenir  à  l'opportunité  autant  qu'à  son  goût  personnel. 
Il  est  possible  qu'il  ait  été  critiqué,  avec  quelque  retard,  alors  que 
son  œuvre,  ayant  fait  une  brillante  fortune,  aurait  provoqué  la 
censure  de  vigilants  Aristarques  et  peut-être  aussi  l'envie  de  quelques 
Zoïles  malintentionnés.  Mais  ses  véritables  motifs,  qu'il  n'a  pas 
énoncés,  ne  nous  sont  pas  connus  avec  certitude  et  se  laissent  seule- 
ment deviner  d'après  la  nature  des  corrections  auxquelles  il  a 
procédé. 


(l)   La  seconde  rédaction  du  Pèlerinage  de  la  nant  des  Augustins" de  Lyon),  lequel  contient 

I  ie  humaine  est  immédiatement  reconnaissante  les  trois  ouvrages  V,  A  et  /,  et  une  série  de 

à  son  incipit  :    «Par   maintes   ibis   il   advient  poèmes  latins.  L'écriture,  du  type  libraria,  est 

bien».  du  xv'  siècle.  Sauf  vers  la  fin,  de  larges  places 

Une  analyse  en    a    été   laite   par    Hultman,  ont  été  réservées,  à  raison  d'une  ou  deux  par 

ouvr.  cité,  p.  21-29,  ma's  (sans    que  l'auteur  |>age>  pour  l'illustration,  mais  sont  restées  en 

l'ait  suffisamment  indiqué)  d'après  un  imprimé  blanc. 

de  l'an  i5oo  qui  donne  le  texte  d'un  remanieur  m  11  n'est  pas   dit,   d'ailleurs,    que  tout  ce 

du  remaniement  de  Guillaume,  et  non  point  le  travail  de  revision  se  soit  fait  en  1 355.  La  date, 

remaniement  de  Guillaume.  donnée  dans   le  prologue,  peut   être  celle  de 

Notre  étude  de  ce  texte  sera  faite  d'après  le  l'achèvement;  et  plusieurs  des  éléments   nou- 

manuscrit      de      la      Bibliothèque      nationale  veaux  introduits  dans  le  poème  peuvent  avoir 

n°  1246G  (anc.  Suppl.  fiançais  2iibis,  prove-  été  composés  sensiblement  plus  tôt. 


30  GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 

La  comparaison  de  ses  deux  rédactions (1)  fait  apparaître  d'abord 
un  changement  dans  la  destination  de  l'œuvre.  L'idée  initiale  de 
Guillaume,  en  i33o,  avait  été  d'intéresser  et  d'instruire  un  auditoire 
de  laïques  :  il  l'avait  indiqué  dans  son  prologue,  et  c'est  à  ce  dessein 
que  répondait  la  division  de  son  récit  en  quatre  journées  de 
lecture (2)  :  suspendant  sa  narration,  et  faisant  une  «pause»,  il  ren- 
voyait chaque  lois  ses  auditeurs  à  une  autre  séance  pour  entendre  la 
suite.  Dans  la  seconde  rédaction,  toute  trace  de  cette  division  a 
disparu;  les  raccords  ont  été  supprimés;  il  n'est  plus  fait  mention 
d'un  public  qui  écouterait  :  l'auteur,  apostrophant  son  livre,  l'envoie 
maintenant  par  le  monde  pour  être  lu,  non  plus  pour  être  entendu. 
A-t-il  craint,  après  coup,  de  s'être  rendu  suspect  de  mondanité  en 
s'adressant  trop  spécialement  à  un  public  profane,  pour  la  satisfac- 
tion duquel  il  avait  peut-être  déjà  fait,  en  composant,  d'assez  grands 
sacrifices?  C'est  possible  :  autant  valait  ne  pas  trop  afficher  l'in- 
tention. 

Une  autre  particularité  est  également  significative,  et  dans  le 
même  sens  :  la  nouvelle  rédaction  contient,  en  elfet,  insérés  dans 
la  trame  de  langue  française,  plusieurs  longs  morceaux  en  langue 
latine.  Lorsque  Grâce  remet  au  Pèlerin  l'écharpe,  symbole  de  la  loi, 
où  pendent  les  douze  clochettes  qui  représentent  les  douze  articles 
du  Credo,  elle  y  ajoute  un  écrit  dont  l'auteur  donne  le  texte  :  c'est 
un  long  poèmi'  latin  de  43  douzains,  formés  d'octosyllabes,  rimes 
selon  le  schéma  aabaabbbabba  (strophe,  dite  d'Hélinand),  dont  les 
mots  initiaux,  mis  à  la  suite  les  uns  des  autres,  reproduisent  inté- 
gralement le  texte  du  Credo.  De  même,  au  bourdon,  dont  elle  munit 
le  Pèlerin  et  qui  symbolise  l'espérance,  Grâce  joint  deux  autres 
écrits  latins,  composés  selon  la  même  formule  rythmique  que  le 
poème  sur  le  Credo,  et  dont  l'un,  de  39  douzains,  reproduit  par  la 

(1)  Obligés   de   nous  en   tenir  à  l'essentiel,  auteur;  et,  quelle  que  soit  la  valeur  intrinsèque 

nous  ne  pouvons  donner,  dans  les  pages  qui  de  l'œuvre,  on  est  à  même,  en  ce  cas  privilégié, 

suivent,  que  les  principaux  résultats  de  la  con-  d'entrer  avec  précision  et  sûreté  dans  le  secret 

frontalion    <pie    nous    avons    laite,    point   à  d'un  travail  littéraire  dont  les  intentions  et  les 

point,   des  deux    versions    considérées.   Celle  procédés    aident    a   connaître    non    seulement 

élude   comparative,    poussée   jusqu'au  détail,  les  goûts  de  l'auteur,  mais  aussi,  à  travers  sel 

et    assortie    îles    preuves    convenables,    ferait  préoccupations,   certaines   façons  de  juger  de 

opportunément  L'objet  d'un  travail  séparé.  11  ses  contemporains. 

est,  en  effet,  très  rare  qu'on  possède  ainsi  <lni\  fers  1  -5o66  ;  .">!>('>-  go54;  o,o55  11  I06  ; 

rédactions  d'une  même  œuvre  par  un  même  1  i4o7-i354o. 


SES  ECRITS.  31 

juxtaposition  des  mots  initiaux  de  chaque  strophe  le  texte  du  Pater 
nosler,  l'autre,  de  1^  douzains,  le  texte  de  Y  Ave  Maria.  Enfin  k  l'occa- 
sion des  épreuves  que  Tribulation  impose  au  Pèlerin,  celui-ci  adresse 
à  la  Vierge  Marie  une  longue  prière  en  prose  latine,  inspirée  de 
l'ensei<>nement  de   saint   Bernard,    toute    nourrie   du    souvenir   de 

r  O 

l'Ecriture,  et  développée  en  partie,  au  cours  de  quelque  sept  pages 
pleines,  selon  la  règle  de  Y interpretatio  per  verba. 

Or  un  livre  fait  pour  la  lecture  par  l'œil  et  à  tête  reposée  ne 
bénéficie  pas,  devant  la  critique,  des  mêmes  immunités  qu'un  livre 
destiné  à  la  lecture  à  haute  voix  :  en  tout  premier  lieu,  les  défauts 
de  composition,  plus  immédiatement  sensibles,  y  sont  plus  diffici- 
lement acceptables.  C'est  pourquoi,  sans  doute,  Guillaume  de 
Digulleville,  en  refondant  son  ouvrage,  y  a  apporté  d'importants 
changements  dans  la  distribution  des  parties. 

11  avait  d'abord  placé  le  discours  de  Raison  sur  l'antagonisme  de 
l'âme  et  du  corps  après  la  rencontre  du  Pèlerin  avec  Rude  Entende- 
ment et  avant  celle  des  divers  Péchés  :  il  l'avait  ainsi  intercalé  assez 
mal  à  propos  dans  une  série  d'épisodes  qu'il  y  avait  intérêt  à  ne 
point  rompre  par  l'intrusion  d'un  développement  d'une  autre  sorte. 
11  a  corrigé  ce  défaut  en  reportant  tout  le  discours  à  un  moment 
antérieur  de  l'action  et  en  le  présentant  comme  l'ultime  leçon  de 
Grâce  (d'ailleurs  mieux  en  ce  rôle  que  Raison),  donnée  au  Pèlerin 
avant  qu'il  se  mît  en  route. 

Il  lui  a  de  même  paru  que  l'intervention  de  Jeunesse,  racontée 
seulement  vers  la  fin  du  poème(I),  bien  qu'elle  fût,  pour  le  Pèlerin, 
l'une  des  premières  causes  de  ses  fautes,  se  produisait  ainsi  trop 
tard  :  il  l'a  donc  fait  venir  aussitôt  après  la  rencontre  avec  Rude 
Entendement. 

On  voit  moins  bien  pourquoi  il  a  modifié  l'ordre  primitif  dans  la 
présentation  des  Péchés  capitaux:  il  a  en  effet,  dans  sa  seconde  ré- 
daction, mis  en  tète  Gloutonnie  et  Luxure,  qui,  d'abord,  n'arrivaient 
que  les  dernières (2).  Peut-être  a-t-il  voulu  se  débarrasser  tout  de  suite 
de  deux  épisodes  qui  semblent  l'avoir  moins  intéressé  que  les  autres. 

(,)  Vers  1 1782-885.  (relatifs  à  Luxure)  ont  été  rejetés  après  le  ver- 

<s)   11  a,  en  tout  cas,  mis  un  pen  pins  d'ordre  10J06  (pour  être  ainsi  réunis  au  portrait  prin- 

en  séparant  mieux,  dans  son  exposé,  ce  qui  se  cipal  de  ce  personnage).  Sur  ce  point,  son  in- 

rapportait  à  chacune  d'elles  :  les  vers  102 5 1-74  tention  semble  assez  claire. 


32  GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 

Mais  le  souci  d'un  arrangement  plus  rationnel  réapparaît  quand 
un  groupe  de  quelque  1 1 5  vers,  placés  initialement  dans  le  passage 
relatif  à  l'Envie  et  où  il  est  question  du  cheval  symbolique  monté  par  le 
Pèlerin,  a  été  rejeté  plus  loin,  comme  élément  d'un  épisode  nouveau, 
où  l'auteur  a  voulu  mentionner  certaines  de  ses  mésaventures  après 
son  entrée  au  couvent.  C'est  qu'en  ellet  le  trait  ne  convenait  point  à 
l'endroit  où  il  se  trouvait  :  il  arrivait  plus  naturellement  en  un 
passage  de  caractère  plus  personnel,  où,  vers  la  fin  du  poème,  et  à 
propos  de  la  vie  menée  par  Guillaume  au  couvent,  il  prenait  sa  véri- 
table signification, 
o 

De  même,  Tribulation  ne  survenait,  dans  la  première  rédaction, 
qu'au  terme  du  voyage,  juste  avant  l'entrée  du  Pèlerin  au  couvent  : 
elle  aurait  pourtant  dû  s'imposer  beaucoup  plus  tôt.  Aussi  les  vers  qui 
la  concernent  ont-ils  été  insérés  dans  le  récit  dès  le  moment  où  le 
Pèlerin  avait  affaire  à  Ire. 

Enfin,  la  vision  de  la  Roche  aux  Larmes,  qui  venait  d'abord  après 
celle  des  Sept  Péchés  capitaux  et  après  la  prière  à  la  Vierge,  a  été 
rejetée  vers  la  fin,  au  moment  où  l'insuffisance  du  repentir  éprouvé 
par  le  Pèlerin  est  compensée  par  son  entrée  en  religion  (1). 

Beaucoup  d'autres  modifications,  suppressions  ou  corrections 
n'intéressent  que  la  forme  du  poème.  Elles  sont  souvent  difficiles  à 
expliquer  et  l'on  n'aperçoit  guère,  en  bien  des  cas,  pourquoi  telle 
expression  a  été  substituée  à  telle  autre.  L'auteur,  cependant,  a  dû 
avoir  parfois  son  idée;  et  il  ne  semble  pas  que  ce  soit  au  hasard  qu'il 
ait  partout  lait  disparaître  ce  qu'il  avait  dit  d'abord  des  «  gagnepains  », 
sorte  de  gantelets,  dont  Grâce  avait  voulu  munir  le  Pèlerin  :  non  seu- 
lement le  passage  où  il  avait  cherché  à  expliquer  le  terme  par  recours 
à  l'histoire  de  David,  mais,  partout  ailleurs,  le  terme  même  de 
«gagnepain».  D'autres  corrections,  touchant  le  style,  et  qui  d'ailleurs, 
à  notre  sens,  n'apportent  guère  d'amélioration,  répondent  néanmoins, 
elles  aussi,  à  une  intention  réfléchie,  soit  (pie  l'auteur  substitue,  par 
exemple,  dans  le  dialogue,  le  tutoiement  au  vouvoiement,  soit  qu'il 
remplace  par  des  verbes  ces  substantifs,  apparemment  des  néolo- 
gïsmes,donl  il  avait  lait  d'abord  un  grand  usage  '-'.  Quanl  à  la  suppres- 
sion de  nombreux  vers  ou  groupes  de  vers,  elle  semble  n'avoir  pas  eu 

"»  Vers  3763-968.  «  Voir  ci-après,  page  3g. 


SES  ÉCRITS.  33 

d'autre  raison  que  le  besoin  de  raccourcir,  afin  de  laisser  place  à  des 
éléments  nouveaux  :  en  quoi,  d'ailleurs,  le  poème  a  parfois  perdu; 
car  ces  vers,  de  faible  intérêt  pour  l'action,  avaient  du  moins,  à 
l'occasion,  le  mérite  d'introduire  un  certain  mouvement  dans  le 
récit. 

Mais  les  changements  les  plus  dignes  de  remarque,  et  qui  sont 
nombreux,  ont  rapport  au  fond  même  des  choses  :  l'auteur  a  voulu 
tantôt  rectifier  ce  qu'il  avait  écrit  précédemment,  et  qui  pouvait 
prêter  à  la  critique  soit  pour  la  doctrine  soit  pour  des  raisons  de 
convenances,  tantôt  le  renforcer  et  le  préciser,  tantôt  y  ajouter  des 
compléments  pour  les  besoins  de  son  sujet  ou  au  gré  de  sa  fantaisie. 
Un  classement  méthodique  des  iaits  risquerait  d'être  arbitraire,  et  le 
mieux  est  peut-être,  ne  serait-ce  que  pour  la  clarté,  de  les  énumérer 
dans  l'ordre  où  les  présente  le  texte.  Voici  les  principaux  : 

Suppression  des  vers  1 64-202,  où  il  était  dit  que  l'accès  de  la 
Jérusalem  céleste  était  réservé  aux  pauvres. 

Dans  le  portrait  de  Grâce  (v.  226-248),  addition  de  ce  trait  qu'elle 
est  accompagnée  d'une  colombe  (qui,  dans  la  suite  de  l'action,  jouera 
un  certain  rôle) 

Aux  vers  qui  concernent  le  premier  des  sacrements  (v.  42  3-478), 
addition  d'un  long  développement  sur  le  péché  originel,  lavé  par  le 
baptême,  avec  allusion  au  cas  de  l'auteur,  qui  a  reçu  de  son  parrain 
le  nom  de  Guillaume. 

A  la  suite  d'une  tirade  sur  l'usage  abusif  de  l'excommunication, 
addition  (v.  1 1 5 )  de  l'apologue  du  prêtre  qui,  ayant  excommunié  un 
cerisier  où  il  s'était  déchiré,  l'avait  frappé  de  stérilité,  puis  lui  avait 
rendu  sa  fertilité  en  l'absolvant. 

Au  vers  1271,  à  propos  des  souhaits  inconsidérés,  mention  des 
fils  de  Zébédée. 

Au  vers  i424i  après  ce  qui  a  été  dit  de  l'interdiction  laite  aux 
religieux  d'user  du  glaive  et  des  clés,  remarque  que  certains  d'entre 
eax  peuvent  cependant  recevoir  ce  droit  sur  autorisation  exception- 
nelle du  pape,  à  condition  que  les  prêtres  chargés  normalement 
d'une  cure  ne  s'en  trouvent  pas  lésés;  et  comparaison,  à  ce  sujet,  avec 
les  corps  célestes,  par  l'intermédiaire  desquels  Dieu  régit  le  monde, 
mais  sans  renoncer  pour  autant  à  sa  puissance  d'intervention  directe. 

Vers  1829-1940,  où  Nature  se  plaignait  que  Grâce  opérât  sans  elle 


34  GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 

le  miracle  de  la  transsubstantiation  et  où  Grâce  lui  répliquait, 
supprimés. 

Vers  2465-25o6,  où  il  était  raconté  que  l'équerre  portant  les  lettres 
mystiques  FAX  avait  servi  de  jouet  à  Jésus  en  son  enfance,  puis 
avait  été  laissée  par  lui  aux  hommes  sur  les  conseils  de  Charité  : 
supprimés  et  remplacés  par  un  développement  sur  le  testament  de 
Jésus-Christ. 

\près  le  vers  336 1,  addition  de  173  nouveaux  vers  pour  expli- 
quer que  l'écharpe  et  le  bourdon  dont  sera  muni  le  Pèlerin  ne  se 
voient  pas  avec  les  yeux,  mais  qu'ils  s'imaginent,  jusqu'à  devenir 
sensibles  pour  la  vue,  d'après  ce  qu'on  en  a  appris  par  l'ouïe. 

Vers  3467-3664  :  au  sujetde  l'écharpe  du  Pèlerin,  quelques  abrège- 
ments. Mais  addition  du  texte  sur  lequel  s'est  fondé  saint  Paul  pour 
dire  qu'il  était  écrit  que  le  Pèlerin  devait  vivre  sur  son  sac  (Habacuc, 
II,  4)(1)-  Parmi  les  erreurs  de  la  foi  que  l'établissement  du  Credo 
avait  eu  pour  objet  de  prévenir,  mention  des  hérésies  des  Ariens,  des 
Pélagiens,  et  d'autres  encore,  dont  l'auteur  «se  restraint  de  parler». 
A  propos  de  l'origine  du  Credo,  indication  que  les  douze  articles  en 
avaient  été  arrêtés,  non  point  (comme  le  donnait  à  croire  la  première 
rédaction)  par  les  douze  apôtres,  mais  par  plusieurs  conciles,  déci- 
dant d'après  l'enseignement  de  ces  apôtres.  A  propos  de  l'origine  des 
gouttes  de  sang  dont  l'écharpe  du  Pèlerin  est  tachetée,  rectification: 
ces  gouttes  sont  expliquées  comme  le  souvenir,  non  plus  du  martyre 
de  saint  Etienne,  mais  de  la  passion  de  tous  les  martyrs  en  général; 
et  à  ce  propos,  allusion  aux  projets  de  croisade,  dont  l'auteur  avait 
pu,  de  son  temps,  constater  l'avortement  : 

Nulz  ne  se  veult  plus  opposer 
Aus  tyrans  pour  la  foy  garder. 
Bien  dient  aucuns  qu'il  yront. 
Quant  bien  mangié  et  beû  ont, 
Et  jurent,  et  [se]  font  croisier. 
Mais,  quant  ce  vient  a  l'esploilier, 
N'est  rien  si  fort,  tout  est  perdu (2). 

'''   Il  vise  les  mots  :    «justus   autem  in    sua  au  réveil,  voir  Rutebenf,  Complainte  da  comte 

f'devivet».  Eadei    de     Vevers,    v.     1  .7-1 62 ,   et  Nouvelle 

''  Sur  ce  thème  des  vœux  sans  lendemain ,  complainte  d'outremer,  v.  a5i  a64.  On  le  re- 
formés dans  les  fumées  du   vin  et  abandonnés  trouve  en  d'autres  écrits. 


SES  ÉCRITS.  35 

Vers  3668  et  3762.  Addition  que  l'écharpe  du  Pèlerin  est  fixée 
parla  ceinture  de  Justice,  conformément  à  la  parole  d'Isaïe  :  «De 
justice  aras  çainture.  » l1' 

Vers  3763-4568.  Le  passage  a  été  fortement  remanié  :  suppres- 
sion, comme  nous  l'avons  dit,  de  ce  qui  concernait  les  «  gagnepains» , 
et  aussi  de  la  mention  du  fourreau  où  saint  Benoît  tenait  son  épée.  En 
revanche,  addition  de  ce  trait  que  Grâce  refuse  au  Pèlerin  des  jam- 
bières, qui  l'alourdiraient  pour  fuir  devant  Vénus. 

Vers  4569-6746.  La  leçon  de  Grâce  au  Pèlerin  sur  sa  faiblesse  et 
sur  la  façon  dont  il  interprétait  l'exemple  de  David  pour  refuser  des 
armes  a  été  supprimée.  Mais  Grâce  lui  délivre  les  cinq  pierres  dont 
était  muni  David  :  un  rubis,  symbolisant  le  souvenir  du  Christ;  une 
perle,  le  souvenir  de  la  Vierge-,  un  saphir,  le  souvenir  de  la  «gloire 
perdurable»  ;  un  asbestos,  le  souvenir  du  feu  inextinguible  de  l'enier; 
une  émeraude,  le  souvenir  de  l'Ecriture. 

Vers  4982-6502.  Dans  l'enseignement  sur  le  conflit  de  l'âme  et  du 
corps  (un  peu  abrégé  en  quelques  parties),  addition  de  l'exemple  de 
persévérance  donné  parla  fourmi  qui  s'efforce  de  gravir  un  monticule 
de  sable  croulant  sous  ses  pattes  et  qui  finalement  y  parvient (2). 

Vers  652  1-6688.  Épisode  du  Nattier.  Le  texte  a  subi  des  coupures, 
portant  sur  des  parties  de  dialogue  assez  vivantes,  mais  de  faible 
intérêt  didactique.  En  contre-partie,  une  addition  :  le  Nattier,  expli- 
quant qu'on  néglige  ses  paroles  parce  qu'il  est  mal  vêtu,  remarque  : 

Se  aus  escoles  de  Paris 
Avoit  par  trente  ans  apris 
Un  povre,  et  mal  vestu  fust 
Ou  riche  vestement  n'eûst. 
Ja  ne  serait  tant  honoré 
Com  serait  un  fol  bien  fourré. 
Aus  escoles  n'est  mais  li  sens  : 
Fui  s'en  est  es  vestemens. 

Vers  6875.  Là  s'arrêtait,  dans  la  première  rédaction,  le  discours 
d'Oiseuse  au  Pèlerin  cà  l'entrée  des  deux  chemins.  Dans  la  seconde 

(1)  Isaïe,  XI,  5  :  «Et  erit  justifia  cingulum  C'est  un  renvoi  au  Livre  des  Proverbes,  VI, 

lumborum  ejus.  »  6  :  «  Vade  ad  l'ormicam ,  o  piger,  et  considéra 

m  Au  début  de  la  description  :  vias  ejus.  .  .  »   Mais,  dans  ce  livre,  la  Tournoi 

.,     ,                                 r          •  est  donnée  comme  un  exemple  de  prévoyance, 

Va  ten,  pareceux,  au  tourmi,  ,            ,    .                ,  -S     • ,    *t  „oc  -„„„ 

r>.  .  ,    '  "                      iii-  et  non  de  persévérance;  et  il  n  y  est  pas  ques- 

Uist  le  sage,  et  aprend  de  li.  ,     .    r  ,        ,  ■ 

°             r  tion  du  tas  de  sable. 


36  GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 

rédaction,  c'est  elle  qui  l'éclairé  en  outre  sur  la  signification  de  la 
haie  de  Pénitence,  qui  sépare  les  routes.  Le  Pèlerin,  ainsi  amené  à  se 
remémorer  certains  enseignements  de  Grâce,  résiste  aux  sollicitations 
de  Jeunesse  et  de  son  corps,  et  s'engage  d'abord  dans  la  voie  de 
droite,  la  bonne  voie  :  c'est  le  sujet  d'un  nouvel  épisode.  Arrivant  à 
un  mur  percé  de  trois  portes,  il  trouve  à  celle  du  milieu  une  dame 
de  manières  courtoises,  Vertu  morale,  qui,  conformément  aux  prin- 
cipes des  «  Ethiques»,  rejette  les  vices  vers  les  portes  latérales  (et  les 
vices  sont  tous  les  extrêmes,  couardise  comme  «  trop  hardie  emprise  », 
avarice  comme  prodigalité).  Elle  recommande  la  porte  du  centre  au 
Pèlerin,  qui  s'y  engage.  Mais  celui-ci,  découvrant  alors  un  corps  en 
croix  et  un  Esprit,  apprend  de  l'Esprit,  qui  est  Mortification  de  la 
chair,  que  ce  corps  est  le  sien,  et  que,  selon  l'enseignement  de  l'Evan- 
gile, il  le  contraint  à  subir  sa  pénitence  et  à  porter  sa  croix. 

Vers  6905-7015.  Grâce,  dans  la  première  rédaction,  faisait 
entendre  sa  voix  au  Pèlerin  pour  lui  reprocher  de  mal  choisir  sa  route 
et  lui  éclaircissait  le  symbole  de  la  haie  de  pénitence.  Dans  le  nouvel 
arrangement,  elle  n'avait  plus  à  le  faire,  puisque  le  Pèlerin,  averti 
incidemment  par  Oiseuse,  n'avait  pas  encore  pris  la  mauvaise  voie 
Son  discours  porte  maintenant  sur  un  autre  point  :  elle  l'instruit  sur 
l'effort  que  doit  faire  la  volonté  pour  résister  au  mal.  Elle  lui  montre 
une  roue  à  quatre  rayons  en  croix,  tournant  autour  d'un  axe,  de 
l'Orient  vers  l'Occident,  tandis  qu'une  roue  intérieure  et  de  petites 
dimensions  tourne  en  sens  inverse,  de  l'Occident  vers  l'Orient (1).  La 
grande  roue  symbolise  les  appétits  du  corps;  la  petite,  l'elfort  de 
l'âme  pour  résister  au  mouvement  qui  l'entraînerait.  C'est  ainsi  (pie, 
dans  le  ciel,  se  meuvent  les  planètes,  lesquelles,  par  le  jeu  des  épi- 
cycles,  résistenl  à  l'entraînement  de  la  sphère  étoilée  :  la  lune  recule 
(I  un  jour  en  un  mois;  le  soleil  opère  sa  révolution  propre  en  un  an, 
Saturne  en  douze,  Jupiter  en  trente  (J). 

Or  tous  ces  enseignements  ne  font  que  décourager  le  Pèlerin,  qui, 


''   L'idée  de  celle  roue  a  été  inspirée  à  l'an-  de  concevoir,  comme  un  mouvement  toujours 

teur,  comme  il  le  dit,  par  la  lecture  d'Ezéchiel.  rétrograde,   la  révolution  des  planètes,  l'.i  ce 

Guillaume    fait    ici   preuve  de  certaines  qu'il  ajoute  des  excentriques,  dont  il  semble 

connaissances  en  astronomie.  Mus  il  ne  \n\ait  considérer  qu'ils  créent  desmonve nts  anor- 

peut-être    pas    très    clair  en  ce  qu'il  croyait  maux,  dénoterait  une  interprétation  inexacte 

sa\oir.  Il  y  aurait  beaucoup  à  dire  sur  sa  façon  des  théories  de  l'école. 


SES  ECRITS.  37 

se  laissant  emporter  par  Jeunesse,  revient  d'un  bond  à  l'entrée  du 
chemin  de  gauche,  le  chemin  d'Oiseuse,  le  mauvais  chemin  où  il  va 
rencontrer  successivement  les  sept  péchés  capitaux. 

Vers  10235-71 4  :  rencontre  de  Gloutonnie  et  de  Vénus.  Un  chan- 
gement et  une  addition.  Vénus  vient  de  déclarer  sa  haine  pour 
Chasteté  :  le  poète  a  supprimé  les  vers  qui  suivent  (v.  10571-84)  et 
les  a  remplacés  par  une  série  d'une  soixantaine  de  nouveaux  vers,  où- 
Vénus,  ayant  énoncé  que  le  Roman  de  la  Rose  était  entièrement  sien, 
ajoute  que  toutefois  le  clerc  auquel  elle  l'avait  dicté  (Jean  de  Meung) 
y  avait  aussi  introduit  certains  éléments  qui  ne  la  concernaient  point 
et  qui,  d'ailleurs,  à  l'insu  de  beaucoup  de  gens,  avaient  été  moisson- 
nés dans  le  champ  d'autrui.  De  quoi  un  Normand  s'étant  aperçu, 
s'était  hautement  écrié  :  «  Ah!  ah!  il  n'est  pas  bien  d'emporter  la  mois- 
son d'autrui!  »  Et  le  clerc  s'était  enfui,  non  sans  conserver  le  bénéfice 
de  son  larcin  :  fautif  d'avoir  ainsi  dérobé,  fautif  aussi  d'avoir  médit 
des  religieux  en  faveur  de  Vénus.  Et  voilà  l'explication  de  l'animosité 
de  ce  clerc  contre  les  Normands  : 

Onques  puis  Normant  il  n'ama, 
Si  com  ou  rouman  le  monstra, 
Disant  que  de  Normandie 
Estoit  Maie  Bouche  affine  : 
Dont  il  menti (1).  .  . 

(1)  Guillaume,  qui  a  beaucoup  emprunté  au  retouché  son  texte  :  car  si,  dans  sa  première 
Roman  de  la  Rose,  a  pu,  à  un  moment  donné,  rédaction,  il  avait  déjà  porté  sa  pointe  contre 
s'en  trouver  gêné;  et  il  a  pris  ses  sûretés.  Déjà  les  Normands,  ce  n'eut  point  été  pour  rétor- 
il avait  supprimé  le  prologue  de  sa  première  quer  le  trait  d'un  Normand.  Or  aucun  des  très 
rédaction,  où  il  déclarait  l'influence  de  ce  nombreux  manuscrits  de  son  roman  n'autorise 
roman  sur  son  propre  roman.  Ici,  critiquant  les  la  supposition.  Les  Normands  sont  désignés 
digressions,  les  plagiats  et  les  calomnies  de  comme  les  «soudoyers»  de  Maie  Bouche  en 
Jean  de  Meung,  il  l'ait  ses  réserves  d'auteur,  trois  endroits  :  aux  vers  0890  (Ut  soudoyers  de 
d'homme  de  religion  et  de  Normand  :  c'est  le  Normandie),  1072/I  (0  ses  Normanz,  que  nans 
plus  ancien  témoignage  que  l'on  possède  sur  feus  arde!)  et  2129,4  (Quant  la  fors,  0  ses 
l'opposition  que  provoqua  l'œuvre  du  célèbre  Normanz  ivres)  :  ce  sont  là  les  leçons  des 
démolisseur.  Ce  qui  nous  est  raconté  de  la  manuscrits  les  plus  anciens  et  les  meilleurs, 
dénonciation  des  plagiats  de  Jean  par  un  Nor-  On  remarque  seulement  qu'au  vers  38oo,  un 
mand  est  évidemment  suspect,  du  moins  en  manuscrit  isolé  porte  le  mot  Picardie,  récrit 
partie.  Il  se  peut  que  ce  Normand  ait  existé,  sur  le  mot  Normandie,  et  que  deux  autres 
connu  de  Guillaume,  et  qu'il  ait  en  effet  signalé  donnent  les  leçons  banales  Ot  soudoyers  que 
les  pilleries  dont  abonde  le  Roman  de  la  Rose;  Deus  maudie  et  Qui  ne  pense  fors  a  boisdie;  — 
mais  on  ne  saurait  guère  expliquer  par  là  que  qu'au  vers  10724,  le  premier  de  ces  mêmes 
Jean  de  Meung,  par  vengeance,  ait  l'ait  de  manuscrits  porte  François,  substitué  à  Norman- 
Male  Bouche  une  Normande.  Il  faudrait  suppo-  die  après  grattage;  —  enfin  qu'au  vers  2i2g4, 
ser,    pour   l'admettre,    qu'il   eut    après    coup  un  autre  manuscrit  donne  la  leçon  plate  Quant 


IIIST.   I.ITTEB. 


38  GUILLAUME  DE  DÏGULLEVILLE. 

Autre  modification  dans  ie  même  passage  :  Gloutonnie  et  Luxure 
abandonnent  le  Pèlerin  à  son  sort  pour  s'attaquer  à  de  plus  riches 
voyageurs. 

Vers  7o33-338  :  rencontre  de  Paresse.  Addition  :  énumération 
des  cinq  cordes  que  cette  vieille  porte  autour  du  cou,  et  qui  lui 
servent  à  étrangler  ceux  qui  vont  au  prêtre  pour  «  conter  leurs 
erreurs  ».  Le  récit  du  long  combat  soutenu  contre  elle  par  le  Pèlerin 
est  remplacé  par  quelques  vers,  où  il  apprend  qu'il  est  sauvé  par  la 
colombe  de  Grâce (1). 

Vers  7339-8190  :  rencontre  avec  Orgueil.  Suppression  d'assez 
nombreux  passages  où  il  était  question  de  Lucifer  devenu  pêcheur  en 
mer  (v.  7448-02),  de  la  corne  d'unicorne  (v.  7649-62),  de  Fierté  et 
de  Cruauté,  principalement  acharnées  contre  ceux  qui  sont  purgés  de 
leurs  péchés  (v.  7667-70),  des  yeux  d'Argus  (v.  7770-8),  du  cor  de 
Pioland  (v.  7777-86),  du  bâton  d'Obstination  rapporté  d'Egypte 
(v.  7960-72),  du  singe  savetier  et  du  Pharisien  (v.  7007-80),  etc. 

Vers  8191-796  :  rencontre  avec  Envie.  Le  passage  (v.  8042-74) 
où  Envie  était  représentée  comme  ne  se  repaissant  que  d'ordure  a  été 
récrit  selon  l'idée  qu'elle  pourrit  tout  ce  qu'elle  touche.  Au  lieu  de  la 
description  du  cheval  monté  par  le  Pèlerin,  rejetée  plus  loin,  comme 
nous  l'avons  déjà  dit,  une  quarantaine  de  vers  nouveaux  pour  racon- 
ter un  combat  livré  contre  Envie,  et  dont  le  héros  se  tire  sain  et  sauf 
grâce  à  une  intervention  de  la  colombe  de  Grâce. 

Vers  8798-9026  :  rencontre  avec  Ire.  Les  préliminaires  de  l'épi- 
sode ont  été  fortement  abrégés.  Toute  la  fin  a  été  profondément 
modifiée  et  largement  amplifiée.  Le  Pèlerin  tire  son  èpée  pour 
combattre  Ire,  laquelle  fait  appel  à  Tribulation  (et  ici  sont  insérés  les 
quelque  276  vers  qui,  dans  la  rédaction  primitive,  ne  venaient  que 
presqua  la  fin  du  poème).  C'est  alors  que,  pour  résister  à  cette  enne- 
mie, le  Pèlerin  est  secouru  par  le  souvenir  d'un  enseignement  de 
saint  Bernard,  qui  recommandait  de  solliciter  l'assistance  de  la 
Vierge;  et,  au  lieu  de  la  prière  en  vers  français  que  donnait  ici  la 

la  fors ,  0  ces  maies  gaivres.  Ces  laits,  qui  d'ail-         question  do  père  de  Guillaume,  noter  la  non 

leurs  ne  dénotent  nullement  ['intervention  de         velle  rédaction  : 

l'auteur  lui  même,  mais  celle  de  scribes  ou  de  „  , 

1     .  ,,1,1  roui'  ce  (lue  ma  mère  te  net 

lecteurs  passionnes,  vont  tout  droit  a  1  encontre  ,.  '  .. 

,1  ,  ]•   ..  i„  ,•         .     ,       il  Lt  tous  ceui  (lui  aucun  hien  ont. 

de  1  explication  de  Uuillaume. 

"'   Au\    vers    y5a3-/i,    où    il    était    d'aborJ  Cf.  ci-dessus,  page  2. 


SES  ECRITS.  39 

première  rédaction,  et  qui  a  été  rejetée  plus  loin,  on  trouve  une 
longue  prière,  cle  sept  pages,  en  prose  latine.  Elle  commence  par  le 
rappel  du  texte  de  saint  Bernard  qui  l'a  inspirée  : 

Si  insurgant  venti  temptationum,  si  incurras  scopulos  tribulationum,  respice 
stellam,  voca  Mariam.  Si  crimimim  immanitate  turbatus,  conscientiae  foeditate 
confusus,  judicii  horrore  perterritiis,  barathro  incipias  absorberi  tristitiae,  despera- 
tionis  abysso,  cogita  Mariam.  Jn  periculis,  in  angustiis,  in  rébus  dubiis,  Mariam 
cogita,  Mariam  invoca.  Ipsani  sequens  non  dévias,  ipsam  rogans  non  desperas,  ipsam 
cogitans  non  erras.  Ipsa  tenente,  non  corruis;  ipsa  protegente,  non  metuis;  ipsa 
duce,  non  fatigaris;  ipsa  propitia,  pervenis'l). 

Puis  l'auteur  brode  sur  le  thème  Tu  es  rejuijium  meum  a  tribulatione®, 
paroles  appliquées  à  la  Vierge  selon  l'avertissement  de  saint  Bernard  : 
Nihil  nos  Deus  habere  voluit  ijuod  per  tuas  inaniis  non  transiret®,  et  déve- 
loppées à  trois  reprises  par  le  procédé  de  Vinterpretatio  perverba.  Enfin 
la  méditation  se  continue  en  prenant  appui  sur  les  Ecritures  (,i),  sur 
l'oraison  de  saint  Augustin  à  Marie,  et  sur  d'autres  paroles  encore  de 
saint  Bernard  :  Omnibus  omnisfacta  est,  sapientibus  et  insipientibus  copio- 
sissima  cantate  debilncem  sefecit;  omnibus  misericordiae  sinum  aperi,  ut  de 
plenitudine  ejus  accipiant  iiniversi,  etc.(5). 

Vers  oo55-i  2  2  34  :  rencontre  avec  Avarice.  Quelques  suppressions 
portent  sur  des  détails  de  mise  en  scène  et  ont  visé  à  abréger  (vers 
9100-16;  9 1 35-8  ;  9i5o-4;  9813-16;  98.^6-60;  9893-904). 
Quelques  autres  ont  tendu,  semble-t-il,  à  faire  disparaître  certains  de 
ces  néologismes  pour  lesquels  l'auteur  avait  eu  d'abord  tant  de  goût 
(comme  «escorcheresse  »,  «baconneresse»,  «  executeresse»,  «dispen- 
seresse  »,  «  entenderesse  »,  «i'aiseresse»  :  v.  9467-8;  g523-4;  9927-8). 
D'autres  répondent  à  une  intention  de  (ond.  Si  l'on  ne  voit  pas  la 
raison  de  quelques  changements  dans  le  rappel  de  l'histoire  d'Apemen 
(v.  9290  et  suiv.) (o!,  ni  pourquoi  a  disparu  tout  ce  qui  concernait  la 
damnation  de  Judas  (v.  942  1-6  et  9539-66),  il  est  du  moins  clair  que 

(l)  Ce  passage  a  été  pris  dans  la  deuxième  t.  CLXXX1H,   col.    100). 
des  homélies  de  saint  Bernard  groupées  sous  le  (4)  Ecclésiastique,   XXIV,   25-20,;   Jérémie, 

titre  De  laudibas  Virginis  matris  (Migue,  Patr.  XVII,  17,  ig;  Mathieu,  XIV,  20;  etc. 
lat.,  t.  CLXXXII1,  col.  70).   Guillaume   en  a  (5)  Saint    Bernard,    Sermon    pour    le    di- 

passé  quelques  phrases.  manche  après  l'Assomption  (Migne,  Pair,  lat., 

m  Jérémie,  XVI,  19.  t.   CLXXXIII,  col.   43o). 

('1>   Saint    Bernard,    troisième     sermon     In  '6)  Avec  référence  de  l'auteur  à  Esdras  II, 

vigilia    nalivitatis    Domini    (Migne,    Patr.  lat,  2  (en  réalité,  Esdras  III,  iv,  29  et  suiv.). 


40  GUILLAUME  DE  DIGULLEV1LLE. 

la  suppression  des  vers  9249-54  a  eu  pour  objet  de  ne  plus  attribuer 
à  Jérémie  une  lamentation  sur  les  exactions  infligées  à  l'Eglise  dont  les 
termes  ne  lui  étaient  pas  imputables.  Celle  des  vers  9677-722,  relatifs 
au  cas  des  «bosquillons»  qui,  coupant  leur  bois  d'avance,  en  majorent 
le  prix  de  vente,  a  fait  disparaître  une  digression  dont  l'idée  jurait  avec 
le  sujet.  Plusieurs  autres,  enfin,  ont  eu  pour  effet  d'effacer  certaines  cri- 
tiques :  à  l'égard  des  religieux  cloîtrés  trop  sensibles  à  l'argent 
(v.  10157-60),  à  l'égard  des  prêtres  qui  font  payer  les  messes 
(v.  9869-73),  surtout  à  l'égard  de  la  royauté,  qui,  avec  la  complicité 
des  prélats,  mine  et  ruine  l'Eglise  (v.  9187-90;  92o3-46;  9261-7). 

Au  bout  de  l'aventure,  le  Pèlerin  est  sauvé  des  mains  d'Avarice  par 
Jeunesse. 

Vers  H239-323  :  la  Roche  aux  Larmes.  Supprimé.  A  la  place, 
apparition  deNigromance,  qui  réside  dans  un  pavillon,  sur  lequel  est 
perché  un  corbeau.  Un  serviteur,  dessinant  des  figures,  invoque  les 
esprits,  qu'il  appelle  de  noms  étrangers.  En  son  art  ont  été  «licen- 
ciés» Salomon,  Virgile,  Cyprien,  Abélard.  Xigromance  tient  un  livre 
dans  lequel  est  engagé  un  glaive  et  qui  porte  pour  titre  Hic  incipit 
mors.  Le  Pèlerin  lui  échappe  grâce  à  la  colombe. 

Vers  11417-11781  :  dans  la  rédaction  initiale,  première  vision  de 
la  mer  du  monde  et  de  Satan  qui  y  pèche;  apparition  d'Hérésie;  et 
explications  de  Grâce  au  sujet  de  la  mer  et  de  Satan.  Dans  la  seconde 
rédaction,  l'épisode  d'Hérésie  vient  en  tête  (plus  développé  que  pré- 
cédemment); ce  qui  concerne  la  mer  et  Satan  vient  ensuite,  formant 
un  développement  sans  discontinuité,  et  c'est  Satan,  non  plus  Grâce, 
qui  explique  les  choses  :  du  reste  Satan  n'est  plus  un  pêcheur,  c'est 
un  veneur.  Le  Pèlerin  lui  échappe  par  le  moyen  d'un  signe  de  croix. 

Puis,  nageant  dans  la  mer,  il  court  plusieurs  aventures  nouvelles. 
Il  essaie  d'atteindre  un  arbre,  mais  les  Ilots  le  jettent  sur  une  roue,  qui 
l'entraîne  et  l'étourdit.  Il  peut  pourtant  considérer  l'arbre  :  des  êtres 
sont  perchés  sur  toutes  les  branches,  hautes  et  basses;  ce  sont  les 
étals  du  monde,  les  princes  et  les  prélats  se  trouvant  dans  le  haut. 
Une  dame  à  double  visage,  armée  d'un  bâton,  hisse  ou  précipite  ceux 
qui  occupent  les  différents  étages  de  l'arbre  :  c'est  Fortune.  Et  ceux 
qu'elle  n'a  pas  abattus  du  laite  qu'ils  occupent,  une  main  armée  d'un 
croc,  qui  sort  du  tronc,  se  charge  de  les  mettre  à  bas  définitivement  : 
c'est  la  Mort. 


SES  ECRITS.  41 

La  colombe  apporte  au  Pèlerin  un  écrit  de  Grâce  qui  le  prémunira 
contre  les  coups  de  Fortune  :  on  y  reconnaît  le  poème  abécédaire  en 
riionneur  de  la  Vierge  qui,  dans  la  première  rédaction,  venait  après 
la  rencontre  d'Avarice. 

Nageant  de  nouveau  d'île  en  île,  le  Pèlerin  trouve  une  créature 
singulière,  dont  la  personne  est  faite  de  deux  moitiés.  L'une  regarde 
le  ciel  par  un  long  tuyau  :  c'est  Astronomie,  qui  fut  nourrie  en 
Egypte  par  le  bon  roi  Ptolémée;  elle  étudie  le  cours  des  étoiles  et  les 
divers  phénomènes  célestes.  L'autre,  sujette  de  la  Superstition,  pré- 
tend expliquer  les  constitutions  de  l'être  humain  d'après  les  astres, 
déterminer  les  chances  d'une  entreprise  d'après  le  choix  du  jour,  et  se 
livre  à  toutes  les  rêveries  de  la  pyromancie,  de  l'aéromancie,  de 
l'hydromancie,  delà  géomancie  :  contre  quoi  le  Pèlerin  discute  lon- 
guement avec  elle,  en  posant  essentiellement  le  principe  de  la  liberté 
humaine,  qu'il  y  aurait  hérésie  à  vouloir  ruiner  par  l'idée  d'une 
nécessité  astrale. 

Plus  loin,  le  Pèlerin  rencontre  Idolâtrie,  qui,  dans  une  masure 
enfumée,  lait  encenser  par  un  grand  vilain  assoti  l'image  couronnée 
d'or  d'un  roi  trônant,  épée  ceinte  et  targe  au  bras,  parmi  les  arai- 
gnées. 

Vers  11897-970  :  périls  de  Sirtes,  de  Caribde,  de  Scilla,  de 
Bithalassus  et  de  Sirène.  Le  passage  a  été  largement  amplifié,  mais 
seulement  sur  certains  points,  et  des  cinq  périls  ne  restent  plus  que 
trois  (quelques  allusions  à  Caribde  ayant  été  faites  antérieurement 
à  propos  delà  roue  de  Fortune).  Ce  sont,  avec  changements  dans  la 
symbolique  :  d'abord  Bithalassus,  ou  Sorcerie,  qui  porte  sur  sa  tête 
un  panier  avec 

petis  coustellés, 
Cotelctés,  chaperonnés, 
Escrits  et  divers  images, 
Oignements  et  divers  herbes 
Queillis  par  constellations, 

et  qui  exerce  ses  maléfices  sous  des  formes  variées,  en  usant  de  la 
«physionomie»  et  de  la  «cyromantie» (1';  —  puis  Scilla,  ou  Conspi- 
ration, chevauchant  les  flots  et  conduisant  ses  meutes  de  chiens  (un 

ll)   C'est-à-dire  de  la  divinalion  d'après  le  visage  et  les  mains. 


42  GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 

roi  partit  une  fois  pour  la  guerre  avec  ses  hommes  les  plus  sûrs  et  les 
plus  chers,  mais  ceux-ci  se  firent  faire  prisonniers;  le  roi  les  racheta 
sans  se  clouter  qu'il  avait  été  trahi;  et  quant  au  Pèlerin,  il  n'avait 
jamais  rencontré  d'ennemi  qui  lui  eût  fait  tant  de  mal);  —enfin 
Sirène,  ou  Eshatement  mondain,  travaillant  pour  Salan,  l'«  amiral  de 
mer»,  et  qui  propose  aux  hommes  les  plaisirs  qui  les  perdront  : 

Pour  rois,  esches  et  eschequiers; 
Et  puis  merdes  pour  bergiers; 
Pipes  pour  nonces,  et  labours. 
Et  caroles  es  quarrefours. 

^  ers  12376-554  :  apparition  de  la  Nef  de  Religion.  Tout  le  pas- 
sage a  été  profondément  remanié.  Notamment,  l'auteur  y  a  inséré  la 
vision  de  la  Roche  aux  Larmes,  qui,  dans  la  première  rédaction, 
venait  aussitôt  après  l'attaque  des  Péchés  capitaux  et  la  prière  du 
Pèlerin  à  la  Vierge  (v.  1  1289-372).  Le  Pèlerin  est  invité  à  choisir 
entre  plusieurs  «châteaux»,  ceux  de  Cluny,  de  Clairvaux,  des  Char- 
treux, des  Prêcheurs,  des  Mineurs  :  il  choisit  Cîteaux. 

Vers  1  2623-1 3o/(2  :  description  de  la  Nef  de  Religion.  C'est  le 
passage  du  poème  où  l'on  rencontre  le  plus  de  nouveautés.  Certaines 
concernent  l'ordre  des  parties.  Ce  qui  était  dit  des  dilférents  person- 
nages rencontrés  par  le  Pèlerin  dans  le  château,  et  qui  se  trouvait 
morcelé,  a  été  ramené  à  l'unité  et  groupé  autour  de  chacun  d'eux, 
considérés  successivement,  à  savoir,  dans  le  cloitre,  Leçon  et  Hagio- 
graphie; au  chapitre,  Ohédience  et  Discipline ;|);  au  réfectoire.  Absti- 
nence^; au  dortoir.  Pauvreté  volontaire  et  Chasteté(3);  au  moutier. 
Oraison  '  et  Latria  >!.  De  plus,  le  portrait  de  Leçon  et  celui  d'Hagio- 
graphie (qui  a  été  ajouté)  forment  ici  un  long  développement.  Leçon 
(ou  Etude),  sous-cellière  et  pitancière,  prend  de.  mains  d'Hagiogra- 
phie ou  Sainte  Ecriture),  «  maître  cloistrière » ,  la  nourriture  dont  elle 
repaît  les  âmes.  Celte  Hagiographie,  dont  un  vie-,  cote-  est  en  pleine 
lumière  et  dont  l'autre  reste  dans  l'ombre  (ce  <pii  esl  une  allusion  au 
Nouveau   Testament  et  à  l'Ancien  .  esl   en   même  temps  dépeinte 

[I)   Groupement     des     vers      13669-76      et  et  13765 

■  65.  '    Groupement     des     vers      1  268.5-9 'i     et 

(3)  Groupement  des  vers  12681-/1.  12733-33  ia883-q4a. 
et  1:1856-82.  Groupement    des    ver-     13696-700    et 

Groupement  des  vers  12660  8,  13714  22  13943-70. 


SES  ECRITS. 


!ld 


comme  une  mercière  qui  tient  boutique  à  l'usage  des  «desconfortés, 
désespérés  el  mesportés»  ;  elle  offre  «peignes  et  estrilies» 

Pour  les  testes  tigneuses  pigner 
Et  chevnux  rongneux  estriller, 
Pour  vies  pechiés  enracinés 
Estre  du  tout  exterminés. 

Elle  offre  spécialement  deux  sortes  de  miroirs  :  les  uns  qui  embel- 
lissent, les  autres  qui  expriment  la  vérité,  sans  la  farder.  Aux  sages 
d'acheter  les  seconds  :  ils  ont  ainsi  «le  miroir  de  conscience».  Les 
vaniteux,  qui  recherchent  «paroles  d'adulation  »,  prendront  les  pre- 
miers. Ceux-ci  flattent  le  visage,  «font  du  gros  poil  un  poil  volage», 
élèvent  les  fronts  et  font  «hausser  les  mentons»,  d'un  geste  familier 
aux  orgueilleux.  Ils  trouvent  surtout  clientèle  parmi  les  seigneurs;  ils 
leur  disent  : 


«  Vous  estes  beaus, 
Gracieux,  fors,  puissans,  isniaus, 
Liberaus  et  de  tous  amés, 
Sages,  discrés  el  redoubtés. 
Nullui  vous  ne  devés  doubter  : 
Pour  rien  qu'on  vouspuistraporter. 
Créés  moi  de  cpjanque  vous  tli  : 
Je  sui  certes  moult  vostre  ami.  » 

Or  est  moult  fol  un  tel  sire 
Qui  au  mirouour  se  mire 
E'.t  croit  que  il  H  die  voir, 
Qui  miex  scet  et  miex  doit  savoir 
Comment  li  est  et  quiex  il  est, 
Mesmement  car  bien  scet  que  n'est 
Libéral  ne  fort  ne.  isniaus, 
Ne  si  gracieux  ne  si  beaus 
Com  on  li  dist,  ne  si  doublé, 
Mesmement  quant  ce  esprouvé 
Il  a,  et  de  ses  annemis 
Tous  les  jours  se  voit  assaillis. 
N'est  pas  sages  qui  a  autrui 
Mieux  se  vuelt  croire  que  a  lui .  .  . 


Es  maisons  de  ces  grans  seigneurs 
En  Irouveroit  on  bien  pluseurs 

[de  ces  miroirs] . 
Mieulx  vausisse  que  les  ostassent 
Ou  que  point  ne  s'i  mirassent. 
Car  sur  le  peuple  et  sur  la  gent 
Eussent  meilleur  gouvernement; 
Miex  assés  se  conneùssent 
Et  leur  fautes  perceiïssent, 
Et  fussent  assés  miex  amés 
Et  chiers  tenus  et  bonourés. 
Or  sont  par  écho  u'  deceûs, 
Et  en  sont  mains  subgés  perdus  : 
Car  moult  en  ont  d'oppressions 
Et  de  grans  tribulations. 
Et  ne  cuident  pas  les  seigneurs, 
Pour  ce  que  leur  dient  flatteurs  : 
«  Tout  est  vostre,  prenés  en  tout. 
Un  villain  ne  puet  estre  roup (2i 
Pour  chose  qu'enlour  li  preigniés  : 
Puis  que  il  a  et  mains  et  pies, 
Assés  de  l'autre  gaignera. 


(1)   L'image  reflétée  par  le  miroir. 


(J)   «  brisé,  ruiné 


44  GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 

Honni  soit  qui  l'espargnera!  »  Ou  li  livrer  ans  annemis, 

Ainsi  leur  seigneur  maudire  Ou  faire  gaster  son  pais. 

Font  et,  tel  fois  est,  occire, 

Une  fois  faite  la  visite  du  couvent,  le  Pèlerin  y  est  accueilli  par 
Obédience,  la  «prioresse»,  comme  dans  la  première  rédaction. 
Mais,  après  l'avertissement  qu'il  recevait  que  désormais  il  n'irait 
plus  du  côté  qu'il  voudrait,  venait  cette  réflexion  de  l'auteur  : 

i  3o23      Aprez  maintes  fois  le  sceu  bien, 
Mais  de  ce  n'escrirai  je  rien  : 
Miex  l'aime  une  autre  fois  dire 
Que  ci  en  mon  livre  escrire. 

Ces  quatre  vers  ont  été  supprimés. 

Vient  alors  un  récit  dont  voici  le  début  : 

Ainsi  en  cest  chastel  tenus  Avoieja,  que  bien  advis 

Pu  par  .xxxix.  ans  ou  plus;  M'estoit  que  rien  ne  sentoie 

Kt  si  les  grans  durtés  apris  Et  tout  bien  en  gré  prenoie. 

Mais  il  advint  que  le  Portier  (Peur  de  Dieu)  négligea  sa  porte,  tandis 
que  le  roi  s'était  absenté.  Aussitôt  Envie,  Trahison,  Détractation  et 
Scilla  (Conspiration)  entrent  au  château  et  «en  un  carême,  mènent 
si  grant  revel  »  qu'elles  mettent  en  fuite  les  dames  protectrices  du 
lieu(,).  Elles  s'attaquent  au  Pèlerin,  qui  pense  échapper  à  leur  pour- 
suite, mais  dont  elles  abattent  le  cheval  (et  ici  est  employée  toute  la 
série  des  vers  8701-8770  de  la  première  rédaction,  venant  à  propos 
de  l'Envie,  où  était  décrit  ce  cheval  symbolique,   dont  les  quatre 

(1)  Le  passage  vise  les  désordres  qui  s'étaient  du  Chapitre  général    [éd.  oit.,  t.  III,  p.  5i6, 

introduits  non  seulement  i  Chaajis,  mais  dans  ch.  8,  et  p.  ôoa,  ch.   h).  La  violation  de  la 

tout  l'Ordre  cistercien,  el   que  l'auteur  impute  règle  donna  souvent  lieu,  notamment  à  Paris, 

à  un  relâchement  de  la  règle,  d'abord  manifesté  à  des  scènes  scandaleuses.  \  Chaalis,  donl  l'his- 

par  la  violation  du  jeûne.  Sur  l'importance  de  tniiv  iiid  i  i.  uii  •  est  mal  rniuiuf,  les  aliln's  eu\- 

cette  dernière  question  dans  l'Ordre  de  Cîteaux,  mêmes  ne  durent  pas  toujours  donner  l'exemple: 

voir,  pour  lesxn"  et  xm*  siècles,  H.  d'Arbois  de  le  Chapitre  général  de   t334  eut  à  s'occuper 

Jubainvillc,  Etadei  sur  l'état   intérieur  des  ah-  d'un  certain  Umalphus,  précédemment  déposé 

bayes  cisterciennes ... ,  Paris,   i858,   p.    i  i  1-  «  certis  causis  exigentibus  »  et  dont  île  cardinal  i 

1 34,  et,  pour  le  xiv*  siècle,  la  bulle  •bénédic-  sollicitait    la   réhabilitation   (Statuts,   éd.  cit.. 

Une»  de  i335,  S  aa,  ainsi  que  divers  statuts  t.  III,  p.  184,  ch.  a5). 


SES  ECRITS. 


45 


jambes  sont  le  bon  renom,  la  condition  libre,  la  naissance  légitime 
et  la  santé  d'esprit).  Trahison  assomme  le  Pèlerin  d'un  coup  de 
massue  et,  dit-il, 

.  .  .  encor  m'en  sent  et  sentirai 
Tout  le  temps  que  jamais  vivrai. 

Laissé  pour  mort,  il  se  fait  une  jambe  de  bois  dont  il  eut  toujours 
besoin  par  la  suite;  et  il  perd  son  bourdon  (l'espérance),  que 
pourtant  Grâce  devait  lui  rendre  quelque  temps  après.  Tandis  qu'il 
soigne  ses  blessures,  se  présente  un  vieux  clerc,  nommé  Ovide,  qui 
lui  témoigne  sa  compassion  et  s'offre,  «  selon  la  coutume  qu'il  en  a  » , 
à  prononcer  une  malédiction  contre  ses  ennemies  :  il  récite  seize  vers 
de  Ylbis.  Mais  le  Pèlerin,  le  remerciant,  préfère  s'en  remettre  au 
Grand  Jugement.  Puis  il  exhale  une  lamentation  de  vingt-quatre 
strophes,  poème  «farci)',  en  vers  latins  et  français  alternés,  qui 
donne  par  la  réunion  des  lettres  initiales  de  chaque  strophe  le  nom 
de  «  Guillermus  de  Deguilevilla  »  :  c'est,  remarque  l'auteur,  pour 
bien  marquer  ainsi  qu'un  tel  deuil  n'appartient  qu'à  lui-même;  ce 
qui  revient  à  dire  que  l'aventure  est  réellement  la  sienne.  Et  le  poème 
la  raconte  :  il  est  entré  au  couvent,  où  il  a  longuement  et  bien  servi; 
mais  Conspiration  lui  donne  la  chasse. 

Sic  quod  clamare  necesse 

Me  fu,  pour  issir  de  presse; 

Sed,  si  potuit  prodesse, 

N'est  pas  bien  la  chose  expresse. 

Trahison  et  Détractation  viennent  à  l'aide  de  Conspiration.  La  pre- 
mière l'assomme  de  sa  massue  : 


Graviter  sic  et  nocue 
Abatu  de  la  maçue, 
Constat  ovibas  pascue 
Que  j'ai  ma  paine  perdue 
Et  castrum  sapervacue 
Pour  avoir  teste  tondue 
Intravi,  nom  precipue 
M'esperance  y  est  rompue. 


Ut  servirent  virge  Jesse 
M'i  mist  Grâce  Dieu  en  lesse  ; 
Quodfruerer  magna  messe 
Me  fist  aussi  grant  promesse. 
Sed  video  nunc  expresse, 
Dont  grant  douleur  mon  cuer  presse , 
Qaod  egredi  est  necesse 
Pour  chanter  ailleurs  ma  messe. 


46  GUILLAUME  DE  D1GULLEVILLE. 

Il  fait  donc  appel  à  Dieu  pour  qu'il  juge.  Et  comme  il  voudrait  pou- 
voir oublier  ces  malheurs  ! 

Utinam  nulu  Gracie,  Sed  defectus  jasticie, 

Gardienne  de  ma  vie ,  Qui  fu  au  poce  endormie, 

Impetam  tante  furie  In  celula  memorie 

En  recort  n'eusse  mie!  Tous  les  jours  «  hareu  »!  en  crie. 

Il  ne  sait  à  qui  recourir  et  ne  peut  s'empêcher  d'en  avoir  ire.  Il  en 
appelle  à  Dieu,  se  souvenant  d'avoir  lu  que,  lorsque  les  faits  ont  été 
bien  pesés  à  la  balance  de  la  justice,  le  mauvais  est  confondu,  tandis 
que  le  juste  retrouve  son  honneur.  Ah!  qui  aurait  pu  prévoir  pareille 
infortune  ! 

Arbor  solis  et  lune^  Non  dédissent  caudani  prune 

Si  m'eussent  dit,  quant  je  fu  né,  Pour  ainsi  estre  fortuné; 

Gui  casai  vel  fortune  Nain  semper  me  trahcnsjune 

Seroie  joinl  el  aduné,  Trahison  grant  m'a  esgriné  (2). 

Ainsi  s'achève  la  complainte. 

Mais  le  Roi,  longtemps  absent,  revient  au  château.  Il  apprend  ce 
qui  s'y  est  passé;  il  se  fait  amener  les  usurpatrices;  il  prescrit  au 
Portier  de  mieux  garder  sa  porte;  il  rétablit  les  dames  protectrices 
qui  s'étaient  enfuies  par  peur;  et  il  édicté  des  «ordonnances»  salu- 
taires pour  rétablir  la  religion. 

Quelque  temps  après,  il  prend  envie  au  Pèlerin  daller,  avec  congé 
en  règle,  visiter  d'autres  châteaux  pour  voir  comment  on  y  vivait. 
H  en  explore  deux.  De  l'un,  de  petits  anges  emportent  tous  les  biens 
sur  l'ordre  de  Grâce,  qui  en  même  temps  fait  frapper  de  stérilité 
toutes  les  cultures  :  il  le  fallait,  par  punition;  car  en  ce  lieu,  jadis 
bâti  de  pierres  vivantes  par  saint  Benoit,  et  d'où  Leçon,  Discipline, 
Oraison  oui  disparu,  règne  maintenant  Abusion,  qui  n'entretient 
plus  les  bâtiments  el  laisse  sévir  la  «gloulonie».  Là,  les  religieux  ne 
vivent  qu'égoïstement  pour  eux,  dépourvus  de  charité;  et  si  ailleurs 
les  usuriers  et  «  rapineurs  »  peuvent  prospérer  sans  châtiment  immé- 
diat, il  ne  convienl  pas,  dans  un  couvent  où  les  religieux  jouissent 
d'un  bien  venu  de  Dieu,  qu'ils  le  conservent  au  delà  du  moment  où 

1    Qui  rendait  des  01  m  «Mis  en  petits  morceaux». 


SES  ÉCRITS.  47 

ils  commencent  à  en  faire  mauvais  emploi.  Dans  le  second  château, 
la  religion  règne,  et  pourtant  aussi  la  misère  :  c'est  que,  dans  les 
coffres,  des  mains  diverses  exercent  leurs  ravages  :  la  main  des 
pirates,  «larrons  de  mer»,  contre  laquelle  on  ne  peut  rien;  la  main 
du  roi,  qui  prend  les  dizièmes;  la  main  du  pape,  qui  prend  les 
trentièmes;  la  main  de  l'Ordre,  qui  veut  subventions  et  contribu- 
tions; la  main  des  «  visiteurs  »,  qui  exige  loyer  de  son  examen,  et  qui 
est  souvent  plus  attentive  à  «  recevoir  procuration  »  de  ceux  qu'elle 
devrait  justicier  qu'à  exécuter  sa  mission.  Voilà  les  causes  de  la  pau- 
vreté :  l'oubli  de  la  règle  et  la  mauvaise  administration. 

Muni  de  ces  informations,  le  Pèlerin  rentre  en  son  château,  où 
l'on  fait  profit  de  cette  expérience,  aussi  bien  que  de  la  rencontre, 
qu'il  avait  aussi  faite  en  route,  d'Apostasie. 

Le  reste  du  roman,  à  pariir  du  vers  i3o42,  n'a  pas  subi  de  chan- 
gements importants,  à  l'exception  d'une  longue  addition,  qui  vient 
après  le  vers  i3/n6,  et  où  le  Pèlerin  apprend  qu'au  moment  de  la 
mort  l'on  doit  compter,  pour  faire  son  logement  en  l'autre  monde, 
sur  Aumône  et  Prière.  Et  Guillaume,  remarquant  que  l'aumône  est 
affaire  des  grands,  saisit  l'occasion  pour  faire  un  éloge  du  roi  saint 
Louis,  tandis  que,  en  fait  de  prières,  il  a  lui-même  suffisamment 
prié  en  sa  vie  pour  n'être  pas  astreint  à  cette  précaution  in  extremis. 

Après  cet  important  remaniement,  après  un  effort  visible  pour 
mieux  ordonner,  après  tant  de  suppressions  et  d'additions,  le  Pèleri- 
nage de  la  Vie  humaine  ne  se  présente  pas,  en  sa  seconde  rédaction, 
sous  une  forme  littérairement  améliorée.  L'on  peut  même  dire  que 
l'auteur,  plus  âgé  de  vingt-cinq  ans,  avait  perdu  quelque  chose  d'une 
gaîté,  intéressante  même  en  un  grave  sujet,  et  qui  avait  communiqué 
initialement  à  certaines  parties  de  son  œuvre  le  naturel  et  le  mou- 
vement de  scènes  prises  sur  le  vif.  Pour  le  reste,  tout  en  apportant 
quelques  éléments  nouveaux  et  utiles  à  l'historien,  il  a  persévéré 
dans  son  système  compliqué  de  symboles  et  de  personnifications, 
bien  peu  propre  à  faire  passer  un  enseignement  d'ailleurs  banal. 
Avec  ses  surcharges  et  ses  bouffissures,  sa  nouvelle  rédaction  a  encore 
moins  le  défaut  de  la  prolixité  que  celui  d'une  invention  confuse  et 
souvent  baroque. 


48  GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 

3.  —  Le  Pèlerinage  de  l'Ame. 

Le  Pèlerinage  de  l'Ame  a  été  composé  entre  les  années  1 355  et 
1 358  (l).  L'auteur  indique  qu'il  avait  alors  passé  la  soixantaine (2),  ce 
qui  met  au  plus  tôt  en  1 3 5 5  ;  et  de  plus,  son  texte  renvoie  à  certains 
passages  du  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine  qui  ne  se  trouvent  que  dans 
la  seconde  rédaction (3),  laquelle  est  datée  de  la  même  année  1 355. 
D'autre  part,  le  Pèlerinage  de  l'Ame  est  antérieur  au  Pèlerinage  de  Jésus 
Christ,  qui  a  été  écrit,  comme  on  le  verra,  en  1 358. 

Le  sujet  est  la  description  du  sort  de  l'Ame  après  qu'elle  a  quitté 
le  corps.  Conduite  par  son  ange  gardien,  elle  se  présente  devant  le 
tribunal  céleste  pour  y  être  jugée.  Sauvée,  malgré  ses  péchés,  par  la 
miséricorde  divine,  elle  va  d'abord  en  purgatoire.  Pendant  le  séjour 
de  mille  ans  qu'elle  y  fait,  et  tout  en  expiant  dans  la  douleur,  elle 
observe  tout  ce  qui  s'y  passe;  mais  elle  s'instruit  en  même  temps  de 
beaucoup  d'autres  choses  et  elle  peut,  en  particulier,  avoir  une  vue 
de  l'enfer.  A  la  fin  de  ses  peines,  elle  est  admise  au  paradis.  De  là 
les  grandes  divisions  de  l'ouvrage  :  l'envol  de  l'âme;  le  jugement;  le 
purgatoire  et  l'enfer;  le  paradis14'. 


D'abord  donc  le  voyage  vers  le  ciel.  L'Ame,  que  l'Ange  gardien  et 

(1)   Il  semble  résulter  de  ce  qu'il  dit  aux  vers  (cf.  ci-dessus,  page  36). 

1  i  i4.r>  et  suivants,  dans  son  épilogue,  que  son  (4)  La   détermination   du    sort   réservé   aux 

poème  fut  terminé  le  jour  de  la  Saint-André,  âmes  dans  l'autre  monde   a   fait   le   sujet  de 

c'est-à-dire  un  3o  novembre,  mais  sans  indica-  nombreux  écrits  doctrinaux.    Le  même   sujet 

tion  du  millésime.  Le  fait  qu'arrivant  au  para-  a  été   aussi    traité   sous    forme  littéraire   bien 

dis  il  est  censé  tomber  le  jour  de  la    Saint-  avant  Guillaume  de  Digulleville,  mais  de  façon 

Denis  (v.  9667-72  et  9765-76)  pourrait  aussi  un   peu    différente,    c'est  -à-dire    comme    une 

signifier  qu'au  moment  où  il  rédigeait  cet  épi-  vision  où  un  vivant  a  la  révélation  d'un  ordre 

sodé,  on  était    ni  (|  octobre:  ce  qui  s'accorde-  de  choses  auxquelles  il   n'est  pas  pcrsonnelle- 

rait  bien  avec  la  donnée  précédente.  Toutefois,  ment  mêlé  comme  acteur,  tandis  que  Guil- 

la  mention  de  saint  Denis  peut  n'avoir  répondu  laimie  assiste  par  anticipation  au  drame  de  son 

qu'au  désir  de  donner  un  exemple  de  fête  de  propre  destin.  Le  thème  est  déjà  indiqué  dans 

saint;  cl   le  premier  nom  qui  se  présentait  à  la    Visio  sancti   Pauli,  publiée    par   Brandes, 

L'esprit  aurait  été  asscv  naturellement  celui  de  Halle,  iS85  (Cf.  Th.  Silverstein,  Visio  sancti 

L'apôtre  des  Gaules.  Pauli...,  Londres,    iç)35),   et  qui  dérive  de 

,J)  Vers  1)376.  sources  grecques.   I  d   tvpe  des  compositions 

P)  Exemples   :   \.    0007-12,  à  propos  des  se  rattachant  à  celte  veine  est  La    Visio  slalus 

miroirs  vrais  et  trompeurs  (cf.  1  i-dessus,  page  animarum   post    mnrtem    de    Jean,    moine    de 

43,    v.    i7q3-i8o4),  à  propos  de  la  leçon  de  Liège,   qui    remonte  au   milieu  du  xn"   siècle 

ver! M'aie  sur  le  principe  du  juste    milieu  (M igné,  l'air,  lai.,  t.  CLXXX,  c.   177). 


SES  ÉCRITS.  49 

Satan  se  disputent  dès  la  sortie  du  corps (1),  s'élève,  à  travers  l'espace 
peuplé  d'esprits,  jusqu'au  tribunal  d'en  haut,  où  son  procès  com- 
mence. La  foule  se  presse  :  les  portes  sont  assiégées  par  une  cohue 
de  diables;  à  l'intérieur,  des  plaideurs  de  tous  rangs  attendent  leur 
tour  d'être  jugés.  Des  sièges  se  dressent,  verts,  rouges,  dorés,  argen- 
tés(2),  devant  une  sombre  tenture.  Le  prévôt  est  saint  Michel (3);  Ché- 
rubin préside,  assisté  de  saint  Pierre,  de  Raison,  de  Vérité  et  de 
Justice.  D'autres  personnages  sont  auprès  d'eux,  qui  parleront  poul- 
ies gens  des  différents  états  :  Georges  pour  les  martyrs,  Nicolas  pour 
les  clercs,  Antoine  pour  les  ermites,  Paul  pour  les  gens  mariés  (car 
il  a  enseigné  aux  Corinthiens  les  lois  du  mariage),  Anne  pour  les 
veuves,  Catherine  pour  les  vierges. 

La  cause  du  Pèlerin  (entendons  qu'il  s'agit  de  son  âme),  est 
appelée  :  Satan (4)  prononce  alors  un  \iolent  réquisitoire.  Sans  a\ocat, 
le  Pèlerin,  en  grand  effroi,  adresse  son  oraison  à  Dieu,  à  la  Vierge 
Marie,  à  saint  Michel,  à  saint  Jean-Baptiste,  à  tous  les  saints  et 
martyrs,  à  saint  Benoît,  à  saint  Bernard,  à  saint  Guillaume  son 
parrain (5).  Mais  Justice  tient  pour  rien  ce  repentir  tardii  :  elle  se 
contentera  de  peser  ses  bonnes  et  ses  mauvaises  actions. 

D'autant  plus  qu'un  redoutable  témoin  est  introduit  :  Syndérèse, 
le   remords   de   conscience,    dont   la   déposition    est  accablante  (b). 


111  Autre  ihème  connu.  Hugues  de  Saint-  qui  montrent  le  saint  pesant  les  âmes  en  pré- 
Victor,  De  sacramenlis ,  lib.  11,  pars  16,  cap.  2  sence  du  diable,  comme  il  sera  t'ait  ici  même 
(Migne,  Pair,  lai.,  t.  CLXXV1,  col.  582)  l'ait  (sans  toutefois  que  saint  Michel  tienne  lui- 
mention  des  nombreux  anges,  bons  ou  mau-  même  la  balance).  La  scène  a  été  représentée 
vais,  qui  se  pressent  autour  du  mourant  pour  aux  églises  de  Conques,  de  Paris,  d'Amiens, 
saisir  son  âme.  Dans  un  Débat  de  l'Ame  et  du  de  Chartres,  de  Reims.  Voir  E.  Mâle,  L'Art 
Corps  en  provençal  (Brunel,  Bibliographie,  reliqieux  du  xm'  siècle,  -]°  édit.,  1  g3 1 ,  p.  387. 
n°  190)  l'on  voit,  de  façon  plus  précise  et  plus  (1)  Le  diable  assiste  traditionnellement  au 
proche  de  notre  texte,  l'Ange  gardien  et  le  procès  comme  demandeur.  Il  est  en  situation 
Diable  se  disputant  la  possession  de  cette  âme.  analogue  dans  le  poème  de  l'Advocacie  Noslre 
—  La  croyance  aux  anges  gardiens  a  été  très  Dame  :  voir  Histoire  littéraire  de  la  France, 
anciennement  reçue  par  l'Eglise  romaine.  Voir  t.  XXXV,  p.  387. 

saint  Augustin,  De  civitate  Dei,  XX,  là  (Migne,  (5)  A  saint  Bernard,  comme  réformateur  de 

Pair,    lat.,    t.    XLI,    c.    680).    Cf.  Honorius,  la    règle  de    saint    Benoit    et    fondateur    de 

Elucidarium,  II,  28  (ibid.,  t.  CLXX1I,  c.  1 1 54) :  Citeaux;   à   saint  Guillaume,  dont  il  porte  le 

Hugues  de  Saint-Victor,  Summa  sentenliarum,  nom,  comme  ancien  abbé  de  Chaalis. 
II,  6  (ibid.,  t.  CLXXVI,  c.  88);  etc.  m  Voir  ci-dessus,   p.  5,  un  passage  de  son 

m  Quatre  couleurs  symboliques.  Cf.  Denys  discours.  Honorius,  Elucidarium,  TI,  1 4  (Migne, 

l'Aréopagite,  De  la  hiérarchie  céleste,  ch.  7.  t.  CLXXII,  c.    1 1G7),  indique  qu'au  jour  du 

(3)  La  notion  du  rôle  de  juge  dévolu  à  saint  jugement  dernier  les  âmes  auront  leur  cons- 

Michel  a  été  popularisée  par  les  arts  figurés,  cience  pour  juge. 


50  GUILLAUME  DE  D1GULLEVILLE. 

Le  Pèlerin  a  beau  chercher  à  se  justifier,  Justice  reprend  la  série  de 
ses  fautes  et  lui  rappelle  une  lettre  que  Grâce  avait  daigné  lui  adres- 
ser et  dont  il  n'a  tenu  aucun  compte  :  c'est  un  poème  en  huitains 
monorimes,  en  vers  irançais  et  latins  alternés,  qui  donne  par  les 
initiales  de  chacune  de  ses  strophes  le  nom  de  «  (iuillermus  de 
Deguilevilla  ».  Sur  quoi  Justice,  Raison  et  Vérité  tombent  d'accord 
pour  estimer  le  Pèlerin  digne  de  la  mort  éternelle. 

Heureusement  Miséricorde (1)  intervient.  Elle  discute  longuement 
avec  Justice,  qui  n'a  guère  d'égard  à  la  profession  monacale  du 
Pèlerin  : 

2  i/i3      «  Se  li  pèlerin  qui  est  ta 
En  la  religion  entra 
Et  il  ne  l'a  pas  gardée 
Si  com  pensoit  a  l'entrée,  .  .  . 
11  m'est  ad  vis  et  ainsi  di 
Que  pou  vaut  sa  religion  » , 

et  qui  conclut  que  religion  mal  observée  est  comme  le  chapeau  de 
l'escamoteur,  où  l'on  croit  qu'il  y  a  quelque  chose  quand  il  n'y  a 
rien.  On  apporte  la  balance.  Dans  le  plateau  de  droite  le  Pèlerin  met 
son  sac  et  son  bourdon;  dans  le  plateau  de  gauche,  Syndérèse  met  la 
liste  des  péchés  qu'elle  lui  reproche  :  le  plateau  de  gauche  l'emporte 
lourdement.  Saint  Benoit,  appelé  à  témoigner,  met  sur  un  plateau  les 
lautes  de  son  disciple,  sur  l'autre  ses  mérites  :  le  plateau  de  gauche 
l'emporte  toujours.  Mais  enfin  Miséricorde  apporte  un  écrit  du  ciel, 
qui  lait  pencher  le  plateau  de  droite  en  faveur  de  l'accusé (2).  Malgré 


(1)  Le  Psaume  CIA XX.IV,  u    («La  Miséri-  Miséricorde. 
corde  et  la  Vérité  se  sont  rencontrées,  la  Justice  m  La  croyance  la  plus  ancienne,  fondée  sur 

et  la  Paix  se  sont  entrebaisées»),  interprété  l'Apocalypse  (XX,   la),  était  que  les  actions 

selon    sainl    Bernard    (premier    sermon    sur  des  hommes,  bonnes  ou  mauvaises,  figuraient 

l'Annonciation,      dans     Migne,     Pale,      lat.,  sur  un  livre  de  compte  destiné  à  être  ouvert 

t.  CLXXXYII,  c  383),  a  donné  naissance  à  au  jour  du  Jugement.  Guillaume  représente  les 

divers  poèmes  où  les  «quatre  filles  de  Dieu»  choses  différemment  en   faisant   intervenir  la 

disputent  entre  elles.  Voir  notamment  Traver,  notion,  1res  répandue  à  partir  du  m"  siècle, 

Tkefour  daughlers  o/God,  Bryn  Mawr,  1908;  d'écrits  miraculeusement  délivrés  et  révélant 

cf.    P.    Meyer  {Romania,   t.   XXXVII,    1908,  la  pensée  ou  la  décision  divine  sur  tel  ou  tel 

p.   485-6]  el   Jarnstrôm,  Recueil  de  chansons  sujet.  Dans  la  I  isio  sancli  Pauli  (éd.  Brandes, 

1910,  p.  64.  C'est  à  ce  thème  que  se  p.  78,  1.  18  et  27),  on  voit  les  âmes  apporter 

rattachent  les  rôles  ici  taillés  par  Guillaume  de  une  céduie  où  sont  inscrits  leurs  mérites  el 

Digullevillc  à  Raison,  à  Vérité,  à  Justice  et  à  leurs  péchés,  et  en  donner  lecture. 


SES  ÉCRITS.  51 

Justice,  toujours  rigoureuse,  saint  Michel  le  prévôt  décide  que  le 
Pèlerin  ira  en  Purgatoire,  tandis  qu'à  grands  cris  Satan  annonce  qu'il 
fera  appel.  (V.  1-2 635). 

En  cette  première  partie,  qui,  quaut  au  fond,  n'est  faite  que  de 
lieux  communs  de  la  casuistique  chrétienne,  la  présentation  scénique 
ne  manque  pas  d'habileté.  Dans  l'audience  du  tribunal  céleste, 
qu'elle  décrit,  demeure  heureusement  quelque  chose  d'humain  et  il 
faut  voir  les  détails  de  la  peinture  :  criailleries  de  la  populace  sata- 
nesque,  solennité  de  l'appareil  de  justice,  consultations  des  juges 
entre  eux  et  en  a  parte,  contestations  des  parties,  protestations 
bruyantes  du  Diable  accusateur,  inflexibilité  sourcilleuse  de  Justice, 
dignité  autoritaire  de  saint  Michel.  C'est  un  intérêt  d'une  autre  sorte 
qu'on  trouve  à  la  seconde  partie  du  récit. 


En  cette  seconde  partie,  consacrée  au  purgatoire  et  à  l'enfer, 
l'ordre  des  épisodes,  peu  reconnaissable  à  première  vue,  s'explique 
par  la  doctrine,  plus  ou  moins  orthodoxe,  dont  l'auteur  était  imbu. 

Au  sortir  du  jugement,  le  Pèlerin  assiste  à  trois  scènes.  Ici,  un 
chœur,  rayonnant  de  lumière,  alterne  ses  cantiques  avec  ceux  d'une 
cohorte  d'anges  qui  l'accompagne  :  ce  sont  les  âmes  des  bienheureux 
qui,  leur  temps  de  purgatoire  achevé,  gagnent  le  paradis.  Là,  un 
pèlerin  isolé,  plus  glorieux  que  les  précédents,  est  solennellement 
conduit  par  son  ange  gardien  aux  accents  d'un  concert  d'instruments: 
c'est  un  juste,  qui  va  tout  droit  au  séjour  des  bienheureux.  Ailleurs, 
un  troupeau  misérable  est  mené  par  Satan  au  milieu  du  tintamarre 
des  flûtes  et  des  tambours'1':  ce  sont  les  âmes  damnées  qui  descendent 
en  enfer.  (V.  2636-3o23). 

Quant  au  Pèlerin,  il  s'achemine  vers  le  purgatoire. 
^ L'idée  de  cette  épreuve  est  conforme  à  deux  vérités  proposées  par 
l'Eglise  :  d'abord,  qu'il  existe  un  purgatoire,  où  vont  les  âmes  qui  ont 
obtenu  le  degré  de  pureté  nécessaire  pour  voir  Dieu;  ensuite,  qu'en 
ce  purgatoire  les  âmes  sont  secourues  par  l'intercession  des  fidèles. 
C'est  là  ce  que  le  poète  veut  d'abord  exposer.  Sans  doute s'aventure-t  il 
hors  du  dogme  quand  il  essaie  de  définir  la  nature  des  tourments 

"'   Instruments  profanes,  accompagnant  les  Tètes  grossières  de  la  terre. 


52  GUILLAUME  DE  DIGULLEVJLLE. 

expiatoires,  de  ce  feu  dévorant  et  purificateur,  capable  de  volatiliser 
les  pierres,  mais  qui  ne  s'attaque  qu'aux  seuls  péchés (1);  et  aussi 
quand  il  précise  les  modes  de  l'intercession  pour  l'allégement  des 
àmes(2)  :  aumônes,  messes,  prières  collectives  ou  individuelles;  inter- 
cessions générales  de  l'Eglise  dont  les  bienfaits  adoucissent  le  sort  de 
toutes  les  âmes,  comme  la  rosée  à  laquelle  s'ouvrent  les  coquillages 
de  la  mer  pour  s'en  rafraîchir (3);  intercessions  des  particuliers  pour 
l'âme  d'un  parent  ou  d'un  ami,  et  qui  profitent  à  toutes  les  autres 
âmes,  comme  la  lumière  d'un  cierge  présenté  à  une  personne  éclaire 
toute  la  société'4'.  Mais,  dans  l'ensemble,  l'auteur  ne  s'inspire  là  que 
des  croyances  les  plus  ordinairement  admises.  (V.  3o24-35q2). 

11  en  va  différemment  pour  ce  qui  suit  et  où  interviennent  des  opi- 
nions particulières  de  beaucoup  moindre  crédit. 

Le  Pèlerin,  en  effet,  est  maintenant  au  purgatoire.  Or,  malgré 
tous  les  tourments  qu'il  endure,  il  trouve  le  loisir  de  regarder  autour 
de  lui.  D'une  insatiable  curiosité,  il  ne  cesse  d'interroger  et  de  dispu- 
ter comme  un  scolastique.  11  s'aperçoit  d'abord  que  le  purgatoire  est 
environné  d'une  sorte  de  halo  de  couleur  laiteuse.  Qu'est-ce  donc? 
Son  Ange  gardien,  toujours  prêt  à  l'instruire,  le  lui  explique.  L'enfer, 
au  sens  le  plus  large  du  mot,  comprend  plusieurs  parties  :  c'est  un 
ensemble  de  sphères  concentriques,  que  l'on  peut  comparer  à  une 
noix,  avec  son  noyau,  sa  pelure,  sa  coque  et  son  écale(5).  On  y  dis- 
tingue quatre  régions  :  la  première,  en  partant  de  l'extérieur,  est  le 
«  sein  d'Abraham  »;  la  seconde,  au-dessous,  est  le  purgatoire;  la  troi- 

(1)  Sur  ce  point,  voir  Pierre  Lombard,  Liber  (i)  Cette  dernière  notion,  en  son  principe, 

sentenliaram,    IV,    /17,   !\   (Migne,    l'ulr.   lai.,  ne  lui  est  du  reste  pas  personnelle  :  cl".  Pierre 

t.  CXCII,  col.  g85).  Cf.   Pierre  de  Peckham,  Lombard,  ouvr.  cité.,  IV,  45,  a  [ibid.,  c.û48). 

La  lumière  as  lais  (dans  Ch.-V.  Langlois,  La  vie  "  [mage   empruntée  aux   bestiaires:   voir 

en  France  au  moyen  âge,  IV,   to/ici,  p.  116).  Hugues  de  Saint-Victor,  De  besliis,  III,  55  et  57 

—  Il  Faut,  de  plus,  noter  les  vers  suivants:  Migne,   Patr.   lai.,  t.  CLXXV1I,  c.    ijo  et 

11 51 
3o83     El  ne  cuide  nuls  homs  mortex  '...''  _  .... 

Que  le  feu  de  la  soit  autei  '  Sl,r   cetle   comparaison,    voir    ci-après, 

I.  ni  i-l  l'eu  tirricri  mondains;  I1-   "J  et  n.  o. 

Car  ce  n'est  voir  que  on  feu  point  ;5)  La  comparaison  du  monde  avec  un  œuf, 

Qui  bien  sentiroit  cellui  la  où  l'on  trouve  successivement  la  coquille,   le 

Et  senti  eust  cil  de  deçà,  blanc,  le  jaune  et  le  germe,  disposés  comme  le 

où  la  comparaison  avec  un  tfeu  peint»  semble  sont  dans  le  monde  les  quatre   éléments,  esl 

indiquer  une  dépendance  directe  par  rapport  traditionnelle.  Le  tenue  de  comparaison  esl  plus 

g   ce    texte   d'Honorius,    Elucidariam,  III,    1  rarement   une    pomme.   La    comparaison    des 

Migne,    Pair,    ht.,    1.    CLXXII,  c.    1 1  ôg  J  :  quatre  régions  du  purgatoire  et  de  l'enfei  av» 

<.cujus    ardor    sic    istum    materialem    vincit  les  quatre  éléments  d'une  noix  semble  propre  è 

,  ut  iste  piclum  ignemi.  GuiUi le. 


SES  ÉCRITS.  53 

sièmeest  la  région  des  limbes;  la  plus  profonde  est  l'enfer  proprement 
dit*1*. 

Dans  le  sein  d'Abraham,  région  du  halo,  résident  les  «pères 
anciens»,  Adam  et  Eve,  Abraham,  David  et  les  prophètes,  Jean- 
Baptiste  et  beaucoup  d'autres  :  l'ange  gardien  explique  pourquoi  se 
trouvent  ainsi  réunis  en  une  zone  commune,  ni  maudite  ni  privilé- 
giée, à  la  lois  ceux  de  l'humain  lignage  que  le  Christ  a  tirés  de  l'enfer 
et  d'autres,  comme  Adam  et  Eve,  dont  on  dit  qu'ils  ont  été  damnés. 
(V.  3593-792). 

Dans  la  seconde  région,  celle  du  purgatoire,  «qui  en  mains  lieux 
s'estend»,  des  pécheurs  expient.  Certains  d'entre  eux  subissent  cette 
expiation  aux  endroits  mêmes  où  ils  ont  péché.  C'est  le  cas  du  Pèlerin, 
qui  revoit  ainsi  plusieurs  des  points  de  la  terre  où  «  il  avait  fait  folie  »; 
c'est  le  cas  de  beaucoup  d'autres  ('2).  Tel  est  enfermé  dans  un  bloc  de 
glace  pour  avoir  trop  aimé  «  baigneries,  estuves  et  drueries  »;  un  autre, 
ancien  voisin  du  Pèlerin,  toujours  enclin  à  mal  faire  et  mort  sans 
confession,  est  maintenant  devant  sa  maison,  passant  son  temps  à  se 
flageller (3);  un  troisième  est  enchaîné  à  un  coffre,  parce  que  ses  exé- 
cuteurs testamentaires  (lesquels  sont  d'ailleurs  voués  à  la  damnation), 
n'ont  pas  acquitté  les  dons  et  aumônes  qu'il  avait  ordonnés  pour  son 
salut(4).  Toutes  ces  cames  souffrent  pour  réparer.  (V.   3798-4042). 

A  l'entrée  de  la  troisième  région,  qu'on  atteint  en  pénétrant  dans 

(1)   Cette  distribution  des  quatre  régions  de  Migne,  Pair,  lat.,  t.  LXXV1I,  c.  30,6-7)  et  se 

l'enfer  et  du  purgatoire  est  conforme  à  celle  de  trouve   indiquée  par  Hugues  de    Saint-Victor, 

Pierre  de   Peckham  (ouvr.  cité,  p.    n4-ii5).  De  sacramentis ,  1.    Il,   pars  16,  c.  4  (Migne, 

Chez  les  autres  auteurs ,  la  doctrine  est  plus  pru-  Patr.  lat.,  t.  CLXXVI,  c.  586);  cf.    Pierre  de 

déminent   vague.   Comme   Grégoire   le   Grand  Peckham,  Lumière  as  lais  (ouvr.  cité,  p.   ii3- 

(Moralia,    XII,    9,    dans    Migne,    Patr.    lat.,  ni.). 

t.  LXXV,    c.  992),  ils    distinguent  un  «enfer  <s>  Le  poète  lui  demande  : 

supérieur»,  —  c'est  «  le  sein  d'Abraham  »  —  où  „    ,  .        .„  ....... 

.  '• 1 ,   1       ■     .  •  .    ,  oq44      «  IN  es  tu  mie  cii  nui  îadis 

résident   les     listes   qui    sont    venus    avant   le  v  ,  ,  .      ,"     ■> 

ru„;*i    „<. r  _  •   r-  ■  -         •     ,  1  J-"1  ens  souloies  demourer 

bririst,  et  un  «enter  intérieur»,  ou  expient  les  ,,,  .     _  .     .      »T     .  ., 

j„„,„.c  n   ■     ■       -i  i     .  tit  te  Jaisoies  IN.  clamer  :'« 

damnes;  mais,  comme  Grégoire,  ils  se  gardent 

d'en  bien  préciser  le  lieu.  Ils  distinguent  égale-  On  ignore  s'il  a  voulu  ainsi  désigner  une  per- 

ment  l'enfer  du  purgatoire ,  dont  saint  Augustin  sonne  réelle. 

admet  déjà  l'existence,  mais  (sauf  la  réserve  <4>  Cette  idée  que  les  exécuteurs  testamen- 
indiquée  à  la  note  suivante)  sans  en  marquer  taires  infidèles  mettent  en  peine  les  âmes  des 
davantage  la  situation  topographique.  testateurs  défunts  en  même  temps  qu'ils  se 
m  Cette  croyance  que  les  âmes  font  parfois  vouent  eux-mêmes  à  la  damnation  est  cou- 
leur purgatoire  sur  les  lieux  où  elles  ont  péché  rante  aux  xin*  et  xiv"  siècles.  Exemple, 
est  fondée  sur  certaines  histoires  racontées  par  Rutebeuf,  Nouvelle  complainte  d'oatre-mer, 
Grégoire  le  Grand   (Dialogues,  IV,   4o,  dans  v.    234-244;    Plaies   du   monde,    v.    66-76. 

H1ST.   L1TTÉR.    XXXIX  5 


54  GUILLAUME  DE  DJGULLEV1LLL. 

la  terre,  une  affreuse  puanteur  arrête  le  Pèlerin  :  celle  d'un  charnier 
où  pourrissent  des  cadavres,  y  compris  le  sien.  Son  âme  s'indigne  à 
la  vue  de  ce  corps  immonde  qui  a  été  cause  de  tant  de  lautes;  et  elle 
engage  avec  lui  un  long  débat  :  thème  banal,  mais  traité  ici  avec  une 
crudité  et  un  luxe  d'images  qui  lui  rendent  de  l'originalité.  Puis 
on  entre  dans  le  cercle  même  de  cette  nouvelle  région  :  ce  sont  les 
limbes,  où  habitent,  dans  d'éternelles  ténèbres,  les  enfants  morts 
sans  avoir  été  baptisés.  (V.  4o43-44o6). 

La  dernière  région  enfin  est  l'enfer.  Au  milieu  des  flammes  et  de 
la  fumée,  les  «Sathanas»  s'affairent,  maniant  leurs  soufflets,  leurs 
fourches  et  leurs  crochets;  et  à  décrire  cette  effroyable  demeure  le 
poète  a  employé  les  ressources  d'une  imagination  qui  se  délectait  aux 
scènes  d'un  réalisme  brutal.  S'il  avait,  pour  lui  servir  de  modèle,  les 
déclamations  des  prédicateurs'1',  volontiers  appliqués  à  agiter  l'épou- 
vantai! de  l'enfer,  il  était  lui-même  porté  d'instinct  vers  les  tableaux 
violents  auxquels  prêtait  le  sujet;  et  il  s'est  complu  à  étaler  des  spec- 
tacles d'épouvante,  où  se  mêlent  l'horreur  pour  l'œuvre  cruelle  des 
démons  et  une  sorte  d'exaltation  vengeresse  dans  l'énuméralion  des 
forfaits  ainsi  châtiés.  Il  avait  à  représenter  la  punition  des  sept 
péchés  capitaux,  ces  péchés  qu'il  avait  déjà  décrits  dans  le  Pèlerinage 
de  la  Vie  humaine  sous  la  forme  de  sept  monstres  hideux  :  il  les  a  repris 
ici,  dans  un  ordre  d'ailleurs  différent. 

Le  châtiment  de  l'Orgueil  est  l'objet  d'une  scène  dont  il  faut  accep- 
ter l'incohérence  :  car  Lucifer,  le  propre  roi  du  lieu,  est  lui-même  lié 
sur  son  trône  par  des  chaînes  dont  Orgueil  tient  l'un  des  bouts.  Ah  ! 
qu'il  voudrait  pouvoir  remonter  au  ciel  au  prix  de  la  plus  difficile 
épreuve,  grimper  fe  long  d'un  pilier  de  fer  rouge,  hérissé  de  rasoirs, 
où  il  déchirerait  le  plus  tendre  de  sa  chair!  Mais  non  :  jusqu'aux 
«  Sathanas»  qui,  maintenant,  l'insultent  et  le  soulflètent  et  qui  se 
mettent  tous  ensemble  à  piétiner  la  tète  d'Orgueil  !  De  même  ils 
foulent  et  torturent  une  quantité  d'autres  gens,  parmi  lesquels  le 
Pèlerin  reconnaît  trois  faux  religieux,  vêtus  de  peaux  d'agneaux, 
mais  au  cœur  orgueilleux'2.  (V.  44oy-4 563). 

(1)  tt  aussi,  outre  1rs  écrits  dogmatiques,  même  sujet   (voir   P.   Meyer,   dans   Romania, 

certains  poèmes  en  langue  vulgaire,  comme  le  t.  XIII,  188/1,  p.  .r).>3),  etc. 
dit  '1rs   Peines  d'enfer  (voir  ]•'..  Langlois,  dans  '*'  On  ne  saurait  dire,  ici  non   plus,  t.  il  a 

et  Extraits  des  manuscrits,  t.  XWIII,  visé  des  personnages  réelli-menl  connus  de  lui  : 

p.  ao4),  ou  le  poème  de  Mcole  IW-on  sur  le  ce  qui  D'est  pas  impossible. 


SES  ECRITS. 


55 


Le  spectacle  des  supplices  infligés  aux  envieux  est  atroce  :  ils  sont, 
innombrables,  pendus  à  des  gibets;  leurs  corps  décharnés  sont  tra- 
versés de  grands  couteaux;  et  le  bourreau,  qui  veille  à  entretenir 
leur  souffrance,  y  ajoute  l'opprobre  de  ses  insultes.  Les  uns,  qui  n'ont 
pu  voir  le  bien  que  pour  le  jalouser,  sont  accrochés  par  les  yeux'l); 
les  autres,  des  détracteurs,  par  la  langue;  d'autres,  des  traîtres,  par  la 
double  langue  qui  leur  a  servi  à  tromper.  Et  deux  de  ces  traîtres,  qui, 
dans  leur  rage,  se  sont  entretués,  font  entendre  une  «  chanson  piteuse  », 
où  ils  maudissent  Trahison,  cause  de  leur  damnation (2)  :  c'est  un 
poème  de  trente-trois  quatrains,  dont  les  deux  premiers  vers  sont  à 
rime  plate  et  dont  les  deux  derniers  sont  tous  bâtis  uniformément  sur 
les  terminaisons  -on  et-ée.  (V.  4565-872). 

Des  avares,  un  sac  plein  d'argent  à  leur  cou,  sont  fichés  sur  les 
crocs  qui  arment  les  jantes  d'une  roue.  L'une  est  au  niveau  du  sol,  et 
la  roue  en  tournant  déchire  ces  malheureux,  portés  tantôt  en  l'air, 
tantôt  au  iond  de  la  terre.  Ce  sont  les  anciens  receveurs  d'un  roi,  qui 
est  là,  leur  reprochant  de  l'avoir  trompé,  volé  et  ruiné.  Sous  prétexte 
de  lui  procurer  de  l'argent  pour  combattre  ses  ennemis,  ils  ont  abusé 
de  sa  confiance,  en  faisant  à  son  insu  «  nouviaus  estatus,  ordonances 
et  nouviaus  us».  L'argent,  montré  au  roi,  disparaissait;  le  roi,  tenu 
pour  responsable,  était  décrié,  parce  que  certains,  «qui  les  connois- 
saient  bien  »,  pensaient  qu'ils  agissaient  de  son  aveu.  Il  pouvait  main- 
tenant, pour  sa  justification  et  leur  confusion,  leur  crier  avec  colère  : 


4g5  1      «  Non  estoit,  vous  le  savés  bien  ! 

Au  barat  ne  pensoie  rien.  4  960 

Sans  plus  pensoie  qu'eusse 

De  quoi  deffendre  peûsse 
4955      Mon  royaume  des  anemis 

Et  garder  en  paix  le  pais. 

Et  toulefoies  créance  /1960 

Vous  ra'aviés  ce  et  juré 


De  quoi  rien  vous  ne  feïstes 
Ne  peine  aussi  n'y  meïstes. 
Tout  com  la  roe  tornastcs  ; 
Et  com  vous  vous  en  jouastes, 
Ne  fu  défendu  le  pais 
Ne  le  royaume  d'anemis, 
Ains  a  esté  plus  impugné 
Que  n'avoil  esté  autre  temps.  » 


(1)  En  vertu  de  la  croyance,  fondée  sur 
saint  Augustin,  que  les  aines  ont  des  parties  cor- 
respondant au*  différents  membres  ou  organes 
des  corps  et  qu'elles  sont  tourmentées  en  celles 
de  ces  parties  que  le  péché  a  souillées.  Voir 
Pierre  de  l'eckham,  Lumière  as  lais  (ouvr.  cité, 
p.  116).  L'idée  se  trouve  plus  anciennement 
dans  les   Apocryphes   (Apocalypse  de    Pierre, 


Actes  de  l'Apôtre  Thomas,  etc.).  Cf.  la  note  de 
Brandes  an  texte  de  la  Visio  sancti  Pauli, 
p.  96  et  suiv. 

(,)  Au  reste,  par  une  singulière  inconsé- 
quence, ces  damnés  qui,  dans  leur  chant,  se 
maudissent  eux-mêmes,  semblent  en  même 
temps  se  glorifier  de  leur  méchanceté,  comme 
pour  mieux  mériter  leur  supplice. 


56  GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 

Us  ont  mû  dans  l'ombre  une  petite  roue,  dont  les  dents  niellaient  en 
mouvement  la  grande  roue  du  royaume  :  ils  ont,  pour  de  l'argent 
par  lettres  à  l'ennemi,  livré  les  secrets  du  roi  et  ouvert  les  portes  de 
ses  Etats.  Le  bourreau  d'enfer,  prenant  à  nouveau  la  parole,  apostrophe 
rudement  d'autres  sortes  de  coupables  qui  ont  péché  par  cupidité  : 
des  avocats,  qui  se  sont  dévoués  à  de  mauvaises  causes,  des  juges 
déloyaux,  qui  auraient  dû  se  souvenir  de  l'exemple  donné  par  Cam- 
byse.  quand  il  fit  écorcher  vif  un  juge  prévaricateur  et  revêtir  de  sa 
peau  le  siège  du  tribunal,  pour  servir  d'exemple  à  tous  les  «baillis, 
prévôts  et  maires»  (1);  de  faux  témoins,  qui  se  sont  parjurés  et  ont 
altéré  la  vérité;  des  «oreillards»,  qui,  comme  des  receleurs,  ont 
accueilli  les  mauvais  propos  de  la  détractation  ;  des  larrons  aux  mains 
«  glueuses  »  :  toutes  gens  maudites  que  la  convoitise  a  conduites  aux 
mêmes  forfaits  que  l'envie.  Sans  compter  les  autres,  dont  un  grand 
loup  ronge  les  pieds  et  arrache  les  ongles  :  ce  sont  ceux  qui  ont 
«  mangé  les  pauvres  gens  et  leur  ont  enlevé  leur  argent  »  ;  et  d'autres 
encore,  des  usuriers,  qui  gisent  sur  le  dos  et  auxquels  Satan  verse 
dans  la  bouche  de  l'airain  fondu.  (V.  4873-5266). 

Ailleurs  sont  les  damnés  coupables  du  péché  d'ire,  «impatients  et 
rioteux,  nououleus  et  espineus»,  dont  Satan  fait  des  fagots,  qu'il  jette 
de  sa  fourche  dans  une  lournaise  ardente.  (V.  5267-808). 

Ailleurs,  les  paresseux,  les  «négligents,  lâches  et  oisifs»,  qui  ont 
perdu  la  foi  :  deux  «  forts  Satans  »  font  tourner  ces  «  désespérés  » 
autour  d'une  roue  rapide  qui  leur  fracasse  sans  cesse  la  tête  contre 
des  piliers,  afin  de  les  réveiller.  (V.  53oq-58). 

Ailleurs,  les  gloutons,  auxquels  on  fend  la  gorge  pour  mieux  y 
entonner  du  souire  et  des  charbons  enflammés.  (V.  535o-4io). 

Enfin,  les  luxurieux,  dévorés  par  la  vermine,  déchirés  à  coups  de 
lourche  et  de  croc,  assommés  à  coups  de  maillet.  (V.  54  1 1-62). 

Ainsi  s'expient  les  péchés  capitaux  :  car  le  péché  d'une  heure 
entraîne  la  damnation  pour  l'éternité'2'.  Mais,  au  plus  profond  de 
L'abîme,  dans  la  chaudière  infernale,  on  voit  encore  les  juifs,  les 
païens  et  les  mécréants. 

Après  avoir  visité  les  quatre  régions  du  purgatoire  et  de  l'enfer  où 
s'expient  les  péchés,  à  lemps  ou  à  perpétuité,  le  Pèlerin  est  ramené 
par  son  ange  gardien  à  la  surface  de  la  terre  et  y  fait  de  nouvelles 

[1  Cf.  ci-après,  |>.  1  1  1-112. —  ;i)   En  conformité  avec  l'enseignement  des  théologiens. 


SES  ECRITS. 


57 


découvertes.  Si  le  poète  a  imaginé  celle  autre  station  du  pèlerinage, 
c'est  sans  doute  parce  qu'il  est  dit  que  les  fidèles  pourront  déjà,  pen- 
dant leur  vie  sur  terre,  se  purifier  par  la  sagesse  et  la  prière (l).  Il 
avait  donc  à  parler  du  sujet,  et  voici  les  rencontres  qu'il  a  décrites. 

Le  Pèlerin  aperçoit  deux  arbres,  l'un  vert,  l'autre  sec;  et  cette 
vision  donne  lieu  à  un  développement  de  plus  de  onze  cents  vers, 
qu'il  est  permis  de  fortement  résumer.  L'intention  de  l'auteur  est 
d'expliquer  comment  le  bois  mort  de  la  Croix  a  pris  sa  force  vivifiante 
pour  tous  les  fidèles  qui  l'adorent.  L'arbre  vert  provenait  d'un  pommier 
sauvage,  issu  d'un  pépin  de  la  pomme  mangée  par  Adam,  et  sur 
lequel  Dieu  avait  enté  une  greffe  prise  au  tronc  de  Jessé  (naissance 
du  Rédempteur);  l'arbre  sec  provenait  d'un  rameau  de  l'arbre  de 
paradis,  dont  Adam  avait  mangé  la  pomme,  et  qui  avait  fourni  le 
bois  de  la  Croix  (Passion  du  Rédempteur);  et  le  fruit  unique  de 
l'arbre  vert  était  miraculeusement  passé  sur  l'arbre  sec,  symbolisant 
le  rachat  de  l'humanité  par  le  Christ (2).  L'épisode  comprend  un  long 
débat  entre  les  deux  arbres  et  une  longue  lamentation  de  la  Vierge 
sur  la  mort  de  son  fils,  faite  d'une  série  d'apostrophes  commençant 
toutes  par  l'exclamation  Hél®  (Vers  5591-6702). 


('»  Cf.  Honorius,  Elucidarium, III,  3  (Migne, 
Pair,  ht.,  t.  CLXVII,  c.  n58),  Pierre  Lom- 
bard, Liber  sententiarum ,  IV,  21,  1  [ibid., 
t.  CXXII.c.  895),  etc. 

(,)  Cette  histoire  de  l'arbre  sec  et  de  l'arbre 
vert  est  la  reprise  et  le  complément  de  la  légende 
du  bois  de  la  croix,  qui,  remontant  à  un  apo- 
cryphe célèbre  au  moyen  âge  (voir  VV.  Meyer, 
Vita  A  due  et  Evae ,  dans  les  Mémoires  de  l'Aca- 
démie des  Sciences  de  Munich,  classe  de  philo- 
sophie et  de  philologie,  t.  XIV3,  1878,  p.  i85 
ss.),  se  retrouve  sous  des  formes  diverses  en  de 
nombreux  textes  :  Vie  de  Notre  Seigneur  Jésus 
Christ  (Migne,  Dict.  des  apocryphes,  I,  387); 
Image  dit  Monde;  Rettart  le  Contrefait ,\.  7585- 
845  ;  Mystère  du  Vieux  Testament,  v.  3699  ss.; 
Roman  d'Arles,  v.  i-3o2,  etc.  Sur  cette  légende 
voir  notamment  :  Mussafia  (Comptes  rendus 
de  l'Académie  de  Vienne,  classe  de  philosophie 
et  d'histoire,  t.  LXI11,  1869,  p.  i65-ai6,; 
\V.  Meyer  (  Mémoires  de  l'Académie  de  Munich  , 
classe  de  philosophie  et  de  philologie,  t.  XVI  , 
1882,  p.  101  ss.)  ;  II.  Suchier,  Denkmaeler  pro- 
venz.    Literatur  und  Sprache ,    i883,    I,    1 65- 


200  et  525-8;  P.  Meyer  [Revue  critique,  t.  I, 
1871,  p.  221;  Romania.  t.  XV,  1886,  p.  326- 
7;  t.  XVI,  1887,  p.  252-3);  F.  Kampers, 
Millilitlterlichc  Sagcn  vom  Paradisien...,  Co- 
logne, 1907.  Mais  le  récit  se  borne  à  expli- 
quer l'origine  du  bois  de  la  Croix.  Dans  le 
roman  de  Guillaume,  le  thème  est  amplifié  par 
recours  au  Livre  de  Daniel,  au  passage  où  il  est 
question  de  l'arbre  majestueux  et  bienfaisant  vu 
en  songe  par  Nabuchodonosor  (IV,  7~i3)  et 
dont  les  vers  56g5-578o  du  Pèlerinage  de 
l'Ame  sont  la  glose.  Le  texte  de  Daniel,  inter- 
prété comme  l'a  l'ait,  par  exemple,  Richard  de 
Saint-Victor,  De  éruditions  hominis  inlerioris, 
cap.  i3  ss.  (Migne,  Pair,  lut.,  t.  CXLIII,  c.  3i  1 
ss.),  où  l'arbre  représente  la  doctrine  du  Christ, 
a  suggéré  l'idée  de  mettre  en  parallèle  et  de  lier 
entre  elles  l'histoire  de  l'arbre  sec  (d'où  venait 
le  bois  de  la  Croix)  et  celle  de  l'arbre  vert 
(inventée  pour  exprimer  les  effets  salutaires  de 
la  Passion). 

C  Sur  ce  thème  des  plaintes  de  la  Vierge, 
voir  A.  Lângfors  [Revue  des  langues  romanes, 
t.  LUI,  1910,  p.  58  ss.). 


58  GUILLAUME  DE  DJGULLEVILLE. 

Puis,  près  d'un  «ermitage»,  le  pèlerin  découvre  des  pierres  tom- 
bales, portant  l'image  d'un  âne.  C'est  le  souvenir  des  «  bons  ermites  » 
d'autrefois,  qui  ont  supporté  tout  ce  qui  leur  était  commandé,  ne  se 
souciant  point  de  leur  «  mangier  »  et  prenant  de  bon  gré  «  grain  et 
paillier  »;  lidèles  par  là  à  la  parole  de  saint  Bernard  qu'entrer  en  reli- 
gion c'était  accepter  tout  fardeau  sans  grogner,  quelque  nourriture 
qu'on  reçoive,  et  pareils  à  isachar,  dont  Jacob  disait  qu'il  était  un 
«  asne  fort  » (1).  (V.  6703-6768). 

Plus  loin,  le  Pèlerin  rencontre  plusieurs  personnes  qu'il  avait 
connues  sur  terre,  mais  sans  être  vu  d'elles  et  sans  pouvoir  leur  par- 
ler. Il  apprend  que  le  feu  de  l'enfer  ne  les  atteindra  ou  ne  les  épar- 
gnera qu'après  leur  mort,  selon  leurs  mérites.  Et  à  ce  moment  il 
aperçoit  une  «dame»,  qui  léchait  un  Pèlerin,  comme  l'ourse  lèche 
son  ourson  pour  le  parfaire  :  c'est  Doctrine,  laquelle  instruit  les 
hommes  et  les  forme  aux  bonnes  mœurs.  Elle  lui  enseigne  qui  il  est. 
Car,  dit-elle,  il  faut  apprendre  à  se  connaître  ('->.  Or,  qu'est-ce  que 
l'âme?  (V.  6769-6912). 

L'âme  est  la  première  action,  le  premier  fait,  le  premier  mouve- 
ment du  corps  naturellement  organisé,  et  seulement  en  puissance, 
pour  recevoir  la  vie  et  le  mouvement;  tandis  que  le  corps  n'est  que 
matière,  et  n'a  que  des  formes  accidentelles,  à  l'exclusion  de  formes 
substantielles (3).  L'âme  a  une  triple  puissance  :  végétative,  sensitive 
et  rationnelle ('"'.  Dieu  a  voulu  quelle  fût  à  limage  de  la  Trinité,  la 
mémoire  figurant  le  Père,  l'entendement  le  Fils,  et  la  volonté  le 
Saint-Esprit®.  Elle  saisit  directement  les  choses  intelligibles,  et  elle 
use  des  sens  pour  atteindre  les  objets  corporels (l,).  Elle  n'a  point  de 


Genèse,  4g,  i4-  exposé  ont  été  empruntés  à  Arislolc  ou  à  ses 

Il  Dans  l'exposé  sur  la  nature  de  l'âme,  qui  commentateurs, 

va  suivre,  Guillaume  allègue  deux  fois  l'autorité  L'idée,  ici  exprimée,  qu'il  faut  se  connaître, 

de  s.  Augustin.  De  fait,  ses  idées  seront  le  plus  corresponds  la  première  phrase  de  la  préface  du 

souvent    conformes,   quelquefois  jusque    clans  De  spiritu. 

l'expression,  à  celles  du  De  qaantitate  animae  ''  Aristote,  Traité  de  l'A  me,  II,  1. 

Migne,  Pair.  Int.,  1.  XXX.11,  c.  io.35)  et  sur-  •     Vrislote,  Ame,  II,  •>  ;    De  spirita,  i3  el 

loul    à   d'Iles   du   De  spiritu  et  anima    [ibid.,  45  (Migne,  c.  78g  et  81a). 

1.  XL,  c.  779'  :  le  premier  de  ces  écrits  est  de  '     Idée  attribuée  par  l'auteur  à  s.  Augustin. 

ni.  qui  lui  a  été  parfois  —  Voir  De  spiritu,   35  (Migne,  c.  8o5-8o6). 

attribué  par  le  moyen  âge,  n'est  qu'une  compi-  '*'  De    spiritu,    ■•    (Migne,    c.    781).    Cf. 

lalion  tardive,   faite  peut-êtn    par  Hugues  de  s.  Augustin,  Enarralio   in   Psalmam,    \l.l,  7 

Saint-Victor.  M.iis  plusieurs  éléments  du  même  Migne,  t.  XXXVI,  c.  $68 


SES  ÉCRITS.  59 

quantité  et  n'a  point  de  rapport  aux  dimensions  du  corps (1).  Semblable 
à  un  miroir  où  se  reflète  le  monde  (2),  elle  n'est  point,  d'un  individu  à 
l'autre,  différente  par  l'être  et  l'essence;  mais  elle  l'est  par  la  vertu  et 
la  puissance  :  car  le  miroir  peut  être  terni  par  les  souillures  du  corps. 
L'âme  est  sans  cesse  en  mouvement,  en  quête  du  lieu  où  se  trouve 
son  amour (3).  Elle  se  meut,  comme  Dieu,  à  travers  le  monde(4).  Son 
siège  est  dans  le  cerveau (5),  où  la  fantaisie  (l'imagination)  occupe  la 
partie  antérieure,  la  raison  le  milieu,  et  la  mémoire  la  partie  posté- 
rieure(6);  mais  l'âme  circule  dans  tout  le  corps  et  s'y  répand  sous 
forme  de  puissance,  sans  pour  cela  se  trouver  « plurifiée  » (7)  :  ses 
facultés  sont  la  faculté  végétative  (comprenant  les  facultés  générative, 
nutritive  et  augmentative) (8),  les  facultés  sensibles  afférentes  à  cha- 
cun des  cinq  sens,  et  les  facultés  irascible,  concupiscible,  rationnelle (9), 
sur  lesquelles  Doctrine  juge  inutile  d'insister;  mais  l'âme,  tout  entière 
en  chacune  de  ces  facultés,  ne  cesse  pourtant  jamais  d'être  une(10). 
(V.  6913-7204). 

Enfin,  après  avoir  entendu  cette  leçon,  le  Pèlerin  aperçoit  sur  un 
socle  deux  statues,  l'une  à  pied,  l'autre  équestre.  La  première  est 
pareille  à  celle  dont  Nabuchodonosor  eut  la  vision (ll)  :  tête  en  or,  bras 
et  poitrine  en  argent,  ventre  et  cuisses  en  airain,  jambes  en  fer,  pieds 
en  fer  et  en  terre.  Elle  a  été  dressée  pour  que 

Tous  principaus  gouverneurs 
7261      Y  preignent  leur  exemplaire 

Pour  bon  gouvernement  faire. 

L'Ecclésiaste  l'a  dit(12)  :  l'image  du  roi  paraît  en  son  gouvernement; 
tel  le  roi,  telle  la  terre.  Le  roi  doit  donc  être  sage,  n'établir  de  statuts 

<■>  De    qaantitate    animae,    3a    et     i5-i6  losophiamundi.lV,  a4(Migne,t.CLXXH.ç.  g5); 

(Migne    c.  io73  et  io4q-5i);  De  spiritu  ,   18  Bernard  Silveslre,  iVicrocosmus ,  X11I;   Lvrard 

(M igné,  c.  794).  l'Allemand,  Labonntiis ,  y .  120-126  (voir  note 

<3>  De  qaantitate,  5  (M igné,  c.  io3i).  à  ce  vers  dans  l'édition  Faral);  etc. 

<3>  De   spiritu,    1    (Migne,    c.    781).    Cf.  (7>  De  spiritu,  i3  (Migne,  c.  789). 

s.  Augustin  ,  E narratio  in  Ps.  XLI ,  7  (  Migne,  ,8>  Conforme  à  la  doctrine  d  Anstote. 

t.  XXXVI,  c.  469).  (5J  De  *pirita'  4,  i3  et  45  (Migne,  c.  78., 

(4)   Idée  attribuée  par  l'auteur  à  s.  Augustin.  789  et  81 3). 

—  Voir  De  spiritu,  18  (Migne,  c.  794).  l'0)   Conforme  à  la  fois  au  De  spiritu  et   a  la 

(S>  De  spiritu,  18  (Migne,  c.  794).  doctrine  d'Aristote. 

l6)  De  spiritu,  i4  (Migne,  c.  790).  Théorie  (ll)  Livre  de  Daniel ,  II,  3i-35. 

courante  au  moyen  âge.  Cf.  Honorius,  De  phi-  !)  X.  1-0. 


60 


GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 


qu'après  mûre  délibération,  se  faire  ainsi  aimer  et  honorer 
peuple  et,  en  conséquence,  savoir  écouter  les  conseils.  La  têt 


de  son 
peuple  et,  en  conséquence,  savoir  écouter  les  conseils.  La  tète  de  la 
statue  qui  le  représente  est  donc  d'or,  métal  pur  et  ductile,  propre  à 
être  façonné  selon  la  perfection.  Pourtant,  remarque  le  Pèlerin, 
tels  n'étaient  pas  certains  chefs,  de  ceux  qui  avaient  mandement  du 
roi  de  garder  des  villes  contre  l'adversaire.  Car 


...  selon  le  conseil 
•707  2      Des  villes n'estoit  pas  leurvueil. 
En  rien  ductile  n'estoient 
Et  rien  faire  ne  vouloient 
■7575      Fors  du  tout  a  leur  voulenté  (l)  : 
Pour  quoi  maint  bon  pais  gasté 


A  esté,  et  pluseurs  occis, 
Et  au  besoing  s'en  sont  fuis 
Les  chevetains,  donnans  voie 
Aus  annemis,  et  fait  proie 
I  )r  ceux  que  garder  dévoient 
Et  qui  a  eux  s'atendoient. 


L'Ange  gardien  en  convient:  mais  il  suffit,  dit-il,  de  bien  choisir 
ces  chefs  et  de  les  prendre  dans  les  villes  mêmes  où  ils  doivent 
commander: 


■7608      Celui  qui  de  Roan  est  né 
Et  y  a  son  beritage, 

•7610      Ses  amis,  biens  et  lignage, 
Se  la  personne  le  valoit, 
Meillor  chevetain  en  seroit 
Que  ne  seroit  un  Toulousain 
Ou  un  Lombart  ou  un  Romain 

-(>  1  5      Car  un  eslrange  s'en  fuira 

Ou  toujours  l'autre  demourra.. 

7620      Et,  aventure,  tel  seroit 

Que  dons  penroil  des  annemis 

luen  ne  vaut  comme  ceux 


Pour  babandonner  le  pais, 
Et  a  eux  se  lairoil  prendre 
Sens  bonté  avoir  de  soi  rendre, 

?6s5      Ou  a  cautele  il  s'en  fuirait 

Et  diroit  que  plus  n'en  pourrait. 
Et  tex  furent  ceux  que  veïs. 
Mes,  se  le  rbevetain  fust  pris 
En  son  lieu  ou  lieu  dont  il  est, 

?63o      Jusqu'à   la    mort   fust   toujours 

|prest 
De  tout  le  pais  garantir... 


76/19      Qui  sont  natureux  du  pais 

l'.l  de  leur  corps ,2' par  (un  seil  pris. 

Le  cou  de  la  stalue  est  le  canal  par  lequel  la  tête  communique  avec 
le  reste  du  corps.  Les  bras,   faits  d'argenl,  représentent   :  l'un,  les 


!,)   •  Sinon  à  leur  volonté  1  (celle  des  villes). 
1    Celui  auquel  ils  appartiennent 

Sur  l'ensemble  des  vers  -"'.V,  1.  jn   yoir  ci-après,  p.  1  16. 


SES  ECRITS.  61 

barons,  ducs,  comtes  et  hauts  hommes  du  royaume;  l'autre,  les 
maréchaux  et  capitaines,  qui  conduisent  les  «  guerroyeurs  »  de  pied 
et  de  cheval,  sur  lesquels  est  établi  le  connétable,  qui  est  pourvu  de 
toute  autorité  et  qui  doit  être  sans  reproche  :  comme  Ahoth  est  figuré 
dans  les  Juyes,  III,  i5. 

La  poitrine,  en  argent  elle  aussi,  rej^résente  l'«estroit  conseil»  du 
roi,  où  sont  gardés  les  secrets.  Or  les  conseillers  du  roi  sont  de  sept 
sortes,  selon  les  objets  à  traiter  :  un  confesseur;  «quelques  amis  pri- 
vés», particulièrement  discrets;  des  conseillers  pour  les  lois,  pour  les 
monnaies,  pour  les  négociations,  pour  la  guerre,  enfin  «pour  soi  gar- 
der et,  quand  temps  est,  mediciner».  Ces  conseillers  doivent  être 
comme  Aaron,  qui  portait  sur  sa  poitrine  le  «rational»,  où  étaient 
écrits  les  mots  «  Discrétion  et  jugement,  vérité  et  doctrinement».  Les 
faux  conseillers,  ces  serpents,  méritent  que  vengeance  en  soit  prise 
comme  du  serpent  qui  trompa  Adam  et  qui  fut  condamné  à  vivre  de 
terre  et  à  ramper. 

Le  ventre  de  la  statue,  en  airain,  et  fait  pour  «dispenser  aus 
membres  leur  nourrissement  »,  représente 


•7962      Les  gens  des  comptes  et  commis 
Qui  la  principalité  ont 
Sus  tous  ceulx  qui  en  leur  main  sont. 

7965      Ce  sont  recepveurs,  trésoriers, 
Changeurs,  orfèvres,  argentiers, 
Toute  manière  d'autre  gent 
Qui  ont  en  bail  or  et  argent. 


Ces  gens  ont  à  savoir,  pour  l'argent, 

•79-76      Par  ou  passa  et  par  quel  main, 
Comment  et  quant  est  rcceû, 
A  quiex  et  pour  quoy  despendu. 

Et  ils  doivent  s'interdire  d'user  de  leur  autorité  contre  les  membres 

8007      En  faisant  tex  ordenances 

Qui  leur  soient  aggrevances. 


62  GUILLAUME  DE  D1GULLEVILLE. 

Les  cuisses,  faites  pour  supporter  le  corps,  ce  sont  les  juges, 
petits  et  grands,  prévôts,  baillis,  et  tous  les  justiciers  du  pays.  Le 
royaume,  pour  sa  force,  doit  être  gouverné  selon  le  droit  : 


)oo  5      Sus  jugement  et  justice 

Est  l'honneur  du  règne  assise. 


Il  appartient  aux  juges  d'y  veiller 


8067      Tout  juge  doit  en  paix  laissier 
Ou  rien  ne  trouve  a  caiengier... 

807  1      Mes  contre  gent  trop  orguilleus, 
Fiers,  melleïs  et  rioteus, 
Malfaiteurs ,  larrons  et  murtriers, 
Bons  juges  drecier  comme  fiers 
Se  doivent .  .  . 


Et  ils  ne  doivent  pas  plus  épargner  ceux  qui  sont  au-dessus  d'eux  que 
les  autres.  Car 


8089  Meschief  serait  et  grant  dolours 
Que  leups  mengassent  les  brebis 
Et  n'en  seraient  point  punis. 


Les  jambes  représentent  les  gens  d'armes,  la  «  bonne  chevalerie  »  et 
la  «  fort  bachelerie  » ,  qui  n'entretiennent  leurs  armes  que  pour  le  jour 
du  besoin.  Il  faut  les  prendre  dans  le  royaume  même  :  des  béquilles 
sont  inutiles  quand  on  a  de  bonnes  jambes.  Les  «  natureux  »  valent 
mieux  que  ceux  qu'on  appelle  d'«  estranges  contrées  » ,  lesquels 


8196      A  ce  seulement  sont  venu 

Que  il  voisent  par  tout  fourrer  [piller] 

V.\    les  biens  de.spcmhv  et  gaster  .  .  . 

Et  sont  aussi  a  ce  venu 
8200     Que  pour  eux  soit  tout  despendu 

Quanquc  puet  le  dit  roy  avoir. 


SES  ECRITS.  63 

Enfin,  les  pieds,  fails  de  terre  et  de  fer,  sont  les  gens  de  travail, 

8225      Et  sont  souvent  les  vilz  mestiers  8 2 3 5      Miex  se  aid'on  d'un  charretier, 

Ceulx  dont  il  est  plus  grans  De  un  couvreur,  de  un  potier, 

[mestiers.  .  .  Qu'on  ne  feroit  d'un  orgueneur, 

8233      Plus  nécessaire  est  un  foueur  D'un  paintrë  ou  d'un  ymageur. 
Que  un  orfèvre  ne  changeur; 

Ce  sont  dune  part  ceux  qui  travaillent  la  terre,  les 

laboureurs, 
8270      Foueurs  et  areurs  et  semeurs, 
Courtilliers,  tuilliers  et  potiers. 

et  d'autre  part  ceux  qui  travaillent  le  métal, 

com  sont  forgours, 
8293      Com  sont  lormiers  et  serreuriers , 
Haubergiers  et  armeûriers. 

Mais  il  faut  aussi  compter  les  gens  de  pied,  qui  portent  les  armes, 
qui,  au  combat,  «font  le  pont  »  aux  chevaliers  pour  joindre  l'ennemi 
et  qui  sont  placés  les  premiers  sur  la  ligne  pour  leur  ouvrir  le 
passage (1)  (V.  7  2o5-8344)- 

Reste  la  statue  équestre  représentant  un  chevalier.  On  avait  déjà  lu 
dans  le  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine  (v.  9309-9356),  après  un  rappel, 
d'après  le  pseudo-Esdras  (111,  2),  de  la  domination  exercée  par 
Apemen,  fille  de  Belsechis,  sur  l'esprit  d'un  roi  de  Perse,  l'histoire 
d'une  aventurière,  nommée  Avarice,  qui  avait  fait  chasser  de  la  couche 
d'un  roi  son  épouse  Libéralité.  C'est  la  même  histoire  qui  revient  ici, 
mais  largement  développée.  Un  chevalier,  venu  à  la  cour  d'un  certain 
roi  Poeticus,  roi  de  haut  renom,  pour  acquérir  de  la  gloire  en  le 
servant,  apprend  que  la  grande  réputation  de  ce  prince  est  tombée. 
Une  intruse,  nommée  Avarice,  a  fait  chasser  Libéralité  de  ses  côtés. 


(1)  L'auteur  remarque,  en  finissant  cette  plusieurs  membres.  Il  s'arrête  donc,  car  «  sens 
description  de  la  stalue,  cjue  Daniel  n'en  disait  te\le  ne  faut  pas  gloser».  Scrupule  louable, 
point  tant  et  ne  parlait  point,  comme  lui,  de         un  peu  tardif. 


64  GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 

Il  a  maintenant  abandonné  son  gouvernement  à  de  mauvais  hommes 
leur  donnant 

8468      Octroi  que,  quanques  ordené 
Sera  par  eulx,  il  soit  tenu 
Et  gardé  de  gros  et  menu. 

Il  ne  se  doute  pas  (s'il  le  savait,  il  ne  le  souffrirait  point)  que  cela 
tourne  à  son  déshonneur  :  car  les  «  ordonnances  »  de  ces  gens 

8/178      Sont  faites  aux  grans  grevances 
Du  peuple  et  grans  oppressions. 

Pharaon,  Salomon  ne  faisaient  peser  leur  poing  que  sur  des  peuples 
étrangers,  mais  ceux  qui  gouvernent  au  nom  de  ce  roi  oppriment  ses 
sujets;  et  quant  à  eux,  toutes  leurs  mesures  tournent  à  leur  profit, 
mieux  vêtus,  mieux  parés  que  le  roi,  et  vivant  en  des  maisons  dorées. 
Le  chevalier  va  trouver  le  roi  :  «  Je  vois,  lui  dit-il,  que 

très  bien  estes  gouverné 
En  justice  et  en  jugement, 
En  assises  et  parlement, 
Par  tous  vos  prevos  et  baillis 
Et  les  justiciers  du  pays ...» 

Mais  quelque  chose  cloche  :  il  faut  rappeler  Libéralité.  A  quoi  le  roi 
réplique  qu'il  le  voudrait  bien,  n'était  son  «conseil»,  contre  lequel  il 
ne  peut  aller.  Le  chevalier,  appelant  ce  conseil  de  trahison,  s'ollre  à 
faire  la  preuve  les  armes  à  la  main.  Le  voilà  dans  les  lices,  devant  les 
tribunes,  lançant  son  défi.  Nul  n'ose  le  relever.  Libéralité  reprend  sa 
place  auprès  du  roi,  qui,  en  souvenir  de  cet  événement,  a  fait  élever 
la  statue  du  chevalier'".  (V.  831 5-8 708). 

'''  Cette  histoire  ilu  roi  est  celle  d'une  sorte  la  cupidité.  El  quant  à  l'à-propos,  on  voit  qu'il 

d'Arthur,  mécréant,  puis  rendu  à  ses  véritables  en   a    avant   tout   aux  mauvais  conseillers  du 

sentiments.  Guillaume, en  prônant  la  libéralité  roi  :  il   sise  certainement  le  cas  du  roi  Jean  II 

chez  les  princes,  comme  tant  de  poètes  intéres-  el  de  son  fils  Charles,  dont  les  ministres  étaient 

pourtant  pas  la  même  intention  (|u'eu\  :  alors  en  pleine  impopularité.  A  ce  dernier  sujet, 

son  îdéeesl  de  dénoncer  non  pas  l'avarice,  mais  voir  ce  qui  sera  dit  p.  1  i'5-i  i'i. 


SES  ECRITS.  05 


Or,  tandis  que  le  Pèlerin  poursuivait  sou  exploration,  le  temps 
avait  passé  et  les  tourments  dont  il  avait  souffert  avaient  peu  à  peu 
cessé.  Le  moment  était  venu  pour  lui  d'entrer  au  paradis. 

Son  âme,  toujours  guidée  par  son  Ange  gardien ,  s'élève  maintenant 
vers  le  ciel,  où  Miséricorde,  Justice,  Raison  et  Vérité,  siégeant  au 
tribunal  de  saint  Michel,  sont  d'accord  pour  l'admettre.  Son  ascension 
se  fait  au  milieu  d'un  chœur  d'alouettes,  qui  chantent  les  louanges  de 
Jésus (1);  et,  en  cours  de  route,  elle  entend  l'harmonieuse  mélodie  des 
sept  sphères,  roulant  les  unes  sur  les  autres,  engrenant  les  épicycles 
planétaires  et  environnées  du  firmament,  où  les  étoiles  sont  fichées 
comme  des  clous (2).  Plus  haut  encore  s'ouvre  le  ciel  cristallin,  dont  la 
vue  lui  avait  été  cachée  autrefois  par  la  courtine  noire  tendue  au  fond 
du  tribunal  de  saint  Michel(3).  (V.  8709-9034). 

Pénétrant  dans  ce  ciel  cristallin,  le  Pèlerin  est  inondé  d'une 
éblouissante  clarté  :  c'est  là  que  sont  les  «  maintes  mansions  »  dont 
parle  Christ (4).  De  doux  concerts  musicaux  s'y  font  entendre  pour  la 
glorification  de  Dieu.  (V.  9035-91 34)- 

De  la  bouche  de  son  Ange  gardien,  il  apprend  que  le  «troisième 
ciel»,  révélé  à  saint  Paul(5),  était  encore  au  delà  du  ciel  cristallin. 
(V.  9135-9*15).  < 

Il  apprend  aussi  ce  qu'il  faut  entendre  par  «  siècle  » ,  ce  mot  souvent 
pris  en  l'acception  de  «monde»,  et  dont  les  computistes,  de  leur 
côté,  disent  qu'il  désigne  une  révolution  de  cent  années.  (V.  9216- 

9364). 

Puis,  au  sujet  des  diverses  «mansions»  ou  «siècles»,  il  apprend 
qu'on  en  distingue  d'abord  sept  sortes.  En  un  premier  groupe,  les 
habitants  portent  des  auréoles  ou  couronnes  :  ce  sont  les  docteurs  de 
la  foi,  comme  saint  Paul,  couronnés  de  soucis,  parce  qu'ils  ont  vaincu 

(1)  L'étymologie  du  nom  de  l'alouette,  qu'il  concorde  avec  la  figure  qui,  dans  le  ms.  delà 
rattache  à  a  louer»,  n'est  pas  de  son  invention.  Bibliothèque  nationale  fr.  2173,  f°  b"]  (repro- 

(2)  Comparaison  ordinaire  :  Voir  Barthélémy  duite  par  Ch.-V.  Langlois,  La  vie  en  France  au 
l'Anglais,  De  proprietatibus  rerum,  1.  VIII,  moyen  âije ,  t.  III,  1927,  p.  196,  pi.  VIII), 
c.  23.  accompagne  et  illustre  le  texte  de  {'Image  du 

(3)  Cf.  plus  haut,  v.  3i)2-3o6.  —  Cette  divi-  monde. 

sion   en  sept  ciels,  dominés  par  un  ciel  cris-  (4>  Jean,  XXV,  2. 

tallin,   puis    (voir    ci-après)    par    un   ciel  d'or  (5)   Il  Cor.,  XII,  2.  Cf.  Visio  sancti  Pauli. 


66  GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 

le  diable;  —  les  martyrs,  comme  saint  Etieune,  couronnés  de  roses 
rouges,  parce  qu'ils  ont  vaincu  le  monde;  —  les  vierges,  couronnées 
de  « primeroles »  et  de  lis,  parce  quelles  ont  vaincu  la  chair.  Le 
groupe  des  quatre  autres  siècles  comprend  :  le  siècle  étoile  d'escar- 
boucles,  où  sont  les  apôtres  et  les  évangélistes,  avec  saint  Pierre;  — 
le  siècle  étoile  de  saphirs,  où  sont  les  séraphins,  les  chérubins  et  les 
autres  esprits  angéliques,  au  total  neuf  ordres,  divisés  par  hiérarchies 
de  trois,  «si  coin  monstre  saint  Denis»,  et  comprenant  chacun  au 
moins  6666  légions,  chacune  d'au  moins  6666  esprits'1';  —  le  siècle 
étoile  d'émeraudes,  où  sont  les  prophètes,  avec  saint  Jean-Baptiste 
leur  chef,  qui  visite  aussi  parfois  les  martyrs  et  les  vierges;  —  le 
siècle  des  chrysolithes,  où  sont  les  ermites  et  tous  les  saints  religieux, 
Grégoire,  Augustin,  Benoit (2).  (V.  9366-9572). 

Enfin  un  neuvième  et  dernier  ciel  domine  tous  les  autres,  lormant 
la  huitième  des  mansions  célestes'3  :  c'est  le  ciel  d'or,  où  réside  Dieu, 
assis  sur  un  siège  resplendissant,  couronné  de  pierres  merveilleuses 
et  d'étoiles,  ayant  auprès  de  lui  la  Reine  qui  prie  pour  les  pécheurs. 
(V.  9672-9629).  _ 

11  s'agit  maintenant  de  savoir  ce  que  sont  les  lêtes  par  lesquelles 
s'exprime  la  joie  du  Paradis. 


(l'  L'opinion  ordinaire  est  que  le  nombre 
des  anges  est  incalculable.  Elle  se  fonde  sur  le 
texte  de  Daniel,  Vil,  10:  ■  millla  niillimn  minis- 
trabant  ei,  et  decies  millies  centena  millia  assis- 
labant  ei».  —  La  répartition  des  anges  en  neuf 
ordres,  subdivisés  chacun  en  trois  hiérarchies, 
s'appuie  fur  l'autorité  de  Denys  l'Aréopagite, 
De  la  hiérarchie  céleste,  ch.  6-9.  —  Le  nombre 
de  6666,  donné  ici  comme  celui  des  légions 
angéliques  c  t  comme  celui  des  anges  à  l'inté- 
rieur de  chaque  légion,  correspond  à  l'effectif 
delà  Légion  Thébaine,  tel  qu'il  était  tradition- 
nellement admis.  Plusieurs  auteurs  du  moyen 
■  •  11 1  déduit  qu'il  était  celui  de  la  légion 
romaine  du  type  normal.  Il  représente  un  effec- 
tif de  6.000  hommes,  augmenté  du  nombre  des 
chefs,  à  raison  d'un  chef  par  dizaine,  par  cen- 
taine et  par  millier  d'hommes. 

(,j  On  voit  que  les  sept  mansions  sont  dis- 
tinguées entre  elles  par  des  Qeurs  (jaunes, 
rouges,  blanches  et  par  dis  pierres  précieuses 
escarboucles,  saphirs,  émeraudes,  chrysolithes). 
Grégoire  le  Grand   [Moralia,  XXII,  a3,  dans 


Migne,  Pair,  lai.,  t.  LXXVI,  c.  665)  et 
d'autres  après  lui  établissent  bien  une  corres- 
pondance entre  chacun  des  ordres  angéliques 
et  chacune  des  neuf  pierres  énumérées  par 
Ezéchiel  (XXVIII,  l3).  Mais  la  façon  dont  Guil- 
laume a  caractérisé,  par  un  moyen  analogue, 
les  sept  régions  du  ciel  cristallin  semble  lui 
être  personnelle. 

Guillaume,  aux  vers  o,563-73,  dit  qu'il  y  a 
«trois  dons  dont  est  douée  lame  beneûree»,  et 
qui  sont  :  connaître  Dieu,  l'aimer,  et  le  pos- 
séder. Quant  au  corps  il  a  quatre  «  douaires  », 
qui  sont  :  la  subtilité,  la  clarté.  L'impassibilité 
et  1  agilité.  A  l'ordre  près,  ce  sont  les  données 
même  (et  jusqu'aux  termes)  delà  Lumière  as 
lais  de  Pierre  de  Peckham  (\oir  Langlois,  oovr. 
<ilé,  p.  1 17-8). 

(3>  Le  texte  parle  de  huit  «siècles».  Il  faut 
entendre,  connue  nous  l'avons  fait,  qu'il  s'agit 
de  sept  siècles,  composant  le  huitième  ciel  ou 
ciel  cristallin,  puis  d'une  huitième  «mansion», 
constituée  par  le  neuvième  ciel,  ou  ciel  d'or,  ou 
«empilée  t. 


SES  ECRITS.  67 

Or  le  Pèlerin  aperçoit  un  cercle  merveilleux,  un  déférent,  porté 
par  le  cercle  qui  marque  la  limite  du  ciel  cristallin  et  du  ciel  d'or. 
Ce  cercle,  image  du  zodiaque,  est  divisé  en  douze  arcs  de  cercle, 
séparés  les  uns  des  autres  par  un  soleil;  et  chacun  des  arcs  est  lui- 
même  divisé  en  trente  parties  par  trente  étoiles.  Le  cercle  accomplit 
un  tour  complet  en  l'espace  d'une  année;  et  chaque  jour  l'étoile 
amenée  au  sommet  manifeste  une  clarté  spéciale,  annonçant  ainsi 
une  fête.  C'est  le  calendrier  céleste.  Justement  l'on  est  au  jour  consa- 
cré à  trois  nobles  martyrs,  vêtus  de  pourpre  et  d'or,  parmi  lesquels  se 
trouve  saint  Denis (L)  :  les  esprits  se  pressent  pour  le  célébrer,  aussi 
nombreux  que  «  mauvis  ou  estourniaus  ».  Mais  certaines  fêtes  ont 
encore  plus  d'éclat,  comme  la  Saint-Michel  et  la  Toussaint;  surtoul 
la  Toussaint,  car 


La  sont  les  grans  chanteries  9825      Dedens  s'en  vont  festoier  tuit 
Et  doutceurs  de  sonneries.  Pour  queillir  y  et  fleurs  et  fruit , 

Lors  sont  les  biaux  jardins  du  Puis  revont  es  praeries 

[roy  Gaiement  vers  et  flories .  .  . 

A  tous  ouvers  par  son  octroi. 


Aux  fêtes  des  saints  s'ajoutent  les  fêtes  de  la  Vierge.  Il  y  en  a  cinq. 
La  première  est  celle  de  l'Immaculée  Conception,  imaginée  d'abord 
par  les  Anges,  comme  préparation  à  une  autre  fête,  celle  de  la  Nativité. 
Réunis  en  assemblée,  les  Anges  décidèrent  anciennement,  pour  célé- 
brer la  Nativité,  d'aller  apprendre  aux  écoles  de  musique  :  mais  il  ne 
suffit  pas  de  chanter  :  il  faut  aussi  jouer  des  instruments,  et  les 
Anges  n'en  avaient  point.  C'est  pourquoi  ils  descendirent  aux  enfers 
et,  y  annonçant  aux  âmes  en  peine  la  prochaine  venue  au  monde  de 
celle  qui  serait  leur  secours  auprès  de  Dieu,  ils  éveillèrent  une  telle 
joie  que  David  s'empressa  de  leur  enseigner  la  manière  de  fabriquer 
des  instruments.  Forts  de  ce  secret,  ils  l'améliorèrent  si  bien  parla 
suite  dans  la  fabrication  d'instruments  nouveaux,  qu'ils  en  auraient 


(l)   Le  poète   ne  nomme  pas  les   deux   autres  :    ce   sont   évidemment  saint  Eleuthère  et    saint 
Rustique. 


68  GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 

laissé  Jubal  stupéfait  et  qu'ils  en  auraient  rempli  Orphée  de  confusion. 
Puis  ils  s'essayèrent  à  en  jouer,  laisant 

tex  renvoisemens 
99/16      De  sons,  chans  et  mélodies 
Et  de  doulces  armonies, 
Que  tout  le  ciel  s'en  esbahi .  .  . 

Telle  fut  l'origine  de  cette  fête  de  l'Immaculée  Conception,  célébrée 
depuis  en  certaines  églises,  mais  non  point  dans  toutes  :  car  elle 
passe  aux  yeux,  de  plusieurs  pour  n'être  que  r«aprestement»  et 
l'«  essaiement »  de  la  fête  de  la  Nativité.  (V.  9839-9972). 

La  fête  de  la  Nativité  est  également  marquée  par  de  grands 
concerts  de  chants  et  d'instruments  :  les  Anges  rengainent  alors  les 
épées  dont  ils  avaient  combattu  jusque  là  les  pécheurs,  et  se  mettent 
tous  à  la  musique.  (V.  9978-10026). 

Mais  la  plus  grande  fête  est  l'Annonciation,  «jours  de  mariage  de 
Dieu  et  de  l'humain  lignage»,  où  sur  terre  sont  «criées»  les  joutes  à 
cheval  des  sept  Vertus  morales  contre  les  sept  Péchés  capitaux. 
(V.  10027-102). 

Puis  vient  la  fête  de  la  Purification,  à  laquelle  sont  associés  sain! 
Siméon  et  sainte  Anne,  qui  font 

10128  Leurs  offrandes  a  la  Dame 
D'une  torche  enluminée 
De  cler  feu  et  aluinee , 

tandis  que  les  Séraphins  forment  une  procession,  où  chacun  d'eux 
porte  «un  grandbrandon  d'une  lumière  flamboiant  »(1).  (V.  ioio3-52). 

Enfin  la  fête  de  l'Assomption.  (V.  101 53-62). 

L'intention  du  poète  était  ensuite  de  parler  des  lètes  du  «  Roi  »,  des 
fêtes  de  Dieu.  Mais,  à  partir  de  ce  moment-là,  sa  façon  de  concevoir  et 
de  présenter  les  choses  est  devenue  tellement  confuse,  qu'une  analyse 
de  son  texte  selon  l'ordre  qu'il  a  lui-même  suivi  devient  une  tâche  à 
peu  près  impossible  :  il  faut  renoncer  à  rendre  clair  un  résumé  là  où 

(1)   Allusion   aux  rites  des  cierges  allumés  et  consacrés  le  jour  du  la  Chandeleur, 


SES  ECRITS.  69 

l'obscur  enchevêtrement  de  l'original  interdit  l'espoir  d'une  simplifi- 
cation conciliable  avec  la  fidélité (1).  Toutefois,  à  défaut  d'un  abrégé 
qui  suive  la  ligne  de  la  présentation,  on  peut  du  moins  décomposer 
le  mécanisme  poétique  imaginé  par  l'auteur  et  en  déterminer  les 
éléments  constitutifs. 

L'idée  de  Guillaume  a  été  double  :  il  a  voulu,  d'une  part,  rappeler 
quelques-uns  des  épisodes  de  l'histoire  du  Christ  commémorés  par 
l'Eglise;  il  a  voulu,  d'autre  part,  établir  un  rapport  entre  ces  divers 
épisodes  et  les  divisions  du  zodiaque  ou  calendrier  céleste. 

C'est  cette  dernière  idée  —  l'idée  d'un  calendrier  céleste  —  qui  a 
déterminé  son  plan;  et  il  a  pris  successivement  chacun  des  douze 
signes  du  zodiaque  pour  y  rattacher  un  épisode  de  la  vie  du  Christ. 
Mais  ce  procédé,  emrjloyé  comme  il  l'a  été,  n'a  lait  qu'engendrer  le 
désordre.  Car,  au  lieu  de  prendre  les  signes  du  zodiaque  les  uns  après 
les  autres  dans  l'ordre  où  ils  se  succèdent  sur  l'écliptique,  l'auteur 
les  a  pris  dans  un  ordre  commandé  par  celui  où  se  succèdent  chro- 
nologiquement les  divers  épisodes  de  l'histoire  du  Christ.  11  n'a  donc 
pas  suivi  l'ordre  normal  :  Bélier,  Taureau,  Gémeaux,  Cancer,  Lion, 
Vierge,  Balance,  Scorpion,  Sagittaire,  Capricorne,  Verseau,  Pois- 
sons; mais  bien  l'ordre  suivant  :  Taureau,  Bélier,  Scorpion,  Capri- 
corne, Balance,  Sagittaire,  Lion,  Vierae,  Gémeaux,  Verseau,  Cancer, 
Poissons.  C'est  qu'en  effet,  il  a  vite  perdu  de  vue  (c'est  une  nouvelle 
cause  d'obscurité)  son  idée  initiale  de  représenter  les  fêtes  célestes 
comme  amenées  par  le  calendrier  zodiacal,  pour  entreprendre  une 
interprétation  allégorique  de  chacun  des  divers  signes  du  zodiaque, 
dont  il  a  expliqué  la  bénignité  ou  la  malignité  par  ses  relations  avec 
tel  ou  tel  épisode  de  l'histoire  du  Christ.  Or  il  n'a  pas  conçu  ces 
relations  comme  étant  d'ordre  chronologique  :  c'est-à-dire  qu'il  n'a 
pas  tenu  compte,  pour  les  établir,  de  ce  que  tel  événement  considéré 
s'était  produit  en  tel  mois  de  l'année,  sous  tel  signe  du  zodiaque;  et, 
par  exemple,  c'est  à  propos  du  Taureau  (correspondant  au  mois  de 
mai(2))  qu'il  parle  de  la  Fuite  en  Egypte,  pourtant  commémorée  le 


(1)  C'est  pourquoi  personne,  parmi  ceut  i|ui  correspondance  des  signes  du  zodiaque  et   des 
ont  analysé  son  œuvre,   n'a    réussi   à  le   faire  mois  de  l'année  était   la  même  que   pour  les 

onvenablement    pour    cette   partie  du  Pèleri-  anciens.  Actuellement,  le  signe  du  Taureau  cor- 

natje  de  l'Ame.  respond  au  mois  d'avril,  et  le  même  décalage 

(2)  «Mai»,  en  posant  que,  de  son  temps,  la  s'est  produit  pour  les  autres  signes  et  mois. 

HIST.   LI1TÉR.    XXXIV  6 


70  GUILLAUME  DE  DIGULLEV1LLE. 

28  décembre,  jour  des  Innocents;  et  de  même  pour  les  autres  cas. 
Les  concordances  qu'il  a  établies  sont  uniquement  londées  sur  la 
signification  attribuée  par  lui  à  chacun  des  signes  du  zodiaque  :  le 
Scorpion,  par  exemple,  symbolisant  la  douceur  hypocrite  d'un 
ennemi  qui  frappe  par  derrière  (à  quoi  correspondent,  pour  l'auteur, 
les  trahisons  dont  le  Christ  fut  victime);  le  Sagittaire  rappelant,  par 
sa  flèche,  la  lance  de  Longin;  le  Cancer,  à  marche  rétrograde,  évo- 
quant les  trois  «  reculements  »  du  Christ,  qui  est  descendu  aux  Eniers 
et  en  est  remonté,  qui  est  mort  et  a  ressuscité,  et  qui  de  la  terre  est 
revenu  au  ciel.  Et  de  même  des  autres  signes'1'. 

Quant  aux  faits  de  l'histoire  religieuse  ou  du  culte  qu'il  a  retenus 
pour  en  laire  la  matière  de  son  exposé  (eu  oubliant  que  certains  de 
ces  faits  ne  sont  pas  une  occasion  de  fêle  et  n'étaient  donc  pas  de  son 
propos),  il  les  a,  au  nombre  total  de  douze,  distribués  en  deux  séries. 
La  première  série,  au  nombre  de  sept,  comprend  les  épisodes  de  la 
vie  du  Christ  auxquels  s'attache  une  idée  de  tristesse.  A  ce  moment-là, 
dit-il,  il  n'est  pas  de  mise  de  «festoier»,  les  «vielles  doivent  être 
mises  sous  le  banc»,  et  tout  le  monde  doit  faire  oraison  :  il  s'agit  de 
la  Fuite  en  Egypte  (correspondant  au  Taureau,  v.  10191-200);  de  la 
Tentation  (correspondant  au  Béiier,  v.  10201-10);  delà  conspiration 
de  Caïphe  et  de  la  trahison  de  Judas  (correspondant  au  Scorpion, 
v.  102  1 1-2 4);  du  jugement  de  Pilate  (correspondant  au  Capricorne, 
v.  io2  25-4o);  de  la  Crucifixion  et  de  la  Mort  (correspondant  à  la  Ba- 
lance et  au  Sagittaire,  v.  i02/ii-6o);  de  la  Descente  aux  Enfers 
(correspondant  au  Lion,  v.  10261-86).  Puis  vient  une  série  de  cinq 
(êtes,  toutes  célébrées  dans  l'allégresse  :  l'Annonciation  et  l'incarna- 
tion (correspondant  à  la  Vierge  et  aux  Gémeaux,  v.  10827-/10);  l'Epi- 
phanie et  le  baptême  (correspondant  au  Verseau,  v.  io34i"74);  les 
fêtes  du  temps  de  Pâques,  Adoration  de  la  Croix,  Résurrection  et 
Ascension  (correspondant  au  Cancer,  v.  10875-695);  enfin  la  fête  de 
la  Trinité  (correspondant  aux  Poissons,  v.  10696-981). 

Des  fêtes  ainsi  énumérées  le  poète  en  a  décrit  deux  particuliè- 
rement :  la  fête  de  Pâques  et  celle  de  la  Trinité. 

"   El  a  ainsi  proposé  pour  les  signes  du  ko-  ce  dernier   point,   les   notes   de   Bridferth    au 

iliaque  une  ■  naoralisation  1  qui  se  substituait  à  De  natura  reram  de  Bède  (Migne,  Patr.  lat., 

ta  tradition  mythologique  de  l'antiquité,  bien  t.  XC,  c.  a3a),  où  l'héritage  païen  est  encore 

connue  du  moyen  âge.  Voir,  par  exemple,  sur  accepté  sans  discussion. 


SES  ÉCRITS.  7 1 

La  première  se  célèbre  dans  le  ciel  d'or  avec  un  grand  éclat.  Au 
milieu  des  musiques  et  des  chants,  qui  sont  l'élément  essentiel  de 
toutes  les  joies  célestes  déjà  dépeintes  par  le  poète  et  dont  il  a 
exprimé  la  suavité  d'une  plume  variée,  mais  plus  agile  que  vigou- 
reuse, les  habitants  de  cette  région,  qui  est  l'empirée  et  la  cour  même 
de  Dieu,  se  montrent 


tous  vestus  et  parés 
1  o/|o3   De  robes  dont  fait  livrée 

Li  Roys  a  celle  journée. 
io4o5   Sur  les  testes  chappeaus  d'or  ont, 

Et  d'unes  çaintures  çains  sont 

Qui  a  or  toutes  litees 

Sont  et  de  saphirs  clouées. 


Ce  jour  est  pour  eux  l'occasion  d'un  graud  repas  myslique  : 


io/j2  5   Devant  le  Roy  table  mise  Sus  celle  table  a  vin  et  pain 

Trouvent  adonc  et  assise,  io43o  Que  li  Roys  mesrae  de  sa  main 

Que  pluseurs  anges  tous  rians  A  cbascun  donne  des  passans 

Soustiennent  et  forment  Et  dit  a  tous  :  «  Ce  est  mes  sans 

[chantans.  Et  ma  char  ». 


Dans  le  ciel  cristallin,  séjour  des  hommes  admis  au  paradis,  la 
cérémonie  est  un  peu  différente  :  on  y  voit  un  Arbre  de  la  Croix, 
greffé  de  l'ente  de  la  Rédemption,  et  qui  porte,  sur  cette  ente, 
un  feuillage  épais  et  des  fruits.  Sous  son  ombre  sont  abrités  Adam  et 
tout  l'humain  lignage,  qui  reçoivent  de  saint  Pierre  la  sainte  nour- 
riture du  nouveau  paradis,  le  fruit  de  vie. 

La  fête  de  la  Trinité,  venant  la  dernière,  fournissait  difficilement 
matière  à  une  description  qui  ne  répétât  point  les  précédentes  et  qui 
aurait  peut-être  fini  par  sembler  aussi  monotone  que  le  paradis  lui- 
même.  Mais  Guillaume  a  profité  de  l'occasion  pour  insérer,  sur  un 
sujet  bien  rebattu,  c'est-à-dire  sur  le  mystère  de  la  triple  et  indivi- 
sible Trinité,  une  série  de  slrophes  de  douze  vers  octosyllabiques , 
rimant  selon  le  schéma  aabaabbbabba.  Les  lettres  initiales  de  chacune 


72 


GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 


des  strophes  forment,  mises  bout  à  bout,  le  nom  de  «Guillermus  de 
de  Deguilevilla  » (1). 

Cette  sorte  de  signature  marque  la  fin  de  la  vision  :  le  poète  s'é- 
veille ;  le  songe  qu'il  a  eu  s'évanouit  ;  il  ne  lui  reste  plus  qu'à  souhai- 
ter que  Dieu  lui  accorde  de  revoir  le  paradis,  et  il  ajoute  : 


10016   Aussi  face  il  a  tous  ceux 

Qui  mon  songe  aventureux 
Benignement  exposeront 
Et  doucement  corrigeront, 

10020  Se  rien  y  a  a  corrigier, 

A  amander  ou  retraictier. 
Rien  n'y  approuve  ne  afferme 


S'en  la  foi  n'est  fondé  ferme , 
On  qui  fondé  y  puist  estre 
Par  adrecement  de  maistre. 
Se  trouvé  y  est  mençonge, 
Réputé  doit  estre  a  songe; 
Ainsi  a  ceux  qui  le  lirront 
Le  pri  et  a  ceux  qui  l'orront. 


4.  PoÈMKS  LATINS. 

Le  texte  du  Pèlerinage  de  l'Ame  s'arrête,  en  beaucoup  de  manuscrits, 
avec  le  vers  11029;  et  les  explicit  que  portent  ces  exemplaires 
prouvent  que  les  copistes  considéraient  que  c'était  bien  là,  réel- 
lement, la  fin  du  poème. 

Mais  d'autres  manuscrits  donnent  en  outre,  comme  faisant  partie 
de  ce  poème,  une  série  de  onze  strophes,  composées  chacune  de 
douze  vers  octosyllabiques  qui  riment  selon  le  schéma  aabaabaabaab. 
L'auteur  y  exprime  l'idée  qu'il  faut  dès  ce  bas  monde  s'occuper  de 
faire  son  salut  et  il  explique,  que  voulant  travailler  au  sien,  il  s'est 
proposé  de  composer  en  langue  latine,  pour  mieux  le  mériter,  une  série 
de  nouveaux  poèmes.  Et  de  ces  poèmes,  au  nombre  de  onze,  voici, 
selon  ses  propres  termes,  quels  seront  les  sujets  : 

str.  5.  Si  me  faut  oraisons  dire 

Et  deprier  le  haut  Sire 


"'  A  vrai  dire,  le  texte  de  1  édition  imprimée 
ne  fournit  pas  exactement  ce  nom.  Il  faut  sup- 
poser ou  bien  que  celte  partie  du  poème  n'a 
pas  été  mise  au  point  par  l'auteur  (ce  qui  est 
peu  vraisemblable),  ou  bien  que  le  texte  impri- 
mé doit  être  corrigé.  Les  corrections  néces 
sairei  sont  autorisées  par  un  groupe  très  nom- 


breux de  manuscrits.  Il  faut,  pour  retrouver 
les  termes  de  la  rédaction  authentique  :  sup- 
primer les  vers  \o8\--tj-j,  qui  sont  une  inter- 
polation: au  vers  îogit),  substituer  la  leçon 
Dont  i  la  leçon  \limt;  après  le  vers  10981, 
ajouter  les  0  strophes  qui,  dans  l'édition,  ont 
été  imprimées  en  appendice,  p.  376-378. 


SES  ECRITS.  73 

i  1080   Tant  com  j'ai  temps  de  ce  faire 

La  Dame  aussi  de  l'empire, 

Et  louanges  deulx  escrire 

Telles  que  leur  puissent  plaire. 

Primes  je  métrai  en  l'aire 
1  io85   Le  Psautier,  pour  hors  en  traire 

Aucuns  biens  grans  et  eslire. 

Puis  voudrai  a  l'exemplaire 

De  alpha  et  0  pourtraire 

Trois  en  un  mètre  et  confire. 

str.  6.  Puis  de  trois  nobles  chevaliers 

Que  sur  le  cercle  vi  premiers'" 
Bien  voudrai  faire  mention. 
De  alpha  et  o  personiers 
Je  les  ferai ,  car  très  bien  chiers 
1  1098   Les  ai  pour  celle  vision. 
Par  eux  me  vint  occasion 
De  savoir  l'ordinacion 
Du  dit  cercle  qui  est  rentiers, 
De  (aire  demonstracion 
11100   Des  festes  et  ostension 

Tout  aussi  com  li  kalendiers. 

str.  7.  Puis  dirai  des  chançonnetes 

De  très  fines  amouretes 
En  Cantiques  contenues. 
1  1  1  o5   Après  donrai  çainturetes 
Et  petites  couronnetes 
Aus  deus  amans  bien  congrues. 
Puis  manderai  par  les  rues 
Que  liquides,  voieus,  mues 
i  1  1  1  o   Viengnent  a  moi  toutes  letres, 
Pour  porter  au  Roi  deûes 
Honneurs  et  qui  sont  sceûes 
A  la  Royne  estre  debtes. 

sir.  8.  Et  si  ne  me  tendrai  mie 

1  1  1  1  5   Qu'encor  du  salut  de  vie 
Au  los  d'icelle  rovne 


01   Sur  le  cercle  du  zodiaque.  Allusion  aux  vers  9667-72  et  9765-76  du  Pèlerinage  de  l'Ame. 


74  GUILLAUME  DE  DIGULLE VILLE. 

Aucune  chose  ne  die 
Par  doubie  maçonnerie 
Résolue  et  entérine. 

i  i  i  -ao   Et  aussi,  avant  que  fine 

Mon  emprise  et  atermine, 
Au  prevost  ou  moult  me  fie 
Prierai  que  il  s'encline 
Vers  moi  et  me  soit  bénigne 

11128   Contre  m'averse  partie. 


sir.  9.  Celui  aussi,  qui  me  mainne 

Et  qui  pour  moi  garder  painne 
Met  grant  si  com  je  l'ai  veù, 
De  science  très  certainne 

1  1  1  3o    Et  par  bonneur  très  souvrainne 
De  moi  doit  estre  receù. 
Bien  sai  que  vers  li  mon  deù 
N'ai  mie  fait  n'a  son  pieu. 
Dont  ma  cause  n'est  pas  sainne, 

1  1  1  35   Pour  quoi  paier  li  doi  treii 
De  oroison  a  mon  peu 
De  grant  devocion  plaine. 


sir.    10.  A  saint  Benoit  aussi  irai 

Et  humblement  le  requerrai 
111/10   Que ,  quant  sera  mon  jugement , 
Piteusement  ce  que  lait  ai, 
Dont   paoureusement   m'csmai, 
Déporte  et  favorablement. 
Si  requerrai  finablement 
1  1  1/1 5    L'apostre  Andrieu  dévotement, 
Pour  ce  qu'a  son  jour  m'esveillai 
Du  songe  que  premièrement 
Ai  compté,  (jui  1res  grandement 
Sans  fin  m'a  mis  en  grant  effrai. 


sir.  1  1.  S'autre  chose  je  puis  faire, 

Bien  me  seroit  nécessaire 
Pour  gecter  en  la  balance, 
Pour  moi  d'Oiseuse  retraire 
Et  aucunemenl  atraire 


SES  ECRITS.  75 

i  i  i  55    A  amour  de  Penitance. 

Toutevoies  pour  grevance 

Et  ennui  et   destourbance 

Qu'ai  au  romans  bien  pourtraire, 

En  lai  in  qui  niieus  m'avance 
i  î  160   Ai  mise  monordenance. 

Plaise  a  cui  elle  puct  plaire  ! 

Les  poèmes  latins  annoncés  dans  ces  vers,  nous  en  avons  le  texte, 
lequel  a  été  conservé  en  deux  manuscrits,  où  il  fait  immédiatement 
suite  aux  strophes  françaises  dont  nous  venons  de  citer  les  dernières. 
Ces  manuscrits  portent,  dans  le  fonds  français  de  la  Bibliothèque 
nationale,  les  numéros  12866  (=i)  et  1 648  (=B){1]. 

Comme  Guillaume  lui-même,  dans  les  vers  qu'on  a  lus  ci-dessus, 
a  suffisamment  défini  l'intention  et  le  sujet  de  chaque  pièce,  il  suf- 
fira de  donner  la  liste  récapitulative  que  voici,  accompagnée  de 
quelques  renseignements  complémentaires. 

I.  —  Paraphrase  du  Psautier  :  cf.  ci-dessus,  iio84-86.  Ms.  A, 
fcs  I73d-i83c;  ms.  B,  fos  86-96.  Début  :  Beatus  vir  qui  erigit. 
i5o  strophes  rythmiques  de  douze  vers  octosyllabiques,  rimant  selon 
le  schéma  aabaabbbabba  et  dont  chacune  commence  par  les  premiers 
mots  du  psaume  correspondant.  A  la  suite,  26  autres  strophes  conte- 
nant des  prières  (ms.  A,  fos  i83c-i85s;  ms.  B,  los  g6v-o,7)(2). 

II.  —  Sur  la  Trinité  :  cf.  ci-dessus,  v.  1 1087-89.  Ms.  A,  fos  i85b- 
i86d;  ms.  B,  fos  97-100.  Début  :  Si  uncjuam  reus  valait.  26  strophes. 

III.  —  En  l'honneur  de  saint  Denis,  de  saint  Eleuthère  et  de  saint 
Piustique  :  cf.  ci-dessus,  v.  11090-101.  Ms.  A,  fos  i86-i88b;ms.  B, 
f°s  98-100  (dans  B,  «  explicit  de  alpha  et  o»,  par  contresens  sur  le 
vers  français  1 1093  et  sur  la  signification  de  la  pièce).  Début  :  Tali 
modo  dispositos.  20  strophes. 

(1>  L'authenticité  de  ces  poèmes  est  garantie  «  Guillermus  de  Deguilevilla  »  et  ont  la  valeur 

par  un  passage  de  la  pièce  VI ,  qui  renvoie  au  d'une  signature. 

Pèterinacje   Je  la  Vie    humaine   comme    à    une  <J)  Tous  les  poèmes  dont  il  va  être  question 

œuvre  du  même  auteur,  et  par  les  pièces  VIII  (sauf    le    n°    IX)    sont    également    écrits    en 

et  X,  qui  donnent  l'une  et  l'autre  l'acrostiche  strophes  de  cette  structure. 


76  GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 

IV.  —  Paraphrase  du  Cantique  des  cantiques  :  cf.  ci-dessus,  v. 
11102-4.  Ms.  A,  fos  i88b-209b;  ms.  B,  fos  100-121.  32  5  strophes, 
dont  les  trois  premières  (début  :  Descendais  per  feneslrulam)  servent 
de  prologue,  la  paraphrase  commençant  avec  la  quatrième  (début  : 
Osculetiir  me  osculo),  et  chaque  strophe  commençant,  à  partir  de  là, 
comme  chacun  des  versets  du  Cantique. 

V.  —  Sur  les  noms  de  Jésus  et  de  Marie  :  cf.  ci-dessus,  v.  1 1 1  o5-7- 
Ms.  A,  f05  209b-2ioa;  ms.  B,  fos  121-122.  1 1  strophes,  tous  les  mots 
d'une  même  strophe  commençant  par  la  même  lettre,  choisie  de  telle 
façon  qu'on  ait  successivement,  d'abord  en  six  strophes,  la  série 
j  h  e  s  u  s,  puis,  eu  cinq  strophes,  la  série  m  a  r  i  a.  Début  :  Judex 
jus  tus,  imperator. 

VI.  —  Poème  abécédaire  en  l'honneur  du  Christ  et  de  la  Vierge  . 
cf.  ci-dessus,  v.  mo8-i3.  Ms.  A,  fos  2ioa-2iic;  ms.  B,  fos  121- 
i2  3v.  20  strophes,  précédées  d'un  prologue  en  prose  :  de  même,  lit- 
on  en  ce  prologue,  que  les  lettres  hébraïques  ont  été  convoquées  par 
Jérémie  pour  ses  Lamentations  et  par  Salomon  pour  son  éloge  de  la 
femme  forte,  l'auteur  a  convoqué  les  lettres  latines  pour  célébrer  la 
Vierge  et  son  Fils.  Elles  sont  venues  se  présenter,  lui  disant  : 

«  Licet  per  te  alias  vexatae  fuerimus,  tam  in  alphabeto  lie  bissas  castitatisl1',  etc., 
quam  in  alio  gallice  scripto  A  toi  du  monde  le  refui (2>,  etc.,  tamen  iterato  assumus 
ecce  libi,  secundum  ordinem  noslrum,  quod  sequitur  présentantes  : 

Ive  Jenedictissima,  Arobilitatrix  omnium 

Caritate  r/ulcissima,  Puritatem  çuaerentiura , 

Ejiciens  /astidium,  Reparatrbs  sanctissima 

Gloriosa,  /mmillima,  7'is  yolentium  .renium, 

/mperatrix  fcarissima,  Fdonee  zelantium 

Laetificatrix  mentium,  Eterna  congruissima.  » 

A  la  suite  de  cette  strophe  d'introduction,  où  Les  lettres  initiales  de 
chacun  des  mots  qui  la  composent  représentent  respectivement  cha- 

111  Nous  ne  savons  pas  où  se  trouve  cette  '    Prière  abécédaire  insérée  dans  le  Pëfen- 

pièce.  naçjc  de  la    l  te  humaine  .  v.    lo8o,3  ss 


SES  ECRITS.  77 

cune  des  lettres  ou  abréviations  de  l'alphabet,  viennent  20  autres 
strophes,  en  chacune  desquelles  tous  les  mots  commencent  par  la 
même  lettre,  choisie  de  telle  façon  que  la  série  de  ces  initiales,  consi- 
dérées clans  la  série  des  20  strophes,  reproduise  la  série  des  lettres 
de  l'alphabet  (les  abréviations  et  et  corn  étant  toutefois  exclues,  et  les 
lettres  k,  x,  y  et  z  se  trouvant,  en  raison  de  leur  rareté,  réunies  en 
une  seule  et  même  strophe).  Début  :  Agios,  apex  altorum. 

VII.  —  Deux  paraphrases  de  Y  Ave  Maria  :  cf.  ci-dessus,  v.  1 1 1 i4- 
19.  Ms.  A,  fos  21  ic-2  1  2d;  ms.  B,  fos  1  23v-i  24v-  Première  paraphrase  : 
j  4  strophes,  dont  les  mots  initiaux  mis  bout  à  bout  reproduisent  le 
texte  de  Y  Ave  Maria.  Début:  Ave,  ave  exemptata.  Deuxième  paraphrase  : 
3  strophes.  Début  :  Ave  virginum  elecla. 

VIII.  —  Prière  à  saint  Michel  :  cf.  ci-dessus,  v.  1  1  1  20-1 1 1  2.5.  Ms. 
A,  fos  2i2b-2i4d;  ms.  B,  fos  i24v-i26.  Début  :  Girans  claustrum 
monasticum.  il\  strophes,  dont  les  lettres  initiales  donnent  le  nom  de 

«  Guillermus  de  Deimilevilla  ». 

o 

IX.  —  Prière  à  l'Ange  gardien  :  cf.  ci-dessus,  v.  1 1 126-87.  Ms.  A  , 
fos  2i4b-2i5a;  ms.  B,  fos  126-127.  Début  :  O  angele  custos  meus. 
18  strophes  de  huit  vers  octosyllabiques  rimant  selon  le  schéma 
ahababab. 

X.  —  Prière  à  saint  Benoit  :  cf.  ci-dessus,  v.  1  1  1  45-49-  Ms.  A, 
fos  2i6c-2i7a;  ms.  B,  fos  i28v-i29v.  Début  :  Grecjis pastor  monachoram. 
24  strophes,  dont  les  lettres  initiales  donnent  le  nom  de  «  Guillermus 
de  Deguilevilla  ». 

XI.  —  Prière  à  saint  André  :  cf.  ci-dessus,  v.  1 1 1 45-49-  Ms.  A, 
fos  2i6c-2i7(1;  ms.  B,  fos  12  8V-12  9V.  Incipit  :  Ad  aliauem  me  vergere. 
16  strophes,  dont  les  lettres  initiales  donnent  les  mots  «Andréas 
apostolus  ». 

Une  question  est  de  savoir  si  ces  poèmes  latins  et  les  onze  strophes 
en  français  qui  les  précèdent  doivent  être  considérés  comme  appar- 
tenant au  Pèlerinage  de  l'Ame.  Les  strophes  en  langue  française,  où 


78  GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 

l'auteur  indique  son  propos  de  composer  les  poèmes  latins  qu'on  a 
vus,  ne  sauraient  constituer  un  programme  qui,  lorsqu'il  écrivait, 
eût  encore  été  à  réaliser  :  on  ne  voit  pas  comment  il  aurait  pu  d'avance 
se  tracer  un  tel  plan  avec  tant  de  précision  et  de  sûreté,  alors  qu'il 
n'existe  aucune  idée  directrice  qui  ait  pu  dicter  préalablement  la 
conception  d'ensemble  du  recueil.  Il  faut  donc  admettre  qu'au 
moment  où  Guillaume  annonçait  ses  poèmes  latins,  il  les  avait  déjà 
composés  :  en  sorte  que  ses  strophes  en  langue  française  apparaissent 
bien  moins  comme  un  élément  final  du  Pèlerinage  de  l'Ame  que  comme 
une  sorte  de  préface  à  ses  poèmes  latins. 

Mais,  si  les  strophes  de  langue  française  forment  avec  les  poèmes 
latins  un  tout  dont  on  ne  saurait  séparer  les  parties,  les  vers  par  les- 
quels elles  commencent  contiennent  des  allusions  évidentes  au  roman 
et  y  renvoient.  Il  n'est  donc  pas  impossible  que  Guillaume  ait  lui- 
même  voulu,  peut-être  après  coup,  rattacher  au  récit  de  sa  vision  la 
série  de  ses  poèmes  pieux  en  latin.  L'idée  d'accrocher  cette  queue 
inattendue  à  une  œuvre  qui  avait  déjà  reçu  sa  conclusion  naturelle 
semble  étrange  en  elle-même  et  fait  disparate,  tant  pour  le  sujet  que 
pour  la  langue.  Mais  on  a  déjà  vu  que,  peu  de  temps  auparavant, 
notre  auteur  a  non  moins  étrangement  surchargé  et  iarci  de  latin  la 
seconde  rédaction  de  son  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine.  De  plus,  un 
sommaire  en  vers  des  deux  Pèlerinages  de  la  Vie  humaine  (deuxième 
rédaction)  et  de  Y  Ame,  sommaire  certainement  rédigé  par  l'auteur 
lui-même (1),  ne  vient,  dans  le  manuscrit  A,  qui  l'a  seul  conservé  en 
entier,  qu'à  la  suite  des  poèmes  latins  (sans  d'ailleurs  iaire  mention 
de  ceux-ci).  On  voudrait  savoir  si  cette  ordonnance  est  le  fait  de 
Guillaume  ou  seulement  d'un  copiste.  Dans  le  premier  cas,  il  est 
clair  que  Guillaume  aurait  entendu  lier  ses  poèmes  latins  au  Pèleri- 
nage de  l'Ame.  En  fin  de  compte,  on  ne  voit  pas  que  la  question 
puisse  être  résolue,  et  on  le  regrette  :  si  menue  qu'elle  soit,  on  aurait 
fait,  en  l'éclaircissant,  un  pas  de  plus  dans  la  connaissance  d'un 
esprit  singulier,  dont  on  sait  déjà  combien  il  était  fumeux,  mais 
qu'on  ne  voudrait  pas  juger  avec  plus  de  sévérité  qu'il  n'est  juste. 


(l)  Il  s'iilcnlilie,  en  ciïot,  ,ivoc  le  «  pèlerin  1  ployer  ici  le  procédé  caractéristique  de  sa 
■  ■t  parle,  pour  résumer  ses  aventures,  à  la  pre-  manière,  qui  consiste  à  taire  compter  la  finale 
micro  personne.    De   plus,    il   continue   d'em-         Féminine  <lan>  la  mesure  du  vers. 


SES  ECRITS.  79 

5.  —  Le  Pèlerinage  de  Jésus-Christ. 

Le  moyen  poétique  du  songe,  employé  par  Guillaume  de  Digulle- 
ville  dans  ses  deux  grands  poèmes  antérieurs,  où  il  permettait  d'ou- 
vrir des  vues  imaginaires  sur  un  monde  fermé  à  l'expérience  des 
vivants,  lui  a  encore  servi  pour  un  troisième  roman,  où  ce  ressort  n'a 
fait  que  compliquer  Lien  inutilement  l'invention.  Sans  doute  l'auteur 
n'aurait-il  pas  eu  l'idée  d'y  recourir  s'il  ne  s'en  était  pas  déjà  fait  un 
procédé;  et  l'on  peut  trouver  le  même  caractère  artificiel  au  titre  de 
Pèlerinage  de  Jésus-Christ  qu'il  a  donné  à  ce  nouvel  ouvrage  et  qu'il  a 
voulu  justifier  par  le  commentaire  de  saint  Grégoire'1)  sur  un  texte 
de  Mathieu'2'  :  car  ce  titre  a  été  appelé  par  celui  de  ses  deux  romans 
précédents  pour  marquer  l'unité,  d'ailleurs  bien  discutable,  d'une 
sorte  de  trilogie.  Le  prologue  embarrassé  où  il  a  amorcé  sa  fiction 
contient  du  moins  un  renseignement  à  retenir  :  son  rêve,  dit-il  au 
v.  22,  eut  lieu  en  l'année  1 358,  c'est-à-dire  que  c'est  de  cette  année-là 
que  son  poème  est  daté. 

Il  se  proposait,  en  somme,  d'écrire  une  histoire  de  la  vie  de 
Jésus'3),  encadrée  entre  un  récit  des  circonstances  qui  motivèrent 
l'Incarnation  et  le  rappel  de  quelques  fêtes  consécutives  à  l'Ascension. 
Son  livre  comprend  trois  parties,  de  dimensions  très  inégales,  cor- 
respondant respectivement  aux  vers  1-990,  991-10421  et  10422- 
1  i4i6. 

Certains  éléments  du  nouveau  poème  avaient  été  déjà  utilisés  dans 
les  deux  premiers  Pèlerinages;  et,  d'autre  part,  il  en  était  qui  ne  figu- 
raient pas  dans  l'histoire  religieuse  autorisée.  Guillaume,  interrom- 
pant assez  gauchement  son  récit  après  l'un  des  épisodes  initiaux,  s'en 
est  expliqué  dans  les  termes  que  voici  : 

Or  vueil  ci  donner  un  avis 
32  0    De  maintes  choses  qu'ai  ci  mis 
Et  encore  a  mètre  i  entent 
Qui  ne  sont  mie  seulement 
En  ce  songe  contenues, 
Mez  trouvées  et  veùes 

(1)   Homelia  in  Evantj.  IX  (Migne,  Pair.  ht. ,  (3)  Voir  la  bibliographie  des  écrits  en  vers  de 

t.  LXXVI,  c.  1 106).  cette  sorte  dans  l'Histoire  littéraire  de  la  France, 

'''  XXV,  i4-  t.  XXXIII,  p.  355  ss. 


80  GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 

3  2 5    Mot  a  mot  ou  peu  autrement 

Sont  en  mon  premier  songement, 

Qui  appelle  est  Pèlerin. 

Et  ai  ce  fait  a  ceste  fin. 

Quar  trop  grant  anui  auraient 
33o     Ceulz  qui  ci  endroit  broient, 

S'estoient   renvoies   ailleurs... 
335     ...  et  aime  miex  aussi 

Que  on  die  que  deux  foiz  di 

Une  chose,  que  pareceus 

Fusse  dit,  ou  deffectueus. 

[Et  aussi  faut  il  bien  entendre, 
3/|o    Afin  qu'il  n'y  ait  que  reprendre, 

Qu'aucunes  choses  ci  trouvées 

Ou  présent    euvre    et   récitées, 

Comme  est  l'altercation 

Faicte  pour  l'Incarnation 
345     De  Jesuchrist  dévotement 

Par  les  Vertus  et  doulcement , 

Ou  autres  teles  et  semblables, 

Combien  que  ne  soient  mie  pour  fables , 

Touteflbiz  ne  fault  pas  penser 
3         Que  je  les  aie  voulu  poser 

A  ce.  qu'on  croie  que  j'aye  esté 

Cest  altercaz  fait  ne  traicté; 
Vins  l'ai  fait  pour  dévotion 

Et  saincte  édification 
355     En  ensuivant  Bernard  mon  pire 

Qui  m'en  a  monstre  la  manière 

En  son  très  bel  premier  sermon 

Faict  de  l'Annunciation  ''', 

El  tout  ainsi  qu'ai  fait  devant 
360     En  mon  dcuxiesme  songenunt 

En  déclarant  d'enfer  les  peines...] 

Les  vers  que  nous  venons  d'imprimer  entre  crochets  ne  se  trouvent 
que  dans  un  remaniement  du  poème  qui  n'est  pas  de  Guillaume  de 
Digulleville  '.  Peut-être  n'en  sont-ils  pas  moins,  eu  leur  fond,  de  sa 
plume;  peut-être  n'en  est-il  l'auteur  à  aucun  titre.  Mais,  même  en  ce 

(,)  Sur  le  Psaume  IAWIV,  10-11  (Migne,  nieur  se  reconnaît  à  ce  signe  qu'il  ne  compte 
Pair.  Int.,  t.  CLXXXIII,  c.  383  ss.).  pas  dans  la  mesure  du  vers  le  atone  venant  di- 

:,)  Voir  ci-après,  |>.   l3o.  La  main  du  rema-         reclement  après  une  voyelle  tonique. 


SES  ECRITS.  81 

dernier  cas,  ils  n'en  exprimeraient  pas  moins  une  vérité,  à  savoir  que 
Guillaume  ne  s'est  pas  privé  de  mêler  beaucoup  de  choses  de  son  cru 
aux  enseignements  traditionnels  de  l'Eglise. 

Le  songe  qu'il  prétend  rapporter  lui  avait  montré  un  vieil  homme 
qui,  dans  un  verger  tout  plein  de  fruits,  de  parfums  et  de  chants 
d'oiseaux,  avait  été  précipité  du  haut  d'un  arbre  dans  le  fond  de  la 
terre  :  c'était  la  figuration  d'Adam,  tombé  du  paradis  terrestre  en 
enler.  Mais  un  secours  miraculeux  devait  venir  au  déchu.  Transporté 
dans  la  lumière  des  cieux,  le  poète  voit  maintenant  une  compagnie 
d'anges  qui  délibèrent  sur  le  cas;  et  l'un  d'eux,  l'ange  gardien 
d'Adam,  va  rendre  compte  à  Dieu  de  la  faute.  Pendant  ce  temps,  — 
c'est  ici  qu'a  été  inséré  l'avertissement  sur  les  redites- et  les  libertés 
du  récit,  —  Justice,  Vérité,  Miséricorde  et  Sapience(1)  tiennent  éga- 
lement conseil;  et  comme  Miséricorde  voudrait  sauver  le  coupable 
malgré  sa  désobéissance  au  Seigneur,  Justice  et  Vérité  se  rangent  à 
son  avis,  en  ajoutant  que  cette  œuvre  devrait  appartenir  au  Fils  de 
Dieu(2).  Vérité,  chargée  d'aller  recueillir  les  décisions  de  Dieu  le 
Père,  va,  revient  et  rapporte  ce  qu'elle  a  vu  et  entendu.  (V.  1  7-638). 

Dans  une  lumière  éblouissante,  elle  a  vu  dix  cercles  d'or  de  gran- 
deur différente  et  superposés  les  uns  aux  autres  par  ordre  de  dimen- 
sion décroissante.  Meut  de  ces  cercles,  où  s'agitaient  des  anges (3), 
tournaient  autour  d'un  axe  commun,  tandis  que  le  dixième,  où 
siégeait  Dieu  en  personne,  demeurait  immobile.  C'est  au  dixième 
cercle  que  Vérité  a  appris  les  conseils  dont  elle  rapporte  la  nouvelle  : 
Dieu  le  Père  ayant  voulu  que  la  faute  d'Adam  fût  pardonnée,  mais 
moyennant  rachat,  son  Fils  s'est  offert  pour  payer  l'amende;  et,  à  la 
suggestion  de  Charité,  tout  a  été  arrangé  pour  préparer  son  pèleri- 
nage expiatoire  sur  la  terre.  (V.  689-9 1  2  ). 

Le  poète  n'aura  plus  besoin  maintenant  de  se  mettre  en  frais  d'in- 
vention :  il  lui  suffira  de  se  laisser  aller  au  fil  de  l'histoire  évangé- 
lique,  en  ajoutant  à  la  lettre  des  textes  la  glose  des  commentateurs  et 
des  prédicateurs  ou  ses  propres  interprétations.  Mais  son  récit  n'en 


(,)  On  reconnaît  ici  trois  des  quatre  Vertus  On  la  trouvera,  par  exemple,  dans  Hugues  de 

du  Pèlerinage  de  l'A  me  (voir  ci-dessus,  p.  4o  et  Saint-Victor,  De  Sacram.,  I,  2  (Migne,  Patr. 

suiv.)  :  ce  sont  celles  que  mentionne  le  graduel  lai.,  t.    CLXXVI,  c.  371). 
au  jour  de  l'Assomption.  |3>   H   s'agit  d'une   représentation   des   neuf 

121  L'idée  répondait  à  celle  des  théologiens.  ordres  angéliques  et  de  leur  hiérarchie. 


82  GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 

aura  pas  moins  un  caractère  personnel,  sans  qu'on  sache  bien  s'il 
faut  l'en  féliciter  :  car  il  lui  arrivera  aussi  souvent,  sinon  plus,  de 
choquer  que  de  plaire.  Une  analyse  sous  forme  d'un  résumé  lié  ne 
ferait  ici  que  grossir  les  défauts  de  l'original;  et  un  effort  pour  les 
dissimuler  serait  un  manque  à  l'exactitude.  Le  mieux  sera  de  dresser 
la  sorte  de  table  des  matières  que  voici,  en  réservant  la  question  de 
la  mise  en  œuvre. 

Annonce  de  Gabriel  à  Anne  et  Joachim.  Naissance  de  la  Vierge.  (V.  91  3-981). 

Annonce  de  Gabriel  à  la  Vierge  (Luc,  I,  26-38)'1'.  (V.  982-1262). 

La  Conception.  Le  Fils  descend  du  ciel  au  milieu  d'un  chœur  d'anges  conduit 
par  Gabriel,  et  se  loge  comme  un  soleil  dans  le  sein  de  la  Vierge.  (V.  1  263-1  /178). 

La  Visitation  (Luc,  I,  3g-46).  Conversation  de  Jean  et  de  Jésus  (cnii  ne  sont  pas 
encore  nés).  Jésus  demande  à  sa  mère  de  lui  «  cbanter  une  chanson  ».  La  Vierge 
chante  le  Magnificat  (Luc,  I,  46-56).  Joseph  veut  se  séparer  de  Marie  :  Gabriel  le 
retient  (Matlh.,  I,  18-20).  (V.  1479-1810). 

La  Nativité  (Luc,  II,  1-7).  La  Pauvreté  y  préside.  Méditation  de  l'auteur  à  ce 
sujet.  Débat  de  Joseph  avec  Nature  sur  les  conditions  miraculeuses  de  cette  naissance. 
(V.  i8ii-233/ï). 

Apparition  de  l'Etoile.  Adoration  des  bergers  et  des  rois  mages (Matth.,  II,  1-1  2  ; 
Luc,  II,  8-20).  La  Circoncision  (Luc,  II,  21),  et  débat  à  ce  sujet  entre  Marie  et  la 
Vieille  Loi.  Offrandes  des  trois  Rois  (Matth.,  II,  1  1).  (V.  2335-2656). 

La  Purification,  la  Présentation  et  la  Fuite  en  Egypte.  Hérode  (Matth.,  II,  3  et 
i3).  La  Purification  (Luc,  II,  22)  :  débat  de  Joseph  avec  la  Vieille  Loi  à  ce  sujet. 
La  Présentation  (Luc,  II,  22-2/1)  :  Jésus  (51c)  prend  la  parole.  Discours  au  peuple 
de  Joseph,  puis  de  Marie.  Prophétie  de  Siméon  (Luc,  II,  2 5-3 5).  La  Fuite  en 
Egypte  (Matth. ,  1  3- 1 8)  :  reproche  d'Ignorance  à  Jésus  de  refuser  le  combat;  réponse 
de  Joseph,  et  justification  du  choix  de  l'Egypte.  Méditation  de  l'auteur  :  actions  de 
grâces  et  prière  à  Dieu,  à  Jésus  et  à  Marie  (pièce  en  strophes  de  douze  vers  rimant 
selon  le  schéma  aabaabbbabba ,  l'ensemble  des  initiales  de  chaque  strophe  donnant  le 
nom  de  «  Guillermus  de  Deguillevilla  »).  (V.  2657-3966). 

Retour  d'Egypte  :  Jésus  parmi  les  docteurs  (Luc,  II,  4i-5o).  (V.  3967-/4172). 

Prédication  de  Jean-Baptiste  (Matth.,  III,  1-12;  Marc,  I.  1  8;  Luc,  III,  1-18). 
André,  Pierre  et  Philippe  (Marc,  I,  16-18;  Jean,  1,  35-5  1).  (V.  '1 1  73-'i3oo). 

Noces  de  Cana  (Jean,  II,  1-10).  Comment  Jésus  parla  à  sa  mère.  Signification  du 
miracle.  (V.  /(3o  1  -4684). 

abolition  de  la  Vieille  Loi  et  baptême  de  Jésus  (Matth.,  III,  1  3- 1  6).  (V.  4685- 
5o52). 

Retraite  au  désert,  le  Jeûne  el  la  Tentation  (Matth.,  IV,  1-11;  Luc,  IV,  1-1  3). 
(V.  5o53-5.82). 

'  Nous  donnerons,  ici  et  après,  ies  références  aux  textes  que  Guillaume  a  utilisés  et  qui 
sont  propres  à  montrer  en  gros  de  quelle  façon  il  a  combiné  les  Évangiles. 


SES  ECRITS.  83 

Jésus  en  Galilée  (Matth.,  IV,  12),  à  Nazareth  (Matth.,  IV,  i3;  Luc,  IV,  16), 
à  Capharhaum  (Matth. ,  IV,  i3;  Luc, IV,  3i).  La  Pèche  miraculeuse  (Luc,  V,  1-1  1). 
Vocation  de  Matthieu  (Matth.,  IX,  9).  Les  douze  disciples  (Matth.,  X,  i-4;  Luc, 
VI,  12-16).  Sermon  sur  la  montagne  (d'abord  d'après  Luc,  VI,  20-38,  complété 
par  Matth.,  V,  3-i  2,  puis  d'après  Matth.,  VI  et  VII).  Miracles  (Matth.,  VIII,  i-4; 
IX,  20-22;  et  Luc,  VII,  11-17)-  Éloge  de  saint  Jean-Baptiste  (Luc,  Vil,  i8-3o, 
complété  par  Matth.,  XI,  7-1 5).  Dures  paroles  de  Jésus  au  sujet  de  sa  mère 
(Matth.,  XII,  46-4g).  (V.  5i83-565o). 

Repas  parmi  les  publicains  (Matth.,  IX,  10).  Onze  paraboles  sur  le  royaume  des 
cieux  :  le  semeur  (Matth.,  XIII,  3  ss.);  le  froment  et  l'ivraie  (Matth.,  X11I,  24  ss.); 
la  moisson  qui  grandit  (Marc,  IV,  26  ss.);  le  grain  de  sénevé  (Matth.,  XIII,  3i  ss.); 
le  levain  (Matth.,  XIII,  33);  le  trésor  caché  (Matth.,  XIII,  44);  la  perle  (Matth., 
XIII,  45-46);  le  filet  (Matth.,  XIII,  47);  les  ouvriers  à  la  vigne  (Matth.,  XX,  1  ss.); 
les  noces  royales  (Matth.,  XXII,  1  ss.);  les  dix  vierges  (Matth.,  XXV,  1  ss.). 
(V.565  1-5998). 

Instructions  aux  apôtres  (Matth.,  X,  i-4a)  et  méditation  de  l'auteur.  (V.  5  99g- 
6i74). 

Martyre  de  Jean-Baptiste  et  retraite  de  Jésus  (Matth.,  XIV,  1-1  2).  La  vraie  pureté 
(Matth.,  XV,  1  ss.).  La  Chananécnne(Matlh.,  XV,  2  1-28).  Confession  de  saint  Pierre 
(Matth.,  XVI,  i3-2o).  Nécessité  de  la  Croix  (Matth.,  XVI,  21-28).  La  Transfigura- 
tion (Matth.,  XVII,  1-8);  long  commentaire  de  l'auteur.  (V.  6175-6478). 

Guérison  d'un  démoniaque  (Matth.,  XVII,  14-17)-  Le  didrachme (Matth. ,  XVII, 
23  ss.).  (V.  6479-65i6). 

Avis  aux  disciples  (Matth.,  XVIII,  1-22  ,  et  Luc,  XV,  8-10).  Le  mariage  (Matth., 
XIX,  1-1  2).  Le  péril  des  richesses  (Matth.,  XIX,  16-26).  Récompenses  de  la  pauvreté 
volontaire  (Matth.,  XIX,  27).  Les  fils  de  Zébédée  (Matth.,  XX,  20-28,  et  Marc,  1  o- 
35).  (V.  6517-6673). 

Marthe  et  Marie  (Luc,  X,  38-4a).  Comment  Jésus  chassait  les  démons  (Luc,  XI, 
1/1-20).  Lefortarmé  (Luc,  XI,  2i-a3).  Qui  est  heureux  (Luc,  XI,  27-28).  Le  signe 
de  Jonas(Luc,  XI,  2  g-3o).  Contre  les  Pharisiens  (Luc,  XI,  37-44  ,  53-54).  (V.  6673- 
6772). 

Instructions  aux  disciples,  très  résumées  (Luc,  XII,  1  ss.).  Le  figuier  stérile  (Luc, 
XIII,  6-9).  Guérison  de  la  femme  courbée  (Luc,  XIII,  10-17),  et  d'un  hydropique 
(Luc,  XIV,  1-6).  Leçons  aux  convives  et  parabole  du  festin  (Luc,  XIV,  7-24).  Néces- 
sité du  renoncement  (Luc,  XIV,  25-33).  (V.  6773-6918). 

Parabole  du  fils  prodigue  (Luc,  XV,  1  1-32).  L'économe  infidèle  (Luc,  XVI,  1- 
1  3).  Le  pauvre  Lazare  et  le  mauvais  riche  (Luc,  XVI,  ig-3o).  Le  pharisien  et  le 
publicain  (Luc,  XVIII,  g-i4).  Zachée  reçoit  Jésus  (Luc,  XIX,  1-10).  (V.  691g- 
7088). 

Les  marchands  chassés  du  Temple  (Jean,  II,  i3-22).  Entretien  de  Jésus  avec 
Nicodème  (Jean,  III,  1-21).  La  Samaritaine  (Jean,  IV,  7-3o).  La  piscine  probatique 
(Jean,V,  1-9).  Multiplication  des  pains  (Jean,  VI,  1-1  5).  Scandale  de  plusieurs; 
confession  de  Pierre  et  des  apôtres  (Jean,  VI,  4  1-72).  (V.  7089-7258). 

La  femme  adultère  (Jean,  VIII,  3-i  1).  Discours  de  Jésus  sur  sa  divinité  (Jean, 


84  GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 

VIII,  21-29).  Guérison  de  l'aveugle-né  (Jean,  IX,  1-7).  Le  Bon  Pasteur  (Jean,  X, 
1-18).  Résurrection  de  Lazare  (Jean,  XI,  33-44)-  Conspiration  de  Caïphe  et  des 
Juifs  contre  Jésus  (Jean,  XI,  45-53).  Jésus  à  Béthanie  (Jean,  XII,  1-1  1).  (V.  7259- 
756a). 

Entrée  de  Jésus  à  Jérusalem  (Matth.,  XXI,  1-10;  Luc,  XIX,  28-/1/1).  Le  figuier 
desséché  (Matth.,  XXI,  18-22).  Paroles  de  Jésus  (Jean,  XII,  23-26).  Trahison  de 
Judas  (Matth.,  XXVI,  1/1-16,  et  Luc,  XXII,  1-6).  Préparation  de  la  Cène  (Matth., 
XXVI,  17-19,  et  Luc,  XXII,  7-1 /,)•  Le  barbier.  (V.  7563-7736). 

La  Cène  (Luc,  XXII,  1 4-39).  Conversation  en  a  parte  de  Jean,  de  Peierre  et  de 
Jacques.  Le  lavement  des  pieds  (Jean,  XIII,  2-16).  Discours  après  la  Cène  (Jean, 
XIII,  3 1-38,  XV  et  XVI).  (V.  7738-8o38). 

La  prière  sacerdotale  de  Jésus  (Luc,  XXII ,  39-46).  (V.  8039-8  1  02). 

Arrestation  de  Jésus  (Jean,  XVIII,  1-9).  Apostrophe  du  poète  à  Judas.  Paroles  de 
Jésus  à  Judas  (Luc,  XXII,  /17-/18).  Coup  d'épée  de  Pierre(Jean,  XVIII,  10-1  1).  Son 
reniement  (Matth.,  XXVI,  69-70;  Luc,  XXII,  5/1-62).  Jésus  chez  Caïphe  (Matth., 
XXVI,  57-68).  (V.  8io3-8486) 

Jésus  et  Pilate  (Luc,  XXIII,  i-25;  Jean,  XVIII,  28-38,  et  XIX,  1-1  6).  (V.  8487- 
8808). 

Jésus  crucifié  (Luc,  XXIII,  3 3-4 9  ;  Jean,  XIX,  1  7-37).  (V.  8809-9044  )• 

Les  trois  femmes  auprès  de  la  Croix  (Jean,  XIX,  25-s6).  Plaintes  de  la  Vierge1'1. 
(V.  9o45-9398). 

Souffrances  et  plaintes  de  Jésus  (Matth.,  XXVII,  46,  et  Jean,  XIX,  28).  Testament 
de  Jésus.  Jésus  rend  le  dernier  soupir  (Jean,  XIX,  3o).  Méditation  de  l'auteur.  Adam 
sauvé.  Trouble  des  choses  et  des  hommes  (Luc,  XXIII,  44-49).  ^e  C0UP  c'e  ta|lce  de 
Longin  (Jean,  XIX,  34).  La  sépulture  (Matth.,  XXVII,  57-66).  La  résurrection 
(Matth.,  XXVIII,  1-.  5).  (V.  9399-9820). 

Les  Pèlerins  d'Emmaùs  (Luc,  XXIV,  1  3-35).  Apparition  de  Jésus  à  la  Vierge  :  il 
lui  explique  la  prophétie  de  Siméon.  Apparition  de  Jésus  aux  apôtres  réunis  (Jean, 
XX,  19-29).  Investiture  de  saint  Pierre  .Kau,  \\l,  15-17).  Prophétie  sur  saint  Jean 
(Jean,  XXI,  i8-2  3).  Nouvelle  apparition  aux  apôtres  (Marc,  XVI,  1  4-i  81.  V.  982  1- 
io32  2). 

L'Ascension.  Le  l'ils  réuni  à  Dieu  le  Père  et  au  Saint-Esprit.  Accord  des  «  trois 
dames  »  (Justice,  Miséricorde  et  Vérité) '2).  Fête,  musiques  et  (liants  dans  les  dix 
cercles  d'or  du  ciel.  (V.  1  o323- 10661). 

Saint  Jean  accueilli  au  ciel'3'.  Descente  du  Saint-Esprit.  Don  des  langues. 
(V.  10662-10865). 


(l)  Ces  plaintes  (v.  ()i.r)i-g3c)8)  sont  la  répé-  successivement  des  fêtes  de  l'Ascension,  de  la 

tition    (avec    des    variantes)    de    celles    qu'on  Saint-Jean,  de  la  Pentecôte  et  de  l'Assomption, 

trouve  dans  le  Pèlerinage  de  l'Ame,  v.  6358  ss.  A  propos  de  1  ascension,  on  note  ce  détail  que 

(!)  Dont    il   a  été  question   au    début    du  dans  le  chœur  céleste,  les  anges  •  chantent  le 

poème.  dessus»,  tandis  qu'Adam  el  les  humains  rache- 

1   A  partir  d'ici,  L'invention  du  poète  a  été  tés  «  lenoimt  le   pié   de  dessouz»  (v.    10617- 

guidée  par  le  calendrier  liturgique.  Il  parlera  io6a4)- 


SES  ECRITS.  85 

L'Assomption.  (V.  10867-1  1  igo(1)). 

Un  ouvrage  de  cette  sorte,  dont  le  sujet  manquait  de  nouveauté, 
n'avait  de  chances  de  plaire  que  par  un  sentiment  profond  des  choses, 
par  l'habileté  des  arrangements  ou  par  les  couleurs  de  la  poésie.  Celui 
de  Guillaume  ne  remplit  guère  ces  conditions.  Non  pas  qu'il  soit 
dépourvu  de  qualités  :  on  peut,  selon  les  parties,  y  apprécier  l'aisance 
du  récit,  ou  la  grâce  d'un  tableau,  ou  même,  à  l'occasion,  une  cer- 
taine fermeté  dans  l'expression  des  enseignements  moraux;  on  peut, 
en  particulier,  se  laisser  intéresser  par  l'alliance  ingénue  du  divin  et 
de  l'humain  dans  les  pages  consacrées  à  la  Vierge  mère  et  à  l'enfant 
Jésus.  Mais  il  faut  convenir  que  les  passages  heureux  sont  assez  rares 
et  perdus  dans  un  volumineux  fatras. 

L'œuvre  n'a  pas  d'unité  :  elle  pèche  aussi  bien  par  les  fautes  de 
goût(2)  et  les  discordances  du  ton(3)  que  par  l'absence  de  construction 
et  la  mauvaise  liaison  du  développement.  Mais,  en  dehors  de  ces  in- 
suffisances, sa  principale  faiblesse  tient  au  manque  d'une  franche 
orientation  dans  la  conception  même  du  sujet.  Ce  que  nous  visons  ici 
n'est  pas  seulement  l'incohérence  d'une  imagination  compliquée,  qui 
fait,  par  exemple,  qu'on  a  peine,  dès  le  début,  à  se  reconnaître  dans 
un  jeu  de  songes  et  visions  superposés  :  nous  voulons  parler  d'une 
contusion  entre  genres,  faite  par  un  homme  qui  n'a  pas  su  choisir 
entre  la  narration,  le  sermon  et  la  discussion  dogmatique.  L'inspira- 
tion poétique  a  été  ici  contrariée  par  l'influence  déformante  de  l'esprit 
didactique.  Imprégné  des  leçons  de  l'Ecole,  entiché  de  ses  procédés  et 
donnant  dans  la  mode  de  la  dispute,  versé  d'autre  part  dans  la  connais- 
sance des  Ecritures  et  des  commentaires,  gloses  et  interprétations 
dont  les  surchargeaient  les  traités  des  docteurs  et  la  parole  des  prédi- 
cateurs, l'auteur  n'a  pas  su  s'interdire  la  discussion  et  la  controverse 
là  où  elles  n'étaient  pas  de  mise.  Si,  comme  il  le  dit,  il  a  voulu  donner 
un  enseignement  religieux  et  moral,  il  eût  mieux  atteint  son  but  par 

(1)  Le  chant   des  anges   (v.    10978-10986)  son  propre  rôle, 

semble  correspondre  à  l'oiïertoire  de  ce  jour;  (3)  Par  exemple,   quand  il    veut    expliquer 

le  chant  de  Gabriel  (v.  1  1  1 46- 1 1  169),  à  l'an-  pourquoi  Jésus  mourant  pencha  la  tète  et  qu'il 

tienne.  le  compare  à  un  chaland  qui,  voulant  acheter 

(,)  Particulièrement  sensibles  en  une  matière  une  marchandise,   l'examine  de  très   près   (et 

délicate  entre  toutes.  On  se  serait  bien   passé,  Jésus,  raconte-t-il ,  inclinait  de   même  la   tête 

par  exemple,  des  discours  insistants  de  Joseph  pour  examiner  les  âmes  qu'il  avait  si  coùteuse- 

sur  la  pureté  de  la  Vierge  et  sur  la  nature  de  ment  tirées  de  l'enfer). 


HIST.  L1TTER.   —  XXXIX. 


86  GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 

un  récit  moins  alourdi  d'érudition  mal  digérée;  et  son  pédantisme  à 
contre-temps  est  souvent  allé  jusqu'à  engendrer  l'absurdité  :  par 
exemple,  quand  il  a  voulu  que  Joseph,  expliquant  à  ignorance  ses 
raisons  de  partir  pour  l'Egypte,  invoque  l'autorité  de  Flavius  Josèphe(l) 
ou  Lien  encore  quand,  dans  la  querelle  du  même  Joseph  avec  la 
Vieille  Loi  au  sujet  de  la  Présentation,  il  a  fait  discuter  par  les  deux 
adversaires  les  témoignages  de  Luc  et  de  Matthieu (2). 

Il  est  dommage  pour  une  œuvre  littéraire  que  nous  soyons  réduits 
à  en  retenir  surtout,  comme  c'est  ici  le  cas,  quelques  passages  peut- 
être  intéressants  pour  l'histoire,  et  d'ailleurs  assez  obscurs.  Deux 
d'entre  eux  contiennent  probablement  une  allusion  à  des  événements 
d'ordre  politique.  H  s'agit,  dans  le  premier(3),  d'un  commentaire  sur 
les  noces  de  Cana,  où  le  Christ  aurait  voulu,  par  son  attitude,  ensei- 
gner que  c'est  aux  pauvres  gens  de  recevoir  les  dons  des  riches  et  non 
point  le  contraire,  comme  on  le  voit  couramment  :  car  le  riche  pille  le 
pauvre.  L'auteur  se  ressouvient  à  ce  propos  d'avoir  vu  certain  milan 
au  plumage  d'or  qui,  ayant  établi  trois  nids  sur  trois  châteaux,  allait 
sans  cesse  volant  de  l'un  à  l'autre.  Ce  n'était  pas,  semblait-il, 
un  oiseau  sauvage,  car  il  portait  à  ses  pieds  les  gets  des  oiseaux 
dressés.  Il  guettait  les  «pèlerins»  et,  quand  il  en  passait,  il  sifflait 
ses  petits,  fondait  sur  ses  victimes,  les  emportait  avec  leurs  biens 
dans  ses  nids,  où  souvent  elles  mouraient.  Ainsi  «  estoient  gastés 
tous  biens  de  terre  et  dissipés,  arses  villes,  tous  huis  brisés», 
et  tout  le  pays  réduit  à  l'état  de  désert.  Prêtres  et  religieux 
étaient  maltraités;  et  les  rapaces  se  faisaient  des  plumes  d  or 
de  l'argent  volé  aux  églises,  où,  ne  croyant  ni  à  Dieu  ni  à  ses 
saints,  ils  emportaient  jusqu'aux  ciboires.  Le  poète  pensait  évi- 
demment aux  pillages  exercés  tout  autour  de  Paris,  dans  un 
large  rayon,  pendant  les  années  1 357  e*  !  358.  Ou  voit  moins 
bien  qui  il  a  voulu  désigner  par  son  milan  :  peut-être  Charles 
le  Mauvais,  sorti  de  prison  en  1 357  (^es  ge*s  attachés  aux  pieds 
de  l'oiseau  y  feraient  allusion),  tenu  pour  l'auteur  ou  le  promo- 
teur des  violences  et  des  ravages  dont  soutirait  la  France,  et  qui 
disposait  des  trois  places  d'Evreux,  de  Meulan  et  de  Mantes,  ses 
repaires. 

Pèkrittagt  dt   l  sas-Christ j  v.  .'>.">.'>i  ss.  .  —  '  ;  Ibid.,  v.  3626,  2844,  2861,  '.hjiç)-  .  —       V. 
4469-4600. 


SES  ECRITS. 


87 


Le  second  passage  se  rapporte  à  la  conspiration  de  Caï'phe  et  des 
Juifs  contre  îe  Christ (1).  11  s'agit  encore  d'une  vision,  celle  d'un  aigle 
qui  volait  par  déserts,  montagnes  et  rivages,  cherchant  proie  pour  ses 
petits.  Un  gerfaut,  rassemblant  une  vingtaine  d'autours  et  de  faucons, 
s'adresse  à  eux  leur  disant  : 


7^7  «      «  Ma  noblece  tous  vous  savés 
Et  mon  pouoir  veû  avés, 
Et  savez  bien  que  m'apartient 
Ce  ni ,  ou  va  souvent  et  vient 

7/175      Ce!  aigle  la,  qui  usurpé 

L'a  et  sanz  mon  vueil  occupé... 

L'un  des  autours  lui  répond  : 

7^82      «  Ensemble  parlé  avons  ja 

Tous  quanque  nous  sommes  ici 

Et  pour  tous  je  respont  et  di 
7/185      Que  il  faut  que  l'aigle  pris  soit 

Et  ses  aigletiaus  de  leur  toit 

Soient  hors  mis  et  hors  getés, 


Et  a  toi,  gerfaut,  soit  donnés 
Le  ni ,  si  que  sanz  nul  rapel 
7/190      L'aient  après  ti  gerf'audel. 

Bien  nous  en  guerredonneras 
U  tempz  avenir  quant  voudras,  a 


Puis  voilà  tous  ces  rapaces  qui  se  mettent  à  harceler  l'aigle,  inlas- 
sablement, sans  oser  toutefois  l'approcher,  par  crainte  que,  s'il  les 
voyait,  il  ne  se  vengeât  redoutablement.  Et  enfin,  ayant  tendu  des 
rets,  ils  réussissent  à  le  prendre  : 


...  il  fut  pris  et  arresté 
75i6      Et  si  corn  vouloient  lié, 

Comment  que  ne  soit  mie  droit 
Que  mis  en  giez  li  aigles  soit, 
Mez  y  doivent  estre  ceuz  mis 
7520      Par  qui  il  est  lié  et  pris 

Et  a  haute  perche  jouchiés 
Selonc  leur  droit  et  atachiés. 


C'est  à  propos  des  méfaits  de  Conspiration  que  Guillaume,  dans  la 
"'  v.  7453-752. 


88  GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 

seconde  rédaction  du  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine,  a  fait  allusion  au 
désastre  de  Poitiers (I).  C'est  sans  doute  au  même  événement  qu'il  fait 
allusion  ici  encore,  et  au  même  propos.  Il  a  voulu  parler,  comme  dans 
le  Roman  de  la  fleur  de  lis,  des  prétentions  du  roi  d'Angleterre  à  la  cou- 
ronne de  France,  de  la  trahison  des  grands  seigneurs  de  ce  pays  et  de 
la  captivité  du  roi  Jean  le  Bon. 

Un  dernier  passage  intéresse  l'histoire  de  la  musique.  C'est  le  com- 
mentaire du  Magnificat  que  voici  : 


i  5t)5      Lors  la  Vierge  si  vout  roonstrer 
Comment  elle  savait  chanter 
En  faisant  chanson  nouvelle, 
Qui  si  plaisant  et  si  helle 
Fu  et  est  qu'il  ne  est  chanson 

1600      Qui  doie  avoir  si  grant  renon 
Et  qui  estre  couronnée 
Doie  miex  et  honnouree. 

Et  qui  la  cause  veut  savoir, 
A  trois  choses  apercevoir 

i  60 5      Le  peut,  sans  lesquelles  chanson 
N'est  digne  d'estre  de  renon. 
C'est  qu'il  y  appartient  hiau  dit, 
Et  qu'il  y  ait  chant  bien  ellit, 
Et  que  cil  qui  chanteur  s'en  fait 

1610      Eslite  et  bonne  voiz  il  ait. 
Et  ces  trois  choses  j'aperçu 
En  la  chanson,  quant  dite  lu, 
Qui  magnificat  nommée 
Est  en  latin  el  clamée  '-'. 

1  6 1 5        Le  dit  est  bel,  car  de  Dieu  et, 
Et  plus  belle  matière  n'est 
Onques  récitée  en  chançon; 
Quar  n'est  rien,  cornent   que 

[ait  nom, 
Ou  ait  biauté,  bonté,  douceur 

1620      Fors  en  Dieu  seul  le  créateur, 


Si  com   tesmoingne    saint  Ber- 
[nart'3' 
Et  l'apostre  Pol  autre  part; 
Si  que  de  biau  dit  parée 
Est  la  chanson  et  dictée. 

1628        Après  di  qu'il  y  a  biau  chant 
Et  bien  se  va  entremettant 
De  haut,  de  moyen  et  de  bas. 
De  quoi  la  teneure  di  bas 
Quant  chamberiere  elle  se  dit 

i63o     Et  le  pris  de  soi  fait  petit. 

Haut   monte,    aussi    moyenne- 
[  nient, 
Quant  joie  en  soi  de  son  fd  prent 
Et  quant  son  confort  et  déduit 
Elle  en  fait  a  son  esperit. 

1  635      Après  haut,  et  au  double,  va 
Quant  dit  que  chascun  la  dira 
Benoite  de  la  grant  honneur 
Que  Dieu   li    lait,   son  bon   sei- 
gneur. 
Et  est  voir  que  moût  embeli 

1  (i'io      Est  de  nuances  ce  chant  ci; 
Car  de  bequarre  et  de  bémol 
El  de  nature  prent  son  vol 
Pour  donner  entrelacement 
D'un  en  autre,  com  l'art  l'aprent. 


(l)  Voir  ci-dessus,  p.  l\  i-^2. 

<5>  Luc,  [,46-56. 

(5)  Peut-être  d'après  son  cinquième  sermon 
De    viijilia    Nativitatis    (Migne,     l'air,     lai., 


t.  GLXWIII ,  col.  i  Oû),  où  l'on  peut  lire  :  «  Deus 
summa  utilitas,  summa  gloria,  summa  vo- 
luptas.  .  .  omne  jucundum,  omnc  utile,  otnne 
honestuiii  1. 


SES  ECRITS. 

i  64  5  Par  bémol  est  le  chant  chanté 

Quant  dit  que  Dieu  s'est  accordé 

A  miséricorde  faire , 

Comme  doulz  et  débonnaire, 

Et  que  humbles  essaucera  î  665 

î  65o      Et  les  pauvres  gens  repaistra. 
En  bequarre  aussi  est  mué, 

Quant  dit  que  seront  desnué 

De  leur  honneurs  et  devestu 

Orguelleus  et  jus  abattu. 
1 655  En  nature  aussi  s'en  rêva  1670 

Quant  dit  que  Diex  grant  posté  a 

Et  puet  faire  ce  que  li  plaist , 

Si  com  monstre  li  a  de  fait. 

Siques  en  ce  chant  nul  ne  voit 
1660      Rien  a  dire  qui  bel  ne  soit. 


89 

De  la  belle  voiz  dont  fu  dit 
Le  biau  chant,  assez  il  sonfist 
Par  le  tesmoing  que  fait  en  a 
Son  fil  en  Cantiques'1'  pieça  : 
«  Fai  moi,  dist  il,  ta  voiz  ouïr 
Très     douce,     et    selonc    mon 
[désir.  » 
Et  aussi  bien  doit  souflire 
Par  ce  que  nul  onques  dire 
Ne  li  ouï  rien  desplaisant, 
Com    Bernart   dit'2',    ne    aspre 
[  chant  ; 
Et  pour  ce  di  que  sa  chançon 
En  doit  avoir  plus  grant  renom 
Et  aussi  plus  honnouree 
En  doit  estre  et  miex  amee. 


6. 


Le  PlOMAN  DE  LA  FlEUR  DE  LlS. 


Les  trois  Pèlerinages  forment,  par  le  sujet  et  l'intention,  un 
ensemble  dont  il  y  aurait  eu  inconvénient  à  rompre  l'unité  :  nous  les 
avons  donc  présentés  en  groupe.  Mais  ils  n'ont  pas  été  composés 
d'affilée  :  le  Pèlerinage  de  l'Ame  a  été  commencé  en  1 33o ,  le  Pèlerinage 
de  la  Vie  humaine  peu  après  1 355 ;  et,  dans  l'intervalle,  exactement 
en  i338,  Guillaume  a  écrit  un  autre  poème,  intitulé  le  Roman  de  la 
fleur  de  lis ,  qui,  tout  en  appartenant  au  genre  allégorique,  n'entre  pas 
dans  la  même  série  que  les  Pèlerinages^. 

C'est  encore  le  récit  d'une  vision  . 

L'année  i338,  dans  la  nuit  delà  Toussaint,  entre  minuit  et  une 
heure,  en  l'abbaye  de  Chaalis,  qui  avait  été  «fondée  du  roy  Louis», 


(1)   Cantique  des  Cantiques,  II,  1  !\. 

(!)  Peut-être  d'après  le  sermon  pour  le 
dimanche  après  l'Octave  de  l'Assomption 
(Migne,  Pair,  lut.,  t.  CLXXXIII,  col.  43o)  : 
«  Revolve  diligenter  evangelicae  historiae 
seriem  universam;  et,  si  quid  forte  increpato- 
rium,  si  quid  durum,  si  quod  denique  signum 
vel  tenue  indignationis  incurreret  in  Maria, 
de  caetero  suspectam  habeas.  .  .  n. 

(s)  Le   Roman   de    la   (leur    de    lis    compte 


i33i  vers.  Il  a  été  publié  par  A.  Piaget  (Ro- 
mania,  t.  LXIII,  io36,  p.  317),  d'après  les 
deux  seuls  manuscrits  qui  l'aient  conservé.  — 
Nous  citerons  d'après  cette  édition,  qui  ne 
donne  sans  doule  pas  (non  plus  que  les  manu- 
scrits) le  texte  authentique.  On  voit  bien,  en 
effet,  que  l'auteur  faisait  compter  pour  la  me- 
sure les  tinales  atones  des  vers.  Mais  les  copis- 
tes ont,  le  plus  souvent,  corrigé  sa  rédaction 
pour  rétablir  l'usage  métrique  ordinaire. 


90  GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 

le  poète  rêva  qu'il  était  debout  sur  le  globe  terrestre,  au  point  où 
passe  l'axe  des  pôles.  Il  observait  la  position  des  astres  sur  le  zodiaque 
et  constatait  que  le  soleil  se  trouvait  dans  le  signe  du  Scorpion,  qui 
n'est  pas  «bénin»,  tandis  que  la  lune  entrait  justement  dans  le  signe 
du  Cancer.  Levant  les  yeux  vers  le  zénith,  il  aperçut  alors  deux 
dames  merveilleuses (1).  La  première,  nommée  Sapience,  portait  les 
instruments  d'un  tailleur;  l'autre,  nommée  Grâce  de  Dieu,  portait 
deux  coupons  d  étoile.  L'un  de  ces  coupons,  couleur  de  saphir  et 
d'azur,  était  le  reste  de  la  pièce  dans  laquelle  Sapience  avait  taillé  le 
ciel;  le  second,  couleur  d'or,  était  le  reste  de  la  pièce  où  elle  avait 
taillé  les  étoiles.  (V.    i-io4). 

Grâce  de  Dieu  connaissait  sur  terre  un  preu  et  hardi  chevalier  :  en 
ce  «  mal  païs  de  guerre  » ,  elle  veut  l'instituer  protecteur  de  sa  «  mai- 
son», de  l'Eglise;  et,  pour  qu'il  soit  honoré  entre  tous,  elle  souhaite 
lui  faire  confectionner,  dans  le  reste  de  ses  étoiles,  un  «bel  et  cointe 
parement»,  un  «joli  armoiement».  (V.  io5-i3/j)- 

Sapience,  qui  avait  fait  la  lune  avec  le  drap  du  soleil  (car  la  lune 
n'est  que  le  reflet,  le  miroir  du  soleil) ,  aurait  voulu  réserver  les  restes 
de  coupe  pour  refaire  une  lune  nouvelle  :  car  l'ancienne  s'«  obnubile» , 
se  «  tache  »  et  se  «ternit  »  au  voisinage  de  la  terre.  Mais  Grâce  de  Dieu 
ne  voit  pas  la  nécessité  de  réparer  la  vieille  lune.  Elle  estime  de  l'in- 
térêt commun  qu'on  s'occupe  d'abord  de  cet  «  ami  »,  qui  sera  toujours, 
sans  défaillance,  le  gardien  de  l'Eglise  : 

•.>.")  i      o  Que  tliroit  on  se  on  savoit 
Que  fusse  fille  d'empereur, 
Et  vestu  ne  fust  par  honneur 
Le  chevalier  que  j'ameroie 

lu  a  qui  amie  seroie?  » 

L'éditeur  du  poème,  analysant  ce  pas-  ieux  sus  Mont  Cents.]}  n'a  pas  pris  garde  que 

sage,  a  écrit  (p.  S19)   :   «Il   so  voyait   sur  le  cenit  rimait   avec  petit  et   n'était  point  Cents. 

seuil  du  monde,  plongé  dans  la  contemplation  Le  mot  cenit  est  le  moderne  zénith;  et  I,    vers 

du  zodiaque,  lorsque,  levant  les  yeux    «sus  doit  être  lu  de  la  manière  suivante  :  Levai  met 

MontCenis»,  il  aperçut  deux  dames ..  .  etc.».  icu.v  snsmont   cenit.   La  forme  cenilh  .  la  même 

C'est  imputer  au   poète  plusieurs  sottises.  Le  pour  le  latin  et  pour  le  français,  se  trouve  le 

vers    10  {Que  sur  le  seul  du   monde  estoie)  ne  plus  anciennement ,  a  notre  connaissance,  rlie/ 

signiGe  point  qu'il  se  voyait  «sur  le  seuil  du  Jean  de  Ilanville    pour  le  latin]  et  chez  Nicole 

monde»,  ce  qui  n'a  pas  île  sens:  il  fallait  lire  Oresme   (pour  le  français!.  Sasmont  est  fait  à 

non  pas  le  seul,  mais  l'escul  (esscul  «essieu»).  l'analogie  de  contremont,  lui-même  parfois  pré- 

I  '•  même,  au  vers  ao,  il  n'est  pas  question  du  position  :  sur  ce  dernier  emploi,  voir  L  Foulet, 

\lnnt  Cenis.   L'éditeur  a  imprimé  :  Levai  mes  Romania ,  I.  I  \l\  (m)46!,  p.  5a. 


SES  ECRITS.  91 

Sapience  l'ait  alors  remarquer  que  jadis  certain  roi  fut  aussi  son 
ami,  comme  celui  de  Grâce,  et  que  pourtant,  selon  l'Evangile,  il  ne 
fut  jamais,  en  toute  sa  gloire,  aussi  splendidement  vêtu  que  le  «lis 
en  champ  creù  »(1).  Mais  Grâce  lui  reproche  précisément  de  n'avoir  pas 
suffisamment  pris  soin  de  Salomon,  ici  visé,  lequel  pour  cette  raison 
ne  «  se  tint  pas  à  elle  »  : 

297        «  Autres  amours  il  pourchassa, 

De  quoi  en  la  fin  afola. 

De  mon  ami  vuel  miex  curer, 
3oo        Si  songneusement  le  garder 

Que,  par  ma  faulte,  n'ait  mestier 

D'ailleurs  aler  soi  pourchassier.  » 

Les  deux  dames,  tombées  d'accord,  se  préoccupent  ensuite,  dans 
la  confection  du  parement,  d'adapter  les  signes  aux  choses  signifiées. 
Le  champion  auquel  songe  Grâce  a,  de  son  épée,  «tout  conquis  et 
gaagnié  le  franc  pais  »  ;  il  n'y  a  au  monde  roi  si  juste  ni  si  «  droitu- 
rier»  ;  il  ne  fait  rien  «  sans  soi  conseiller  »;  il  honore  et  protège  les 
gens  d'Eglise;  son  peuple  est  «fier»  aux  ennemis,  débonnaire  aux 
«gens  de  bonne  affaire».  Comment  signifier  ces  mérites?  Grâce  et 
Sapience  décident  de  demander  conseil  à  Raison,  à  laquelle  elles 
exposent  les  données  du  problème.  (V.  1 35-4oo). 

Et  voici  d'abord  le  premier  point.  Un  roi  n'est  roi  que  parce  qu'il 
a  des  sujets,  sur  lesquels  repose  sa  puissance  :  Dieu  ne  lut  appelé 
Seigneur  qu'après  la  création  d'Adam.  Le  peuple  sera  donc  figuré  par 
priorité. 

435        Et  sa  façon  iert  figurée  Que  nul  ennemi  n'y  lairoit 

Comme  une  pointe  barbelée,  Mal  faire 

Ou  comme  un  barbel  pointu ,  <U5        Les  deus  barbiaux,  qui  ajoutez 

De  toutes  parz  fier  et  agu.  Seront  en  la  pointe  et  entez , 

La  pointe  en  sera  vers  terre,  Seront  signe  des  soudoiers, 

\  ko        En  signe  que ,  se  il  estoit  guerre ,  Des  fors  barons ,  des  chevaliers , 

Le  royaume  si  garderoit  Qui  gardiens  sont  des  frontières. 

(,)  Matthieu,  VI,  28  :  «Considerale  lilia  partie  (partie  qu'il  ne  vise  point  ici,  mais  dont 
agri,  quomodo  crescunt  :  non  laborant  neque  il  avait  évidemment  connaissance)  a  été  aliè- 
nent ;  dico  autem  vobis  quoniam  nec  Salomon  guée,lorsde  l'avènement  de  Philippe  VI, 
in  omni  gloria  sua  coopertus  est  sicut  unum  comme  il  l'avait  été  à  celui  de  Philippe  V  et 
ex  istis.  »  Cf.  Luc,  XII,  27.  Remarquer  que  à  celui  de  Charles  IV,  pour  écarter  le  droit 
l'auteur  se  réfère  au   texte  dont  la  première  des  Femmes  à  porter  la  couronne  de   France. 


92  GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 

Quant  au  roi,  il  s'agit  d'abord  de  marquer  sa  puissance;  et  c'est  là 
l'objet  de  longues  considérations.  On  commencera  par  le  différencier 
des  autres  rois  : 

Z199        Aucuns  ont  signe  de  lieppars  , 
Aucuns  d'aigles  qui  de  deux  pars 
Regardent  et  ont  doubles  testes. 

L'aigie  à  deux  têtes  est  un  monstre,  signe  de  duplicité;  et  il  en  a  déjà 
trop  de  porter  son  double  chef  pour  pouvoir  endurer  le  faix  d'aucune 
entreprise  :  un  coup  de  «bougon  »  suffirait  à  l'abattre.  Le  léopard  est 
bondissant;  mais,  quand  il  manque  sa  proie,  il  rabat  de  sa  fierté. 
Moitié  lion  et  moitié  pard,  il  hait  cependant  le  lion  et,  s'il  osait,  il 
tâcherait  de  lui  nuire  :  on  dit  même  que,  faisant  une  galerie  à  double 
entrée,  il  s'y  réfugie,  comme  s'il  fuyait,  à  l'approche  du  lion,  qui  ne 
peut  pas  s'engager  à  sa  suite  sans  se  trouver  pris  et  qu'il  attaque  alors 
par  derrière (1).  Il  est  fausseté  et  trahison.  Au  roi  de  France,  l'on  fera 
donc  un  signe 

6  1  o        Que  doubteront  aigle  et  grifon, 

Que   devant  lui   fuiront   lieppars... 

Ce  sera  un  fer  de  lance  :  car  la  lance  est  l'«  armure  de  justice»  par 
excellence;  et  ce  fer  sera  placé  debout  sur  la  pointe  barbelée  du  bas 
de  l'insigne.  (V.  3o3~7o8). 

Ensuite,  il  faut  marquer  que  le  roi  est  un  homme  de  conseil  et 
l'ami  des  ministres  de  l'Eglise.  Or,  pour  maintenir  le  troupeau  des 
fidèles,  Grâce  a  primitivement  désigné  elle-même  une  première  géné- 
ration de  pasteurs  (les  apôtres) (2);  puis,  quand  le  troupeau  estdevenu 
plus  difficile  à  tenir,  elle  a  pourvu  leurs  successeurs  de  «bâtons  cro- 
chus »  et  les  a  invités  à  se  munir  de  «bons  oignements»  (le  saint 
chrême),  préparés  par  eux  une  fois  par  an(3)  pour  «  médiciner»  leurs 
ouailles  malades;  enfin,  voyant  que  les  pasteurs  portaient  cet  «oigne- 
ment»  de  façon  peu  digne,  tantôt  en  leur  giron,  tantôt  suspendu  à  la 
crosse,  tantôt  à  leur  ceinture,  elle  les  a  invités  à  les  mettre  dans  une 
boîte  ronde,  qui  serait  placée  sur  leur  bâton  en  guise  de  pommeau. 

1,1  Tout  ce  qui  est  dit  ici  des  mœurs  du  "'   V.  7^5-753. 

léopard  se  trouve  dans  Barthélémy   l'Anglais,  \    7 54-83 1.  Le  sainl  chrême  est  consa- 

De proprietatibus reram ,  I.  XVIII,  c.  65.  jeudi  >:iint. 


SES  ÛCRITS.  93 

De  là  le  bâton  des  nouveaux  pasteurs,  avec  son  «  crocon  »  et  avec  son 
pommeau,  lequel  signifie  qu'ils  possèdent  la  «connaissance  » (l).  Pour 
marquer  que  le  roi  est  homme  de  conseil  et  dévoué  au  bien  de 
l'Eglise,  on  placera  donc  de  chaque  côté  du  fer  de  lance  un  «  croçon  » 
et  un  «pommeau»,  juste  au-dessus  de  la  pointe  barbelée  qui  repré- 
sente le  peuple  :  le  lien  formé  par  les  deux  pommeaux  et  unissant  les 
trois  éléments  enseignera  que  le  roi  et  l'Église  sont  étroitement  soli- 
daires et  aussi  que  l'Eglise  possède  la  direction  spirituelle  du  peuple, 
tandis  que  le  roi  en  a  la  domination  temporelle (2).  Du  reste,  le  «cro- 
çon» (eu  égard  à  sa  forme)  pourra  être  considéré  comme  un  rappel 
des  temps  anciens  et  le  «  pommeau  »  (le  nœud)  comme  un  rappel  des 
temps  nouveaux  :  alliance  utile;  et  ceci  soit  dit  sans  médire  des  « cro- 
çons  »  nouveaux, 

978        Car  art  les  a  plus  soutilliez 
Et  par  estude  ainsi  tailliez  : 
N'i  avoit  pas  pensé  devant 
Si  comme  elle  a  puis  fait,  ne  tant  (3). 

Enfin,  pour  marquer  l'honneur  particulier  dû  au  roi,  le  fer  de  lance 
se  dressera  plus  haut  que  les  «  croçons  » ,  et  ceux-ci,  par  déférence,  se 
«plieront  un  peu  en  arrière  de  lui».  (V.  709-101 1  (/'M. 
Sapience  se  met  au  travail  :  elle  taille 

1  o  1  3      Les  deus  crochons  en  la  manière 

Que  par  devant  est  devisé  : 
1  o  1  5      Au  dessus  du  fer  barbelé, 

Aus  deux  costezdu  fer  de  lance, 

Furent  mis  en  telle  ordenance 

Que  les  pommeaulx  s'entrejoingnoient 

Si  près  cme  un  estre  sembloient. 
1020      Nul  entre  deux  il  n'y  avoit, 

Mais  la  leeur  double  en  esloit. 

Le  fer  dessus  et  cil  dessoubz 

Dedens  enclavoient  leur  bouz. 

(1)  V.  832-875.  Toute  celte  description  eM  <4>  L'éditeur  du  texte  (p.  3ai,  n.  i)  semble 

celle  de  la  crosse  épiscopale,  avec  sa  volute  avoir  cru  que  Je  bout  des  «crocons»  s'infléchis- 

n'v   q  Sr°n  /           (Pommeaa)-  sait  vers  la  terre  en  signe  d'humilité.   Il  s'agit 

m    ai'i     -     9   9*  en  réalité  de  l'écarlement  des  deux  feuilles  du 

*'  Allusion  «n  ornements  de  plus  en  plus  lis  héraldique  par  rapport  au  bouton  central, 

riches  et  travaillés  quon  observe  en  effet  sur  expliqué  ici  par  le  désir  de  l'aire  honneur  au 

les  crosses  du  xiv'  siècle. 


roi. 


94  GUILLAUME  DE  DIGULLEV1LLE. 

La  vue  de  l'œuvre  achevée  fait  songer  le  poète  à  l'étoile  qui ,  à  la 
naissance  de  Jésus-Christ,  avait  illuminé  toute  la  terre (l);  et  Sapience, 
de  son  côté,  fait  cette  réflexion  que  le  roi  de  France,  muni  de  son 
parement,  est  plus  grand  que  Salomon  :  car  le  parfum  du  lis  se  répand 
par  tout  le  monde.  Lis  si  l'on  veut,  dit-elle  d'ailleurs  :  car  il  n'existe 
point  de  fleur  pareille  dans  la  nature;  mais,  si  la  fleur  du  lis  n'a  pas 
de  «pommel»  (la  boîte  à  chrême  de  la  crosse),  elle  n'en  a  pas  moins 
une  vertu  «  medicinable  » (2).  Et  ceci  l'ait  souhaiter  à  Grâce  que  son 
protégé  soit,  lui  aussi,  «medicinable»  commele  lis.  C'est  pourquoi 
l'on  confectionnera  pour  lui  un  «  oignement  »  (un  chrême)  qui  lui 
soit  spécialement  réservé.  Les  prélats  sacrent  .bien  «spécialement» 
certains  autres  rois,  mais  sans  que  ce  sacre  leur  conière  le  pouvoir  de 
«  médiciner  les  mausd'autrui  ».  Au  contraire,  l'«  oignement  »  fait  pour 
le  sacre  des  rois  de  France  aura  pour  vertu 

i  098      De  curerceulx  qui  disposés 
Seront  a  santé  et  aptez. 
Car,  ou  disposé  pascienl . 
Se  monstre  le  fait  a  la  gent. 

Et  quand  Grâce  a  préparé  cet  onguent,  elle  le  fait  porter  «a  Rémi,  a 
Reims»,  par  un  oiseau  tout  blanc (3). 

De  plus,  Grâce  invite  Sapience  à  tailler  au  nombre  de  trois  exem- 
plaires les  fleurs  de  lis  qu'elle  destine  au  roi,  en  signe  qu'elles  ont  été 
trois  —  Grâce,  Sapience  et  Raison  —  présentes  à  la  conception  et  à 
l'exécution  de  l'œuvre.  Ce  qui  n'empêche  pas,  remarque-t-elle,  que 

1122      «  Se  mon  ami  plus  en  veut  faire, 
Bien  en  pourra  a  L'exemplaire 
Faire  faire  a  son  armurier.  » 

Enfin,  munie  de  son  présent,  elle  l'apporte  à  son  «ami».  Elle  se 

<''   Il  est  peu  probable  qu'il  ait  été  amené  à  (S)  C'est  une  allusion  à  la  légende  du  sacre 

ce  souvenir  par  le  l'ait  que  deux  comètes  appa  île  Clovis,  pour  lequel  une  colombe  apporta  a 

rurent,  l'une  vers  la  SaintJean  de   i33y  (et  Reims  la  sainte  ampoule,  (elle   légende  a  dû 

qui    fut  très   remarquée),  l'autre  le   i5   avril  son  premier  succès  à  un  récit  d'Hincmar,    Vie 

i338.  il    Rémi,  ch.    xv    [Monumenta    Germa- 

(5)  Comme  le  lis  naturel.  Cf.  G.  Sarton,  dans  niae  Itist.,   Scriplores   reram    Meroving.,   t.    III, 

Mediaeval  Studios. ...  dédiées  à  J.  A.  M.  Ford,  p.  20,6-7). 
p.  2.37  ss. 


SES  ÉCRITS.  95 

dirige  vers  un  «  chastel  a  plusieurs  tours  » (1),  où,  dans  un  «palais  ». (2), 
est  tendue  une  courtine  de  drap  vermeil.  La  présence  de  nombreuses 
personnes  indique  que,  derrière  la  courtine (3),  il  y  a  quelqu'un. 
Grâce  pénètre  auprès  du  roi  (c'est  lui  que  cache  la  courtine)  et  lui 
remet  son  triple  don  :  l'onction  par  onguent  spécial  ;  le  pouvoir  de 
guérir;  l'emblème  des  trois  fleurs  de  lis.  Elle  lui  dit  : 

«...  ton  escu 
i2i2      Et  ta  baniere  en  signeras 

Et  par  tout  t'en  armoieras  : 
Ce  sera  signe  que  par  moi 
Tu  règnes  et  que  tu  es  roi.  » 

Or,  tandis  qu'elle  parle,  le  soleil,  tombant  par  une  fenêtre  sur  le 
drap  d'azur  et  de  lis  étendu  devant  le  roi ,  se  réfléchit  sur  la  courtine 
et  y  reproduit  la  forme  et  les  couleurs  du  tapis  et  de  ses  dessins.  Cela 
signifie,  explique  Grâce,  que,  lorsque  le  roi  aura  un  «bon  ami» 
appartenant  à  son  sang,  il  lui  remettra  également  l'insigne  des  fleurs 
de  lis;  mais,  ajoute-t-elle, 


pour  marquer 


«  . .  .je  voudrai  qu'encourtine/. 
i  3o3      II  soit  de  vermeil  et  bendez  » (a). 


«...  qu'au  commencement 
i  3o5      A  vermeil  encourtinement. 


Et  elle  poursuit 

i3o6      «  Ainsi  te  dis  je  de  tes  fdz 

Que,  quant  lu  aras  un  hoir  filz 
Desquielx  tu  le  voudras  parer, 
Tu  le  (5'  devras  encourtiner 

i3io      De  ceste  vermeille  courtine, 
En  mémorial  et  en  signe 
Que  elles  t'ont  esté  données 
En  rouge  courtine  et  livrées  I6'.  » 

L  ;arls,1  .     ,  m  Var.  bordé.  Cf.  ci-après,  p.  io5,  n.  1. 

1  '   Le  palais  du  roi.  (s)   yar   (es 

P>   Divisant   une  pièce   et  formant  portière.  <<>   Deux  vers  remaniés  et  obscurs. 


96  GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 


Ce  Roman  de  ta  fleur  de  lis  mérite  un  peu  plus  de  considération  que 
ne  lui  en  a  accordé  i'éruditqui  l'a  publié.  Sans  doute  n'est-il  pas  d'une 
facture  qu'on  puisse  donner  pour  un  modèle  de  vigueur;  et  il  a  aussi 
ses  bizarreries,  tenant  au  fond  même  de  l'invention.  Mais  il  prend  de 
l'intérêt  aussitôt  qu'on  le  replace  dans  le  cadre  de  l'histoire.  11  faut 
voir  ce  qu'il  signifie. 

L'intention  qui  l'a  dicté  est  suffisamment  claire  :  fauteur  a  voulu 
exalter  la  rovauté  française  en  démontrant  sa  primauté  par  l'existence 
de  privilèges  d'origine  divine,  accordés  en  récompense  de  son  zèle 
pour  la  défense  de  l'Eglise.  L'idée  d'un  éloge  de  cette  sorte  ne  se  conce- 
vrait guère  en  dehors  d'une  occasion  particulière  qui  l'ait  rendu 
opportun  :  Guillaume  avait  certainement  des  raisons  de  penser  que 
son  initiative  serait  bien  venue  du  roi  Philippe  VI. 

On  sait  que  Philippe  se  fit  remarquer  par  son  dévouement  à 
l'Eglise  et  que  c'est  avec  lui  que  les  rois  de  France  commencèrent  de 
s'intituler  spécialement  «très  chrétiens  » (1).  On  sait  aussi  qu'il  avait 
du  goût  pour  les  choses  de  l'esprit  et  qu'il  fut  accueillant  aux  ouvrages 
des  écrivains (2).  Mais  à  ces  convenances  d'ordre  général  a  dû  s'ajouter, 
pour  déterminer  notre  auteur,  là-propos  d'un  certain  moment.  La 
royauté  française  ne  pouvait  souhaiter  l'affirmation  de  sa  primauté 
que  par  rapport  à  l'une  des  trois  forces  représentées  par  la  volonté 
populaire,  par  l'autorité  ecclésiastique  et  par  les  autres  puissances 
monarchiques.  En  1 338 ,  elle  n'avait  pas  encore  à  se  soucier  du  pre- 
mier point;  le  temps  de  discuter  le  second  était  passé;  mais  le  troi- 
sième était  d'actualité  :  Philippe  VI  avait  à  compter  avec  l'Angleterre 
et.  avec  l'Allemagne,  et  il  sentait  sa  situation  suffisamment  grave  pour 
faire  appel  à  tous  les  concours  utiles.  11  écrivit  alors,  vers  les  mois 
d'avril  et  mai,  à  tous  les  évéques  du  royaume  afin  qu'ils  ordonnassent 
des  prières  publiques  pour  le  succès  de  ses  armes,  des  messes,  des 
processions,  et  aussi  des  sermons,  où  l'on  ferait  connaître  au  peuple 


I1'  Noël  Valois.  Le  roi  très  chrétien  (La  France  Au  sujet  d'un  manuel  d'histoire  fait  à  son  usajje 

chrétienne  dans  l  histoire ,  publiée  sous  la  direc-  et  sur  sa  demande  par  un  moine  de  Saint-Denis, 

lion  du  R.  P.  Il.iuili  ill.ii  1 ,   1896,  p.  317).  voir  Couderc  (Eludes  d'histoire  du   moyen  âge 

m    Spécialement    aux   ouvrages  instructifs.  dédiées  à  G.  Monod,  1896). 


SES  ECRITS.  97 

la  véritable  position  de  sa  cause (1).  Le  bruit  avait  dû  parvenir  à  Chaa- 
lis  qu'il  avait,  en  particulier,  en  la  même  circonstance,  obtenu  du 
collège  cistercien  de  Saint-Bernard  la  célébration  d'une  messe 
publique  annuelle  et  d'une  messe  privée  quotidienne,  et  que  cet 
accord  avait  été  confirmé  par  le  Chapitre  général  de  l'Ordre (2). 

Guillaume  n'a  nommé  dans  son  poème  ni  l'Angleterre  ni  l'Alle- 
magne; mais,  en  parlant  du  léopard  héraldique,  il  a  désigné  claire- 
ment le  roi  Edouard  III  et  les  procédés  tortueux  de  sa  diplomatie  à 
l'égard  de  la  France;  en  parlant  de  l'aigle  à  deux  têtes,  il  a  désigné 
non  moins  clairement  l'empereur,  dont  il  indiquait  en  même  temps 
la  laiblesse.  Il  savait  certainement  que  le  roi  de  France  suivait  alors 
avec  attention  les  menées  conj  uguées  de  ces  deux  princes.  Or,  quelques 
causes  que  les  historiens  modernes  attribuent  à  la  guerre  de  Cent  ans, 
il  n'est  pas  douteux  que  les  contemporains  ont  attaché  beaucoup 
d'importance  à  la  contestation  par  Edouard  III  du  droit  de  Philippe  VI 
à  la  couronne (3).  Pour  les  Valois  au  xive  siècle,  comme  pour  les  Capé- 
tiens au  xie  et  au  xne,  il  importait  d'ajouter  à  la  possession  de  fait  la 
preuve  de  la  légitimité;  et  si  l'existence  de  privilèges  miraculeux  au 
profit  de  la  royauté  française  ne  garantissait  point  que  tel  roi  ne  fût 
pas  personnellement  un  usurpateur,  le  fait  d'avoir  été  sacré  consti- 
tuait pourtant  un  titre  qui  n'était  pas  juridiquement  négligeable. 
Edouard  III,  écrivant  au  pape  le  1 7  octobre  1 337,  qualifiait  Philippe 
de  soi-disant  roi  de  France  :  le  poème  de  Guillaume,  montrant  que 
les  rois  de  France  avaient  reçu  du  Ciel  le  triple  don  de  l'insigne  des 
lis,  de  l'onction  spéciale  et  du  pouvoir  guérisseur,  n'était  pas  une 
réponse  pertinente;  mais  il  voulait  être  une  réponse.  Un  Dominicain, 
chargé  d'ambassade  par  le  roi  d'Angleterre  auprès  du  doge  de  Venise, 
exposait  à  ce  dernier,  le  27  avril  i34o,  comment  Edouard  III,  pour 
éviter  une  guerre  sanglante,  avait  proposé  à  Philippe  de  Valois  le 
choix  entre  trois  moyens  :  ou  bien  le  combat  en  champ  clos;  ou  bien, 
s'il  était  véritablement  roi  de  France,  comme  il  le  prétendait,  de 
s'exposer  à  des  lions  affamés  (qui  l'épargneraient);  ou  bien  d'opérer 


(1)   Ménard,  Histoire  ...  de  la  ville  de  Nîmes,  (3)   Voir  ci-dessus,  p.  91 ,  n.  i,  un  indice  que 

Nîmes,  187/i,  t.  II,  p.  80.  Guillaume  ne  devait  pas  ignorer  les  discussions, 

(î)  Statuta    capitulorum     aeneralium    Ordinis  plusieurs  fois  reprises  depuis   i3i6,au  sujet 

Cislerciensis ,  p.  p.  dom  Canivez,  t.  III,  p.  45o.  des  droits  de  Philippe  à  la  succession  au  trône. 


98  GUILLAUME  DE  D1GULLEVILLE. 

le  miracle  de  la  guérison  des  malades (1).  Rien,  dans  ce  qu'on  connaît 
des  négociations  entre  Edouard  et  Philippe,  ne  confirme  ces  dires  de 
l'ambassadeur;  mais  il  faut  bien  qu'ils  aient  eu  quelque  rapport  avec 
les  idées  qui  hantaient  alors  les  esprits;  et  il  est  remarquable  que 
Guillaume  de  Digulleville  ait  rappelé  le  pouvoir  guérisseur  des  rois 
de  France,  qu'il  entendait  assurément  attribuer  à  Philippe  VI  lui- 
même,  —  en  prenant  toutefois  quelques  prudentes  précautions  quant 
à  la  disposition  des  malades  qui  seraient  objet  de  l'expérience. 

Telle  a  donc  été  l'occasion  du  poème;  et  il  y  en  a  une  preuve  com- 
plémentaire dans  la  date  de  1 338 ,  qui  fut  en  effet  celle  où  commen- 
cèrent réellement  les  hostilités  entre  la  France  et  l'Angleterre.  Cette 
date  de  1 338  est  celle  où  Guillaume  a  situé  sa  vision  :  le  millésime 
est  authentifié  par  la  rime.  Guillaume  a  précisé,  en  outre,  qu'on 
était  dans  la  nuit  de  la  Toussaint,  entre  minuit  et  une  heure  (c'est-à- 
dire  tout  au  début  du  ier  novembre) ,  le  soleil  étant  alors  dans  le  signe 
du  Scorpion,  et  la  lune  entrant  justement  dans  celui  du  Cancer.  Or 
le  soleil,  au  ier  novembre,  se  trouve  dans  le  Scorpion  depuis  une 
huitaine  de  jours;  et  aux  mêmes  mois  et  quantième  la  lune  atteignait, 
en  1 338 ,  son  dix-huitième  jour;  ce  qui  signifie  qu'étant  donné,  à 
cet  âge,  sa  position  par  rapport  au  soleil,  elle  entrait  effectivement 
dans  le  Cancer.  C'est  donc  bien  du  icr  novembre  1 338  que  Guillaume 
a  voulu  parler;  et  l'on  pourrait  supposer  que,  par  l'indication  d'un 
mois  précis,  il  ait  voulu  faire  allusion  au  défi  solennel  d'Edouard  III 
que  l'évèque  de  Lincoln  apporta  à  Philippe  VI  à  la  Toussaint  de 
l'année  1 3 3 7  (2J.  Mais  1 337  nest  Pas  1 338  ;  et  bien  que  le  millésime 
de  1 337  ne  soit  pas  adopté  par  tous  les  historiens,  il  serait  aventuré 
de  s'arrêter  à  cette  circonstance.  Il  vaut  mieux  penser  que  Guillaume, 
considérant  que  la  guerre  avait  commencé  en  1 338  (3),  a  choisi,  pour 

(1)   Voir  la-dessus  Marc  Klocli,   Les  rois  thau-  puissance  de  ses  armes;  que  tel  était  l'usage 

matarges,   Strasbourg  et  Paris,    îga'i,   p.    i3  M"»    avait    été  suivi  de  toute  antiquité;   que 

et  a.">-.  c'était  ainsi  qu'on  avait  statué  sur  la  couronne 

(J)  Kervyn  de  Lettenhove,  dans  son  édition  de  France».  Il  est  curieux  que  Guillaume  de 
de  Froissart,  t.  Il,  p.  54a,  a  analssô  un  pas-  Digulleville  ait  par  deux  fois  (v.  32i-3a  et 
sage  de  la  Chronique  de  Berne  relatif  à  cet  38a-3S)  appuyé  surle  fait  que  le  roi  de  France 
épisode,  où  l'on  voit  le  roi  de  France  répondre  avait  «conquis  son  royaume  par  l'épée»,  vou- 
à  l'ambassadeur,  pour  justifier  son  <  h  oit  à  la  lantdiresansdoute«parsa  vaillance  reconnues 
couronne,  «qu'en  Allemagne  l'empereur  n'était  3)  L'auteur  anonyme  des  Vœux  dix  Héron, 
élu  que  pour  sa  \ ic  et  que,  lors  même  qu'il  racontant  comment  furent  faits,  à  la  cour 
ivail  des  fils,  aucun  d'eux  ne  lui  succédait,  a  d'Edouard,  les  vœux  de  ses  partisans  de  coin- 
moins  qu'il  ne  le  dut   à   son  courage  et  à   la  battre    le    roi   de    France,   situe   la    scène    en 


SES  ÉCRITS.  99 

situer  sa  vision,  un  mois   de  signe  funeste,  le  mois  du   Scorpion, 
annonciateur  de  trahison  et  de  calamités (1). 

Aux  preuves  traditionnelles  du  caractère  sacré  de  la  royauté  fran- 
çaise —  sacre  par  onction  spéciale  et  pouvoir  guérisseur  —  l'auteur 
a  ajouté  le  don  miraculeux  du  symbole  des  trois  fleurs  de  lis;  et  c'est 
sur  ce  point  particulier  que  porte  principalement  son  poème. 

Il  n'a  pas,  ce  faisant,  tout  tiré  du  néant;  et  il  avait  eu  des  prédéces- 
seurs. 

Déjà  dans  sa  Vie  de  saint  Louis,  composée  avant  l'année  i  2  85,  Guil- 
laume de  Nangis  avait  touché  au  sujet.  Parlant  des  troubles  de 
l'année  1229,  qui  avaient  mis  en  péril  les  études  universitaires,  il 
disait  l'inquiétude  du  roi  Louis  IX  à  la  pensée  que  la  science,  venue 
jadis  d'Athènes  à  Rome,  puis,  avec  la  chevalerie,  de  Rome  à  Paris, 
risquait  de  déserter  son  royaume.  Et  il  continuait  :  «  Si  en  etlet  le  très 
précieux  trésor  de  sapience,  accompagnant  saint  Denys  l'Aréopagite 
et  ainsi  venu  de  Grèce  en  France  en  même  temps  que  la  foi  et 
le  renom  de  chevalerie,  disparaissait  du  royaume,  l'insigne  du  lis 
porté  par  le  roi  de  France  et  formé  de  trois  pétales  se  trouverait,  en 
l'un  de  ses  éléments,  dangereusement  dégradé.  Gar,  depuis  que  par 
ces  trois  dons,  —  foi,  sapience  et  chevalerie,  —  notre  Dieu  et  Sei- 
gneur Jésus-Christ  a  voulu  illuminer  le  royaume  de  France  de  sa 
grâce  plus  spécialement  que  tous  les  autres,  nos  rois  ont  pour  tradi- 
tion de  porter  sur  leurs  armes  et  leurs  enseignes  une  fleur  de  lis  à 
trois  pétales ,  comme  pour  dire  :  par  la  providence  et  la  grâce  de  Dieu , 
foi,  sapience  et  renom  de  chevalerie  abondent  en  notre  royaume  plus 
qu'en  nul  autre.  Deux  des  pétales  du  lis  représentent  en  effet  la 
sapience  et  la  chevalerie,  lesquelles  venues  de  Grèce  en  Gaule  à  la 
suite  de  Denys  l'Aréopagite,  protègent  et  défendent  la  foi  que  celui-ci, 
par  la  grâce  de  Dieu ,  a  propagée  dans  le  pays  (2U .  Il  y  a  dans  ce  texte  un 
embarras  que  nous  n'avons  pas  cherché  à  dissimuler  en  le  traduisant. 

septembre  i338.  Voir  Histoire  littéraire  de  la  puis  de  Rome  en  France  (variante de  la  théorie 

France,   t. XXXVIII,  p.  268  ss.  d'Orose  sur  la   succession  des  empires),   voir 

(l)  Il  expliquera,  plus  tard,  dans  le  Pèlcri-  Chrétien   de   Troyes,  Cligès ,  v.    3o  et  suiv. , 

nage  de  l'Ame,  que  le  Scorpion  rappelle  les  Barthélémy  l'Anglais,  De  proprielatibus  rerum, 

trahisons  dont  Jésus-Christ  fut  victime.  1.  XV  ;  Image  du  monde,  a3o  et  suiv.  (cf.  rédac- 

<2)   Historiens  de  la  France,  t.  XX,  p.  320.  tion  en  prose  de  Gossouin ,  éd.  Prior,  p.  77)  ; 

Au  sujet  de  l'idée  d'une  migration  de  la  «  cler-  Vincent  de   Beauvais,  Spéculum  historiale .    I, 

gie»  et  de  la   chevalerie   d'Athènes  à  Borne,  i3;  etc. 


100  GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 

La  traduction  ancienne  que  nous  en  possédons  et  qui  n'est  pas  très 
littérale  présente,  sur  un  point,  plus  de  netteté  et  de  précision.  On  y 
lit(1)  :  «  Les  deus  fuellies  de  la  fleur  de  liz  qui  sont  oeles  (symétriques) (2) 
segnefient  sens  et  chevalerie,  qui  gardent  et  deflendent  la  tierce  fuellie 
qui  est  ou  milieu  de  elles,  plus  longue  et  plus  haute,  par  laquelle  loi 
est  entendue  et  senefiee».  Et  c'est  de  même  que,  dans  sa  Chronique, 
postérieure  à  la  Vie  de  saint  Louis,  Guillaume  de  Nangis,  reproduisant 
son  texte  antérieur,  mais  y  introduisant  quelques  corrections,  a  pré- 
cisé que  le  pétale  symbolisant  la  foi  était  placé  au  milieu  des  deux 
autres  et  plus  haut  qu'eux (3>. 

Plus  tard,  entre  les  années  i332  et  1 335,  Philippe  de  Vitry,  à 
l'occasion  du  projet  de  croisade  formé  par  Philippe  VI,  avait  composé 
un  poème  de  1 1 48  vers  intitulé  le  Cliapel  des  fleurs  de  lisw,  où,  parlant 
des  trois  fleurs  de  lis  «  qui  sont  en  France  » ,  il  les  définissait  respecti- 
vement comme  le  symbole  de  la  science,  de  la  foi  et  de  la  chevalerie  : 
il  y  trouvait  le  prétexte  d'une  leçon  adressée  au  roi  et  aux  chevaliers 
sur  leurs  devoirs  en  général,  tous  dictés  par  l'enseignement  de  l'Eglise, 
et  sur  leurs  devoirs  particuliers  à  l'égard  de  la  sainte  expédition. 

Philippe  de  Vitry,  on  le  voit,  a  interprété  de  la  même  façon  que 
Guillaume  de  Nangis  le  triple  symbole  floral  et  y  a  vu,  comme  lui, 
le  signe  de  la  sapience,  de  la  foi  et  de  la  chevalerie,  avec  cette  dif- 
férence toutefois  qu'il  a  parlé  non  plus  des  trois  pétales  de  la  fleur, 
mais  de  trois  fleurs  distinctes  formant  trinilé.  Il  existait  donc,  là- 
dessus,  une  tradition. 

Guillaume  de  Digulleville  ne  pouvait  l'ignorer,  et  sans  doute  a-t-il 
connu  le  poème  de  Philippe  de  Vitry  (qui  peut-être,  lui-même,  a 
connu  le  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine).  Mais,  faisant  porter  son  analyse 
sur  les  détails  d'une  fleur  unique,  comme  Guillaume  de  Nangis,  et 
notant,  comme  Philippe  de  Vitry,  que  les  lis  des  armes  de  France 
sont  au  nombre  de  trois,  il  a  opéré  une  combinaison  qui  lui  est 
personnelle  et  dont  l'originalité  est  marquée  d'un  côté  par  la  «  signi- 
fiante» qu'il  a  attribuée  aux  signes,  d'un  autre  côté  par  le  récit  qu'il  a 
fait  de  l'«  invention  »  de  ces  signes. 

(1>    Historiens  de  la  France,  t.   XX,  p.  331.  y  reste  que  le  pétale  central  représente  la  foi, 

(,)  Littéralement,  "égales».  et  les    deux    du    côté    le  clergé  (non   plus  la 

<J)   Ibid.,  p.  546.  Dans  le  texte  des  Grandes  sapience)  et  la  chevalerie. 

Chroniques  de  Saint-Denis   (éd.  Viard,   t.   VII,  (,)  Publié  par  A.  Piagel  illomania,  t.  X M  II , 

p.  Gi),  le  passage  a  été  fortement  résumé  :   il  1898,  p.  55). 


SES  ECRITS.  101 

Pour  la  «  signifiance  »,  il  pose  que  les  «barbeaux»  du  bas  delà 
fleur  représentent  le  peuple;  le  bouton  central,  la  royauté;  les  pétales 
adjacents,  les  conseillers  d'Eglise.  Il  s'écarte,  par  cette  interprétation, 
de  ses  prédécesseurs;  et  l'on  ne  peut  méconnaître  l'intérêt  de  l'alti- 
tude doctrinale  que  révèle  la  différence.  Sans  doute  n'ignore-t-il  pas 
la  comparaison  classique  de  l'Eglise  avec  le  soleil  et  de  la  royauté  avec 
la  lune,  par  quoi  l'on  marquait  la  primauté  de  l'Eglise;  et  sans  doute 
encore  insiste-t-il  sur  l'utilité  de  l'appui  que  trouve  le  roi  dans  le 
conseil  des  minisires  de  l'Eglise.  Mais  il  se  garde  bien  d'appuyer  sur 
la  première  comparaison;  et  en  revanche,  par  un  trait  significatif,  il 
indique  qu'en  signe  de  respect  les  «croçons»  latéraux  de  la  fleur 
s'écartent  un  peu  du  bouton  central,  qui  symbolise  le  roi  et  qui  les 
domine.  S'il  n'a  pas  écrit  à  l'étourdie,  il  faut  bien  admettre  qu'il  se 
prononçait  pour  la  primauté  du  pouvoir  royal  sur  l'autorité  du 
clergé. 

Quant  à  l'«  invention  »  des  fleurs  de  lis,  il  est  possible  qu'il  ait 
subi,  jusqu'à  un  certain  point,  l'influence  de  traditions  relatives  soit 
à  l'histoire  même  de  cet  insigne,  soit  à  celle  de  l'oriflamme  et  du  cri 
d'armes  de  Montjoie.  Nous  n'avons  pas  ici  à  débrouiller  l'écheveau  de 
ces  légendes  qui,  à  partir  d'un  certain  moment,  se  sont  trouvées  enche- 
vêtrées. Nous  noierons  seulement  qu'au  temps  où  Guillaume  écrivait, 
les  imaginations,  stimulées  par  des  intérêts  divers,  fermentaient  sur 
le  thème  des  origines  de  l'écu  fleurdelisé. 

Un  moine  de  Joienval  a  fait,  dans  un  petit  poème  latin  (I),  le  récit 
d'une  victoire  miraculeuse  l'emportée  par  Clovis,  encore  païen  et 
résidant  à  Montjoie (2),  sur  le  roi  Conflac,  beaucoup  plus  puissant  que 
lui,  établi  à  Conflans-Sainte-Honorine.  Celte  victoire,  raconte-t-il, 
avait  été  due  à  l'insigne  des  fleurs  de  lis  d'or  sur  fond  d'azur  dont  un 
pieux  ermite  avait  eu  la  révélation  et  que,  sur  son  conseil,  Clotilde 
avait  substitué,  le  jour  du  combat,  aux  croissants  dont  avait  été  formé 


(I)  Conservé  seulement  dans  le  ms.  de  la  trouvait  dans  la  forêt  de  Marly,  à  quatre  kilo- 
Bibliothèque  nationale,  lat.  i46(îî  (écriture  de  mètres  environ  au  sud  de  Poissy.  Elle  a  été 
la  seconde  moitié  du  xiv°  siècle)  et  publié  par  détruite  au  xvn°  siècle.  C'était  une  capitainerie 
Robert  Bossuat  [Bibliothèijae  de  l'Ecole  des  royale,  qui,  dans  une  lettre  de  i358,  est  dési- 
ehartes ,  t.  CI,  19^0,  p.  80).  Les  incorrections  gnée  sous  le  nom  de  «Montjoie  saint  Denis» 
de  langue  et  l'indigence  du  style  dénotent  un  (Du  Cange,  Glossariam,  au  mot  Moiu  Gaudii. 
piètre  écrivain.  Autres  indications  dans  Edm.  Bories,  Histoire 

m  La    «tour»    de   Montjoie  en   question   se  de  la  ville  de  Poissy,  Paris,  1901). 

hist.  LirrÉR.  —  xxxix.  8 


J02  GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 

jusque  là  le  blason  de  son  époux.  Après  son  triomphe  inespéré, 
Clovis  s'était  fait  chrétien.  Voilà  pourquoi  les  rois  de  France,  portant 
les  fleurs  de  lis,  adoptèrent  le  cri  de  Montjoie  saint  Denis;  et  c'est  en 
commémoration  de  cet  événement  que  lut  fondée,  explique  l'auteur, 
l'abbaye  de  Joienval. 

Le  processus  selon  lequel  cette  légende  s'est  formée  s'imagine  aisé- 
ment. L'abbaye  de  Joienval  avait  été  fondée  en  1 2  2  1 ,  à  cinq  ou  six 
lieues  de  Paris,  par  Barthélémy  de  Roye,  en  qui,  aux  temps  dilliciles 
de  la  minorité  de  saint  Louis,  la  couronne  avait  trouvé  son  principal 
conseiller  :  c'était  déjà  pour  elle  un  titre  de  considération.  Mais  elle 
en  pouvait  trouver  un  autre  à  montrer  l'existence  d'un  lien  plus  étroit, 
plus  ancien,  plus  glorieux,  entre  son  histoire  et  celle  des  rois  de 
France.  Un  moine  de  l'endroit  s'est  rencontré  (nous  ne  disons  point 
que  c'était  l'auteur  du  poème)  qui  avait  de  l'ambition  pour  son 
monastère  et  qui,  sans  être  beaucoup  plus  grand  clerc  que  ses 
confrères  Préinontrés,  savait  tout  de  même  quelque  chose.  Il  ne 
pouvait  ignorer  que  l'abbaye  de  Saint-Denis  prétendait  tenir  de 
Dagobert  l'oriflamme  que  les  rois  de  France  venaient  prendre  en 
grande  solennité  toutes  les  fois  qu'ils  partaient  pour  une  guerre 
sainte  et  juste  (1).  11  connaissait  aussi  l'histoire  de  la  conversion  de 
Clovis  et  du  miracle  de  la  Sainte  Ampoule,  apportée  par  une  colombe 
à  saint  Rémi  au  moment  du  baptême.  Il  savait  enfin  que  le  cri 
d'armes  des  rois  de  France  était,  de  son  temps,  Montjoie  saint  Denis  (J) 
et  que  leur  écu  portait  trois  lis  d'or  sur  champ  d'azur.  Or,  si  Saint- 
Denis  avait  bien  établi  ses  droits  à  la  possession  de  l'oriflamme,  on  ne 
trouvait  rien  dans  ses  récits  qui  expliquât  l'origine  du  cri  de  Montjoie 
saint  Denis.  Ft  personne  ne  s'était  encore  avisé  de  lancer  une  légende 
des  (leurs  de  lis,  sans  doute  parce  que  l'adoption  du  symbole  était  de 
date  trop  récente  et  qu'on  y  reconnaissait  trop  clairement  l'intention 
proprement  humaine  qui  en  avait  déterminé  le  choix  au  temps  de 


L'étal    des   croyances   au    sujet   de   l'ori-  accompagné   inili.ilim.nl  .1rs  mois  suint   Denis. 

Qamme  est    clairement    défini,   au  début   du  Cette  addition  a   été  faite,  lorsque  le  cri  s'est 

xiv*  siècle,  par  Guillaume  Guiart,  Branche  des  généralisé   parmi  1rs  barons  de  France,  pour 

royaus  lignages ,  éd.  Buchon ,  v.  1 1 5o  et  suiv.  différencier  le  cri  du  suzerain  de  celui  de  ses 

"   Kn  l'ait,  le  cri  de  Montjoie,  qui  n'apparaît  vassaux.  On  peut  voir  une  allusion  au  cri  ainsi 

dans  les  textes  historiques  qu'au  temps  delà  complété    dans    une  charte   de    saint  Louis 

première  croisade  el  qui  fut  ensuite,  dans  les  datée  de  1269  (Du  Cange    Gbssarinm,  m  mot 

romans,  attribué  à   Charlemagne,  n'a  pas  été  Mont  Gaudii). 


SES  ECRITS.  103 

Louis  le  Gros  :  savoir,  probablement,  le  rappel  du  UUa  inter  spinas  de 
l'Ecriture.  Une  place  était  donc  à  prendre  dans  l'histoire  légendaire; 
et  la  tour  de  Montjoie  s'est  trouvée  fort  à  propos  pour  provoquer  dans 
l'esprit  du  moine  de  Joienval,  qui  la  voyait  chaque  jour,  l'éclosion 
d'une  lable  où  les  prestiges  de  l'antiquité  et  de  la  révélation  miracu- 
leuse concouraient  à  rehausser,  en  un  même  mirage  de  gloire,  la 
dignité  associée  de  l'abbaye  et  de  la  royauté.  Saint-Denis,  qui  ne  pou- 
vait montrer  de  Montjoie  sur  son  propre  territoire,  était  en  mauvaise 
posture  pour  contredire  cette  nouvelle  imagination;  et  quant  à  l'église 
Saint-Piemi  de  Reims,  elle  n'avait  pas  à  s'en  inquiéter  du  moment 
qu'on  ne  contestait  point  le  miracle  de  la  Sainte  Ampoule  ni  le  privi- 
lège, qui  lui  appartenait,  de  sacrer  les  rois  de  France. 

La  date  de  composition  du  poème  qui  raconte  cette  légende  n'est 
pas  connue.  11  résulte  du  texte  que  l'auteur  écrivait  alors  que  le  cri 
d'armes  royal  était,  non  plus  Monljoie  tout  court,  mais  Montjoie  saint 
Denis  (ce  qui  semble  avoir  été  déjà  le  cas  en  1269  et  peut-être  sen- 
siblement plus  tôt) (",  — que  saint  Louis  avait  été  canonisé  (1297), 
—  que  déjà  le  nombre  des  fleurs  de  lis  avait  été,  plus  ou  moins 
décidément,  fixé  à  trois  (ce  qui  semble  s'être  produit  au  temps  de 
Philippe  VI)(2).  11  est  donc  douteux  que  Guillaume  de  Digulleville  ait 
connu  ce  texte. 

Quant  à  la  légende,  il  est  bien  difficile  de  dire  si  elle  a  existé  anté- 
rieurement ou  si  elle  a  été  inventée  soit  par  l'auteur  du  poème,  soit 
par  quelqu'un  qui  l'aurait  directement  inspiré.  Le  poème  est  divisé  en 
deux  parties,  constituées  chacune  par  une  série  de  strophes  abécé- 
daires(3).  La  première  raconte  l'histoire  du  combat  de  Clovis  à 
Montjoie,  la  substitution  des  lis  aux  croissants  sur  ses  armes,  sa 
victoire  et  sa  conversion.  La  seconde  raconte  comment,  longtemps 
après,  l'abbaye  de  Joienval  avait  été  fondée  par  Barthélémy  en  com- 
mémoration du  miracle.  La  gaucherie  de  cette  distribution  prête  éga- 
lement à  toutes  les  interprétations.  On  peut  conclure  aussi  bien  à 

'''  Voir  la  note  précédente.  la  série  des  vingt-trois  lettres  de  l'alphabet, 
m  Voir  ci-dessus,  p.  100.  plus  quatre  abréviations  ou  signes,  savoir  : 
m  L'éditeur  a  négligé  de  le  l'aire  remarquer.  &  (et),  g  (cum),  le  point  (indiqué  par  son  nom 
Des  cinquante  quatrains  nionorimes  qui  coin-  de  jmnctus )  et  le  tilde  (indiqué  par  son  nom 
posent  la  pièce  et  dont  les  vers,  de  seize  syllabes.  de  titillas).  La  série  des  vingt-trois  derniers 
riment  aussi  à  l'hémistiche,  les  vingt-sept  quatrains  ne  comportent  que  les  lettres  propre- 
premiers  reproduisent,  par  leurs  lettres  initiales,  ment  dites,  à  l'exception  des  autres  signes. 

8. 


lO'i  GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 

l'existence  préalable  de  traditions  distinctes,  ramassées  après  coup 
en  un  même  poème,  qu'à  l'intention,  née  dans  l'esprit  de  l'auteur,  de 
poser  d'abord  un  premier  récit  pour  en  tirer  ensuite  l'occasion  dune 
glorification  de  Joienval.  Un  lait,  pourtant,  mérite  quelque  attention  : 
la  légende  de  Joienval,  qui  s'est  largement  accréditée  par  la  suite,  n'a 
pris  son  essor  qu'à  partir  de  i3yo  environ,  date  où  elle  apparaît  chez 
Raoul  de  Presles (1).  On  pourrait  supposer  qu'elle  avait  jusque-là 
végété  obscurément  et  qu'elle  aurait  été  déterrée,  en  quelque  sorte, 
par  les  théoriciens  de  l'entourage  de  Charles  V.  Mais  le  récit  de  Raoul 
de  Presles  reproduit,  sinon  très  exactement  tous  les  traits  (il  y  a 
quelques  différences),  du  moins  l'ordre  assez  particulier  de  la  nar 
ration  qu'on  observe  dans  le  poème,  comme  si  le  poème  en  avait  été 
une  source  directe.  De  plus,  dans  le  manuscrit  qui  l'a  conservé,  et  qui 
est  une  compilation  de  textes  divers,  ce  poème  précède  justement 
des  extraits  de  la  préface  de  la  Cité  de  Dieu,  où  Raoul  de  Presles  a 
rapporté  la  légende  :  il  pourrait  y  avoir  là  un  indice  que  la  lé- 
gende n'aurait  été  connue  que  grâce  au  poème. 

11  semble  donc  finalement  assez  improbable  que  Guillaume  de 
Digulleville  ait  songé  à  la  légende  de  Joienval;  et  peut-être  l'invention 
de  son  sujet  lui  est-elle  personnellement  et  intégralement  imputable. 
Toujours  est-il  que  la  façon  dont  il  a  expliqué  l'origine  des  lleurs  de 
lis  lui  est  propre,  puisque,  ne  manœuvrant  que  des  entités,  il  a 
rapporté  directement  à  Grâce  de  Dieu,  à  Sapience  et  à  Raison,  la 
création  du  symbole  héraldique.  Il  semble  s'en  être  tenu  à  l'idée 
élémentaire  de  Guillaume  de  Nangis,  lequel,  à  plusieurs  reprises, 
dans  le  texte  que  nous  avons  rappelé  -,  attribuait  dans  l'abstrait  à  la 
grâce  de  Dieu,  non  pas  sans  doute  l'invention  des  fleurs  de  lis,  mais 
du  moins  la  condition  privilégiée  des  rois  de  France. 

Ainsi,  il  n'est  pas  très  juste  de  dire,  comme  on  fa  fait'3',  que,  dans 
le  Roman  de  la  fleur  de  lis,  la  réalité  ne  tient  qu'une  petite  place,  à 


;l    Le  premier  volume  ilr  Monseigneur  sainct  de  Contv,  etc.  [ibid.,  p.  a33  .  Mais  la  version  de 

Ingvslin  </.'  Li   Cité  de  Dieu,  translatée...,  Joienval  esl    également  connue  de  Jean  Golein 

Paris,  i53i,  fol.  a  I  v*.  —  H  semble  que  l'ab-  lui-même     ibid.,  p.  485);  et   une  annotation 

baye  de  Saint-Denis  <iil  essayé  de  s'approprier  curieuse  a  son  texte  [ibid.,  p.  483),  dans  le  ms. 

1 1  légende  aussitôt  née.  Voir  le  Traité  du  Sacre,  lr.  437  il.-  la  Bibliothèque  nationale,  i m I i<|ue  le 

nini|>osé    en    137a   par  Jean    Golein     extrait  conflit  des  deux  traditions. 

j>.    p.    Marc    Bloch,    Les    rois    thaumaturges,  J)  Ci-dessus,  p.  99-100. 

p.  483),  et  les  textes  d'auteurs  divers,  Etienne  <S)  Piaget,  art.  cité,  p.  3ai. 


SES  ÉCRITS.  105 

moins  de  refuser  le  nom  de  réalité  aux  idées  sur  lesquelles  une  époque 
a  vécu  et  aux  épisodes  que  marquent,  dans  l'œuvre  des  politiques, 
l'élaboration  et  la  discussion  de  ces  idées.  La  vérité  est  que  les  allu- 
sions de  l'auteur  manquent  de  clarté;  et  c'est  dommage.  Plusieurs 
endroits  qui  ne  contiennent  qu'une  obscure  indication,  piquent  la 
curiosité  des  archéologues  :  par  exemple,  là  où  il  est  parlé  du  roi, 
retiré  dans  une  salle  de  son  palais,  isolé  par  une  tenture  rouge, 
accoudé  sur  un  carreau,  un  coussin  de  cendal  vermeil  à  ses  pieds,  sur 
lequel  sont  jetées  ses  armoiries;  ou  bien  encore  les  vers  où  il  s'agit 
des  armoiries  royales  transmises  à  des  princes  du  sang  et  qui  devront 
être  «  encourtinees  »  et  «bandées»  de  vermeil(1),  ainsi  que  du  «ver- 
meil» dont  devra  être  «  encourtiné  »  l'héritier  du  trône ™.  Ces  divers 
passages  irritent  le  lecteur  par  leur  nébulosité;  mais  l'on  aperçoit  bien 
que,  dans  le  rêve  du  poète,  tout  n'était  pas  vision  imaginaire. 

Éléments,  caractères  et  destinée  de  l'œuvre  de  Guillaume  de  Digulleville. 

Pour  comprendre  et  juger  l'ensemble  de  l'œuvre  qui  vient  d'être 
décrite,  on  aimerait  d'abord  savoir  de  quels  éléments  l'auteur  a 
disposé  et  tiré  parti.  Son  dessein  était,  dans  ses  grands  romans, 
d'enseigner  sous  une  certaine  forme  les  vérités  religieuses  ou  morales 
dont  la  connaissance  peut  aider  un  chrétien  à  gouverner  sa  vie.  Ce 
sujet,  déjà  vaste  par  lui-même,  prêtait  en  outre  à  la  digression;  et 
Guillaume  s'est  mal  défendu  contre  cet  inconvénient.  Il  y  a  donné 
d'autant  plus  facilement  que,  ramenant  les  choses  à  lui-même,  il  a 
fait  de  l'histoire  de  son  Pèlerin,  sur  terre  et  au  ciel,  non  pas  l'aven- 
ture d'un  chrétien  quelconque,  mais  celle  du  religieux  qu'il  était; 
et  ses  «  voyages  »  sont  vite  devenus  pour  lui  une  occasion  de  s'ex- 
pliquer sur  toutes  sortes  de  questions.  A  l'exemple  de  plusieurs 
autres   écrivains  de  la  Fin  du   xme  siècle  et  du  commencement  du 

O  Allusion   probable  (et  intéressante  par  la  H  peut  se  faire  que  le  poète  ait  aussi  pensé  à  la 

date)  au  fait  que  les  armes  de  France,   «d'azur,  livrée  :  c'est  ce  que  ferait  supposer  le  vers  i3i3, 

a  fleurs  de  lis  d'or  »,  quand  elles  étaient  portées  cité  ci-dessus. 

par  des  membres  de  la  famille  royale,  étaient  (2)   On  voit  que,  dans  la  layette  commandée 

différenciées,  selon  les  cas,  par  une  bordure,  en    i4o3    en    vue   de  la    naissance   du    futur 

par  un  lambel,  ou  par  un  bâton,  toujours  de  Charles  VIF,   figurait  un  «escarlate  pour  enve- 

gueules.  Voir  l'état  des  divers  écus  de  France  à  lopper  l'enfant».   Voir  Vallet  de  Viiiville,  dans 

fa  fin  du  xiv*  siècle  dans  Y  Armoriai  de  France  son  édition  de  la  Chronique  de  Jean  Chartier, 

p.   p.   Douët  d'Arcq,    Paris,    1861,    p.    6-7.  t.  III,  p.  a5a. 


106  GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 

xivc,  comme  Jean  de  Meung  ou  comme  l'auteur  anonyme  de  Ilenart  le 
Contrefait,  il  a  composé  une  sorte  d'encyclopédie,  de  couleur  parti- 
culière, où  il  a  déversé  le  Ilot  de  son  savoir.  En  beaucoup  d'endroits , 
des  idées  étrangères  à  son  sujet  ont  été  manifestement  plaquées  sur 
la  donnée  centrale  et  la  surchargent  de  leurs  bouffissures;  mais, 
même  lorsque  les  raccords  ont  été  plus  habiles,  on  constate  très 
fréquemment  cette  intrusion  d'éléments  adventices.  C'est  pourquoi , 
non  seulement  pour  expliquer  la  formation  de  l'œuvre,  mais  aussi 
pour  saisir  la  complexion  intellectuelle  de  l'homme,  il  est  utile  de 
déterminer  la  provenance  des  thèmes  qui  ont  été  exploités  en  ces 
pages;  et  le  portrait  littéraire  de  Guillaume  ne  saurait  guère  se 
retracer  qu'on  n'ait  préalablement  déterminé  la  matière  sur  laquelle  il 
travaillait. 

Ce  qu'il  savait  de  la  doctrine  chrétienne  et  de  tout  ce  qui  peut  s'y 
rapporter  lui  venait  en  partie  des  livres  :  sans  doute  la  bibliothèque 
claustrale  de  Chaalis  lui  a-t-elle  offert  sur  ce  point  des  ressources 
qu'il  a  mises  à  profit (1).  Il  a  très  largement  exploité  la  Bible,  à 
laquelle  il  renvoie  fréquemment,  et  parfois  en  se  référant  avec  pré- 
cision aux  passages  qu'il  visait.  11  renvoie  de  même  aux  Pères  de 
l'Eglise  et  à  des  écrivains  ecclésiastiques  d'époque  plus  récente.  Il  cite 
saint  Ambroise  et  saint  Jean  Chrysostome,  saint  Jérôme  et  saint  Au- 
gustin, saint  Benoit  et  saint  Grégoire  le  Grand,  saint  Bernard  et  une 
Vie  de  saint  Guillaume  de  Bourges'2';  il  cite  Flavius  Josèphe,  Origène, 
Constantin,  Denys  l'Aréopagite,  Isidore  de  Séville. 

Cette  liste  d'autorités  ne  doit  pas  faire  illusion  :  elle  ne  prouve  pas 
que  Guillaume  ait  lu  tous  les  écrits  auquels  il  se  réfère,  et  il  a  très 
bien  pu  ne  les  citer  que  de  seconde  main.  Le  lait  est  patent  quand,  à 

(1)  Un  catalogue  de  cette  bibliothèque,  dressé  Henry  Martin  a  indiqué    ouvr.  cité)  les  ma- 

à  la  fin  «lu  xii"  siècle  ou  au  début  duxin*,  a  ouscrits  du  catalogue  publié  par  lui  qu'on  peul 

été  conservé  dans  le  ms.  35 1  de  la  Bibliothèque  reconnaître  aujourd'hui  dans  certaines  biblîo- 

de  l'Arsenal,  F"  ia3v*-i  27,  et  contient  la  men-  thèques  :   il  \  en  a  Forl   peu.    Léopold   Delisle 

lion    de    21I)    volumes,    Il   a   été   publié   par  [Cabinet  des    Manuscrits,  i.ll,  p.  34o,-35o)  a 

Henrj   Martin,  au  tome  VIII  du  Catalogue  des  dressé  la  liste  des  manuscrits  de  la  Bibliothèque 

manuscrits    de    la    Bibliothèque   de   l'Arsenal,  nationale  qui  ont  appartenu  autrefois  à  Chaalis  : 

p.  44o  et  suiv.  ils  sont  au  nombre  de  3 1 

D'autre    part,    un   inventaire    de   la  même  Sur  les  écrits  de  Guillaume  de  Digulleville 

bibliothèque  a  été  inséré,  au  xvn*  siècle,  par  lui-même    qui    se   seraient    encore  trouvés  à 

Charles  Le  Tonnellier  dans  son  Catalogus  Cala-  Chaalis  au  \\r'  siècle.   w>ir  ci-dessus,  page  1, 

logorvm,  1"'  24-46,  lequel  est   aujourd'hui  le  note  1 

uis.  463o  de  l'Arsenal.  f,)  Son   •  parrain  •,  qui  fut  abbé  de  Chaalis. 


SES  ECRITS.  107 

propos  de  l'influence  des  astres  sur  la  destinée  humaine,  il  allègue 
une  parole  d'Homère  qu'il  n'avait  certainement  pas  prise  dans  l'ori- 
ginal(1)  :  il  a  pu  la  trouver  dans  saint  Augustin,  citant  lui-même  une 
traduction  de  Cicéron(2).  De  même,  il  y  a  toute  apparence  que. 
lorsqu'il  rapporte  à  Flavius  Josèphe  ce  qu'il  dit  de  la  révélation  de 
l'astrologie  aux  Egyptiens  par  Abraham13',  il  ne  lait  que  reproduire 
une  information  d'Isidore  de  Séville*"'. 

Même  pour  des  auteurs  qui  lui  étaient  facilement  accessibles,  on 
peut  douter  parfois  qu'il  les  ait  pratiqués  aussi  intimement  que  le 
feraient  croire  ses  renvois.  Un  bon  exemple  s'en  trouve  dans  les 
35o  vers  (3654-3 704)  du  Pèlerinage  de  l'Ame  où  le  personnage  de 
Doctrine,  déclarant  le  Pèlerin  responsable  de  la  conduite  de  son 
corps,  justifie  cette  affirmation  par  un  exposé  de  la  nature  de  l'âme 
et  de  ses  rapports  avec  le  corps. 

On  a  certainement  remarqué,  dans  l'analyse  que  nous  en  avons 
faite,  le  manque  d'unité  et  même  l'incohérence  de  cette  théorie,  faite 
de  pièces  et  de  morceaux,  et  dont  les  éléments  proviennent  essen- 
tiellement d'Aristote  et  de  saint  Augustin  (ou  d'écrits  allant  sous  son 
nom).  Est-il  bien  croyable  que  notre  religieux  les  ait  assemblés  de 
lui-même?  qu'il  se  soit  avisé  de  bâtir,  en  partant  d'originaux,  une 
sorte  de  traité  de  l'âme?  surtout  quand  l'entreprise  avait  été  déjà 
réalisée  par  d'autres  et  qu'il  existait,  sur  le  sujet,  tant  de  traités,  tant 
de  recueils  de  questions.  H  est  bien  plus  probable  qu'il  a  recouru  à  un 
travail  tout  fait,  représenté  pour  lui  soit  par  un  livre,  soit  par  un 
enseignement  d'école.  Nous  ne  saurions  préciser  autrement;  mais  le 
système  exposé  par  Doctrine,  quoi  qu'il  vaille,  correspond  à  l'une  des 
nombreuses  tentatives  faites  à  partir  du  xme  siècle  pour  concilier 
l'aristotélisme  et  l'augustinisme(5)  et  penchant,  ici,  dans  le  sens  de 
cette  dernière  philosophie.  Aussi,  même  en  supposant  que  la  lecture 
de  Guillaume  se  soit  étendue  à  saint  Augustiu ,  il  serait  téméraire  de 
penser  que,  dans  notre  passage,  il  se  soit  reporté  directement  à  son 
texte  ou  à  ce  qui  passait  pour  tel. 

En  fait  de  textes  originaux,  il  n'y  en  a  qu'un  petit  nombre  dont  on 

(1)  Pèlerinage  de  la   Vie  humaine ,   a"   rédac-  (1)   Etymologiae ,  III,  25,  1. 

tion  (dans  le  passage  sur  l'astrologie).  (5)   Par  exemple,  par  Guillaume  d'Auvergne. 

m   Cite  de  Dieu,  y,  8.  par     Hobert     (irosseteste,      ou     par    Jean   de 

l*'   Pèlerinage  de  Jésus  Christ ,  v.  353 1  etsuiv.  La  Rochelle, 


108  GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 

puisse  dire  qu'il  les  ait  lus  :  sans  doute  a-t-il  pratiqué  les  Etymologies 
d'Isidore  de  Séville;  certainement  il  a  eu  entre  les  mains  une  Vie  de 
saint  Benoît (1),  une  Vie  de  saint  Guillaume  de  Bourges  (2),  une  Vie  de 
saint  Bernard  (3)  et  divers  écrits  de  ce  chef  illustre  de  son  ordre  (">; 
mais,  même  pour  saint  Augustin,  on  ne  saurait  dire  jusqu'à  quel 
point  il  le  connaissait. 

En  revanche,  on  aurait  tort  de  limiter  ses  connaissances  aux  seuls 
auteurs  ou  aux  seuls  ouvrages  qu'il  a  cités  expressément. 

Dans  le  domaine  de  la  littérature  profane,  on  ne  voit  pas  qu'il  ait 
eu  recours  aux  auteurs  de  l'antiquité  classique,  soit  qu'il  les  ait 
ignorés,  soit  qu'il  les  ait  négligés  de  parti  pris;  et  le  seul  emprunt 
qu'il  leur  ait  fait  est  la  citation  en  latin  d'une  quinzaine  de  vers  de 
Y  Ibis  (5).  Mais  des  livres  en  langue  vulgaire  écrits  de  son  temps,  il  a 
dû  lire  plus  qu'il  ne  laisse  paraître.  11  a  puisé  abondamment  dans  le 
Roman  de  la  Rose,  tout  en  se  bornant,  au  début  de  son  premier 
poème,  à  indiquer  de  façon  assez  vague  l'impression  que  cet  ouvrage 
avait  produite  sur  son  esprit.  Il  semble  bien  aussi  que,  sans  le  dire,  il 
ait  pris  quelque  chose  dans  le  roman  de  Faurel,  dont  la  première 
partie  a  été  écrit*;  en  i3io  et  la  seconde  en  1 3  a  4-  Gervais  du  Bus, 
l'auteur,  était  de  Normandie,  comme  Guillaume;  comme  Guillaume, 
c'était  un  admirateur  du  Roman  de  la  Rose.  Il  se  montre  très  sévère  au 
pape  et  aux  prélats,  qui  sacrifient  l'Eglise  au  roi  :  sentiment  que 
Guillaume  a  lui-même  exprimé,  sans  y  être  invité  par  son  sujet.  Et, 
dans  le  détail,  plusieurs  de  ses  inventions  ont  pu  inspirer  Guillaume  : 
telle  l'idée  d'entremêler  dans  son  roman  des  parties  lyriques;  telle 
aussi  la  figuration  du  symbole  de  deux  roues  à  engrenage,  l'une 
grande,  l'autre  petite,  dont  le  mouvement  fait  aller  le  monde  au  gré 
de  la  Fortune. 

(1)  Voir      Pèlerinage    île     la     Vie    humaine,  (t>  Voir     Pèlerinage     de     lu      Vie    humaine, 

v.  4279  et  suiv.   Cf.    Vita    Benedicli  dans  les  v.  6918  et  suiv.  :  cf.  De  consideratione ,    II,  i3 

Dialogues  de  Grégoire  le  Grand,  c.  II  (Migne,  (Migne,  Pair,  ht.,  t.  CLXXXII,  c.  766);  — 

Pair,  ht.,  t.  LXVI,  c.  i3a).  Deuxiè rédaction,    dans    une    prière   à  la 

m  On  peut-être  deux    Voir  Pèlerinage  de  la  Vierge  :  cf.  ci-dessus,  p.  3g;  —  Pèlerinage  de 

Vie  humaine,  v.  4i56  et  suiv.  (cf.  Anàhcta  Bol-  VAme,  v.   .'171c,  ss.    :  cf.   In   festo  Peni 

hndiana,   III,   p.  a83)  et    4i63  et   suiv.    (cf.  Sermo  IF,  4  (Migne,  Pair.  ht.,  t.  CLXXXIH, 

[ctaSS   Bolland.,  Jan.,  I,  p.  637).  c.  327  :  —  Pèkrinage de  Jésus  Christ ,   \.  1 43 1 

Voir     Pèlerinage    de   la     Vie     humaine,  ss.  :  cl.  In  Dominica  infra  octavam    issumptionis 

v.  4225  cl    suiv.  Cf.  S.  Bernardi  Vita  prima,  h.  Marine  (Migne,  ibid.,c.  433.) 
auclore    Guillelmo,    I.    .'>,    7  (Migne,     Pair.  (i)  Vers  107-108,  îao,  ia3,  ia5,  12D.  Il  ne 

lut..  1.  CLXXXV,  c.  a3o).  donne  pas  lui-même  le  litre  de  la  pièce. 


SES  ECRITS.  109 

Surtout,  indépendamment  des  ouvrages  spéciaux  faisant  autorité 
sur  des  points  particuliers,  Guillaume  a  dû  exploiter  certaines  de  ces 
encyclopédies  comme  il  n'en  manquait  point  à  son  époque.  Dans 
l'ordre  de  la  dogmatique,  Y  Elucidarhim  d'Honorius  était  l'une  des 
plus  répandues;  et  ce  livre  contient  plusieurs  des  notions  qu'on 
retrouve  dans  les  Pèlerinages.  Tout  spécialement,  il  fournit,  pour 
exprimer  la  différence  du  feu  d'enfer  et  du  feu  terrestre,  une  compa- 
raison avec  un«  feu  peint  »,  qui  est  aussi  employée  par  Guillaume  et 
que  nous  n'avons  pas  rencontrée  ailleurs  (1).  Cependant  des  analogies 
plus  marquées  existent  entre  le  Pèlerinage  de  l'Ame  et  certains  dérivés 
de  YElucidarium,  comme  l'adaptation  en  vers  français  de  ce  dernier 
ouvrage  laite  par  l'Anglais  Pierre  de  Peckbam.  Beaucoup  de  traits, 
absents  de  l'original  latin ,  se  trouvent  à  la  fois  dans  la  version  fran- 
çaise et  dans  le  poème  de  Guillaume (2).  Ce  qui  ne  signifie  point  que 
Guillaume  ait  connu  l'arrangement  de  Pierre  de  Peckham;  mais  il  a 
pu  disposer  d'un  texte  où,  comme  chez  l'auteur  anglais,  l'ouvrage 
d'Honorius  aurait  été  complété  par  des  emprunts  au  Livre  des 
Sentences  de  Pierre  Lombard  et  à  certains  de  ses  innombrables 
commentateurs. 

Il  en  va  de  même  de  plusieurs  autres  compositions  encyclo- 
pédiques, comme  Y  Imago  mundi  d'Honorius,  Ylmacjc  du  monde  en  vers 
français,  le  Secret  des  Secrets^ ,  le  De  proprietatibus  rerum  de  Barthé- 
lémy l'Anglais (4),  qui  n'ont  plus  pour  objet  l'enseignement  dogma- 
tique, mais  la  description  du  monde,  et  dont  beaucoup  de  passages 
peuvent  servir  de  commentaire  aux  écrits  de  Guillaume,  sans  toute- 
lois  qu'aucun  d'eux  puisse  être  considéré  spécialement  comme 
une  «source».  Ni  non  plus  aucun  de  ces  bestiaires,  qui  se  sont 
formés  de  traditions  mêlées,  venues  de  la  littérature  biblique  et  delà 
littérature  gréco-latine.  Guillaume  parle  d'animaux  divers  dont  il  est 

(1)   Voir  ci-dessus,  page  52,  note  1.  La  vie  en  France  au   moyen  âge,   f.   III,  1927 

(,)  Voir  ci-dessus,  pages  5a  et  53.  p.  1 17. 

(3)   Dans  la  deuxième   rédaction  du   Pèleri-  La  légende  de  Philémon,  expert   en   l'«art 

itaye  de  la  Vie  humaine,  Guillaume  cite,  à  pro-  de    physionomie»,    et    devinant    le    caractère 

pos  de  la  résistance  que  les  hommes  peuvent  d'Hippocrate   d'après    son   visage,    légende   à 

opposera  l'influence  des  astres,  la  »  Centiloge  »  laquelle  Guillaume  fait  allusion  dans  le  même 

(c'est-à-dire  le  Centiloquiam)  de  Ptolémée  :  le  roman  à  propos  de  Bithalassus  (la  Sorcellerie), 

même  ouvrage,  intitulé  également  «  centiloge  »,  est  aussi  rapportée  dans  le  Secret  des  Secrels 

est  allégué  à  même  fin  dans  le  Secret  des  Se-  [ibid.,  p.  117)- 
crets  en  fiançais  analysé  par  Ch.-V.  Langlois,  (4)   Voir  ci-dessus,  page  92,  note  1. 


110  GUILLAUME   DE  DIGULLEVILLK. 

question  dans  ces  traités  et,  pour  deux  d'entre  eux,  il  donne 
des  détails  qui  ne  se  trouvent  pas  ailleurs  :  sur  l'unicorne,  qui  perd 
sa  sauvagerie  quand  elle  se  mire  dans  un  miroir  qu'on  lui  présente (1); 
sur  les  cailles,  qui,  se  posant  à  la  surlace  de  la  mer  quand  elles  sont 
fatiguées,  y  déploient  leurs  ailes  comme  des  voiles (2).  Qui  trouverait 
dans  un  traité  la  trace  de  ces  particularités  aurait  sans  doute  décou- 
vert le  modèle  suivi  par  Guillaume;  mais  ne  faut-il  pas  plutôt  les 
attribuer  à  son  invention  ou  à  quelque  déformation  de  sa  part? 

Quelque  place  qu'on  fasse  à  l'utilisation  possible  de  divers  écrits, 
traités  ou  manuels,  la  conclusion  des  remarques  précédentes  est  que 
beaucoup  de  choses,  parmi  celles  qui  supposent  un  emprunt,  ont  dû 
venir  à  la  connaissance  de  Guillaume  non  point  par  la  lecture,  mais 
par  la  voie  orale  et  aussi  par  la  représentation  des  arts  figurés.  Il  faut . 
de  nécessité,  passer  rapidement  sur  tout  ce  qu'a  pu  lui  apprendre  le 
catéchisme,  dont  l'enseignement  n'était  qu'oral  et  dont  rien,  par 
conséquent,  ne  nous  est  parvenu  qui  nous  permette  d'en  apprécier 
l'importance.  Mais  il  y  a  une  autre  partie  de  sa  formation  dont  on 
devine  assez  bien  les  éléments  :  c'est  celle  qu'il  a  reçue  dans  le  cadre 
des  études  universitaires.  Nous  avons  émis  la  supposition  qu'il  aurait 
fréquenté  les  écoles  de  Paris,  nous  fondant  sur  quelques  vers  assez 
curieux  de  la  deuxième  rédaction  du  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine  et 
aussi  sur  la  préoccupation  manifestée  par  les  Cisterciens,  au  temps 
qui  nous  occupe,  d'entretenir  à  Paris  des  étudiants  de  leur  Ordre. 
Mais  ces  arguments  auraient  peu  de  force  apodictique  si  l'on  ne  con- 
statait, dans  l'œuvre  de  Guillaume,  et  en  sa  substance  même,  la 
présence  de  très  nombreux  traits  qui  dénoncent  l'influence  de  la 
littérature  scolastique.  Son  langage  est  tout  plein  de  termes  emprun- 
tés à  celui  des  logiciens.  La  forme  de  ses  exposés  affecte  souvent 
celle  de  la  dispute.  Sa  façon  de  marquer  l'opposition  de  l'enseigne- 
ment d'Aristote  «clerc»  fie  Nature,  et  de  celui  de  Sapience,  exprime 
le  souci  des  théologiens  de  mesurer  sa  part  à  la  philosophie  naturelle 
en    réservant  tous   les  droits  de  leur  propre  élude.  Ses  notions  en 

'■''   Pèlerinage  de  h>  I  ie  humaine,  v.  8i.r>7  ss.  l'indication  que  les  railles,  fatiguées  et  se  po- 

llml.,  v.    11639   ss-   Toutefois,   l'auteur  sanl    sut  l'eau,  v   plongent   une   aile,   tandis 

'I  un     bestiaire    anonyme    publié    par    dom  qu'elles  clivent  l'autre  en  l'air.  Même  indica- 

Pitra,     Spicil.   Sol.,    t.     II,     p.    5o<),    donne  rion  dans  Barthélémy   l'Anglais,  Ite proprieta- 

comme  provenant  d'Isidore  (ce  qui  es!  laux)  libas  reram,  I.  XII,  c.  7. 


SES  ECRITS.  111 

astronomie  sont  d'un  lioinme  qui  avait  appris  sur  le  sujet.  Au 
total,  il  sent  son  écolier,  un  peu  grisé  par  son  savoir,  un  peu 
obsédé  de  son  érudition,  et  versant  parfois  dans  le  pédantisme. 

Mais,  s  il  avait  suivi  les  leçons  de  l'école,  il  avait  eu  aussi  d'autres 
occasions  d'acquérir  :  non  seulement,  comme  tout  homme  de  son 
temps,  en  recueillant  ces  contes  et  récits  auxquels  il  fait  plusieurs 
fois  allusion,  apologues,  légendes  épiques,  scènes  du  Roman  de 
Renart,  qui  étaient  une  partie  du  patrimoine  commun  de  tout  le  peu- 
ple de  France  et  qui  couraient  les  rues  et  les  campagnes;  mais, 
professionnellement,  si  l'on  peut  dire,  il  avait  entendu  nombre  de 
sermons,  plus  ou  moins  savants;  et  il  semble  qu'il  ait  tiré  de  là  beau- 
coup de  choses.  Dans  son  Pèlerinage  de  l'Ame,  l'atrocité  de  la  peinture 
qu'il  fait  des  supplices  de  l'enfer  et  l'effroyable  hideur  que  ses 
descriptions  attribuent  aux  Sept  Péchés  capitaux  font  penser  à  la 
manière  des  prédicateurs  qui  cherchaient  à  frapper  l'imagination 
populaire  en  créant  l'épouvante.  Les  invectives  adressées  aux  damnés 
par  son  Bourreau  d'enfer  sont,  quand  on  y  réfléchit,  d'une  assez 
étrange  invention  :  qu'avait-il,  ce  bourreau  si  copieusement  fourni  de 
victimes  pantelantes  et  si  joyeusement  acharné,  à  proclamer  sa  détes- 
tation  des  vices?  Mais  ses  paroles  véhémentes  auraient  été  bien  natu- 
rellement celles  d'un  sermonnaire. 

Or  il  convient  de  remarquer  qu'une  quantité  d'éléments  utilisés  par 
Guillaume  se  trouvent  dans  les  recueils  (['exempta  composés  à  l'usage 
des  orateurs  de  la  chaire.  Ces  recueils  sont  nombreux.  L'un  d'eux  a 
été  composé  vers  l'année  1275,  très  probablement  par  un  Francis- 
cain W  :  nous  le  retiendrons  parmi  beaucoup  d'autres,  parce  que 
Guillaume  semble  avoir  éprouvé  une  certaine  sympathie  pour 
l'Ordre  de  saint  François.  On  y  découvre  l'idée  centrale  du  Pèlerinage 
de  la  Vie  humaine,  que  la  vie  est  comme  un  voyage,  compromis  si  l'on 
a  fait  fausse  route'2'.  Quant  aux  détails,  ils  abondent  qui  ont  trouvé 
aussi  place  dans  l'œuvre  de  notre  poète.  Ici,  cette  remarque  que 
l'exubérance  de  la  santé  physique  est  nuisible  à  la  force  de  l'âme  (3). 
Là,  l'anecdote  de  Cambyse  faisant  écorcher  un  juge  inique  et  tapis- 

(1)   Il  a  été  publié  par  Th.  Weller   (thèse  de  (a)    Tabula,  p.    g,   n°   28  et   p.    32,   n°  99. 

la  Faculté  des  Lettres  de  Paris,    1926)  sous  le  Comparaison  d'ailleurs  très  répandue, 
titre  de  Tabula  Exemplorum  secundum  ordinem  '*'  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine ,  v.  56c)  1  ss. 

aljihalieli.  Cf.  Tabula,  p.  7,  n"  50. 


112  GUILLAUME  DE  D1GULLEVILLE. 

saut  de  sa  peau  le  siège  de  ses  successeurs  pour  leur  servir  d'avertis- 
sement (1).  Là  encore,  une  série  de  comparaisons  destinées  à  illustrer 
des  idées  morales  :  l'Hypocrisie,  pareille  à  Renard  qui  fait  le  mort(2)  ; 
la  Colère,  représentée  comme  un  briquet  d'où  jaillissent  les  étin- 
celles(3);  l'Orgueil,  semblable  à  la  poule  qui  chante  quand  elle  a 
pondu  son  œuf'4';  la  Tribulation,  qui,  à  coups  de  marteau,  forge  de 
précieux  objets  d'art  (5);  l'Usure,  qui  «vend  le  temps  » (G).  D'autres 
images  encore  sont  fournies  par  le  Recueil,  sans  être  toutefois 
rapportées  tout  à  fait  aux  mêmes  notions  que  chez  Guillaume  :  ainsi 
celle  de  la  langue  humaine  portée  au  mensonge  par  la  cupidité 
comme  la  languette  de  la  balance  penche  dans  le  sens  du  plateau  où 
l'on  a  placé  un  denier (7);  celle  de  la  chandelle  dont  la  lumière  profite 
à  plusieurs  personnes  à  la  fois  (8);  celle  de  l'arbre  qui  incline  d'autant 
plus  ses  rameaux  vers  le  sol  qu'il  est  plus  chargé  de  fruits  (9);  celle  de 
l'huître  fécondée,  pour  produire  ses  perles,  par  la  rosée  céleste  (10); 
celle  du  porc  qui,  fouissant  pour  trouver  sa  nourriture,  ne  se  soucie 
pas  des  fleurs  du  pré(ll);  celle  des  deux  combattants,  dont  l'un 
déclare  à  l'autre  :  «  Vous  êtes  deux,  je  ne  veux  combattre  que  contre 
un  seul  »  puis,  tandis  que  l'adversaire  surpris  se  retourne  pour  voir 
s'il  y  a  effectivement  quelqu'un  derrière  lui,  profite  de  l'occasion  pour 
l'assommer  (12j. 

Sans  doute  les  recueils  cYexempla  de  cette  sorte  ont-ils  dé 
eux-mêmes  composés  d'éléments  empruntés;  mais  il  est  curieux  de 
voir  l'invention  du  poète  se  mouvoir  dans  une  sphère  où  se  trouvent 
déjà  réunis  tant  d'éléments  également  utilisés  par  lui. 


Pèlerinage  de  l'Ame ,  v.  5o83  ss.  Cf.  Ta-  Ibid.,    v.    io.o65   ss.  (X  Tabula,   p.  2, 

bula ,  p.  36,   n°    1 1 5  (le  nom  <]<•  Cambyse,  n"  5. 

absent  de  la  Tabula ,   se  trouve  dans  le   Docto-  Pèlerinage    <lv    l'Ame,    *.    3'iîo    ss.    Cf. 

mm  Doctorale).  Tabula,  p.  25,  n"  70,. 

[nage  tir  In  l  ie  humaine,  \.  8o53  ss.  t8)  Pèlerinage  de  l>  1  ic  humaine,  \.  î6i  ss. 

Cf.  Tabula,  p.  So,  n'  i,V.  Cl.  Tabula,  p.  33,  11°  ion. 

:'    ftiA,v.88a3ss.Cf.ratnh,p.4o.n*i38.  "    Ibid.,    v.  3o£3   ss.  CI'.   Tabula,   p.  63, 

d.,v.  7816.  Cf.  Tabula,?.  7C,  n'  t84.  a' 

;     //<ii/.,  v.  12011   ss.  Cf.  Tabula,  p.   1  -7 < | ,  Ibid.,  v.  1691.  Cf.  Tabula,  p.  5,  n*  là; 

p.     l8,    11°    .V.!. 

1   /')((/.,  v,  1,(1.)     ss.  el  961  1  ss.  Cf.  Tabula,  '"'  Pèlerinage  de  In  I  ie  humaine,  v.  3o'i3ss. 

p.  82,  n"  3o/i.  Cf.  Tabula,  p.  63.  n°  23cj  et  note. 


SES  ECRITS.  113 

Guillaume  a  aussi  fait  place,  dans  ses  deux  premiers  romans,  aux 
réflexions  que  lui  avait  inspirées  le  spectacle  des  événements  dont  il 
avait  été  le  témoin.  On  lui  a  reproché  d'avoir  peu  tenu  compte  des 
choses  de  son  temps,  et  il  a  déçu  les  historiens.  La  vérité  est 
que  l'histoire  a  laissé  dans  ses  livres  plus  de  souvenirs  qu'il  ne  parait 
à  première  lecture. 

11  a  touché  d'abord  aux  queslious  proprement  politiques  et, 
sur  ce  point,  il  convient  de  remarquer  l'évolution  de  sa  curio- 
sité. 

En  i33o,  dans  le  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine,  il  avait  fait  grief  au 
roi  de  saper,  par  convoitise,  les  fondements  de  l'Eglise;  et  cela  avec 
la  complicité  de  l'autorité  ecclésiastique.  L'«  ouvrage  de  vilain  »  qu'il 
lui  reprochait,  c'était  la  tyrannie  des  «subventions,  dixièmes  et 
extorsions  » (i).  Quanta  la  «crosse  d'évêque  »  dont  il  parlait,  elle  ne 
désignait  point  un  évêque  déterminé,  mais  bien  l'épiscopat,  et  peut- 
être  même  le  siège  pontifical ,  tenus  pour  responsables  du  principe 
des  impositions.  Les  critiques  de  cette  sorte,  formulées  par  d'autres 
que  par  lui,  ne  dataient  pas  de  la  veille.  Dès  i3io,  Gervais  du 
Bus,  dans  son  Fauvel,  se  plaignait  de  voir  le  pape,  alors  Clément  V, 
mettre  tout  son  soin  à  complaire  au  roi  et  à  lui  procurer  des  dixièmes  ; 
de  voir  aussi  les  prélats,  également  dociles  au  roi,  lui  permettre 
de  «  lever  »  sur  l'Eglise  des  exactions  qui  la  ruinaient (2).  Vers  le  même 
temps,  l'abbé  Jacques  des  Thérines,  du  monastère  de  Chaalis, 
menait,  au  profit  de  son  Ordre,  un  vigoureux  combat  pour  la  défense 
du  droit  d'exemption  et  dénonçait  les  exigences  épuisantes  des  prélats 
à  l'égard  des  couvents  (3).  Mais  les  raisons  d'inquiétude  subsistaient 
encore  dans  les  années  qui  suivirent,  ravivées  par  des  incidents 
nouveaux.  En  i33o,  au  moment  où  écrivait  Guillaume,  le  pape 
Jean  XXII  répondait  aux  besoins  financiers  de  la  royauté  par  l'octroi 
répété  de  décimes  sur  les  revenus  du  clergé.  Du  1 1  au  1 5  septembre 
i3'J9,  les  évêques  de  la  province  de  Reims  s'étaient  réunis  à 
Compiègne  (où  Chaalis  avait  des  affaires  de  commerce),  autour  de 
leur  métropolitain  Guillaume  de  Trie,  et  avaient  promulgué  divers 
canons,  notamment  pour  la  défense  des  immunités,  des  biens  et  du 


(,)  V.  g2.r)i-2.  CI",  v.  -/i5-6.  m    Voir    Histoire   littéraire   de     la   France, 

|2)  Fauvel,  v.  535,  573-3,  65o-a.  t.  XXX.1V,  notamment  p.  a  16  et  suiv. 


Il/j  GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 

pouvoir  judiciaire  de  l'Eglise (l).  Quelques  semaines  plus  tard,  en 
décembre,  à  la  conférence  de  Vincennes,  les  droits  de  la  justice 
ecclésiastique  avaient  été  rudement  attaqués,  et  au  débat  central  était 
étroitement  liée  une  question  d'intérêt  matériel.  Autant  que  permet 
de  le  discerner  la  complexité  des  sujets  agités  en  ces  diverses  rencon- 
tres, c'est  bien  à  l'ensemble  des  laits  en  cause  que  se  l'apportent  les 
allusions  de  Guillaume  de  DiguUeville. 

Toutefois,  Guillaume  ne  semble  guère  avoir,  à  cette  époque, 
regardé  au  delà  de  la  question  d'argent  ni  considéré  autre  chose  que 
l'état  de  son  monastère.  Nous  ne  savons  pas,  en  particulier,  ce  qu'il 
a  pu  penser  de  l'attitude  du  fameux  Pierre  de  Cuignières,  champion  de 
la  thèse  parlementaire  sur  les  justices  à  la  conférence  de  Vincennes, 
et  qui  était  seigneur  de  Saintines  et  de  Brasseuse,  à  petite  distance  de 
Chaalis,  dans  la  direction  de  Compiègne  ~ . 

iMais  vingt-cinq  ans  plus  tard,  son  esprit  s'est  ouvert  à  des  pré- 
occupations nouvelles  et  de  plus  grande  portée.  Si,  dans  son  rema- 
niement du  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine,  il  a  bien  laissé  subsister,  au 
début (3),  sa  critique  de  l'autorité  ecclésiastique,  en  tant  quelle  livrait 
d'elle-même  les  ressources  de  l'Eglise  au  pouvoir  séculier,  il  a  retran- 
ché, dans  un  autre  passage  sur  la  collusion  du  '(glaive»  et  de  la 
«  crosse  » (4),  tout  ce  qui  visait  l'action  des  chefs  religieux  et  n'a  plus 
conservé  que  l'idée  de  la  responsabilité  royale. 

(Test  (jue,  dans  l'intervalle,  et  le  problème  des  intérêts  matériels  de 
l'Eglise  restant  toujours  entier,  une  question  d'un  autre  ordre  était 
venue  occuper  son  esprit  :  il  s'agissait  maintenant  de  l'exercice  de 
l'autorité  du  roi,  non  plus  par  rapport  à  l'Eglise,  mais  par  rapport  à 
la  nation;  et  les  suppôts  qu'il  dénonce  alors  comme  responsables 
des  actes  de  cette  autorité  ne  sont  plus  les  ecclésiastiques  empressés 
à  la  servir  ,  mais  les  conseillers  laïques  du  prince. 

Ce  déplacement  du  centre  de  son  intérêt  est  sensible  dans  sa 
seconde  rédaction  du  Pèlerinage  de  la  Viekumàine  ' .  (  )n  y  trouve,  vers  la 
lin,  un  élo"e  inattendu  de  saint  Louis,  «  maintenant  dans  sa  gloire», 

Hefelc,    Hisl.    cohc,    l\,    5aâ    (d'après  v.  9767  ss.).  L'abbé  de  Chaalis  Laurent  II   de 

Mans!,  I   X.XV,  p.  878  ss.).  \{arcellis   passa    un   accord   avec   lui   en    i343 

On  n'a  pas   raison  de  supposer  qu'il  ail  Gallia  Christ.,  t.  X,  c.  r  5 1  a  , 

lui  quand  il  a  parlé  des  prêts  à   fonds  V.  7 39-7!  18. 

perdus  fails  par  son  couvent  aux  seigneurs  <lu  V.  910g  9376. 

vosinage      Pèlerinage     de     la     \ic    humaine,  Datée    avons-nous  dit,  de  i355 


SES  ÉCRITS.  115 

cité  comme  exemple  de  ceux  qui  ont  su  envoyer  leurs  fourriers  en 
l'autre  monde  pour  y  préparer  leur  logement,  ces  fourriers  qui 
furent 


oraisons,  prières, 
Vertus  de  maintes  manières, 
Ses  grans  aumônes  et  ses  dons , 
Des  esglises  fondations, 
Compassion  de  povre  gens. 

On  y  trouve  aussi  cette  histoire  d'un  roi  trahi,  dont  les  serviteurs 
les  plus  chers  et  considérés  comme  les  plus  sûrs  s'étaient  volon- 
tairement fait  prendre  à  la  guerre  et  qui  les  avait  rachetés  sans  se 
douter  de  leur  trahison  :  exemple  bien  insignifiant,  s'il  n'était  pas 
une  allusion  à  quelque  fait  réel(n.  On  y  trouve  enfin,  à  propos  des 
effets  funestes  de  la  flatterie,  un  passage  éloquent  sur  les  malheurs 
des  rois  qui  l'écoutent  et  sur  ceux  de  leur  peuple (2). 

Mais  c'est  dans  le  Pèlerinage  de  l'Ame,  postérieur  de  deux  ou  trois 
années  au  plus,  que  Guillaume  a  écrit  les  morceaux  les  plus  caracté- 
ristiques. C'est  là  qu'il  a  consacré  plus  de  i5o  vers  à  décrire  le  sup- 
plice des  mauvais  ministres  du  roi (3).  Ch.-V.  Langiois  y  a  vu  une 
allusion  aux  «  supplices  de  financiers,  si  fréquents  en  France  depuis 
celui  d'Engueran  de  Marigni  » (4)  :  il  s'agit  de  faits  plus  précis.  Ces 
gens  qui  avaient  obtenu  du  roi  de  «  démener  son  gouvernement  » , 
qui,  lui  promettant  d'entrenir  les  gens  d'armes  et  soudoyers  néces- 
saires à  la  défense  du  royaume,  avaient  fait  «  nouveaus  estatus,  orde- 
nances  et  nouveaus  us  »,  et  qui,  empilant  l'or  dans  leurs  demeures, 
laissaient  vide  le  trésor  public;  ces  gens,  auxquels  le  roi  pouvait 
reprocher  de  l'avoir  trahi,  d'avoir  fait  son  royaume  «plus  impu- 
gné,  plus  guerroie  et  plus  gasté  »  qu'il  ne  l'avait  jamais  été  ;  ces  gens 
qui,  pour  «  dons  et  deniers  »,  avaient  livré  ses  secrets  à  l'ennemi  «par 

(1)  Que   nous  ne  saunons  déterminer.  Mais,  conquerre,    Ont    fait   le!    paction    avec    ceuls 

après  la  bataille  de  Poitiers,  l'opinion  publique,  d'Angleterre  :  Ne  tuons  pas  l'un  l'autre;  faisons 

très  montée  contre  les   vaincus,  les  a  accusés,  durer  la  guerre  ;  Feignons  estre  prisons ,  moult  y 

entre   autres   crimes,  d'une    perfidie    de   celle  pourrons  acquerre».  Cf.  Bulletin hist.  et  phiL  du 

sorte.  Voir  la  Complainte  sur  la  bataille  de  Comité  des  Travaux  historiques,  1886,  p.  112. 
Poitiers  publiée  dans  la  Bibliothèque  de   l'Ecole  <S)  Voir  ci  dessus,  p.  43. 

des  chartes,  3e  série,  t.  Il  (i85i),  v.  ai   ss.  :  ('>  Vers  4873-5o38.  Voir  ci-dessus  p.  55. 

«Par  leur  grant  convoitise,  non  pour  honneur  (,)   En  i3i5. 


116  GUILLAUME  DE  D1GULLEVILLE. 

escris  et  lectres  »  :  ce  sont  les  conseillers  cupides  et  déioyaux  dont  la 
conduite  indigna  l'opinion  à  partir  de  i35o  et  fit  éclater  sa  colère  en 
i356(1). 

Le  long  passage,  de  plus  de  onze  cents  vers,  où  est  décrite  la 
statue  vue  en  songe  par  Nabuchodonosor  est  comme  un  traité  de  gou- 
vernement. Il  est  complété  par  l'histoire  de  la  statue  équestre  qui 
représente  un  chevalier. 

La  description  externe  du  symbole  de  la  statue  en  pied  a  été 
empruntée  au  livre  de  Daniel (2);  mais  la  signification  qui  lui  a  été 
attribuée  n'est  pas  celle  du  prophète.  Une  autre  idée  a  interféré, 
dans  l'esprit  du  poète,  avec  la  vision  biblique  :  la  statue  est  devenue, 
chez  lui,  l'image  du  corps  de  1'L.tat.  Or  cette  comparaison  n'est  pas 
de  son  invention  :  elle  se  trouve  dans  l'Instruction  du  pseudo- 
Plutarque  à  Trajan(3j,  dont  le  texte  latin  a  été  conservé  et  largement 
exploité  par  Jean  de  Salisbury  dans  son  Polycraticus^K  C'est  là  qu'on 
voit  d'abord  les  diverses  parties  du  corps  politique  et  social  repré- 
sentées par  les  diverses  parties  du  corps  humain.  De  même  que,  pour 
les  exposés  de  caractère  philosophique  ou  théologique,  on  peut  douter 
que  Guillaume  de  Digulleville  ait  lui-même  échalaudé  sa  «somme», 
de  même  il  est  fort  improbable  qu'il  ait  ici  composé  son  tableau  en 
partant  directement  des  textes  auxquels  on  doit  finalement  le  ratta- 
cher :  il  a  plutôt  utilisé  certains  commentaires  ou  traités,  où  figu- 
raient déjà  les  nombreux  textes  scripturaires  dont  les  citations 
illustrent  ces  pages;  car  la  preuve  existe  que  les  questions  de  poli- 
tique, au  même  titre  que  les  questions  de  morale,  étaient  agitées 
dans  les  écoles  de  Paris  à  propos  des  ouvrages  d'Aristote.  Malgré  sa 
nébuleuse  prolixité,  l'exposé  de  Guillaume  est  un  document  qui 
s'ajoute  utilement  à  une  information  assez  pauvre  :  il  concourt  à 
démontrer  que  la  littérature  politique,  avant  de  s'épanouir,  au  temps 

(1)  Les  actes  de  trahison  mentionnés  dans  ce  comme  le  fameux  Robert  de  Lorris,  qui  élail 

passage  pourraient   taire  penser   an  connétable  des  conseillers  les  plus  proches  ilu  roi.  Au  reste, 

Hanul  de  Brienne,  exécuté  en  i3.>o,  pour  avoir,  un  voit  que    dans  le  passage)  il  est  plutôt  ques 

selon  certains,   entretenu  une  correspondance  tion  &  ministres  ;  et  il  peut  s'agir  globalement 

ave<    le  roi   Edouard   et  le  duc  de  Glocesler  des  Robert  de  Lorris,  des  Jean  Poile vilain,  des 

Jean  H  lui  aurait  mis  sous  les  yeux,  l'une  de  ses  Nicolas   Braque,  et   de  leurs  pareils,  devenus 

lettres,   On  pourrait  s'arrêter  a   cette  idée  en  odieux  au  peuple, 
considérant    les   vers  ou   Guillaume  a   Fait    le  II,  3  ■  ss. 

tableau  des  vertus  néi  essaires  au  connétable  idéal  I  ('origine  ol>si  are, 

x-  774i-7755).  Mais  d'autres  trahirent  aussi,  v   Livre  VI.  nul. nenl  chap.  2. 


SES  ECRITS.  117 

de  Charles  V,  dans  les  œuvres  des  Raoul  de  Presles,  des  Philippe  de 
Mézières,  des  Honoré  Bonnet,  des  Jacques  Bruant,  des  Nicole  Oresme 
et  des  autres,  avait  été  préparée,  à  l'époque  antérieure,  par  un  obscur 
travail  de  germination  dont  il  est  diîFicile  aujourd'hui  de  retrouver 
les  traces.  Les  pages  de  Guillaume  de  Digulleville,  témoignage 
précieux  à  cet  égard,  indiquent  en  outre,  par  des  allusions  non  équi- 
voques à  des  faits  d'histoire  et  par  une  tendance  manifestement 
critique,  que  cette  élaboration  s'est  faite  dans  la  douleur  d'une  crise 
politique  aiguë. 

Quant  à  préciser  l'attitude  doctrinale  de  notre  auteur,  c'est  une 
question  qui  l'aurait  peut-être  lui-même  embarrassé.  Nous  noterons, 
sans  en  rien  conclure,  que,  s'il  appuie  ses  enseignements  sur  de 
nombreux  renvois  à  l'Ecriture,  il  n'a  pourtant  pas  marqué,  comme 
l'Instruction  à  Trajan,  la  subordination  primordiale  de  tout  succès 
dans  le  gouvernement  au  respect  de  Dieu  et  de  la  religion.  Et  nous 
ne  saurions  dire  non  plus  si,  en  faisant  d'un  chevalier  le  restaurateur 
de  la  libéralité  et  des  vertus  qui  l'accompagnent,  il  a  voulu,  par  oppo- 
sition à  l'œuvre  des  parvenus,  prôner  la  qualité  des  services  rendus 
par  la  noblesse. 

Quoi  qu'il  en  soit,  l'attention  particulière  qu'il  a  portée  aux  ques- 
tions de  gouvernement  et  d'administration  est  un  signe  du  temps  où 
il  écrivait.  Il  est  visible  qu'il  a  été  pris  dans  le  mouvement  d'idées  et 
d'opinions  qui  s'est  déclaré  après  le  revers  de  Poitiers.  Si,  sur  certains 
points  particuliers,  sa  pensée  est  claire  et  précise,  il  ne  faut  pas  lui 
demander  les  mêmes  qualités  dans  l'édification  d'un  système;  mais 
l'orientation  générale  de  sa  pensée  est  suffisamment  marquée.  Il 
porte  en  lui  l'esprit  des  Etats  généraux  de  i356(l).  Idée  de  la  solida- 
rité de  tout  le  corps  politique  et  social  et  souci  du  bien  public; 
mécontentement  provoqué  par  le  désordre  financier  et  la  conduite 
malheureuse  de  la  guerre  contre  l'étranger;  loyalisme  à  l'égard  de  la 
personne  du  roi,  mais  critique  de  ses  conseillers  et  défiance  à  l'égard 
des  concussionnaires  et  des  traîtres;  sentiment  de  la  nécessité  d'une 
réforme  de  l'Etat  qui  donne  à  l'autorité  royale,  mieux  éclairée  et 
mise  à  l'abri  des  mauvais  avis,  l'appui  confiant  et  salutaire  du  peuple 

(1)  Voir  Journal  des  Etats  généraux  de  1356,  et  les  Etats  généraux  de  1356  (  Revue  historique 

p.  p.  Delachenal  (Nouvelle  Revue  historique  de         de  droit,  ic)45,p.  172-214). 
droit,    1900).   Cf.  Edm.  Faral,  Robert  le  Coq 

UIST.  LITTÉR.   —  XXXIX.  9 


118  GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 

des  villes  :  toutes  ces  aspirations,  soudainement  écloses  dans  la 
défaite,  ont  leur  écho  dans  la  seconde  rédaction  du  Pèlerinage  de  la 
Vie  humaine,  puis,  peu  de  temps  après,  et  largement  amplifié,  dans  le 
Pèlerinage  de  l'Ame. 


L'histoire  est  aussi  représentée  dans  son  œuvre  par  d'autres  côtés. 
Moine  cloitré  et  moine  instruit,  il  a  noté  çà  et  là  ce  qui,  dans  les  laits 
de  son  temps,  retenait  plus  spécialement  le  regard  d'un  homme  de  sa 
profession  et  de  sa  formation.  Il  s'arrête,  par  exemple,  à  voir  un 
manège  des  seigneurs  qui  empruntent  sans  vergogne  au  monastère 
voisin  M;  il  saisit  l'occasion  de  discuter  certains  usages  du  commerce 
des  bois,  auquel  son  couvent  était  intéressé'"  ;  il  donne  en  passant  un 
coup  de  patte  aux  prêtres  séculiers  diseurs  de  messes  payantes (3),  aux 
faiseurs  de  faux  miracles (4),  aux  mendiants  simulateurs (5).  Mais  il  va 
aussi  un  peu  plus  loin  dans  sa  curiosité,  et  l'on  peut  citer  à  ce  propos, 
dans  le  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine,  l'épisode  de  Rude  Entendement (l,). 
La  leçon  semble  s'adresser  de  façon  générale  aux  obstinés  que  l'Eglise 
réprouve;  mais  elle  vise,  à  la  bien  lire,  un  cas  particulier  et  touche 
par  là  à  l'histoire.  La  scène,  vivement  enlevée,  vaut  la  peine  qu'on 
s'y  arrête. 

Rude  Entendement  est  un  rustre,  armé  d'un  grand  bâton,  ignorant 
et  soupçonneux;  mais  ce  butor  est  aussi  un  ergoteur  :  objecteur 
borné,  il  est  en  même  temps  capable  de  repartie.  Que  représente-t-il 
donc,  et  que  signifient  ses  propos?  11  apparaît  comme  une  sorte  de 
garde  de  police  et,  au  nom  d'une  «ordonnance  royale»,  il  prétend 
faire  déposer  au  Pèlerin  son  écharpe  et  son  bourdon.  A  Raison, 
qui  assiste  le  Pèlerin  et  intervient  pour  le  défendre,  il  réplique  : 

«  Qu'est-ce  ?  Estes  vous  mairesse 
Ou  nouvelle  enqueteresse  : 
Monstrez  rostre  commission  ^  ! 


'erinage  de  /<i  Vie  humaine,  v.   0767-  (4)  Ibid.,  v.  9041-9974. 

().Sia.  Ibid.,  *.  97489766. 

M722.  Ibid.,  v.  5093-5686. 

7.S.  <:)  «  Lettre  de  commission 


SES  ÉCRITS  119 

Et,    repoussant  te    texte  de  cette  commission,  qui  lui  est  présenté  : 

5ig3   «Certes,  dist  il,  ne  sui  pas  clers, 
Ne  rien  ne  sai  en  voz  fuel  les  : 
Si  corn  vous  voulés  les  lisiés, 
Car  pou  les  prise,  ce  sachiés  ». 

Raison  lui  en  lait  donc  donner  lecture  :  c'est  un  ordre,  en  forme  de 
lettre  officielle,  délivré  par  Grâce  de  Dieu  à  Raison,  et  qui  commence 
ainsi  : 

52  2  5   «Entendu  avons  de  nouvel  Et  leur  veut  leur  bourdons  oster 

(De  quoi  ne  nous  est  mie  bel)  Et  leur  esrherpes  descherper, 

Que  un  vilain  mal  savonreus,  52  35   Euz  abusant  de  frivoles 

Lourt  et  enfruns  et  dangereus,  Et  mençongables  paroles, 

Qui  par  son  nom  se  fait  clamer  Et  a  lin  que  plus  soit  douté, 

523o   Rude  Entendement  et  nommer,  11  a  a  Orgueil  emprunté 

S'est  fait  espieur  de  chemins  Son  mauves  et  cruel  baston 

Et  agaiteur  de  pèlerins,  52 !io   C'on  apelle  Obslinalion.  .  .  » 

Puis  vient  l'ordre  lui-même  : 

«  Pour  laquel  chose  mandement 

Te  donnons  et  commandement 
52/i5   Que  tu  t'en  voises  celle  part 

Et  amonnestes  ce  musart 

Que  son  baston  il  mete  jus 

Et  qu'il  se  cesse,  du  surplus. 

Et  se  de  rien  il  s'opposoit 
5  2  5o   Ou  obéir  il  ne  vouloit , 

Jour  li  donnasses  compétent 

Aus  assises  du  jugement.  » 

«Qui  êtes-vous  donc?»  demande  alors  le  vilain.  Et  Raison  de 
répondre:  «Qui  je  suis?  Vous  n'avez  donc  pas  entendu  ce  qu'on  vient 
de  vous  lire? 

5270      Pensiez  vous  a  voz  amours 

Ou  a  faire  chastiaux  ou  tours?  » 


120  GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 

—  J'ai  bien  entendu,  riposte  le  vilain;  mais,  si  je  vous  demande 
qui  vous  êtes,  c'est  que  vous  portez  un  nom  diffamé. 

—  Où  avez-vous  trouvé  cela? 

—  Au  moulin,  où  je  suis  allé  : 

5279      La  mesurez  vous  faussement 
Et  emblez  le  blé  a  la  gent.  » 

Raison  a  compris.  «Médire,  lui  réplique-t-elle ,  n'est  pas  vasselage  : 

5285      Au  moulin  par  aventure 

Avez  veu  une  mesure 

Qui  raison  se  fait  apeler'1' 

Pour  sa  grant  desraison  celer; 

Mes  pour  ce  n'est  ce  pas  raison , 
5290      Ainz  est  fraude  et  déception.  » 

Et  elle  développe  le  thème  de  la  différence  qu'il  faut  faire  entre  les 
noms  et  les  choses.  Sur  quoi  le  vilain  s'exclame  : 

53  1  5      «  Qu'est  ce?  dist  il.  Diex  i  ait  Ains  est  un  chien  et  est  un 

[part!  [chas? 

Me  retournez  vous  le  billart?  5325      A  leur  noms  connois  bien 

Vous  voulez  estre  loee  [chascun  : 

Dont  autre  seroit  blasmee?  Quar  leur  noms  et  eus  sont 

Se  mouche  en  lait  ne  con-  [tout  un, 

[neusse  Si  que,  se  Raison  avez  nom, 

5320      A  vostre  dit  grant  tort  eusse.  Je  di  aussi  qu'estes  raison; 

Ne  cuidiez  pas  que  sache  bien,  Et  se  raison  emble  le  blé, 

Quant  j'o  nommer  ou  chat  ou  533o      Je  di  que  de  vous  est  omble, 

[chien,  L'eaue  qui  le  moulin  tourner 

Que  buef  et  vache  ce  n'est  pas,  Fait  ne  vous  en  pourrait  laver.  » 

Raison,  souriant  et  tournant  la  chose  «  a  la  trulle  »  {-'2\  lui  réplique  : 

533g     «...  Or  \oi  je  bien  qu'avez 
De  l'art'3'  apris  et  qu'en  savez! 
Soutilmt'iii  savez  arguer 
Et  biauz  exemples  amener 

(l)  Le  mot  «raison»  pris  dans  le  même  sens  (,)   «à  la  plaisanterie», 

se  trouve  encore  au  vers  g533.  <3)   Celui  île  la  dispute. 


SES  ECRITS. 


121 


Puis  elle  explique  qu'en  tout  cas,  pour  ce  qui  le  concerne,  il  n'y  a 
point  de  doute  :  le  nom  de  Rude  Entendement  qu'il  porte  et  sa  per- 
sonne ne  font  qu'un  et  sont  bien  la  même  chose.  Mais  «  elle  lui  chante 
aussi  d'autre  chanson  »  et  poursuit  :  «  Donc  tu  veux  enlever  aux  pèle- 
rins leur  écharpe  et  leur  bourdon,  contre  le  vouloir  de  ma  dame(1)  : 
pourquoi?  —  Parce  que,  répond-il, 

« l'Evangile 

Qu'ai  ouï  dire  a  no  ville 
11  trespassent  a  escient 
54  î  o      Et  la  gardent  mauvaisement. 
La  est  il  a  touz  deffendu, 
Si  corn  je  l'ai  bien  entendu, 
Que  hors  de  son  hostel  nul  ho  m 
Ne  porte  escherpe  ne  hourdon  (2) .  .  .  » 

Et  Raison,  sérieusement  cette  fois,  lui  explique  son  erreur  en  détail. 
Il  faut,  dit-elle,  distinguer  entre  les  temps  :  ce  qui  a  été  d'abord 
défendu,  peut  ensuite  avoir  été  recommandé.  Tant  que  Jésus-Christ 
fut  de  ce  monde,  il  défendit  à  ses  disciples  de  porter  écharpe  ni 
bourdon; car 


5 k  4 5  «  Souffisant  estoil  et  puissant 
De  eux  livrer  abondamment 
Tout  quancpie  leur  serait 

[mestier 
Sans  estrc  en  nul  autri  dangier'31. 
D'autre  partie  ii  vouloit 

545o   Que,  quant  preschier  les 

[envoioit, 
Leur  auditeurs  leur  trovassent 
Vitaille  et  amenistrassent  : 
Car  dignes  est  chascun  ouvrier 
D'avoir  et  recevoir  louier (4'. 

5455   Et  de  ce  tant  chascun  faisoit 


Qu'en  retour  nul  ne  s'en 

[plaignoit. 
Dont  lu  as  qu'il  leur  demanda 
Une  fois,  quant  bon  lui  sembla  : 
«  Vous  a  il,  dist  il,  rien  failli 

546o   «  Quant  envoie  vous  ai  ainsi 
«  Sans  escherpe  aus  gens 

[preschier 
«  Et  la  parole  Dieu  noncier?  » 
Et  lors  li  respondirent  il  : 
«  Certainement,  sire,  nennil, 

5465    «  Suffisamment  avons  eu 

«  Et  rien  ne  nous  a  il  fallu.  » 


(l)   Cesl-à-dire  de  Grâce  de  Dieu. 
<2>   Cf.  Luc,  IX,  3  et  X,  4. 


m  V.  545o-55:  cl.  Luc,  X,  A. 
«  V.  5458-66  :  cf.  Luc ,  XXII ,  35. 


122  GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 

Mais,  quand  Jésus  lut  sur  le  point  de  quitter  la  terre,  il  changea  sa 
loi  et  prescrivit  à  ses  disciples  de  reprendre  leur  écharpe  : 

54  70      «  Qui  a,  dist-il,  point  de  sachet, 

Si  le  prengne,  et  s'escherpe  avec (1)  ». 

C'est  qu'il  savait  que,  lui  parti,  ils  ne  trouveraient  plus  personne  qui 
«  volontiers  leur  lit  bien  »  ;  et  sa  pensée  était  celle-ci  : 

55o5      «  Or  prenez  tout,  quar  je  l'otroi 
Pour  le  besoing  que  je  i  voi.  » 

Rude  Entendement  n'est  cependant  pas  convaincu  :  «Alors,  dit-il, 
il  laudrait,  si  Dieu  a  décommandé,  que  l'«  ordonnance»  de  son  évan- 
gile lût  effacée  et  «  grattée  »?  —  Non  point,  répond  Raison  : 

«  Pour  ce  n'est  pas  réprouvée 
L'Evangile  ne  faussée, 
5535        Ains  en  est  ans  bien  entendans 
Plus  gracieuse  et  plus  plaisans  : 
Plus  a  au  pré  diverses  fleurs, 
Plus  gracieus  en  est  li  lieus.  .  .  » 

Rude  Entendement  s'indigne  : 

5535     «  Qu'est  ce?  dist  il,  enfantosmer 

Vous  me  voulez  et  enchanter?.  .  . 

Ce  que  du  Roi  iïi  deffendu 

Vous  dites  que  commandé  lu, 

En  l'Evangile  bestournant 

Par  mots  desguisés  el  faussant? 

N'estes  que  embabilleresse 
555o      De  gent  envelopperesse .  .  .  » 

Il  refuse  de  quitter  son  bâton,  maigre  l'exhortation  de  Raison,  qui 
lui  remontre  <|ifil  sera  cause  de  l'endurcissement  des  Juifs  et  des 
hérétiques,  alors  que  l'obédience  est  le  salut  de  la  foi.  Et  Raison  le 
cite  «  aus  assises  du  jugemenl  ». 

c>  Cf.  Luc,  Wll,  36. 


SES  ECRITS.  123 

La  scène  que  nous  venons  de  résumer  n'est  pas  de  celles  qui 
trouvent  place  dans  l'histoire  ordinaire  d'un  pèlerinage  à  travers  la 
vie  humaine  :  elle  a  été  amenée  ici  par  les  circonstances  particulières 
de  lu  actualité».  La  commission  de  Raison  commence  par  les  mots 
«  Nous  avons  appris  de  nouvel»  :  il  s'agit  donc,  dans  l'esprit  même  du 
poète,  de  faits  récents;  et  la  suite  va  les  faire  connaître.  La  première 
partie  de  la  discussion,  sur  le  sens  du  mot  «  raison  » ,  montre  en  Rude 
Entendement  un  interprète  obtus,  grossièrement  attaché  à  la  lettre  et 
incapable  des  distinctions  nécessaires  pour  atteindre  l'esprit.  Or  c'était 
justement  là  ce  qu'on  reprochait  aux  défenseurs  extrêmes  de  la  pau- 
vreté évangélique  dans  l'interprétation  de  la  règle  de  saint  François. 
L'u  ordonnance  royale»  dont  se  prévaut  Rude  Entendement,  c'est 
le  texte  de  Luc  :  «  N'emportez  rien  sur  la  route,  ni  bâton,  ni  sac,  ni 
sandale  » (1).  Le  texte  sur  lesquel  Raison  fonde  sa  réplique (2)  est 
le  même,  mais  elle  ajoute  celui-ci  :  «Puis  il  dit  à  ses  disciples: 
Lorsque  je  vous  ai  envoyés  sans  bourse,  ni  sac,  ni  sandales,  avez- 
vous  manqué  de  quelque  chose?  —  De  rien,  répondirent-ils.  Il  pour- 
suivit: A  présent,  au  contraire,  que  celui  qui  a  une  bourse  la  prenne, 
et  de  même  celui  qui  a  un  sac.  Que  celui  qui  n'a  pas  d'épée  vende 
son  manteau  pour  en  acheter  une. (3)  »  Ces  textes  formaient  la  base  de 
toutes  les  controverses  sur  la  pauvreté  qui,  aux  xme  et  xive  siècles, 
ont  créé  la  division  d'abord  entre  les  prêtres  séculiers  et  les  Frères 
des  Ordres  mendiants,  puis  entre  les  Frères  Mineurs  de  la  Commu- 
nauté et  le  groupe  des  Spirituels,  enfin  entre  les  Mineurs  et  le  pape 
Jean  XXII. 

Au  moment  où  Guillaume  de  Digulleville  écrivait,  en  i33o,  c'est 
ce  dernier  aspect  ou  cette  dernière  phase  du  différend  qui  retenait 
l'attention  de  l'opinion  et  la  passionnait (4).  Car  les  efforts  de  Jean  XXII 
pour  résoudre  le  désaccord  d'ordre  doctrinal  relatif  au  principe  de  la 
pauvreté  et,  conséquent  ment,  le  désordre  qui  en  résultait  dans  le  jeu 
des  institutions,  avaient  abouti  en  fait  à  un  conflit  ouvert  entre  lui  et 
les  Frères  Mineurs.  La  lutte  durait  depuis  près  de  dix  ans,  marquée 


1  V.  54  ii-i  ;  cf.  Luc,  X,  4.  nous  rappellerons  brièvement,  voir  les  pages 

(S|  V.  545o  5.  426-472   de  la  notice  consacrée  par  l'un  de 

■''  V.  5459-66;  5479-80;  55o5-6  :  cf.  Luc,  nos  prédécesseurs  à  Jacques  Duèse  (JeanXXIl) 

KXÎI,  35-36.  au  tome  XXXIV  de  l'Histoire  littéraire  de  la 

(4)   $ur  les  épisodes  de  cette    affaire,    rpie  France. 


124  GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 

à  la  fois  par  des  discussions  et  des  altercations,  par  des  assauts  de 
subtile  dialectique  et  par  des  scènes  d'une  extraordinaire  violence, 
où  le  pape  lui-même  ne  semble  pas  avoir  toujours  gardé  la  mesure, 
ni  en  paroles,  ni  en  actes.  Elle  faisait  grand  bruit  et,  bien  que  les 
principaux  acteurs  fussent  des  Français  du  Midi  ou  des  Italiens,  les 
échos  en  retentissaient  à  Paris,  où  trois  bulles  pontificales,  parmi 
celles  qui  avaient  créé  le  plus  d'émotion (1),  avaient  été  adressées  à 
l'Université  avec  ordre  d'en  donner  connaissance  publique.  Point  de 
doctrine  mis  à  part,  le  sujet  était  grave  :  car  il  ne  s'agissait  de  rien  de 
moins  pour  le  pape  que  de  savoir  s'il  réussirait  ou  non  à  imposer  son 
autorité.  Son  principal  adversaire  était  alors  l'âpre  et  obstiné  Michel 
de  Césène,  général  des  Mineurs,  déposé  le  16  juin  1828,  qui,  agis- 
sant par  la  parole  et  par  la  plume,  dut  tremper  aussi  dans  l'affaire  des 
placards  clandestinement  affichés,  cette  année-là,  sur  les  murs  de 
Notre-Dame  de  Paris  et  ailleurs.  C'est  lui  que  le  pape  avait  sans  doute 
en  vue,  parmi  d'autres,  quand  il  écrivait  le  3o  juillet  1828  à  la  reine 
de  France  et  que,  protestant  de  son  affection  pour  l'Ordre  de  saint 
François,  il  ajoutait:  «Mais  parmi  ses  membres  cet  Ordre  compte 
bien  des  fous,  qui  n'ont  pas  l'habitude  de  peser  leurs  paroles. 
Que  leurs  supérieurs  les  corrigent  donc!  Sinon,  d'autres  seront  bien 
forcés  de  s'en  mêler,  ce  qui  sera  fâcheux  jDOur  la  dignité  de  l'Ordre. 
Déjà  beaucoup  d'entre  eux  ont  eu  affaire  aux  inquisiteurs ...»  C'est 
aussi  pour  répondre  à  Michel  de  Césène  en  particulier  que  fut 
donnée,  le  16  novembre  1829,  la  bulle  Quia  vir  improbus. 

Il  n'était  pas  possible  que  Guillaume  de  Digulleville  ignorât  ces 
événements.  Rude  Entendement  doit  représenter  par  quelques  cotés 
Michel  de  Césène.  La  thèse  qu'il  soutient  quant  à  l'interprétation  de 
l'Evangile  est  précisément  celle  des  adversaires  du  pape;  la  réponse 
que  lui  fait  Raison  se  fonde  sur  une  «distinction  des  temps  »  qui  a  été, 
en  effet,  l'un  des  arguments  employés  par  le  pape  et  ceux  qui 
l'appuyaient;  le  reproche  qu'elle  lui  adresse  finalement  est  aussi 
celui  du  pape,  à  savoir  d'introduire,  par  insoumission,  le  désordre 
dans  l'Eglise;  et,  quant  à  lui,  il  ne  manque  pas  de  soupçonner  en 
Raison  quelque  «  inquisiteur  »(2). 


inter  nonnullos  (i  a  novembre  i3a3),        — Quia  virimprobtu  (16  novembre  i.>ay'. 
—  Quia  quorumdam  (10    novembre    io24)-  m  76. 


SES  ÉCRITS.  125 

Enfin,  d'antres  allusions  de  Guillaume  de  Digulleville  concernent 
plus  spécialement  son  Ordre  et  se  trouvent  dans  la  seconde  rédaction 
du  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine.  On  y  relève,  par  exemple,  une  notable 
addition (1)  au  passage  où  il  parlait  de  l'interdiction  aux  religieux 
d'user  du  pouvoir  des  «clés»,  et  c'est  pour  indiquer  que  certaines 
exceptions  peuvent  être  décidées  par  le  pape  sans  préjudice  pour  le 
bon  fonctionnement  de  l'institution  ecclésiastique  :  Guillaume  a 
voulu  par  là  corriger  ses  premières  alfirmations  en  tenant  compte  de 
la  bulle  Vas  electionis,  du  il\  juillet  i32i,  venue  en  conclusion  d'un 
long  et  retentissant  débat  sur  la  question,  et  confirmée  le  1 2  décem- 
bre 1 354  par  Innocent  VI (2'.  Mais  le  moine  se  reconnaît  surtout  à  la 
longue  partie,  entièrement  nouvelle,  de  la  même  rédaction  où  il 
raconte  certaines  aventures  survenues  après  son  entrée  au  couvent  et 
qui  intéressent  à  la  lois  l'histoire  de  son  propre  monastère  et  celle  de 
son  Ordre  tout  entier.  Ce  sont  des  pages  où  il  a  eu  constamment  à 
l'esprit  l'idée  d'une  décadence  matérielle,  expliquée  par  des  causes 
diverses  :  pillage,  impositions  de  toutes  sortes,  et  aussi  affaiblissement 
de  la  règle,  malgré  les  tentatives  de  réforme (3). 

Ainsi  Guillaume,  parlant  de  ce  monde  ou  de  l'autre  monde,  a 
souvent  songé  au  milieu  où  il  vivait,  et  plus  qu'on  ne  l'a  cru.  Mais 
il  faut  convenir,  sans  lui  en  faire  reproche,  que  ses  poèmes  ne  se 
présentent  pas,  quant  aux  faits  du  dehors,  comme  un  document 
historiquement  instructif  :  ils  ne  contiennent  pas  de  ces  témoignages 
directs  sur  les  hommes  et  les  choses  d'une  époque  qui  ont  sauvé,  au 
jugement  des  curieux,  des  œuvres  littérairement  plus  faibles.  Les  allu- 
sions y  sont  voilées,  déguisées,  volontairement  ou  non;  il  faut  lon- 
guement fouiller  pour  en  retrouver  l'objet  et,  dans  cette  tâche, 
renoncer  à  son  secours,  tant  il  a  bien  noyé  dans  l'ensemble  les  com- 
posantes de  son  récit  :  en  sorte  que  le  travail  de  la  critique  est  ici , 
non  pas  de  recueillir  des  renseignements  ouvertement  offerts,  mais 
de  rechercher,  en  dehors  du  texte,  les  faits  d'histoire,  difficilement 

(1)  Vers  i42&.  Vienne  en    i3ia    el   devenue    exécutoire   en 

(!)  Voir  à  ce  sujet  la  notice  consacrée  par  i3 1 7,  qui  réforma  la  bulle  Vas  electionis. 

nos  prédécesseurs  à  Jean  de  Pouilly  (Histoire  (s)  Les  détails  du  récit  peuvent  être  glosés 

littéraire  de  la  France,  t.  XXXVI,  p.   220  et  par  tout  ce  qu'apprennent  aussi  bien  la  a  béné- 

suiv.).   On  voit  qu'en  1327  le  Chapitre  gêné-  dictine  »  de  i335  que  les  statuts  du  Chapitre 

rai  de  Citeaux  s'en  tenait  encore  à  la  doctrine  général  au  sujet  de  la  nourriture,  de  l'admi- 

de  la  Constitution  Dudum  (Clémentine-,  1.  111,  nistration,   des  moines  fugitifs  (que  le  poète 

t.  VII,  c.  2  ),  établie  à  la  suite  du  Concile  de  vise  en  parlant  d'Apostasie),  etc. 


126  GUILLAUME  DE  DIGULLE  VILLE. 

reconnaissables  dans  le  texte,  qui  peuvent  servir  à  l'éclairer.  Ce  qui 
revient  à  dire  que  l'objet  principal  de  l'étude  doit  être  le  poète  Guil- 
laume lui-même,  représentant  plus  ou  moins  typique  d'une  époque. 


Le  brassage  des  éléments  divers  que  nous  avons  reconnus  en 
son  œuvre  s'est  fait  dans  une  tète  qui  n'était  peut-être  pas  très  apte 
à  faire  sortir  l'ordre  du  chaos.  Idées  religieuses  parfois  discordantes; 
notions  théologiques  et  scolastiques  souvent  mal  tirées  au  clair; 
aperçus  politiques;  traditions  profanes  associées  aux  enseignements 
de  l'Eglise;  souvenirs  d'une  expérience  personnelle  :  tout  cela  s'est 
combiné  ou  plutôt  confondu  en  un  corps  d'oeuvre  étrange,  où  l'on 
démêle  bien  une  inspiration  dominante,  mais  à  condition  de  ne  la 
point  chercher  dans  les  régions  supérieures  de  l'esprit  :  car  ce  reli- 
gieux, auteur  de  poèmes  religieux,  semble  avoir  eu  moins  de  religion 
que  de  dévotion.  Tous  les  monastères  de  Cîteaux  étaient  fondés  en 
l'honneur  de  la  Vierge;  et  le  culte  de  la  Vierge  y  tenait  une  grande 
place  :  le  cistercien  Guillaume  eût  été  assuré  de  son  salut  si  ses 
mérites  avaient  dû  être  comptés  au  nombre  des  vers  qu'il  lui  a  consa- 
crés; mais  il  nous  est  difficile  d'y  reconnaître  plus  de  profondeur  que 
de  déclamation,  plus  d'émotion  que  de  verbeuse  lluidité.  Et  si  une 
certaine  rudesse  ou  franchise  de  tempérament  peut  s'allier  à  la 
ferveur  du  sentiment,  l'équilibre  qu'on  voit  s'établir  par  exemple, 
chez  un  Gautier  de  Coincy,  semble  ici  s'être  rompu  au  détriment  du 
spirituel.  Au  fond,  l'œuvre  de  Guillaume  a  consisté,  sans  aucun 
penchant  au  mysticisme,  à  traduire  des  idées  en  images.  C'est  là 
qu'est  son  originalité,  avec  ses  qualités  et  ses  défauts.  Sa  trilogie 
allégorique,  somme  des  croyances  sur  lesquelles  reposait  la  vie  reli- 
gieuse et  morale  de  son  temps,  peut  séduire  par  le  luxe  de  la  couleur. 
Si  elle  ne  contient  aucune  nouveauté,  pas  même  dans  la  forme  du 
scénario,  on  y  voit  du  moins  se  détacher  sur  un  fonds  incertain  de 
vigoureux  hauts-reliefs,  et  elle  éblouit  par  la  puissance  d'un  verbe  à 
la  fois  fuligineux  et  coruscant.  Le  défaut  de  l'œuvre  est  dans  l'abon- 
dance même  des  images,  foisonnantes  et  incohérentes,  sans  compter 
que  souvenl  la  raison  se  froisse  du  manque  de  convenances  entre  les 
symboles,  parfois  grossiers,  et  les  idées. 


SES  ÉCRITS.  127 

Les  meilleurs  morceaux  de  l'œuvre  sont  aux  endroits  où,  débarrassé 
dun  système  compliqué,  l'auteur  s'est  retrouvé  lui-même,  avec  ses 
dons  naturels. 

S'il  n'avait  guère  de  rigueur  dans  l'esprit  et  s'il  s'entendait  médio- 
crement à  pousser  les  idées  au  clair,  il  avait  en  revanche  cette  faculté 
visuelle  qui  fait  souvent  les  poètes.  On  ne  saurait,    à  proprement 
parler   lui  reconnaître  un  talent  descriptif  :  ce  serait  supposer  qu'il 
avait  le  sentiment  de  l'art,  qu'il  n'avait  point.   N'empêche  qu'il  a 
brossé  plusieurs  tableaux  d'assez  forte  couleur  et  qui  produisent  leur 
effet.    Sa    sombre  peinture   des  enfers,   ce    spectacle  d'horreur    et 
dépouvante,    auquel  il  s'est    complaisamment  attardé,  sont    d'un 
homme  pour  lequel  «le  monde  extérieur  existait».  Il  s'est  attaché  à 
cette    vision    atroce   avec    une  étonnante   joie   du   regard,  qu'il  a 
d'ailleurs  retrouvée  aussi  vive  quand,  abandonnant  les  régions  infer- 
nales, il  s'est  élancé  vers  les  sphères  radieuses  du  ciel  et  du  paradis. 
Malgré  son  inhabileté,  et  bien  qu'il   n'ait  ni   atteint  au  pathétique 
quand  il  peignait  le  royaume  des   «satans»,  ni  rendu  avec  émotion 
le  ravissement  des  séjours  célestes,  il  a  réussi  du  moins,  par  l'accu- 
mulation de  touches  très  vives,  à  communiquer  au  lecteur  quelque 
chose  de  ses  fortes  sensations  visuelles.  Sans  doute  ce  succès  suppose- 
t-il,  de  la  part  du  public,  une  certaine  disposition  à  la  naïveté  ;  mais, 
quand  l'auteur  exerce  son  imagination  à  propos  de  choses  qui  rap- 
prochent du  réel,  il  réussit  parfois  à  intéresser  les  esprits  les  moins 
portés  à  l'illusion  :  car  on  éprouve  alors,  avec  tout  le  plaisir  de  l'im- 
prévu, une  impression  de  [vérité.  Plusieurs  scènes  du  Pèlerinage  de  lu 
Vie  humaine,  qui  se  situent  dans  le  cadre  de  l'ordinaire  et  même  du 
lamiher,  allient  à  la  fantaisie  les  mérites  de  l'observation.  Ce  vision- 
naire, qui  s'est  souvent  perdu  dans  le  fouillis  de  ses  élucubrations, 
avait  aussi  les  yeux  ouverts  sur  le  théâtre  du  monde  ;  et  l'on  s'en 
aperçoit    en    plusieurs    passages,    remarquables  par    la    piquante 
notation  des  attitudes  ou  la  vivacité  pittoresque  du  dialogue. 

H  y  faut  ajouter  le  mouvement  de  la  passion,  souvent  la  véhé- 
mence, et  parfois  aussi  la  rudesse  et  lapreté.  Disons  bien  que 
1  homme  manquait  de  goût,  peut-être  aussi  de  tact,  et  que  ces  défauts 
sont  difficilement  tolérables;  mais  la  disposition  assez  grosse  de  sa 
nature  s'est  traduite  par  une  impétuosité  de  langage  qui  n'est  pas 
littérairement  dénuée  d'intérêt. 


128  GUILLAUME  DE  DIGULLE VILLE. 

La  plupart  des  jugements  portés  par  les  modernes  sur  l'écrivain 
ont  été  sévères  :  les  critiques,  qu'il  a  ennuyés,  ont  été  unanimes  à  lui 
reprocher  sa  prolixité.  Pourtant,  s'il  peut  paraître,  à  lecture  super- 
ficielle, qu'il  a  souvent  parlé  pour  ne  rien  dire,  la  faute  n'en  est  pas 
tout  à  fait  sienne  :  il  y  a  derrière  son  texte  plus  de  choses  qu'on  ne 
l'a  cru.  Et  quant  à  son  style,  il  est  vrai  qu'il  lasse  par  sa  déplorable 
facilité.  Sauf  en  quelques  endroits  heureusement  venus,  sa  phrase, 
dépourvue  d'arêtes  et  de  contours,  s'étire  fastidieusement,  et  les 
nécessités  du  vers  l'ont  regrettablement  alfeclée  :  c'est  une  fonte  qui, 
fluide  et  envahissante,  remplit  un  vers,  puis,  à  l'appel  de  la  rime, 
déborde  sur  le  vers  suivant,  où  elle  laisse  un  vide,  qu'un  jet  nouveau 
vient  combler  pour  déborder  à  son  tour.  Cette  indifférence  pour  la 
forme  de  la  phrase,  d'ailleurs  caractéristique  du  temps,  est  d'autant 
plus  sensible  chez  Guillaume  qu'il  fait  compter  dans  la  mesure  du  vers 
la  finale  féminine;  et  cette  particularité (1),  qui  donne  au  vers  une 
apparence  boiteuse,  n'est  pas  de  nature  à  rendre  à  la  période  le  caractère 
d'une  bonne  frappe.  Mais  il  est  juste  de  remarquer  que,  malgré  les 
inutilités  et  les  redondances,  le  style  de  notre  écrivain  ne  donne  pas 
une  impression  de  platitude  :  il  le  doit  à  une  richesse  de  vocabulaire, 
qui  est  à  elle  seule  un  sujet  de  curiosité.  Les  mots  viennent  pressés, 
tumultueux,  à  profusion,  pris  par  pelletées  au  tout  venant  de  l'usage, 
à  la  langue  de  l'école  ou  à  celle  du  peuple,  parfois  forgés  pour  le 
besoin,  mais  rarement  indifférents,  et  souvent  très  expressifs. 


Le  succès  des  Pèlerinages,  spécialement  du  Pèlerinage  de  lu  Vie 
humaine  et  du  Prlerinufje  de  l'Ame,  a  été  très  vif.  On  en  peut  juger 
d'après  le  nombre  des  manuscrits  qui  en  ont  été  conservés  et  dont 
beaucoup,  ornés  de  miniatures,  ont  été  exécutés  avec  un  très  grand 


'   Elle  se  retrouve  dans  deux   poèmes  pro-  grand    nombre    de    poèmes    anglo-normands, 

veaçaux  (la  /'■                     /  de  Terramagnino  Voir  à  ce  sujel   E.  G.  K.  Waters,  aux  pages 

de  Pise  et  le  Breviwi  d' Amor  de  MatfreErmen  xxx-xxxvn  'le  l'Introduction  à  son  édition  du 

qaut)  et,  à  partir  «lu  XII'  siècle,  dans  un  assiv.  Voyage  de  saint  Brendau  par  Benoit. 


SES  ECRITS.  129 

soin (1J.  Divers  exemplaires  s'en  trouvaient  dans  la  bibliothèque  de 
Charles  V  et  de  Charles  VI (2)  et  dans  celle  du  duc  de  Berry (3). 

Mais  ce  succès  ne  doit  pas  se  mesurer  seulement  à  la  laveur  qui 
accueillit  le  texte  authentique  de  Guillaume  de  Digulleville. 

Un  certain  Jean  Gallopes,  doyen  de  Saint-Louis  de  la  Saussaie, 
au  diocèse  d'Evreux,  qui  avait  traduit  les  Méditations  de  saint  Bona- 
venture  (4)  pour  Henri  V  d'Angleterre,  au  temps  où  ce  prince  était 
régent  de  France,  c'est-à-dire  entre  les  années  1420  et  1^22,  mit 
ensuite  en  prose  le  Pèlerinage  de  l'Ame  de  Guillaume  de  Digulleville (5) 
pour  le  duc  Jean  de  Bedford,  au  temps  où  celui-ci  lut  à  son  tour 
régent  de  France,  c'est-à-dire  entre  les  années  1422  et  i43i. 

Plus  tard,  un  clerc  d'Angers  qui,  par  humilité,  n'a  pas  voulu 
faire  connaître  son  nom,  mit  en  prose  le  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine 
à  la  requête  de  Jeanne  de  Laval,  dont  il  était  «le  serviteur  et  sujet». 
Dans  le  prologue  de  son  ouvrage,  il  qualifie  cette  haute  dame  de 
«reine  de  Jérusalem  et  de  Sicile,  duchesse  d'Anjou  et  de  Bar,  et 
comtesse  de  Provence  ».  On  reconnaît  là  la  seconde  femme  de  René  Ier 
d'Anjou,  qui,  mariée  le  3  septembre  i4&4,  mourut  en  1498 (6).  Mais, 
comme  elle  quitta  ces  titres  divers  à  la  mort  de  son  mari,  c'est-à-dire 
en  i48o,  il  faut  que  l'ouvrage  du  clerc  anonyme  ait  été  composé 
entre  les  années  i454  et  i48o.  D'ailleurs,  dans  une  phrase  de  son 
prologue  qui  a  disparu  des  éditions  imprimées,  mais  que  donnent 
les  manuscrits (7),  l'auteur  a  précisé  qu'il  avait  commencé  son  travail 
en  février  i465. 


(1)  Voir  ci-dessus,  page  1 1,  note  î .  Lincoln     Cathedral     Chapter     Library,     1927, 

(î)  Voir  L.  Delisle,  Recherches  sur  la  librairie  n°  190)  et  à  la  bibliothèque  du  palais  de  Lam- 

de  Charles  V,  Paris,  1907,  partie  II,  n°'  n55  betli  (M.  R.  James  et  C.  Jenkins,  Descriptive 

et  1 1 56  (Pèlerinages  de  la  Vie,  de  Y  Ame  et  de  Catalogue  ofthe  Mss.  in  the  Library  nf  Lambeth 

Jésus -Christ);    11^7   (Pèlerinage  de   la    Vie);  Palace,   1902,  n°  026).  Wooley  s'est  trompé 

1 1 58  (Pèlerinage  de  l'Ame);  1 1 5g  (Pèlerinage  en  disant  que  le  texte  du  manuscrit  de  Lambeth 

de  Jésus-Christ).  est  en  français. 

m  Ibid.,  n"  279  (Pèlerinage  de  la  Vie)  et  <6)  Sur  cette  princesse,  voir  Bertrand  de 
280  (Pèlerinage  de  l'Ame).  Broussillon  et  Paul  de  Farcy,  La  Maison  de 
(1)  Bibl.  nat.,  ms.  fr.  921.  Laval,  Paris,  t.  III,  1900,  p.  23o  ss.  et  t.  V, 
(i)  Bibl.  nat.,  ms.  i'r.  602.  Cli.-V.  Langlois,  igo3,  p.  228.  —  On  ne  voit  pas  à  quelle  iden- 
ouvr.  cité,  p.  2o4,  dit  à  tort  qu'il  s'agissait  là  tiiication  l'abbé  Goujet  a  pu  songer  (Bibliothèque 
d'une  «  nouvelle  »  mise  en  prose. — -  Une  rédac-  française,  IX,  p.  91)  quand  il  a  indiqué  Tan- 
don latine  de  l'ouvrage  de  Jean  Gallopes  existe  née  i38j  comme  date  de  la  mort  de  la  Jeanne 
à  la  bibliothèque  de  la  cathédrale  de  Lincoln  de  Laval  nommée  par  notre  auteur. 
(R.  M.  Wooley,  Catalogue  of  the  Mss.  ofthe  <7)  Paris,  Arsenal  2.3 1,  et  Genève  1981. 


130  GUILLAUME   DE   DIGULLE VILLE. 

Plus  tard  encore,  un  moine  de  Clairvaux,  dont  on  ignore  le 
nom'1',  s'est  intéressé  lui  aussi  à  l'œuvre  de  Guillaume.  11  savait  que 
le  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine  avait  été  «  pieça  »  dérimé (2)  :  il  regrettait 
cette  déformation,  et  reprochait  en  outre  au  metteur  en  prose  d'avoir 
travaillé  sur  la  première  rédaction  du  poème (3).  Quant  à  lui,  il  est 
parti  de  la  seconde  rédaction  de  cette  œuvre.  Croyant  que  le  texte 
original  de  Guillaume  s'était  dégradé  au  cours  des  années,  et  ne 
s'étant  pas  aperçu  que  le  fait  de  compter  les  finales  atones  des  vers 
pour  la  mesure  était  non  pas  un  accident,  mais  un  système,  il  s'est 
employé  à  rendre  une  forme  correcte  à  tous  les  vers  qui  lui  sem- 
blaient faux,  en  même  temps  qu'il  traduisait  partiellement  en  vers 
français  les  éléments  latins  insérés  dans  son  modèle.  Il  a  fait  ensuite 
le  même  travail  de  prétendue  restauration  pour  le  Pèlerinage  de  l'Ame 
et  pour  le  Pèlerinage  de  Jésus-Christ. 

Au  temps  de  l'imprimerie,  on  ne  voit  pas  qu'il  y  ait  eu  d'édition 
du  texte  de  Guillaume  (4).  Mais  la  mise  en  prose  du  Pèlerinage  de  l'Ame 
par  le  clerc  anonyme  d'Angers  a  été  imprimée  à  plusieurs  reprises  : 
à  Lyon,  chez  Mathieu  Husz,  en  1 4 8 5  (5)  et  en  1 486  ,G) ;  puis  à  Paris, 
chez  Antoine  Vérard  en  1 499 (7);  et  de  nouveau  à  Lyon,  chez  Mathieu 
Husz,  la  même  année  1^99 (s).  D'autre  part,  Antoine  Vérard,  tou- 
jours en  1 499,  a  doublé  son  édition  du  texte  en  prose  du  Pèlerinage 
de  la  Vie  humaine,  dû  au  clerc  anonyme  d'Angers,  par  une  édition  du 
texte  en  prose  du  Pèlerinage  de  l'Ame,  dû  à  Jean  Gallopes(9). 

La  revision  des  trois  Pèlerinages  par  le  moine  anonyme  de  Clair- 

(1>   C'est  par  une  erreur  des  bibliographes  et  tinn   de   ce   texte   laite   par   Pellccliet  à  «Jean 

des  auteurs  de  catalogues  qui  les  ont  suivis  Gallopes ,  doyen  de  Saint-Louis  de  La  Saussaie  • 

qu'on  le  nomme  habituellement  Pierre  Virgin.  n  est  pas  dans  le  livre.  Elle  n'est  pas  davantage 

•  Messire  Pierre  Virgin»  n'a  été,  en  réalité,  que  le  dans  les  livres  correspondant  à  ses  n"  4'-*46, 

reviseur  du  texte  en  prose  de  L'anonyme  d'An-  4'MN  et  4a4<),  où  il  la  répète, 
gers  publié  en  1499  à  Lyon  par  Mathieu  Husz.  '*'   Hain,  83a8;  Pellechet,  1a4fi. 

''    Mon   point  «récemment »,  comme  l'écrit  (,)  Copinger,  2881;    Pellechet,   'ia'19     pre 

Ch.-V.  Langlois  (ouvr.  cité,  p.  200).  mière  partie). 

<3)  C'est  ce  qu'on  voit  d'après  le  «Prologue  ''  Main,  83ag;  Pellechet,  i  i48. 

du    correcteur»,    imprimé   dans    l'édition  de  Hain,  833o;  Pellechet,   i 'i<)  (deuxième 

Barthole  el  Jean   Petit,  dont  il  sera  question  partie  .Ou  voit  que  l'œuvre  de  ce  Jean  Gallopes 

ci-après.  s'est  bornée  à  la  mise  en  prose  du  Pèlerinage  de 

W  Le  n*a88o  de  Copinger  doit  correspondre  l'Ame  et  que  c'est  à  tort  que  les  bibliographes 

aux  n"  83a(i  de  Hain  el    i  •  i '1  de  Pellechet,  en  ont  fait  l'auteur  de  la  mise  en  proseduPéfo- 

lesquels  se  rapportent  aux  remaniements  du  nuage  de  la  I  ie  humaine.  Les  notices  des  e.iia 

moine  anonyme  de  Clairvaux.  logues  de   bibliothèques  sonl    ri    réformer  en 

<ri  Hain,  83ay;  Pellechet,  4a 45.  L'attribu-  conséquence 


SES  ÉCRITS.  131 

vaux  a  été  imprimée,  probablement  au  tout  début  du  xvie  siècle, 
pour  Barthole  et  Jean  Petit,  à  Paris (1);  et  une  autre  édition  en  a  paru 
en  i5i  1  chez  Antoine  Vérard(2). 

il  semble,  d'après  ce  qu'on  vient  de  lire,  cfue  l'attention  du 
public  lettré  ait  été  ramenée,  vers  la  fin  du  xve  siècle,  sur  l'œuvre 
de  Guillaume  de  Digulleville  par  la  version  dérimée  du  Pèlerinage  de 
la  Vie  humaine  que  fit  le  clerc  d'Angers  et  à  laquelle  est  venue 
s'adjoindre,  en  une  édition  unique,  la  version  dérimée  du  Pèlerinage 
de  l'Ame  par  Jean  Gallopes;  et  qu'alors  le  désir  se  soit  manifesté  de 
remonter  à  un  état  plus  pur  de  la  tradition  :  à  quoi  répondit  l'arran- 
gement du  moine  anonyme  de  Clairvaux,  dont  le  prologue  a  le 
mérite  de  nous  faire  connaître,  outre  quelques  circonstances  utiles 
pour  l'histoire  du  texte,  les  dispositions  du  goût  littéraire  qui  l'a 
inspiré  et  le  charme  poétique  que  le  confrère  en  religion  trouvait  au 
«  plaisant  style  »  de  Guillaume. 

D'autres  signes  de  la  diffusion  des  œuvres  de  Guillaume  se 
trouvent  aussi  dans  l'exploitation  dont  elles  ont  été  l'objet  de  la  part 
de  certains  écrivains.  Et  d'abord  en  France.  Un  petit  poème,  contenu 
dans  un  manuscrit  de  Parme  de  la  fin  du  xve  siècle,  mais  probable- 
ment composé  dans  la  seconde  moitié  du  xive,  et  publié  de  nos 
jours  comme  une  œuvre  originale (3),  n'est,  en  majeure  partie,  qu'un 
extrait  du  Pèlerinage  de  l'Ame{k].  Une  moralité  scénique  du  Pèlerinage 
de  la  Vie  humaine,  contenue  dans  un  manuscrit  de  Chantilly  de  la  fin 
du  \ve  siècle,  mais  composée  sans  doute  elle  aussi  dans  la  seconde 
moitié  du  xive,  a  été  laite  d'après  l'ouvrage  de  Guillaume  et  four- 
mille d'emprunts  littéraux (5). 

A  l'étranger,  l'œuvre  de  Guillaume  a  rencontré,  surtout  en  Angle- 
terre, une  faveur  qui  s'est  manifestée  soit  par  des  traductions  ou 
adaptations,  soit  par  des  imitations  de  caractère  plus  large.  11  vaut 


''!   Main,  832(>;  Pellechet,  ki\l\-  [Éludes  romanes  dédiées  à  Mario  Roques.f.  89  ss.) 

m  Bibl.  nat.,  Rés.  Ye  2^  et  2J.  Ni  l'édition  (3'   Par  A.   Boselli   (lievue  des   Langues,  ro- 

IWthole -Jean    Petit   ni   l'édition   Vérard   ne  mânes,  1906,  p.  4g5  ss.). 

donnent   le   nom   de   Pierre   Virgin.  —  Pour  (1)  La  preuve  a  été  donnée  par  A.  Jeanroy 

nlus  de  détails  sur  les  remaniements  de  l'œuvre  (Romania,  t.  XXXVI ,  1 907,  p.  36 1  ss.). 

de  Guillaume,  voir  Edm.  Faral,  Guillaume  de  (i)   Voir  G.  Cohen,  Mystères  et  moralité.':  du 

Digulleville,    Jeun    Gallopes    et    Pierre    Virgin  ms.  617  de  Chantilly ■,  p.  g5  ss. 


132 


GUILLAUME  DE  DIGULLEVILLE. 


la  peine  de  noter  qu'elle  ait  pu  intéresser  et  inspirer  des  poètes 
renommés  dans  leur  pays  comme  Chaucer (1),  Lydgate  (2)  et 
Bunyan (3). 

E.   F. 


'"'  Qui  a  traduit  notamment  la  prière  abé- 
cédaire à  la  Vierge. 

(,)  The  Pilgrimage  of  the  Life  of  Man 
(i4a6)  [Early  English  Text  Society,  Extra 
Séries,  77,  83].  —  Une  traduction  du  Pèleri- 
nage de  l'A  me  a  été  imprimée  par  Caxton  en 
1/180  (Hain,  833 1).  Cf.  I.  Cust,  The  Book  of 
the  Pelegrenaqe  of  the  soûle...  Londres,  i85q. 

''»  Pilgrim;s  Progrès*  (1678).  Cf.  J.  B. 
Wharey,  A  Stiidy  of  the  Sources  of  Bnnyans 
Allégories,  icith  especial  Référence  to  Deguile- 
ville's  Pilgrimage  of  Man ,  1904. —  Pour  l'Es- 


pagne, voir  la  traduction  de  V.  Mazuelo,  El 
peregrino  de  la  Vida  humana,  Tolosa,  i4go 
(cf.  Homenaje  a  Menéndez  y  Pelayo ,  Madrid, 
I,  1899,  p.  269);  —  pour  l'Allemagne,  la  tra- 
duction ancienne  p.  p.  A.  Borner,  Die  Pilger- 
fahrl  des  tràamenden  Mônchs ,  Berlin,  igo5.  — 
Nous  ne  saurions  assurer  qu'il  faille  rattacher  à 
l'œuvre  de  Guillaume  le  tableau  de  J.  Bellini 
qui  a  pour  sujet  le  Purgatoire  (Galerie  des 
Offices)  ni  celui  de  P.  Claessens  qui  a  pour  sujet 
la  légende  de  l'Arbre  sec  (à  Sainte-Walburge , 
de  Bruges). 


POÈMES    ÉPIQUES    PROVENÇAUX 
DU    XIVe   SIÈCLE. 


Si  l'accord  n'est  pas  fait  entre  les  historiens  de  la  littérature  médié- 
vale sur  le  rôle  du  Midi  de  la  France  dans  la  création  ou  la  propaga- 
tion de  la  chanson  de  geste,  il  est  du  moins  certain,  —  sans  que 
l'hypothèse  de  Fauriel (1)  sur  l'antériorité  de  l'épopée  provençale  s'en 
trouve  renforcée  — ,  que  la  découverte  répétée,  après  1875,  de 
divers  fragments  épiques  provençaux  a  beaucoup  réduit  la  portée  de 
l'objection  que  Paul  Meyer  (2)  tirait  contre  Fauriel  de  la  rareté  des 
textes  méridionaux  de  ce  genre.  Fauriel  ne  connaissait  en  effet,  et  de 
même  Paul  Meyer  lors  de  cette  controverse ,  que  deux  œuvres  épiques , 
dont  l'une,  Ferabras,  est  une  traduction  du  français  et  l'autre,  Girarl 
de  Roassillon,  sous  ses  formes  diverses  (française,  méridionale  et 
mixte),  est  de  toute  manière  exceptionnelle;  c'est  seulement  de  ces 
deux  textes  que  X Histoire  littéraire  a  pu  donner,  approximativement  à 
leur  date,  des  notices  sur  lesquelles  il  ne  nous  appartient  pas  de 


revenir 


(3) 


(1)   Claude  Fauriel,  Histoire  de  la  poésie  pro-  Girart  et  aux  œuvres  le  concernant  un  travail 

vençale ,  Paris,  i846,  3  vol.  dont  toutes  les  conclusions  ne  sauraient  être 

(J)   Recherches  sur  l'épopée  française  [Biblio-  retenues,  mais  qui  est  une  somme  de  la  cri- 

thèque  de  l'École  des  chartes,  t.  X.XV11I,    1867,  tique  sur  ce  sujet  :  Girarl,  comte  de  Vienne, 

p.  46  et  suiv).  dans  les  chansons  de  geste  :  Girart  de  Vienne, 

(3)  Histoire  littéraire  de  la  France,  t.  XXII  Girart  de  Fraite ,  Girart  de  Roassillon ,  Auxerre, 

(i85a),  p.  190  etsuiv.  (Fierabras)  et  p.  167-190  19^7,  2  vol.  Voir  le  compte  rendu  critique  de 

{Girart  de  Roussillon).  Nous  pouvons  du  moins  cet  ouvrage  par  F.  Lot  (Romania,  t.  LXX,  1948- 

indiquer  ici  des  travaux  récents  qui  permet-  19^9,  p.  192-233  et  355-3g6).  La  Société  des 

tront ,    pour   ce    qui    est    de   Girart  de  Rous-  Anciens  Textes   français  a   publié  une  édition 

sillon,  de  mettre  à  jour  une  notice  périmée.  très  soigneuse  de  Girart  de  Roussillon,    due   à 

M.  René  Louis  a  consacré  au  personnage  de  \V.  Mary  Hackett  (Paris,  ig53-ig55) ,  3  vol. 


IIIST.    LITTER. 


10 


134  POÈMES  ÉPIQUES  PROVENÇAUX  DU  XIVe  SIÈCLE. 

Cependant,  en  j  877,  Auguste  Scheler(l)  faisait  connaître  la  décou- 
verte par  Ferdinand  Van  der  Haeghen,  dans  ia  reliure  d'un  in-iolio 
du  xvie siècle  appartenante  la  bibliothèque  de  Gand,  de  deux  grands 
feuillets  de  vélin  contenant,  en  deux  fragments,  1.437  décasyllabes 
d'une  chanson  inconnue  en  langue  méridionale.  L'écriture  des  deux 
feuillets  permet  d'attribuer  au  xiv°  siècle  et  à  une  main  italienne  le 
manuscrit  dont  ils  ont  été  détachés;  mais  l'œuvre  est  bien  plus 
ancienne  et  vraisemblablement  du  xne  siècle;  elle  traite,  entre  autres, 
de  la  guerre  longtemps  menée  par  le  roi  Aigar  contre  le  comte  Mau- 
rin,  ce  qui  a  permis  à  Scheler  de  donner  à  la  chanson  le  titre  de 
Aigar  et  Maurin;  or,  Bertran  de  Boni,  dans  sa  pièce (~1  Rassa,  tan  creis 
e  monta  e  poja,  bien  avant  la  fin  du  siècle,  fait  allusion  à  ces  person- 
nages et  à  leur  lutte  : 

Mauris  ab  n'Aigar  son  senhor 
Ac  guerra  ab  prêt/,  valedor. 

Et,  dans  les  dernières  années  encore  du  \n'  siècle,  Guiraut  de 
Cabreira  fait  figurer  Maurin  parmi  les  personnages  qu'il  reproche  à 
son  jongleur  Cabra  de  ne  pas  pouvoir  chanter  : 

Non  sabs  coin  <li 


Ni  d'Elias  ni  de  Drogon 
Ni  de  Maurin  3  . 


En    1880,  nouvelle  découverte  :  un   manuscrit,  trouvé    peut-être 
dans  le  diocèse  de  Uodez  et  originaire  de  la  région  méridionale  du 

Tarn,   étant    entré   peu    d'années  auparavant   dans   la  bibliothèque 

(1)  Aigar  et  Maurin ,  fragments  d'une  chanson  Archivant  Romanicam,  t.  IF,  1917,0.314  216). 

de  geste  jn-orençale  inconnue,  publiés  d'après  un  ('>   Pille!  Carslens,  80,  11°  i~  ;  éd.  Vnt.  Tho 

manuscrit   récemment    découvert  a    Gand,   par  ma»,    Poésies  complètes    de    Bertran    de   Born, 

Auguste    Scheler   (Bruxelles,    1877;.    De   ces  (1888),  p.   io'i,  Poésies  amoureuses,  I,  v.  5i. 

fragments ,  toujours  à  la  Bibliothèque  de  Gand  <S1  Guiraut    de     Cabreira     [Pillet-Carstens, 

sous  la  cote  i.')i|7.  une  nouvelle  édition  a  été  ilsi  a  .   Ensenhamen;  l'éd.  Bartsch,  Denkmâ 

publiée  par  .1.  Brossmer  dans  les  Romanische  1er  der  prov.  Literatar,  p.  90,  peut  être  utile 

Forschungen,  t.   \l\    (igo3),  p.   1  -4a ,  et  des  ment  remplacée  par  celle  qu'a  donnée  M    Martin 

corrections  au  texte  ont  été  proposées  par  G.  Ber-  de  Biquer  en  appendice  à  ses  C ont  ares  de  gesla 

toni  (Romania,  1.  \l,l.  igia,  p,  loi-4o5,  et  franceses     Madrid,    ig5a),  p.  S96. 


POÈMES  ÉPIQUES  PROVENÇAUX  DU  XIV  SIÈCLE.  135 

d'Ambroise  Firmin-Didot,  est  confié  à  Paul  Meyer,  qui  le  publie 
pour  la  Société  des  Anciens  Textes  français (1).  Ecrit  vers  le  milieu 
du  XIVe  siècle,  ce  manuscrit  est  la  copie,  incomplète  de  la  fin,  d'une 
autre  chanson  de  geste  en  langage  méridional  dont  il  subsiste  près 
de  -i.'ioo  vers  décasyllabiques,  après  un  début  de  174  alexandrins. 
Cette  chanson,  que  le  manuscrit  intitule  li  romans  de  Daurel  e  de  Beto, 
conte  l'histoire  de  Béton,  fils  de  Beuve  de  Hanstone,  que  poursuit 
un  traître,  Gui,  meurtrier  du  duc  Beuve,  et  que  sauve  la  duchesse 
Ermenjarl,  sa  mère,  sœur  de  Charlemagne,  avec  l'aide  d'un  loyal  jon- 
gleur, Daurel;  bien  accueilli  jadis  par  le  duc  Beuve,  Daurel  s'est 
dévoué  jusqu'au  sacrifice  de  son  propre  entant  au  duc  et  aux  siens.  Ce 
petit  roman,  greffé  sur  l'histoire  épique  de  Beuve  de  Hanstone (2),  est 
du  xne  siècle,  comme  nous  le  prouve  cette  fois  encore  la  mention 
expresse  qu'en  l'ait  Guiraut  de  Gabreira  : 

Ja  de  Mauran 
On  nrrt  deman 
Ni  de  Daurel  ni  de  Béton  (3). 

Voilà  donc,  s' ajoutant  au  Girart  de  Roussitton,  deux  compositions 
épiques  en  langue  du  Midi  de  la  France,  attestées  dès  le  xn°  siècle  et 
dont  la  réputation  s'est  largement  maintenue  encore  au  xive  siècle, 
puisque,  à  cette  époque,  l'une  a  été  copiée  en  Italie  et  l'autre  sans 
doute  en  Gascogne.  On  peut  en  conclure  qu'il  a  subsisté  dans  le 
Midi  de  la  France,  non  seulement  au  xiT  siècle,  mais  bien  plus  tard 
encore,  un  public  intéressé  au  moins  à  l'audition  d'oeuvres  épiques. 
En  était-il  de  même  pour  la  composition  des  œuvres?  D'un  trait 
commun,  bien  qu'à  des  degrés  différents,  aux  trois  chansons  de 
Girart,  d'Aigaret  de  Daurel,  on  a  voulu  conclure  que  toutes  trois  pro- 
venaient, directement  ou  par  imitation,  d'une  école  poétique  liée  à 
certaine  région  qui  serait  intermédiaire  entre  les  pays  d'oc  et  d'oïl, 
Poitou,  Angoumois,  Limousin^. 

En  effet  Girart,  Aigar  et   Daurel  présentent  quelque  mélange  de 

(1)   Daurel  et  Detou ,  chanson  de  geste  proven-  (2>   Voir    P.    Meyer,    éd.   cit.,    Introduction, 

cale ,  publiée  pour  lu  première  fois...  par  Paul         p.  nxi-xxiii. 

Meyer,  Paris,  1880.  La  Bibliothèque  nationale  (3)  Ensenhamen,  éd.  Martin  de  Riquer,  p.097. 

a  acheté  ce  manuscrit  et  le  conserve  sous  le  nu-  (4)    Voir  R.  Louis,  oavr.  cité,  t.  I,  p.  276  28G. 

méro/isSs  des  Nouvelles  acquisitions  françaises. 

10. 


136  POEMES  EPIQUES  PROVENÇAUX  DU  XIVe  SIECLE. 

traits  septentrionaux  dans  une  masse  de  traits  méridionaux  incontes- 
tables, et  notamment  l'union  à  l'assonance,  avec  des  finales  méridio- 
nales en  -er,  de  finales  en  -er  qui,  légitimes  au  Nord,  devraient  au 
Sud  être  en  -ar,  par  exemple  dans  la  terminaison  infinitive  venant  du 
latin  -are.  Il  n'est  cependant  pas  indispensable  de  croire  que  le  poète 
qui  connaît  à  la  fois  mer  et  mar  est  originaire  de  confins  linguistiques 
où  ces  deux  formes  peuvent  coexister,  ni  qu'il  a  voulu  précisément 
écrire  pour  les  habitants  de  ces  confins;  ce  serait  abuser  de  la  géogra- 
phie linguistique  que  de  l'appliquer  ainsi  à  la  littérature  et  à  la 
mode(1);  les  rimes  normandes  ou  gasconnes  de  l'époque  classique 
n'étaient  réservées  ni  à  des  poètes  ni  à  des  lecteurs  normands  ou 
gascons.  Qu'un  public  méridional,  friand  de  chansons  de  geste  iran- 
çaises,  d'ordinaire  chantées  par  des  jongleurs  français,  ait  accepté 
pour  des  compositions  autochtones  d'entendre  mêler  à  sa  langue 
propre,  déjà  si  variée  d'un  point  à  l'autre,  un  accent,  des  sons,  des 
formes  du  Nord,  et  même  s'en  soit  amusé,  surtout  s'il  s'agissait  de 
terminaisons  grammaticales  banales,  cela  revient  à  dire  que,  pour 
certains  genres  au  moins,  une  langue  littéraire  hybride  circulait  et  se 
faisait  comprendre  un  peu  partout  et  traditionnellement,  sans  ori- 
gine ni  attache  locale  précises. 

La  persistance,  dans  la  France  méridionale,  du  goût  pour  les 
compositions  épiques  et  de  la  tradition  d'une  langue  épique  semée 
d<-  Irancismes  parait  confirmée  par  la  découverte  plus  récente 
d'autres  compositions  semblables. 

En  1912,  on  reconnaissait  la  présence  en  tête  d'un  petit  registre 
d'actes  passés  en  1 398  par  devant  maître  Rostan  Bonet,  notaire  à  Apt 
(Vaucluse),  registre  conservé  toujours  dans  la  même  étude,  de  deux 
poèmes  en  langue  d'oc  et  en  laisses  de  décasyllabes  sans  indication  de 
titre (2),  dont  le  premier,  auquel  on  a  pu  donner  le  titre  de  Roland  à 

(1)  La  géographie  linguistique  se  fonde  sur  recouvrir  des  formes  autochtones  différentes, 
îles  lormes  exactement  localisées  et  pour  ainsi  (a)  Sur  la  découverte  et  le  contenu  du  nia- 
dire  adhérentes  au  sol  en  un  point  ou  dans  nuscrit  d'Apt,  voir  Romania  .  t.  XJLVJD  (1922), 
une  région.  Les  faits  linguistiques  enregistrés  p.  3i  i-3 1 4 ,  t.  LV11I  (i()3'.>.l,  p.  1-3,  et 
dans  une  œuvre  littéraire  sont  aussi  voya-  t.  LXVT  (nj/10-19'1 1),  p.  433-435.  Quant  aux 
geurs  <pie  l'auteur  qui  les  emploie  ou  l'œuvre  deux  poèmes,  il^  mil  été  publiés  par  M.  Mario 
qui  les  présente  et  qui  peut  les  mettre  à  f\oques,  Roland  à  Saragosse  au  t.  IAYII  (1942) 
la  mode  très  loin  de  leur  pays  d'origine  :  de  la  Romania,  p.  2g4-327,  et  Roruasvalt 
ces  formes  une  fois  transportées  en  une  au  t.  IA  III  de  la  même  revue  (ig32),  p.  9- 
région  nouvelle  peuvent  s'y  généraliser  et   y  28  et  161-184. 


POÈMES  ÉPIQUES  PROVENÇAUX  DU  XIVe  SIECLE.  137 

Saragosse  (1\  conte  une  entreprise  aventureuse  de  Pioland  pénétrant 
seuL  de  vive  force,  dans  la  ville  de  Saragosse  pour  y  voir  la  reine 
Braslimonde,  femme  de  Marsile,  tandis  que  le  second,  qu'on  a  appelé 
Ronsasvals,  raconte  la  bataille  de  Pioncevaux. 

Les  deux  poèmes  sont  copiés  de  la  même  main,  à  laquelle  sont  dues 
aussi  les  formules  terminales  et  la  signature  des  actes  qui  suivent  dans 
le  registre;  la  copie  se  trouve  ainsi  datée  de  1 398,  mais  le  copiste, 
peut-être  maître  Piostan  Bonet  lui-même,  n'est  pas  l'auteur  des 
poèmes  :  cela  ressort  des  nombreuses  erreurs  métriques  de  ces  copies. 
Pour  la  date  de  la  composition,  certains  faits  de  langue,  en  particulier 
l'emploi  fréquent  des  périphrases  verbales  avec  anar,  indiquent,  sans 
précision,  le  xive  siècle,  ce  que  ne  contredit  pas  le  mélange  des  asso- 
nances et  des  rimes  ou  des  alexandrins  et  des  décasyllabes  dans  les 
deux  poèmes. 

I.  —  Roland  à  Saragosse. 

Le  texte  de  ce  poème  est  incomplet  du  début,  le  manuscrit  d'Apt 
ayant  perdu  ses  deux  premiers  feuillets  (soit  sans  doute  3 80  vers). 

Nous  ne  savons  pas  si,  dans  ses  premières  laisses,  le  poète  avait  pré- 
senté la  conquête  de  l'Espagne  comme  achevée,  à  la  seule  exception  de 
Saragosse,  et  les  Français  déjà  campés  à  Roncevaux,  mais  c'est  la 
situation  qui  ressort  des  vers  271-272, 


et  1 1 5  6 , 


Espanha  es  conquesa  e  tôt  conquistiet 
Mas  Saragossa  .  .  . 


A  tlonsasvals  fon  ha  l'alba  pareyssant. 


(1)  Le  groupe  de  mots  «  Roland  à  Saragosse»  Saragosse,  qui  n'avait  pas  en  vue  la  pièce  cata- 

se  rencontre  dans  un  sirventés  du  catalan  Guil-  lane,  a  choisi  arbitrairement  pour  titre  le  même 

laume  de  Berguedan  :  groupement  de  mots ,  sur  lequel  M.  A.  Roncagha 

«Qu'anc  non  valc  tan  Rolans  a  Serragoza  »  ;  arappelé  l'attention  (Culluraneolalina,  X,  iq5o, 

mais  rien  n'indique  qu'il  y  ait  là  une  allusion  p.  60-69)  en  en  tirant  sur  l'ancienneté  du  thème 

au  thème  du  roman  et  non  un  simple  rappel  romanesque  des  conclusions  hasardeuses,  que  le 

de  la  guerre  d'Espagne.  C'est  pure  coïncidence,  rapprochement  de  ces  deux  noms  propres  ne 

sans  portée,  si,  en  1925,  l'éditeur  du  Roland  à  suffit  pas  à  justifier. 


138  POÈMES  ÉPIQUES  PROVENÇAUX  DU  XIVe  SIÈCLE. 

Nous  sommes,  on  le  voit,  sensiblement  au  même  point  qu'au  début 
de  la  Chanson  de  Roland.  Mais  la  partie  qui  nous  manque  devait  néces- 
sairement conter  comment  la  reine  Brasliinonde,  ayant  aperçu  Roland 
ou  entendu  rapporter  ses  exploits,  avait  désiré  le  rencontrer  et  lui 
avait  fait  demander  de  venir  vers  elle  à  Saragosse,  ou  bien  l'avait 
défié  de  tenter  cette  aventure,  de  toute  façon  redoutable;  c'est  ainsi 
que  Brasliinonde  peut  dire  aux  vers  33  1-333  : 


«Bi'in  meravilh  del  palayn  Rollan  ; 

Ben  ha  .x.  jors  qu'ieu  l'enviyey  mou  gan, 

Ane  pueys  non  vi  .1.  message  dels  Franx. 


Voici  l'analyse  des  1.4  io  vers  conservés. 

Au  moment  où  commence  la  copie,  l'auteur  nous  iait  assister  à  une 
discussion  entre  Cbarlemagne,  Roland  et  Olivier.  Charlemagne  essaie 
de  détourner  son  neveu  d'une  entreprise  qu'il  juge  à  bon  droit  témé- 
raire. Roland  s'obstine  et  Olivier,  qui  parait  d'accord  avec  Roland 
pour  tenter  l'aventure,  se  contente  de  déclarer  que  le  temps  passe  et 
qu'il  est  l'heure  du  départ  (i-y5).  Olivier  et  Roland  s'arment;  ils 
doivent  partir  seuls  (76-215).  Us  prennent  congé  de  Charles,  et  ils 
s'en  vont,  tandis  que  Charlemagne  fait  dire  par  Turpin  aux  soldats  de 
Roland  de  suivre  leur  chef,  d'urgence,  mais  à  distance,  pour  être  prêts 
à  lui  porter  secours  (2  16-261). 

\près  une  difficile  marche  de  nuit  à  travers  Mont-Negre,  Roland  et 
Olivier  arrivent  devant  Saragosse;  ils  sont  montés,  Roland  sur  Malma- 
tin, Olivier  sur  le  Blaviet  Alïilé;  ils  s'arrêtent  au  sommet  d'une  colline 
d'où  ils  découvrent  toute  la  ville;  par  surprise  Roland  fait  jurer  à 
Olivier  de  le  laisser  entrer  seul  dans  Saragosse;  Olivier,  courroucé, 
souhaite  à  Roland  l'échec  de  son  entreprise  262-821).  Brasliinonde, 
qui  attend  Roland  avec  impatience,  est  informée  de  son  approche; 
elle  le  recoin  mande  a  Maliom    3u2-35y). 

Dans  les  jardins  qui  entourent  la  ville,  Roland  rencontre  le  roi 
Farnagant  chargé  de  les  garder;  il  le  délie  et  le  tue,  à  l'admiration 
joyeuse  de  Brasliinonde  (358-394)-  De  Saragosse  sortent  des  mar- 
chands normands,  à  qui  Roland  demande  des  renseignements  sur  la 


POÈMES  ÉPIQUES  PROVENÇAUX  DU  XIVe  SIÈCEE.  139 

ville'1'  et  à  qui  il  donne  le  cheval  de  Farnagant;  les  marchands  offrent, 
de  la  part  de  Roland,  le  cheval  à  Olivier,  mais  celui-ci  n'accepte  pas 
le  don  (395-457  ).  Roland,  continuant  sa  route,  arrive  à  la  porte  de  la 
ville,  gardée  par  cent  Sarrasins  qu'il  tue  tous,  sauf  un  auquel  il  coupe 
le  bras  droit.  Roland  entre  alors  dans  la  ville  (458-5oi).  Le  Sarrasin 
au  bras  coupé  va  prévenir  Marsile  qui,  à  la  hardiesse  de  l'entreprise, 
reconnaît  Roland  et  réunit  ses  chevaliers  (5o2-533). 

Roland  est,  pendant  ce  temps,  arrivé  jusqu'auprès  du  palais;  Bras- 
limonde,  prévenue,  se  revêt  de  riches  parures,  monte  sur  son  pale- 
froi et  va  vers  Roland;  elle  le  salue  au  nom  du  Créateur;  puis  de  sa 
main  au  gant  brodé  d'or,  elle  touche  la  bride  du  destrier  :  «Vous  êtes 
mon  prisonnier,  vous  ne  partirez  pas.  »  Et  Roland  répond  :  «  J'v 
consens.»  Mais  Braslimonde  se  ressaisit  :  «Allez-vous  en,  seigneur, 
pour  votre  salut,  car  d'innombrables  Sarrasins  vont  vous  attaquer.  » 
Puis  elle  détache  son  magnifique  manteau  et  le  pose  sur  le  garrot  du 
cheval  de  Roland  :  «Prenez-le,  seigneur,  pour  l'amour  de  moi  :  ainsi 
l'Empereur  saura  votre  prouesse»;  et  elle  dit  encore  le  désir  qu'elle 
aurait  délivrera  Roland  le  camp  sarrasin  (534-6  *j8).  Cependant,  Mar- 
sile arrive  avec  ses  chevaliers;  il  attaque  Roland,  qui  le  désarçonne  et 
lui  couperait  la  tête  si  Braslimonde  ne  demandait  pas  grâce  pour 
Marsilp,  «  puisqu'il  est  mon  époux  »,  dit-elle.  «  Pour  l'amour  de  vous», 
répond  le  chevalier  (629-649).  Roland  se  lance  contre  les  païens,  tue 
Balagant,  puis  deux  autres  Sarrasins,  puis  Alayrant.  H  se  bat  ainsi  de 
l'aube  jusqu'à  midi  passé;  avant  le  soir,  il  a  tué  plus  de  mille  païens; 
Marsile  a  lui  jusque  dans  son  palais  (650-700).  En  chemin,  il  a  ren- 
contré le  vieux  comte  de  Bravis  qui,  blessé  par  Roland  sept  années 
auparavant,  brûle  de  se  venger;  le  vieux  guerrier  s'arme  malgré  les 
conseils  de  Marsile,  va  fermer  les  portes  de  la  ville,  et  revient  attaquer 
Roland  qui  le  taille  en  deux  d'un  seul  coup  de  Durandart  (701-819). 
Les  païens  se  jettent  alors  en  si  grand  nombre  sur  Roland  qu'il  se 
décide  à  battre  en  retraite,  mais  il  trouve  la  porte  fermée;  il  se  débar- 
rasse de  ceux  qui  le  poursuivent  et,  après  une  prière  à  Dieu  et  à  Marie, 

(1)   Uoland  entend   aussi  de  ces   marchands  peuvent  la  juger  indiscrète  :  s'ils  jouent  avec 

une  nouvelle  confirmation  de  l'intérêt  que  lui  la   Reine    aux    échecs,    ils    entendent     Brasli- 

porte  Braslimonde.   Elle  manifeste  au    milieu  limonde,  plus  savante  que  tous  à  ce  noble  jeu, 

même  de  sa  cour  une  admiration  telle  pour  ce  leur  dire  en  souriant  :   «Je  vous  fais  mat,  .  ., 

magnifique  ennemi  que  les  chevaliers  sarrasins  pour  l'amour  de  Uoland»  (v.  4iq), 


]  40  POÈMES  ÉPIQUES  PROVENÇAUX  DU  XIVe  SIÈCLE. 

il  frappe  avec  Durandart  sur  le  verrou  et  la  chaîne  un  coup  si  violent 
qu'il  les  brise;  il  peut  ainsi  sortir  de  la  ville  (820-879). 

Roland  s'est  arrêté  auprès  d'une  fontaine,  il  étanche  sa  soif.  Marsile , 
le  voyant  épuisé,  excite  contre  lui  ses  hommes;  Roland  va  alors  deman- 
der secours  à  Olivier  resté  en  spectateur  sur  la  colline;  il  lui  dit  sa 
fatigue,  mais  Olivier  déclare  qu'il  ne  bougera  pas  d'un  pied  pour 
l'aider  (880-955).  Un  roi  sarrasin,  Amalrant,  a  entendu  le  dialogue; 
il  retourne  auprès  de  Marsile  pour  lui  demander  la  permission  de  se 
battre  contre  Roland,  qu'il  croit  à  bout  de  forces;  Marsile  accorde  la 
permission,  sans  grande  illusion  sur  l'issue  du  combat.  Amalrant 
court  attaquer  Roland,  qui  le  tue  (956-994). 

Pour  la  seconde  fois ,  Roland  demande  secours  à  Olivier,  encore  en 
vain;  plein  de  douleur,  il  rentre  dans  la  mêlée,  mais  ses  coups  sont 
maintenant  sans  force  (995-1029).  Alors  Marsile  le  croit  vaincu  :  il 
lance  de  nouveau  ses  hommes  contre  lui  en  leur  recommandant  de  ne 
pas  blesser  le  cheval  Malmatin.  Roland  est  à  son  tour  désarçonné;  le 
roi  Baloant  saisit  Malmatin  et  l'emmène;  Roland  est  assailli  de  toutes 
parts  (io3o-io56).  A  ce  moment,  Olivier  se  décide,  il  fond  sur 
Balaant,  qu'il  abat  du  destrier  et  qui  fuit  à  pied,  heureux  d'en  être 
quitte  ainsi;  Olivier  rend  à  Roland  son  cheval,  mais  n'accepte  pas  de 
remerciements;  Roland  va  se  reposer  près  de  la  fontaine,  tandis 
qu'Olivier  continue  à  combattre  les  païens  surpris  par  l'entrée  en 
bataille  de  cet  adversaire  inattendu  (1057-1098).  Un  Sarrasin  attaque 
Roland  à  la  fontaine,  il  est  tué;  Olivier  continue  à  se  battre,  tandis 
que  Roland  quitte  le  champ  de  bataille  en  souhaitant  la  venue  de  ses 
soldats  (1099-1  123).  Justement  Turpin  est  arrivé  sur  la  colline;  il 
entraine  ses  hommes  vers  la  porte  de  Saragosse  pour  prendre  à  revers 
les  Sarrasins,  qui  ne  se  doutent  de  rien  jusqu'au  moment  où  les  Fran- 
çais les  attaquent;  ils  rentrent  alors  dans  la  ville,  dont  ils  ferment  la 
porte,  et  les  Français  reprennent  le  chemin  de  Roncevaux  fiia4- 
n53). 

Olivier  esl  parti  seul  en  avant;  il  va  dire  à  Charlemagne  l'injure  que 
lui  ;i  faite  Roland,  il  lui  conte  brièvement  le  combat,  la  honte  de 
Itoland  désarçonné,  la  victoire  finale;  Charles  promet  de  régler  le 
différend  (1  i54-i  i85).  Cependant  Olivier  va  rejoindre  ses  soldats  et 
lait  plier  les  tentes;  pendant  qu'il  dine,  un  Sarrasin,  (iolian,  vient 
lui  proposer  de  lui  livrer  le  trésor  du  roi  de  Mont-Nègre,  que  celui-ci 


POEMES  EPIQUES  PROVENÇAUX  DU  XIVe  SIECLE.  141 

tait  transporter  cette  nuit  même  à  Saragosse;  Olivier  le  suit  avec  ses 
hommes,  s'empare  du  trésor,  puis  se  dirige  vers  un  château  fort  sarra- 
sin, Gorreya,  qu'il  prend  et  où  il  s'installe  (1186-1276).  Roland, 
pendant  ce  temps,  est  revenu  au  camp  français;  il  raconte  à  Charle- 
magne  son  exploit  et  lui  remet  le  manteau  de  Braslimonde,  puis  il  se 
retire  pour  se  reposer;  mais  un  messager  vient  annoncer  à  Charle- 
magne  le  départ  d'Olivier  :  colère  de  Charles  contre  Roland  (1277- 
i323). 

Roland  part  à  son  tour,  seul,  à  la  recherche  d'Olivier;  il  suit  ses 
traces  à  travers  Mont-Nègre,  voit  les  Sarrasins  massacrés  et  reconnaît 
Là  les  coups  d'Olivier;  il  poursuit  sa  route  jusqu'à  Gorreya  :  Olivier, 
prévenu,  ordonne  de  laisser  croire  à  Roland  que  le  château  est  toujours 
occupé  par  des  Sarrasins  et  que  la  troupe  d'Olivier  est  allée  camper 
plus  loin  à  Port-Grasset;  puis  il  s'équipe  en  Sarrasin  et  sort  au-devant 
de  Roland.  Un  combat  s'engage;  Olivier  fait  mine  de  fuir  et  ses 
soldats  sortent  du  château  pour  lui  porter  secours;  Roland  reconnaît 
les  Français  et  comprend  qu'on  l'a  pris  au  piège  :  il  présente  à 
Olivier  des  excuses,  que  celui-ci  ne  veut  pas  accepter.  Roland  revient 
alors  au  camp  chercher  Charlemagne,  qui  apaise  la  querelle.  C'est  la 
fin  de  ce  conte  (  1  3  2  4- 1 4 1  o) . 


L'histoire  héroï-comique  de  Roland  à  Saragosse  ne  se  trouve  rap- 
portée, en  son  ensemble,  dans  aucune  autre  composition  épique  que 
nous  connaissions,  mais  des  récits  ou  des  traits  analogues  se 
rencontrent  dans  trois  œuvres  écrites  en  Italie  au  xive  siècle,  la 
Spacjna  en  vers  'l',  le  Viaggio   di   Carlo   Magno    et   la  Rolta   di    Ron- 


'"'   Nous  pouvons  lire  aujourd'hui   La  Spagna  adaptations;  au  texte  des  quarante  chants  de 

en  vers  dans  l'édition  qu'en  a  donnée  M.  Mi-  la  Spagna  vient  s'ajouter,  dans  le  t.  III,  l'édi- 

chele  Catalano,  en  3  volumes  in-8°  :  La  Spagna,  tion  de  deux  poèmes  italiens  bien  plus  courts 

poema   cavalleresco   del   secolo    xiv,    Bologne,  et  de  caractère  bien  plus  épisodique  :  //  Coin- 

Commissione  per  i  testi  di  lingua,  in3g-io/io  battimento  di  Orlando  e  Ferraù  (en  doux  chants) 

(Collezione  di  opère  inédite  o  rare).  Le  premier  et  La   Rotta    di   Roncisvalle  (en  huit    chants) 

volume  est  constitué  par  une  large  introduc-  dont  les  études  de   Pio  Rajna  avaient   depuis 

lion  où  sont  étudiées  les  sources  de  la  Spagna  longtemps  montré  l'intérêt  et  lait  souhaiter  la 

et  les  rapports  entre  les  diverses  rédactions  ou  publication. 


142  POEMES  EPIQUES  PROVENÇAUX  DU  XIV"  SIECLE. 

cisvalle'W,  et  déjà  dans  une  œuvre  française  du  xine  siècle,  le  Turpin 
saintongeais (2);  de  plus  Y  Entrée  d'Espagne  du  Padouan  et  le  début  de 
la  continuation  de  Nicolas  de  Vérone (3),  ainsi  que  la  Spagna^  en  prose, 
plus  tardive,  s'accordent  pour  quelques  détails  avec  Roland  à  Sara- 
gosse.  Que  peuvent  nous  apprendre  ces  textes  sur  l'origine  de  notre 


poème 


Seule  la  Rotta,  comme  le  poème  provençal,  place  l'action  à  Sara- 
gosse;  la  Spagna  et  le  Vîaggio  nous  mènent  à  Luiserne;  le  Turpin 
saintongeais  en  reste  aux  préliminaires  de  la  guerre  d'Espagne  et 
nous  arrête  à  Bordeaux. 

Dans  la  Spagna  en  vers  (c.  XXVII,  ott.  19-22).  l'Empereur  ayant 
décidé  d'attaquer  Luiserne,  Orlando  part  seul  en  demandant  le  secret 
à  sou  écuyer  Terigi;  il  arrive  devant  la   ville,    traverse,    avec    son 


(l)  //  viaggio  di  Carlo  Magno  in  hpagiia  per 
conqaislare  il  cammino  di  S.  Giacomo...  p.  p. 
\ntonio  Ceruti,  Bologne,  1871 ,  a  vol.  Sur  ce 
médiocre  roman,  qui  du  moins  conserve  un 
grand  nombre  dos  détails  et  des  noms  que  lui 
fournissait  sa  source,  voir  Anl.  Thomas  dans 
L'introduction  à  son  édition  de  V Enivre  d'Es- 
pagne, p.  i.wvin  i.xxxi  ,  ci  l'introduction  de 
M.  Catalano  à  son  édition  de  la  Spagna,  t.  I, 
p.  193-221.  Le  titre  fantaisiste  donné  par  l'abbé 
Ceruti  est  maladroitement  imité  de  celui  du 
Pèlerinage  de  Charlemagne  à  Jérusalem  et  à 
Constantinople,  mais  l'abréviation  Viaggio  reste 
commode  pour  désigner  ce  roman. 

''  Le  Turpin  saintongeais  a  été  publié,  en 
1877,  par  Tbeodor  Auracher,  Die  sogenannte 
poitevinische  Uebersetzung  des  Pseado-Tarpins , 
d'après  les  deux  manuscrits  H.  \.  fr.  1  2  '1  el 
.17  1  \  [Zeitsckrifl  fâr  romanische  Philologie  ,1.1, 
p.  a5g  336),  el  étudié  par  M.  C  Meredith-Jones, 
The  Chronicle  of  Turpin  in  Saintonge  Spet  » 
lam,  l.  Mil,  ig38,  p.  160  179),  qui  tient 
compte  d'un  troisième  manuscrit  (ms.  Lee  ou 
Bourdillon)  et  de  l'impression  de  Paris  (1 517 

Vers  i3oo  un  poète  padouan,  nommé 
peut-être  Minocbio,  a  composé  en  français 
d  Italie  un  poème  où  il  se  proposait  de  conter 
li  L-uerre  de  Charlemagne  en  Espagne  jusqu'à 
la  trahison  de  Ganelon  :  il  n'a  pas  mené  son 
entreprise   jusqu'au    bout,    mais    a   laissé   un 

\  iste     poème    qui     a     dû      compter     plus     de 
20.000   vers,   dont   il  nous  reste,   malgré  les 


lacunes,   plus  de  1  ,).0OO  :  «est   le  poè que 

nous  appelons,  d'un  titre  d'ailleurs  trop  limita- 
tif, ['Entrée  d'Espagne.  Dans  le  premier  quart 
du  xiii'  siècle,  des  continuations  de  ['Entrée 
allant  jusqu'au  dénouement  du  drame  de  Hon- 
cevau\  ont  élé  composées ,  en  vers  ou  en  prose  : 
elles  sont  perdues;  la  continuation  de  Nicolas  de 
Vérone  dont  nous  n'avons  qu'un  fragment, 
appelé  à  tort  Prise  de  Pampelune,  esl  sans 
doute  le  plus  tardif  de  ces  essais  de  continua 
lion.  Antoine  Thomas  a  édité  l'Entrée  d'Espagne, 
chanson  de  qcsle  franco-italienne  publiée  daprès 
le  manuscrit  unique  de  Venise,  a  vol.  (Paris, 
,9i3.) 

(4)  La  Spagna  en  vers,  dont  l'auteur  est  pro- 
bablement le  Florentin  Snslefjnn  di  Zanobi,  a 
été  composée  en  l35o-l36o  d'après  une  des 
Entrées  d'Espagne  continuées,  peut-être  en 
prose.  De  celle  Spagna  en  vers  sont  sorties  à 
leur  tour  la  Spagna  en  prose  dans  le  second 
quart  du  XV°  siècle  et  la  Spagna  magliabecrhiana 
vers  1  J53-]  J56,  cette  dernière  influencée  pal 
la  Spagna  en  puise,  qui  elle-même  avait  pris 
quelques  traits  à  une  plus  ancienne  Entrée 
d'Espagne  en  vers.  La  continuation  de  Nicolas 
de  Vérone  ne  parail  être  pour  rien  dans  ces 
((impositions  italiennes  en  prose  ou  en  vers. 
Quant  au  I  /</ ^/<y .*»  di  Carlo  Mat/no .  il  remonte, 
indépendamment  de  la  Spagna,  à  l'Entrée 
d'Espagne  continuée  et  il  a  été  composé,  en 
Lombard ie  ou  dans  le  territoire  vénitien  avdi 
sinant,  dans  la  seconde  moitié  du  xtv*  siècle. 


POEMES  EPIQUES  PROVENÇAUX  DU  XIV8  SIÈCLE.  143 

cheval  Vegliantin,  qu'il  lance  à  la  nage,  le  fleuve  qui  la  protège  et 
attaque  les  Sarrasins  du  roi  Falserone  sortis  hors  des  murs.  Ici  encore 
il  est  question  d'une  montagne  vers  laquelle  Orlando,  pressé  par  les 
païens,  se  retire  pour  ne  pas  être  attaqué  par  derrière  :  le  baron 
français  a,  en  effet,  fort  à  faire  et  se  serait  trouvé  en  danger,  si  ne 
lui  était  arrivé  le  secours  de  l'armée  amenée  par  l'Empereur  lui-même, 
que  Terigi  a  pris  sur  lui  de  prévenir  de  la  folle  entreprise  de  son 
maître.  Ces  derniers  traits  suffiraient  à  établir  un  lien  entre  le  récit 
de  la  Spayna  et  celui  de  Roland  à  Saragosse,  où  Charlemagne,  contre 
le  vœu  nettement  exprimé  de  Roland,  envoie  à  la  suite  de  celui-ci  une 
forte  troupe  qui  interviendra  au  moment  opportun. 

Le  Viaggio  di  Carlo  Magno  rapporte,  avec  des  détails  assez  diffé- 
rents, une  histoire  semblable  à  celle  de  la  Spagna.  Rolando  est  parti 
seul  jusqu'à  Luiserne  en  franchissant  le  pont  du  fleuve;  mais  engagé 
imprudemment,  il  est  entouré  par  les  Sarrasins,  et  Marsilio  (que  la 
Spagna  ne  met  pas  encore  en  scène  à  ce  moment),  voyant  Rolando 
perdu,  recommande  à  ses  hommes  de  le  prendre  vivant.  Et  Rolando 
a  grand  laim.  Une  aide  inattendue  s'offre  à  lui;  la  propre  fille  de 
Marsilio,  Gaidamonte,  voyant  la  colère  de  Rolando  menacé,  et  aussi 
«  ch'ello  era  si  bello  cavalière .  .  . ,  si  prese  a  innamorare  di  lui  »  ;  elle 
réussit  cà  le  joindre  sur  le  champ  de  bataille  et  lui  offre  du  vin  et  des 
vivres  qu'elle  lui  a  apportés;  Rolando  refuse  par  crainte  du  poison, 
mais  il  accepte  que  l'aimable  païenne  envoie  un  messager  à  Charle- 
magne pour  lui  demander  du  secours.  Rolando  est  sauvé,  les  Sarra- 
sins s'enfuient  dans  Luiserne. 

On  notera  ici  encore  le  secours  militaire  apporté  au  baron  fran- 
çais comme  dans  la  Spagna  et  dans  Roland  à  Saraijosse;  on  pourra 
rapprocher  la  faim  de  Rolando  de  la  soif  qui  épuise  Roland  dans  le 
poème  provençal.  L'on  sera  surtout  frappé  de  la  ressemblance  entre 
la  jeune  et  amoureuse  Gaidamonte,  qui  trahit  les  intérêts  de  son 
père,  et  l'élégante  et  souveraine  Rraslimonde,  dont  le  cœur  tout  au 
moins  a,  pour  Roland,  trahi  son  époux  et  son  roi. 

La  Rotta  di  Roncisvalle  connaît,  elle  aussi,  une  fille  de  Marsile 
éprise  d'Orlando  (c.  II,  ott.  4-3o).  Celle-ci,  Candia,  aime  le  baron 
chrétien  sans  l'avoir  vu;  pour  s'approcher  de  lui,  elle  obtient  de  son 


L44  POÈMES  ÉPIQUES  PROVENÇAUX  DU  XIVe  SIECLE. 

père  l'autorisation  d'accompagner  Bianciardino  dans  son  ambassade. 
Dès  l'arrivée  au  camp  des  Chrétiens,  elle  demande  Orlando  (ott. 
10  sq.).  Suit  une  scène  un  peu  vive  et  tout  ensemble  d'une  fraîche 
courtoisie,  qu'il  est  difficile  de  ne  pas  rapprocher  de  la  plus  trou- 
blante rencontre  de  Braslimondeetde  Roland  dans  Saragosse;  Candia 
et  Gaidamonte  ont  ce  lien  d'être  toutes  deux  filles  de  Marsile  et  de 
venir  offrir  leur  amour  à  Roland,  si  bien  que  l'épisode  de  Candia 
dans  la  Rotta  semble  participer  de  celui  de  Braslimonde  et  de  celui 
de  Gaidamonte. 

Nous  trouvons  de  belles  Sarrasines,  toutes  prêtes  à  sacrifier  leur 
roi  et  leur  peuple  en  hommage  à  Roland,  dans  l'adaptation  sainton- 
geaise  du  Pseudo-Turpin.  ici,  Agolant,  qui  essaye  de  barrer  à 
Cliarlemagne  la  route  vers  l'Espagne,  a  été  battu  et  s'est  enfui  par  mer 
à  Bordeaux.  Charles  «ot  son  navire  passa  oltre»  (c'est-à-dire,  sans 
doute,  passa  la  rivière  de  Libourne,  la  Dordogne);  il  arrive  en  vue 
de  Bordeaux,  à  Lormont,  sur  la  rive  droite  de  la  Garonne.  Le 
lendemain  «Rollanz,.  .  .  quant  li  floz  de  la  mer  s'en  lu  tornez, 
«passa  oltre  toz  sos  e  si  vinc  vers  la  vile  de  Bordeau  »;  il  rencontre 
un  cbevalier  sarrasin  «qui  s'alet  déporter»,  le  tue,  prend  ses  armes 
et  son  cheval,  «e  si  vinc  a  Bordeau  a  una  porte  or  avel  desus  une 
sale.  Le  Sarrazin  qu'il  aveit  mort  si  avet  nom  Salatraps.  Li  portiers, 
quant  fouit,  si  l'apela  e  dist  li  :  «Ben  siaz  vos  venguz,  sire  Sala- 
«traps»;  e  Rollanz  li  dist  qu'il  li  tenguist  son  chival,  qu'il  hireit 
parler  ans  dames;  e  munta  a  pui,  e  salua  Braidemunde  e  Euraca,  e 
dist  lor  a  totes  qu'il  les  marieret  e  deret  lor  les  meliors  chivaliers  de 
l'ost.  E  eles  cuidarent  que  ço  fusl  Salatraps;  e  quant  il  se  demostra, 
sin  oguirent  eles  molt  grant  joi.  E  il  lor  demanda  ciiin  poirroil  aver 
li'  vile,  e  eles  li  deissirent  que  Aiguolanz  eret  alez  a  Nobles  encontre 
a  loz  les  reis  de  paenime  qu'il  li  vengianl  secorre.  »  Cependant 
Roland  craint  que  les  Sarrasins,  qui  commencent  à  sortir  de  la 
ville,  ne  lui  coupent  la  retraite;  il  prend  congé,  monte  à  cheval,  dit 
an  portier  qui  l'interroge  qu'il  est  Roland,  combat  contre  desche\a- 
liers  sarrasins,  en  tue  vingt  sous  les  veux  des  dames;  puis,  débordé 
par  le  nombre,  il  repasse  le  fleuve  et  regagne  Lormont.  Après  (le 
Saintongeais  ne  dit  pas  quand),  Roland  revient,  mais,  avec  quarante 
mille  hommes,  il  campe  à  Cenon,  juste  en  face  de   Bordeaux,  sur 


POEMES  EPIQUES  PROVENÇAUX  DU  XIV0  SIECLE.  145 

une  hauteur  de  la  rive  droite.  Au  matin,  merveille  que  connaissent 
des  romans  et  des  chansons  de  geste,  une  biche  blanche  lui  montre  le 
passage  à  gué  pour  sa  troupe  et,  par  un  détour,  Roland  arrive  «a  la 
vile  lai  or  il  aveit  laissé  les  dames,  e  les  dames  avoient  garni  lor 
sale  contre  les  Sarrazins».  Un  combat  se  livre  autour  de  cette 
défense  qui  domine  la  porte  et  que  les  Sarrasins  veulent  enlever; 
Roland  les  met  en  déroute,  tranche  les  verrous  et  pénètre  dans  la 
ville.  Les  Sarrasins  s'enfuient  vers  Arcachon.  L'histoire  ne  dit  pas 
ce  que  devinrent  «les  dames»  et  si  elles  furent  de  ces  «  Sarrazin  de 
la  vile  qui  vogrent  estre  baptizé  »  et  «ne  morirent  mie». 

Les  rapports  de  ce  récit  avec  ceux  des  œuvres  italiennes,  Spagna, 
Viaggio,  Rotta,  sont  évidents;  ils  sont  plus  nombreux  encore  et  plus 
précis  avec  Roland  à  Saragosse.  On  retiendra  surtout  la  ressemblance 
du  rôle  attribué  des  deux  parts  aux  femmes  sarrasines  :  dames  ou 
jeunes  filles,  elles  ont  pour  Roland  la  même  faveur  enjouée  et 
galante,  et  aussi  le  même  élan  pour  sacrifier  leur  peuple  aux 
mérites  du  chevalier.  Le  caractère  de  courtoisie  et  d'élégance  mon- 
daine, si  remarquable  dans  le  dialogue  de  Roland  et  de  Braslimonde, 
et  que  nous  avions  noté  dans  la  Rotta  pour  la  visite  de  Candia  au 
camp  de  Gharlemagne,  se  trouve  déjà  dans  la  conversation  de 
Roland  en  la  «sale»  des  dames  sarrasines  de  Bordeaux,  et  le  nom 
de  Braidemunde  donné  à  l'une  des  païennes  augmente  encore  la 
ressemblance. 

Le  poème  de  Roland  à  Sarucjosse  présente,  à  son  début,  des  traits 
ou  des  allusions  rapides  qui  le  mettent  en  rapport  pour  nous  avec 
d'autres  récits  épiques. 


1.  La  couronne  refusée.  —  Pour  détourner  son  neveu  de  l'entre- 
prise dangereuse  qu'il  projette  contre  Saragosse,  Charlemagne  lui 
ollre  l'empire  : 

«Pren  la  corona  anuech  o  lu  malin, 
3  Es  yeu  seray  tos  servens  desolz  ti 

El  te  niyes  serviray  a  ton  pan  es  a  ton  vin.  » 


1 16  POÈMES  ÉPIQUES  PROVENÇAUX  DU  XIV0  SIÈCLE. 

Naturellement  Roland  reluse  : 

(i  So  dis  Rollan  :  «  So  non  pot  avenir, 

Que  tant  quant  vivas  non  vuelh  régnât  tenir.  » 

Or  nous  connaissons  cette  offre  et  ce  refus  par  d'autres  œuvres  et 
en  une  autre  circonstance  :  la  continuation  de  Y  Entrée  d'Espagne  par 
Nicolas  de  Vérone  offre  (v.  5-i6)  une  scène  plus  développée,  mais 
très  analogue,  au  moment  où  Roland  revient  de  sa  longue  absence 
en  Orient,  et,  tandis  que  la  Spagna  en  vers  n'a  rien  de  semblable, 
la  Spacjna  en  prose  nous  montre  l'Empereur  voulant  donner  sa  cou- 
ronne, ou  au  moins  celle  d'Espagne,  à  Roland  qui  reluse.  Il  se  peut 
que  la  Spagna  en  prose,  qui  est  du  second  quart  du  \ve  siècle,  doive 
cette  scène  à  Nicolas  de  Vérone,  mais  cela  est  peu  vraisemblable 
pour  Roland  à  Saragosse,  qui  a  puisé  sans  doute  à  la  même  source 
que  le  Véronais. 

2.  La  mort  prochaine  —  Aux  v.  3  f\-3^  de  Roland  a  Saragosse,  Roland 
déclare  à  l'empereur  : 

«  Que  yen  say  sertas,  es  aquo  verayemant 
Que  morir  dech,  non  vieuraj  longuemant.  » 

Celte  certitude  se  fonde  sur  des  prédictions  que  nous  connaissons, 
sous  des  formes  diverses,  par  Y  Entrée  d'Espagne,  la  Spagna  en  vers 
et  le  Viaggio,  et  qui  limitent  la  vie  de  Roland  à  la  durée  même'  de  la 
guerre  et  à  la  conquête  totale  d'Espagne. 

L'Entrée  d'Espagne  est  sans  doute  la  source  où  la  Spagna  en  vers 
et  le  Viaggio  ont  ici  puisé;  pour  le  Roland  à  Saragosse  cela  est  aussi 
possible,  mais  l'hypothèse  d'une  source  commune  pour  ['Entrée  et  le 
Roland  e>l  également  vraisemblable. 

3.  Le  follet.  —  D'après  le  poème  provençal,  Charlemagne  savait, 
avanl  que  Roland  le  lui  eût  dit,  la  mort  proebaine  de  son  neveu  :  il 
la  savait  «  per  lo  follet  »  (v.  12).  Cette  brève  indication  serait  pour 
nous  lort  obscure,  si  nous  ne  connaissions,  par  d'autres  textes,  un 
récit  Mir  lequel  Gaston  Paris  a  jadis  attiré  l'attention  et  ou  nous 
voyons  un  esprit,  diable,  démon  ou  «follet»,  au  service  de  Roland 


POÈMES  ÉPIQUES  PROVENÇAUX  DU  XIVe  SIÈCLE.  147 

et,  à  l'occasion,  de  Charlemagne.  Ce  récit  se  trouve  dans  les  deux 
Spagna  et  le  Viaggio;  il  n'est  pas  dans  l'Entrée  d'Espagne  telle  que 
nous  la  possédons  et  il  n'aurait  pu  figurer,  d'après  la  date  où  il  se 
place  dans  l'histoire  de  la  guerre  d'Espagne,  que  dans  une  conti- 
nuation de  l'Entrée;  nous  ne  le  trouvons  pas  dans  ce  que  nous  avons 
de  la  continuation  de  Nicolas  de  Vérone. 

Il  s'agit  du  retour  de  Chariemagne,  d'Espagne  à  Paris,  pour  châtier 
Macaire  (ou  Anseïs)  à  qui  l'empereur  a  laissé  la  garde  de  son  empire 
et  qui  veut  s'emparer  du  trône  et  épouser  l'impératrice.  Ce  retour 
est  possible  grâce  à  Roland.  Celui-ci,  en  ellet,  avant  de  quitter 
l'Orient  pour  rejoindre  en  Espagne  l'armée  des  Chrétiens,  a  reçu  du 
sultan  un  livre  de  «  nigromance  »>  qui  lui  permet  d'évoquer  des 
démons  et  de  s'en  faire  obéir.  C'est  par  l'un  deux  (la  Spagna  l'appelle 
Macabel  ou  Macabello)  que  Roland  apprend  la  trahison  de  Macaire 
et  l'urgence  qu'il  y  a  à  traverser  ses  inlâmes  projets;  c'est  le  même 
démon  qui,  en  quelques  heures,  emporte  sur  ses  épaules  l'empereur, 
peu  rassuré,  d'Espagne  à  Paris.  Les  Spagna  appellent  ce  démon 
demonio  ou  diavolo  ou  ispirito,  mais  le  Viaggio,  qui  conte  sommairement 
la  même  histoire,  l'appelle /o//e»o ,  que  le  provençal  transcrit  follet. 
11  parait  certain  que  le  Viaggio  et  la  Spagna  procèdent  indépendamment 
d'un  même  modèle,  sans  doute  une  continuation  de  Y  Entrée  d'Espagne. 
H  faut  d'autre  part  que,  non  seulement  l'auteur  de  Roland  à  Saragosse, 
mais  aussi  le  public  auquel  il  s'adressait,  aient  connu  le  conte  du 
livre  magique  de  Roland  et  du  retour  de  Charles  à  Paris;  sans  cela 
l'allusion  au  follet  aurait  été  incompréhensible  et  vaine;  et  ils  ont  dû 
connaître  celui-ci  par  une  composition  romanesque,  peut-être  plus 
générale,  sur  la  guerre  d'Espagne,  rédigée  dans  une  langue  intelli- 
gible aux  auditeurs  provençaux,  sans  doute  en  provençal  ou  en 
trançais. 

Dans  l'ensemble,  nous  aboutissons  à  penser  que  Roland  à  Saragosse 
procède  d'une  composition  romanesque  plus  étendue,  qui  pourrait 
avoir  des  rapports  avec  f  Entrée  d'Espagne  et  ses  continuations;  mais 
d  n'y  a  aucune  raison  de  croire  que  cette  composition  ait  été  déjà 
italienne  (ou  franco-italienne)  comme  le  poème  du  Padouan  :  elle 
peut  aussi  bien  appartenir  à  une  couche  de  romans  épiques  rédigés 
en  France  et  antérieurs  à  {'Entrée  d'Espagne,  qui  auraient  fourni  à 
celle-ci  modèle  et  matière. 


148  POÈMES  ÉPIQUES  PROVENÇAUX  DU  XIV8  SIÈCLE. 

Nous  ne  saurions  distinguer  les  traits  que  fauteur  de  Roland  à 
Saragosse  a  imaginés  ou  empruntés  ailleurs  pour  les  ajouter  au  récit 
de  sa  source;  mais  nous  pouvons  reconnaître,  et  lui  attribuer,  le  ton 
particulier  et  l'esprit  de  son  poème. 

La  célèbre  formule  du  Roland  d'Oxford  (v.  1093)  :  «Rollant  est 
proz  e  Oliver  est  sage»  faisait  peut-être  tort  à  Olivier  pour  le  fait 
de  prouesse;  l'auteur  provençal  a  quelque  peu  modifié  les  choses. 
Olivier  est  chez  lui  aussi  preux  que  Roland,  et  ses  coups  ne  sont  pas 
moins  terribles  que  ceux  de  son  compagnon;  il  ne  paraît  pas  dès 
l'abord  qu'il  soit  beaucoup  plus  sage,  car  il  a  accepté  de  prendre 
part  à  la  folle  entreprise  de  Roland  sur  Saragosse.  Bien  mieux,  il 
presse  le  départ  et  veut  couper  les  longs  discours  de  l'empereur  et  de 
son  neveu  qui  s'attarde.  C'est  qu'il  y  a  chez  Olivier  une  grande  simpli- 
cité d'âme  :  le  devoir  est  un,  la  décision  prise  devient  un  devoir,  le 
sacrifice  est  consenti  avec  la  décision  qui  le  comporte;  dès  lors,  les 
explications  sont  inutiles  et  les  réflexions  sur  des  suites  inéluctables 
parfaitement  vaines. 

Si  Olivier  ne  fait  pas  de  retour  sur  lui-même  ni  sur  les  événements, 
si.  par  exemple,  il  ne  prie  pas  avant  le  danger,  ni  dans  le  danger, 
comme  le  lait  Roland,  il  n'anticipe  pas  non  plus  et  ne  fanfaronne 
pas  comme  Roland  sur  ses  futurs  triomphes (1). 

Olivier  est  aussi  droit  que  simple;  mais  cette  droiture  a  ses  exi- 
gences; venu  pour  assister  Roland  dans  un  péril  certain,  Olivier  doit 
s'exposer  réellement  à  ce  péril;  s'y  soustraire  serait  une  lâcheté,  l'y 
soustraire  est  une  injure,  question  d'honneur  sur  laquelle  il  ne  peut 
transiger.  De  là  sa  supplication  à  Roland,  qui  l'oblige  à  rester  sur 
l'«  engarda  »  : 

3 1 3        «  Oy,  Rollansira,  non  me  laysses,  compans  »  ; 

de  là  aussi  sa  colère,  que  ne  fléchiront  pas  les  prières  de  Roland 
suppliant  à  son  tour  cl  que  ne  détourneront  pas  ses  menaces. 

Le  sentiment  aigu  et  profond  de  l'honneur  n'est  pas  chose  nouvelle 

m  Roland   avait    juré  devant   Cbarlemagne  Olivier,  qui  accomplira  cet  exploit  au  moment 

que,  si  les  Sarrasins  l'attaquaient,  il  les  Irap  du  combat,  mais   sans  en   tirer  gloire  (1116), 

perail   de  tels  coups  «lu  tranchant  de  son  épée  raille  son  compagnon  et  ses  vaines  rodomon- 

que  tades,  lorsque  Roland  est  obligé  de  l'appeler  à 

Quatre  molins  poyrian  moire  dcl  sanc  (6/1).  son  aide  {\)'i'J-^'j)- 


POÈMES  ÉPIQUES  PROVENÇAUX  DU  XIVe  SIÈCLE.  149 

dans  les  chansons  de  geste  françaises,  mais  il  tient  ici  une  place  si 
grande  dans  l'entreprise  de  Roland,  comme  dans  la  rancœur  d'Oli- 
vier, qu'il  donne  à  tout  le  poème  quelque  chose  de  la  fierté  et  du 
«  panache  »  d'oeuvres  plus  modernes.  A  vrai  dire,  il  est  le  ressort  de 
l'action  jusqu'à  la  fin  du  poème  :  l'honneur  blessé  sépare  Olivier  de 
Roland  jusqu'au  dernier  vers,  impose  à  Olivier  une  attitude  de 
bouderie  presque  comique  et  l'amène  à  faire  à  Roland  la  plaisanterie 
finale  du  combat  simulé  à  Gorreya. 

Ce  n'est  pas  l'aspect  le  moins  curieux  du  poème  que  cette  façon 
de  traiter  ainsi  Roland  en  insupportable  enfant  gâté  dont  un  frère  plus 
posé  marque  et  raille  les  caprices. 

De  tout  cela  Roland  sort  un  peu  diminué  peut-être  en  tant  que 
personnage  épique,  plus  juvénile,  moins  héros;  il  n'est  pas  rabaissé, 
il  reste  fort,  intrépide,  avide  de  gloire,  généreux;  il  y  a  quelque 
chose  de  touchant  dans  sa  confiance  en  Olivier  :  repoussé,  raillé, 
rudoyé,  éperdu,  furieux,  il  revient  toujours  à  son  compagnon,  lui 
demande  aide,  insiste,  conjure  : 

c)4o  »  Olivier  sira,  car  no'm  venes  ajudier!  » 

Que  peuvent  ses  torts  personnels  contre  les  liens  de  compagnonnage 
et  d'amitié,  contre  la  conscience  qu'il  a  de  son  affection  pour  Olivier? 

«  Si  yeu  ti  agues  mort,  yeu  morira  dolans  », 

lui  dira-t-il  vers  la  fin  du  poème  (v.  i38y).  Cette  profondeur  de  sin- 
cérité donne  un  charme  naïf  à  ce  caractère  de  grand  enfant  que  l'au- 
teur a  voulu  peindre,  et  que  la  chanson  d'Oxford  laissait  deviner  par 
instants  avant  le  combat  de  Roncevaux. 

La  vieille  chanson  ne  contait  rien  qui  ressemblât  à  la  rencontre  de 
Roland  et  de  Braslimonda;  la  source  commune  du  Turpin  sainton- 
geais,  de  la  Rotta,  du  Viaggio  et  de  Roland  à  Saragosse,  mettait  Roland 
en  présence  d'une  Sarrasine  aimable  et  peut-être  amoureuse;  la  Rotta 
insiste  sur  les  apprêts  luxueux  de  la  visite  de  Candia;  mais  nulle  part 
l'épisode  ne  donne  l'impression  de  dignité  élégante,  de  souriante 
courtoisie,  d'émotion  retenue  qui  se  dégage  du  récit  de  Roland  à  Sara- 
(josse.  Cette  scène  peut  soutenir  sans  désavantage  la  comparaison  avec 


HIST.    LITTER.    —    XXXIX. 


150  POÈMES  ÉPIQUES  PROVENÇAUX  DU  XIVe  SIECLE. 

les  meilleures  scènes  d'amour  mondain  de  Chrétien  de  Troyes  et  de 
ses  imitateurs;  c'est  en  effet  une  scène  de  roman,  bien  plus  qu'un 
épisode  épique. 

L'on  regrette  que  la  disparition  des  premiers  feuillets  du  manu- 
scrit d'Apt  nous  empêche  de  savoir  à  quel  sentiment  avait  obéi  Brasli- 
monda  en  envoyant  son  gant  à  Pioland  :  admiration,  «amour  loin- 
taine »,  défi?  La  pensée  de  Braslimonda,  nous  le  savons,  va  sans  cesse 
à  Roland,  dont  elle  entretient  sans  discrétion  ses  demoiselles  ou  ses 
soldats.  Nous  ne  savons  pas  si  l'auteur  du  Turpin  saintongeais,  ou  la 
source  à  laquelle  il  puisait,  faisaient  de  leur  Braidemunde  la  femme 
du  roi  sarrasin;  il  est  fort  heureux  que  la  Braslimonda  de  Roland  à 
Saragosse  soit  dame  et  reine  :  on  voit  sans  peine  ce  que  la  scène  peu! 
y  gagner  à  la  lois  de  noblesse  et  de  trouble. 

Le  roi  Marcili  est  quelque  peu  sacrifié  dans  l'aventure.  Ce  n'est  pas 
un  sot  :  il  avertit  fort  bien  à  l'occasion  tel  chevalier  trop  entreprenant 
du  péril  qu'il  court  à  attaquer  Boland.  Mais  ce  n'est  pas  non  plus  un 
vaillant  et  il  a  la  fuite  prompte;  il  ne  reprend  courage  que  quand  il 
croit  Roland  épuisé.  Si  une  lois  il  attaque,  c'est  qu'il  est  hors  de  lui  : 

636  Lay  am  sa  molher  el  vi  estar  Rollan, 

Donc  ac  lai  ilol  am  pane  non  perl  son  sans, 

et  il  réussit  mal  :  désarçonné,  il  n'est  sauvé  que  grâce  à  sa  femme 
Irop  aimable  amie  du  Chrétien,  et  le  conteur  ne  prend  même  pas  la 
peine  de  dire  qu'il  a  lui;  il  reviendra  plus  lard,  la  menace  à  la  bouche 
(691),  mais,  quand  Boland  le  somme  d'avancer  : 

(ii)'i  «  Rey  yesl  volpilh,  car  non  alics  avanl  », 

il  s'y  relus,'  sans  vergogne  : 

698         «  Per  Baomel  yen  non  yra\  avant». 

Ce  n'e.sl  |>as  encore  un  roi  d'opérette,  ni  toul  a  lail  un  mari  de  comé- 
die, mais  sa  fureur  impuissante  el  sa  prudence  fanfaronne  le  mar- 
quent déjà  pour  ers  deux  emplois. 

I,  ensemble  du  récil ,  avec  ses  épisodes  el  ses  ornements,  se  divise. 


POÈMES  ÉPIQUES  PROVENÇAUX  DU  XIV  SIÈCLE.  151 

dans  l'état  actuel  du  manuscrit  d'Api,  en  quatre  parties,  que  ne  dis- 
tinguent pas  d'ailleurs  exactement  des  changements  de  laisse,  mais 
qui  correspondent  à  des  changements  de  lieu  et  d'action  :  i°  jusqu'au 
vers  261,  l'entreprise;  20  du  v.  262  au  v.  699,  le  triomphe  de  Roland  ; 
3°  du  v.  700  au  v.  1 1 5  1 ,  Roland  en  danger;  4°  du  v.  11 52  au  v. 
i4io,  la  revanche  d'Olivier. 

Il  <\st  difficile  de  ne  pas  voir  dans  une  composition  si  clairement 
équilibrée  l'effet  d'une  intention  réfléchie  et,  si  l'on  tient  compte  des 
soucis  et  des  réussites  psychologiques  de  tout  le  poème,  du  mouve- 
ment de  certains  épisodes  et  de  l'intérêt  dramatique  de  l'ensemhlc, 
on  n'hésitera  pas  ta  reconnaître  au  conteur  du  petit  roman  épique  de 
Roland  à  Saragosse  des  qualités  certaines  d'écrivain. 


II. RoNSASVAI.S. 

Le  second  poème  du  manuscrit  d'Apt  est,  lui  aussi,  incomplet  de 
deux  feuillets  simples  qui,  avec  les  deux  feuillets  manquants  du  début 
de  Roland  à  Saragosse,  constituaient  les  deux  feuillets  doubles  exté- 
rieurs d'un  cahier;  mais  les  feuillets  subsistants  renferment,  en  deux 
fragments,  1802  vers,  décasyllabiques  pour  la  plupart,  mêlés  pour- 
tant de  quelques  dizaines  d'alexandrins.  Le  début  du  poème  est 
intact  : 

So  ton  et  mes  de  may  quant  la  verdor  resplant,  [11  a] 

En  prima  vera  quant  renovella  l'an, 

Per  miey  la  prieyssa  venc  .1.  Sarrazin  brocant.  .  . 

Ainsi  le  récit  commence ,  sans  aucun  préliminaire ,  en  pleine  bataille. 
Ln  voici  le  résumé. 

Les  Français  —  nous  l'apprendrons  plus  loin  - —  sont  vingt  mille 
à  ce  moment,  sans  doute  au  premier  jour  du  combat,  ou  plutôt  au 
soir  de  ce  jour,  un  lundi  de  mai.  Les  Sarrasins  leur  livrent  des  assauts 
répétés,  dirigés  chaque  fois  par  un  héros  nouveau  dont  les  Chrétiens 
triomphent,  non  sans  dommage.  C'est  ainsi  que  le  Sarrasin  Juzian  de 
Marroc,  neveu  de  Marcili,  est  tué  par  Estout  de  Lingres  (7  4)  et  que, 
vers  le  coucher  du  soleil,  Roland  fend  de  la  tête  à  la  ceinture  un  Sar- 

11. 


152  POÈMES  ÉPIQUES  PROVENÇAUX  DU  XIVe  SIÈCLE. 

rasin  «  orgueilleux  et  fier  »  et  met  en  déroute  sa  troupe  (160).  Les  Fran- 
çais peuvent  enfin  prendre  quelque  repos,  après  que  l'archevêque 
Turpin  leur  a  dit  la  nécessité  de  communier  le  lendemain   matin 

Le  mardi  matin,  1  archevêque  célèbre  la  messe;  les  barons  l'ont  des 
offrandes  magnifiques  (189).  Roland  prend  Durandart  et  voit  avec 
chagrin  que  l'éclat  de  la  bonne  épée  est  terni  (198).  11  monte  sur  son 
cheval  Malmatin,  gravit  l'«  ansgarde  »;  puis  il  revient  vers  l'armée  et 
dit  à  l'archevêque  le  nombre  infini  des  païens  et  sa  certitude  que  la 
bataille  sera  rude  (2  i3).  Turpin  le  réconforte.  Roland  admire  le  cou- 
rage du  valeureux  archevêque  et  lui  promet  de  beaux  dons  s'il  revient 
en  France.  A  demi-voix,  pour  ne  pas  être  entendu  du  baron,  Turpin 
dit  sa  conviction  que  la  France  ne  les  verra  pas  revenir  et  qu'Aude  ne 
retrouvera  pas  Roland  (241);  puis  il  rassemble  autour  de  lui  les  douze 
pairs,  leur  lait  un  sermon  et  reçoit  leur  confession  (3oi).  Angelier 
confesse  qu'il  a  une  amie,  la  meilleure  qu'il  y  ait  au  monde  :  c'est 
sainte  Marie  (354).  Puis  le  combat  commence.  Naymon  de  Resia  est 
tué  par  Roland  (4 2 8),  l'«  amirat  de  Frontals  »  par  Turpin  (452),  Bos- 
siran  d'Africa  par  Angelier  (475),  Almaroc,  chef  de  quarante  mille 
«  Aragossins  »,  encore  par  Roland  (5 10);  mais  après  tous  ces  combats, 
des  vingt  mille  Français  qui  étaient  entrés  au  champ,  il  n'en  est  pas 
reparti  plus  de  deux  mille  (524).  Olivier  s'approche  alors  de  Roland 
et  lui  demande  de  sonner  de  son  cor  pour  appeler  Charlemagne:  «  A 
Dieu  ne  plaise,  répond  Roland,  que  je  sonne  pour  des  païens  comme 
lait  un  chasseur  pour  un  sanglier!»  (5 3 7 )  Une  nouvelle  attaque  des 
Sarrasins,  menée  par  Cauligon,  est  repoussée;  Gandelbuon,  seigneur 
des  Frisons,  tue  Cauligon  (5 4 8).  Le  soir  est  venu,  les  Chrétiens 
retournent  à  leurs  pavillons;  il  ne  reste  plus,  avec  Roland,  que  trente 
Français  (577). 

Nuit  de  tristesse  et  de  lassitude  (584).  Au  matin  du  mercredi, 
l'archevêque  dit  la  messe  avec  son  diacre  Berenguier;  les  trente  barons 
se  confessent,  puis  s'arment  (590).  Roland  envoie  Gandelbuon  sur 
i'«  ansgarde  »  pour  se  rendre  compte  du  nombre  des  ennemis.  «  Ils  sont 
bien  soixante  mille  hommes  armés»,  rapporte  Gandelbuon  inquiet 
(668).  El  cependant  1rs  Sarrasins  ne  se  croient  pas  encore  en  nombre: 
Angelan  va  informer  Marcili  qu'il  reste  encore  trente  barons  français 
vivants,  et  Roland  parmi  eux;  il  demande  des  renforts.  Marcili  envoie 


POÈMES  EPIQUES  PROVENÇAUX  DU  XIVe  SIÈCLE.  153 

soixante  mille  cavaliers,  sous  le  commandement  de  son  neveu  Falsa- 
broni,  qui  juge  ce  surcroît  de  forces  bien  inutile  (696).  Falsabroni 
entre  en  bataille  :  il  tue  successivement  Jauceran  (724),  Estout 
de  Lingres  (7  3  3),  Gautier  de  Termes  (7  5  7),  SalamondeBretagne(78o), 
Savaric  (806).  Chaque  fois,  Roland  s'est  élancé  pour  venger  celui  de 
ses  compagnons  qui  venait  de  tomber,  mais,  chaque  fois,  Falsabroni 
a  fui  sur  son  cheval  si  rapide  que  Roland  n'a  pu  l'atteindre;  chaque 
fois,  Roland  est  descendu  auprès  du  corps  du  chrétien  abattu,  a  pro- 
noncé un  bref  regret  funèbre  et  demandé  au  mort  d'apporter  son  salut 
à  tous  leurs  compagnons  déjà  tombés  et  de  leur  dire  que  Roland  ne 
tardera  pas  à  les  rejoindre  dès  qu'il  les  aura  vengés  (817). 

Et  maintenant  c'est  Miolon  qui  s'avance  pour  combattre  (820). 

Ici  manquent  deux  feuillets,  d'où  une  lacune  de  4oo  vers  environ. 
Il  est  probable  que  le  poète  y  contait  comment  tous  les  Français 
avaient  été  tués  l'un  après  l'autre,  sauf  Gandelbuon,  Olivier  et  Roland. 
A  la  reprise  du  texte  (821),  il  semble  qu'un  de  ces  derniers  fasse 
allusion  à  un  secours  espéré  de  chevaliers  allemands  et  bavarois  dont 
nous  ne  savons  comment  il  a  été  appelé  ou  annoncé  (826). 

Le  poète  revient  en  arrière  pour  raconter  ce  qui  s'est  passé  au 
camp  de  Charlemagne  deux  jours  auparavant.  «  Un  beau  valet»  est 
arrivé  à  cheval;  il  s'est  présenté  à  Charlemagne  :  c'est  le  fds  d'Oli- 
vier, Galian  de  Raynier  (85o).  Il  est  né  de  la  païenne  (83  1)  Baracla, 
à  la  suite  du  «  gab  »  indiscret  d'Olivier,  auquel  le  poète  fait  une  allu- 
sion rapide  et  que  nous  connaissons  par  le  Pèlerinage  de  Charlemagne 
(868);  il  est  baptisé,  il  veut  être  chevalier  et  voler  au  secours  de  son 
père.  Charlemagne  l'«  adoube  »,  lui  donne  cent  chevaliers;  la  petite 
troupe  part  vers  Ronsasvals  (900).  Cependant,  Olivier  s'est  approché 
de  Roland.  Une  fois  encore,  il  lui  a  demandé  de  sonner  de  son  cor 
et  de  nouveau  Roland  a  refusé;  mais  Olivier  a  prononcé  le  nom 
d'Aude  et  le  cœur  orgueilleux  de  Roland  s'est  adouci.  Le  baron  a 
sonné  de  son  cor  de  telle  force  que  les  oiseaux  qui  en  ont  entendu 
le  bruit  sont  tombés  morts  et  que  Charlemagne  a  perçu  l'appel  à 
sept  lieues  de  distance  (93o);  dans  cet  effort,  Roland  fait  éclater  les 
veines  de  son  cou. 

A  sept  lieues  de  là,  l'appel  parvient  jusqu'à  Charlemagne,  mais 
Ganelon  (Gayne)  lui  dit  que  c'est  le  ciel  qui  tonne  (932).  Roland 
sonne  une  deuxième  fois,  si  fort  que  le  pavillon  du  cor   éclate  : 


I.Vi  POÈMES  ÉPIQUES  PROVENÇAUX  DU  XIV  SIÈCLE. 

Charles  et  Navme  de  Bavier  l'ont  cette  lois  entendu.  Charles  dit  son 
inquiétude  (948);  Ganelon,  en  prétendant  que  Roland  sonne  pour 
quelque  lièvre  qu'il  chasse,  ne  lait  qu'aviver  les  soupçons  de  l'empereur 
et  ceux  de  Nayme,  avec  qui  Ganelon  a  une  discussion  brutale  (997). 

Cependant,  Galiau  est  arrivé  à  Roncevaux  et  d'emblée  il  commence 
à  charger  (100/1).  Olivier  est  à  ce  moment  attaqué  par  un  Sarrasin, 
Orgelin,  qui  lui  porte  sur  la  tête  un  coup  terrible.  Olivier  veut  frap- 
per Orgelin  de  son  épée,  mais,  aveuglé,  c'est  Roland  qu'il  atteint  el 
qu'il  désarçonne;  Roland  se  fait  reconnaître  et  Olivier  s'excuse  (1020). 
Puis  Roland  remonte  à  cheval.  Sur  le  champ  de  bataille,  il  rencontre 
Galian  qui  lui  demande  où  est  son  père.  Roland  l'amène  à  Olivier, 
qui  ne  peut  que  lui  dire  :  «  Fils,  Dieu  te  voie,  car  je  ne  te  puis  regar- 
der »  (  1  o36),  lorsque  Orgelin  charge  de  nouveau  el  l'abat  mort  (1  o4o). 
Galian  venge  immédiatement  son  père  d'un  coup  formidable  :  «Il 
eût  été  bien  utile,  dit  Roland,  que  Galian  lût  venu  nous  aider  plus 
tôt»  (io52).  Galian  est  descendu  auprès  du  corps  de  son  père;  il  a 
prononcé  des  mots  de  regret,  puis  il  est  remonté  à  cheval  et  il  se  bal 
si  longtemps  et  si  rudement  qu'il  tombe  épuisé  et  mourant  (1090). 

Gandelbuon,  blessé,  le  ventre  ouvert,  encore  prêt  à  combattre, 
parcourt  le  champ  de  bataille  en  appelant  Roland  et  les  douze  pairs, 
lîoland  gît  à  terre,  mourant.  Il  dit  à  Gandelbuon  la  mort  d'Olivier;  il 
se  lait  porter  hors  du  champ  de  bataille  jusqu'à  un  «  perron  »,  puis  il 
demande  à  Gandelbuon  d'aller  retrouver  Charlemagne  pour  lui  dire 
la  mort  de  ses  barons,  le  prier  de  venir  les  enterrer  et  lui  remettre 
la  garde  de  Bellaude  (ii23).  Gandelbuon,  malgré  ses  blessures, 
entreprend  la  douloureuse  mission,  à  tout  petits  pas,  sur  son  cheval 
épuisé  (1  i/i5).  Il  rencontre  Garin  d'Anseiine  (Sayna)  qui  amène  trois 
mille  Allemands  (c'est  le  secours  auquel  il  étail  lait  allusion  plus 
haut,  à  l'endroit  où  notre  manuscrit  présente  unelacune).  Gandelbuon 
dit  à  Garin  la  mort  d'Olivier  et  de  Roland;  il  demande  en  vain  qu'on 
lui  donne  un  cheval  irais  (1157).  Garin  el  sa  troupe  poursuivent 
leur  roule  vers  lioncevaux.  Gandelbuon  continue  d'aller  vers  Char- 
lemagne. Il  le  rejoint  (1170)  et  s'acquitte  de  son  triste  message 
1  199),  tandis  que  Ganelon  essaie  de  s'esquiver  (i2o3).  Douleur  et 
lamentations  de  Charles;  Nayme  l'apaise  et  l'armée  revient  vers  Ron- 
cevaux (i235).  l'in  chemin,  long  sermon  de  Yivine  sur  l'instabilité 
des  joies  humaines  (1  269). 


POÈMES  ÉPIQUES  PROVENÇAUX  DU  XIV8  SIÈCLE.  155 

Le  poète  nous  ramène  au  champ  de  bataille.  Garin  et  ses  Alle- 
mands se  sont  bien  battus  :  quinze  mille  Sarrasins  sont  morts,  mais 
aussi  quinze  cents  Allemands,  et  Garin  a  été  pris  avec  deux  compa- 
gnons et  emmené  à  Luiserne  par  le  Sarrasin  Maladori  (1  298).  Roland 
se  meurt.  11  fait  à  Dieu  sa  confession;  il  invoque  la  Vierge  et  Jésus 
et  demande  que  le  Seigneur  le  juge,  non  pas  sur  ses  péchés,  mais 
sur  ce  qu'il  voit  de  lui  maintenant  (1372).  Roland  se  meurt;  un 
Sarrasin,  Alimon  de  Mares,  vient  pour  l'achever;  un  autre  Sarrasin 
à  l'âme  courtoise,  Falceron,  essaie  en  vain  d'empêcher  cette  honte  : 
Alimon  perce  de  son  arme  la  poitrine  de  Roland.  Falceron  est  des- 
cendu près  du  corps  du  baron;  il  lui  relève  un  instant  la  tête;  alors 
l'âme  de  Roland  s'échappe.  C'est  Falceron  qui  dit  sur  le  corps  du 
héros  de  rapides  paroles  de  regret,  avant  de  fuir  devant  l'armée  de 
Charlemagne  qui  approche  (i4.a3).  Charles  est  entré  dans  la  plaine 
de  Roncevaux.  Déjà,  il  a  trouvé  les  corps  gisants  de  chevaliers  chré- 
tiens et  de  leurs  adversaires.  Dans  une  prière  fervente,  il  demande 
à  Dieu  le  salut  éternel  de  Roland  et  de  ses  compagnons,  et  il  obtient 
que  la  clarté  du  jour  persiste  jusqu'à  ce  qu'il  ait  pu  retrouver  les 
corps  de  tous  les  Chrétiens  :  pendant  trois  jours  la  lumière  du  soleil 
ne  s'éteindra  pas  (1492).  Charles  a  trouvé  le  corps  de  son  neveu 
(1/196);  alors  commence  un  long  regret  qui  se  terminera  par  un 
aveu  terrible  de  l'Empereur  :  Roland  est  à  la  fois  son  neveu  et  son 
fils  (1626).  Charlemagne  a  repris  Durandart  des  mains  de  Roland, 
ce  que  nul  autre  n'aurait  osé  tenter;  et,  pour  qu'aucun  homme  ne 
la  touche  après  Roland,  il  est  allé  la  jeter  dans  un  grand  lac  (1607). 

Alors  arrive  un  jongleur,  Portajoyas.  C'est  lui  qui  va  retrouver  le 
corps  de  Turpin  et  pleurer  la  mort  de  l'héroïque  archevêque,  d'un 
tel  deuil  que  lui-même  en  meurt  sur  la  place  (1 665). 

Charles  demande  à  Dieu  de  lui  montrer,  parmi  les  corps  qui 
couvrent  le  champ  de  bataille,  quels  sont  les  Chrétiens;  Dieu  consent 
un  nouveau  miracle  :  un  lion  paraît  qui,  devant  le  corps  de  chacun 
des  Chrétiens,  frappe  le  sol  de  sa  patte  (1691).  Charles  ordonne  de 
ramener  en  France  les  corps  des  douze  pairs  (1698). 

Maintenant  le  conteur  va  parler  de  Bellaude.  En  ce  beau  jour  de 
mai,  dans  un  jardin  où  chantent  les  oiseaux,  Aude  est  assise  à 
l'ombre  d'un  pin;  une  de  ses  demoiselles  la  coiffe.  Aude  conte  le 
songe  qu'elle  a  fait  :  il  lui  semblait  que  le  soleil  s'éteignait;  du  ciel 


I  50  POÈMES  ÉPIQUES  PROVENÇAUX  DU  XIVe  SIECLE. 

un  rayon  de  feu  jaillit  et  la  pénétra  jusqu'au  cœur  :  «  C'est  bon 
signe,  dit  une  des  demoiselles;  vous  reverrez  aujourd'hui  même 
Olivier  et  Roland»  (1725).  Sur  le  chemin  passe  un  pèlerin;  Aude 
l'appelle  :  «Pèlerin,  frère,  si  tu  viens  de  Saint-Jacques,  dis  où  sont 
les  pairs  et  le  comte  Roland.  »  —  «  Quatre  jours  sont  passés,  j';ii  vu 
morts  Olivier  et  Roland  et  tant  d'autres.  » 

Cependant  l'empereur,  pour  cacher  son  deuil  à  Bellaude,  arrive 
avec  son  armée  clairons  sonnants  (1768).  Mais  Aude  sait  la  vérité  : 
elle  veut  voir  les  corps  des  deux  barons.  Klle  s'approche  de  celui 
d'Olivier  et  le  salue,  puis  elle  soulève  le  «  paile»  qui  couvre  le  corps 
de  Roland;  elle  donne  au  chevalier  son  premier  baiser  d'épousée, 
s'étend  à  son  côté  et  le  prend  en  ses  bras  d'une  telle  étreinte  qu'elle 
se  brise  le  cœur  (1791). 

Charles  fonda  une  chapelle;  il  y  (it  enterrer  la  dame  et  le  cheva- 
lier :  quatre-vingts  prêtres  y  prieront  pour  leurs  âmes.  Puis  il  fait 
ramener  les  corps  de  ses  autres  barons,  chacun  en  sa  terre  (1802). 


L'épopée  de  Roncevaux  présente  dans  Ronsasvals  des  traits  que 
nous  ne  connaissons  pas  par  d'autres  œuvres;  certains  sont  impor- 
tants et  d'une  haute  valeur  dramatique  :  il  ne  serait  pas  indifférent 
de  pouvoir  en  laire  honneur  à  l'auteur  du  poème  provençal.  D'autres 
éléments  du  récit  se  rencontrent  dans  diverses  compositions,  anté- 
rieures ou  postérieures  à  Ronsasvals,  et  il  conviendra  de  déterminer 
les  rapports  qu'elles  entretiennent  avec  celui-ci;  mais  aucune  des 
œuvres  conservées  qui  nous  content  la  mort  des  douze  pairs,  la 
douleur  de  Charlemagne  et  des  Français  et  la  vengeance  qu'ils  tirent 
des  Sarrasins,  ne  réunit  tous  les  éléments  certainement  non  origi- 
naux  de  Ronsasvals.  Ainsi  ce  poème  atteste  un  effort  de  combinaison 
dont  on  pourra  apprécier  le  mérite'1'. 

i"   Galian.  —  Galian  est  dans   Ronsasvals  un  héros  éphémère;   il 


1      mérite  pourrait  d'ailleurs  revenir  à  un  traduit  ou  adapté   l'œuvre,   1111111 1  si  [e  cas 

auteur  antérieur  dont  le  poète  provençal  aurait        pour  le  Fierabras  provem  J. 


POEMES  ÉPIQUES  PROVENÇAUX  DU  XIV  SIÈCLE.  157 

n'apparaît  guère  que  pour  mourir  glorieusement,  en  vrai  fils  d'Oli- 
vier, dans  le  même  combat  que  son  père  retrouvé  et  vengé  :  soixante- 
dix  vers  (83o-ooo)  suffisent  pour  nous  conter  son  arrivée  au 
camp  de  Charlemagne,  son  adoubement,  son  départ  pour  la  bataille, 
et  nous  dire  sa  naissance  païenne,  le  nom  de  sa  mère,  Baracla,  la 
passagère  amie  d'Olivier,  son  baptême,  mais  non  pas  son  pays,  ni 
les  circonstances  de  sa  venue  vers  son  père;  en  sept  vers  (997- 
ioo4)  nous  voyons  son  entrée  audacieuse  sur  le  champ  de  bataille; 
il  suffira  encore  de  soixante-huit  vers  (1023-1090)  pour  que 
Galian  retrouve  Roland  et  Olivier,  se  fasse  connaître,  venge  son  père 
mort,  dise  sur  lui  les  paroles  d'adieu,  se  lance  avec  ses  compagnons 
dans  la  mêlée,  se  batte  terriblement  et  tombe  mort  «  enantz  que  fos 
passet  mieg  jorn»  (1088). 

C'est  une  histoire  bien  différente  que  nous  conte  le  roman  de 
Galien,  tel  du  moins  que  nous  pouvons  le  restituer  à  l'aide  des 
Galien  en  prose  et  des  Guerin  de  Moncjlane  en  prose  ou  en  vers(1). 
Ici  Galien  est  né  d'une  mère  chrétienne,  Jacqueline,  la  fille  du  roi 
Hugon  de  Constantinople,  que  nous  connaissons  par  le  Pèlerinage  de 
Charlemagne;  il  a  quitté  son  pays  avec  son  maître,  Girart  de  Sezille, 
parce  que,  traité  de  bâtard  par  un  de  ses  oncles,  il  a  appris  de 
Jacqueline  le  secret  de  sa  naissance  et  il  a  résolu  de 


.  .  .  sercher  la  terre  et  le  pais 

Tant  qu'il  avra  trouvé  Olivier  le  marchis. 


Il  est  arrivé  d'abord  chez  son  grand-père,  Renier  de  Jennes,  de  là  à 
l'armée  de  Charles;  il  ne  rejoint  son  père  à  Roncevaux  qu'après  de 
merveilleux  combats;  il  se  fait  reconnaître  de  son  père,  dont  il  venge 
la  mort,  mais  lui-même  ne  succombe  pas  :  après  s'être  battu,  lorsque 


(l)   Sur  les  Ga lien  en  prose   l'on  pourra  con-  publiée,  avec  les  parties  correspondantes  des 

sulter   encore    l'article  de   (iaston   Paris   dans  rédactions  en  prose,  manuscrites  ou  imprimées, 

ï  Histoire    littéraire   de   la   France,   t.   XWII1  en  1890  :  Galiens  li  Reslorés ,  Schlusstheil  des 

(1881),   p.  aai-aSg,   et   les   notices  de  Léon  Cheltenhamer  Guerin  de  Moncjlane  unler  Beifii- 

Gautier  dans  ses  Epopées  françaises ,  ").'  édition,  3a"3  sâmmtlicber  Prosabcarbeitungen    zum   ers- 

t.  II  et  III.  La  seule  version  en  vers  qui  nous  len    Mal  verôjfenllicht   von     Edmund    Stengel 

soit  conservée   l'ait  partie  du  Guerin  de  Mon-  (Ausgaben  und  Abbandlangen  aus  dem  Gebiele 

glane  du  manuscrit  de  Cheltenham  ;  elle  a  été  der  romaniseben  Philologie,  LXXXIV). 


158  POÈMES  ÉPIQUES  PROVENÇAUX  DU  XIVe  SIÈCLE. 

la  nuit  viendra,  il  veillera  le  corps  de  son  père  et  le  défendra  des 
attaques  d'un  griffon;  il  se  battra  encore  le  lendemain,  jusqu'à  la 
venue  de  Charles,  puis,  au  milieu  des  troupes  françaises,  jusqu'à  la 
fuite  de  Marsile.  Ces  combats  ne  vont  pas  encore  terminer  ses  roma- 
nesques aventures;  il  prendra  le  riche  château  de  Monfusain  et 
gagnera  l'amour  de  la  châtelaine,  Gimarde,  nièce  de  Baligant. 

Galien  n'apparaît  dans  aucune  autre  narration  épique,  française 
ou  latine,  Pseudo-Turpin  ou  Carmen  de  prodilione  Guenonis,  Roland 
assonance  ou  Roncevaux  rimé;  il  est  tout  aussi  inconnu  des  Spaqna 
en  vers  ou  en  prose,  mais  nous  le  retrouvons  dans  une  autre  compo- 
sition italienne  tardive,  le  Viaggio  di  Carlo  Macjno  in  Ispagna  (l)  et  celle 
lois  avec  des  traits  qui  rappellent  Ronsasvals. 

Le  Viaggio  donne  place  dans  le  récit  de  la  bataille  à  Roncevaux. 
du  retour  de  Charlemagne  et  de  la  prise  de  Saragosse,  au  person- 
nage de  «  Galeant,  liolio  di  Oliviere»;  mais  tout  d'abord  il  nous  dit, 
en  détail,  la  naissance  de  ce  nouveau  héros.  Alors  que  Ronsasvals  se 
contente  d'une  allusion  rapide,  le  Viacjtjio  reprend,  à  sa  manière,  le 
conte  du  Pèlerinage  avec  toute  la  scène  des  «  gabs»  ;  toutefois,  ce  n'est 
pas  de  Constantinople  qu'il  s'agit  :  le  roi  dont  Charlemagne  vient 
visiter  la  cour  est  «lo  re  di  Portogallo  »,  et  en  ce  temps  le  roi  et  ses 
sujets  «  erano  tutti  Saraceni,  e  credevano  in  la  Jède  di  Apolino  e  di 
Macone».  Galeant,  né  des  rapides  amours  d'Olivier  et  de  la  fille  du 
roi  de  Portugal,  est  donc,  comme  le  Galian  de  Ronsasvals,  fils  de 
païenne.  Envoyé  par  le  roi  au  secours  de  Marsile  avec  3oo  cavaliers, 
il  apprend  de  sa  mère  qu'il  est  fils  d'Olivier.  11  part,  mais  arrivé  près 
de  la  vallée  de  Roncevaux,  il  décide  de  passer  au  parti  des  Chrétiens; 
ses  cavaliers  le  suivent;  « allora  Galeant  prese  alquanto  di  sangue  di 
quelli  che  erano  morti,  e  fiece  la  croce  rossa  sopra  le  arme  a  lui  e 

•''  Dans  une   note   .c   son   mémoire   sur    li  razione  de]    Viaggio  non   dériva   «Ici     Voyage 

Chanson  du  Pèlerinage  de  Charlemagne  [Roma-  [Pèlerinage  ii  Jérusalem),  bensi  da  un  (inlien  o 

nia,  t.  IX,  1880,  p.  3,  n.  1),  Gaston  Paris  avait  meglio,  secundo  la  ragionevole  ipotesi  di  Gas- 

écnl  :  «Le  Cnihen  a  passé  en  Italie  sans  doute  ton  Paris,  da  un  Galeant  franco  italiano,  Irons 

dès  le  \m'  siècle  el  \  a  peut  être  pris  la  forme  formarione  a   sua  volta  «  1  î  un  Galien  perduto> 

ordinaire  d'un  poème  franco-italien.  Ce  poème  LaSpagna,  \,->.\\).  La  comparaison  avec  Roh 

sesl   perdu;  mais  un  résumé  assez  altéré  s'en  sasvals  oblige  à  compléter  cette  hypothèse 

:sl   conservé  dans  le   roman  en  prose  publié  le  remaniement  de  Galien,  en  quelque  langue 

par    \.  Ccruti  sous  le  titre   Viaggio  di  Carlo-  qu'il  ait  été  composé,  a  dû  déjà  être  inséré  dans 

'    Michel     Calalano   fait  un  récit  de  Roncevaux,  antérieurement  à  Ron- 
sienne  cette  hypothèse  :  <  K  chiaro  che  la  nar  1  au  Viaggio. 


POÈMES  ÉPIQUES  PROVENÇAUX  DU  XIV  SIÈCLE.  159 

tutti  li  cavalieri  soi  ».  Il  secourt  Roland ,  rejoint  Olivier  et  le  venge; 
il  ne  meurt  pas  sur  le  champ  de  bataille  comme  dans  Ronsasvals,  il 
assiste  au  retour  de  Charlemagne  comme  dans  Gahen;  il  recevra  de 
l'empereur  l'épée  de  Roland  (Dodindarna) ;  il  sera  constitué,  avec 
Ogier  le  Danois,  gardien  de  l'oriflamme;  il  assurera  le  succès  des 
Chrétiens  devant  Saragosse  et  mourra  là,  après  avoir  rendu  Duran- 
dal  à  Charlemagne. 

La  version  de  Galien,  avec  Constantinople  et  la  chrétienne  Jacque- 
line, est  d'accord  avec  le  Pèlerinage  de  Charlemagne  à  Jérusalem;  Ron- 
sasvals et  le  Viaggio  en  présentent  une  forme  altérée  où  la  mère  de 
Galien  est  devenue  une  païenne,  et  il  est  peu  probable  que  cette 
altération  se  soit  produite  indépendamment  dans  les  deux  œuvres 
ou  dans  leurs  sources  particulières;  elle  se  comprendrait  dans  le 
Viaggio,  qui  fait  naître  Galeant  en  Portugal  et  rend  par  Là  plus  vrai- 
semblable sa  prompte  intervention  en  pleine  bataille  de  Roneevaux, 
mais  elle  est  à  peu  près  sans  intérêt  dans  Ronsasvals ,  où  Galian,  parti 
on  ne  sait  d'où,  arrive  à  Roneevaux  après  être  passé  chez  Renier  de 
Gênes,  puis  au  camp  de  Charles,  etc.  D'autre  part  Ronsasvals  est 
d'accord  avec  Galien  contre  le  Viaggio  pour  ce  passage  de  Galian  par 
le  camp  de  Charlemagne  avant  son  entrée  dans  la  bataille.  Nous 
retrouverons  ce  même  accord  et  cette  même  opposition  à  propos  du 
message  de  Gondebeuf,  sans  pouvoir  là  encore  faire  sortir  le  récit 
du  Viaggio  d'une  version  analogue  à  celle  de  Ronsasvals ,  dont  il  se 
sépare  pour  la  mort  de  Gondebeuf.  Il  y  a  donc  lieu  d'admettre, 
entre  le  récit  de  Galien  et  ceux  de  Ronsasvals  et  du  Viaggio,  un  inter- 
médiaire qui  a  fait  de  la  mère  de  Galien  une  païenne. 

On  peut  encore  expliquer  par  là  l'accord  partiel  de  Ronsasvals  et 
du  Viaggio  pour  la  mort  de  Galien,  à  Roneevaux  ou  à  Saragosse, 
mais  toujours  dans  les  limites  de  l'histoire  de  Roneevaux,  par  oppo- 
sition au  roman  de  Galien  qui  fait  longuement  survivre  le  fils  d'Oli- 
vier. Mais  la  mort  prompte  de  Galien  ajoute  si  heureusement  au 
dramatique  du  récit  que  le  trait  aurait  pu  être  imaginé  indépendam- 
ment par  deux  conteurs,  qui  ne  se  seraient  pas  cependant  rencontrés 
pour  fixer  le  point  précis  de  la  mort  du  jeune  héros.  La  médiocrité 
générale  des  inventions  du  Viaggio  ne  nous  invite  pas  à  lui  faire  par- 
tager avec  Ronsasvals  le  mérite  de  celle-ci,  et  l'hypothèse  d'une  source 
commune  pour  ce  détail  reste  la  plus  vraisemblable. 


160  POÈMES  ÉPIQUES  PROVENÇAUX  DU  XIVe  SIÈCLE. 

2°  Gandelbuon  (1)  le  Frison.  —  Ni  le  Roland  d'Oxford,  ni  la  Karla- 
magnus  Saga,  ni  la  Spagna  ne  connaissent  ce  personnage;  il  paraît 
dans  le  Roland  rimé,  le  Pseudo-Turpin,  Anseïs  de  Cartkage,  Galien, 
['Entrée  d'Espagne,  la  Prise  de  Pampelune,  et  le  Viaggio;  dans  Ronsas- 
vals  il  a  une  place  importante. 

En  ne  tenant  compte  que  des  œuvres  qui  disent  les  journées  de 
Roncevaux,  nous  constatons  que,  pour  le  Roland  rimé  et  aussi  le 
Viaggio,  Gondebeuf  n'a  pas  pris  part  au  combat,  puisqu'il  survit  aux 
douze  pairs,  sans  qu'à  un  moment  quelconque  il  ait  quitté  le  champ 
de  bataille;  il  n'entre  d'ailleurs  en  action  que  pour  la  mise  en  accu- 
sation de  Ganelon  et  la  poursuite  du  traître  en  fuite. 

Le  Pseudo-Turpin,  qui  nomme  parmi  les  principaux  chevaliers 
[expugnatores  majores)  de  l'armée  de  Charles  (ch.  xi)  Gandelbodus 
rex  Frisiae,  place  son  tombeau  à  Belin  avec  celui  d'Olivier  :  il  avait 
donc,  pour  cet  auteur,  pris  part  aux  combats  de  Roncevaux  et  y  avait 
trouvé  la  mort,  ou  bien  il  était  mort  peu  après  les  pairs.  La  situation 
est  analogue  dans  Galien  et  dans  Ronsasvals  qui  font  combattre  Gon- 
debeuf à  Roncevaux  sans  le  faire  mourir  sur  le  champ  de  bataille 
même.  Il  est  clair  que  le  Gandelbuon  de  Ronsasvals  est  inspiré  de 
très  près  du  Gondebeuf  de  Galien,  mais  avec  des  différences  qui 
peuvent  provenir  d'une  forme  de  Galien  peut-être  antérieure  à  celles 
qui  nous  ont  été  conservées. 

3°  L'appel  du  cor  et  le  message  de  Gandelbuon.  —  Par  trois  lois  le 
cor  de  Roland  a  sonné  «à  longue  haleine»  son  appel  de  détresse: 
à  la  troisième  fois  (maries  n'a  plus  douté  de  la  trahison  de  Ganelon 
cl  du  péril  des  Chrétiens,  et  il  a  ramené  son  armée  à  la  bataille; 
ainsi  dans  le  Roland  d'Oxford  et  dans  les  Roland  rimes  et  dans  la 
Spagna,  ainsi  encore  dans  le  Viaggio,  niais  non  pas  dans  Ronsasvals. 
Dans  le  poème  provençal  Roland  sonne  deux  fois,  nous  savons  de 
quel  souille,  mais  il  ne  fait  pas  entendre  ce  troisième  appel  qui  dans 
les  autres  versions  ramène  Charlemagne  :  c'est  le  message  de  Gan- 
delbuon  qui  éclairera  l'Empereur  et  lui  fera  donner  l'ordre  de  retour. 

(l)    La  forme    Gandelbuon  s'accorde    mieux  bnef,  la  Prise  de  Pampelnne  a  Gondelbuef.   le 

(|ue  toutes  les  autres  formes  données  par  les  I  iaggio  ca<  he  1 1  même  forme  sous  son  étrange 

français  avec  le  Gandelbodus  du  Pseudo-  Gondacl  liuj/one  ;  mais  seul   Ronsasvals  garde  à 

Turpin  :  le  Roland  rimé  (C  et  V,  vu)  a  Gande-  la  fois  un  a  et  un  /,  comme  la  lorme  latine. 


POÈMES  EPIQUES  PROVENÇAUX  DU  XIVe  SIÈCLE.  16! 

De  fait,  la  mission  donnée  à  Gandelbuon  par  Roland  perdrait  fort 
de  son  intérêt  si  Charles  s'était  décidé  à  secourir  son  neveu  avant 
l'arrivée  de  l'héroïque  roi  de  Frise,  et  le  rôle  attribué  à  celui-ci 
devait  naturellement  entraîner  un  rédacteur  à  supprimer  l'effet  pro- 
duit ailleurs  par  les  appels  du  cor.  Aussi  bien,  cela  s'est  produit  déjà 
dans  le  Galien  en  vers,  où  Roland  sonne  trois  fois,  mais  où  les 
chevaliers  de  Charles  ne  s'adoubent  «  pour  venger  les  morz»  qu'après 
que  Gondebeui  a  conté  le  désastre.  Nouvel  exemple  d'accord  de  Ron- 
sasvals avec  Galien,  de  désaccord  avec  le  Viaggio. 

4°  Le  «  gab  »  et  le  cor  de  Roland.  —  Quand  Roland  se  décide,  au 
vers  92b  de  Ronsasvals,  à  sonner  du  cor  pour  avertir  Charles, 

De  tal  verlut  vay  lo  graylle  sonier 
Que  li  aucels  que  l'auziron  sonier 
La  vos  del  graylle  lur  l'es  lo  cor  crabier, 
E  las  venas  del  cor  si  vay  trenchier  : 
929      Lo  sanc  del  cor  li  vay  per  lo  gravier. 

Le  trait  rapporté  par  les  v.  928-929,  l'éclatement  des  veines  de 
Roland  dans  son  effort  pour  appeler  l'Empereur,  est  bien  connu, 
mais  il  n'en  est  pas  de  même  des  v.  926-927. 

Pourtant,  dans  le  Viaggio,  le  souffle  puissant  du  cor  de  Roland 
fait  que  «  li  cavalli ,  li  quali  erano  in  lo  campo  di  Carlo  quasi  si 
inginocchiavano  in  terra»  et,  un  peu  plus  haut,  c'est  bien  d'oiseaux 
qu'il  est  question.  C'est  dans  la  scène  des  «  gabs  »  des  douze  pairs 
chez  le  roi  de  Portugal  :  on  sait  que  dans  le  Pèlerinage  (469-481 
Roland  se  vante  de  sonner  si  fort  de  l'olifant  que  lui  prêterait  le  roi 
Hugon  qu'il  ferait  claquer  les  portes  de  la  ville,  voler  les  fourrures 
du  roi  et  même  les  poils  de  ses  «guernons  ».  Or  voici  ce  que  dit  le 
Viaggio  :  «Allora  Rolando  cominciô  lo  suo  awanto  e  disse  :  «  Se  io 
<(  sonasse  lo  mio  corno  quanto  potesse,  io  farei  cadere  li  uccelli  che 
«volanoper  morti  in  terra».  Encore  que  les  deux  traits  de  Ronsasvals 
et  du  Viaggio  ne  se  présentent  pas  au  même  moment  du  récit,  il 
paraît  légitime  de  les  rapprocher  et  d'en  conclure  qu'ici  encore, 
comme  pour  la  naissance  païenne  de  Galien,  le  poème  provençal  et 
le  roman  italien  ont  puisé  à  une  même  tradition,  par  ailleurs  incon- 
nue, ou  suivi  un  même  modèle  disparu;  ce  modèle  pourrait  être  le 


162  POÈMES  ÉPIQUES  PROVENÇAUX  DU  XIV  SIECLE 

Galion,  ou  le  Roneevaux  augmenté  de  Gahen,  auquel  ils  doivent  la 
naissance  païenne  de  Galien. 

5°  Durandart.  —  Durandart  est,  comme  d'autres  épées  de  héros, 
l'œuvre  du  forgeron  Galant;  Ronsasvals  est  d'accord  sur  ce  point  avec 
nombre  de  poèmes  épiques  :  Raoul  de  Cambrai,  Doon  de  Maience, 
I limn  de  Bordeaux,  etc.  Mais  il  fait  aussi  état  d'autres  traditions  'u, 
soit  pour  les  conditions  de  la  fabrication  de  l'épée,  soit  pour  sa  des- 
truction  par  Charlemagne  après  la  mort  de  Roland  :  sur  ce  dernier 
point  Ronsasvals  est  partiellement  en  accord  avec  la  Spagna  et  le 
Viaggio,  mais  aussi  avec  la  Karlamagnus  Saga;  ce  qui  amène  à  sup- 
poser que  l'auteur  de  Ronsasvals  a  emprunté  ce  détail  à  une  source 
qui  avait  lait  place  au  récit  conservé  par  la  Saga. 

6"  Roland,  neveu  et  fils  de  Charles.  —  Le  long  regret  que,  dans 
Ronsasvals,  Charlemagne  lait  de  Roland,  quand  il  le  trouve  «  mort  en 
la  planha»,  et  que  rythme,  au  cours  de  sept  laisses,  l'appel  répété 
«Bel  neps  lîollan»,  s'achève,  après  de  grands  élans  lyriques,  par  ce 
déchirant  aveu,  rapide  et  comme  murmuré  : 

i  (iao      Bel  neps,  yeu  vos  ac  per  lo  mieu  peccal  grac 
De  ma  seror  e  per  mon  falhimant , 
Qu'ieu  so\  tos  payres,  tos  oncles  eyssamanl, 
E  vos,  car  senher,  mon  neps  e  mon  enfant. 

Cette  mystérieuse  histoire  nous  est  connue.  La  Karlamagnus  Saga 
en  fait,  d'après  un  texte  irançais  perdu,  le  récit  dont  nous  emprun- 
tons le  résumé  «à  Gaston  Paris  (->. 

Notamment  dans  le  passage  où  est  décrit        qu'il  a   instruit.    Mais   li  mention   du   Ois  de 
l'armement   de    Juzian,   le   neveu   de    Marsili        Galant  parait  jusqu'à  présent  ne  se  rencontrer 

(v.  3g-48)  :  que  dans  Ronsasvals. 

„  ,  ,,         .  (S>   ^"    I  w   de  sainl  Gilles  i),ir  Cutlluiuiic  de 

Centra  sespeva  non  lia  nulli  sarimant;  i>  •//  i  •     ••   i  i  r 

c    .    r  ji        h     i     ii  n  lierneville ,   norme  au   .xu    siècle,  iiunliee    par 

SesU  Ion  par  daqueUa  de  Kollan,  „  „/.,,,  „      ,c  .  \J  -,       0J  . 

imdoas  son  laytas  a  la  labrega  .le  Cala,,,  GastonPansel  Uphonse  Los  S.A.T.F.,  188.), 

L'una  feslopayree  l'autre  fes  l'enfant  (v.3o-4a).  P-   ,AXN-    lr   résumé  que   Gaston   Paris  avait 

donné  dans  ["Histoire  poétique  de  Charlemagne, 

L'idée  que  Galant  ne  travaille  pas  seul  à  sa  p.    378,    est    pins    sommaire.   Voir  aussi    un 

retrouve  ailleurs  :  dans  Fierabras,  il  a  article  du  Père  B.  de  Gaifiier  sur  /.'/  Légende 

deux    frères,   Aurifas  el    MuniGcans,  et  c'est  de  Charlemagm      I     péchi  de  l'Empereur  et  son 

nier  qui  lit  Durandal;   de  même   dans  pardondansnec.de  trav.  offerts a  M.  Clovis  Bra- 

Mainet  :  dans  Doon  de   \faience  il   a   un   aide  ne/, t.  I,  Paris,  ig55,  |>.   |,(o  .~>oj. 


POÈMES  ÉPIQUES  PROVENÇAUX  DU  XIVe  SIÈCLE.  16)! 

«Charlemagne,  étant  revenu  à  Aix  après  son  couronnement  à 
Rome,  y  trouva  sa  sœur  Gisle  et  eut  avec  elle  un  commerce  coupable. 
Plus  tard  il  confessa  tous  ses  péchés  à  l'abbé  Egidius,  excepté  celui- 
là.  Egidius  lui  donna  l'absolution  et  alla  dire  la  messe.  Et  pendant 
qu'il  disait  sa  messe,  Gabriel,  l'ange  de  Dieu,  vint  et  déposa  un  écrit 
sur  la  patène.  Et  il  y  avait  dans  l'écrit  que  le  roi  Charlemagne  ne 
s'était  pas  confessé  de  tous  ses  péchés.  L'écrit  révélait  le  péché  com- 
mis, et  ajoutait  qu'il  fallait  marier  au  plus  tôt  la  jeune  princesse  à 
Milon  d'Angers;  dans  sept  mois,  elle  mettrait  au  monde  un  fils 
auquel  on  devait  donner  le  nom  de  Rollant.  Egidius  porte  l'écrit  au 
roi  el  lui  en  fait  lecture  :  le  roi  tombe  à  ses  pieds,  avoue  sa  iaute, 
el,  conformément  à  l'écrit,  donne  sa  sœur  à  Milon,  qu'il  fait  duc  de 
Bretagne.  Sept  mois  après  naît  un  garçon  qu'on  appelle  Ilollant  : 
l'abbé  Egidius  se  charge  de  le  faire  élever.  » 

De  rares  textes  tardifs  (1)  font  à  ce  conte  des  allusions  rapides  et 
hésitantes;  il  est  d'autant  plus  curieux  d'en  trouver  la  mention  expli- 
cite dans  Ronsasvals,  d'ailleurs  sans  la  moindre  allusion  à  saint  Gilles, 
ce  qui  laisserait  supposer  que  la  source  du  poème  provençal  n'était 
pas  tout  à  fait  semblable  à  celle  de  la  Karlamagnus  Sutja. 

Pour  nous  en  tenir  au  seul  Ronsasvals,  il  apparaît  que  son  auteur 
a  puisé  à  une  tradition  assez  riche,  où  il  a  su  cueillir  des  traits  rares 
et  de  valeur  dramatique  certaine (2). 

7°  Belle  Aude{y>.  —  On  sait  le  peu  de  place  que  tient  dans  le  Ro- 
land d'Oxford  la  mort  d'Aude  :  à  Aix,  au  retour  des  Chrétiens,  Aude 
demande  à  Charlemagne  où  est  Roland,  son  fiancé;  Charles  dit  la 
mort  de  lloland,  Aude  tombe  à  terre;  Charles  la  croit  évanouie  :  elle 
est  morte.  Les  autres  versions  françaises  ont,  à  ce  moment  de  leur 
récit,  un  long  épisode  qui  fait  voyager  à  travers  la  France  la  belle 
Aude  tenue  dans  l'ignorance  du  sort  de  son  frère  et  de  son  fiancé 
jusqu'au  moment  où  Charles  est  obligé  d'avouer  la  mort  des  deux 
barons  et  de  montrer  à  la  jeune  fille  leurs  corps  sanglants.  Celle-ci 

(l)  Voir  ces  textes  dans  ['Histoire  poétique  de  Ggliuolo  »,  comme  dans  Rcnsasvals  «  mon  nep  e 

Charlemagne,  p.  078 ,  et  en  appendice  à  l'Inlro-  mon  enfant  » ,  mais  sans  la  précision  que  donne 

duction  de  Tédition  de  la    Vie  de  suint  Gilles.  le  poème  provençal. 

'-'   Dans   la   Spagna    (Gant,   xxxvil,   ott.    &,  3)   Vers    1699-1801.    Ronsasvals   dit    tantôt 

éd.  M.  Calalano,  III,  p.  îaa)  Charlemagne  dit  Audu  et  tantôt  Belauda  comme  l'Entrée  d'Es- 

à  son  neveu  mort  :  «  Cara  mia  speme,  nepote  c  pagne  et  déjà  le  Roland  rimé  et  Gnlien. 


164  POÈMES  ÉPIQUES  PROVENÇAUX  DU  XIVe  SIÈCLE. 

veut  rester  seule  avec  les  deux  corps  dans  l'église  où  on  les  a  déposés, 
puis  elle  sort,  se  conlesse,  appelle  la  mort  souhaitée,  fait  ses  adieux 
à  tous  et  tombe.  Les  versions  italiennes  procèdent  d'une  rédaction 
analogue,  tandis  que  lionsasvals  a  profondément  modifié)  l'épisode 
en  un  raccourci  de  temps  et  avec  une  unité  de  lieu  qui  lui  donnent 
un  caractère  vraiment  scénique;  la  grâce  des  tableaux,  la  simplicité 
des  moyens,  la  brièveté  et  le  naturel  des  discours  assurent  à  toute 
cette  partie  du  poème  une  valeur  exceptionnelle.  Quelle  que  soit 
l'originalité  de  ce  récit,  on  y  trouve  des  traits  essentiels  de  la  narra- 
tion du  Roland  rimé:  le  songe  terrifiant,  l'interprétation  consolante, 
la  leinte  joie  prescrite  par  Charles  sur  le  conseil  de  Naime(1). 

Ainsi  Ronsasvals  vient  s'accorder  avec  les  versions  italiennes  pour 
établir  l'existence  d'une  composition  où  l'épisode  de  la  belle  Aude, 
tel  que  le  conte  le  Roland  rimé,  se  joignait,  avec  la  fin  de  Durandal, 
et  peut-être  le  souvenir  de  la  naissance  incestueuse  de  Roland,  au 
Roncevaux-Galieii. 

Le  ton  de  Ronsasvals  est,  comme  il  convient,  très  différent  de 
celui  de  Rolandà  Saragosse,  et  la  liberté  d'invention  y  paraît  moindre, 
mais  non  pas  la  liberté  de  combinaison,  ni  le  souci  psychologique, 
et  la  présentation  dramatique  y  est  encore  plus  saisissante,  presque 
plus  théâtrale- 

III.  —  Conclusion. 

Nous  ne  crovons  pas  indispensable  de  reprendre  ici  dans  le  détail 
une  comparaison,  qui  a  déjà  été  instituée  ailleurs (2),  entre  les  deux 
poèmes  du  manuscrit  d'Apt,  du  point  de  vue  de  la  présentation  et 
du  style,  de  la  langue,  du  lexique  et  de  la  construction  métrique.  11 
nous  suffira  d'en  résumer  les  traits  les  plus  notables  et  de  chercher 
ce  que  nous  pouvons  en  conclure  sur  la  composition  de  ces  œuvres. 

i°  Toutes  deux  présentent  des  combinaisons  de  traditions  qui  se 
rencontraient  peut-être  dans  une  œuvre  épique  antérieure,  française 
"ii  provençale,  de  plus  vastes  proportions. 

Dans    le    Roland,    Cliarlemagne    promet  qu'il  n'est  pas  besoin  de  mener  grand  deuil  et 

1    \**de    un    autre   époux;    dans    fio/i   isvah,  qu'il  peut  la  marier  en  haut  lieu,  mais  elle  dit 

«■Ile  ne  lui  en  laisse  pas  le  temps,  mais  l'idée  .mssi  à  part  elle  :  iNe  plaise  au  Dieu  de  justice 

n  ;i  pas  disparu;  c'esl   iude  qui,  dans  la  (roide  que  je  sois  maintenant  .1  aucun  homme.» 

uleur,  dit  à  Cliarlemagne  M  Romania,  t.  LXTX  (1946-19/17),  p.  ^17. 


POÈMES  ÉPIQUES  PROVENÇAUX  DU  XIVe  SIÈCLE.  165 

2°  Toutes  deux  ont  pu  détacher  de  cette  œuvre  antérieure  des 
épisodes  limités,  pour  les  enfermer  dans  une  forme  de  caractère 
plus  dramatique. 

3°  Elles  content  sur  un  même  ton  digne  et  relevé,  qui  n'exclut 
pas  des  possibilités  de  comique,  mais  garde  aux  personnages  conve- 
nance et  grandeur. 

4°  Elles  sont  composées  en  laisses  de  décasyllabes  assonants,  avec 
le  même  mélange  d'alexandrins  le  plus  souvent  expressifs,  de  valeur 
affective  ou  dramatique. 

5°  Elles  se  donnent  les  mêmes  libertés  pour  le  compte  des  syl- 
labes. 

6°  Elles  offrent  des  vers  identiques (1). 

7°  Elles  sont  écrites  dans  la  même  langue  littéraire  méridionale, 
mêlée  de  traits  français  facilement  intelligibles,  notamment  des 
assonances  de  type  français  ou  mixte. 

8°  Elles  présentent  quelques  particularités  semblables  de  syn- 
taxe. 

9°  Elles  donnent  des  images  de  civilisation  très  voisines:  pour 
l'armement  en  particulier,  leur  vocabulaire  technique  coïncide  sur 
la  plupart  des  points. 

io°  Elles  usent,  pour  des  effets  semblables,  mais  non  comme 
facilité  de  développement ,  du  procédé  de  répétition  ou  de  rappel  de 
vers,  isolés  ou  en  petits  groupes. 

C'en  serait  assez  pour  qu'on  fût  tenté  de  conclure  que  les  deux 
poèmes  sont  dus  à  un  même  auteur,  si,  en  dehors  des  différences 
que  rendait  nécessaires  la  dissemblance  des  sujets,  l'un  héroïque  et 
l'autre  héroï-comique,  l'on  ne  relevait  pas  entre  les  deux  œuvres  des 
différences  matérielles  assez  nombreuses  et  des  différences  de  pro- 
portion dans  l'usage  commun  de  certains  traits  : 

a-  Les  deux  poèmes  mêlent  des  alexandrins  aux  décasyllabes,  mais 
dans  des  proportions  bien  différentes  :  Ronsasvals  a  l\b  alexandrins 
pour  un  total  de  1802  vers,  soit  2,5  °/0;  Roland  à  Saragosse  en  a  au 

(1)  L'auteur  de  Ronsasvals  (ou  peut-être  un  féré  assez  singulièrement  à  Charlemagne   par 

de  ses  modèles)  s'était  permis  des  emprunts,  de  Ronsasvals,  qui  en  a  gardé  une  dizaine  de  vers 

lecture  ou  de  souvenir  :  ainsi  un  épisode  du  avec  leurs  rimes  en -a/s;  cl".  Romania,  t.  LXVI, 

Roland  rimé  (l'uamirat  de  Frontals»)  l'ut  trans-  (io,4o-io,4i),  p.  463-464. 

H1ST.  I.ITTÉB.  —   XXXIX.  12 


166  POÈMES  ÉPIQUES  PROVENÇAUX  DU  XIVe  SIÈCLE. 

moins  70  pour  i4io  vers,  soit  5°/0;  peut-être  l'emploi  dans  Ronsas- 
vals est-il  plus  nettement  expressif. 

h.  Les  types  d'assonances,  peu  variés  dans  Roland  à  Saragosse  (trois 
seulement),  le  sont  bien  plus  dans  Ronsasvals  (treize)  ;  pas  d'assonances 
féminines  dans  le  premier,  sept  laisses  féminines  sur  5 1  dans  le 
second;  les  divers  types  se  succèdent  sans  ordre  dans  le  premier,  ils 
obéissent  dans  le  second  à  des  rè»les  strictes  d'alternance;  enfin,  les 
laisses  sont  en  moyenne  beaucoup  moins  longues  dans  le  premier 
que  dans  le  second. 

c.  Les  emplois  syntactiques  semblables  ne  se  présentent  pas  dans 
des  conditions  identiques  :  valeur  passée  du  conditionnel  iort  en  -ra 
mieux  établie  pour  Ronsasvals  que  pour  Roland  à  Saragosse,  péri- 
phrases avec  anar  et  infinitif  ou  gérondif  en  proportion  inverse  dans 
les  deux  œuvres;  et  indiquant  la  simultanéité  en  tète  d'une  proposi- 
tion liée  à  une  temporelle  (quan.  .  .  et)  moins  habituel  dans  Roland 
à  Saragosse  que  dans  Ronsasvals. 

d.  H  y  a  des  différences  dans  l'armement  et  dans  la  manière  de  le 
présenter,  notamment  pour  les  caussas  de  fer,  pour  le  barnais  du  che- 
val; dans  l'emploi  des  pierreries,  dans  le  vocabulaire  technique. 

e.  Dilîérences  dans  les  habitudes  d'expression,  en  particulier  pour 
les  débuts  de  phrase  et  pour  l'expression  des  grands  nombres. 

f.  Dilîérences  de  proportion  pour  les  répétitions  devers,  pins  fré- 
quentes dans  Roland  a  Saragosse  :  3o  pour  i/|io  vers,  contre  20 
seulement  dans  Ronsasvals  pour  i8o5  vers. 

g.  Différence  d'attitude  du  conteur:  il  n'apparaît  pas  dans  Roland 
a  Saragosse,  tandis  qu'il  intervienl  dans  Ronsasvals. 

Comment  concilier  tant  de  ressemblances  profondes  avec  des  clis- 
semblances  qui  paraissent  dues  sans  doute  plus  à  des  tendances  qu'à 
un  propos  délibéré,  ri  qui  sont  d'autant  plus  significatives  qu'elles 
portent  sur  des  faits  d'automatisme  de  forme  el  de  pensée? 

Les  hypothèses  possibles  sonl  peu  nombreuses  :  les  deux  œuvres 
^<>ui  nu  bien  du  même  auteur,  nu  de  deux  ailleurs  indépendants,  on 
de  deux  ailleurs  avant  une  relation  quelconque. 


POEMES  EPIQUES  PROVENÇAUX  DU  XIVe  SIECLE.  167 

La  première  hypothèse  rend  compte  des  ressemblances;  elle  pour- 
rait s'accommoder  des  différences,  si  l'on  admettait  que  les  deux 
œuvres  appartiennent  à  des  moments  de  l'activité  de  l'auteur  assez 
différents  pour  que  ses  habitudes  de  langage,  ses  manies  d'écrivain 
aient  pu  se  modifier. 

La  deuxième  hypothèse  rendrait  difficilement  compte  des  ressem- 
blances profondes  et  des  coïncidences  matérielles,  à  moins  qu'on  ne 
suppose  que  les  deux  auteurs  ont  puisé  à  une  même  source  unique, 
qui  leur  aurait  fourni  ce  qu'ils  ont  de  pareil  en  forme,  fond  et  ton. 
Cela  déplacerait  le  problème  :  il  y  aurait  un  auteur  unique,  mais 
nous  le  retrouverions  à  travers  deux  démembrements  indépendants; 
tout  ce  que  nous  disons  à  la  fois  des  deux  poèmes  vaudrait  pour 
l'unique  auteur  de  leur  pensée  commune;  les  différences  resteraient 
au  compte  des  emprunteurs.  La  diversité  des  agencements  de  laisses 
et  d'assonances  s'expliquerait  assez  mal  dans  cette  hypothèse,  à 
moins  que  l'on  ne  veuille  y  voir  une  innovation  des  imitateurs  ou  de 
l'un  d'eux. 

La  troisième  hypothèse  comporterait  des  modalités  diverses.  On 
pourrait  songer. à  deux  auteurs  contemporains  et  ayant  entre  eux  des 
rapports  permettant  des  communications  d'idées  ou  même  de  textes, 
parlant  même  langue  et  ayant  mêmes  goûts,  sauf  menues  particula- 
rités personnelles;  mais  les  ressemblances  de  ton,  d'esprit,  de 
manière,  paraissent  trop  profondes  pour  s'expliquer  par  des  rela- 
tions, même  proches.  Au  contraire,  si  l'on  avait  affaire  à  deux 
auteurs,  contemporains  ou  presque,  dont  l'un  serait  l'élève  ou  l'imi- 
tateur de  l'autre,  aurait  appris  de  celui-ci  la  technique  des  vers,  le 
sens  dramatique  et  le  ton  du  beau  conte,  les  ressemblances  de  iond 
et  de  forme  et  les  emprunts  se  trouveraient  expliqués,  et  aussi  les 
différences  de  disposition  ou  de  détail,  il  ne  resterait  qu'à  se  deman- 
der lequel  des  deux  a  exagéré  l'usage  de  tel  ou  tel  procédé  plus  dis- 
cret chez  le  prédécesseur,  lequel  a  voulu  au  contraire  ramener  à  de  sages 
et  utiles  proportions  l'emploi  fastidieux  de  tel  autre  tour  trop  facile. 

Cette  hypothèse,  dans  la  forme  que  nous  venons  de  lui  donner, 
serait  assez  satisfaisante;  mais  elle  n'est  au  fond  qu'une  variante  de 
la  première,  et  rien  ne  permet  de  choisir  entre  l'auteur  unique  à 
des  moments  divers  et  les  deux  auteurs  successifs  et  solidaires. 

Dans  l'un  et  l'autre  cas,   les  deux  œuvres  supposent  l'existence 

12. 


168  POÈMES  ÉPIQUES  PROVENÇAUX  DU  XIV  SIÈCLE. 

d'un  milieu  de  culture  où  persistait  le  goût  des  lettres  provençales, 
la  connaissance  des  traditions  épiques  de  France  et  de  leur  forme 
poétique,  la  pratique  d'une  technique  littéraire  avertie  et  habile,  le 
sens  psychologique,  le  respect  de  la  noblesse  morale. 

Nous  ne  saurions  situer  ce  milieu  avec  exactitude  dans  le  xive  siècle 
qu'indiquent  les  lai ts  de  langue  tels  que  l'emploi  abusif  des  péri- 
phrases avec  anar;  le  maintien  voulu  de  l'assonance  au  milieu  de 
rimes  peut  n'être  qu'affectation  littéraire  et  n'oblige  pas  à  remonter 
plus  haut;  rien  ne  s'opposerait  à  ce  que  les  deux  poèmes  fussent 
tenus  pour  contemporains  de  la  Vie  de  saint  Honorât  de  Raimon 
Feraut  et  de  la  Vie  en  prose  de  sainte  Doucehne,  allribuables  au  début 
du  xive  siècle. 

Ils  ne  présentent  pas  de  trait  dialectal  qui  invite  à  les  situer  dans 
une  région  méridionale  autre  que  la  Provence  propre.  C'est  tout  ce 
que  nous  pouvons  tirer  de  textes  non  rimes,  et  qui  ne  comportent 
aucune  allusion  géographique,  aucun  mot  d'aspect  certainement 
régional. 

L'on  doit  aussi  se  demander  ce  qu'étaient  (en  admettant  qu'ils 
lussent  deux)  l'un  ou  l'autre  auteur,  évidemment  bons  connaisseurs 
de  la  littérature  et  de  la  langue  épiques  françaises.  On  serait  tenté 
d'en  faire  deux  jongleurs  en  raison  du  rôle  épisodique  donné  au 
jaglar  Portajoyas  (l)  dans  Ronsasvals  et  de  la  grande  largesse  faite 
par  Charlemagne  dans  Roland  à  Sarayosse  (1285-1287)  à  un  au  Ire 
jongleur. 

On  pourrait  aussi  bien  apercevoir  un  clerc  à  travers  le  Turpin  de 
Ronsasvals  et  l'adaptation  que  fait  celui-ci,  d'après  saint  Matthieu,  de 
la  prédication  du  Christ  sur  le  Jugement  dernier;  d'ailleurs  il  Y  a 
dans  Roland  à  Saragosse  une  raillerie  (786-790)  peu  plaisante  pour 
les  jongleurs.  Mais  il  est  certain  que  chacun  de  nos  deux  poèmes 
dénote  une  main  experte  d'homme  de  métier  écrivant  sans  doute 
pour  un  public  en  état  d'en  apprécier  les  mérites. 

M.  R. 


11  Si  le  personnage  du  jongleur  Portajoyas  était  au  xiu*  siècle  attribué  dans  I'-  Midi  à  des 
ne  nous  est  connu  qne  par  Ronsasvals .  ce  nom,  jongleurs;  cf.  A.  Jeanro)  .  Jongleurs  et  Irouba- 
ou  du  moins  te  nom  tus  voisin  de  Portajova,        dours  gascons ,  Paris,  1933,  p.  a3  et  p.  v,  note  a. 


LE  THÉÂTRE  RELIGIEUX 

EN   LANGUE   FRANÇAISE 
JUSQU'À   LA   FIN   DU   XIVe   SIÈCLE. 


Par  suite  de  circonstances  qui  nous  échappent,  nos  devanciers 
n'ont  traité  ce  sujet  que  fort  incomplètement (1).  Nous  croyons  devoir 
combler  cette  lacune  en  énumérant  ici,  dans  un  ordre  à  la  fois  logique 
et  chronologique,  les  œuvres  qu'ils  ont  négligées  ou  qui  ont  été  décou- 
vertes postérieurement  à  la  publication  de  notre  tome  XXIII  (i  856)  (2\ 
qui  terminait  la  période  du  xme  siècle. 


LE  THÉÂTRE   RELIGIEUX  AVANT  LE  XIVB  SIÈCLE. 

Toutes  les  œuvres  dramatiques  françaises  antérieures  au  xive  siècle, 
sauf  les  deux  «jeux»  de  saint  Nicolas  et  de  Théophile,  se  rattachent, 
comme  les  drames  liturgiques  dont  elles  sont  issues,  aux  deux  mys- 
tères essentiels  de  la  foi  chrétienne,  l'Incarnation  et  la  Rédemption, 
aux  deux  fêtes  insignes  de  l'Eglise,  Noël  et  Pâques. 

<l>  Deux  notices  seulement  lui  ont  été  m  Nous  signalerons  ceux  des  travaux  ré- 
consacrées :  Tune  (t.  XX,  p.  627)  concerne  le  cents,  consacrés  à  ces  œuvres,  qu'il  y  a  intérêt 
Jeu  de  saint  Nicolas,  de  Jean  Bodet,  l'autre  à  connaître;  on  trouvera  d'autres  indications 
(ibid.,  p.  775),  le  Miracle  de  Théophile.  Toutes  bibliographiques  dans  l'ouvrage  de  L.  Petit  de 
deux  sont  de  Paulin  Paris.  De  ces  textes  nous  .lulleville,  Histoire  du  Théâtre  en  France.  Les 
avons  des  éditions  récentes  :  le  Jeu  de  saint  Mystère*  (Paris,  1880)  et  dans  le  Manuel  biblio- 
Nicolas,  éd.  par  A.  Jeanroy,  1925  (Classiques  graphique  de  la  littérature  française  du  moyen 
fiançais  du  Moyen  Âge,  n°  48);  le  Miracle  de  tige  de  M.  Robert  Bossuat  (Paris,  îoâi),  com- 
ThéophUe,  éd.  par  Grâce  Frank,  1925  (n°  4g).  piété  par  deux  suppléments  en  ig5!i  et  1961. 


170  THEATRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

Cycle  de  Noël.  —  Le  Jeu  d'Adam  [Ordo  representationis  Adae],  en 
0/j3  vers  dont  la  plupart  sont  des  octosyllabes (I),  fait  partie  du  cycle 
de  Noël,  puisque  le  péché  originel  a  déterminé  l'Incarnation.  Ecrit  en 
Normandie,  vers  la  fin  du  xne  siècle,  il  se  compose  de  trois  parties, 
dont  la  seconde  se  rattache  assez  mal  au  sujet  :  la  chute  de  nos  pre- 
miers parents  et  leur  expulsion  du  Paradis  terrestre,  le  meurtre  d'Abel, 
le  défilé  des  prophètes  prédisant  la  Rédemption.  11  tient  encore  très 
étroitement  au  drame  liturgique,  puisque,  dans  les  deux  premières 
parties,  les  versets  de  la  Genèse,  chantés  par  un  chœur,  précèdent  les 
scènes  qui  les  dramatisent  et  que,  dans  la  troisième,  les  paroles  des 
prophètes  sont  empruntées  aux  livres  bibliques  mis  sous  leurs  noms. 
Des  rubriques  en  latin,  assez  développées,  donnent  sur  la  mise  en 
scène,  déjà  très  riche,  les  détails  les  plus  précis.  Il  en  ressort  que  la 
représentation  avait  lieu  non  dans  l'église  même,  comme  celle  des 
drames  liturgiques,  mais  sous  le  porche. 

C'est  encore  au  cycle  de  Noël  que  se  rattachent  les  plus  anciens 
textes  dramatiques  en  langue  provençale,  le  fragment  de  «Nativité» 
ou  «  Jeu  des  Trois  Rois»  découvert  à  Périgueux  et  l'Esposalizi  de 
Nostra  Doua (2). 

Le  manuscrit  617  du  Musée  Condé,  à  Chantillv,  contient  deux 
Nativités,  qui  pourraient  être  considérées  comme  formant  une  œuvre 
unique,  car  c'est  la  même  action  qui  se  poursuit  de  l'une  à  l'autre. 
M.  Gustave  Cohen,  qui  en  a  publié  le  texte,  les  a  datées  d'abord  du 
xive  siècle (3),  puis  de  la  fin  du  xine('''.  Cette  dernière  opinion  paraît 
improbable  :  dans  la  seconde  des  Nativités  figure  un  rôle  de  «sot» 


'''  Trois  tirades  sont   en   décasyllabes.  Les  seconde   (Anthologie  du    Théâtre  français    au 

éditions  de  V.  Luzarche  (Tours,   i854)  et  de  Moyen  Ai/e  :  ],e  Théâtre  sérieux,  Paris,  1 9^7, 

!..   Palustre   (Paris,    1877)  sont  délerlueuses;  p.  5-4 1)  ne  donne  pas  la  lin;  In  troisième  fait 

telle  de  K.   (ir.iss,    Dos     [damspiel,  anglo-nor-  une    grande    place   à    l'élément    musical    [Jeu 

manisches  Gedù  ht  des  \  II.  Jahrhunderts  (Halle,  d'  [dam  et  d'Eve,  transposition  littéraire  de  (•.  Co- 

1891  ;  a"  édit.,  1907;  dans  Romanische  Biblio-  lien,   adaptation  musicale  de  J.  Chaillej  (Paris, 

thek.  I.  VI),  est  précédée  d'une  élude  linguis-  >93o). 

tique  détaillée;  celle  de  F.  Studer,  le  Mystère  (,!  Pour  ces  deux  textes,  voir  Histoire  Ut- 
il [dam,  an  anglo-nsrman  drama  qf  the  A//.  térairedela  France,!..  XXXVIII figig),  p.  43 1. 
Centnry  (Marx  Lester,  1918  est  mi  modèle  (,)  Mystères  et  Moralités  du  manuscrit  de 
d'édition  critique,  l'es  traductions  ou  adapta-  C.hantUh    6i1    [Bibliothèque  française   du    \T 

lions  en  français  1 lerne  sont  dues  à  H.  Cha-  siècle,  1.    \\\,    Paris,    1920),    Introduction, 

inard,   Gassies   des   Brulies  et    (,.    Cohen  :  la  p.  cm. vu. 

première     Mystère  il'  \dam...,  Paris,  iqa5  .  en  i1'  l.e  Théâtre  en  France  au  MoyenÂge.]  -Le 

vers,   ne  comprend   que   la  partie   initiale;   la  théâtre  religieux  (Paris,  1  g3o),  p 


THEATRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  171 

inadmissible  au  xme  siècle,  bien  peu  vraisemblable  encore  au  xive; 
l'état  de  la  langue,  d'où  a  disparu  toute  trace  de  déclinaison,  indique- 
rait plutôt  la  fin  du  xve  siècle. 


Cycle  de  Pâques.  —  Le  petit  drame  des  Trois  Maries  est  tout  à 
fait  en  dehors  de  la  tradition  dramatique  en  langue  vulgaire (1).  C'est 
un  décalque  d'un  drame  liturgique  des  plus  simples,  qui  n'est  lui- 
même  qu'une  paraphrase  du  fameux  trope  :  Quem  c/uaeritis  in  sepulcro, 
o  Christicolae  ?  Il  se  compose  de  sept  répliques,  revêtant  des  formes 
strophiques  variées,  échangées  entre  l'Ange  et  Madeleine.  Ce  texte 
parait  antérieur  de  quelques  décades  au  manuscrit,  qui  est  du  milieu 
du  xme  siècle. 

Il  ne  nous  est  resté  que  des  fragments  de  deux  autres  Résurrections 
du  même  siècle,  dont  le  sujet,  plus  étendu,  était  aussi  plus  largement 
développé. 

La  plus  ancienne,  que  l'on  peut  dater  du  milieu  du  xme  siècle, 
se  compose  de  huit  scènes  qui  conduisent  l'action  depuis  la  requête 
de  Joseph  d'Arimathie  a  Pilate  jusqu'à  l'arrestation  de  Joseph  ('2).  A 
en  juger  d'après  le  développement  donné  à  celles-ci,  le  drame  complet 
devait  atteindre  et  même  dépasser  deux  mille  vers.  Il  présente  deux 
particularités  notables  :  il  est  précédé  d'un  prologue  en  vers,  où  est 
décrite  en  détail  la  mise  en  scène,  qui  ne  comporte  pas  moins  de 
onze  estaus  ou  rnanswns  ;  d'autre  part,  les  répliques  sont  interrompues 
ça  et  là  par  des  vers  narratifs,  généralement  en  distiques,  où  sont 
données  aux  acteurs  des  indications  précises  sur  leur  jeu(3). 

Cette  œuvre  n'a  été  connue  pendant  longtemps  que  par  un  seul 
manuscrit  (Bibî.  nat.,  fr.  902)  exécuté  en  Angleterre  vers  le  début  du 


(1)  Ce    texte,    découvert    par    H.    Loriquet,  m   Pour  le  détail  de  ces  scènes,  voir  L'édition 

vers   1903,   dans   un  manuscrit  de   la  Biblio-  d'OxIord  (citée  ci-dessous),  p.  cvii.  La  dernière 

thèque  municipale    de    Reims,   a   été   d'abord  est  dans  le  ms.  C  seulement, 
imprimé  par  cet  érudit  dans  le  CaUifoyue  des  (3)  Ces  indications  semblent  parfois  destinées 

manuscrits  des  bibliothèques  publiques  de  France  à  avertir  les  spectateurs  de  jeux  de  scène  qui 

(t.  XXXVIII);  il  a  été  de  nouveau  publié  par  ont  pu  leur  échapper.  Sur  les  discussions  qui 

P.    Meyer   dans    Romania  (t.    XXXIII,    io,o<i,  se  sont  engagées  à  ce  sujet,  voir  édit.  d'Oxford, 

p.  200,),  sous  le  titre  Les  trois  ]\Iaries.  p.  cxxm. 


172  THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

xive  siècle (1).  En  192g,  un  autre  manuscrit,  plus  ancien  d'un  demi- 
siècle  au  moins,  mais  incomplet  lui  aussi  de  la  fin,  a  été  découvert 
en  Angleterre;  il  est  entré  au  British  Muséum,  où  il  porte  la  cote 
Additional  45  io3(2). 

Les  deux  manuscrits,  qui  déroulent  dans  le  même  ordre  les  mêmes 
scènes,  où  apparaissent  les  mêmes  personnages,  sont,  quant  au  fond, 
extrêmement  voisins,  mais  très  divergents  pour  la  forme.  La  copie  C 
est  beaucoup  plus  prolixe  (52  2  vers  contre  371  dans  P),  la  langue 
y  est  plus  évoluée,  les  vers  faux  y  sont  plus  nombreux  :  aussi  a-t-on  pu 
avec  vraisemblance  émettre  cette  hypothèse  que  le  copiste  écrivait  de 
mémoire (3).  Les  seules  divergences  dignes  d'être  notées  sont  les 
suivantes  :  dans  le  prologue,  qui  compte  34  vers  dans  C  contre  24, 
un  plus  grand  nombre  de  localités  et  de  personnages  sont  men- 
tionnés; les  vers  narratifs  sont  plus  nombreux  (65  contre  54)  ;  enfin 
dans  C  figure  une  scène  que  les  textes  évangéliques  ne  mentionnent 
pas  :  Joseph  d'Arimathie  était  retourné  au  Calvaire  après  la  descente 
de  croix  pour  empêcher  le  «  saint  cors  »  d'être  profané;  il  est  arrêté 
par  les  gardiens  et  livré  par  eux  à  Caïphe. 

Un  autre  drame,  de  même  forme,  sur  le  même  sujet,  a  été  décou- 
vert à  Sion  (Valais)  par  Joseph  Bédier,  en  1895  (4).  Nous  n'en  avons 
conservé  que  deux  fragments,  séparés  par  une  lacune  d'environ 
80  vers,  due  à  la  perte  d'un  feuillet.  Dans  le  premier  fragment,  de 
4  2  vers,  Adam  salue  du  fond  des  Limbes  la  venue  prochaine  du 
Sauveur,  et  les  gardiens  du  tombeau,  frappés  de  panique,  prennent 
la  luite.  Le  second,  de  45  vers,  comprend,  moins  le  début  qui 
manque,  le  sermon  final  prononcé  par  Jésus  lui-même.  Le  texte  de 


Editions  d'après  ce  seul  manuscrit  :  par  siques  français  du  Moyen  Age,  n'  69,  ig3i). 

A.  Jubinal,  La  Résurrection  dn  Sauveur  (Paris,  '''   Édition    d'après   les   deux   manuscrits  : 

i834);  par  L.  Monmerqué  el    Francisque  Mi-  La    Seinle    Résurrection,  from    ihc   Paris    and 

chel,     Le     Théâtre  français     aa    Moyen    A/je  Canterbury  mss.  Edition  begun  by  the  late  Pro- 

(Paris,    i83a),   p.    10;    par    W.    Foerster   et  /essors  T.  Atkinson  Jenkins  and  J.  M.  Manlv 

E.  Koschwitz  [AltfranzSsisch.es  Uebangsbuch, 1. 1,  and  completcd   hy  Mildred   K.  Pope  and  Jean 

.")•  ('dit.,  1  ()i.">),  p.  21  '1;  par  F.-F.  Schneegans,  Gray   Wright    Oxford,     H)i.'î;     (ngh-norman 

I  a  Ri  mrrection  du  Sauveur  (Strasbourg,  1936;  Text  Society,  IV). 

Q*3o3);  sur  cette  dernière  (3>  Éd.  d'Oxford,  p.  cxxxm. 

édition,   voir  ou   important   compte  rendu  de  '4>  L'édition  donnée  par  J.  Bédier  (Romania. 

M   Mario  Roques  dans  I ,,  Romania,  t.  I.ll  (1926),  t.  XXIV,  1895,  p.  87  ss.)  a  été  reproduite  par 

p.  56i  ;  enfin  par  Miss  Jean  Gray  Wright,  La  M"' Grâce  Frank  dans  son  édition  de  la  /'< 

Résurrection  du  Sauveur,  fragment  de  jeu  (Clas-  d'  lutnn,  p.  161  el  164, 


THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  173 

ces  deux  fragments  se  retrouve  exactement,  sans  la  lacune  qui  les 
sépare,  dans  la  version  Biart  de  la  Passion  d'Autan  (cf.  ci-dessous 
p.  18  7-8),  ce  qui  permet  de  restituer  la  partie  manquante.  Partiellement 
inspiré  par  l'Evangile  de  Nicodème ,  ce  curieux  texte,  à  en  juger  par 
l'état  de  la  langue,  remonte  à  l'extrême  fin  du  xrnc  siècle. 


LE  THÉÂTRE  RELIGIEUX  AU  XIVe  SIÈCLE. 

Les  jeux  de  là  Nativité  et  de  la  Résurrection. 

Le  fait  capital,  dans  l'histoire  du  théâtre  religieux  au  xive  siècle, 
est  la  place  prépondérante  qui  y  est  faite  au  thème  de  la  Passion.  Il 
ne  faudrait  pas  en  conclure  que  les  autres  thèmes  ont  été  complète- 
ment délaissés  :  du  xive  siècle  ou  des  premières  années  du  xve,  nous 
avons  conservé  trois  Nativités  et  une  Résurrection.  Ces  deux  sujets 
reparaissent  fréquemment  dans  les  listes  de  représentations  dressées 
par  Petit  de  Julleville  :  nous  y  relevons  pour  les  xive,  xve  et  xvie  siècles 
sept  Nativités,  deux  Conceptions  et  quatorze  Résurrections,  contre 
quatre-vingt-quatre  Passions. 

La  Nativité  nu  manuscrit  Cangé. 

Il  n'y  a  aucun  doute  que  la  Nativité  du  manuscrit  Cangé,  qui 
occupe  la  cinquième  place  dans  le  recueil  des  Quarante  Miracles  de 
Notre  Dame{i\  soit  du  même  auteur  que  les  autres  ou  la  plupart  des 
autres  pièces  de  ce  recueil  :  nous  y  retrouvons  la  même  technique 
(sermon  au  début  de  la  pièce,  serventois  à  la  fin,  répliques  reliées 
par  le  petit  vers  à  rime  mnémonique),  et  le  style  y  présente  les  mêmes 
qualités  et  les  mêmes  défauts,  aisé,  naturel,  mais  singulièrement 
prolixe.  Rarement  l'auteur  a  fait  preuve  de  moins  d'invention  et 
d'un  sens  dramatique  moins  sûr. 

Nous  sommes  jetés  au  milieu  du  sujet.  A  peine  Joseph  et  Marie 
sont-ils  arrivés  à  Bethléem  que  celle-ci  «se  sent  durement  traveillie» . 
Une  passante,  Zebel,  indique  à  Joseph,  toutes  les  hôtelleries  étant 

(l)  Voir  ci-après,  jj.  197,  n"  V. 


174  THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

pleines,  un  abri  où  la  «  ioraine  gent  »  loge  ses  bêles  de  somme. 
Tandis  que  Josepb  se  met  en  quête  d'une  sage-iemme,  Zebel  assiste 
Marie,  qui  accouche  bientôt  sans  douleur,  et  elle  emmaillote  le  nou- 
veau-né. Elle  constate  que  la  jeune  mère  a  conservé  sa  virginité 
(1-120)  et  elle  se  hâte  d'annoncer  cette  merveille  à  Salomé,  la 
«ventrière»  amenée  par  Joseph;  celle-ci  refuse  d'y  croire  et  veut 
vérifier  le  fait,  mais,  à  peine  son  geste  esquissé,  ses  deux  mains  se 
dessèchent;  les  anges  Gabriel  et  Michel  viennent  chanter  deux 
«  rondels  »  pour  «  re  11  aire  le  cuer  »  de  l'accouchée,  et  à  Salomé,  qui 
se  lamente,  conseillent  «  d'atouchier  l'enfant  seulement  »  ;  elle  le 
touche  en  disant  son  repentir  ;  l'usage  de  ses  mains  lui  est  rendu 
(  12  i-36 1).  L'auteur  n'a  pas  parlé  de  l'adoration  des  bergers,  qui 
tient  une  si  grande  place  au  chapitre  11  de  l'évangile  de  Luc,  source 
principale  de  son  drame. 

Le  sujet  parait  épuisé,  mais  nous  voici  dans  le  Temple  de  Jéru- 
salem, où  le  vieillard  Siméon  rappelle  la  promesse  qui  lui  a  été  faite: 
avant  de  mourir,  il  devait  voir  le  Messie.  Gabriel  lui  annonce  que 
ce  moment  approche.  Notre  Dame  est  venue  au  Temple  pour  la 
Purification;  elle  tient  Jésus;  Siméon  soulève  l'entant  dans  ses  bras 
pour  le  porter  sur  l'autel,  puis  il  remercie  le  ciel  et  prédit  à  Marie 
les  souffrances  qu'elle  endurera  à  l'heure  de  la  Passion  de  son  fils. 
L'action  du  drame  est  encore  suspendue  par  deux  «  rondels  »  des 
messagers  divins. 

Une  seconde  addition  n'a  plus  rien  de  dramatique,  mais  pouvait 
fournir  une  riche  matière  que  l'auteur  û'a  pas  développée  trop  abon- 
damment. Au  bout  d'un  temps  indéterminé,  Joseph  et  Marie  se 
rendent  au  Temple,  avec  l'enfant  Jésus,  pour  la  cérémonie  où  est 
commémorée  la  sortie  d'Egypte.  Leur  offrande  faite,  ils  se  préparent 
à  rentrer  chez  eux,  mais  l'enfant  a  disparu:  il  était  resté  dans  le 
Temple,  engagé  avec  quatre  maîtres  de  la  loi  dans  une  discussion 
où,  à  six  reprises,  il  les  avait  réduits  au  silence.  Le  troisième  jour 
seulement,  ses  parents  le  retrouvent  au  milieu  des  docteurs,  qui  se 
consolent  de  leur  défaite  en  se  proposant  d'aller  faire,  chez  l'un  d'eux, 
un  plantureux  repas  où  rôtis  et  pâtés  seront  largement  arroses  de 
bon  vin  de  Saint-Pou rçain  (5o,3-i.o66). 

L'épisode  de  Zebel  et  Salomé  est  emprunté,  sauf  variantes  insi- 
gnifiantes, aux  évangiles  apocryphes  du  Pseudo-Jacques  (ch.  xvn-xx) 


THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN   FRANÇAIS.  175 

et  du  Pseudo-Matthieu  (ch.  xm)  (l).  Dans  l'un  et  l'autre,  la  scène  se 
passe,  non  sous  un  hangar,  mais  en  une  grotte  obscure  qui  s'illu- 
mine dès  que  Marie  y  pénètre;  dans  le  premier  récit,  Zebel  n'est 
pas  nommée  et  c'est  par  hasard  que  Joseph  la  rencontre  ;  dans  le 
second  celle-ci  s'appelle  Zelomé,  et  la  sage-femme  Salomé;  c'est  à 
l'intervention  d'un  jeune  homme  subitement  apparu  que  Salomé  doit 
d'obtenir  sa  guérison.  Le  nom  de  Zebel  est  absent  des  deux  textes. 

C'est  encore  au  chapitre  n  de  Luc  (/j2-5o)  que  remonte  le  troi- 
sième épisode,  mais  le  sens  en  a  été  profondément  altéré.  Chez 
l'évangéliste,  Jésus,  alors  âgé  de  douze  ans,  interroge  et  écoute  les 
docteurs,  qui  s'émerveillent  de  sa  sagesse  et  de  ses  réponses.  Dans 
le  drame,  Jésus,  dont  l'âge  n'est  pas  indiqué,  est  représenté  comme 
un  dialecticien  toujours  triomphant. 

Quant  aux  thèmes  sur  lesquels  porte  la  discussion,  ils  sont 
empruntés  aux  passages  des  évangiles  canoniques  concernant  la  vie 
publique  de  Jésus  et  relatant  ses  colloques  avec  les  scribes  et  les 
pharisiens.  Voici  l'énumération  de  ces  passages (2)  : 

i.  (7^7-790)  :  d'où  vient  la  mission  de  Jean-Raptiste,  de  Dieu  ou  des  hommes? 
(Matt.,  xxi,  23-27). 

II.  (795-834)  :  parabole  des  deux  fils  envoyés  par  leur  père  à  la  vigne  (Matt.. 

XXI,    28-32). 

III.  (839-882)  :  parabole  de  la  femme  qui  épousa  successivement  sept  frères 
(Marc,  xii,"  18-27). 

îv.  (907-92/1)  :  quel  est  le  plus  grand  des  commandements?  (Marc,  xn, 
(28-34)  <3). 

v.  (925-966)  :  nul  ne  peut  avoir  le  royaume  de  Dieu  s'il  ne  naît  de  nouveau 
(Jean,  ni,  21  1). 

vi.  (967-982)  :  Jésus  est-il  fils  de  Dieu?  (Matt.,  xxii,  4i-46;  Marc, 
xn,  37). 

Dans  tous  ces  passages  les  textes  évangéliques  sont,  pour  le  fond, 
suivis  de  très  près;  il  est  rare  qu'ils  soient  traduits  avec  exactitude 
et  précision. 

(1>    Evangiles    apocryphes   :    Protévangile    de  par  un  «  libraire  ■>  (693-716),  est  mentionnée 

Jacques,  Pseudo-Mathieu,  Evangile  de  Thomas,  par  Luc  (IV,  16-21). 

textes  annotes  et  traduits  par  Charles  Michels,  (3>    Les    questions    I,    III,    IV    se    suivent, 

Histoire  de  Joseph  le  Charpentier...,  par  P.  Pee-  comme  ici,  dans  les  textes  évangéliques.  Aux 

ters  (Paris,  1924)-  v.  922-923,  où  l'édition  porte  :  En  ces  deux 

m  La  prophétie  d'Isaïe  que  Jésus  lit ,  en  se  conimandemens  ci  Peut  tonte  la  lors,  il  faut  lire  : 

l'appliquant,   dans  le  livre  qu'il  se  fait  prêter  Peut. 


176  THEATRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

Les  Mystères  de  la  Passion. 

Il  n'y  a  pas  lieu  de  s'étonner  que  le  sujet  de  la  Passion,  quoique 
pathétique  entre  tous,  ait  été  si  tardivement  porté  à  la  scène  :  le 
but  que  se  proposaient  nos  premiers  dramaturges  était  en  effet 
d'instruire.  D'autre  part  la  dévotion  au  Christ  souffrant  est,  en 
Occident,  relativement  récente  :  elle  ne  se  répandit  largement  qu'an 
cours  du  xme  siècle. 

La  date  des  plus  anciennes  Passions  est  toutefois  plus  reculée  qu'on 
ne  le  croyait  :  la  découverte,  faite  par  Karl  Christ,  de  la  Passion  du 
Paîatinus  (,)  a  permis  de  reporter  cette  date  jusqu'aux  premières 
années  du  xive  siècle.  La  présence,  dans  le  célèbre  recueil  de  Bene- 
diktbeuern(2),  d'une  Passion  latine,  probablement  imitée  d'un  ori- 
ginal français  ou  allemand,  eût  suffi  à  faire  remonter  vers  cette  date 
la  plus  lointaine  apparition  du  genre. 

Sources  latines.  —  Les  évangiles  canoniques  furent  naturellement 
la  principale  source  de  nos  dramaturges.  Mais  reconstituer,  d'après 
ces  quatre  témoignages,  une  action  aussi  riche  d'incidents  en  coor- 
donnant leurs  données  chronologiques  et  topographiques  eût  été  pour 
eux  une  tâche  difficile  s'ils  n'eussent  eu  à  leur  disposition  d'autres 
secours.  Ils  n'en  étaient  pas  dépourvus  :  de  nombreux  écrivains 
avaient,  en  effet,  pour  réchauffer  la  piété  des  fidèles,  retracé,  scène 
par  scène,  la  tragédie  du  Golgotha,  suppléant  au  silence  des  textes 
sacrés  par  de  gratuites  hypothèses  ou  de  prétendues  révélations. 

Dans  l'un  de  ces  traités,  qui  fut  attribué  à  Bède  (3),  les  sept  princi- 
paux épisodes  de  la  Passion  sont  rattachés  aux  sept  heures  canoniques, 
parce  qu'ils  sont  censés  avoir  eu  lieu  aux  moments  du  jour  et  de  la 
nuit  où  elles  se  récitent  :  le  fidèle  est  invité  à  méditer,  à  complies, 
sur  la  Cène  et  l'arrestation  de  Jésus;  à  matines,  sur  les  outrages  qu'il 

[1)  II  en  a  été  donné  deux  éditions:  l'une  peut  voir,  outre  la  première  édition  donnée  par 
par  K.  Christ  lui-même  (Zeitschr.  f.  rom.  PhiL,  J.  A.  Scbmeller  en  1 847,  la  nouvelle  édition  de 
t.XL,  1920,  [).  /io5-485), l'autre  par  M"  Grâce  A.  Ililka  et  0.  Schumann  [Heidelberg,  ip,3o). 
Frank  [La  Passion  da  Paîatinus,  mystère  du  Pour  la  Passion,  voir  éd.  Schmeller,  p.  95  ss. 
xir'  siècle,  Paris,  1922,  Classiques  français  du  (3'  De  Medilalione  Passionis  Chrisli  per  sep- 
Moyen  Age,  n°  3o).  tem  diei  koras  libellas,  dans  Migne,  Patrol.  la!., 

(i)  Sur  le  codex  Buranus,  jadis  à  l'abbaye  de  t.   XCIV,  col.  jfi  1-568;  sur  cet  opuscule   du 

Benediktbeuern,  actuellement  à  Munich,  Clm.  xiv*  siècle,  voir  B.  Hauréau  dans  Histoire  litté- 

'i(i(in,  manuscrit  de  la  fin  du  mn"  siècle,  on  rairc  dr  In  l-'i-nmr   1.  \\l\  f  1 885},  p.  5ia. 


THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  177 

subit  chez  Caïphe  et  Pilate,  etc.  De  ce  récit  sommaire  le  trait  le  plus 
saillant  est  le  rôle  important  qui  y  est  réservé  à  la  Vierge. 

Dans  le  Dialocjas  beatae  Mariae  et  Anselmi  de  Passione  Domini  (1\  dont 
l'attribution  à  saint  Anselme  est  suspecte (2),  ce  rôle  est  fort  amplifié  : 
la  Vierge  répond,  point  par  point,  aux  questions  que  lui  pose  l'auteur 
sur  ce  qu'elle  a  fait  au  cours  des  deux  tragiques  journées.  Le  récit, 
qui  s'arrête,  comme  le  précédent,  à  la  descente  de  croix,  est  plus 
circonstancié  et  surtout  plus  animé,  plus  riche  en  traits  pathétiques; 
on  y  voit  Madeleine  s'attacher  aux  pas  de  Marie  et  s'associer  constam- 
ment à  ses  angoisses. 

Le  plan  des  Meditationes  vilae  Christi  du  Pseudo-Bonaventure (3)  est 
beaucoup  plus  vaste  :  il  embrasse  en  effet  non  seulement  toute  la 
vie  de  Jésus  jusqu'à  l'Ascension,  mais  aussi,  en  une  douzaine  de  cha- 
pitres, celle  de  la  Vierge.  Les  lacunes  laissées  par  les  Evangiles  sont 
comblées  à  l'aide  de  révélations  dont  auraient  été  favorisés  une  sainte 
qu'on  croit  être  sainte  Elisabeth  (ch.  v)  et  un  «  membre  de  notre 
ordre»  (ch.  vu),  c'est-à-dire  un  frère  Mineur.  Les  méditations  sur  la 
Passion  sont,  ici  encore,  réparties  dans  le  cadre  des  heures  canoniques 
(ch.  lxxiv-lxxv).  Le  rôle  de  la  Vierge  est  de  même  amplifié,  et  aussi, 
dans  une  moindre  mesure,  celui  de  Madeleine  ;  ce  sont  elles  que  Jésus 
prévient  de  sa  fin  prochaine  et  il  les  engage  à  la  résignation  (ch.  lxxii); 
enfin  c'est  à  sa  mère  que,  contrairement  à  tous  les  textes,  il  apparaît 
en  premier  lieu,  après  sa  résurrection  (ch.  lxxxvii). 

Deux  opuscules,  pénétrés  du  même  esprit  et  attribués,  à  tort,  à 
saint  Bernard,  ne  sont  que  deux  versions,  au  reste  très  divergentes, 
d'un  même  texte,  plus  descriptif  et  lyrique  que  dramatique,  où  la 
Vierge  occupe  le  premier  plan.  L'un,  dont  quelques  parties  sont 
dialoguées (4),  la  montre  suivant  de  loin  son  fils  du  prétoire  au 
Golgotha,  et  lui  fait  prononcer  au  pied  de  la  Croix,  après  la  mort  de 
Jésus,    une   longue   «  plainte  ».   L'autre  (5)   se  borne  à  peu  près  à 

(,)  Éd.   Migne,   Patrol.   lot.,  t.   CLIX,   col.  (4>  Liber  de  Passione  Christi  et  doloribus  et 

271290.  planctibas   matrb  ejus.   Incipit   :   Qnis  unquam 

(2'  L'allusion  (ch.  vu)  à  l'acquisilion  de  la  régnant     in    caelo     (éd.     Migne,    Patrol.     lat., 

couronne  d'épines  par  le  roi  de   France  suf-  t.  CLXXXJI,  col.  ii33-ii4a). 

lit,   si   ce   passage  n'est  pas   interpolé,   à   laire  [5)    Tractatus  beati  Bernardi  de  plancta  béate 

écarter  cette  attribution.  Marie.  Incipit  :   Quis  dabit  capdi  meo  aquam  et 

[3)  S.  Bonaventurae  Opéra  (Lyon,  1668),  t.  VI,  oculis  meis  ymbrem  lacryniariim  (éd.  dans  l'ou- 

p.  334-4oi ,  rejeté  par  les  éditions  de  Quaracchi.  vrage  de  Mushacke  cité  ci-dessous,  p.  1 78,  n.  3). 


178  THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

décrire  cette  dernière  scène,  mais  y  fait  intervenir  l'âme  dévote  qui, 
brûlant  de  partager  les  douleurs  de  la  mère  de  Dieu,  la  supplie 
d'amollir  son  «  cœur  de  pierre  »  et  de  lui  accorder  le  don  des  larmes. 
C'est  exactement  le  thème  du  Stabat  mater;  mais,  alors  qu'il  est 
traité,  dans  la  célèbre  prose,  avec  une  émouvante  simplicité,  il  donne 
lieu  ici  à  un  étalage  de  rhétorique  et  de  réminiscences;  l'auteur 
semble  moins  soucieux  de  toucher  le  lecteur  que  de  l'éblouir (l). 
De  ces  textes  on  ne  trouve  que  d'assez  rares  souvenirs  précis  dans  nos 
plus  anciennes  Passions,  mais  ils  leur  ont  fourni  de  riches  motifs  de 
développements,  et  ils  ont  créé  l'atmosphère  où  elles  ont  été  conçues 
et  écrites. 

Sources  françaises.  Deux  tentatives  faites  pour  intéresser  les  laïques 
au  récit  de  la  Passion  méritent  de  nous  retenir. 

L'une  a  pour  objet,  non  seulement  de  retracer  les  épisodes  de  la 
Passion,  mais  d'en  tirer  les  leçons  qu'ils  comportent (2).  L'exposé  des 
faits  y  est  constamment  interrompu  par  de  pieuses  réflexions,  dont 
d'ailleurs  on  ne  saisit  pas  toujours  le  rapport  avec  les  faits  (3).  Ce 
caractère  homilétique  rendait  cet  ouvrage  peu  propre  à  être  utilisé  à 
la  scène;  aussi  n'en  avons-nous  relevé  chez  nos  dramaturges  aucune 
imitation  littérale. 

Il  n'en  allait  pas  de  même  de  la  célèbre  Passion  des  Jongleurs,  dont 
Emile  Koy  d'abord  (,,),  puis  Mme  Grâce  Frank  ont  montré  l'extrême 
importance  pour  l'histoire  de  notre  théâtre;  c'est  un  récit  sobre,  bien 
ordonne,   vivant,  coupé  de  nombreux  dialogues  qui  pouvaient  être 

'    l.a  \  ierge  et  saint  Jean,   dit-il,  amabant  prononce.  Dr  la  viennent  notamment  les  atti- 

flere  et  flebant  amare;  ta  Vierge  vivens  vivebal  tudes  théâtrales  ijni  In!  sont  attribuées  :  elle  se 

moriens,  m  eus  nmrltiti  mil  (éd.  citée,  |>.  \6-ffj).  hausse  de  toutes  ses  forces  pour  atteindre  aux 

1,1   Le  Livre  <lc  lu  Passion,  poème  narratif  du  pieds  de  son  fils,  elle  retombe  épuisée,  et  baise 

de,  édité  par  M ""  Grâce  Frank,  Paris,  le  sol  arrosé  du  sang  de  Jésus;  quand  le  corps 

iC)5o  (Classiques français  da  Ifojen  Age,  n"  64).  du  Seigneur  a  été  détaché  de  la  Croi\,  elle 

Le  poème,  qui  remonte  aux  premières  années  s'oppose   à  ce    qu'on    l'ensevelisse;   au   moins 

du  uv*  siècle,  compte  a.5o8  octosyllabes.  voudrait-elle  être  ensevelie  avec  lui  (éd.  Mus- 

<S)  Sur    les    sources    très    variées     de    cet  hacke,    p.     48,    I.    i-10   et    do,    1.    23).    S. mit 

Ouvrage,  voir  éd.  Frank,  p.  vu  ss.  Le  Traclatus  Bernard  est  nommé  au  v.   1896. 

beati  Bernardi  mentionné   ci-dessus  est  l'une  Le   Mystère  de  /"   Passion  en  France  aa 

ncipales.    \  ce  ti  lité  est    empruntée  la  wi'  siècle,    1"   partie  ilicinr  bourguignonne... 

iu  pied  de  la  Croix,  ainsi  publiée  par  il  niversité  de  Dijon,  t.  XIII.  lasc.  3, 

que   plusieurs   des    traits   du    Planctas   qu'elle  Dijon,  Paris,   iqo3),  pp.  .'.7*-4o*. 


THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  179 

incorporés  sans  changements  à  une  œuvre  dramatique;  aussi  les 
auteurs  des  premières  Passions  lui  ont-ils  fait,  comme  on  va  le  voir, 
les  plus  larges  emprunts (,). 

La  Passion  du  Palatinus. 

La  plus  ancienne  Passion  française,  dite  du  Palatinus,  a  été  décou- 
verte dans  un  manuscrit  de  la  première  moitié,  peut-être  du  premier 
tiers  du  xive  siècle  (fonds  palatin  de  la  Vaticane,  n°  1969),  où  elle 
fait  suite  à  un  recueil  de  Miracles  de  Gautier  de  Coincy  (2).  Elle  se 
compose  de  1.996  vers,  presque  tous  octosyllabiques.  Bien  que  le 
manuscrit  soit  fort  soigné,  les  rubriques  indiquant  la  répartition  des 
répliques  manquent  presque  partout.  Le  texte  est  coupé,  en  quatre 
endroits,  par  quelques  vers  narratifs  qui,  comme  les  vers  narratifs 
de  la  Résurrection  du  xme  siècle,  jouent  le  rôle  de  rubriques,  notent 
un  geste,  une  attitude,  ou  suppléent  à  l'insuffisance  de  la  figuration 
scénique  (3).  L'ouvrage  est  écrit  dans  cette  langue  littéraire  qui  dès 
lors  tendait  à  se  substituer  aux  dialectes;  toutefois,  on  y  rencontre 
de  nombreux  picardismes  et  quelques  traits  propres  aux  dialectes 
bourguignons  (,,). 

L'action  et  les  personnages.  —  Pour  l'action,  les  plus  anciennes 
Passions  se  partagent  en  deux  groupes  :  les  unes  {Palatinus,  Autun)  la 
iont  commencer  aux  préparatifs  de  la  Cène,  c'est-à-dire  à  la  veille  de 
l'arrestation  de  Jésus;  les  autres  (Benediktbeuern,  Didot,  Sainte- 
Geneviève,  Semur)  mettent  en  scène  quelques-uns  des  derniers  et 
plus  remarquables  miracles  (guérison  de  l'aveugle-né,  résurrection 
de  Lazare).  Ces  deux  partis  pouvaient  également  se  défendre;  il 
résultait  clairement  d'un  passage  de  Jean   (XI,  47~48)  que  c'était 

(l)  Le  texte  a  été  publié  dans  deux  disses  seize   manuscrits.  —    Une   rédaction    abrégée, 

tations    de    l'université  de   Greifswald   :    Die  augmentée    d'un    très    long    prologue,   a  été 

altfranzôsische  Achtsilbnerredaktion  der  «  Pas-  publiée  par  C.  Cbabaneau  sous  le  titre  de  Li 

sion    »...    par  Hermann   Tbeben,   Greifswald,  liomanz  de  saint  Fanuel  (Paris,  ]  888). 

1909    (v.    i-i544)i    Die   weilere  Fassung   der  (s)   Pour  les  éditions  qui  en   ont   été   don- 

altfranzôsischen   Dichtung  in  achtsilbigen  Reint-  nées,  voir  ci-dessus,  p.  176,  noie  1. 

paaren  àber  Christi  HôUenJ'ari  uni  Auferstekang  m  Cl',  éd.  Frank,  p.  iv. 

(Fortsetzang    der  eigentlichen    Passion}...    par  (i)   Pour  une  étude  détaillée  de  la  langue, 

Ericb  Pl'uhl,  Greifswald,  1909  (v.  i5/i5-33a8;.  voir   éd.    Christ,    p.    417-^23,    et   éd.   Frank, 

Le  premier  de  ces  éditeurs  a   énuméré   (p.  v)  p.  xi  ss. 


180  THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

le  dernier  de  ces  miracles  qui  avait  mis  le  comble  à  l'inquiétude 
et  à  la  fureur  des  Pharisiens  et  des  pontifes  et  les  avait  déterminés 
à  agir;  on  comprend  d'autre  part  que  certains  auteurs  aient  préféré 
limiter  le  sujet  et  réduire  le  nombre  des  personnages  ;  ils  pouvaient 
au  reste  s'autoriser  d'un  passage  du  Dialogus  beau  Anselmi  (ch.  1) 
où  la  Vierge,  répondant  à  une  question  du  saint,  déclare  que  c'est 
la  Cène  et  la  veillée  au  jardin  des  Oliviers  qui  avaient  marqué  le 
début  de  la  Passion. 

Dans  la  Passion  du  Palatinus,  l'action  s'arrête  à  l'apparition  aux 
trois  Maries  de  Jésus  ressuscité.  Elle  se  compose  d'une  vingtaine  de 
scènes  qui,  sauf  trois,  sont  empruntées  aux  évangiles  canoniques  et 
qu'il  n'y  a  pas  lieu  d'examiner  en  détail.  Le  choix  de  certaines 
d'entre  elles  et  l'exclusion  de  certaines  autres  appellent  toutefois 
quelques  observations. 

On  s'étonne,  par  exemple,  de  ne  pas  trouver  ici  des  scènes  impor- 
tantes et  qui  eussent  pu  être  d'un  grand  effet  dramatique,  comme 
l'expulsion  des  vendeurs  du  Temple,  l'entrée  triomphale  de  Jésus  à 
Jérusalem (1),  la  prédiction  de  la  ruine  de  Jérusalem,  la  terrifiante 
réponse  que  Jésus,  sur  le  chemin  du  calvaire,  fait  aux  lamentations 
des  fdles  d'Israël. 

La  place  assignée  à  d'autres  épisodes  choque  la  vraisemblance  ou 
va  à  l'encontre  des  textes  :  les  trois  reniements  de  Pierre  ( ^ 75-544 ) 
ont  lieu  au  cours  de  la  troisième  comparution  de  Jésus  devant  Pilate 
et  non  chez  Caïphe,  comme  dans  les  quatre  évangiles  canoniques ("'). 
Le  tirage  au  sort  des  vêtements  de  Jésus  a  lieu  avant  la  flagellation 
(609-6^1),  et  non  après  la  crucifixion (3). 

Il  n'y  a  aucun  doute  que,  dans  l'ensemble  de  son  ouvrage,  le 
dramaturge  a  utilisé  directement  les  textes  évangéliques  ;  il  en  a 
même  traduit  de  nombreux  passages;  mais  il  lui  arrive  souvent  de 
les  tronquer,  de  les  déplacer,  de  les  mal  comprendre;  ces  traductions 
parfois  seraient  inintelligibles  si  l'on  n'avait  les  textes  sous  les  yeux. 
Voici  un  exemple  : 

Les   deux  interrogatoires  que,   dans    l'Evangile  de   Jean,   Pilate 

1    Elle  est  ici  très  maigrement   figurée   par  (,)   Matthieu,    XXVI,   69    ss.  ;    Maie,    \l\, 

le  passage,  à  une  extrémité  de  la  scène,  de  66;  Luc,  Wll,  55;  Jean,  Wlll,  17. 
trois  enfants,  dont  chacun  chante  un  couplet  de  (3)  Matthieu,    \\\ll,    ;>;'>;  Marc    W,  i&  ; 

bienvenue(35,  5g,  d  après  Matthieu,  XXI.  i5).  Luc,  XXIII,  34. 


THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  181 

fait  subir  à  Jésus  avant  et  après  sa  flagellation  sont  remplacés  par  le 
dialogue  suivant  : 

Pilotas    Es  tu  don  li  roys  des  Juïs  ?  G  a  •>. 

J'ai  pooir  de  toy  délivrer 
Et,  se  je  veil,  de  t'encombrer. 

Jhesu       De  pooté  as  tu  moût  poy, 

Bien  le  saches,  par  desus  mov,  696 

Ne  li  miens  règne  n'est  pas  ci. 

Pilatas    Don  es  tu  roys?  Or  le  me  di. 

Jliesu       Pilate,  tu  l'as  dit  voirement 

Et  bien  et  apertement.  700 

Je  ving  u  monde,  pour  ce  sui  nez, 

Tuit  cil  qui  sont  par  vérité 

Ameront  ma  propriété. 

Se  seans  li  miens  règne  feut,  70/1 

Li  miens  pueples,  cil  qui  peut, 

Me  délivrât,  je  ne  dout  mie, 

De  tes  mains  et  de  ta  ballie. 

Sus  moy  n'as  nule  poosté  708 

Se  d'autre  ne  te  fust  donee... 

Ces  vers  sont  un  mélange  incoliérent  des  deux  passages  suivants  : 
Jean,  XV11I,  33.    Et  [Pilatas]  vocaoit  cam  et  dixit  ci  :   Ta  es  rex  Judaeorum? 
3U.   Respondit  Jésus  :  A  lemetipso  hoc  dicis  an  alii  dixerunt  tibi  de  aie? 

36.  Respondit  Jésus  :  Regnum  meum  non  est  de  hoc  mundo  :  si  ex  hoc  mundo 
essel  regnum  meum,  ministri  mei  utique  decedarent  et  non  traderer  Judaeis ;  aune  antem 
regnum  meum  non  est  hic. 

37.  Dixit  itaque  ei  Pilatas  :  Ergo  rex  es  ta?  Respondit  Jésus  :  Tu  dicis  quia  rex  sum 
ego.  Ego  in  hoc  natus  sum  et  ad  hoc  veni  in  mundum  ut  testimonium  perhiberem  veritati. 

Jean,  XIX,  10.  Nescis  quia  potestatem  babeo  crucijiqere  te  et  potestatem  habeo 
demittere  te  ? 

11.  Respondit  Jesas  :  Non  haberes  potestatem  adversum  me  ullam  nisi  tibi  datum 
esset  desaperW. 

(1)   u  n'y  a  guère  moins  de  contusion  dans         disciples  avant  son  arrestation   (  1 64-17A)  ;  cl 
les  dernières  paroles  adressées  par  Jésus  au*         Luc,  XXII,  28-J2. 


IIFST.   LITTER.   —  XXXIX. 


182  THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

Mais,  dans  un  grand  nombre  de  cas,  le  dramaturge  s'est  épargné 
la  peine  de  combiner  lui-même  les  textes  évangéliques  et  il  s'est 
borné  à  copier  de  longs  passages  de  la  Passion  des  Jongleurs  qui  est 
une  de  ses  sources  principales'1'.  La  copie  est  souvent  littérale, 
mais  la  versification  est  souvent  maltraitée.  Un  exemple  su  dira  : 


Jongleurs,  890-90/1  : 
Il  (Herode)  li  a  dit  :  «Bien  viegnes  tu, 
Et  chil  ait  bien  qui  cha  t'envoie  ! 
C'est  Pilate  que  je  haoie , 
Or  li  pardoins  mon  maltalent, 
Or  nel  harai  ge  mais  noient. 
Moult  a  [grant]  tans  que  je  voloie 
Parler  a  toi ,  mas  ne  pooie  ; 
[Car  ne  venoies]  devant  moi? 
[Ne  sai  pour  paour  ou]  pour  quoi. 
Et  je  sai  bien  [par  ton  seignacle] 
A  l'en  veû  [mainte  miracle]  : 
Li  mort  en  sont  resuscité, 
Li  avule  renluminé, 
Et  maint  autre  que  fait  avés, 
Dont  j'ai  01  parler  assés.  » 


Palatiiitis,  363-3^8  : 
«  Or  ça,  a  moy,  amis  Jhesu, 
Que  par  cent  fois  bien  viegnes  tu 
Et  cil  ait  bien  qui  ça  t'envoie  ! 
C'est  Pilâtes  que  tant  heoie, 
Je  ne  le  hé  mais  de  noient. 
Je  lui  pardoing  mon  mal  talent. 
Moût  a  lonc  tens  que  je  voloie 
Parler  a  toy,  mais  ne  pooie. 
Ne  sai  pour  paour  ou  pour  quoi 
N'osoies  venir  devant  moy, 
Dire  ai  oï,  par  ton  seignacle 
A  on  veù  maint  biau  miracle  : 
Li  mort  en  sont  resuscité, 
Et  li  avugle  ralumé , 
Et  main  autre  que  fait  avez, 
Je  en  ai  oï  souvent  parler.  » 


Des  trois  scènes  épisodiques  qui  manquent  aux  évangiles  cano- 
niques nous  ne  connaissons  les  sources  qu'incomplètement. 

LTiVangile  de  Jean  (XIX,  34!  nous  apprend  simplement  que, 
Jésus  étant  déjà  mort,  un  des  soldats  lui  perça  le  cùté  d'un  coup  de 
lance  et  qu'il  en  sortit  du  sang  et  de  l'eau.  Une  version  tardive  de 
I  Evangile  de  ISicodème  dit  que  ce  soldat  s'appelail  Longinus (2).  Dans 
le  texte  grec,  Longimo  était  le  nom  du  centurion  qui  attesta  la  divi- 
nité de  Jésus  (3).  La  Passion  des  Jongleurs  1  .(>  \  7-1 .678)  est  le  pre- 
mier texte  où  il  soit  dit  que  Longin  était  aveugle  et  que,  ayant 
frotté  ses  yeux  du  sang  divin,  il  recouvra  la  vue.  Selon  la  Passion 
du  Palatinus,  Longin,  s'étant  repenti,  aurait  obtenu  la  rémission  de 
ses  fautes  (1. 060-1. 069  . 


(1)  Sel'in  M"  Grâce  Frank  [La  Passion 
il'Autun,  p.  '.(a),  la  proportion  îles  vers  .ilnsî 
empruntés  s'élèverail  à  quinze  pour  cent. 


/    angelia    apoarypha,    éd.    Tischendorf 
Leipzig,  1876  ,  en.  X,  p.  36a  (variantes  . 
Ibid.,  cl..  XI,  d.  3o9. 


THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  183 

C'est  aussi  dans  la  Passion  des  Jonc/leurs  (1.2 83-i  .3  1 3  )  qu'apparaît 
pour  la  première  fois  cette  légende  de  la  «  fevresse  »  qui  devait  con- 
naître une  si  belle  fortune (1)  :  le  forgeron  Israël,  se  refusant  à  forger 
les  trois  clous  nécessaires  à  la  Crucifixion,  feint  de  s'être  brûlé  les 
mains  ;  mais  sa  femme  se  substitue  allègrement  à  lui,  en  se  réjouis- 
sant de  pouvoir  contribuer  au  supplice  de  l'imposteur.  Le  drama- 
turge a  complaisamment  développé  (781-872)  cette  scène  sans  faire 
à  la  Passion  des  Jongleurs  aucun  emprunt  précis. 

La  descente  de  Jésus  aux  Limbes  est  le  plus  important  des  épi- 
sodes inconnus  aux  évangiles  canoniques.  Tout  ce  passage  dérive 
des  dix  chapitres  de  Y  Evangile  de  Nicodème  (XVIII-XXVII)(2)  où  les 
fils  du  vieillard  Siméon,  Leucieux  et  Charinus,  rendus  à  la  vie,  font, 
par  écrit,  la  description  de  ce  qu'ils  ont  vu.  Ces  chapitres  présentent 
un  récit  quelque  peu  incohérent  dans  son  ensemble,  mais  dont  cer- 
taines parties  ne  manquent  pas  de  grandeur.  A  l'approche  de  la  date 
fatidique,  attendue  depuis  plus  de  quatre  mille  ans,  les  enfers  s'agi- 
tent :  les  prophètes  et  les  justes  crient  leur  espoir  et  redoublent  de 
supplications.  Satan,  «  prince  des  enfers  » ,  exhorte  à  la  résistance 
Infernus  (Heulès  dans  le  texte  grec),  personnage  mystérieux  qui 
paraît  symboliser  l'ensemble  des  anges  déchus  ;  Infernus  se  déclare 
sans  forces  devant  la  toute-puissance  de  Jésus  et  expulse  Satan.  A 
deux  reprises,  une  clarté  fulgurante  dissipe  les  ténèbres;  pareil  à  un 
coup  de  tonnerre,  un  cri  retentit  :  Tolltte  portas,  principes,  vestras,  el 
introibit  Hex  gloriae.  «  Qui  est  ce  Roi  de  gloire  ?  »  demande  Infernus. 
Les  prophètes  lui  répondent  en  citant  quelques  passages  de  leurs  pro- 
phéties. Jésus  apparaît  «*  en  forme  d'homme  »  ;  il  plante  sa  croix  en 
signe  de  triomphe  et  enchaîne  Satan,  qu'il  livre  pour  l'éternité  à 
Infernus.  Celui-ci  en  prend  possession  et  lui  reproche  avec  injures 
d'avoir  anéanti  leur  puissance  commune  en  faisant  crucifier  Jésus. 
Le  Christ  remet  Adam  entre  les  mains  de  l'archange  Michel,  qui 
l'emmène  en  Paradis,  ainsi  que  les  justes  qui  le  suivent  en  chantant 
Amen,  Alleluiu. 

Ces  scènes  ont  été  reproduites,  dans  leurs  grandes  lignes,  par  le 
dramaturge,  mais  il  ne  s'est  pas  astreint  à  en  garder  rigoureusement 


(l)   C(.   É.  Roy,    Le  Mystère  de  la  Passion  (2)   Gesla  Pilali,   pars  altéra,  dans   Tischen- 

p.  33*  ss.  dorf,  Ev.  apocryplia,  p.  391-409. 

13. 


184  THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

la  succession.  11  a  surtout  développé  ces  «  diableries  »  où  s'exercera 
la  verve  comique  de  ses  successeurs  du  xve  siècle (1). 

L'auteur  de  notre  Passion  n'a  pas  utilisé  la  célèbre  légende  du  bois 
de  la  Croix,  mais  les  vers  suivants,  mis  dans  la  bouche  de  Caïphe,  y 
font  une  évidente  allusion  (778-780)  : 

De  ses  deus  planches  croys  ferons 

En  coy  nous  le  crucifierons  : 

Ne  nous  chaut  de  hele  crois  faire. 

En  dehors  de  ces  épisodes,  l'une  des  plus  notables  innovations  du 
drame  consiste  dans  l'enrichissement  du  rôle  de  la  Vierge.  Dans  les 
trois  premiers  Evangiles,  elle  n'est  présente  à  aucune  des  phases  de  la 
Passion  ;  elle  ne  figure  ni  parmi  les  femmes  qui  assistèrent  à  l'agonie 
de  Jésus,  ni  parmi  celles  qui,  le  matin  de]  Pâques,  vinrent  visiter 
le  sépulcre.  Jean  est  le  seul  évangéliste  qui  ait  retracé  la  scène  où 
Jésus  expirant  lègue  l'un  à  l'autre  sa  mère  et  le  disciple  bien-aimé 
(XIX,  2 5-2 7) (2'.  Dans  le  drame,  cette  scène  occupe  plus  de  cent- 
soixante  vers  (1.071-1.234);  après  la  mort  de  Jésus,  Marie  prononce 
une  longue  complainte,  répond  en  quelques  mots  aux  filiales  condo- 
léances de  Jean,  puis,  dans  une  seconde  complainte,  elle  exhale  la 
douleur  qui  l'étreintà  la  pensée  qu'elle  devra  survivre  à  son  fils(3). 


Li  robeùr,  li  usurier.  .  .  1320 

Soient  a  mon  commandement  '.  1323 


(,)  L'auteur  de  la  Passion  des  Jongleurs  n'a  Li  cordelier,  li  faus  devin 
imité  que  de  très  loin  ce  passage  de  V Evangile  Li  avocat,  h  amparlier 
de  Nicodème.  Chez  lui,  les  personnages  de  Sa- 
tan et  d'Infernus  ne  figurent  même  pas.  En  re- 
vanche, il  a  introduit,  d'une  façon  assez  inatten-  (.,.  silence  choquait  forl   les  zélateurs  du 
due,  une  liste  de  pécheurs  exclus  du  bienfait  ruilc  mariai;  aussi  n'ont  ils  pas  manqué  d'y 
de  la  Rédemption  :  suppléer:  le  Tractatus  de  plancta  B.  Vîrgînis 
Ches  qui  n'amerent  Sainte  Eglise,  (éd.    Mushacke,    p.    &'i)    et    les     )lcditaliones 
Pais  ne  droiture  ne  justice  :  jcn.  LXX.VI)  nous  montrent  la  Vierge  suivant 
Les  laus  provos,  les  fans  voiers  |e    coriege    (iU;    accompagne    Jésus    jusqu'au 
Et  tous  les  malvais  justiciers               162  l  Golgotha.  D'après  les  Meiitaliones,  et  contrai 
Les  laus  rendus,  les  laus  abes,  .         ...              ..          ,    ,     »,         ,Vui 

,       „                             ,      .  remenl  au  lcuioi''iiai;e   lonnel   île   .Marc     \\l, 

Les  laus  provoires  ordenes,  ,                 ni,                              «  i       j 

Les  fausses  dames  espousees,  9 .-    ces'     a    ,llr    'I'"'    Jésus   apparaît    dabord 

Les  fausses  virgenes  apelees,                1628  après  sa  Résurrection.  Sur  cette  légende,  voir 

Et  chiaus  qui  lurent  faimentie.  .  .  un  savant  excursus  d'C.  Koy  (op.  cit.,  p.  a43). 

Ces  vers  ont  sûrement   servi  de   modèle    i  P1   Oans  le  Livre  de  la  Passion,  son  rôle  est 

ceux  ci  où  Enlers  dénombre  ses  suppôts  :  encore  l,k,s  étendu;  elle  prononce  une  longue 

,  •          ,.              ,  ,  complainte  où  abondent  les  réminiscences  du 

Li  roy,  li  conte  et  li  princier,  <               ,     . 

I.i  apostoile  et  li  légat,  Tractatas;  de  la  proviennent  notamment  les 

Li  cardinal  et  li  prélat,                       1316  attitudes  théâtrales  qui  y  sont  complaisammenl 

Li  moine  noir,  li  jacobin,  décrites;  cf.  ci-dessus,  p.   178,  note  3. 


THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  185 

La  technique  dramatique  :  le  réalisme  et  l'apparition  da  comique.  —  Les 
personnages  parlants  sont  au  nombre  de  vingt-quatre  (1).  L'auteur 
paraît  s'être  appliqué  h  en  réduire  le  nombre,  il  en  fait  remplir  plu- 
sieurs par  le  même  personnage:  ainsi  Malchus  de  l'Evangile  de  Jean 
(XVIII,  10),  après  avoir  joué  le  rôle  que  l'on  sait  dans  la  scène  de 
l'arrestation,  est  deux  fois  chargé  d'un  message  (785-872);  c'est  Hérode 
qui  donne  lui-même  l'ordre  de  fabriquer  les  clous  nécessaires  à  la 
crucifixion  (781).  Aux  comparses,  anonymes  dans  la  Résurrection  du 
Sauveur,  sont  attribués  des  noms  juifs  ou  considérés  comme  tels  : 
Gain,  Mossé  (c'est-cà-dire Moïse),  Haquin  (diminutif  d'Isaac),  Evramin 
(Ephraïm)  ;  mais  aucun  ne  porte  encore  de  ces  noms  comiques  comme 
Pinceguerre,  d'ailleurs  rares  jusqu'au  milieu  du  xve  siècle. 

Notre  théâtre  religieux  est,  comme  on  l'a  souvent  remarqué,  carac- 
térisé par  deux  traits  qui  iront  sans  cesse  en  s'exagérant,  un  comique 
souvent  vulgaire  et  un  réalisme  cruel,  qui  s'étale  surtout  dans  la 
peinture  des  supplices.  Ces  deux  traits  apparaissent  ici,  mais  avec 
une  certaine  discrétion  :  le  premier  est  manifeste  dans  le  boniment 
de  1'  «  espicier»  ou  marchand  de  parfums  (  1 .864-1-907) ,  qui  fait  pen- 
ser à  l'Erberie  de  Rutebeuf,  dans  les  rodomontades  des  «chevaliers» 
qui  gardent  le  sépulcre  (1.645-1.711),  dans  les  grossiers  propos 
qu'échangent  les  démons  se  querellant  entre  eux  (1.279-1.385).  Les 
descriptions  de  la  flagellation  (642-669)  et  de  la  crucifixion  (887- 
944)  sont  assez  brèves,  mais  déjà  nous  voyons  les  «tirans»  s'appli- 
quer à  leur  tâche  avec  une  répugnante  allégresse  et  scander  leurs 
gestes  par  des  sarcasmes  (642-669,  887-944)- 

La  versification.  —  Dans  notre  ancien  théâtre,  la  métrique  est, 
comme  dans  tous  les  textes  dramatiques  des  xme  et  xive  siècles,  fort 
irrégulière  ;  beaucoup  de  vers  sont  trop  longs  ou  trop  courts  ;  l'asso- 
nance se  substitue  à  la  rime  et  certains  vers  n'ont  ni  rime  ni  asso- 
nance. 

La  liaison  des  répliques  par  la  rime  ne  s'observe  que  dans  un 
passage:  l'altercation  entre  lesdémons,  qui  estunhors-d'œuvre  (1.282- 
1.385)  ;  cela  suggère  l'idée  que  ce  passage  a  été  emprunté  à  une  autre 
source,  probablement  plus  récente. 

(1)    Il    est  de    treize    dans    la    Résurrection,         vera  à  quarante-cinq  dans  celle   du   manuscrit 
de  vingt-six  dans  la  Passion  d'Autan;  il  sYlè-         de  Sainte-Geneviève. 


I8G  THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

Des  décasyllabes  (923-926;  970-973),  des  alexandrins,  parfois  dis- 
tribués en  strophes  (1.210-1. 234;  1. 532-1. 537)  apparaissent  çà  et  là 
sans  raison  évidente.  Dans  un  ou  deux  cas  seulement  (1.2  îoss,  1 .790- 
1.824)  ce  changement  peut  être  expliqué  par  le  caractère  lyrique  du 
passage.  Une  forme  strophique,  au  reste  simple  (aabccb),  se  rencontre 
dans  un  seul  des  quatre  couplets  chantés  en  l'honneur  de  Jésus  par 
les  enfants  du  Temple  (35-4o)  ;  la  strophe  en  aaab,  bccc,  avec 
petit  vers  reliant  les  groupes,  mise  à  la  mode  par  Rutebeuf,  règne 
dans  la  complainte  de  saint  Jean  (1.11  6-1 .209)  ;  dans  un  passage  de  la 
diablerie  (i3o/j-i3io)  une  série  de  rimes  croisées  ou  une  forme  stro- 
phique très  simple  interrompent  une  longue  suite  de  rimes  plates. 
La  polymétrie,  peu  fréquente  au  début  de  notre  ancien  théâtre,  est 
déjà  ici  en  progrès  sensible (1'. 

La  Passion   d'Autun. 

Les  deux  versions;  date  et  patrie  de  l'original.  —  La  Passion  d'Autun, 
restée  inconnue  jusqu'en  1903,  présente  pour  l'histoire  du  genre  un 
réel  intérêt.  Nous  en  possédons  deux  versions.  La  plus  complète  (en 
2.117  vers)i  conservée  dans  le  ms.  Bibl.nat.,  fr.  /j.o85),  a  été  copiée 
en  1/170-1471  par  un  «  escolier  »  d'Autun  nommé  Philippe  Biart; 
l'autre  (en  937  vers;  nouv.  acq.  4-356)  a  été  transcrite  vers  la  fin  du 
xve  siècle  par  un  français  du  Midi  nommé  Antoine  Roman  (2). 

Dans  les  deux  versions  l'original  a  été  profondément  altéré,  plus 
particulièrement  dans  la  seconde,  où  la  versification  a  gravement 
souffert.  Il  est  à  peu  près  impossible  de  retrouver,  sous  les  graphies 
fantaisistes  des  deux  scribes,  la  langue  de  l'auteur  original;  il  y  a 
pourtant  de  sérieuses  raisons  de  penser  que  celui-ci  était  bourgui- 

(1)  Pour  une   élude    plus   complète    de    la  Ions  t|ue  les  sigles   P  et  ./  s'appliquent  à  la 

versification,  voir  éd.  Christ,   p.   ii5-4i6,  el  Passion  da  Patatinas  et  à  la  Passion  (narrative] 

éd.  Grâce  Frank,  p.  vin  ss.  des   Jongleurs.    Aux    méridionalismes    relevés 

(,)  Les  deu\  versions  ont  été  publiées,  avec  dans  Roman  par  M""  Grâce  Frank,  il  y  a  lieu 

renvois  de  l'une  à  l'autre,  par  M"  Grâce  Frank,  d'ajouter  les  suivants  :  chivcllcr  (  'i <)<)),  forger 

La  Passion  d'Autan  (Paris,  ig34  ;  Société  des  (5oi,  5o6,  5a  1  ),  fovre  (4  ex.  de  5oo  à  55o), 

anciens    Textes    français).    La   première    sera  meyeter  (pour   mesler,  791);  on   notera  aussi 

dans  la  suite  désignée  par  Biarl,  la  seconde  par  la   confusion  de  par  el  pour  (186,   197,  36f>, 

Roman,  l'original  (perdu)  par  A.  Nous  rappe-  4ia). 


THEATRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  187 

gnon  (!),  peut-être  de  la  seconde  moitié  du  xive  siècle  :  la  ruine  totale 
de  la  déclinaison  empêche  de  remonter  plus  haut  et  des  traits  de 
versification  archaïque  (absence  de  petit  vers  mnémonique,  pauvreté 
des  formes  lyriques)  interdisent  de  descendre  plus  bas.  Cette  Passion 
se  placerait  donc,  chronologiquement,  entre  celle  du  Palatinus  et 
celle  du  ms.  de  Sainte-Geneviève. 

La  version  de  Biart.  —  Chacune  des  deux  versions  présente  des 
traits  particuliers.  Chez  Biart,  le  trait  le  pins  remarquable,  que  nous 
avons  déjà  rencontré  ailleurs {2),  consiste  en  ce  que  des  vers  narratifs 
(au  nombre  de  23o)  s'intercalent  çà  et  là  entre  les  répliques;  les 
uns,  comme  dans  le  Palatinus,  sont  de  simples  rubriques;  d'autres 
donnent  aux  acteurs  des  indications  sur  les  attitudes  et  les  gestes, 
d'autres  enfin  sont  de  brefs  commentaires  de  faits  qui  se  passent  sur 
la  scène,  mais  dont  l'importance  devait  être  soulignée  :  ainsi  le  lave- 
ment des  mains  de  Pilate  est  décrit  en  huit  vers  (867  ss.),  les  outra- 
ges infligés  à  Jésus  chez  Caïphe  en  neuf  (43 1  ss.).  Ces  vers  riment 
approximativement  soit  entre  eux,  soit  avec  ceux  du  texte.  On  s'est 
demandé  s'il  n'y  aurait  pas  là  le  résidu  d'un  texte  narratii  entrecoupé 
de  dialogues;  cette  hypothèse  a  été  ruinée  par  Mme  Grâce  Frank  qui 
a  prouvé,  par  des  arguments  décisifs (3),  que  nous  avons  ici  affaire  à 
une  tentative,  au  reste  maladroite  et  incomplètement  poursuivie, 
d'adapter  à  la  lecture  à  haute  voix  un  texte  de  caractère  dramatique. 

L'action  qui  est  renfermée  entre  deux  sermons,  exposant  l'un  et 
l'autre  le  dogme  de  la  Rédemption  (le  second  développe  de  plus  le 
thème  du  Bon  Pasteur,  d'après  Jean,  X,  1 1  ss.)'4',  s'étend  de  la  Cène 
aux  premières  apparitions  de  Jésus  ressuscité.  La  Passion  proprement 
dite  est  donc  accompagnée,  ici  encore,  d'une  Descente  aux  Limbes  et 
d'une  Résurrection.  Dans  ce  cadre,  les  épisodes  se  suivent  à  peu  près 
dans  l'ordre  où  nous  les  présentent  les  Evangiles  de  Matthieu  et  de 
Marc.  Les  seules  légendes  apocryphes  exploitées  sont  celles  de  la 
«  fevresse  »  forgeant  les  clous  (873-972)  et  de  Longin  guéri  et  sauvé 
(  1. 1 19-1.188).  Les  rôles  de  la  Vierge  et  de  Madeleine  sont  particulière- 
ment développés  :  la  première  ne  prononce  pas  moins  de  trois  com- 

(1)   Voir  éd.  G.  Frank,  p.  00  ss.  (4)    Ce  développement  est  suivi  d'un  mor- 

l*>   Cf.  ci-dessus,  p.  179.  ceau  adventice,  sur   lequel   nous   reviendrons 

<51   Op.  cit.,  p.  10-19.  (cf.  ci-dessous,  p.  190). 


188  THEATRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

plaintes,  l'une  avant,  la  seconde  après  la  mort  de  Jésus,  la  troisième 
en  se  rendant,  avec  les  autres  Maries,  au  sépulcre  pour  embaumer  le 
corps;  la  complainte  de  Madeleine,  dans  la  scène  du  parfum  répandu , 
n'occupe  pas  moins  de  quarante-cinq  vers.  C'est  à  Madeleine  que 
l'Ange  annonce  la  Résurrection;  c'est  elle  enfin  qui  est  favorisée  de 
la  première  apparition  de  Jésus  (  1.976-2.01 1  ). 

La  flagellation,  le  portement  de  croix  et  la  crucifixion  sont  traités 
brièvement,  en  partie  sous  forme  narrative,  sans  recherche  de  réa- 
lisme. L'élément  comique  fait  défaut.  Le  style  ne  met  en  relief  aucun 
caractère,  aucune  situation. 

Presque  toute  l'œuvre  est  en  octosyllabes.  Le  seul  morceau  nette- 
ment lyrique  est  la  complainte  de  Madeleine,  partiellement  en  qua- 
trains d'hexasyllabes  en  abab  (i62-i85)(I).  Dans  quelques  situations 
pathétiques  ou  solennelles  on  constate,  ça  et  là,  l'apparition  de 
décasyllabes  ou  d'alexandrins,  mais  ils  n'affectent  que  très  rare- 
ment la  forme  strophique  (1.866-1.869,  quatrain  d'alexandrins  en 
abab).  Il  n'y  a  donc  dans  toute  la  pièce  qu'une  très  timide  ébauche 
de  polymétrie(2).  C'est  là,  on  le  sait,  un  trait  archaïque;  le  fait  que 
les  comparses  ne  portent  pas  de  nom  [unrj  Juif,  ung  auïtre  Juif,  Voste) 
en  est  un  autre. 

La  version  d'Antoine  Roman.  —  Cette  version  est  incomplète  de  la 
fin  :  l'action  s'arrête  brusquement  au  moment  où  Joseph  d'Arimatnie 
ef  Nicodème  se  préparent  à  descracifier  le  corps  du  Sauveur  et  les 
deux  derniers  vers  du  texte  n'ont  à  aucun  degré  le  caractère  d'une 
conclusion'3'.  On  n'y  trouve  donc  ni  la  descente  aux  Limbes,  ni  les 
apparitions  de  Jésus  qui  terminent  la  Passion  du  Palaiinus. 

Une  autre  particularité  est  un  constant  souci  d'abrègement.  Si 
l'ordre  des  scènes  est  sensiblement  le  même  que  chez  Biart,  celles-ci 
ont  été  fortement  resserrées;  quelques-unes  complètement  omises  : 
l'épisode  de  la  «  fevresse  »    5oo-542)  a  été  réduit  de  moitié,  la  com- 


(l)   Il   y  a   une  autre  tirade  en  liexasvllabes  (3)  Le  dernier  feuillet  du  manuscrit  utilisé 

(l'appel  de  l'Ange  à  Jésus),  mais  à  rimes  plates  par  Roman  devait  être  en  mauvais  état;  dans 

(  1.852-1.865).  les  deux  scènes  précédentes  il  y  a  des  lacunes 

(,)  Pour  plus  de  détails,  v.  éd.  Frank,  p.  15.  importantes  après  les  vers  885  et  ga4. 


THEATRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  189 

plainte  de  Madeleine  (98-113)  des  trois  quarts  :  le  compte  des 
deniers  de  la  trahison,  chez  Biart  (320,-35 1)  s'arrête  ici  au  chiffre 
huit  (207-217);  la  seconde  comparution  de  Jésus  devant  Piiate 
(Biart,  762-819)  a  été  supprimée.  Toutes  ces  mutilations  ont  finale- 
ment réduit  le  texte  d'un  bon  tiers(l). 

Inversement  Roman  nous  offre  quelques  scènes  qui  manquent  à 
Biart;  le  lavement  des  pieds  (  1 63-i 81),  l'intervention  des  «  filles  de 
Jérusalem  »  (591-600),  l'épisode  de  Véronique,  qui  ici  n'est  pas 
nommée  (60^-62 9  )(2).  La  présence  de  ces  scènes  pose  un  problème  : 
figuraient-eHes  dans  l'original  de  nos  deux  versions  ?  Il  est  peu  pro- 
bable que  l'abréviateur  déterminé  qu'était  Roman  ait  trouvé  plaisir 
à  les  ajouter;  mais  d'autre  part,  si  Biart  les  trouvait  dans  son  mo- 
dèle, pourquoi  les  aurait-il  écartées  ? 

Quant  au  ton  :  aucune  trace  de  comique,  très  peu  de  réalisme; 
point  de  polymétrie;  les  comparses  ne  sont  pas  nommés,  sauf  deux 
exceptions'3'. 

L'original,  autant  que  cette  comparaison  permet  de  le  restituer, 
était  donc  une  œuvre  grave,  où  les  éléments  légendaires  tenaient 
peu  de  place,  et  sans  ornements  littéraires.  Le  thème  de  la  Passion 
y  était,  en  somme,  moins  développé  que  dans  la  Passion  du  Palatinus, 
qui  pourtant  paraît  antérieure  de  quelques  années. 

De  cet  original,  séparé  sans  doute  de  Biarl  et  de  Roman  par  plu- 
sieurs intermédiaires,  nous  ne  pouvons  reconnaître  les  sources  qu'à 
travers  la  version  sans  doute  la  plus  fidèle,  celle  de  Biart. 

Si  nous  négligeons  les  évangiles  canoniques,  la  Passion  du  Pala- 
tinus est  de  beaucoup  la  principale  source  [ll].  Certaines  scènes  ont 
été  transcrites  littéralement,  sauf  de  menues  altérations  de  forme  et 
de  versification.   Il  en  est  ainsi  pour  la  complainte  de  Madeleine 


(1)  La  copie  de  Roman  contient  g3-  vers  sainte  u  toile  »  qu'il  recouvre  la  vue  (63o  ss.). 
contre  les  2.117  de  Biart;  mais  il  faut  tenir  (S)  Aquin  et  Lot  ou  Bot,  messager;  le  pré- 
compte de  ce  lait  que  la  copie  de  Roman  a  mier  est  déjà  dans  la  Passion  du  Palatinus. 
perdu  un  feuillet  entre  26  et  27  et  arrête  ''>  Selon  Mm"  Grâce  Frank  (op.  cit.,  p.  21, 
l'action  beaucoup  plus  tôt;  enfin  il  y  a  des  tableau),  la  Passion  des  Jongleurs  serait  aussi 
scènes  ajoutées  (voir  ci-dessus).  l'une  de  ces  sources;  mais  nous  n'avons  trouvé 

(,)  Cet    épisode    est    rattaché    à  celui     de  entre   ces   trois   textes   que    des  coïncidences 

Longin  :  c'est  en  se  frottant  les  yeux  avec  la  facilement  explicables. 


190  THEATRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

(126-147;  cf.  Paîatinus,  81-98) (1),  où  l'on  peut  compter  trois  ou 
quatre  vers  faux  sur  vingt-deux.  L'imitation  est  au  contraire  très 
libre  en  d'autres  passages,  dans  la  descente  aux  Limbes  par  exemple. 
L'altercation  entre  les  démons,  la  résistance  qu'ils  opposent  à  Jésus, 
étaient,  on  s'en  souvient,  très  longuement  développées  (voir  ci- 
dessus,  p.  i83)  ;  Biart  a  complètement  supprimé  ces  deux  scènes  et 
il  a  résumé  en  quelques  vers  (  1.870-1.877)  la  description  du  triom- 
phe du  Sauveur.  L'appel  de  l'Ange  à  Jésus  et  la  réponse  de  celui-ci, 
qui  chez  Biart  (1861-1869)  précèdent  cette  scène,  ont  été  copiées 
dans  la  Passion  du  Paîatinus,  sauf  transformation  des  alexandrins  de 
l'appel  (  1.716-1.723)611  vers  de  six  syllabes  mal  rimes  (  1 .85 1-1 .866). 
Dans  les  fanfaronnades  des  «  chevaliers  »  gardiens  du  sépulcre,  le 
thème  général  des  menaces  adressées  personnellement  aux  apôtres 
a  été  conservé,  mais  le  détail  de  l'expression  a  été  complètement 
modifié'2'. 

Les  dernières  scènes  de  Biart,  à  partir  de  la  victoire  de  Jésus  sur 
les  démons  (  1.884),  dérivent  d'un  autre  modèle,  qui  a  été  suivi  de 
très  près(3>.  A  la  Besurrection  de  Sion  (cf.  ci-dessus,  p.  172)  ont  été  em- 
pruntés l'action  de  grâces  d'Adam  délivré  (  1.885-1.907),  le  récit  de  la 
Résurrection  par  le  «premier  chevalier»  (1.91/1-1.923),  enfin  la 
presque  totalité  du  sermon  final  (2.01  2-2. o56).  Il  est  probable  que 
le  morceau  intermédiaire  (1.924-2.0  1 1)  provient  de  la  même  source, 
mais  le  manuscrit  présente  à  cet  endroit  une  lacune.  Biart  en  effet 
compte  un  nombre  de  vers  sensiblement  égal  à  celui  du  morceau 
perdu  de  la  Résurrection  de  Sion. 


(l)  Au   vers    1 46,  la  lionne    leçon  n'est  pas  Je  li  fendrai  sans  oui  arreste 

vrayment,  mais  coyement,  qui  est  donné  par  la  "'   na'espee  en  deus  pars  la  teste 

Passion  du  Paîatinus. 

m  Les  vers  suivants  de  la  Passion  <ln  Pala 


mi  été  altérés  (  i.8i5  i  -819)  : 


z     /.„o      c    c\  Ouar  se  ie  puis  tenir  saint  Poul, 

Unas  (  1. 0X8-1. 6q5)  :  ,',            J    r    ■              ■  •  n- 

v                      ^    '  On  son  compaignon  saint  Pierre. 

Le  tiers  chevaliers  je  )j  ferait  pnls   deul   q,le  piPrrc  : 

Par  Mahon,  se  je  truis  saint  Po,  .la  ceste  espee  n'areslera 

Je  li  est  nierai  tel  cop.  Jusque  de  teste  coupera. 

Oui  en  soit  la  perte  ne  li  gaaing. 

Li  quarz  chevaliers  P1   1)u   moins  Pour  le  sens'  rar  on  relronWJ 

Et  se  je  puis  tenir  as  mains  iri-  cn  Sra,ld  nombre,  des  altérations  de  détail. 

Son  compaignon,  le  truant  Pierre,  '  >"  pourra  s'en  faire  une  idée   par  le  discours 

Se  il  n'est  plus  dur  que  pierre,  du  «  premier  chevalier  •. 


THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  191 

LES  QUARANTE  MIRACLES  DE  NOTRE  DAME. 

Le  manuscrit  et  les  éditions. 

Ce  recueil,  qui  comprend,  à  peu  de  chose  près,  tout  ce  qui  a  sub- 
sisté de  la  production  dramatique  du  xive  siècle,  nous  à  été  conservé 
par  un  manuscrit  unique,  en  deux  volumes  qui  portent  à  la  Biblio- 
thèque nationale  les  numéros  819  et  820  du  fonds  français  (1).  Ils 
n'ont  pas  de  titre  général,  mais  chaque  pièce  est  précédée  d'une 
rubrique  qui  en  donne  un  bref  sommaire  et  commence  invariable- 
ment parles  mots:  Cy  conmence  un  miracle  de  Nostre  Dame.  Les  minia- 
tures qui  accompagnent  ces  rubriques,  à  en  juger  d'après  les  costu- 
mes, sont  du  premier  tiers  du  xve  siècle  (2),  ainsi  que  l'écriture,  qui 
paraît,  d'un  bout  à  l'autre  du  recueil,  de  la  même  main.  Le  premier 
de  ces  morceaux  qui  ait  été  imprimé  est  le  numéro  XXXIV,  publié  à 
Rouen  en  1 838  par  les  soins  d'Edouard  Frère  (3).  Neuf  autres  le 
furent  l'année  suivante  par  L.  Monmerqué  et  Francisque  Michel  (4). 
Enfin,  une  édition  complète  en  a  été  donnée,  pour  la  Société  des 
anciens  textes  français,  par  G.  Paris  et  U.  Robert,  en  sept  volumes 
(1876-1883).  Un  tome  VIII,  dû  à  Fr.  Bonnardot  (i8g3),  contient 
un  glossaire  complet,  un  index  des  noms  et  un  registre  des  cita- 
tions de  l'Ecriture. 

(1)  Ils  sont  entrés  à  la  Bibliothèque  du  Roi  t.  I,  p.  i20-i35)  qui  nous  permettra  d'être 
en  173.S  avec  toute  la  collection  de  Chaire  de  brefs  sur  les  points  qu'il  a  traités.  —  Voici 
Cangé.  les    travaux    auxquels    nous    aurons    le     plus 

(2)  On  en  trouvera  une  table  détaillée  dans  souvent  à  nous  référer  dans  notre  notice  : 
L.  Petit  de  Julleville,  Les  Mystères,  t.  Il,  H.  Schnell,  Unlersachungen  iiber  den  Verfasser 
p.  226  ss.  Cinq  des  miniatures  ont  été  repro-  der  Miracles  de  Nostre  Dame  par  personnages 
duites  par  G.  Cohen,  Le  théâtre  en  France  au  (Marburg,  i885;  Aasgaben  und  Abhandlangen, 
Moyen  Age,  I.  Le  théâtre  religieux  (io,3o),  n"  LUI;  abrégé  en  Schnell  I).  Du  même 
pi.  4-8.  auteur,  Ueber  den    Abfassungsort    der  Miracles 

(S)  A  la  suite  de  la  dissertation  de  E. -IL  Lan-  de    Nostre    Dame    (Marburg,    1886;    même 

glois  citée  ci-dessous,  p.  2Ô2.  collection,    n'    LUI;    abrégé   en   Schnell    II). 

(4)  Le  théâtre  français  au  Moyen  Age,  p.  2  1  G-  Emile  Roy,  Etudes  sur  le  théâtre  français  du 
(168.  Ce  sont  les  n0'  XXIII,  XXIX,  XXXIII  et  XIV  et  du  XV  siècle.  La  Comédie  sans  titre 
XXXIX.  La  publication  isolée  de  quelques  publiée  pour  la  première  fois  d'après  le  manu- 
autres  morceaux  est  mentionnée  dans  les  scrit  S563  de  la  Bibliothèque  nationale  et  les 
notices  de  Petit  de  Julleville  (loc.  cit.,  p.  218  ss).  Miracles  de  Nostre  Dame  par  personnages 
Ce  dernier  a  consacré  au  recueil  une  étude  (Dijon  et  Paris,  1901  ;  extrait  de  la  Revue 
littéraire   riche  en  fines   observations  {op.  cit.,  bourguignonne  d'enseignement  supérieur,  t.  XI). 


192  THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

Caractères  communs  aux  quarante  miracles. 

Pour  le  fond,  l'événement  capital  du  drame,  et  qui  en  constitue 
essentiellement  le  sujet,  consiste  en  un  miracle  accompli  par  la 
Vierge  en  faveur  d'un  de  ses  dévots  ou,  plus  exactement,  d'un  mal- 
heureux ou  d'un  coupable  qui,  dans  une  détresse  extrême,  a  recouru 
à  sa  miséricorde.  Elle  descend  du  ciel  pour  rassurer  ses  protégés, 
les  sauver  d'un  péril  imminent,  les  faire  triompher  d'une  tentation  ou 
même,  s'ils  sont  morts,  arracher  leurs  âmes  aux  grilles  des  démons (1). 

Cette  intervention  est  généralement  spontanée,  déterminée  par 
l'ardente  supplication  du  patient;  elle  est  toutefois  subordonnée  à 
l'acquiescement  de  Jésus,  qui,  désigné  dans  les  rubriques  par  le  mol 
«  Dieu  »,  la  provoque  parfois.  Elle  s'accompagne  d'un  cérémonial  non 
dénué  de  solennité  :  Marie  est  précédée  par  les  deux  anges,  ou  archan- 
ges, Michel  et  Gabriel (2),  qui  chantent  en  son  honneur  un  «  ronde!  »<3). 
Ils  sont  en  outre  chargés  de  porter  ou  d'exécuter  ses  ordres  (,,).  Très 
exceptionnellement,  le  cortège  est  renforcé  de  quelques  saints,  parmi 
lesquels  l'apôtre  Jean  tient  une  place  prépondérante;  il  apparaît  en 
effet  dans  sept  pièces  (X,  XII,  XVII,  XXXI,  XXXII,  XXXIII,  XXXIX)  (v. 
Dans  certaines  pièces,  on  a  choisi  d'autres  saints  dont  la  fête  tombait 
le  jour  de  la  représentation  du  miracle  ^6). 

(1)  A    cette    définition    échappent   plus    ou  montrer  (X,  3o4). 
moins  les  pièces  suivantes,  où  le  miracle  ne  se  (5)  Dans   XX,   ce  sont  les   saints   Pierre   cl 

produit  pas  ou  n'est  pas  opéré,  par  la  Vierge  l'aul  qui  remplissent  la  l'onction  de  messagers; 

(voir  les  analyses  ci-dessous  :  1,  II,  III,  V,  X,  dans  IX,  ce  sont  les  saintes  Agnès  et  Christine 

Mil,    \l\,    XX,     XXV,     XXXIII,    XL).  Dans  qui,   accompagnant    les   anges,   sont   chargées 

XXXVIII,  la  Vierge  ne  parait  même  pas,  mais  d'apporter  et  d'appliquer  «  l'oignement  »   qui 

c'est  peut-être  par  suite  d'une  lacune.  -uérira  les  plaies  de  saint  (iuillaume. 

PI   Dans  XVII   seulement,   Michel   est    rem  (•)   Ce   sont   les   saints    Éloi    (IX,   X,   XV), 

placé  par  Raphaël;  dans  XI  et  XXVI,  il  y  a  un  pierre   (  yill),  Laurent  et  Etienne  (III).  L'ex- 

«  tiers  ange  »  non  dénomme.  plication  proposée  ci-dessus  se  londe  sur  les 

m  La  première  partie  est  souvent  chantée  à  vers  suivants,  adressés  par  la  Vierge  a  Éloi  (X)  : 
la  venue  de  la  Vierge,  la  seconde  à  son  départ. 
(  les    rondels    sont    conformes   aux   règles   du  387  i*?  en  voulenté 

i-                 .                         î-     ,     u    r\  De  matines  ici  oir 

genre  appliquées  notamment  par  Lustache  Des-  r.  ■  r>- 

.               ■•                                     •     i      ,•             •  Four  m  ame  en  Dieu  plus  csioir 

champs   Sur  cette  forme,  voir  la  disserfc n  El  pour  ,a  vos(re  am^r_  EloJy 

de    L.    Muller,    Dos    Rundel   m   den    altfranz.  Car  Sainte  Eglise,  bien  le  voy, 

Mirakebpickn    and    Mysterien    des    A  l  '"     uml  Fait  teste  de  vous  au  jour  d'ui. 

.Y  17'"  Jalirhimderts  (Marburg,  i884  ;  ^4  " 

and  AbhandluiHieu,  n°  XXIV).  Des  derniers  vers  de  XXIV  il  résulte  aussi 

i  fois   ils   viennent    préparer  pour  elle  ipic  le  Miracle  de  saint  Ignace  a  été  représenté 

un  siège  d'apparat  <:  où  elle  doit  se  le  jour  de  sa  fête. 


THEATRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  193 

D'autres  particularités  sont  communes  à  plusieurs  miracles,  notam- 
ment l'adjonction  au  drame  de  sermons  et  de  «  serventois  ». 

Les  serinons,  à  une  seule  exception  près  (II),  sont  en  prose  (1).  Ils 
manquent  dans  dix-sept  pièces  sans  que  rien  nous  indique  si  celles-ci 
en  ont  jamais  été  pourvues.  Dans  quatre  cas,  la  lacune  est  décelée  par 
une  rubrique  ou  par  le  fait  que  le  premier  vers  suivant  le  sermon, 
qui  devrait  rimer  avec  le  dernier  mot  de  celui-ci,  reste  sans  rime 
(VIII,  1  ;  XV,  70;  XVI,  98;  XX,  47)-  Dans  douze  cas,  la  pièce  débute 
par  le  sermon;  dans  dix,  celui-ci  est  intercalé  après  l'une  des  premiè- 
res scènes. 

Ces  sermons,  plus  exactement  dénommés  coîacions,  n'ont  aucun  rap- 
port avec  l'action  du  drame;  ils  ont  pour  unique  sujet  le  panégyrique 
de  la  Vierge  et  sont  conformes  au  type  en  vogue  à  cette  époque;  ils 
abondent  en  citations  de  l'Ecriture  subtilement  commentées  et  en 
interprétations  allégoriques  plus  ou  moins  forcées.  Ils  ont  été 
composés  par  des  clercs;  la  connaissance  des  Ecritures  et  des 
Pères  dont  ils  témoignent  et  l'application  des  procédés  scolastiques 
nous  en  sont  de  sûrs  garants. 

L'adjonction  de  serventois  est  moins  fréquente  que  celle  de  ser- 
mons: elle  ne  se  constate  qu'à  la  suite  de  quatorze  pièces,  mais  onze 
d'entre  elles  sont  suivies  d'un  second  serventois,  ce  qui  porte  le 
nombre  total  de  ceux-ci  à  vingt-cinq,  tous  consacrés,  eux  aussi,  à  la 
louange  de  la  Vierge,  également  pédantesques  et  d'un  style  tendu 
et  laborieux.  Ils  sont  écrits  en  décasyllabes,  répartis  en  couplets 
d'une  dizaine  de  vers,  sur  mêmes  rimes,  sans  refrain,  suivis  d'un 
ou  deux  envois.  Ces  envois  s'adressent  à  des  «  princes  »  ou  à  un  seul 
«prince»'  (XX,  XXIV,  XXVI,  XXXI);  un  seul  (XVIII)  au  «prince 
du  puy  ».  Dans  trois  cas  (XX,  XXV,  XXX)  le  premier  des  deux  ser- 
ventois est  donné  par  la  rubrique  comme  ayant  été  «  couronné  »  '2), 

(l)   Le   sermon    inséré   dans   XFII    (v.   3y3)  cette  mention  précède  un   certain   nombre   de 

n'est  pas,  comme  le  dit   Petit  de  JuUeville,  en  chansons;   dans  le   chansonnier  Clairambault, 

prose  et  en  vers,  mais  en  prose.  Il  est  pro-  cinq    chansons,    de    la    deuxième    moite    du 

nonce  par  l'un  des  acteurs  du  drame,  qui,  dès  XIII'  siècle,   sont  précédées   du   mot  coronee, 

qu'il  rentre  dans  l'action,  revient  à  la  forme  ver-  inscrit  dans  une  petite  couronne  (G.  Havnaud, 

sifiée  :  les  v.  30,4-420'  ne  sont  pas  du  sermon.  dans  Bibliothèque  de  l'Ecole  des  chartes,  t.  XL, 

(,)   Dans  le  ms.  B.  N.,   nouv.  acq.  fr.  io5o,  ^79,  p.  66). 


194  THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

le  second  comme  «  estriné  »  (1),  c'est-à-dire  récompensé. 

C'est  surtout  par  la  versification  du  dialogue  que  nos  Miracles 
sont  étroitement  apparentés.  Dans  tous,  sauf  le  premier,  la  même 
forme  est  rigoureusement  observée.  Tous  les  vers  sont  des  octosylla- 
bes, sauf  le  dernier  de  chaque  réplique,  qui  est  un  tétrasyllabe,  dont 
la  rime  détermine  celle  du  premier  vers  de  la  réplique  suivante: 
artifice  ingénieux  qui  soulage  la  mémoire  des  acteurs  et  rompt  heu- 
reusement la  monotonie. 

Date  et  lieu  de  la  composition. 

Ces  Miracles  ont  été  composés  pour  l'un  des  «  puys  Nostre  Dame  » 
qui  abondaient  alors  dans  le  Nord  de  la  France;  la  présence  des  ser- 
ventois  et  des  sermons  nous  le  prouve.  Les  représentations  avaient 
lieu  à  l'occasion  des  fêtes  de  la  Vierge  et  de  celles  de  quelques  saints, 
objets  d'un  culte  local (2)  ou  corporatif. 

Il  s'en  est  fallu  de  peu  que  nous  connaissions  le  siège  de  ce  puy  : 
en  effet,  le  premier  des  deux  serventois  insérés  à  la  suite  du  miracle 
V  (t.  I,  p.  2kk)  est  précédé  des  mots  :  sewenloys  couronné  audit  puy;  la 
rubrique  à  laquelle  celle-ci  fait  allusion  précédait  sans  doute  une 
pièce  qui,  malheureusement,  n'a  pas  trouvé  place  dans  le  recueil (3). 

Il  serait  assez  vain  d'essayer  de  reconstituer  le  milieu  où  vécut 
l'auteur:  en  efl'et,  rien  n'exclut  que  le  recueil  soit  de  plusieurs  auteurs 
utilisant  le  même  moule  et  appliquant  les  mêmes  procédés.  Mais  sur 
le  lieu,  et  plus  encore  sur  la  date  de  la  composition,  nous  pouvons 
atteindre  quelque  précision (4).  On  a  remarqué  depuis  longtemps  que 
certains  miracles  attestent  la  connaissance  de  la  topographie  pari- 

(,)  Le  mot  a  été  lu  par  tous  nos  devanciers  (,)  Les    sermons    mentionnent  souvent   les 

cslinr   et    interprété    a  admis    au    concours  ».  fêtes  à  l'occasion  desquelles  les  conirères  sont 

Mais,  mitre  que  ces  concours  ne  comportaient  réunis  (\l,  \l.\,  XXV). 

pas   d'épreuves  éliminatoires,   on   ne  voit  pas  ,m  C'est  sans  aucune  preuve  que  O.  Le  l\oy 

comment  ce  sens  pourrait  se  dériver  de  celui  {Eluda  sur  les   Mystères,  Paris,  18^7)  s'était 

de  estrif,  qui  signifie  toujours  «  débat,  contes  prononcé  en  faveur  du  puy  de  la  Conception 

talion  »  ;  la  lecture  que  nous  proposons  fournit  de  Rouen  (voir  Cli.  Magnin,  dans  Journal  des 

précisément  le  sens  requis.  Ëi  ce  qui  concerne  savants,  1847,  p.  /18,  n.  a), 

la  forme,  estriné  est  aussi  tréquent  que  estreiné,  m  Des    recherches    étendues   sur   ces   deux 

surtout  dans  les  dialectes  du  Nord,  cl   estriné  points  oui  déjà  été  faites  par  Ch.   Magnin  (ri. 

esl   attesté  par  une  rime  léonine  de   Gautier  la  note   précédente),   par  H.  Srhnell   (cf.  ci 

de  Coincy:  dessus,  p.    îgi)  et  surtout  par  E.  I\ov  [ibid.). 

Pour  ce  qu'enfant  qui  doctrine  a  ' >c  lL'  dernier,  on  lira  surtout  ave,   profit,  dans 

,[,,,„.,  le  livre  cité,  le  chapitre  intitulé  Les  noms  de 

De  lionne  estreiné  esl  estrinei  [éd.  estrenez]  lieu. r  parisiens  dans  les  Miracles  de  Nostre  Dame 

Knfes  qui  a  bone  doctrine.  (p.  r.i  \ 


THEATRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  195 

sienne.  L'auteur  du  vingt-sixième  miracle  connaît  jle  quartier  des 
Halles,  de  la  Pointe  Saint-Eustache  au  pont  Notre-Dame,  et  notam- 
ment les  tavernes  qui  y  pullulaient.  Emile  Roy  a  reconnu  que  le 
Paradis  et  la  Gourdaine,  où  sont  incarcérés  des  inculpés,  étaient  des 
peoles  du  Grand  Châtelet.  On  note  aussi  la  connaissance,  attestée  dans 

O  a 

d'autres  Miracles,  d'une  région  située  au  nord  de  l'Ile-de-France.  De 
cette  région  les  points  extrêmes  mentionnés  dans  nos  textes  sont 
Bruges  (XI,  198),  Mons  (II,  1176),  Le  Dam,  peut-être  Damme, 
avant-port  de  Bruges  (XV,  260),  Pas-en-Artois  (II,  602),  Le 
Crotov  (XXVI,  200).  Le  marchand  du  miracle  XI  (201  ss.)  va 
commercer  en  Flandre,  où  un  personnage  du  Miracle  XV  (1260)  a 
des  intérêts.  La  liste  des  sanctuaires  célèbres  ou  des  reliques 
vénérées  dans  cette  région  est  particulièrement  riche  (1).  Nos  auteurs 
savent  que  saint  Spire  est  honoré  à  Corbeil  (XVII,  2008),  que 
Valenton,  non  loin  de  la  même  ville,  s'enorgueillit  de  posséder  un 
fragment  de  la  vraie  Croix  (XXXVI,  201),  que  la  Mère  Dieu  est  à 
Pontoise  l'objet  d'un  culte  particulier  (ibid.,  4o5).  Ils  savent  aussi 
que  le  château  d'Arqués  (XXXIII,  664)  appartient  au  duc  de 
Normandie,  dont  les  domaines  s'étendent  de  Saint-Genais  (Manche) 
à  Mantes  libid.,  3 76).  La  mention  de  localités  situées  au  sud  de 
l'Ile-de-France  est  plus  rare.  Orléans,  même  Larchant  près  de 
Nemours  (Seine-et-Marne),  apparaissent  comme  des  localités 
excentriques,  sinon  lointaines  (XXII,  i65o;  II,  708).  C'est 
donc  vers  le  nord  de  l'Ile-de-France  que  nous  proposons  de  placer  le 
le  lieu  d'origine  de  notre  recueil. 

Nous  avons  renoncé  à  utiliser,  pour  cette  recherche,  l'étude  lin- 
guistique des  textes,  parce  qu'ils  sont  écrits  dans  cette  langue  com- 
mune qui,  dès  le  début  du  xive  siècle,  tendit  à  se  substituer  aux  dia- 
lectes. Il  importe  toutefois  de  noter  que  les  formes  caractéristiques 
du  picard  y  abondent (2). 

(1)  De  la  liste  des  noms  de  lieux  nous  avons  (mi.),   la   réduction   de   la  diphtongue  oi  en  o 

éliminé    tous    ceux    qui    étaient    mentionnés  (glore),     les     infinitifs    seir,    veïr.    Tous    ces 

dans  les  sources  ;  de  celle  des  noms  de  saints  traits   sont   largement    attestés   par  les  rimes, 

ceux  qui  ont  été  amenés  par  les  besoins  de  la  En  revanche,  les  possessifs  abrégés  (no,  vo)  sont 

rime.  rares  ;  de  même  le   maintien   du   son   occlusif 

m  Les  plus  fréquentes  sont  la  désinence  en  devant  a  (castel).   Nous  avons    négligé    aussi 

ie  (au  lieu  de  iee)  des  participes  passés  fémi-  l'étude  de  la  synérèse  et  de  la  diérèse,  qui  ne 

mins   des  verbes  en    -ier  (appareillie),  les  cas  fournissent  sur  la  date  d'un  texte  que  des  in- 

régimes  des  pronoms  personnels  absolus  en  i  dications  très  approximatives. 


196  THEATRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

Pour  la  date,  on  peut  relever  les  faits  suivants.  Il  est  question  dans 
XXXIII  d'un  roi  de  Naples  nommé  Robert,  qui  doit  être  le  prince  de 
ce  nom  mort  en  i343  ;  dans  XXIII,  le  Louvre  est  mentionné  comme 
servant  de  prison  d'Etat;  dans  XXXIX ,  il  est  déjà  une  résidence  royale; 
or  cette  dernière  utilisation  n'apparaît  que  vers  i365-i3yo.  Em.  Roy  a 
retrouvé  la  trace  de  quelques  personnages  nommés  dans  ces  textes (1), 
un  Jean  de  Savoie  (XXXIII)  était,  en  1 34 2  et  1 349-,  armurier  du  duc 
de  Normandie,  les  noms  de  Raoulet  (XV)  et  de  Pierre  du  Pré  (XII) 
lurent  réellement  portés  par  des  bourreaux  en  1 358  et  i3o,i. 

Les  quelques  constatations  de  même  ordre  que  nous  pourrions 
ajouter  à  celles-là  nous  ramènent  sensiblement  à  la  même  époque. 
Les  déprédations  des  bandes  anglaises  dont  est  victime  le  jongleur 
\  olant  (XIX,  736)  ne  peuvent  guère  être  antérieures  au  désastre  de 
Poitiers  (1 356) ;  le  comte  de  Foix  présenté  (VII,  4yo)  comme  digne 
des  plus  grands  honneurs  doit  être  Gaston  II,  fidèle  serviteur  de  la 
royauté,  qui  s'était  illustré  par  une  brillante  campagne  contre  les 
Anglais  en  1 33y-i 338. 

L'opinion  la  plus  probable  est  que  les  pièces  de  notre  recueil  doi- 
vent se  placer  entre  1 345  et  i38o. 

Classement  des  pièces. 

Dans  les  recueils  de  miracles  latins  dont  la  plupart  de  nos  drames 
sont  des  adaptations,  il  reste  au  moins  quelques  vestiges  d'un  clas- 
sement logique  (2).  11  n'en  est  pas  de  même  dans  notre  recueil,  où 
s'entrecroisent  les  sujets  les  plus  divers.  Pour  la  commodité  du  lec- 
teur, nos  renvois  sont  faits,  comme  ceux  de  nos  devanciers,  aux 
numéros  d'ordre  du  manuscrit,  dont  nous  croyons  devoir  reproduire 
ici  la  table(3),  mais  pour  faciliter  l'élude,  nous  les  grouperons  ensuite 
selon  leurs  analogies  et  dans  un  ordre  logique  (4). 

I.  —  L'enfant  voué  au  diable I 

II.  —  L'abbesse  enceinte  délivrée Il 

III.  —  L'évêque  assassiné III 

(1I  Op.  cit. ,  p.  clxxxiv  ss.  <*>    Dans    l'intérieur    de    chaque    section. 

Voiries  études  de  Mussafia  signalées  p.  aoo.  l'ordre   du  manuscrit  a  été  respecté.  Le  n" 

l>  Les  titres  de  Petit  de  Julienne  sont modi-  placé  à  la  suite  du  titre  esl  celui  de  notre 

liés  en  vue  d'une  plus  parfaite  exactitude.  liste. 


THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  197 

IV.  —  La  reine  de  Portugal XXV 

V.  —  La  Nativité  de  Notre  Seigneur,  v.  ci-dessus,  p.  173. 

VI.  —  Saint  Jean  Chrysostome  et  sa  mère  .  .  IV 

VIL  —  Le  pape  qui  vendit  le  baume VI 

VIII.  —  La  nonne  qui  laissa  son  abbaye V 

IX.  —  Saint  Guillaume  du  Désert XXXIII 

X.  —  L'évêque  à  qui  Notre  Dame  apparut. .  VII 

XL  —  Le  marchand  préservé  de  mort VIII 

XII.  —  La  marquise  de  La  Gaudine XXVI 

XIII.  —  Julien  et  Libanius XXXVI 

XIV.  —  Le  prévôt  Etienne  et  son  frère XVII 

XV.  —  L'enfant  ressuscité IX 

XVI.  —  La  mère  du  pape  punie  de  son  orgueil.  X 

XVII.  —  Le  paroissien  excommunié XI 

XVIII.  —  Théodore,  la  femme  moine XII 

XIX.  —  Le  chanoine  marié XIII 

XX.  —  Saint  Silvestre  et  Constantin XXXVI  l 

XXI.  —  Barlaam  et  Josaphat XVIII 

XXII.  —  Saint  Pantaléon XIX 

XXIII.  —  Amis  et  Amile XXXIV 

XXIV.  —  Saint  Ignace XX 

XXV.  —  Saint  Valentin XXI 

XXVI.  —  La  femme  sauvée  du  bûcher XIV 

XXVII.  —  L'impératrice  de  Rome XXVII 

XXVIII.  —  Oste,  roi  d'Espagne XXVIII 

XXIX.  —  La  fdle  du  roi  de  Hongrie XXIX 

XXX.  —  Saint  Jean  le  Pelu XXII 

XXXI.  —  Berthe,  femme  du  roi  Pépia XXXII 

XXXII.  —  Le  roi  Thierry  et  Osanne XXXI 

XXXIII.  —  Robert  le  Diable XXXV 

XXXIV.  —  La  reine  Bautheut  et  ses  fds XXXVIII 

XXXV.  —  Le  marchand  et  le  juif XV 

XXXVI.  —  Pierre  le  changeur XVI 

XXXVII.  —  La  fdle  du  roi  devenue  soudoyer. .  .  .  XXX 

XXXVIII.  —  Saint  Laurent  et  Dacien XXIII 

XXXIX.  —  Le  baptême  de  Glovis XXXIX 

XL.  —  Saint  Alexis XXIV 

HIST.   LITTÉR.   —  XXXIX.  14 


198  THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

En  dépit  des  rubriques,  qui  annoncent  invariablement  un  «  miracle 
de  Notre  Dame  >>  ",  dix-sep>t  pièces  seulement  mettent  en  scène  des  faits 
miraculeux  dus  à  l'intervention  de  la  Vierge  (groupe  A),  huit  rap- 
pellent des  légendes  de  saints,  désaffectées,  si  l'on  peut  dire,  à  son 
profit  et  qu'on  pourrait  appeler  «  marialisées  >•  (légendes  mariales 
groupe  B)  :  la  Vierge,  en  effet,  s'y  substitue  ou  du  moins  s'y  juxtapose 
à  divers  saints  qui  sont  réduits  ainsi  à  un  rôle  insignifiant  W.  Les 
sujets  traités  dans  les  autres  n'ont  originairement  rien  de  religieux  : 
onze  (groupe  C)  portent  sur  des  légendes  épiques,  ou  du  moins  rela- 
tives à  des  héros  de  type  épique,  quatre  enfin  sur  des  récits  historiques 
«  romancés  »  (groupe  D).  Il  sera  plus  commode  pour  le  lecteur 
d'avoir  sous  les  yeux  la  liste  complète  des  morceaux  classés  d'après 
leurs  sujets  (2). 

TABLE  DES  PIÈCES. 

Légendes  mariales. 

I.  —  L'enfant  voué  au  diable 1 

IL  —  L'abbesse  enceinte  délivrée II 

III.  —  L'évéque  assassiné 111 

IV.  —  Saint  Jean  Chrysostome  et  sa  mère.  .  .  VI 
V.  —  La  nonne  qui  laissa  son  abbaye VIII 

VI.  —  Le  pape  qui  vendit  le  baume VU 

VIL  —  L'évéque  à  qui  Notre  Dame  apparut .  .  X 

VIII.  —  Le  marchand  préservé  de  mort XI 

IX.  —  L'enfant  ressuscité XV 

X.  —  La  mère  du  pape  punie  de  son  orgueil.  XVI 

XI.  —  Le  paroissien  excommunié XVII 

XII.  -  -  Théodore,  la  femme  moine XVIII 

XIII.  — -  Le  chanoine  marié XIX 

XIV.  —  La  femme  sauvée  du  bûcher WVI 

XV.  —  Le  marchand  et  le  juif XXXV 

XVI.  —  Pierre  le  changeur XXXVI 

(l)  Les  n0'  XXXY  el    \\\\l    m-    rentrent  n'y  jouant  aucun  rôle.  Nous  rangeons  dans  la 

ni  dans  lune  ni  dans  l'autre  de  ces  catégories,  seconde  catégorie  le    n*    XXI,   Barlaam   ayant 

leurs  protagonistes  ne  Bgurant  pas  dans  ta  liste  souvent  été  considéré  comme  saint, 
des  saints  et   la  Vierge,  au  moins  a  l'origine,  (,)  Le  n*  en  fin  de  ligne  est  celui  du  manuscrit, 


THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  199 

Légendes  de  saints. 

XVII.  —  Le  prévôt  Etienne  et  son  frère XIV 

XVIII.  —  Barlaam  et  Josaphat XXI 

XIX.  —  Saint  Pantaléon XXII 

XX.  —  Saint  Ignace XXIV 

XXI.  —  Saint  Valentin XXV 

XXII.  —  Saint  Jean  le  Pelu XXX 

XXIII.  —  Saint  Laurent,  Philippe  et  Dacien  .  .  .  XXXVIII 

XXIV.  —  Saint  Alexis XL 


Lég 


ENDES  ROMANESQUES  ET  HEROÏQUES. 


XXV.  —  La  reine  de  Portugal IV 

XXVI.  —  La  marquise  de  La  Gaudine XII 

XXVII.  —  L'impératrice  de  Rome XXVII 

XXVIII.  —  Oste,  roi  d'Espagne XXXXVIII 

XXIX.  —  La  fille  du  roi  de  Hongrie XXIX 

XXX.  —  La  fille  du  roi  devenue  soudoyer.  .  .  .  XXXVII 

XXXI.  —  Le  roi  Thierry  et  sa  femme  Osanne. .  XXXII 

XXXII.  —  Berthe,  femme  du  roi  Pépin XXXI 

XXXIII.  —  Saint  Guillaume  du  Désert IX 

XXXIV.  —  Amis  et  Amile XXIII 

XXXV.  —  Robert  le  Diable XXXIII 


LÉGENDES    HISTORIQUES     ROMANCÉES. 

XXXVI.  —  L'empereur  Julien  et  Libanius XIII 

XXXVII.  —  Saint  Silvestre  et  Constantin XX 

XXXVIII.  —  La  reine  Bautheut  et  ses  fils XXXIV 

XXXIX.  —  Le  baptême  de  Clovis XXXIX 

14. 


200  THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

Analyse  et  sources  des  miracles. 

En  1880,  Petit  de  Julleville  a  donné  l'analyse  des  Quarante  Mira- 
cles (1),  avec  des  indications  sommaires  sur  les  sources  et  la  composi- 
tion, mais  sans  référence  suffisante  aux  Miracles  latins  alors  très  mal 
connus  et  dont  l'étude  précise  n'a  commencé  qu'en  1886  avec  les 
travaux  d'Adolf  Mussafia  (2).  On  pourra  juger  de  l'importance  de 
cette  production  latine  par  Y  Index  provisoire  qu'en  a  donné  en  1902 
le  P.  Poncelet (3),  et  qui  compte  plus  de  1.700  numéros.  Mais  les 
mémoires  consacrés  aux  sources  des  Miracles  français  ou  latins  sont 
dispersés  et  encore  trop  peu  nombreux,  comme  on  le  verra  par 
l'examen  des  bibliographies  les  plus  récentes  ((l'. 


LEGENDES  MÂRIALES. 

I.  L'enfant  voué  au  diable  (I). 

En  l'honneur  de  la  Vierge  Marie,  une  «dame»,  nommée  Sébile, 
fait  vœu  de  chasteté  et  obtient  pour  ce  vœu  l'accord  de  son  «  sei- 
gneur», mais  deux  diables,  Lucifer  et  Belgibus,  s'efforcent  de  rompre 


(l)  Les  Mystères,   1880,  t.  I,  pp.    1 35-1 84  lecta  Bollandiana,   t.   XXI  (1902),    pp.    ai4- 

et  t.  II,  pp.  228-335.  36o. 

„,  T        .  .       .  .         ci-  1  (4)  Voir,  flans  le  Manuel  bibliographique  de  la 

1  '   La   série   de    ses    cina    àtndicn    ra    tien  , ....     .        r  .       ,     ,»  f7     ',   '„    „ 

.....        ,,     ■     ,  ,  1         1  Littérature  Iraneaise  dn   Moyen  A  tic,  de  II.  lios- 

iiultclalterlirlicit    narienleqenden  a  paru  dans  les  ,    ,        •'.  ,  *    ...      ,     -,    ,     ;' .  ., 

„.  ,     .  ,       ,      ,•',,,     •  '  ,      m  suât, les  articles  Miracles  île  lu   Vierqe,  Admit-, 

ùitzanasberichte  der  A.  Akademie  «<•»•   Il  issen-  n  ,    «  .        ,,.      ,      ,    ,r  .    Jr.         J  . 

,    ,.  ■'     ,      ... ,     ...         ,  Laalier  tic  Limier,  Miracles  de  Autre  Dame;  voir 

scliaften  de    Vienne   (Phil.    Ilisl.    Masse),  aux  .,       .,.,      -      ,     ...  .... 

J      /-.vu    1   r,o/-i     />i  ir    1   dûov     Avtv  aussi  les  metaiiqes  de  littérature  incu se  publies 
tomes    LXII    (1800),    LXV     (1888  ,     LXIX  .   .,  ,•;   ,        „  .         .  ...  /     ,-, 

1    oq    \     rwiti    /    o      \     rvïviï     /.q„c\  par  J.  Morawski  dans  /i<mmm<i,  I.  L.\l     inoj), 

(1880),    CXXIII      î.Sui   ,    (AXXIX    (iSno);  rYlu  ,      .,u,    ,  V\r  1      1  /    \       ,         ,• 

vn     *'  1.      '      •  '   '        .1         '     *   '  LXIV  (i()o8),  LXV  (  îci'io-io'ii   ,  el  particu- 

elle   se   complète    par    une    étude    parue,    en  ...         v    .  e..     1      1     ,,    nii-  11  r 

0    „       ,        r  r  1  ■  liereinenl   I  élude  de   M.   1 1 1 1 1 J 1 1 1  <  '  l\  lellin  .m ,  Lu 

1800,    dans    les    Denhseht  1  lien    de    La    même  ,  .,    ,.  ,  ,  J,      .,        . 

,    ■  1  .     .        ...  ,.  ■;.  ,       „   .  eme   eiillerlmn  tiiiiilu-iieiiiitiiiile  aei    niracles 

Académie,    Ueber  die   von   dautier  de    Luiucy  ,     .    c  ■  ,      ■  .  •   •     ,  ,  , 

,.,,„„  J  de  la  bande    \  terne   et  son  oriinnat  latin,  avec 

bcittitztcn  (Jucllen.  1        if      1  1     .      j  r 

x  les    Miracles    correspondants    des    mss.  Jrançais 

'''    Miraenlui  uni    II.     \.     Mariae    quae    sec.  375  'l  8 1 8  de  In  llililiotltèque  nationale,  Paris  et 

I  /  W  latine  conscripta  siint  Index  dans  Ana-  Upsal,  ig22. 


THEATRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  201 

ce  pieux  dessein;  ils  excitent  chez  le  mari  un  tel  désir  qu'une  nuit 
il  force  sa  femme.  Dans  sa  colère,  celle-ci  voue  aux  diables  l'enfant 
qu'elle  peut  concevoir  de  cette  violence.  Revenus  de  leur  folie  de 
colère  ou  de  désir,  les  époux  s'en  remettent  à  la  protection  de  la 
Vierge.  Un  fils  naît;  les  deux  diables  accourent  pour  se  saisir  de  l'en- 
fant, mais,  sur  les  instances  de  la  mère,  ils  consentent  un  délai  de 
sept  ans  pendant  lequel  celle-ci  aura  la  joie  d'élever  son  fils,  sous 
réserve  qu'elle  ne  le  fera  pas  baptiser.  Le  délai  écoulé,  elle  obtient 
des  diables,  tenaces  mais  accommodants,  un  nouveau  répit  de  huit 
ans,  elle  doit  pour  cela  signer  un  «  brief  »  rédigé  par  eux  et  s'engager 
à  ne  plus  demander  de  nouvelle  remise. 

La  quinzième  année  approche;  le  jeune  fils  a  grandi  en  sagesse 
autant  qu'en  force  et  en  beauté,  mais  il  s'inquiète  de  s'entendre  trai- 
ter par  les  autres  de  juif  et  de  voir  sa  mère  dans  la  tristesse.  Ses 
parents  lui  disent  alors  le  secret  de  sa  naissance  et  la  menace  qui  pèse 
sur  lui.  L'enfant  décide  de  lui-même  d'aller  à  Rome  implorer  le 
secours  du  pape.  Le  pontife,  qu'il  ne  voit  pas  sans  quelque  difficulté, 
l'adresse  à  un  ermite  du  désert  ;  celui-ci  l'envoie  à  un  autre  ermite 
et  ce  dernier  à  un  troisième  qui  est  justement  celui  que  la  Vierge  a 
choisi  pour  l'aider  à  sauver  l'enfant.  Cet  ermite,  nommé  Honoré, 
tente  de  protéger  le  malheureux.  Les  diables,  revenus  à  l'heure  fixée 
pour  se  saisir  de  leur  proie,  enlèvent  l'enfant.  Il  faut  que  la  Vierge 
elle-même  descende  sur  terre  et  leur  arrache  ce  qu'ils  tiennent  pour 
leur  dû,  mais  ils  réclament  là-dessus  le  jugement  de  Jésus  lui- 
même. 

Devant  Jésus  (que  les  rubriques  appellent  Dieu),  les  diables  pré- 
sentent leur  requête,  à  laquelle  s'oppose  Notre  Dame.  Presque  par 
surprise,  elle  se  fait  remettre  la  lettre  signée  de  la  mère  et  la  déchire 
devant  tous.  Jésus  prononce  alors  son  jugement:  il  fait  établir  que  le 
père  n'a  pas  eu  part  au  don  de  l'enfant  fait  en  esprit  par  la  mère,  et 
qu'il  n'a  pas  fait  lui-même  cet  octroi  de  «  bouche  »  :  or  la  femme  ne 
peut  disposer  d'un  bien 

Sans  le  vouloir  de  son  seignour. 
Cist  dons  est  de  nulle  valour 
Quant  son  père  ne  l'ottria. 


202  THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

Les  diables,  déboutés,  n'ont  d'autre  ressource  que  de  blâmer  le 
parti  pris  et  la  pusillanimité  du  juge  : 

Il  nous  est  touz  jours  ennemis, 
Pour  sa  mère  n'en  ose  el  faire  ; 
Si  lui  faisoit  riens  de  contraire, 
Il  seroit  batuz  au  retour. 

Jésus  fait  baptiser  le  jeune  fils  par  l'ermite  Honoré  ;  la  Vierge  sera 
la  marraine  et  lui  donnera  le  nom  de  Sauveur,  et  Jésus  précise  : 
Pour  ce  que  par  vous  est  sauvez. 

On  notera  dans  le  Miracle  quelques  traits  réalistes,  comme  la  scène 
de  l'accouchement  de  la  mère  avec  l'aide  de  la  voisine  Eramboure 
et  la  protection  d'une  Vie  de  sainte  Marguerite  placée  sur  la  poitrine 
de  l'accouchée,  ou  les  exigences  des  sergents  d'armes  pour  laisser  le 
jeune  fils  accéder  auprès  du  pape. 

Il  existe  de  ce  Miracle  une  version  en  prose  latine  (Poncelet,  638 
et  657),  résumée  par  Vincent  de  Beauvais  et  traduite  par  Gautier  de 
Coincy,  mais  il  est  peu  probable  qu'elle  soit  la  source  de  notre  auteur, 
tant  sont  grandes  les  différences  entre  les  deux  versions;  l'action  de 
la  Vierge  est  beaucoup  plus  violente  ;  il  n'est  pas  question  de  baptême 
interdit  ou  réalisé;  il  n'y  a  qu'un  seul  ermite,  auquel  l'enfant  est 
adressé  par  le  patriarche  de  Jérusalem,  à  qui  le  pape  l'avait  envoyé; 
les  répits  consentis  par  les  diables  sont  de  douze  et  trois  ans  et  non 
de  huit  et  sept,  ce  qui  n'en  pince  pas  moins  à  l'âge  de  quinze  ans  Le 
suprême  danger  couru  par  l'enfant. 

II.    L'ABBESSE  ENCEINTE  DÉLIVRÉ!:  l'AR  NoiIU.   I).\MI      If. 

Une  abbesse  traite  avec  une  dure  sévérité  les  nonnes  de  son  cou- 
vent: et  pourtant,  c'est  visible,  elle  va  devenir  mère.  Deux  des  nonnes, 
par  vengeance,  révèlent  ce  scandale  à  l'évêque,  qui  annonce  sa  visite 
pour  le  lendemain.  L'abbesse,  au  comble  de  l'angoisse,  implore  la 
Vierge.  Celle-ci,  lui  apparaissant  en  songe,  la  délivre  et  confie  l'enfant 
nouveau-né  à  un  ermite. 

L'évêque  arrive  le  lendemain.  L'abbesse  accusée  esl  déclarée  inno- 
cente à  la  suite  de  l'examen  d'une  «  matrone»  et  l'évêque  inflige  aux 


THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  203 

deux  dénonciatrices  une  punition  exemplaire.  Mais  l'abbesse,  prise 
de  remords,  avoue  sa  faute  et  raconte  l'intervention  de  la  Vierge  : 
l'évêque,  constatant  le  miracle,  la  déclare  «  sainte  femme  »,  la  promeut 
en  dignité,  la  fait  «  dame  et  maîtresse  »  de  l'«  ostel  »  de  Mons,  et 
recueille  chez  lui  Termite  et  l'enfant. 

Le  sujet  de  ce  drame  a  été  tiré  d'un  récit  dont  on  connaît  plusieurs 
versions  :  deux  en  prose  latine,  cinq  en  vers  français.  Les  deux  ver- 
sions latines  ont  été  publiées  respectivement  par  kjellman  [L  I)(1)  et 
par  Fita  (L  II)  (2)  ;  les  cinq  versions  françaises  par  Herbert  [FI]  (3), 
par  kjellman  (F  II)  W,  par  Méon  (F  III)  (5>,  par  Ulrich  (F  IV)  <6>  et 
par  A.  Lângfors  (F  V)  (7). 

Les  rapports  entre  ces  versions  ont  été  sommairement  étudiés  par 
Kjellman (8).  Le  miracle  dramatique  diffère,  sur  deux  points  notables, 
de  la  première  des  versions  latines  (L  I),  d'où  dérivent  les  récits  fran- 
çais publiés  par  Herbert  (F  I)  et  par  Kjellman  [F  II).  Elle  est  plus 
proche,  malgré  quelques  différences,  de  la  seconde  version  (F  II). 
L'opinion  de  Schnell,  reprise  par  Jensen  (0),  qu'elle  reposerait  sur  le 
poème  français  publié  par  Méon  [F  III)  ne  s'autorise  que  de  concor- 
dances verbales  peu  probantes.  En  tout  cas,  l'auteur  s'est  accordé  une 
certaine  liberté,  parfois  heureuse,  par  exemple  dans  la  scène  où  l'ab- 
besse déclare  sa  passion  au  clerc  auquel  elle  se  donnera  (V,  2g4-42  3ï 
et  dans  celle  où  les  nonnes  complotent  pour  se  venger  (V,  4  24-471). 


III.    L'ÉVÊQUE  ASSASSINÉ  PAR  SON  ARCHIDIACRE     IIP. 

Un  archidiacre,  de  plus  haute  naissance  que  son  évêque,  brûle 

de  le  remplacer  :   il  réussit  à  le  faire  tuer  et  il  est  élu  à  sa  place. 

(11   Op.  cit.,  p.  60.  (')    Notices     et      extraits      des      manuscrits, 

(,)  Mariale  de  Gil  de  Zamora  [Boletin,  VIII,  t.  XXXIX,  2"  partie  (1916),  p.  55g  (d'après  le 

p.  69,  n"  4).  manuscrit  de  la  Bibl.  nat.  fr.  12  483;  poème 

(S)  Romania,  t.  XXXII  (igo3),  p.  4'8,  d'après  anonyme  en  quatrains  d'alexandrins).  Il  existe 

le  ms.  Egerton,  où  la  pièce  fait  suite  au  recueil  aussi  du    récit  une  brève  version  provençale, 

dAdgar.  traduite  du  Spéculant  historiale,  éd.  J.  Ulrich, 

(4)  Op.  cit.,  p.  62  (Anonyme  de  Londres).  Romania,  t.  VII  (1879),  p.  20,  11°  8. 

(5)  Nouveau  Recueil,  t.    II,   p.   3l4    (poème  (a)    Op.  cit.,  p.  m. 

inséré  dans  la  Vie  des  Pères).  <•>  Die  «  Miracles  de  Nostre  Dame  par  person- 

<*>  Zeitschrifl  fur  romanische  Philologie,  t.  VI  nages  »  untersucht  in  ihrem  Yerhàltnis  za  Gautier 

(1882),  p.  334  (poème  de  Gautier  de  Coincy).  de  Coincy  (Bonn,  1892),  p.  89. 


204  THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

La  Vierge,  indignée,  demande  justice  à  Jésus,  qui  livre  le  coupable, 
corps  et  âme,  aux  diables  venus  le  réclamer.  Us  emportent  l'âme  et 
chargent  le  corps  sur  une  brouette  pour  le  transporter  en  enfer.  A 
la  prière  de  Notre  Dame,  les  saints  Etienne  et  Laurent  introduisent 
en  Paradis  l'âme  de  l'évêque. 

Paulin  Paris  a  signalé  une  version  en  prose  de  ce  Miracle  dans 
le  ms.  français  434  (xve  s.)  de  la  Bibliothèque  nationale.  Elle  est 
encore  inédite  (l).  Le  même  récit  se  lit  dans  le  Tombel  de  Chartrose 
(n°  XIV)  M. 


IV.  Saint  Jean  Chrysostome  et  sa  mère  (VI). 

Sont  ici  mêlées  plusieurs  légendes.  Dans  la  première,  désespérée 
de  la  mort  prématurée  de  son  mari,  Anthure,  mère  de  saint 
Chrysostome,  renonce  à  vivre  dans  le  monde.  Vingt  ans  plus  tard, 
alors  qu'elle  parcourait  en  mendiant  un  lointain  pays,  avertie  par 
l'ange  Gabriel,  elle  arrive  dans  la  ville  où  son  fds  devait  le  lendemain 
recevoir  la  consécration  épiscopale.  Elle  n'est  pas  reconnue  et  se  retire 
dans  un  «  reclusage».  Au  bout  d'un  an,  l'ange  lui  annonce  sa  fin  pro- 
chaine. Elle  obtient  la  communion  des  mains  de  l'évêque  et  meurt. 
C'est  alors  seulement  que  son  fils  la  reconnaît. 

Dans  les  autres  aventures  rapportées  par  notre  récit,  Chrysostome, 
accusé  d'avoir  séduit  la  fille  du  roi,  alors  qu'en  réalité  il  avait  repoussé 
ses  avances,  est  abandonné  dans  un  désert  où  il  va  devenir  la  proie 
des  fauves.  Il  en  est  sauvé  par  miracle,  et  son  innocence  apparaît.  H 
devient  évèque.  On  l'accuse  d'avoir  écrit  contre  le  roi  une  lettre  qui 
était  l'œuvre  du  diable.  11  est  enfermé  dans  un  cloître  après  avoir  eu 
le  poing  tranché,  mais  Notre  Dame  lui  fait  une  main  nouvelle  et  l'ange 
Gabriel  proclame  son  innocence. 

Les  thèmes  mis  en  œuvre  se  retrouvent  ailleurs.  La  mort  d'Anthure 
rappelle  celle  de  saint  Alexis;  la  tentative  de  la  femme,  impudique, 
celle  de  la  femme  de  Pharaon  dans  la  Bible  et  celle  de  la  femme  du 


manuscrits  français,  l.  IV,  p.  6,  n°  78  ".         Recueil  intitule  «  le  Tombel  Je  Chartrose*  (I.imd, 
lïanij  saint  evesque  que  son  archidiacre  tua.  19^^)>   P-   Xi.vin  ct    P-    2,v>   :    D'nu    archidiacre 

'-''  Mention  par  E.   Wnlbnrg,   Contes  pieux.         qui  occi^t  sou  evesque. 


THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  205 

roi  dans  le  Roman  des  Sept  Scujes.  La  fausse  attribution  de  la  lettre 
d'injures  fait  penser  au  complot  imputé  à  Boèce.  L'épisode  de  la  main 
coupée  et  reconstituée  figure  dans  la  légende  de  la  reine  des  Hongres 
(n"  XXIX)  et  dans  celle  de  Libanius  (n°  XIII). 

Parmi  les  récits  du  moyen  âge  en  langue  vulgaire,  un  manuscrit 
retrace  en  prose,  avec  une  différence  dans  le  nom  de  la  mère  de 
Chrysostome,  ici  appelée  Dieudonnée  (1),  la  première  partie  de  notre 
miracle.  La  même  a  été  appliquée  à  saint  Jean  Damascène  et  loca- 
lisée cà  Constantinople  sous  le  règne  de  Théodose  (:').  Enfin,  le  Libro 
dei  cinquanta  miracoli  rapporte  aussi  l'épisode  de  la  lettre  supposée  et 
de  la  main  recouvrée. 


V.  —  La  nonne  qui  a 

Une  nonne,  très  dévote  à  la  Vierge,  s'est  laissé  séduire  par  les 
offres  de  mariage  d'un  cbevalier.  Une  nuit,  pour  aller  le  rejoindre, 
elle  quitte  le  dortoir,  mais,  en  traversant  la  cbapelle,  elle  s'agenouille 
devant  la  statue  de  Marie  et  récite  un  Ave  Maria;  la  statue  s'anime 
et  vient  lui  barrer  le  passage.  La  même  scène  se  reproduit  la  nuit 
suivante.  La  troisième  nuit,  la  religieuse  traverse  la  chapelle  sans 
s'arrêter  ni  prier,  et  elle  peut  sortir. 

Le  chevalier  l'épouse  et  du  mariage  naissent  deux  enfants.  Au  bout 
de  trente  ans,  la  Vierge  apparaît  et  menace  des  peines  éternelles  la 
religieuse  infidèle,  qui  décide  de  reprendre  sa  place  au  couvent;  le 
chevalier  l'y  autorise  :  lui  aussi  entrera  en  religion.  Tous  deux 
quittent  leur  château,  laissant  à  la  grâce  de  Dieu  leurs  enfants 
endormis.  L'abbesse  rouvre  les  portes  du  monastère  à  la  religieuse 
repentante. 

Nous  avons  affaire  ici  à  la  déformation  d'une  légende  où  la  fugi- 
tive, sacristine  de  son  couvent,  est  pendant  toute  son  absence  rem- 
placée dans  sa  fonction  par  la  Vierge. 

(L)   Sur  cette  Vie  de  sainte  Dieudonnée ,   mère  Beauvais,  Specu.la.in  hisloriale,  1.  X\  III,  ch.  100- 

de    saint    Jehan    Banque   d'Or,    voir    Romania,  io5,  dans  les  Miracles  de  la  Vierye  du  ms.  818 

t.  XXX  (1901),  p.  3o2.  de  la  Bibl.  nat.,  éd.  H.  Kjellman,  p.  io3,  et  le 

m  Cette    version  se    lit    dans    Vincent    de  Tombel  de  Chartrose,  éd.  cit.,  p.  xxxiv  et  p.  6. 


206  THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

De  cette  légende  nous  avons  six  versions  en  vers,  du  xme  siècle 
et  du  début  du  xive(1). 

De  notre  version,  nous  n'avons,  outre  le  drame,  qu'une  rédaction 
latine  P». 

Les  versions  sont  tellement  voisines  qu'on  peut  hésiter  sur  le 
point  de  savoir  laquelle  a  été  utilisée  par  le  dramaturge  :  mais  des 
concordances  verbales  caractéristiques  (3)  permettent  de  trancher  la 
question  en  faveur  de  Gautier  de  Coincy.  Le  dramaturge  a  jugé  bon 
d'élargir  le  sujet  par  l'adjonction  de  plusieurs  hors-d'œuvre  :  semonce 
de  guerre  adressée  au  chevalier  par  son  seigneur  (770-787),  installa- 
tion du  couple  dans  un  logis  somptueux  (656  ss.). 


VI.  —  Le  pape  qui  vendit  i.e  baume  (\  Il  . 

L'objet  propre  de  ce  morceau,  d'après  la  rubrique  de  la  rédaction 
latine (4),  est  d'exposer  l'origine  des  Heures  et  de  la  Messe  de  la 
Vierge. 

Un  chevalier  guerroyant  en  Pouille(5)  avait,  en  un  péril  extrême, 
promis  de  faire  brûler  à  perpétuité  devant  l'autel  de  saint  Pierre 
une  lampe  alimentée  de  baume.  L'héritier  de  ses  biens  et  de  son 
vœu,  trouvant  la  redevance  trop  lourde,  vient  demander  au  pape  de 
l'en  décharger.  Celui-ci  consent,  en  échange  de  deux  cents  livres 
tournois. 

La  nuit  suivante,  saint  Pierre  lui  apparaît  et  lui  déclare  qu'il  ne 
le  laissera  jamais  entrer  au  Paradis.  Consultés,  les  cardinaux  l'adres- 
sent à  un  ermite,  qui  lui  conseille  de  recourir  à  la  Mère  de  Dieu. 
Celle-ci,  après  avoir  repoussé  deux  lois  la  prière  du  coupable,  lui 
apprend  enfin  que  sa  persévérance  lui  a  valu  le  pardon.  Il  mande 

1  1     versions  onl   été  étudiées    une  pre-  ''  Ed.  Mussafia,  QaéUen,  p.  53.  Pour  Gau- 

mière   lois   par  G.  Grôber,  d'après  clés  maté-  lier  de  Coincy,  cl.  éd.  Ulrich,  dans  Zeitschr.  far 

riaux    incomplets    {Ein    Marienmirakel,    dans  rom.  Philologie,  t.  VI    1883),  p.  )3q. 
Festgabe fur  W.  Foerster, p  l\.i\-h'\i),  puis  par  m  Elles  onl  été  citées  par  Jensen  [op.  cit., 

II.    Kjellman,  qui  a   pu  en   établir  la   liliation,  p.  S/j-S.">)  et  portent  sur  une  vingtaine  devers, 
après   avoir   publié    celles   qui    étaient    restées  '*'   De  institutionibas  horarnm  et  misse  sancte 

inédites:   Le  miracle  de  la  Sacristine,  éludes  sur  Marie. 
1rs  versions  métriques  de  l'ancien  français,  dans  <s)   Ceci  nous  reporte  au  temps  des  expédi 

Mélanges  de  philologie  offerts  «    1/.  /.    Melander  lions  de  Charles  d'Anjou  dans  l'Italie  méridio- 

I  psal,  i<)  m),  p-  !\-  81.  aale 


THEATRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  207 

l'héritier  et  le  supplie  en  vain  de  consentir  à  la  résiliation  du  marché. 
Un  marchand  se  présente  alors  et  vient  olï'rir  deux  escarboucles  qui 
remplaceraient  la  lampe.  Le  pape  les  achète  et  les  offre  à  saint  Pierre 
qui  refuse.  Les  deux  pierres  sont  suspendues  devant  l'autel  d'une 
chapelle  dédiée  à  la  Vierge  honorée  sous  le  nom  de  «  Notre  Dame 
des  Escarboucles». 

Il  existe  une  autre  version,  qui  se  présente  sous  quatre  formes  ; 
la  plus  ancienne  est  un  Miracle  latin  en  prose (1)  qui  se  dis- 
tingue par  les  traits  suivants.  L'auteur  de  la  fondation  est  l'empereur 
Constantin  et  le  pape  simoniaque  est  averti  de  sa  faute  par  le  fait 
que,  au  moment  où  il  allait  entrer  dans  une  église  à  la  tête  des 
fidèles,  il  se  sent  les  pieds  cloués  au  sol  par  une  force  invincible. 
Il  recourt  alors  k  l'intercession  de  la  Vierge.  Pour  la  remercier,  il 
ordonne  à  tous  les  prêtres  de  réciter  chaque  jour  les  Heures  qui 
sont  consacrées  à  Marie. 

De  ce  thème  deux  rédactions  en  vers  français  sont  parvenues  jus- 
qu'à nous  :  l'une,  contenue  dans  le  recueil  anonyme  de  Londres (2), 
est  une  traduction  du  texte  latin;  l'autre  P)  se  distingue  par  quelques 
traits  particuliers  (4).  Il  existe  enfin  de  ce  Miracle,  dans  le  ms.  4io 
(n°  4o),  une  version  en  prose  française  intitulée  :  «D'ung  pape  qui 
ne  pooit  entrer  a  l'église  pour  aucun  pechié(5)  ». 

La  dernière  partie  de  notre  récit,  et  notamment  la  mention  des 
escarboucles,  ne  se  rencontre  que  dans  le  drame. 

VII.  —  L'évèque  À  qui  Notre  Dame  apparut  (X). 

Un  évêque  a  fait  un  rêve  d'heureux  présage,  qu'il  va  raconter  à 
un  ermite,  son  confesseur;  celui-ci  aussi  en  a  fait  un,  qui  annonce 
à  l'évèque  un  accroissement  d'honneur  et  de  richesse.  La  Vierge, 
accompagnée  de  saint  Jean  et  de  saint  Eloi,  apparaît  au  prélat  à 
deux  reprises  et  lui  offre  un  vase  d'or,  plein,  dit-elle,  du  «  lait  de 

111  Poncelet,   n°  1217;   éd.    Kjellman,    op.  ne  cède  pas  à  la  cupidité,  mais  une  guerre  qu'il 

cit.,  p.  3o,  cf.  p.  xxxm.  soutient  contre  l'émir  de  Babylone  le  met  dans 

m  Éd.  Kjellman,  p.  33,  n"  9.  l'impossibilité   de   se   procurer   du   baume.    11 

(3)   Ms.  fr.  818,  n°  8;  éd.  Mussafia,  Stadien,  n'est  pas  question  ici  de  l'obligation  imposée 

V,  p.  29.  au  clergé  de  réciter  les  Heures,  mais  le  Paradis 

11  L'empereur,    successeur    de    Constantin,  est  promis  aux  laïques  qui  s'y  soumettront. 

qui   essaie   de   se   soustraire  à  ses  obligations,  (5)  Ed.  P.  Paris,  op.  cit.,  t.  XIV,  p.  i. 


208  THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

mes  mamelles  ».  L'évêque  et  l'ermite  vont  lui  rendre  grâce  dans  son 
sanctuaire  de  Boulogne. 

Pour  tirer  de  ce  maigre  sujet  une  pièce  d'étendue  à  peu  près 
normale,  l'auteur  n'a  pas  craint  d'ajouter  des  scènes  sans  intérêt. 

De  nombreux  Miracles  relatent  les  guérisons  obtenues  par  le  lait 
de  la  Vierge (l)  ;  mais  nous  n'en  connaissons  aucun  où  le  nôtre  soit 
raconté.  Il  a  dû  être  inventé  pour  accréditer  une  relique  vénérée 
dans  la  région  où  il  fut  mis  sous  forme  dramatique. 


VIII.  —  Le  jeune  marchand  sauvé  (XI). 

Un  jeune  homme,  «  de  rude  engien  »,  n'avait  trouvé  d'autre 
moyen  d'honorer  la  Vierge  que  d'offrir  chaque  samedi  un  «  chapeau» 
de  fleurs  à  l'une  des  images  de  Marie.  Obligé  d'aller  commercer  en 
Flandre,  il  remplace  le  chapeau  par  cent  cinquante  Ave  Maria. 

Un  jour  qu'il  est  épié  dans  un  bois  par  un  larron,  Notre  Dame 
apparaît.  Elle  dépose  sur  la  tête  du  jeune  homme,  sans  qu'il  la  voie,  un 
chapeau  de  fleurs.  Interdit,  le  larron  le  menace  de  mort,  s'il  ne  lui 
conduit  pas  la  dame  dont  la  beauté  vient  de  le  séduire.  Le  jeune 
homme,  instruit  du  miracle,  va  se  confesser  à  un  ermite  et  veut  par- 
tager sa  vie.  Tous  trois  se  font  reclus  à  Rocamadour. 

C'est  sans  doute  cette  anecdote  qui  est  rapportée  dans  un  des  récits 
en  prose  du  ms.  l\  10,  sous  le  n°  52  [D'un  homme  que  Vostre  Dame  saura 
d'est re  tué  en  unq  bnis). 

IV  —  L'enfant  hessuscité  (X\  . 

Un  bourgeois  et  sa  femme  obtiennent  par  l'intercession  de  la 
Vierge  la  naissance  d'un  fils.  Un  jour  que  la  mère  tenait  l'enlant  dans 
ses  bras,  elle  s'endorl  cl  le  laisse  glisser  dans  une  cuve  où  il  se  noie. 
Accusée  d'infanticide,  elle  est  condamnée  au  bûcher.  Son  mari,  qui 
revenait  d'un  pèlerinage  i  Noire-Dame  du  Puy,  invoque  la  Vierge. 
Fille  apparaît  et  promet  son  secours.  La  mère,  conduite  au  supplice, 
demande  à  entrer  dans  une  église  H  a  revoir  son  enfanl  une  dernière 

1     l'uni  i  Ici  ,  n      i  S  'i.    V'  i .  5lO, 


THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  209 

fois.  Mis  entre  ses  bras,  il  pousse  un  cri  et  recouvre  la  vie.  Les 
parents,  pour  remercier  Notre  Dame,  vont  en  pèlerinage  à  Fine  Terre. 

De  ce  sujet  nous  possédons  une  version  en  prose  latine  contenue 
dans  le  recueil  de  Pez(l).  Nous  en  possédons  aussi  deux  autres  versions 
françaises,  l'une  et  l'autre  encore  inédites  :  la  première  a  été  insérée 
dans  le  Rosaiium  soissonnais  (2)  ;  la  seconde,  en  prose,  nous  a  été 
conservée  parle  ms.  fr.  7207  (3)  de  la  Bibliothèque  nationale. 

Ce  récit  paraît  un  remaniement.  L'auteur  aura  voulu  écarter  les 
relations  incestueuses  entre  une  mère  et  son  nls,  qui  sont  l'essentiel 
du  récit  primitif.  De  celui-ci  nous  avons  une  version  française  en 
octosyllables  qui  a  été  très  répandue.  En  voici  une  brève  analyse (4). 

Pour  entrer  en  religion,  un  sénateur  de  Piome  abandonne  sa 
femme  qui,  ayant  consenti,  reste  dans  le  siècle  avec  son  jeune  fds. 
Elle  avait  l'habitude  de  le  faire  coucher  auprès  d'elle.  Quatorze  ans 
après,  elle  devient  un  jour  enceinte  de  lui.  A  peine  accouchée,  elle 
étrangle  le  nouveau-né.  Le  diable,  qui  l'avait  toujours  haïe,  prend 
l'apparence  d'un  «  physicien  et  bon  légiste  »  et  s'installe  à  Rome.  Il 
dévoile  le  forfait  devant  un  tribunal.  La  coupable  va  se  confesser  au 
pape,  qui  l'absout.  La  Vierge  l'accompagne  devant  l'accusateur,  qui  se 
trouble  et,  menacé  lui-même  d'être  arrêté,  disparaît.  La  malheureuse, 
dont  l'innocence  est  proclamée  par  tous,  fonde  une  église  en  l'hon- 
neur de  la  Vierge. 

X.  —  La  mère  du  pape  punie  de  son  orgueil  (XVI). 

Dame  Marie,  qui  a  trois  fils,  l'un  pape,  les  deux  autres  cardinaux, 
se  proclame  supérieure  en  dignité  à  la  Mère  de  Dieu,  qui  n'a  eu  qu'un 
fils.  Un  sermon  lui  ouvre  les  yeux  sur  l'énormité  de  sa  faute,  dont  elle 

I1'   Éd.  Crâne,  n°  i>\,  p.  29,  De  pueru  susci-  Pères  et  qui  se  trouve  dans  toutes  les  grandes 

lato.  collections:  voir  E.  Levi,  //  libro...,  p.  cxxxm. 

m  Voir  A.  Lânglors  dans  Notices  et  extraits,  Le  même  sujet  a  été  traité  par  Jean  Quentin, 

t.  XXXIX,  II  (1909),  p.  626.  dans  un  Dit  en  quatrains  d'alexandrins  (éd.  J. 

<3'  P.  Paris,  op.  cit.,  t.  VI,  p.  3 18.  Morawski,  dans  Romania,  t.  LXV,  1909,  p.  352) 

(4'   Inc.     :     Aie,    Dicus ,     rois    Jésus    Crist  ;  qui  en  a  encore  accru  l'horreur;   chez  lui,  la 

cf.  Lângfors,  Les  Incipit...,  p.6.  Le   texte  a  été  femme  coupable  a  successivement  trois  enfants 

imprimé  par  Méon,  Nour.  liée,  II,  p.  3gd-4iO,  qu'elle  étrangle  tous  les  trois,  et  elle  essaie,  à 

avec  cet  autre  incipit  :   Bien  est  gardes  cil  que  trois  reprises,  de  se  tuer.  La  Vierge  l'en  em- 

Dieus  garde  et  sous  ce  titre  :    Du  sénateur  de  pèche  cl  la  guérit.  Ce  miracle  enfin  a  été  inséré, 

Rome  ou  de  la  borjoise  que  fu  grosse  de  son  fil.  sous  le  n°  i4,  dans  le  Libro  dei  cinquanta  mira- 

L'original  est  un  conte  latin  ajouté  à  la  Vie  des  coli  (éd.  Levi,  p.  3o). 


210  THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

va  se  confesser  à  son  curé.  Celui-ci  l'envoie  au  pénitencier  du  pape, 
qui,  à  son  tour,  l'envoie  au  pape.  Après  en  avoir  conléré  avec  ses  deux 
frères,  le  pape  impose  à  la  coupable  un  pèlerinage  de  dix  années,  de 
sanctuaire  en  sanctuaire,  sans  qu'elle  s'arrête  jamais  plus  d'une  nuit 
au  même  endroit;  elle  s'engagera  en  outre,  si  elle  est  surprise  en 
pleine  campagne,  à  ne  pas  chercher  d'abri  avant  le  lever  du  jour. 

Sur  le  chemin  de  Compostelle,  elle  est  assaillie,  de  nuit,  par  un 
affreux  orage;  un  ânier,  qui  passe  par  là,  lui  offre  de  la  conduire  au 
prochain  village;  elle  refuse,  mais  le  prie,  sentant  que  sa  fin  est 
proche,  de  mander  le  curé  du  lieu.  Celui-ci  refuse  à  deux  reprises 
de  braver  la  tempête  ;  c'est  la  Vierge  qui  viendra  elle-même  assister 
la  mourante.  A  cet  endroit  s'élève  aussitôt  une  chapelle,  bâtie  de  la 
main  des  anges.  Le  curé,  saisi  de  remords,  va  se  confesser  au  pape, 
qui  comprend  que  la  pénitente  ainsi  glorifiée  est  sa  mère.  H  fait  part 
de  la  nouvelle  à  ses  deux  frères,  et  tous  trois  se  rendent  à  la  chapelle 
en  chantant  le  Reyina  Caeh. 

De  cette  légende  nous  ne  connaissons  pas  d'autre  version. 

XI.  —  Le  paroissien  excommunié  (XVII). 

Le  fils  du  roi  d'Alexandrie  renonce  par  piété  à  son  héritage  et 
décide  de  vivre  en  mendiant.  Bientôt  nous  le  voyons,  dans  les  rues 
d'Alexandrie,  où  personne  ne  le  reconnaît,  débiter  mille  folies  et 
supporter  les  moqueries. 

D'autre  part,  en  un  lieu  non  désigné,  un  saint  prêtre  avait  dû 
excommunier  un  de  ses  paroissiens,  nommé  Godart,  endurci  dans  le 
mal,  qui  l'avait  maintes  lois  menacé  de  son  couteau.  Le  prêtre  meurt 
inopinément.  Son  successeur  réussit  à  ramener  le  rebelle,  qui  n'a 
plus  qu'une  pensée  :  faire  lever  la  sentence  qui  l'a  frappé.  Il  demande 
en  vain  l'absolution  à  son  nouveau  curé,  puis  au  «  saint  pénitencier 
de  Rome  »;  celui-ci  l'envoie  à  un  «  saint  homme  »  qui  contrefait  le 
fou  dans  les  rues  d'Alexandrie. 

Godart  le  découvre,  se  confesse  à  lui  et  obtient  qu'il  intercède  en 
sa  faveur  auprès  de  la  Vierge.  Marie  apparaît,  suivie  d'un  brillant 
cortège  dans  lequel  se  trouve  précisément  l'ancien  curé  de  Godarl. 
Lmue  parla  prière  du  fou,  Notre  Dame  ordonne  au  prêtre  d'absou- 
dre le  coupable. 


THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  211 

Le  dénouement  manque  dans  le  manuscrit,  où  quatre  feuillets  sont 
restés  en  blanc  ;  mais  nous  le  connaissons  par  deux  textes.  Le  saint 
homme  qui  contrefaisait  le  fou  annonce  qu'il  mourra  sept  jours  plus 
tard.  Godart,  que  la  Vierge  avait  amené  là  tout  exprès,  l'assiste  à  ses 
derniers  instants  et  révèle  l'identité  du  saint  au  peuple,  qui  se  répand 
en  lamentations  et  l'enterre  dans  la  chapelle  où  il  avait  coutume  de 
venir  prier. 

Nous  possédons  de  ce  récit  deux  autres  versions  complètes  :  l'une 
en  prose  latine  (1),  l'autre  en  vers  français,  par  Gautier  de  Coincy(2). 
Celle-ci  est  très  fidèlement  traduite  de  la  première,  dont  elle  repro- 
duit toutes  les  données  de  fait;  elle  n'y  ajoute  que  quelques  réflexions 
personnelles,  où  se  donnent  carrière  la  verve  satirique  et  le  talent 
oratoire  de  l'auteur.  Rien  ne  prouve  que  le  dramaturge  ait  connu  la 
première  ;  en  revanche,  il  est  certain  qu'il  a  utilisé,  et  très  largement, 
la  seconde,  à  laquelle  il  a  emprunté  une  vingtaine  de  vers (3).  Il  ne  l'a 
modifiée  que  sur  quelques  points  insignifiants  et  l'a  enrichie  de 
quelques  scènes  naturelles  et  vivement  conduites (4). 

XII.  —  Théodore,  la  femme  moine  (XVIII). 

Théodore,  dont  le  mari  vient  de  partir  pour  la  guerre,  se  laisse 
séduire  par  un  galant.  Mais  elle  ne  pèche  qu'une  fois  et  en  éprouve 
aussitôt  un  violent  repentir.  Se  faisant  passer  pour  un  homme,  elle 
est  admise  dans  un  couvent. 

Elle  voyage  pour  le  service  du  couvent.  Elle  passe  une  nuit  dans 
une  auberge.  La  fille  de  l'hôtelier  lui  l'ait  des  avances.  Mais  l'impu- 

<">  Poncelet,n"467;éd.Mussafia,Qae//e;i,p.26.  en  octosyllabes,  très  divergente,  surtout  en  ce 

(,)  Éd.  Poi[uet,  col.  57^.  qui  concerne  le  nombre  et  la  qualité  des  per- 

(3)  Ils  sont  cités  par  Jensen  (op.  cit.,  p.  19).  sonnages  et  le  lieu  de  l'action;  elle  fait  partie 
Les  rapprochements  les  plus  probants  portent  de  la  Vie  des  Pères  (Des  trois  clers  compagnons 
sur  les  passages  suivants  :  Gautier,  192-0  qui  furent  hennîtes,  etc.);  un  fragment  en  a  été 
[cf.  drame  1 365-6,  53g-4o  (104-7),  370-83  récemment  publié  par  F.  Bar,  dans  Romania, 
(1.791-1.800)].  t.  LXVII(ig43),p.  5i4.  Ce  récit  lui-même  a 

(4)  Ce  sont  celles  qui  retracent  les  démêlés  été  au  début  du  xiv*  siècle  remanié  par  Jean 
de  Godart  avec  son  curé  (48,  io3,  366-397),  de  Saint-Quentin  en  quatrains  d'alexandrins 
le  tableau  des  avanies  infligées  au  fou  par  les  monorimes  (éd.  Jubinal,  Nouveau  recueil,  t.  F, 
badauds  et  les  propos  incohérents  prêtés  au  p.  266).  Surcette  rédaction,  voir  Morawski,  dans 
premier  (398-/197).  Nous  possédons  de  ce  récit  Romania,  t.  LXV1  (ig4o),  p.  5i5,  et  Bar,  loc. 
une  autre  version  anonyme  de  la  fin  du  xm°  s.,  cit.,  p.  5 16. 


212  THEATRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

dique,  s'étant  laissé  engrosser  par  un  valet,  accuse  Théodore  d'être  le 
père  de  l'enfant  qu'elle  attend;  c'est  donc  au  couvent  que  l'hôtelier 
va  porter  le  nouveau-né.  L'abbé  chasse  Théodore,  qui,  sans  se  plain- 
dre, mendiera  sa  vie  et  celle  de  l'enfant. 

Au  bout  de  sept  ans,  l'abbé,  ému  de  pitié,  lui  rouvre  le  couvent  et 
y  admettra  l'enfant,  qu'il  fera  instruire.  Peu  après  l'ange  Gabriel  vient 
annoncer  à  Théodore  sa  mort  prochaine.  En  effet,  Jésus  et  Notre  Dame 
viennent  recueillir  son  âme.  Son  mari,  qui  n'a  pas  cessé  de  la  pleurer 
et  de  la  chercher,  est  informé  de  la  vérité  par  l'archange  Michel, 
l'abbé,  par  une  vision.  Tous  deux  se  rendent  auprès  de  la  morte.  Le 
mari  obtient  de  rester  au  couvent,  où  il  occupera  la  cellule  de  sa 
femme. 

L'auteur  a  emprunté  cette  histoire  à  la  Lécjende  dorée  (ch.  12  3), 
où  elle  est  datée  et  localisée  ;  il  s'est  borné  à  l'alléger  de  quelques 
faits  merveilleux,  tels  que  les  ruses  du  démon  et  les  miracles  opérés 
par  Théodore  de  son  vivant. 

XIII.  —  Le  chanoine  marié  (XIX). 

Un  jeune  clerc  de  Pise,  très  dévot  à  la  Vierge,  non  encore  prêtre, 
mais  déjà  chanoine  en  l'église  de  Saint-Cassien,  perd  coup  sur  coup 
son  père  et  sa  mère,  qui  le  laissent  seul  héritier  d'une  grosse  fortune. 
Ses  proches  lui  persuadent  qu'il  ne  doit  pas  laisser  passer  tontes  ces 
richesses  à  d'autres  que  ses  descendants;  il  accepte  donc,  non  sans 
répugnance,  d'épouser  la  fille  de  messire  Barré  de  Saux,  qui  est  à  la 
fois  riche,  bonne  et  belle.  Le  mariage  est  célébré.  Mais,  au  cours  du 
repas  de  noces,  le  clerc  se  souvient  qu'il  n'a  pas,  avant  le  repas,  récité 
ses  heures  et  il  va  réparer  cet  oubli  dans  une  chapelle  voisine.  S'y 
étant  endormi,  il  voit  apparaître  la  Vierge,  qui  lui  reproche  son  infi- 
délité et  le  menace  des  peines  éternelles.  11  retourne  à  la  salle  du 
banquet,  feignant  la  gaîté.  La  nuit  venue,  il  se  laisse  conduire  à  la 
chambre  nuptiale,  où  il  trouve  l'épousée  déjà  couchée.  La  tentation 
est  forte;  il  en  triomphe  pourtant,  et  il  s'enfuit,  laissant  une  lettre  où 
il  dit  qu'il  va  se  faire  ermite. 

Le  lendemain  malin,  la  parenté,  stupéfaite,  se  lamente;  messire 
Barré  promet  a  sa  fille  de  lui  trouver  un  autre  mari,  mais  elle  déclare 


THEATRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  213 

quelle  veut,  elle  aussi,  entrer  en  religion,  et  sa  mère  se  charge  de  lui 
obtenir  une  cellule  au  couvent  de  Poissy.  La  Vierge  vient  visiter  dans 
son  ermitage  le  pécheur  repentant  et  lui  promet  les  joies  du  Paradis. 

Ce  récit  a  joui  dune  grande  vogue  (l).  La  forme  latine  la  plus 
répandue  nous  a  été  conservée  par  Gil  de  Zamora('2)  et  parle  ms.  de 
Toulouse  482.  Nous  n'en  connaissons  pas  moins  de  cinq  versions 
en  vers  français,  qui  ont  toutes  été  publiées (3).  Elles  se  répartissent 
en  deux  groupes,  selon  que  le  clerc  quitte  la  salle  du  banquet  pour 
réparer  son  oubli  ou  qu'il  entre  dans  une  chapelle  en  allant  à  la 
cérémonie.  C'est  au  premier  groupe  que  se  rattache  notre  Miracle, 
dont  la  source,  probablement  la  seule,  est  le  récit  de  Gautier.  Deux 
scènes  sont  particulièrement  probantes  à  cet  égard,  celle  de  l'appa- 
rition et  celle  de  la  tentation. 

Il  est,  en  revanche,  des  cas  où  la  sécheresse  du  récit  forçait  le 
dramaturge  à  faire  œuvre  personnelle;  nous  le  constatons  par 
exemple  dans  les  scènes  où  les  parents  du  clerc  engagent  des  pour- 
parlers de  mariage  (v.  428-623)  et  dans  celle  où  est  peint  le  désarroi 
des  deux  familles  après  la  fuite  de  ce  nouvel  Alexis  (1.093-1.214) (4)- 

XIV.  —   La  femme  que  Notre  Dame  sauva  du  bûcher  (XXVI). 

Guillaume,  maire  de  Chivy  (5),  et  sa  femme  Guibour  ont  marié 
leur  fille  au  jeune  Aubin  et  les  deux  ménages  vivent  sous  le  même 
toit.  Par  amour  pour  sa  fille,  Guibour  entoure  son  gendre  de  préve- 

(1)   11    a  été   étudié  dans  un  article  d'Anna  le  héros  de  cette  aventure  est  un  prince  hon- 

Wyrembeck  et  J.   Morawski,   Les  légendes  du  grois  contemporain  d'un  roi  de  France  nommé 

fiancé  de  la  Vierge  dans  la  littérature  médiévale  Charles,  qui,  devenu  roi  après  la  mort  de  son 

(Poznan,  io34).  frère  aine,  est  obligé  par  ses  sujets  de  prendre 

m  Boletin,  t.  \  111,  p.  128,  n°  43.  Cette  ver-  femme.  Il  s'enfuit  et,  après  une  longue  vie  cé- 

sion  est  inédite.  nobitique,  il  est  élu  patriarche  d'Aquilée  et  il 

(3>  Bibl.   nat.,    fr.   818    (éd.    Kjellman,    La  introduit  dans  la  liturgie  la  fête  de  la  Concep 

deuxième    collection,    p.    290).  —  Bibl.    nat.,  lion.  Le  même  récit  se  lit  dans  le  recueil  de  Gil 

fr.2162  (éd.  Morawski,  dans  Romania,  t.  LXI,  deZamora  (Boletin,  t.  XIII,  p.  190,  n°  53),  où  le 

1935,  p.  326).  —  Bibl.  nat.,  fr.   i5no  (éd.  père  du  jeune  prince  est  dénommé  Henri,  et 

Wyreniberg-Morawski,    op.    cit.,    p.     01).    —  dans  les  Cinquanta  miracoli  (n°  XL). 
Londres,  Brit.   Mus.,   Old  Royal,   20  B  XIV,  (s)  Selon  Guibert  de  Nogent   (voir  ci-des- 

n°  3o  (éd.  Kjellman,  p.  126).   —   Gautier  de  sous),    Chivy  est  à   deux   milles   de   Laon;   il 

Coincy  (éd.  Poquet,  col.  629).  s'agit  donc  de  Chivy-lès-Etouvelles  et  non  du 

(t)     Dans  un  sermon  faussement  attribué  à  hameau    dépendant    de    la    commune    de    la 

saint  Anselme  (Patrol.  lat.,  t.  CLIX,  col.  3ao),  Beaulne,  sensiblement  plus  éloigné  de  Laon. 
hist.  littêr.  —  xxxix.  15 


2U  THEATRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

nances.  Bientôt  on  chuchote  qu'elle  est  sa  maîtresse,  et  un  voisin 
zélé  vient  l'en  informer.  Affolée,  elle  décide  de  couper  court  à  la 
calomnie  en  faisant  tuer  Aubin.  Elle  engage  à  cet  effet  deux  «  rihauts  » 
prêts  à  tout,  venus  de  loin  pour  les  moissons;  ceux-ci  le  guettent  et 
l'étranglent.  Cette  mort  éveille  les  soupçons  du  bailli  qui,  le  crime 
constaté,  fait  arrêter  toute  la  famille.  Guibour,  pour  sauver  les 
siens,  avoue  son  crime  et  elle  est  condamnée  au  bûcher.  En  se 
rendant  au  lieu  du  supplice,  elle  obtient  d'entrer  dans  une  église, 
elle  s'y  prosterne  devant  une  statue  de  la  Vierge.  Sur  l'ordre  même 
de  son  fds,  Marie  ordonne,  à  deux  reprises,  aux  anges  Gabriel  et 
Michel  d'éteindre  les  flammes  du  bûcher.  Le  miracle  est  évident  : 
le  bailli  tombe  aux  genoux  de  Guibour  en  implorant  son  pardon. 

Désormais,  Guibour  mènera  une  vie  de  pénitence  et  de  charité. 
Elle  se  dépouille  si  complètement  au  profit  des  pauvres  qu'elle  n'a 
plus  de  quoi  se  vêtir  décemment.  Aussi  la  tète  de.  la  Purification 
se  passera-t-elle  sans  qu'elle  paraisse  à  l'église.  Mais  Jésus  lui- 
même  vient  célébrer  la  messe  dans  l'oratoire  privé  de  Guibour, 
accompagné  d'un  brillant  cortège  d'anges  et  de  saints.  L'archange 
Michel  distribue  aux  fidèles  des  cierges  qu'il  vient  reprendre  après 
l'offrande,  comme  le  fait  l'officiant  à  la  messe  de  la  Chandeleur. 
Guibour  refuse  par  deux  fois  de  rendre  le  sien  et,  après  une  lntte 
fort  vive,  elle  réussit  à  en  garder  une  partie.  Ce  bout  de  cire  est, 
dans  tout  le  pays,  l'objet  d'une  particulière  vénération,  et  avec  raison, 
car  il  guérit  toutes  les  maladies.  Brusquement  apparaissent  deux 
nonnes;  elles  informent  Guibour  de  la  volonté  du  Ciel  :  elle  doit  les 
suivre  dans  leur  couvent,  ce  qu'elle  fait  avec  joie. 

Nous  sommes  ici  en  présence  de  deux  récits  indépendants. 

Du  premier,  qui  a  fourni  au  drame  ses  deux  premiers  tiers 
(1-1.237),  nous  possédons  quatre  versions,  dont  trois  sont  en  prose 
latine;  seule,  celle  de  Gautier  de  Coincyest  en  fiançais  et  en  vers'1 . 


(l)  Hermann  de  Tournai,  Miracula  béate  Vir-  rh.    cxxix  (la    Nativité),   S    9.  —  Gautier    de 

iyim.<,  t.  III,  p.  27  (Poncelet,  n"887);  éd.  l'ntrol.  Coincy,  éd.  Poquet,  col.  a3i.   La  version  de 

/<//.,  t.  <  ,I.\  I,  col.  1.008).  —  Guibert  de  Nogent,  Guiberl  ne  nomme  <jue  deux  personnages,  le 

De  laadibus  béate  Marie,  ch.  x  (Poncelet,  n°  1 67),  vidame  de  I.aon   (Imbertus)  et  la  meurtrière 

Patrol.lat.,  1.  CL VI,  col.  564.  Le  Miracle  47  du  (Theodoberta)  ;  le  crime  de  celle-ci  est  révélé 

1  -     de  M  idrid    Boletin,  t.  VII,  p.  1 33)  en  par  un  prêtre  qui,  dans  un  arcs  de  colère,  lui 

est  une  simple  transcription. —  Legenda  aurea,  jette  à    la  face  le  crime  avoué  en  confession. 


THEATRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  215 

Le  dramaturge  paraît  n'avoir  connu  que  la  version  de  Gautier  : 
les  personnages  portent  les  mêmes  noms;  le  crime  est  découvert  de 
la  même  façon  ;  enfin  de  nombreux  passages  du  drame  ont  été  copiés 
textuellement. 

C'est  sans  doute  pour  donner  à  son  ouvrage  une  dimension 
normale  que  le  dramaturge  y  a  ajouté  l'étrange  épisode  de  la  messe 
de  Jésus  et  du  cierge  disputé,  qui  ne  se  lit  dans  aucune  des  autres 
versions (1),  et  qui  avait  peut-être  été  imaginé  pour  accréditer  la 
dévotion  à  un  cierge  miraculeux.  Il  ne  nous  est  connu  que  par  la 
Légende  dorée,  à  laquelle  notre  auteur  l'a  probablement  emprunté. 
Les  deux  récits  ne  diffèrent  en  effet  que  par  quelques  détails. 

XV.  —  Le  marchand  chrétien  et  le  Juif  (XXXV). 

Un  riche  «bourgeois»  de  Constantinople,  nommé  Audry,  s'est 
ruiné  en  prodigalités  et  en  aumônes.  Un  Juif,  nommé  Mossé, 
consent  à  lui  prêter  de  quoi  rétablir  ses  affaires,  mais  sur  un  bon 
gage.  Audry  prend  pour  garants  Jésus  et  sa  mère  et,  devant  une  de 
leurs  images,  jure  que,  s'il  ne  s'est  pas  acquitté  au  jour  fixé,  il 
deviendra  l'esclave  de  son  créancier.  Il  va  commercer  en  des  pays 
lointains,  où,  très  rapidement,  il  refait  sa  fortune.  Mais  c'est  seule- 
ment à  la  veille  de  l'échéance  qu'il  se  souvient  de  son  engagement. 
En  hâte,  il  enferme  la  somme  due  dans  un  coffre  qui  porte  l'adresse 
de  Mossé  et  qu'il  jette  à  la  mer. 

Quelques  jours  après,  le  valet  de  Mossé,  se  promenant  sur  la 
plage,  voit  flotter  le  coffre,  mais  c'est  en  vain  qu'il  essaie  de  le  saisir. 
Mossé,  au  contraire,  y  réussit  sans  peine  :  il  l'emporte,  le  vide  de 
son  contenu  et  le  cache  sous  son  lit. 

Apprenant  le  retour  d'Audry,  il  va  lui  réclamer  le  payement  de 
sa  dette.  Audry  l'emmène  devant  l'image,  et  de  celle-ci  sort  une  voix 
qui  proclame  la  vérité.  Emerveillé  et  repentant,  Mossé  se  fait 
baptiser  et  distribue  tous  ses  biens  aux  pauvres'2'. 

(l)   Il  a  dû  naturellement  sacrifier  le  dénoue-  (î>   Cette  légende  a  été  récemment  étudiée 

ment,  au  reste  banal,    de   son  modèle  :   dans  par  M.  Erik  Boman  :  Deux  miracles  de  Gautier 

Gautier,   comme  dans   les   autres  versions,   la  de  Coiuci,  publiés   d'après  tous   les    manuscrits 

»  sainte  femme  ■>  ne  survit  que  trois  jours  au  connus,    avec    introduction,     notes    et    glossaire 

miracle  qui  l'avait  sauvée.  (Gôtehorg,  ic)35). 

15. 


216  THEATRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

La  forme  la  plus  ancienne  de  cette  légende  se  lit  dans  un  récit 
traduit  du  grec  au  xie  siècle  par  un  certain  Johannes.  Dans  cette 
version,  l'image  qui  sert  de  garant  est  un  crucifix  et  la  Vierge 
n'apparaît  pas.  Ce  récit  a  été  diversement  modifié  dans  les  versions 
latines  qui  en  ont  été  faites.  Les  versions  en  prose  se  répartissent  en 
deux  groupes.  Le  premier,  où  les  protagonistes  sont  nommés 
Theodorus  et  Abraam,  et  où  n'apparaît  pas  le  valet  du  Juif (1),  a 
servi  de  modèle  aux  deux  versions  anglo-normandes (2);  c'est  la 
seconde,  mieux  conduite (3),  qui  a  été  utilisée  par  Gautier  et  par 
l'auteur  de  notre  drame  (4).  Dans  l'une  et  l'autre  de  ces  deux  rédac- 
tions, la  Vierge  ne  figure  qu'au  dénouement;  même  alors,  elle 
prononce  seulement  quelques  mots  et  c'est  à  Jésus  que,  dans  le 
Miracle,  Mossé  s'adresse  pour  obtenir  justice  (1. 345-1. 366). 

Quoique  le  dramaturge  nous  présente  la  même  succession  d'évé- 
nements que  le  récit  latin  mentionné  ci-dessus,  rien  ne  prouve  qu'il 
l'ait  utilisé;  son  unique  modèle  paraît  avoir  été  le  Miracle  de  Gautier, 
où  il  a  largement  puisé (5).  Sa  fidélité  à  son  modèle  ne  l'a  pas 
empêché  de  déployer,  çà  et  là,  une  véritable  originalité,  notamment 
dans  la  peinture  de  la  vie  follement  somptueuse  et  charitable  qui 
conduit  le  «  bourgeois  »  à  la  ruine. 

XVI.  —  Pierre  le  changeur  (XXXVI). 

Pierre  était  un  mauvais  riche,  impitoyable  aux  pauvres  gens,  dont 
il  ne  tolérait  même  pas  la  présence  aux  abords  de  sa  demeure.  Un 
jour,  à  la  suite  d'une  gageure,  un  mendiant  a  l'audace  de  venir  lui 
demander  l'aumône.  Furieux,  Pierre  lui  jette  à  la  tète  un  pain  que  le 
boulanger  vient  de  déposer  devant  sa  porte.  Le  mendiant  le  ramasse 
et  l'emporte,  tout  joyeux  de  l'aubaine. 

Deux  jours  après,  Pierre  tombe  gravement  malade.  Jésus  descend 

(l)  Poncelet,  n°  771;  éd.  du  texte  d'Oxford  d'après  le  ms.  de  Madrid  «Luis  Boletin,  t.  VII, 

dans  Kjellman,  op.  cil.,  p.  ao4.  p.  83,  n°  7. 

(,f  Adgar,   éd.  Neuhaus,   n°  39,    p.    176;  (4)  Une    version   aberrante,  propre  au  ms. 

Anonyme  de  Londres,  éd.  Kjeliman,   □     18,  l'r.  818,  a  été  publiée  par  Mussafia    Studien.'V, 

p.  206.  I>.  15)  avec  son  original  latin  [Poncelet,  n*  4.2). 

;3)  Poncelet,   n°  5.">.r)  ;   éd.,  d'après  le  ms.  Voir  Boman,  p.  m.viii  et  Jensen,  p.  63- 

i'i'i'i-'>  de  la  Bibl.  nat.,  par  Boman,  p.  xxii;  75. 


THEATRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  217 

du  ciel  accompagné  de  sa  mère,  pour  le  juger  dès  qu'il  sera  mort. 
Deux  démons  sont  là  aussi,  guettant  leur  proie,  et  rappellent  quel- 
ques-uns  de  ses  innombrables  péchés.  Mais  Notre  Dame  présente  à 
son  fds  le  pain  jeté  au  mendiant  et  elle  obtient  de  Jésus  qu'il  accorde 
au  pécheur  un  répit  suffisant  pour  s'amender. 

Pierre  guérit  et,  converti,  promet  de  devenir  le  modèle  des  «  aumô- 
niers ».  Il  tient  si  bien  parole  que  bientôt  il  ne  lui  reste  plus  de  tous 
ses  biens  que  sa  propre  personne.  Il  exige  alors  que  son  «clerc»  le 
vende  au  profit  des  malheureux. 

A  Jérusalem,  où  tous  les  deux  se  sont  rendus ,  Pierre  est  acheté  en 
effet  comme  esclave,  par  un  «barbaran  »  nommé  Zoïle  qui  fait  de  lui 
son  valet  de  cuisine,  puis  peu  après,  ému  de  pitié,  l'affranchit  tout  en 
le  gardant  chez  lui. 

Ensuite  l'action  se  traîne  péniblement.  Le  dramaturge,  tenant  à  ce 
que  Zoïle,  pour  mieux  apprécier  le  sacrifice  de  Pierre,  soit  informé  de 
son  passé,  imagine  que  tous  ses  «compères»,  ses  voisins,  faisant  un 
pèlerinage  aux  lieux  saints,  vont  révéler  à  Jésus  que  Pierre  a  été 
l'un  des  plus  «  hauts  hommes»  de  son  pays. 

Avant  de  quitter  la  maison  de  Zoïle,  Pierre  rend  la  parole  à  la  fille 
de  celui-ci,  muette  de  naissance,  puis  il  se  retire  au  désert  dans  une 
«loo-ette»  abandonnée.  Mais  Jésus  lui  ordonne  de  retourner  chez  son 

o 

ancien  maître.  11  obéit  et  convertit  d'abord  Zoïle,  puis  sa  fille  et 
ses  deux  écuyers.  Tous  quatre  se  rendent,  en  chantant  le  Te  Deum, 
chez  le  patriarche,  à  qui  ils  demandent  de  les  instruire  et  de  les  bap- 
tiser. 


LÉGENDES  DE   SAINTS  MARIALISÉES. 
\\  II.  —  Le  prévôt  Etienne  et  son  frère  (XIV). 

Voici  d'abord  l'analyse  du  Miracle  latin  d'où  le  drame  a  été  tiré. 
Ce  récit,  très  répandu (l),  qui  figure  dans  les  plus  anciens  recueils, 
combine  deux  thèmes  souvent  exploités  :  celui  de  l'âme  pécheresse 

"»   Cf.  Poncelet,  n"'  /u3  et  386. 


218  THEATRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

disputée  aux  démons  par  la  Vierge  et  celui  du  pécheur  rappelé  à  la 
vie  pour  faire  pénitence (l). 

Il  y  avait  à  Rome  deux  frères (2).  L'archidiacre,  Pierre,  était  très 
attaché  à  ses  devoirs,  mais  avare.  Le  prévôt,  Etienne,  était  un  juge  pré- 
varicateur :  ainsi  il  s'était  saisi  de  trois  maisons  et  d'un  jardin  apparte- 
nant aux  églises  de  saint  Laurent  et  de  sainte  Agnès,  mais  il  profes- 
sait à  l'égard  de  saint  Prix  (Praejectus)  une  ardente  dévotion.  Les 
deux  frères  meurent  à  peu  d'intervalle;  Pierre  va  en  Purgatoire,  Etienne 
en  Enfer.  Sur  sa  route,  Etienne  avait  rencontré  saint  Laurent  et  sainte 
Agnès;  le  saint  lui  avait  violemment  étreint  un  bras,  qui  en  était  resté 
desséché;  la  sainte  s'était  contentée  de  détourner  de  lui  ses  yeux.  Saint 
Prix  décide  saint  Laurent  et  sainte  Agnès  à  oublier  leurs  griefs  et  il 
obtient  de  Jésus,  avec  l'appui  de  Notre  Dame,  qu'il  rende  la  vie  à 
Etienne  pour  trente  jours.  En  s'acheminant  vers  l'Enfer,  Etienne  avait 
entendu  des  gémissements:  c'était  la  voix  de  son  frère  Pierre,  qui  lui 
avait  décrit  ses  souffrances  en  ajoutant  qu'elles  prendraient  fin  le  jour 
où  le  pape  et  les  cardinaux  chanteraient  une  messe  pour  le  repos  de 
son  âme.  Ressuscité,  Etienne  va  trouver  le  pape,  auquel  il  fait  part  de 
ce  qu'il  a  entendu,  et  annonce  qu'il  va  mourir.  Il  meurt  en  effet  au 
bout  de  trente  jours  consacrés  à  des  restitutions  et  à  des  pénitences. 
Il  est  admis  au  nombre  des  élus. 

Nous  possédons  de  ce  récit  quatre  versions  françaises,  sans  comp- 
ter le  drame.  Les  deux  versions  anglo-normandes  et  celle  du  manu- 
scrit 818  sont  remarquablement  fidèles  au  lalin.  Celle  de  Gautier  de 
Coincy  l'est  beaucoup  moins (i)  :  Gautier  ajoute  une  longue  descrip- 
tion  des  tourments  de  l'Enfer,  mais  surtout  il  amplifie  le  rôle  de  la 
Vierge,  qui  arrache  à  Jésus  le  pardon  du  coupable  H  di1  à  celui-ci  les 
conditions  auxquelles  il  sera  sauvé. 

Le  dramaturge  a  sûrement  connu  la  version  de  Gautier  de  Coincy, 
à  laquelle  il  a  emprunté  presque  littéralement  quelques  vers,  mais  il 
n'a  fait  de  ce  modèle  qu'un  emploi  fort  discret  et  il  l'a  modifié  sur 
plusieurs  points;  il  supprime  l'épisode  du  bras  étreint,  parsème  de 

(1)  Sur  le  premier,  voir  kjcllman,  op.  cit.,  m  Nous  utilisons  la  version  du  ms.  de  Madrid 

|).  xxxvjii  ;  du  second  il   \    a  deux  exemples  [Boletin  ,  t.  XIII,  p.  aa3,  n"  79),  1  :ompl< \b '■< ipai 

dans  le  Mariale  de  Madrid  {Boletin,  t,  VII,  p.  73  celle  dums.de  Toulouse  18a  (toi.  26),  très  W>i 

et  87,  n"  8  et  i4),  sans  compter  beaucoup  sine,  mais  plus  correcte, 
d'autres;  cf.  Poncelet,  n"'  46o,  678,  lio5.  <3)  Ed.  Poquct,  col.    >.|  > 


THEATRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  219 

quelques  traits  comiques  le  rôle  d'un  sergent  et  met  en  scène  deux 
démons;  mais  surtout  il  enrichit  le  rôle  delà  Vierge,  qui,  une  seconde 
fois,  descend  du  Ciel  tout  exprès  avec  son  fils,  pour  attester  au  pape 
la  véracité  du  récit  d'Etienne.  Sa  principale  innovation,  due  à  Notre 
Dame,  consiste  en  ce  qu'Etienne  est  condamné  au  Purgatoire  et  non  à 
l'Enfer.  Elle  est  au  reste  fâcheuse  :  s'il  rendait  ainsi  toute  naturelle  la 
rencontre  des  deux  frères,  qui  est  dans  les  autres  versions  très  vague- 
ment localisée,  il  enlevait  toute  raison  d'être  à  la  suite  du  récit, 
puisque  le  Purgatoire  n'est  qu'une  étape  sur  la  route  du  Paradis (l). 


XVIII.  — Barlaam  et  Josaphat  (XXI). 

Le  roi  Avennir  [Abenner  dans  les  versions  plus  correctes,  Avenir 
dans  le  poème  français) ,  resté  veuf  avec  un  fils  unique,  nommé  Josa- 
phat,  consulte  ses  astrologues  sur  le  sort  réservé  à  l'enfant:  il  régnera, 
répondent-ils,  sur  un  royaume  meilleur  et  plus  noble,  mais  il  se 
fera  chrétien.  Le  roi,  qui  hait  le  christianisme,  fait  élever  l'enfant 
dans  un  château  clos  de  toutes  parts,  où  il  ne  sera  fait  aucune  men- 
tion du  Christ  et  d'où  sera  écartée  toute  image  de  tristesse  et  de  mort. 

Le  maître  de  l'hôtel  du  roi,  Barlaam,  embrasse  la  nouvelle  religion 
et  se  retire  dans  une  cellule  au  pays  de  Sennar.  Le  roi  l'y  fait  cher- 
cher et,  n'ayant  pu  obtenir  qu'il  renie  sa  nouvelle  foi,  il  le  chasse 
avec  des  injures. 

Au  bout  de  quelques  années,  l'enfant  se  lasse  de  sa  réclusion  et  son 
père  le  rappelle  auprès  de  lui.  En  chemin,  la  rencontre  d'un  lépreux  et 
d'un  vieillard  lui  révèle  la  maladie  et  la  mort;  il  médite  tristement  sur 
la  condition  de  l'homme. 

Dieu  envoie  à  Barlaam  l'ange  Gabriel,  qui  lui  enjoint  d'instruire  le 
jeune  prince  de  la  religion  chrétienne.  Déguisé  en  marchand,  Barlaam 
pénètre  auprès  du  prince  et  le  convertit.  Avennir  essaye  en  vain  de 
ramener  son  fils  à  ses  dieux  et  ordonne  de  jeter  Barlaam  en  prison. 
Mais  en  réalité,  ce  n'est  pas  Barlaam  qui  est  arrêté,  c'est  l'astrologue 
Nachor,  qui  lui  ressemble  parfaitement. 

(1>  L'histoire  d'Etienne  dans  la  Legenda  aurea,  Laurent  (ch.  cxv),  et  il  n'y  est  fait  aucune 
constitue  un  hors-d'œuvre  dans  la  vie  de  saint         mention  de  l'archidiacre  Pierre. 


220  THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

Un  certain  Arachis,  dont  la  Leçjenda  fait  un  conseiller  du  roi,  lui 
suçeère  un  stratagème  :  Nachor  feindra  d'être  Barlaam  et  engagera 
avec  les  autres  astrologues  une  discussion  où  il  se  laissera  vaincre;  et 
Josaphat,  confiant  en  son  maître,  se  laissera  sans  doute  entraîner.  En 
fait  Josaphat  déjoue  le  complot  :  c'est  Nachor  qui  se  convertit. 

Conseillé  par  le  mage  Théodas  [Théonas  dans  le  poème  français), 
le  roi  recourt  à  un  autre  moyen  ;  il  renvoie  tous  les  serviteurs  de  Josa- 
phat et  les  remplace  par  autant  de  séduisantes  jeunes  filles.  L'une 
d'elles,  Santeline,  qui  est  fille  de  roi,  lui  promet  que,  s'il  renonce 
pour  elle  à  sa  chasteté,  elle  se  fera  baptiser.  Avec  l'aide  de  Notre 
Dame,  qui,  répondant  à  sa  prière,  lui  apparaît,  il  triomphe  de 
l'épreuve.  Il  lui  suffit  d'une  courte  exhortation  pour  convertir  Théo- 
das, le  roi  lui-même  et  hon  nombre  de  ses  chevaliers.  C'est  donc- 
toute  une  foule  qui,  en  louant  Dieu  et  la  Vierge,  le  suit  aux  fonts 
baptismaux (1). 

La  source  du  drame  n'est  pas  la  Vie  de  Barlaam  et  de  Joasaf  qui  a 
été  rédigée  en  grec  au  vme  siècle,  mais  le  long  résumé  latin  qui  en  a 
été  inséré  dans  la  Leçjenda  aurea  (ch.  clxx).  Dans  ce  poème,  la  vie  des 
deux  saints  est  plus  fournie,  plus  riche  en  incidents  et  surtout  en 
paraboles,  mais  l'ordre  de  ces  épisodes  et  de  ces  paraboles  est  le 
même  dans  les  deux  textes. 

En  de  nombreux  passages,  le  texte  de  la  Legenda  a  été  un  canevas 
sur  lequel  le  dramaturge  a  brodé  :  Barlaam,  selon  Jacques  de  Varazze, 
expliqua  longuement  à  Josaphat  l'Incarnation,  la  Passion  et  la  Résur- 
rection du  Christ.  Or,  ce  sont  précisément  ces  trois  points  qui  sont 
développés  dans  l'instruction  de  Barlaam  à  son  élève  621-670. 

D'autres  passages  sont  traduits  presque  littéralement,  notamment 
la  longue  dissertation  de  Nachor  (  1. 208-1. a4i)  sur  les  superstitions 
qui  constituent  les  religions  des  Grecs,  Chaldéens  et  Egyptiens. 

La  scène  de  la  tentation  enfin  présente  de  frappantes  coïncidences. 


''  Sur  l'origine    et    la  diffusion   de   cette  Saint  Josaphat,  dans  Poèmes  et  légendes  du  moyen 

célèbre  légende ,  voir  l'introduction  à  l'édition  âge  (Paris,   îç(oo),   p.  181-21/1.   1. 'édition  du 

du  poème  français  par  1 1.  Zotenberg  el  I'.  Meyer  poème  français  citée  ri-dessus  a  élé  avantageu- 

(  Barlaam  et  Josaphat,  Stuttgart,  i864),  le  livre  sèment  remplacée  parcelle  de  C.  Appel,  Gui 

de  E.  kuhn,  Barlaam  andJoasaph,  eiite  biblio-  von   Cambrai.    Barlabam     and    Josaphat  (Halle 

graphische  litterargeschirhtliche  Sludie  (Munich,  1907),  et  parle  travail   du  Père  J.  Sonet,  Le 

i8g3)  et  surtout  le  magistral  article  de  G.  Paris,  Montait  de  Barlaam  et  Jofapbal  (Paris,   in1) 


THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  221 

Le  dramaturge  a  naturellement,  selon  son  habitude,  introduit 
dans  l'action  la  Vierge  et  les  anges  :  dans  la  Legenda,  ce  n'est  pas 
Gabriel,  mais  l'Esprit-Saint  lui-même  qui  vient  avertir  Barlaam  de  sa 
mission  et  c'est  un  songe,  non  un  discours  de  Notre  Dame,  qui  aide 
Josaphat  à  triompher  de  la  tentation. 

XIX.  —  Saint  Pantaléon  (XXII). 

Le  jeune  Pantaléon,  fils  du  sénateur  Eustore,  entre,  à  l'âge  de 
quinze  ans,  chez  maître  Morin,  qui  doit,  moyennant  dix  livres,  lui 
enseigner,  en  sept  ans,  la  médecine.  11  rencontre  le  prêtre  Hermo- 
laùs,  qui  l'instruit  dans  la  religion  chrétienne  et  lui  assure  que  par  le 
signe  de  la  croix  il  guérira  toutes  les  maladies.  Ayant  éprouvé  la  vertu 
de  ce  signe  sur  un  serpent  qui  allait  dévorer  un  jeune  enfant,  il  se 
convertit  et  guérit  un  aveugle,  puis  un  «  contrait»,  qui  demandent 
aussitôt  le  baptême.  Le  sénateur  Eustore  les  imite. 

Maître  Morin,  que  ses  clients  abandonnent  pour  suivre  Pantaléon, 
dénonce  celui-ci  comme  chrétien.  L'empereur  le  fait  comparaître 
devant  lui  et  convoque  deux  prêtres  païens  en  les  invitant  tous  trois 
à  redresser  un  bossu.  Les  deux  prêtres  invoquent  en  vain  Bérith, 
Astaroth,  Mahon  et  Apolin;  Pantaléon,  en  priant  Jésus,  réussit. 

Ayant  refusé  d'abjurer,  Pantaléon  est  condamné  à  mort  ainsi 
qu'lîermolaûs  et  deux  disciples  de  celui-ci,  Ypocrates  et  Héripé. 
Le  supplice  de  Pantaléon  dure  longtemps  :  Jésus  lui-même,  accom- 
pagné de  sa  mère,  descend  du  ciel  et  préserve  le  patient.  La  terre 
tremble  :  les  prêtres  et  maître  Morin  sont  frappés  de  mort  et  les  sta- 
tues des  dieux  s'écroulent.  Pantaléon  et  les  trois  autres  chrétiens  sont 
enfin  décapités  et  leurs  corps  ensevelis  par  les  malades  qu'ils  ont  guéris. 

Le  dramaturge  a  suivi  de  très  près  une  Vie  latine  traduite  du  grec 
de  Siméon  Métaphraste  (I),  sans  s'astreindre  toutefois  à  une  fidélité 
absolue  :  il  a  conservé  les  noms  des  principaux  personnages  (2),  mais 
il  a  appliqué  au  médecin  Euphrosinus  celui  de  Morin;  il  a  inventé 
celui  des  deux  disciples.  Il  a  ajouté  le  rôle  du  «  contrait  »  (5g6) ,  qui 
fait  au  reste  double  emploi  avec  celui  de  l'  «  homme  courbe  »  (  1047)- 

(l)  Éd.  dans  Acta,  jul.,  t.  VI,  p.  4ia-420.  été  altérés  par  notre  auteur  en  Eustore  et  Pan- 

m  Les  noms  de  Eustorge  et  Pantoléon  ont  taléon. 


222  THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

XX.  —  Saint  Ignace  (XXIV). 

Ignace  avait  fait  à  Antioche,  dont  il  était  évêque,  de  nombreuses 
conversions.  L'empereur  Trajan,  passant  par  cette  ville,  le  lait  arrêter 
et  décide  de  l'emmener  avec  lui  à  Rome,  pour  y  être  jugé. 

Le  lendemain,  il  le  fait  comparaître  devant  lui  et  lui  oiïre,  en 
échange  de  son  abjuration,  une  large  participation  au  pouvoir.  Ignace 
refuse.  L'empereur  le  fait  flageller  et  le  condamne  à  marcher,  pieds 
nus,  sur  des  charbons  ardents,  que  des  anges  viennent  aussitôt 
éteindre.  Ignace  est  enfermé  dans  un  cachot.  Gondophore  et  Abbane, 
ses  disciples,  l'y  découvrent  et  viennent  écouter,  du  dehors ,  une  homé- 
lie que  le  saint  leur  fait  entendre  par  une  lucarne. 

Peu  après,  Trajan  fait  de  nouveau  comparaître  son  prisonnier  et  il 
répète  promesses  et  menaces  :  les  unes  et  les  autres  étant  restées 
vaines,  l'évêque  est  soumis  à  de  nouveaux  supplices,  puis  reconduit 
à  sa  prison,  où  il  devra  rester  trois  jours  sans  boire  ni  manger.  Il 
adresse  alors  à  Jésus  et  à  sa  mère  une  fervente  invocation,  aussitôt 
exaucée  :  la  Vierge  lui  envoie,  par  un  ermite  que  guide  un  ange,  un 
«  oignement  »  qui  guérit  toutes  les  plaies  et,  par  deux  autres  anges, 
de  quoi  se  sustenter.  Trois  jours  après,  Trajan,  apprenant  qu'Ignace 
est  toujours  en  vie,  entre  en  fureur  et  fait  lâcher  sur  lui,  dans  l'am- 
phithéâtre, deux  lions  qui  le  piétinent  et  l'étoulfent,  mais  refusent  de 
dévorer  son  corps.  Ce  corps  est  enlevé  par  les  deux  disciples,  tandis 
que  l'âme  est  «  convoyée  »  au  Paradis  par  l'archange  Gabriel. 

Le  dramaturge  a  connu  la  Vie  du  saint  par  Siméon  Mélaphraste , 
mais  il  a  surtout  suivi  la  Vie  latine  anonyme  qui  a  été  imprimée  à 
la  suite  de  celle  de  Siméon.  Cet  original  était  riche  en  données  histo- 
riques et  géographiques;  l'itinéraire  suivi  par  le  saint,  notamment, 
y  était  décrit  avec  précision.  Presque  aucune  de  ces  indications  n'a 
passé  dans  le  drame,  dont  l'action  même  n'est  jamais  localisée  nette- 
ment. Notre  auteur  a  pris  avec  son  modèle  d'autres  libertés  :  il 
invente  de  toutes  pièces  le  rôle  des  deux  disciples,  abrège  les  collo- 
ques entre  l'empereur  et  le  martyr,  développe  le  rôle  des  bourreaux 
et  introduit  le  surnaturel;  toutefois  nous  ne  voyons  pas  figurer  la 
coutumière  apparition  de  la  Vierge  accompagnée  de  ses  deux  anges. 

Ce  Miracle,  dont  la  source  est  la  Légende  dorée  ch.  xxxvi),  ressemble 
fort,  dans  sa  dernière  partie,  au  Miracle  de  saint  Pantaléon  (xix  :  les 


THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  223 

deux  auteurs  se  sont  copiés,  ou  Lien  l'unique  auteur  s'est  plagié 
lui-même  :  on  retrouve  de  part  et  d'autre  l'intervention  des  deux  dis- 
ciples, et  la  mort  du  saint  est,  dans  les  deux  Miracles,  longuement 
retardée  par  diverses  interventions  célestes  dont  le  dramaturge  ne 
trouvait  aucune  trace  dans  ses  modèles. 

XXI.  —  Saint  Valentin  (XXV). 

Ce  Miracle  a  ceci  de  commun  avec  celui  de  saint  Pantaléon  (n°XIX) 
que  le  protagoniste  en  est  un  auteur  de  guérisons  et  de  conversions, 
martyrisé  pour  son  zèle  apostolique. 

La  scène  est  à  Rome  :  l'empereur,  qui  n'est  pas  nommé,  décide 
de  faire  instruire  son  fils  par  le  sage  Chaton,  «  fleur  de  science  de 
Rome  » ,  qui  a  déjà  cinq  autres  écoliers. 

Le  fils  de  Chaton  est  torturé  par  un  mal  qui  a  contracté  ses 
membres  et  qui  résiste  à  tous  les  remèdes.  On  apprend  au  mal- 
heureux père  qu'il  y  a  dans  le  pays  de  Nervie  un  saint  homme, 
nommé  Valentin,  qui  guérit  toutes  les  maladies.  Le  quatrième  et  le 
cinquième  écolier  vont  le  quérir.  Sur  un  ordre  de  Jésus,  transmis 
par  la  Vierge,  il  les  accompagne  à  Rome;  mais,  mis  en  présence  du 
malade,  il  ne  consent  à  le  soigner  que  si  toute  la  maison  de  Chaton  se 
convertit.  Au  long  exposé  que  lui  fait  Valentin,  le  sage  répond  qu'il 
est  prêt  à  croire  si  son  fils  guérit.  11  suffit  à  Valentin  de  se  mettre  en 
prières  et  d'imposer  les  mains  à  l'enfant  pour  le  rendre  «  sain  comme 
pomme  ».  Chaton  tient  aussitôt  sa  promesse  et  son  exemple  est  suivi 
non  seulement  par  son  fils,  mais  par  celui  de  l'empereur  et  par  tous 
ses  autres  élèves. 

L'empereur,  impatient  de  revoir  son  fils,  l'avait  envoyé  chercher. 
Trois  des  condisciples  du  jeune  prince  l'accompagnent.  A  peine 
arrivé  devant  son  père,  le  jeune  homme  confesse  sa  foi.  L'empereur, 
furieux,  fait  arrêter  et  décapiter  les  trois  écoliers,  dont  les  âmes 
sont  transportées  au  Ciel  par  deux  anges.  Valentin  est  cruellement 
flagellé,  et  au  cours  même  de  son  supplice,  il  prêche  le  Christ  si 
éloquemment  que  sept  mille  des  assistants  demandent  le  baptême. 
L'empereur  le  condamne  à  mort,  mais,  pendant  le  repas,  qu'il  prend 
en  public,  un  os  s'arrête  dans  la  gorge  du  souverain  et  l'étrangle; 
aussitôt  deux  démons  apparaissent  et  l'emportent,  âme  et  corps,  en 


224  THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

Enfer.  Son  fils,  terrifié,  va  chercher  un  asile  plus  sur.  Le  geôlier, 
exécutant  l'ordre  reçu,  décapite  Valentin,  mais  il  est  aussitôt  emporlé 
par  deux  démons.  Les  archanges  Michel  et  Gabriel  emportent  lame  du 
martyr  en  Paradis  et  les  écoliers  survivants  ensevelissent  son  corps. 
Nous  avons  une  Vie  latine  de  saint  Valentin  (1),  qui  coïncide, 
dans  ses  grandes  lignes,  avec  le  drame;  toutefois  les  divergences 
sont  assez  considérables  pour  nous  amener  à  penser  que  le  drama- 
turge a  eu  sous  les  yeux  une  version  assez  différente  de  celle  que 
nous  possédons.  Dans  celte  autre  version,  le  maître  d'école,  qualifié 
orator  utriusc/ue  lingue,  se  nomme  Craton,  ses  élèves,  au  nombre  de 
trois  seulement,  sont  déjeunes  Athéniens  venus  parfaire  leurs  études 
à  Rome.  Ni  l'empereur  ni  son  fils  ne  paraissent  ;  le  rôle  du  premier 
est  tenu  par  le  préfet  Placidus;  c'est  le  fils  de  celui-ci,  nommé 
Abundisus,  qui  se  convertit  et  c'est  cette  conversion  qui  entraine 
l'arrestation  de  Valentin.  Celui-ci  n'est  pas  un  simple  fidèle  ;  il 
est  évêque  d'Interamnes  (Terni)  en  Ombrie.  Les  trois  disciples  de 
Craton,  convertis,  ensevelissent  son  corps  et  sont  décapités.  Il  n'y  a 
dans  tout  ce  récit  aucune  trace  de  surnaturel  et  la  Vierge  n'apparaît 
pas. 

XXII.  —  Saint  Jean  le  Peld  -  (XXX). 

Jean,  qui  vit  au  désert  dans  un  ermitage,  accepte  de  prendre  à 
son  service  un  jeune  garçon  de  bonne  mine,  qui  dit  se  nommer 
Iluet  et  qui  est  un  démon.  Un  jour,  au  cours  d'une  chasse,  la  fille 
du  roi,  qui  suivait  les  veneurs,  s'égare  et,  surprise  par  la  nuit,  vient 
demander  asile  à  l'ermite.  Celui-ci,  sur  le  conseil  de  Huet,  lui  offre 
la  moitié  de  son  grabat.  Le  lendemain  elle  n'était  plus  vierge.  Tou- 
jours conseillé  et  aidé  par  Muet,  Jean  la  précipite,  encore  endormie, 
dans  un  puits  voisin.  Conscient  de  son  forfait,  il  se  livre  alors  ;i  la 
plus  affreuse  pénitence:  il  vit  dans  les  bois,  marchant  «  à  quatre 
pieds  »,  nu  et  velu  comme  une  bête  fauve.  Au  bout  de  sept  ans, 
Jésus  lui  accorde  son  pardon  et  envoie  sa  mère  le  lui  annoncer. 

\rin  .  febr.  t.  Il,  p,  7>ii.  Ion pi<  connaisse  le  manuscrit  ;  le  protago- 

l'elu  est    uni'  correction  depaa/u,  seule         niste  esl  dénommé  ailleurs  Jehan  Panlut. 


THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  225 

Un  jour,  les  veneurs  du  roi  le  capturent  et  le  mènent  au  souverain. 
À  ce  moment  même,  une  sage-femme  passait,  portant  un  enfant  aux 
fonts  baptismaux;  le  nouveau-né  se  met  à  parler  et  déclare  que  c'est 
la  volonté  de  Dieu  qu'il  soit  baptisé  par  Jean.  Le  roi,  émerveillé, 
fait  raconter  à  celui-ci  son  histoire  et  lui  pardonne  son  crime,  mais 
souhaite  de  revoir  les  restes  de  sa  fille.  Jean  se  met  en  prières.  Il 
se  penche  au  bord  du  puits  et  appelle;  une  voix  lui  répond.  Deux 
compagnons  du  roi  descendent  au  fond  du  puits  et  ramènent  la  jeune 
fille;  depuis  sept  ans,  explique-t-elle,  elle  a  vécu  en  compagnie  d'une 
très  belle  dame  dont  la  vue  lui  était  si  douce  qu'elle  se  croyait  en 
Paradis.  Tous  les  assistants  se  rendent  à  l'église;  le  roi  prie  Jean  de 
chanter  la  messe  et  promet  de  le  faire  évêque. 

De  cette  légende  nous  ne  possédons  aucune  rédaction  latine.  On 
en  connaît  quatre  françaises  qui  ont  été  décrites  et  classées  par 
J.  Morawski (1).  C'est  de  celle  que  nous  a  conservée  le  manuscrit  de 
Grenoble  871  que  le  drame  se  rapproche  le  plus(2).  Ces  deux  versions 
ont  en  commun  l'engagement  d'un  démon  comme  valet (3),  l'élévation 
de  Jean  à  l'épiscopat  et  surtout  le  rôle  important  dévolu  à  la  Vierge, 
absente  du  récit  primitif.  Néanmoins,  et  en  dépit  de  certaines 
concordances  verbales,  les  divergences  sont  trop  nombreuses  pour 
que  l'on  puisse  voir  dans  l'une  la  source  de  l'autre  :  elles  remon- 
teraient toutes  deux,  selon  Morawski,  à  un  original  qui  présentait 
déjà  la  vie  du  saint  sous  la  forme  d'un  Miracle  de  Notre  Dame. 

XXIII.  —  Saint  Laurent,  Philippe  et  Dacien  (XXXVIII). 

Dans  le  premier  tiers  de  la  pièce,  comme  dans  le  Paroissien  ex- 
communié (ci-dessus,  n°  XII),  deux  actions  indépendantes  se  déroulent 
parallèlement  :  dans  la  suite  elles  se  rejoignent  et  se  confondent. 

(l)   Mélanges  de  littérature  pieuse,  11,  dans  Ro-  quatrains  d'alexandrins  monorimes,   dont  sept 

mania,  t.  LX.VI  (1940-19.41),  p.  5og-5i6.  Au  seulement  ont  été  publiés  dans  l'article  cité  à 

moment  de  sa  tragique  disparition  en  seplem-  la  note  précédente. 

bre  1909,  le  regretté  savant  polonais  préparait  (3)  Ce  tbème  est  traité  à  part  dans  le  Miracle 

une  étude  d'ensemble  sur  cette  légende  très  0  intemerata  qui  a  été  versifié  par  Gautier  de 

répandue.  Elle  a  paru  dans  Les  Lettres  romanes ,  Coincy  (éd.  Poquet,  col.  5ai),  et  la  version 

t.  1  (10/17),  p.  o-36.  latine   du   Mariale  de  Madrid  (lioletin ,  t.  VII, 

(!)   Elle   se  compose  de  quatre-vingt-douze  p.  ii5,  n"  34)- 


226  THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

Alors  que  le  pape  Sixte  voyageait  en  Espagne,  pays  alors  païen, 
pour  y  prêcher  la  vraie  foi,  on  lui  présente  deux  jeunes  chrétiens, 
cousins  l'un  de  l'autre,  qu'il  emmène  à  Rome  pour  les  attacher  à  sa 
personne,  Laurent  comme  diacre,  Vincent  comme  sous-diacre.  Dès 
son  arrivée  à  Rome,  Vincent  demande  à  rentrer  dans  son  pays  et  Sixte 
l'y  autorise  sans  difficulté.  Désormais  nous  n'entendons  plus  parler 
de  lui. 

D'autre  part,  l'empereur  Philippe,  qui  est  chrétien,  ordonne  à  un 
de  ses  «chevaliers»,  Dacien  (le  Decius  de  l'histoire),  d'aller  réprimer 
une  révolte  des  «Français».  Revenu  vainqueur,  Dacien  fait  assassiner 
Philippe  et  il  est  élu  «empereur  de  Romanie».  Le  fils  de  Philippe, 
chrétien  lui  aussi,  renonce  à  faire  valoir  ses  droits  à  l'empire  et,  en 
quittant  Rome,  il  laisse  son  trésor  au  pape,  qu'il  charge  de  le  faire 
distribuer  aux  pauvres  par  Laurent. 

Dacien,  qui  est  sectateur  de  Mahomet,  entreprend  d'extirper  la  foi 
chrétienne  et  fait  décapiter  le  pape;  puis  il  réclame  le  trésor  à 
Laurent,  qu'il  fait  arrêter.  Après  avoir  subi  divers  supplices,  au  cours 
desquels  il  est  réconforté  par  l'archange  saint  Michel,  envoyé  par 
Jésus  lui-même,  il  est  jeté  eu  prison.  Là  il  convertit  un  «chevalier», 
nommé  Romain.  Condamné  au  supplice  du  gril  et  déjà  à  demi  rôti, 
il  prédit  à  Dacien  les  châtiments  qui  l'attendent  en  enter.  La  perte 
d'un  feuillet  nous  a  privés  de  la  fin  de  son  discours  et  du  dénouement. 
La  Vierge  n'apparaît  à  aucun  moment  et  n'intervient  en  rien  dans 
l'action. 

La  source  directe  de  ce  drame  est  le  chapitre  cxv  de  la  Legenda 
aurea,  fondé  lui-même  sur  l'ancienne  Vita  imprimée  par  les  Bollan- 
distes  (1).  Le  point  de  départ  est  identique,  les  épisodes  des  deux 
actions  parallèles  se  présentent  dans  le  même  ordre  et  aussi  les 
supplices  infligés  au  martyr  (2). 

Le  dramaturge  a  toutefois  négligé  quelques  détails  :  il  a  supprimé 
le  personnage  du  préfet  Valérien,  qui  eût  fail  double  emploi  avec 
celui  de  Dacien,  ainsi  que  la  scène,  pourtanl  très  dramatique,  où 
Laurent  présente  à  Valérien  et  Dacien,  au  lieu  des  trésors  de  l'Eglise, 
les    pauvres  et  les  infirmes  qu'il   s'est  chargé  de   nourrir;   enfin   la 

'    Acta,»ag.,  t.  Il,  p.  5i8.  énumérer  devant   lui   les  supplices  dont  il  le 

(,)   Dans   la    Vita,     Decius    fait    simplement         menace,  avant  de  le  soumettre  à  celui  du  gril. 


THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  227 

conversion  des  comparses  Lucien  (Lucullus  dans  la  Legenda  et  les 
Acta),  Romain  et  Hippolyte  se  présente  chez  lui  dans  des  conditions 


légèrement  différentes. 


XXIV.  —  Saint  Alexis  (XL). 

Eufémian  et  sa  femme  Aglais,  immensément  riches,  manifestent 
leur  charité  en  nourrissant  chaque  jour  des  pauvres  dans  leur  palais, 
et  leur  humilité  en  les  servant  de  leurs  propres  mains. 

Après  la  naissance,  longtemps  espérée,  d'un  fils,  Alexis,  ils  font, 
d'un  commun  accord,  vœu  de  chasteté.  Ce  sont  les  deux  empereurs, 
Honoire  et  Archade,  qui,  le  moment  venu,  choisissent  une  épouse  au 
jeune  homme,  une  jeune  fdle  de  sang  royal,  nommée  Sabine.  Dans  la 
chambre  nuptiale,  Alexis  adresse  à  Sabine  une  pieuse  homélie  et  la 
quitte.  C'est  en  vain  que  les  serviteurs  le  cherchent  dans  les  contrées 
les  plus  lointaines.  Aglais  et  Sabine  partagent  la  douleur  d'Eufé- 
mian.  C'est  à  Edesse  que  s'était  enfui  Alexis.  Après  avoir  adoré  «le 
saint  crucifix  »  que  Dieu  avait  donné  au  roi  Gabaron  (1.087  ss)(1\  il 
distribue  ses  biens  aux  pauvres,  échange  ses  vêtements  contre  les 
haillons  de  l'un  d'eux  et,  mêlé  à  leur  troupe,  se  met  à  mendier  sur  le 
parvis  de  l'église  Sainte-Marie,  où  son  humilité  l'empêche  d'entrer. 
De  nouveaux  messagers,  envoyés  par  son  père,  l'y  rencontrent,  ne  le 
reconnaissent  pas  et  lui  font  l'aumône. 

Dix-sept  ans  se  passent.  A  la  prière  de  Jésus,  la  Vierge  vient  enjoin- 
dre au  sacristain  de  son  église  d'introduire  le  saint  homme  dans  le 
sanctuaire.  Pour  éviter  les  hommages  que  l'on  commence  à  lui 
rendre,  Alexis  s'embarque  pour  Tarse,  mais  le  bateau  qui  le  porte 
est  jeté  par  une  tempête  à  l'embouchure  du  Tibre.  Rencontrant 
dans  les  rues  de  Rome  son  père  qui  ne  le  reconnaît  pas,  il  obtient 
d'être  logé  chez  lui  et  de  s'y  nourrir  des  reliefs  de  sa  table.  On  lui 
étend  un  grabat  «sous  le  degré»    et  il  y  est  accablé  par  la  valetaille 


d'avanies  qui  le  réjouissent. 


'  '  Ubi  sine  liamano  opère  imayo  Domini  lifiée  plus  bas  de  sépulcre  (828)  ;  c'est  sur  une 
nos  tri  J.-C.  in  smdone  habetur,  lisons-nous  dans  étoile  que  l'image  du  Seigneur  était  représen- 
ta  Vita  (éd.  ci-après).  Cette  relique   est  qua-         tée  (1.107). 


228  THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

Au  bout  de  dix-sept  autres  années,  l'ange  Gabriel  vient  lui  annon- 
cer sa  fin  prochaine  et  lui  ordonne  de  conter  par  écrit  l'histoire  de 
sa  vie.  Aux  deux  empereurs,  qui  assistaient,  avec  le  pape,  à  une 
messe  célébrée  à  Saint-Pierre,  un  ange  ordonne  de  chercher  «l'homme 
de  Dieu»  chez  Eufémian.  Jésus  et  Marie  viennent  recueillir  son  âme. 
La  lecture  du  «brief»  trouvé  sur  son  corps  manifeste  la  vérité.  On 
étend  le  corps  saint  sur  un  lit  de  parade  et,  tandis  que  ses  proches 
donnent  libre  cours  à  leur  douleur,  on  le  transporte  en  grande 
pompe  à  l'église  Saint-Boniface. 

Les  deux  Vies  de  saint  Alexis  les  plus  répandues  au  xitL'  siècle  sont 
celles  que  nous  lisons  dans  la  Legenda  aurea  (ch.  xcxn)  et  dans 
le  Spéculum  historiale  (xvm,  43-46);  elles  sont  très  voisines,  ayant 
en  commun  de  nombreux  passages  copiés  littéralement  dans  la 
Vita  imprimée  par  les  Bollandistes  (1). 

On  peut  affirmer  toutefois  que  c'est  la  Legenda,  et  non  le  Spéculum, 
qui  a  été  utilisée  par  le  dramaturge.  En  effet,  alors  que  tous  les 
autres  textes  parlent  en  termes  très  vagues  du  pieux  discours  qu'Alexis 
tint  à  Sabine  avant  de  la  quitter,  la  Legenda  précise  en  nous  disant 
que  le  sujet  en  était  la  crainte  de  Dieu  et  la  précellence  de  la  virgi- 
nité. Or  ce  sont  précisément  ces  deux  points  qui  sont  traités  dans 
le  drame  (733-769) *2'.  Dans  les  «regrets»  prononcés  jjar  le  père  et 
la  mère  d'Alexis  (2.557-2.602),  les  mêmes  motifs  se  retrouvent, 
avec  de  frappantes  coïncidences  d'expression  (3). 

Il  ne  reste  en  somme  au  dramaturge  cju'une  assez  faible  originalité  : 
c'est  bien  à  lui  sans  doute  que  remonte  l'idée  singulière  de  faire 
conduire  par  les  deux  empereurs  les  pourparlers  relatifs  au  mariage 
d'Alexis;  c'est  évidemment  à  lui  aussi  qu'il  faut  attribuer  la  scène 
où  nous  voyons  les  deux  mendiants,  Guiot  et  Joscet,  échanger  les 
insinuations  les  plus  désobligeantes  au  sujet  du  saint  homme,  dont 
ils  redoutent  la  concurrence  (1.982-2.049)- 


'"'  Acta,  jul.  t.  IV,  p.     .m    •  ■  1.  pas  retrouvé  la  source  :  nous  ne  savons  ni  qui 

(S|  La  I  ita,  copiée  par  la  Legenda,  <lil  sim-  était  le  roi  Gabaron,  ni  «l'on  provient  ce  ren 

plemeut  :  Cepit  sponsam  suam  itistraere  et  plara  seignemenl  que  la  ville  d'Edesse  était  connue 

ei  sacramenta  ihsserere.  dans  ce  temps  là   a    Rome  sous    le    nom    de 


(1    II  y  a  quelques  détails  dont  nous  n'avons        Magines  (i.o63). 


THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN   FRANÇAIS.  229 

LÉGENDES  ROMANESQUES  ET  HÉROÏQUES. 

Dans  la  plupart  des  pièces  qui  forment  la  partie  précédente,  le 
rôle  de  la  Vierge  est  épisodique  ou  accessoire  et  son  intervention 
paraît  souvent  une  invention  du  dramaturge.  Cette  remarque,  comme 
on  va  le  voir,  s'applique  aussi,  et  d'une  façon  plus  constante,  à  celles 
qui  nous  restent  à  étudier (1). 

XXV.  —  La  reine  de  Portugal  (IV). 

Le  roi  de  Portugal,  s'étant  égaré  au  cours  d'une  chasse,  est  hé- 
bergé par  un  châtelain,  père  d'une  fille  dont  la  beauté  le  ravit.  11 
obtient  d'elle,  sous  promesse  de  mariage,  un  rendez-vous  pour  la 
nuit  suivante.  Mais  son  sénéchal  le  persuade  de  renoncer  à  ce  des- 
sein et  c'est  lui-même  qui  va  passer  la  nuit  dans  le  lit  de  la  jeune 
fille.  Le  matin  venu,  celle-ci  s'aperçoit  qu'elle  a  été  trompée  :  se 
faisant  aider  par  sa  cousine  Agnès,  elle  tranche  la  tète  du  sénéchal 
et  précipite  le  corps  dans  un  puits. 

Le  roi,  tenant  sa  promesse,  l'épouse;  craignant  qu'il  ne  s'aper- 
çoive qu'elle  n'est  plus  vierge,  elle  obtient  que  sa  cousine  se  substitue 
à  elle  pour  la  nuit  de  noces;  le  matin  venu,  la  cousine  reiuse  de 
céder  la  place.  La  reine,  après  l'avoir  ligotée  au  pied  du  lit  et  bâil- 
lonnée, met  le  feu  à  la  chambre,  dont  elle  a  fait,  en  hâte,  sortir  le 
roi.  Agnès  périt  dans  les  flammes. 

Bourrelée  de  remords,  la  coupable,  après  avoir  imploré  la  Vierge 
de  miséricorde ,  va  confesser  sa  faute  à  un  chapelain  ;  mais  celui-ci 
met  à  l'octroi  de  l'absolution  une  condition  infamante,  à  laquelle  elle 
ne  consent  pas.  Le  chapelain  écrit  cette  confession  sur  un  parche- 
min qu'il  porte  au  roi.  La  reine,  sans  être  entendue,  est  condamnée 
au  bûcher.  Mais  la  Vierge,  à  qui  elle  vient  d'adresser  une  nou- 
velle prière,  envoie  au  roi  un  ermite,  qui  lui  enjoint  d'épargner  la 
malheureuse. 


(1)   Pour  toute  cette  série,  il  y  a  lieu  de  cou-         der   Pitriscr  Hs.  819   (sic)  [thèse  de  Leip; 
sulter  la  dissertation  de  L.  Voigt,  Die  Mira/tel         i883]. 

HIST.  LITTÉR.   —  XXXIX.  16 


230  THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

Le  roi  fait  alors  monter  sur  le  bûcher  le  conlesseur  indigne  et 
pardonne  à  sa  femme.  Les  deux  époux  fondent  une  abbaye,  distri- 
buent aux  pauvres  leurs  richesses  et  entrent  l'un  et  l'autre  en 
religion. 

Nous  retrouvons  cette  même  succession  d'événements  dans  un 
conte  dévot  du  xme  siècle (1),  dont  le  drame  ne  diffère  que  sur 
quelques  points  de  détail. 

Dans  le  conte,  l'action  est  localisée  vaguement  en  Egypte (2)  et  il 
s'agit  d'un  roi,  sans  autre  désignation;  c'est  par  un  orage,  et  non 
entraîné  par  l'ardeur  de  la  poursuite,  qu'il  est  séparé  de  ses  gens; 
les  noces  ont  lieu  dans  la  résidence  du  châtelain,  non  à  la  cour.  Ces 
divergences  sont  assez  nombreuses  pour  donner  à  penser  que  le 
dramaturge  a  eu  sous  les  yeux  une  autre  rédaction  du  conte.  De  fait, 
on  ne  retrouve  dans  le  drame  aucun  emprunt  littéral  à  celle  qui  est 
conservée. 

La  dilïérence  capitale  entre  les  deux  textes  consiste  en  ce  que  le 
rôle  de  la  Vierge  est  dans  le  conte  beaucoup  moins  marqué.  La 
Vierge  n'est  pas  mise  en  scène  et  le  salut  de  la  reine  n'est  pas  dû  à 
son  intervention.  Alors  que  celle-ci,  debout  sur  le  bûcher,  attend  la 
mort,  un  voile  descend  du  ciel  sur  sa  tète  et  à  ce  voile  est  attaché 
un  «  brief  »  où  est  racontée  toute  l'histoire.  La  lecture  de  ce  «brief  » 
détermine  le  roi  au  pardon.  Dans  le  drame,  la  Vierge  elle-même 
descend  du  ciel  pour  apporter  à  la  reine  l'habit  de  nonne  qu'elle  ne 
doit  plus  quitter. 

XXVI.  —  La  Marquise  de  La  Gaudine  (XII). 

Sur  le  point  de  partir  pour  la  Prusse,  où  il  espère  conquérir  «  los 
el  prix  »,  le  marquis  de  La  Gaudine  confie  a  son  oncle  la  garde  de  sa 
femme  el  de  ses  biens.  A  peine  s'esl-il  éloigné  (pie  l'oncle,  poussé 

[1)  Incipil  :  Qui  sen  et  raison  a  ensemble,  éd.  trouvera  une  comparaison  détaillée  des  deux 

Méon,  Nouveau  Recueil,  t.  Il,  p.  356-278. —  textes  clans  Voigl,   op.   cil.,  p.  72-77.  Sur  le 

Sur  les   manuscrits   qui  donnent  des  Incipil  thème,    voir  un   article   île  Keinliold    Kôhler 

très  divergents,  voir  A.  Lângfors,  Les  Incipil...,  (Romania,  t.Xf,  1882,  p.58i]  qui  en  signale 

p.  (')  (Aie,  Dieus,  irais  Jésus  Crist\  d  p.  333  deux  autres  versions,  donl  une  orientale. 
[Qui  son  et  raison  a  ensemble).  C'est  l'un  di"-  (5)  Dans  le  drame,   le   roi   hésite,   pour  le 

contes  lis  plus  répandus  'le  la    Vie  des  Pères.  choix   d'un   terrain   de  chasse,   entre  la  lorèt 

L'auteui  ivoir  puisé  son  sujel  dans  de  Compiègne  ri    la  forèl   de  Saint-Germain 

un  Liber  regum  dont  nous  ne  savons  rien.   On  (f)S--uo8). 


THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  ERANÇA1S.  231 

par  le  démon,  essaie  de  séduire  sa  nièce.  Econduit,  il  persuade  au 
nain  Galot  de  se  glisser  dans  le  lit  de  la  marquise  endormie,  puis, 
ayant  fait  constater  ce  prétendu  adultère,  tue  le  nain  et  fait  enfer- 
mer sa  nièce  dans  un  cachot. 

Le  marquis,  à  son  retour,  est  informé  par  le  traître,  qui  le  pousse 
à  la  vengeance.  Après  avoir  consulté  deux  de  ses  chevaliers,  il  con- 
damne sa  femme  à  être  hrûlée  vive.  La  malheureuse,  dans  sa 
détresse,  recourt  à  la  Vierge,  qui  lui  apparaît  et  iui  promet  de  la 
sauver.  Le  salut  lui  est  apporté  en  effet  par  le  chevalier  Anthénor  de 
Beauchastel,  qui  rentrait  d'un  pèlerinage  aux  lieux  saints.  Jadis  ce 
chevalier,  accusé  d'avoir  séduit  la  reine,  avait  été  sauvé  par  la  mar- 
quise, qui  avait  consenti  à  passer  pour  son  amie.  La  Vierge  étant 
apparue  à  ce  chevalier  et  lui  ayant  assuré  que  la  marquise  était 
innocente,  il  provoque  le  traître  et  le  force  à  avouer  son  forfait.  Le 
mari  tomhe  aux  pieds  de  sa  femme,  qui  lui  pardonne.  Il  partage  ses 
biens  avec  Anthénor,  qu'il  laisse  juge  du  châtiment  à  infliger  au 
félon. 

On  n'a  pas  retrouvé  la  source  de  ce  drame,  fondé,  en  effet,  sur 
trois  thèmes  romanesques  déjà  mis  en  a:uvre  auparavant.  Il  est  pos- 
sible d'attribuer  au  dramaturge,  qui  au  reste  n'était  pas  dénué  de 
talent,  le  mérite  de  cette  construction.  Le  premier  de  ces  thèmes, 
celui  du  tuteur  félon  essayant  de  suborner  sa  pupille,  apparaît  dans 
notre  recueil  même  (ci-dessous,  n°  XXVII)  ;  le  second  (un  nain 
complice,  volontaire  ou  non,  d'une  abominable  machination)  a 
fourni  au  roman  de  Macaire  son  principal  épisode;  le  dernier  enfin 
(un  chevalier  survenant  inopinément  pour  sauver  de  la  mort  une 
innocente)  a  été  exploité  par  Chrétien  de  Troyes  dans  le  Chevalier 
au  lion. 


XXVII.  —  L'Impératrice  de  Rome  (XXVII). 

Partant  pour  un  pèlerinage  en  Terre  sainte,  l'empereur  confie  à 
son  frère  le  soin  de  ses  états  et.  la  garde  de  sa  femme,  réservant 
toutefois  la  souveraineté  de  celle-ci.  Le  frère  tombe  amoureux  de  sa 
belle-sœur,  qui  se  délivre  de  lui  en  le  faisant  enfermer  dans  une  tour 
où  elle  lui  avait  donné  rendez-vous. 

16. 


232  THEATRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

L'empereur  ayant  fait  annoncer  son  retour,  sa  femme  met  en 
liberté  le  prisonnier  pour  qu'il  aille  l'accueillir.  Le  traître  s'em- 
presse d'accuser  sa  belle-sœur  d'avoir  mené,  durant  l'absence  de  son 
mari,  une  vie  scandaleuse.  Celui-ci,  sans  l'entendre,  la  condamne  à 
mort. 

Les  chevaliers  chargés  d'exécuter  la  sentence  ont  pitié  de  leur 
dame  et  se  contentent  de  l'exposer,  seule  et  sans  vivres,  sur  un  îlot 
désert.  La  Vierge,  qu'elle  invoque,  lui  apparaît,  l'assure  de  sa  pro- 
tection et  lui  remet  un  bouquet  d'herbes  qui  guérissent  de  la  lèpre. 
Des  mariniers  jetés  sur  ce  rocher  par  la  tempête  la  recueillent  et  la 
déposent  sur  la  terre  ferme,  non  loin  de  Naples.  Elle  guérit  de  la 
lèpre  le  «  comte  »  du  pays. 

Bientôt,  il  n'y  a  plus,  grâce  à  elle,  aucun  lépreux  dans  la  région. 
Le  bruit  s'en  répand  au  loin  et  elle  est  appelée  à  Rome  pour  soigner 
le  frère  de  l'empereur,  qui,  en  punition  de  son  crime,  a  été  atteint 
de  la  terrible  maladie.  Il  est  guéri,  lui  aussi,  mais  seulement  après 
avoir  fait  une  confession  publique  de  ses  forfaits.  L'impératrice, 
touchée  des  regrets  de  son  mari  et  des  remords  de  son  beau-frère, 
se  fait  reconnaître,  obtient  de  son  mari  le  pardon  du  coupable  et 
reprend  sa  place  aux  cotés  de  l'empereur. 

La  légende,  d'origine  orientale,  qui  a  fourni  la  matière  de  notre 
draine  a  été  très  répandue'1';  avant  d'être  contée  sous  forme  de  chan- 
son de  geste,  an  début  du  x 1 1 1 '  siècle (2\  elle  avait  été  transformée  en  un 
Miracle  de  la  Vierge  dès  les  premières  années  du  xiic(3).  Ce  Miracle 
a  été  traduit  deux  ioisen  vers  français,  d'abord  par  Gautier  de  Coincy'4', 
puis  par  un  anonyme'5'.  Ces  deux  traductions  sont  très  différentes 


{l)  Elle  a  été  l'objel  d'études  approfondies,  '    Florence  de  Rome,  cil.  A.  Walleoskôld 

-■ii    d'ensemble,  soit  île  détail,  dont  voici  les  (S.  A.T.  !•'.,  1907). 

principales  :   A.  Wallenskôld,  Le  coule  de  lu  l3)  Il  existe  de  ce  Miracle  trois  version-   en 

femme  chaste  ci  m  oiti  e  pur  son  beau-frère ,  Hel-  prose  latine  (une  quatrième  en  vers  est  insigni- 

singfors,  1907   extraitdes    I  cta  Societatis  scien  liante),  toutes  trois  publiées  par  Wallenskôld  : 

tiarum  Fennicae,  t.  XXXIV)  ;  du  même  auteur.  Le  conte,  etc.,  p.   111  (C),  1  16  (-D),  120  [E'; 

introduction  à  son  édition  de  Florence  de  Rome  c'est  la  seconde  qui  a  été  utilisée  par  les  deun 

'voir  ci-dessous),  t.  I,  p.  10a  129,  ou  ce  tra  principaux    traducteurs    français    ,  voir    ci-des 

vail  est  résumé.  —  Sv.   Stefanovic,   l)ie  Cres  -ous). 

cenlia    I  dans   Romanische   Fur  (4)  Ed.    M 1.    Nouveau   Recueil,  l.   Il,    p. 

schungen,    1.    \l\      1911),    p.   AG 1-556.  —  1-1 58  (4.o64  vers 

\.  rluka,  Zan  '■•//,    dans    Herrig's  Ed.  Wallenskôld,  Le  <<>m.   ,le  la  femme 

Archiv.,  t.  CXXXIII  (1914),  p.  1 5 1  ss.  chaste,  [>.  i3'i-iii 


THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  233 

quant  à  la  forme;  celle  de  Gautier  est  encombrée  de  moralisations 
ou  pieuses  invectives,  tandis  que  l'autre  est  d'une  relative  concision; 
mais  quant  au  fond,  elles  diffèrent  à  peine  ;  toutes  deux  paraissent 
avoir  été  faites  sur  la  rédaction  D  de  Wallenskôld(1).  Il  est  probable 
que  le  dramaturge  n'a  connu  ni  l'une  ni  l'autre,  car  on  n'en  relève 
chez  lui  aucune  imitation  littérale,  et  qu'il  a  eu  sous  les  yeux  le  texte 
d'un  Miracle  latin. 

Ce  Miracle  déroule  sous  nos  yeux  un  mélodrame,  surchargé  d'in- 
cidents qui  ne  témoignent  pas  au  reste  d'une  grande  fécondité  d'ima- 
gination :  les  répétitions,  en  effet,  y  abondent  :  deux  fois  l'héroïne 
est  l'objet  d'une  tentative  de  séduction,  deux  fois  elle  est  condamnée 
à  mort  et,  épargnée  par  pitié,  exposée  en  un  lieu  désert,  où,  deux 
fois,  elle  court  le  risque  d'être  violée. 

Le  dramaturge  a  eu,  comme  on  l'a  vu  plus  haut,  le  bon  goût  de 
supprimer  toutes  ces  redites  :  il  les  a  remplacées  par  des  scènes  qui 
sont  sans  doute  de  son  invention  et  qui  ne  manquent  pas  d'intérêt. 
Toutes  celles  qui  se  réfèrent  à  la  préparation  du  «saint  passage» 
sont  complaisamment  décrites  :  l'empereur,  avant  de  partir,  va  sou- 
mettre son  projet  au  pape,  qui  l'approuve,  après  avoir  pris  l'avis  de 
deux  cardinaux  ;  il  fait  coudre  par  l'impératrice  elle-même  une  croix 
sur  sa  houppelande  de  pèlerin.  Tous  ces  tableaux  étaient  d'actualité 
à  une  époque  où  tant  de  seigneurs  préludaient  à  la  croisade  par  un 
pèlerinage  à  Jérusalem. 

Dans  la  source  latine,  c'est  par  simple  dévotion  que  l'empereur 
entreprend  d'aller  visiter  ça  et  là  (longe  latec/uc  per  orbem)  les  tom- 
beaux des  saints  les  plus  vénérés;  c'est  au  cours  d'une  grave  maladie 
que,  dans  le  drame,  il  fait  le  vœu,  s'il  guérit,  d'aller  visiter  les  lieux 
sanctifiés  par  la  présence  du  Christ  ;  à  peine  a-t-il  formulé  ce 
vœu  qu'il  se  sent  guéri.  Il  est  difficile  de  ne  pas  voir  dans  cette 
scène  une  réminiscence  des  circonstances  où  saint  Louis,  très  inopi- 
nément, au  grand  étonnement  de  son  entourage,  avait  pris  la  croix 
en  12  44(2)- 


(1)   Il    exisle    du    Miracle  latin   une    version  2)   Voir  Le  Nain  de  Tillemont ,   Histoire  de 

espagnole  tardive  et  une  version  vénitienne  du         saint  Louis,  I.  III,  p.  58,  et  Joinville,  éd.  N.  de 
XIVe  s.  (//  libro  <lei  cinqaanta  miracoli,  n°  i5).  Wailly,  ch.  i!\. 


234  THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

XXVIII.  —  Oste,  roi  d'Espagne  (XXVIII). 

Un  mari  qui  risque  toute  sa  fortune  sur  la  confiance  que  lui  in- 
spire la  vertu  de  sa  femme,  amené,  par  des  apparences  illusoires,  à 
se  croire  trompé  et  à  se  dépouiller  de  tous  ses  biens,  le  prétendu 
séducteur  démasqué,  l'opulence  rétablie  et  la  concorde  rentrant  à  la 
fois  dans  le  ménage  du  parieur,  tel  est  le  thème  exploité  dans  notre 
Miracle.  Il  se  retrouve  dans  trois  œuvres  narratives  en  Irançais  étroi- 
tement apparentées,  les  romans  du  Comte  de  Poitiers^  et  de  la 
Violette  '2)  et  le  conte  en  prose  Le  roi  Flore  et  la  belle  Jehanne  '3). 
Toutes  ces  œuvres  se  rattachent  au  groupe  de  contes  connu  sous  le 
nom  de  «cycle  de  la  gageure»  (4l 

La  variante  de  ce  récit  constituée  par  le  Miracle'5'  s'ouvre  par  un 
long  prologue  qui  prépare  de  loin  l'action. 

Oste  (ou  Osto)  est  neveu  de  l'empereur  Lothaire,  qui,  désirant 
mettre  fin  à  son  veuvage,  lui  fait  cette  proposition  :  ils  iront  com- 
battre ensemble  Alfons,  roi  d'Espagne,  et,  s'ils  sont  vainqueurs,  Oste 
épousera  Denise,  fille  d' Alfons,  et  gouvernera  son  royaume.  Ils  sont 
vainqueurs  en  effet,  et  Oste  épouse  Denise.  Tandis  qu'Allons, 
dépouillé  de  ses  états,  cherche  refuge  auprès  du  roi  de  Grenade, 
son  frère,  les  deux  vainqueurs  laissent  Denise  en  Espagne  et  retour- 
nent en  «Roumanie».  Là  un  jeune  chevalier,  nommé  Bérengier, 
gage  devant  Oste,  au  prix  de  tous  ses  biens,  qu'il  triomphera  de 
la  vertu  de  sa  femme.  Oste  parie  sa  couronne  qu'elle  lui  restera 
fidèle.  Denise  repousse,  en  effet,  le  séducteur;  mais  celui-ci,  en 
corrompant  une  des  «demoiselles»  delà  reine,  apprend  que  celle-ci 
porte  sur  le  corps  un  signe  particulier  et  il  entre  en  possession 
d'un  os  du  pied  d'Oste,  laissé  par  lui  à  sa  femme  comme  signe  éven- 
tuel de  reconnaissance.  Muni  de  ces  indices,  Bérengier  va  réclamer 
le  royaume  d'Espagne  à  Oste,  qui  le  lui  abandonne  et,  de  désespoir, 
se  fait  musulman  et  jure  de  tuer  l'épouse  infidèle. 

!l)  11  existe  de  ce  poème  deux  éditions  ré-  (Paris,  1 856  ,  p.  83-1Ô7. 
tentes,  l'une  par  B.  Malmberg  (Lunrl ,  iq4o  (1)  C'est   sous  ce  titre  qu'elles  ont  été  étu- 

L'autre  par  V.  F.  koenig  (Paris,  î  < ) .". y  , .  diées  par  Gaston  Paris,  dans Ronumia,  t.  WMI 

(i)  Dernière  éd.  par  I).  !..  Hullum  (S.A.T.F.,  (igo3),p.   I8i    i 
1928).  l5)  On   en    trouvera  une  analyse  plus  corn 

Dernière    éd.    par    L.    Moland    el    Ch.  plète  dans  Petit  de  Julleville,  op.  cit.,  t.  II. 

'I  rléricault,  Nouvelles  françaises  </»  A'//  siècle  p.  ao,N  ss. 


THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  235 

Denise,  avertie  par  la  Vierge  du  danger  qui  la  menace,  se  rend  à 
Grenade,  déguisée  en  écuyer,  et  s'engage  en  cette  qualité  chez  le  roi , 
son  oncle,  sans  être  reconnue  ni  de  lui  ni  de  son  propre  père.  Après 
de  multiples  incidents'1',  Oste  provoque  Bérengier  en  combat  singu- 
lier et  le  force  à  avouer  la  vérité. 

Des  trois  récits  mentionnés  ci-dessus,  celui  qui  se  rapproche  le 
plus  du  Miracle  est  le  conte  du  Roi  Flore  ou  plutôt  l'une  des  deux 
histoires,  sans  rapport  entre  elles,  dont  il  se  compose (2).  De  part  et 
d'autre,  c'est  à  l'épouse  calomniée  qu'est  dévolu  le  principal  rôle; 
menacée  de  mort,  elle  s'engage  comme  écuyer,  sans  être  reconnue, 
chez  l'un  de  ses  proches  ;  enfin  c'est  grâce  à  son  adresse  que  le  cou- 
pable est  démasqué.  Mais  les  divergences  entre  les  deux  récits  sont 
trop  nombreuses  et  importantes  pour  que  l'on  puisse  voir  dans  l'un 
la  source  certaine  de  l'autre. 

Sur  les  rapports  entre  les  autres  versions  et  le  Miracle,  nous 
n'avons  rien  à  ajouter  aux  observations  de  Gaston  Paris'3'.  Nous  nous 
bornerons  à  remarquer  avec  lui  que  le  surnaturel,  propre  au  Miracle  , 
y  apparaît  comme  un  élément  adventice,  introduit  assez  maladroite- 
ment. 

XXIX.  —  La  fille  du  roi  de  Hongrie  (XXIX). 

Le  roi  de  Hongrie  avait  promis  à  son  épouse  que,  si  elle  venait  à 
mourir,  il  ne  se  remarierait  qu'avec  une  femme  de  parfaite  ressem- 
blance avec  elle.  Devenu  veuf  et  pressé  par  ses  chevaliers  de  contrac- 
ter une  nouvelle  union,  il  décide  d'épouser  sa  propre  fille,  qui  seule 
remplit  cette  condition  ;  il  obtient  du  pape  la  dispense  nécessaire. 
Pour  rendre  impossible  cet  inceste  qui  lui  fait  horreur,  Joie  (c'est  le 
nom  de  la  jeune  fille)  se  coupe  la  main  gauche,  qui  est  entraînée 
vers  la  mer.  Son  père  condamne  Joïe  a  être  brûlée  vive  ;  mais  les 
chevaliers  chargés  d'exécuter  cet  ordre  s'y  dérobent  en  exposant  sur 
la  mer  l'infortunée  dans  un  bateau  sans  agrès. 

L'esquif  aborde  en  Ecosse  ;  le  roi  du  pays,  charmé  par  la  beauté 
de  l'étrangère,  l'épouse,  contre  la  volonté  de  sa  mère,  qui  la  prend 

(1)  A  la  suite,   notamment,   d'une  nouvelle  (,)    Voir     dans    l'article     de    Gaston    Paris 

apparition  de  la  Vierge,  accompagnée  de  Jésus,  (p.  532)  une  analyse  de  ce  conte. 

Oste  avait  exprimé  son  repentir  et  il  était  re-  (3>    Voir    notamment    p.    535-544    (sur    le 

venu  à  la  loi  chrétienne.  Comte  de  Poitiers  et  le  roman  de  la  Violette). 


236  THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

en  haine.  Tandis  que  le  roi  participe  à  un  tournoi,  à  Senlis,  Joie 
accouche  d'un  fils.  Par  des  lettres  falsifiées,  la  marâtre  fait  croire  au 
roi  quelle  a  mis  au  monde  un  monstre.  Substituant  à  la  réponse  du 
roi,  qui  prescrit  d'attendre  son  retour,  un  ordre  de  mort,  elle  décide 
de  brûler  la  mère  et  l'enfant,  mais  le  prévôt  chargé  du  supplice  se 
borne  à  les  exposer  en  mer. 

La  barque  est  jetée  sur  une  cote  lointaine,  proche  de  Rome.  Joie 
entre,  comme  «clacelière»  (intendante)  au  service  d'un  sénateur. 

Le  roi,  rentré  chez  lui,  apprend  la  vérité  et  fait  jeter  sa  mère  en 
prison  ;  sept  ans  après,  il  part  lui-même  à  la  recherche  de  sa  femme 
et  de  son  fils.  A  Rome,  le  hasard  veut  qu'il  se  loge  précisément  chez 
le  sénateur,  où  il  retrouve  les  disparus. 

De  son  côté,  le  roi  de  Hongrie  était  venu  à  Rome  pour  se  faire 
absoudre  par  le  pape.  Au  cours  d'une  cérémonie  à  Saint-Pierre,  Joie 
l'aperçoit  dans  la  foule  et  le  fait  connaître  à  son  mari,  tout  heureux 
de  savoir  la  noble  origine  de  sa  femme. 

Un  clerc  chargé  d'aller  puiser  de  l'eau  pour  les  fonts  baptismaux 
rapporte  dans  son  seau  une  main  coupée  que  les  flots  ramènent 
obstinément  au  rivage.  Le  pape  la  rapproche  du  moignon  de  Joie.  La 
main  s'y  adapte  parfaitement.  Allégresse  générale,  actions  de  grâce. 

Ce  Miracle  assemble  deux  thèmes  narratifs  connus  :  la  poursuite 
incestueuse (l)  et  la  calomnie  par  une  belle-mère  contre  sa  bru ,  qu'elle 
accuse  d'avoir  mis  au  monde  des  animaux  (2).  Mais  la  réunion  des 
deux  thèmes  n'est  pas  imputable  au  dramaturge  :  elle  se  trouvait 
déjà  dans  un  roman  composé  environ  trois  quarts  de  siècle  aupar- 
avant, dans  mu1  région  toute  voisine  de  celle  qu'il  habitait,  le  roman 
de  la  Manekine  de  Philippe  de  Beaumanoir (3).  Ce  roman  a  été  la 
source  directe,  et  probablement  unique,  de  notre  drame.  La  conclu- 
sion résulte,  comme  l'ont  démontré  Voigt  et  Suchier  (,,),  de  la  marche 
parallèle  des  deux  actions,  de  l'identité  du  cadre  géographique,  de 

De  ce  thème,   Hermann   Suchier,  quoi  littérature   narrative;  de  nombreux  exemples 

qu'il  se  soit  limité  au  seul  domaine  européen,  on  ont  été  »  it«'-s  par  E.  Cosquin,  Contes  popu 

a  recueilli   cl  classé  jusqu'à   dix  neul  versions  laires  de  Lorra  m  ,  t,  I  (Paris,  1886  .  p.  196, 

m;  ...   de    Beaumanoir,    t.   I,  197,  1,99,  24.7,  et  t.  II,  p.  3a4. 

,ss'i,  S.A.T.F.,  p.  xxm  lAwii  .  '    Ed.  par  II.  Suchier,  op.  cit.,  t.  I. 

■    Le  thèi les  animaux  substitués  a  des  Voigt,    -71.  cit.,  y.    18-58;   Suchier,  op. 

nouveau-nés   est,   lui   aussi,  fréquent    dans  la  cit.,  p.  lxxxix-xc. 


THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  237 

celle  des  noms  et  surnoms  de  l'héroïne,  de  celle  enfin  de  maints 
détails,  d'autant  plus  significatifs  qu'ils  sont  par  eux-mêmes  plus 
insignifiants. 

Toutefois  l'auteur  n'a  fait  à  son  modèle  qu'un  très  petit  nombre 
d'emprunts  textuels. 

XXX.  —  La  fille  nu  roi  devenue  soudoyer  (XXX Vil). 

C'est (1)  aussi  le  thème  de  l'inceste  qui  est  mis  en  œuvre  dans  les 
premières  scènes  de  ce  Miracle  (2). 

La  fille  d'un  roi,  appelée  Ysabel,  échappe  par  la  fuite  à  l'union 
incestueuse  dont  elle  est  menacée  par  son  père  devenu  veuf. 
Accompagnée  d'une  suivante  et  d'un  fidèle  écuyer,  elle  s'égare  dans 
une  forêt.  L'archange  Gabriel,  sur  l'ordre  de  Jésus,  sauve  les  fugitifs 
et  les  aide  à  s'embarquer  sur  un  bateau  qui  aborde  à  Constantinople. 
L'empire  venait  justement  d'être  envahi  par  une  armée  de  Turcs  et 
de  païens  et  l'empereur  faisait  hâtivement  une  levée  de  soudoyers; 
Ysabel  s'engage  en  cette  qualité.  Nommée  «  maréchal  » ,  elle  fait 
merveille  et  cinq  rois  ennemis  lui  rendent  leur  épée.  L'empereur 
veut  la  récompenser  en  lui  donnant  la  main  de  sa  fille.  Elle  se  pré- 
pare à  recourir,  cette  fois  encore,  à  la  fuite;  mais  saint  Michel,  sous 
l'apparence  d'un  cerf  blanc,  vient  l'en  empêcher.  Le  mariage  a  lieu 
et,  le  soir  des  noces,  Ysabel  doit  avouer  la  vérité  à  la  princesse,  qui 
en  prend  assez  aisément  son  parti  et  promet  de  garder  pour  elle 
ce  secret.  Le  roi,  averti  par  un  moine  qu'il  avait  chargé  d'espionner 
les  jeunes  mariés,  veut  voir  son  gendre  au  bain;  mais  Dieu  trompe 
si  bien  ses  yeux  qu'il  continue  à  prendre  Ysabel  pour  un  homme; 
celle-ci  est  réduite  à  révéler  la  vérité.  L'empereur  épouse  Ysabel.  Sur 
ces  entrefaites,  le  père  de  celle-ci  arrive  très  opportunément  pour  don- 
ner un  mari  à  la  fille  de  l'empereur. 

Cette  laborieuse  combinaison  d'événements  invraisemblables  ne  se 
présente,  à  notre  connaissance,  dans  aucun  autre  texte. 

(1)  Nous   nous   écartons,   dans    cette   notice  portés    d'une    pièce    dans   l'autre    (il   y   en   a 

et  la    suivante,   du   classement  suivi  jusqu'ici  parlois  plus  de  cent  consécutifs)  :  Fille  du  roi 

(cf.   ci-dessus,    p.    197)    pour    rapprocher  des  de  Hom/rie ,  id-107  (t.  V,  p.  3)  ;  Fille  soudoyer 

drames  étroitement  apparentés  par  leur  sujet.  788-1.079  (t.  VII,  p.  09).   Cf.    encore,  d'une 

(!)  L'identité  des  situations  est  si   parfaite  part  2g3-ûa5  ;  3o7-3/i9  (t.  V,  p.  12),  d'autre 

qu'un    grand   nombre   de  vers    ont    été   trans-  part  1. 100-1. i3o;  i.i4q-i.i63  (t.  VII, -p.  4a). 


238  THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

XXXI.  —  Le  roi  Thierry  et  sa  femme  Osanne  (XXXII). 

Osanne,  femme  de  Thierry,  roi  d'Aragon,  met  au  monde  à  la  fois 
trois  enfants  mâles.  Sa  belle-mère,  qui  la  hait  à  cause  de  sa  basse 
extraction,  charge  sa  «  damoiselle  » ,  Bethis,  de  les  étrangler;  elle- 
même  leur  substitue  trois  chiens  nouveau-nés  et  obtient  de  son  fils 
qu'Osanne  soit  emprisonnée  pour  la  vie.  C'est  elle-même  qui,  chaque 
jour,  lui  porte  sa  pitance,  si  chichement  mesurée  que  la  malheureuse 
doive,  en  peu  de  temps,  mourir  de  faim. 

Bethis,  apitoyée,  n'avait  pas  étranglé  les  enfants,  mais  les  avait 
abandonnés  dans  une  forêt.  Ils  y  sont  découverts  par  le  charbonnier 
Renier  qui,  n'ayant  pas  d'enfants,  les  adopte.  La  marâtre,  trouvant 
que  sa  bru  ne  meurt  pas  assez  vite,  charge  trois  valets  de  la  noyer  en 
mer,  mais  ils  se  bornent  à  l'exposer  sur  un  bateau  sans  mât  ni  voiles, 
puis  elle  fait  croire  à  son  fils  qu'Osanne  est  morte.  Mais,  peu  après, 
c'est  elle-même  qui,  en  punition  de  son  crime,  meurt  inopiné- 
ment. 

Osanne,  en  son  extrême  péril,  avait  invoqué  la  Vierge,  qui  lui  était 
apparue,  accompagnée  de  son  Fils  et  de  saint  Jean.  L'archange  Michel 
était  venu  guider  son  esquif,  qui  avait  abordé  près  de  Jérusalem. 
Dans  cette  ville,  elle  entre  au  service  d'un  hôtelier  et  de  sa  femme, 
dont  elle  fait  merveilleusement  prospérer  l'industrie. 

Douze  ans  ont  passé;  les  trois  enfants  royaux  manifestent  des  goûts 
peu  en  harmonie  avec  leur  genre  de  vie.  Un  jour,  leur  père,  s'étant 
égaré  à  la  chasse,  est  hébergé  par  le  charbonnier,  qui  avoue  qu'ils  ne 
sont  pas  ses  fds;  Bethis,  interrogée,  déclare  qu'elle  a  désobéi  à  leur 
marâtre  et  fait  connaître  leur  condition. 

Le  roi,  ses  états  avant  été  envahis  par  une  armée  sarrasine,  lait 
vœu,  s'il  la  repousse,  de  visiter  les  lieux  saints.  Vainqueur,  il  s'em- 
barque pour  Jérusalem  et  descend  précisément  à  l'hôtel  tenu  par  sa 
femme,  donl  les  maîtres  venaient  de  mourir  en  lui  léguant  leur  for- 
tune. Les  époux  se  reconnaissent  et  vont  retrouver  en  Aragon  leurs 
trois  fds. 

La  reconnaissance  des  époux  rappelle  de  très  près  l'épisode  corres- 
pondant de  la  Ville  du  roi  de  Hongrie  (ci-dessus,  n    \\l\  ,  mais  l'intri- 


THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  239 

gue   tout  entière  se  rapproche  singulièrement  de  celle  d'un   conte 
inséré  par  Galland  dans  les  Mille  et  une  nuits (1). 

XXXII.  —  Berthe,   femme  du   roi   Pépin  (XXXI). 

Berthe,  iille  du  roi  de  Hongrie  Floire  et  de  la  reine  Blancheflour, 
est  amenée  à  Saint-Denis,  où  elle  doit  épouser  le  roi  Pépin.  Dans  sa 
suite  se  trouve  la  serve  Maliste,  accompagnée  de  sa  fille  Aliste  et  de 
son  neveu  Tibert.  Le  soir  des  noces,  Berthe  se  laisse  persuader  de  se 
faire  remplacer  dans  le  lit  nuptial  par  Aliste.  Le  matin  venu,  elle  fait 
entrer  dans  la  chambre  Berthe,  munie  d'un  couteau,  elle-même  se 
blesse  légèrement  à  la  cuisse  et  crie  au  meurtre.  Berthe,  que  l'on 
prend  pour  Aliste,  est  condamnée  à  mort.  Mais  les  trois  écuyers, 
chargés  par  Maliste  de  la  faire  périr,  se  contentent  de  l'abandonner 
dans  la  forêt  du  Mans;  la  Vierge  lui  apparaît  et  la  réconforte.  Elle  est 
recueillie  par  le  bon  «  vilain  »  Simon  et  sa  famille,  dont  elle  partage 
la  modeste  existence. 

Quelques  années  se  passent.  Blanchellour,  inquiète  de  n'avoir  de 
Berthe  aucune  nouvelle,  vient  à  Paris  et  constate  que  la  prétendue 
reine  n'est  pas  sa  fille.  Maliste,  forcée  d'avouer  son  crime,  est  brûlée 
vive,  Tibert  pendu,  Aliste,  qui  a  donné  à  Pépin  deux  fils,  enfermée 
dans  un  cloître.  Mais  le  destin  de  Berthe  reste  mystérieux.  Telles  sont 
les  nouvelles  que  Blancheflour  rapporte  à  son  mari. 

Un  jour,  Pépin,  chassant  dans  la  forêt  du  Mans,  s'y  égare  et  ren- 
contre Berthe,  qu'il  ne  reconnaît  pas,  mais  qui  le  reconnaît.  Elle 
l'emmène  chez  Simon  et  raconte  son  histoire,  en  revendiquant  le 
titre  de  reine  de  France.  Blancheflour  et  Floire,  mandés  en  hâte, 
reconnaissent  leur  fille;  Pépin  se  rend  à  l'évidence  et  cet  heureux 
dénouement  est  célébré  par  des  fêtes  qui  durent  huit  jours  entiers. 

Il  n'y  a  là,  comme  on  le  voit,  qu'un  chapelet  de  thèmes  roma- 
nesques ou  ingénieusement  combinés.  Mais  cet  arrangement  n'est  pas 
l'œuvre   du  dramaturge,  qui   s'est  borné   à   découper  en  scènes  la 

(1)  Histoire  des  deux  sœurs  jalouses  de  leur  manuscrits  des  Mille  et  une  Nuits,  est  d'authen- 
cadetle,  éd.  Garnier  (Paris,  1870),  p.  1062-  ticité  douteuse;  cf.  à  ce  sujet  G.  Huet,  Les 
ii(M.  Le  conte,  qui  ne  se  trouve  pas  dans  les         Contes  populaires  (Paris,  1920),  p.  i5o. 


240  THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

chanson  de  geste  écrite  vers  1280  par  Adenet  le  Roi  d'après  un 
modèle  plus  ancien  d'environ  un  siècle  (1). 

Cette  étroite  dépendance  est  indéniable  :  l'intrigue  est  exactement 
la  même,  les  comparses,  aussi  bien  que  les  protagonistes,  portent  les 
mêmes  noms'31;  la  seule  liberté  qu'ait  prise  le  dramaturge  a  consisté 
à  alléger  de  quelques  scènes  l'épisode  de  Berthe  dans  la  forêt (3)  et 
de  hâter  un  dénouement  trop  longuement  attendu. 

La  substitution  de  l'octosyllabe  à  l'alexandrin  rendait  presque 
impossible  tout  emprunt  littéral  :  mais  dans  un  grand  nombre  de 
passages''*1  le  texte  de  la  chanson  transparait  très  nettement  sous  celui 
du  Miracle. 

XXXIII.  —  Saint  Guillaume   du  Désert  (IX). 

A  l'instigation  du  cardinal  Gille  de  Tusculan  (sic),  Guillaume,  duc 
d'Aquitaine,  se  prononce  en  faveur  de  l'anti-pape  Pierre  Lion  (Ana- 
clet),  et  expulse  de  son  siège  Guillaume,  évèque  de  Poitiers,  resté 
fidèle  à  Innocent.  Joffroi,  évêque  de  Chartres,  chargé  par  celui-ci  de 
rétablir  l'ordre  dans  l'église  d'Aquitaine,  fait  appel  à  Bernard,  abbé 
de  Clairvaux ,  pour  l'aider  dans  sa  mission.  Le  duc  repousse  d'abord 
toutes  leurs  exhortations;  mais  bientôt,  terrassé  par  la  fougueuse  élo- 
quence de  Bernard ,  qui ,  brusquement,  brandit  à  ses  yeux  un  crucifix, 
il  tombe  évanoui.  Quand  il  se  relève,  il  déclare  qu'il  se  soumet  sans 
réserve  et  il  va  demander  son  absolution  à  un  ermite,  qui  l'envoie  à 
un  autre  Celui-ci,  après  avoir  fait  sceller  par  un  forgeron  le  haubert 
sur  la  chair  nue  de  Guillaume  en  guise  de  ciliée,  renvoie  le  pénitent 
au  pape,  qui  l'adresse  au  patriarche  de  Jérusalem.  Guillaume,  étant 
absous,  est  conduit  à  un  ermitage,  où  il  devra  passer  le  reste  de  sa  vie 
dans  la  pénitence  et  la  prière. 

Dans  cette  solitude,    un  ancien  écuyer  et  un  chevalier  aquitain 

1     Édition    par    V   Scheler,    l.i  roamaiu  île  [']  Dans  cette  (orèt,  «jui  est,  dans  les  deux 

Berte  aux  gratis  pies ,  par  Adenés  li  Rois  (Bru-  récits,   celle   du  Mans,   elle   esl  attaquée   pai 

xelles,  1874).  des  brigands    Vi|]"  .    |""s    |i:"    line    ourse 

(,)  Le  forestier  coni|>;ii iss, m  1  et  sa  lemmepor-  (1.1  18  ss). 

tenl  dans  les  deux  récits  les  noms  de  Simon  (4)  Voigt  [op.  cit.,  p.  10-19)  en  a  énuméré 

et  de  Constance  '.  Wvr.,  1.090-2.026;  Chanson,  plus  de  cinquante.  Voir  A.  Henry,  dans  Mélan- 

1.128);   les   deux   Bis  de    la    serve,   ceux   de  ges  de  linguistique  cl  de  littérature  romanes  à 

Heudri  el  Rainl'roi     Mir.,  2.o43,   1.596;  Chan-  la  mémoire  i'Istvan  FranJi    Sarrebrùck,  1937), 

son  ,1.106-1.11  [>.'•>'> 


THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  241 

retrouvent  Guillaume  et  le  supplient  de  reprendre  le  gouvernement 
de  ses  états,  où  tout  va  de  mal  en  pis.  11  refuse,  mais  comme  il  a,  un  seul 
instant,  regretté  cette  décision,  Dieu  le  punit  en  le  privant  de  la  vue, 
qu'au  reste,  touché  par  son  repentir,  il  ne  tarde  pas  à  lui  rendre. 

Guillaume  se  retire  alors  en  Etrurie,  dans  une  solitude  plus  inac- 
cessible, mais  Belzébuth  et  Satan  l'y  suivent.  Satan,  ayant  pris 
l'apparence  du  père  de  Guillaume,  vient  supplier  ce  dernier  de  rentrer 
dans  le  siècle.  Comme  il  «fait  la  sourde  oreille»,  les  deux  esprits 
malins  le  jettent  à  terre  et  le  rouent  de  coups,  le  laissant  pour  mort. 

La  Vierge  obtient  de  son  fds  la  permission  d'aller  le  réconforter; 
elle  se  fait  accompagner  par  sainte  Agnès  et  sainte  Christine,  qui 
frottent  ses  plaies  d'un  baume  apporté  du  ciel  et  le  guérissent. 

Notre  Dame  vient  alors  annoncer  à  Guillaume  que  sa  fin  est 
proche.  Deux  inconnus,  Albert  et  Regnault,  attirés  par  sa  réputation 
de  sainteté,  viennent  le  prier  de  les  accepter  comme  disciples,  mais 
leur  rôle  se  borne  à  recueillir  son  dernier  soupir  et  à  ensevelir  son 
corps,  tandis  que  la  Vierge  et  les  deux  saintes  enlèvent  son  âme  au 
ciel,  précédées  de  deux  archanges  portant  des  cierges  allumés. 

Ce  drame  a  pour  source,  probablement  unique,  un  récit  en  prose 
latine11',  peu  ancien,  riche  en  épisodes  dramatiques  et  en  grande 
partie  fabuleux  (2).    Le  dramaturge  ne  s'est  pas  astreint  à  suivre  le 

'')   Édition   dans   Acta,   l'elir.   11,  col.  45a-  le  froc  en  Si  a  et  célébré  par  l'épopée  sous  les 

462.    La   première   partie   a   élé  qualifiée  par  nom  de  Guillaume  au    Court   Nez  ou   Fine 

les  éditeurs  de  suspecta,  dnbia,  interpolata,   la  brace.   Mais,  à  en  juger  par   les   événements 

seconde,  qu'ils  jugent  moins  sévèrement,  ne  auxquels  il  est  mêlé,  ce  ne  peut  être,  dans  la 

mérite  pas  plus  de  créance.  pensée  de  l'auteur,  que  Guillaume  VIII,   duc 

(2>  Ce  document  n'est  pas  antérieur  à  1  1 5G,  d'Aquitaine  et  comte  de  Poitiers  de  1127  à 
date  qui  y  est  assignée  à  la  mort  du  héros.  1  1S7  ;  enfin  certains  traits  dont  est  composée 
L'auteur,  qui  était  évidemment  homme  d'égli-  la  ligure  de  ce  personnage  (violente  hostilité  à 
se,  s'intéresse  tout  particulièrement  à  la  ré-  l'égard  du  clergé,  mœurs  dissolues)  convien- 
pression,  en  Aquitaine,  du  schisme  d'Anaclet  ;  draient  beaucoup  mieux  à  son  père  Guillaume 
le  rôle  assigné  aux  différents  personnages  est  Vil.  Tout  cela  nous  amène  à  penser  que  Tau- 
conforme  à  celui  qui  leur  est  ordinairement  leur  a  plutôt  travaillé  sur  des  traditions  orales 
prêté  par  les  historiens  (voir  A.  Richard,  que  sur  des  documents  écrits. 
Histoire  des  Comtes  de  Poitou,  t.  II,  igo3,  Deux  épisodes  ont  été  empruntes  à  une 
p.  02-4o);  une  erreur  singulière  lui  fait  toute-  version  du  Moniage  Guillaume:  l'ambassade 
lois  mettre  en  scène  le  pape  Eugène  111,  qui  envoyée  au  duc  pour  le  décider  à  rentrer  dans 
ne  monta  sur  le  trône  pontifical  que  huit  ans  le  siècle  et  les  brimades  dont,  à  la  suite  de  son 
après  la  fin  du  schisme.  11  est  plus  singulier  refus,  il  est  l'objet  de  la  part  des  démons  : 
encore  qu'il  n'ait  de  la  personnalité  même  de  voir  à  ce  sujet  l'édition  de  W.  Cloetta,  Les  deux- 
son  héros  qu'une  idée  vague  :  «le  saint»  dont  rédactions  en  vers  du  Moniaije  Guillaume,  2'  ré- 
il  prétend  raconter  l'histoire  est  certainement  daction  (S.A.T.F.,  1906),  t.  I,  v.  4.go4-5.o68 
le  contemporain  de  Charlemagne,   mort  sous  et  b.54i-6.562. 


242  THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

modèle  de  bout  en  bout;  il  en  a  extrait,  non  sans  talent,  les  scènes 
les  plus  vivantes  et  les  plus  originales.  Il  ne  s'est  pas  soucié  notam- 
ment de  suivre  son  héros  dans  toutes  ses  pérégrinations  (car  cet 
anachorète  passe  sa  vie  à  courir  le  monde)  ;  il  se  borne ,  le  lieu  de 
l'action  lui  important  peu,  à  marquer  ses  principales  étapes. 

Voici  enfin  quelques  divergences  de  détail. 

Dans  la  Vila,  ce  n'est  pas  un  crucifix  que  Bernard  brandit  tout  à 
coup  aux  yeux  de  Guillaume  ;  c'est  une  hostie  consacrée,  de  sorte 
que  la  prosopopée  dont  il  accompagne  ce  geste  prête  la  parole  à 
Jésus  lui-même,  réellement  présent. 

La  punition  infligée  à  Guillaume  dans  le  drame  est  fort  dispro- 
portionnée à  la  faute  :  dans  la  Vita  le  duc  reprenait  réellement  son 
harnais  de  guerre  pour  avoir  le  plaisir  de  montrer  aux  bourgeois  de 
Lucques  comment  un  chevalier  s'y  prend  pour  reconquérir  une 
place  forte.  Le  tableau  des  avanies  infligées  à  Guillaume  par  les 
démons  est,  dans  la  Vita,  beaucoup  plus  coloré  :  c'est  par  milliers 
qu'ils  viennent  assaillir  le  saint  :  avant  de  l'arracher  à  sa  cellule  et 
de  le  battre,  ils  l'étourdissent  par  un  charivari  où  dominent  les  cris 
d'animaux.  Enfin  l'onguent  miraculeux  lui  est  apporté  par  trois 
vierges,  dont  l'une  est  la  mère  du  Christ  elle-même-,  qui  panse  ses 
blessures  de  ses  propres  mains. 

Nous  n'avons  relevé  d'imitations  littérales  que  dans  le  passage 
suivant.  11  est  emprunté  au  discours  de  l'écuyer  chargé  d'obtenir 
l'autorisation  du  retour  de  Guillaume  dans  ses  états  : 


Sire,  pensez  a  quel  meschief  io3£    Les  églises  dérobe  en  fort 

1026  Voz  gens  sont  par  vostre  deflault  :  El  le  feible  est  mangé  du  fort. 


Les  bons  sont  mis  en  bas  du  haull 
El   les  mauvaises  gens  s'engrais- 

[sent  : 


Vila  (l™  partie,  cb.  vin 


Les  veuves  désolées  laissent,  Animadvertere,   quesumus,    propter 

io3o  Car  de  leurs  biens  sont  desnuees;  absentiam  tuam,  plèbes  tribulari,  viduas 

Les  pucelles  son)  violées,  desolari,  innocentes  conquassari ,  orpha- 

Les  anciennes  gens  periilent  nos  spoliari,    virgines  violari,    veteres 

El  les  orphelines  besillenl  ;  perichtari,  ecclesias  depredari. . . 


THEATRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  243 

XXXIV.  —  Amis  et  Amif.e  (XXIII). 

Deux  chevaliers  qui  se  ressemblent  parfaitement,  Amis  et  Amile, 
se  sont  voué,  sans  s'être  jamais  vus,  une  amitié  fraternelle.  Après 
s'être  inutilement  cherchés  pendant  sept  ans,  ils  se  rencontrent  et 
se  mettent  tous  deux,  en  qualité  de  soudoyers,  au  service  du  roi  de 
France,  qui  a  précisément  à  combattre  des  vassaux  rebelles.  Dès  le 
premier  engagement  ils  font  prisonniers  les  deux  chefs  ennemis  et, 
refusant  d'accepter  d'eux  une  riche  rançon,  ils  les  remettent  aux 
mains  du  roi. 

Le  souverain,  touché  de  ce  désintéressement,  offre  à  Amile  la 
main  de  la  belle  Lubias,  nièce  d'Hardré,  héritière  du  comté  de 
Blaye.  Mais  Amile  se  juge  moins  digne  de  cet  honneur  que  son 
ami,  et  c'est  Amis,  qui,  ayant  épousé  Lubias,  va  prendre  possession 
de  ses  nouveaux  domaines. 

Hardré,  qui  le  hait,  l'accuse  d'avoir  séduit  la  fdle  du  roi,  ce  qui 
est  faux  (car  c'est  la  princesse  qui  est  venue,  contre  le  gré  d'Amis,  se 
glisser  dans  son  lit),  et  il  le  provoque  en  combat  singulier. 
Amile,  qui  ne  se  sent  pas  tout  à  fait  innocent,  persuade  Amis  de 
livrer  le  combat  à  sa  place.  Amis,  vainqueur,  tranche  la  tête 
d'Hardré.  Le  roi,  le  prenant  pour  Amile,  lui  offre  la  main  de  sa  fdle 
et  il  doit  s'engager  par  serment  à  l'épouser.  Mais  les  deux  amis 
changent  encore  une  fois  de  rôle,  et  c'est  Amile  qui  doit  épouser  la 
princesse. 

Amis  s'était  parjuré  en  se  faisant  passer  pour  Amile  et  cette  faute 
devait  être  punie  :  il  devient  lépreux.  Lubias  le  chasse  et  tous  ses 
amis  l'abandonnent.  Après  sept  ans  d'une  vie  errante  et  misérable, 
il  arrive  chez  Amile  et  il  lui  apprend,  ce  qu'il  vient  d'apprendre  lui- 
même  de  la  bouche  de  saint  Michel,  qu'il  guérira  s'il  lave  ses  plaies 
dans  le  sang  des  deux  jeunes  fds  de  son  ami.  Amile  n'hésite  pas  : 
il  égorge  lui-même  ses  deux  enfants,  et  la  santé  est  rendue  au 
malade.  Mais  Dieu,  touché  de  cet  acte  de  parfaite  charité,  descend 
sur  la  terre  et  les  ressuscite. 

Le  modèle  de  ce  drame  est,  sans  doute  possible,  la  chanson  de 
geste  d'Amis  et  Amile,  sous  la  forme  remaniée  qui  nous  est  parve- 


244  THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

nue  (1).  Le  dramaturge  a  suivi  ce  modèle  avec  fidélité.  Presque 
toutes  les  modifications  qu'il  y  a  apportées  s'expliquent  par  le  souci 
d'alléger  une  matière  trop  riche  et  de  simplifier  la  mise  en  scène (2)  : 
ainsi  il  fond  en  une  seule  les  deux  campagnes  menées,  au  début, 
par  le  roi  de  France  contre  les  rebelles  ;  tout  au  long  de  la  pièce  il 
a  réduit  les  allées  et  venues  des  personnages  et,  par  conséquent, 
diminué  le  nombre  des  «  mansions».  Enfin  il  a  brusqué  le  dénoue- 
ment :  le  miracle  une  fois  accompli,  il  considère  sa  tâche  comme 
terminée. 

La  différence  des  mètres  employés  rendait  presque  impossibles  les 
emprunts  textuels;  néanmoins,  dans  une  trentaine  de  p>assages  (3), 
le  texte  de  la  chanson  est  aisément  reconnaissable  sous  celui  du 
drame. 

XXXV.  —  Robert  le  Diable  (XXXIII). 

Robert,  fils  d'un  duc  de  Normandie,  mène,  à  la  tête  d'une  troupe 
de  malandrins,  une  vie  de  brigandage.  Nous  le  voyons  mettre  à  sac- 
la  maison  d'un  riche  paysan  et  une  abbaye,  puis  massacrer  dans 
une  forêt  sept  ermites.  Son  père  se  décide,  après  avoir  consulté  ses 
barons,  à  le  bannir  de  ses  domaines. 

Alors  le  misérable,  las  de  se  sentir  un  objet  de  terreur  et  de 
haine,  interroge  sa  mère,  qui  lui  révèle  le  secret  de  sa  naissance  : 
désespérée  de  rester  sans  postérité,  elle  a  demandé  à  l'enfer  le  fils 
que  le  ciel  lui  refusait;  le  surnom  qu'on  lui  donne,  en  le  maudis- 
sant, n'est  que  trop  justifié. 

Dès  lors  sa  seule  pensée  est  d'expier  ses  crimes  et  de  sauver  son 
âme  de  la  damnation.  Ses  compagnons  refusant  de  changer  de  vie, 
il  les  massacre  tous  et  restitue  les  trésors  accumulés  dans  son  «  fort  ». 
Puis  il  part  pour  Rome,  à  pied,  mendiant  son  pain.  Le  pape  l'envoie 
à  son  confesseur,    un  saint  ermite,   qui,   sur  l'ordre  de  Dieu,    lui 

[mis  et  Amila  nn<l  J                   Blaivies,  Moyen  Age,  t.  XXXI,  1919,  p.  162-176). 

éd.  C.   Hofmann   (Ërlangen,    i85a;  nouvelle  Voir  une  comparaison  détaillée  des  deux 

édition  188a).  Sur  la  légende,  voirJ.  Bédier,  textes  dans  Voigt,  op.  cit.,  p.  20-00. 

Légendes  épiques ,  t.  II, p.  170-183,  et  G.  Huel,  m  Ces  passages  sont  citt'-s  par  Voigl ,  op.  cil.. 

Amis  et   Amile ,  les  origines  de  ta  légende    [Le  p.  27-39. 


THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  245 

impose  une  triple  pénitence  :  contrefaire  le  fou,  n'adresser  la  parole 
à  âme  qui  vive,  se  nourrir  des  reliefs  abandonnés  aux  chiens.  Long- 
temps il  mène  cette  vie  ;  un  soir,  il  se  glisse  dans  le  palais  de 
l'empereur,  qui,  intrigué  et  apitoyé,  ordonne  qu'on  le  nourrisse  et 
qu'on  le  loge.  Mais  il  repousse  ce  qu'on  lui  offre,  retire  de  la  gueule 
d'un  chien  un  os  qu'il  se  met  à  ronger  et  va  se  coucher  dans  le 
chenil. 

Plusieurs  années  se  passent.  Un  jour,  une  armée  sarrasine  vient 
attaquer  Rome;  mais  elle  est  aussitôt  mise  en  déroute  par  un  che- 
valier inconnu,  aux  armes  blanches,  qui,  aussitôt  après,  disparait. 
La  fille  de  l'empereur,  muette  de  naissance,  essaie  en  vain  de  faire 
comprendre  par  geste  que  le  vainqueur  est  le  fou  qui  gite  sous 
le  degré.  Un  chevalier  romain,  pour  déceler  l'inconnu,  l'attaque  et 
le  blesse,  laissant  dans  la  plaie  le  fer  de  sa  lance.  L'empereur  pro- 
met la  main  de  sa  fille  avec  la  moitié  de  son  empire  au  che- 
valier qui  pourra  lui  rapporter  ce  fer.  Son  sénéchal,  qui  aimait  la 
jeune  fdle,  prétend  à  cette  double  récompense;  mais  la  princesse, 
qui  recouvre  miraculeusement  la  parole,  le  démasque  et  désigne 
comme  le  vainqueur  le  fou  dont  elle  a  suivi  toutes  les  allées  et 
venues.  L'ermite,  sur  un  ordre  du  Ciel,  vient  confirmer  ce  récit  et 
annonce  que  Dieu  a  pardonné  à  l'inconnu,  dont  il  raconte  toute 
l'histoire.  Celui-ci  voudrait  poursuivre  sa  pénitence,  mais  l'ermite 
lui  déclare  que  Dieu  en  a  disposé  autrement  :  il  doit  épouser  la  fille 
de  l'empereur  et  de  ce  mariage  sortira  une  lignée  qui  réjouira  le 
Paradis (1). 

Le  modèle  du  Miracle  est  un  poème  anonyme,  en  vers  de  huit 
syllabes,  écrit  en  Normandie  à  la  fin  du  xne  siècle,  dont  le  drama- 
turge parait  avoir  connu  une  version  quelque  peu  différente  de  celle 
qui  nous  est  parvenue1'21.  Les  principales  divergences  entre  les  deux 
textes  sont  les  suivantes.  Au  début,  les  crimes  de  Robert,  men- 
tionnés très  brièvement  dans  le  roman,  sont  longuement  mis  en 
scène  dans  le  drame  (88-355);  il  en  est  de  même  pour  les  conseils 
des  barons  (356-579).  Mais  en  général  l'intrigue  du  roman  est,  dans 

(1)  Sur   celte    légende,    voir    E.  du    Méril,  seth,    Introduction    à    l'édition  citée   note   ci- 

Etude  sur  la  légende  de  Robert  le  Diable,  dans  dessous,  p.  xvn-xix. 

Eludes  sur  quelques  points  d'archéologie  et  d'his-  m  Robert  le  Diable ,  roman  d'aventures ,  publié 

toire  littéraire  (Paris,  1862,  p.  3o'i )  et  E.  Lô-  par  E.  Lôseth  (S.A.  T. F.,  igo3). 

HIST.  LITTÉR.   —  XXXIX.  17 


246  THEATRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

le  drame,  simplifiée  et  allégée  de  quelques  épisodes  :  dans  le  roman 
il  y  a  trois  invasions  de  Sarrasins  et  trois  interventions  de  la  prin- 
cesse ;  le  rôle  du  sénéchal  est  amplifié  jusqu'aux  proportions  d'un 
petit  roman1'1.  Le  dénouement  enfin  est  tout  différent  :  dans  le  roman 
Robert  se  fait  ermite,  il  résiste  aux  sollicitations  des  vassaux  de  son 
père,  qui,  après  la  mort  de  celui-ci,  voudraient  être  gouvernés  par 
lui. 

Ces  divergences,  ainsi  que  le  manque  total  d'emprunts  littéraux, 
appuient,  au  sujet  de  la  version  utilisée  par  le  dramaturge,  l'hypo- 
thèse énoncée  ci-dessus. 


LEGENDES    HISTORIQUES. 

XXXVI.  —  L'empereur  Julien  et  Libanius. 

Ce  drame  se  compose  de  deux  parties  qui  ne  sont  reliées  entre 
elles  que  par  la  personnalité  de  Libanius (2). 

L'empereur  Julien  marchait  contre  les  Perses;  il  s'arrête  devant  la 
ville  de  Césarée,  que  Rasile,  son  ancien  condisciple,  a  convertie  à 
la  vraie  loi  et  dont  il  est  devenu  évèque.  Celui-ci  lui  offre,  à  titre 
d'hommage,  trois  pains  d'orge,  c'est-à-dire  du  pain  dont  il  se  nourrit 
lui-même.  Julien,  feignant  d'être  insulté  par  ce  présent,  lui  envoie 
en  retour  une  botte  de  foin,  avec  des  sarcasmes  et  des  menaces;  la 
Vierge  Marie  en  a  sa  part  :  il  se  promet,  une  fois  vainqueur,  de  rui- 
ner son  temple  et  d'abattre  son  image. 

Très  effrayé,  Rasile  réunit  les  fidèles  dans  l'église  dédiée  à  saint 
Mercure,  pour  v  veiller  et  prier.  Là,  il  a  une  vision  :  il  voit  la  Vierge 
entourée  d'une  multitude  de  guerriers  resplendissants;  puis,  le  songe 
se  transformant  en  réalité,  nous  le  voyons  nous-mêmes,  sur  la  scène, 
mander  saint  Mercure  et  le  charger  de  le  venger  de  l'apostat.  Mercure 

'''   Il  déclare  la  guerre  à  l'empereur  et   ne  \mis  négligeons  dans  celle  analyse  quel- 

consent  à  le  secourir  qu'après  avoir  obtenu  la         <pies  épisodes  qui  ne  sont  pas  liés  étroitement 
m  iin  de  la  princesse.  à  la  marche  de  l'action. 


THEATRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  247 

en  effet,  la  scène  s'étant  brusquement  transportée  en  Perse,  trappe  de 
sa  lance  l'empereur,  que  les  démons  emportent,  corps  et  âme  :  de  sa 
dépouille,  en  etlet,  on  ne  retrouve  nulle  trace.  Au  même  moment,  son 
«maître  d'hôtel»,  Libanius,  avait  en  Perse  la  même  vision  et  pro- 
mettait d'abjurer  le  paganisme. 

Basile,  pendant  que  les  fidèles  dorment,  se  rend  au  tombeau  du 
saint,  où  étaient  déposées  ses  armes,  et  il  constate  qu'elles  ont  disparu. 
Libanius,  bouleversé,  accourt  en  bâte,  des  bords  de  l'Luphrate, 
raconte  la  vision  où  lui  a  été  prédite  la  mort  de  son  maître  et 
demande  le  baptême,  que  Basile  lui  administre  après  lui  avoir  fait 
contesser  tous  les  articles  du  Credo.  S'étant  rendu  de  nouveau  au 
tombeau  du  saint,  Basile  constate  que  ses  armes  ont  repris  leur 
place  et  que  le  fer  de  la  lance  est  ensanglanté.  11  montre  au  peuple 
cette  lance  et,  lui  assurant  quil  n'a  plus  rien  à  craindre  de  l'apostat, 
il  l'exhorte  à  louer  la  mère  de  Dieu. 

Dans  le  dernier  tiers  de  la  pièce  (1.  i/;  1- 1.588),  il  n'est  plus  ques- 
tion que  de  Libanius.  Une  vision  de  la  Vierge  dont  il  a  été  favorisé 
lui  a  laissé  au  cœur  le  désir  de  la  voir  de  nouveau.  Elle-même  lui 
tait  proposer  par  l'ange  Gabriel  de  lui  accorder  encore  cette  faveur 
s'il  consent  à  perdre  l'œil  gaucbe.  11  accepte  avec  joie  et  olfre,  en 
échange  de  nouvelles  «  avisions  » ,  de  perdre  aussi  l'œil  droit  et  de 
se  faire  couper  le  poing.  Marie,  touchée  de  tant  d'amour,  lui  rend 
la  vue  et  emporte  son  âme  en  Paradis. 

La  légende  mise  en  œuvre  dans  la  première  partie  a  été  très 
répandue  et  se  présente  sous  des  formes  divergentes.  Les  rédac 
tions  latines (1)  se  partagent  nettement  en  deux  familles  :  la  première, 
qui  remonte  à  la  Vtta  Basilii  attribuée  à  Amphilochius,  est  carac- 
térisée par  le  grand  rôle  attribué  à  Libanius,  qui  vient  de  Perse  à 
Césarée  pour  annoncer  à  Basile  la  mort  de  Julien  et  lui  demander 
le  baptême;  dans  la  seconde,  qui  comprend  les  versions  insérées 
dans  les  recueils  de  Miracles,  le  rôle  de  Libanius  est  inexistant (2)  ou 
insignifiant (!). 

(1)  Poncelet,  n"  8o3  et    1012.  Nous  résu-  <3)  Ms.  du  Brit.  Mus.,  Cotton,   Cleop.  CX 

nions  ici  les  recherches  d'Erik   Boman,   Deux  (dans    Neuhaus,    Die    lateinischen     Vorlayen, 

Miracles  de  Gautier  de  Cuinci  (Gôteborg,  1935),  p.  23).  Il  y  est   dit   de   Libanius   simplement 

p.  lix-lxvi.  qu'il  eut  en  Perse  la  même  vision  que  Basile 


m  Ms.  de  Madrid,   n°  5o    [Boletin,  t.  VII,         à  Césarée. 
p.  ,4.; 


17. 


248  THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

De  cette  légende  nous  n'avons  pas  moins  de  cinq  versions  fran- 
çaises, sans  compter  notre  drame'1.  La  seule  qui  nous  intéresse  est 
celle  de  Gautier  de  Coincy,  car  c'est  elle  qui  est  la  source  presque 
unique  du  drame  :  la  grande  quantité  de  tournures,  de  rimes, 
d'hémistiches,  de  vers  entiers  qui  ont  passé  d'un  texte  dans  l'autre 
le  démontre  suffisamment  ('2). 

Le  dramaturge  n'a  apporté  à  cet  original  que  de  très  légères  modi- 
fications. La  plus  frappante  consiste  dans  l'extension  qu'il  a  donnée  au 
rôle  de  Lihanius  :  alors  que  ce  personnage,  chez  Gautier,  n'apparaît 
que  dans  la  dernière  partie  du  récit,  il  est  en  scène  dès  le  début  du 
draine  :  véritable  «confident"  de  Julien,  il  échange  avec  lui  une  ioule 
de  répliques,  souvent  au  reste  insignifiantes  (3o,  224,  3o6,  43g, 
etc.)  ;  l'auteur  manifestement  s'efforce  d'intéresser  le  spectateur  à  un 
comparse  dont  il  se  prépare  à  faire  un  protagoniste. 

Ces  menus  propos  ne  sont  que  puérils  ;  la  modification  que  \oici 
est  iranchement  déplorable:  chez  Gautier,  comme  dans  la  première 
famille  des  rédactions  latines,  Libanius  accourt  à  Césarée  pour 
annoncer  aux  chrétiens  la  mort  de  Julien,  dont  il  vient  d'èlre  témoin  ; 
dans  le  drame,  il  fait  aussi  un  long  récit,  mais  c'est  celui,  non  de  la 
mort  de  Julien,  mais  du  songe  qui  la  lui  a  fait  pressentir. 

Le  récit  de  Gautier  n'a  pas  été  la  source  unique  du  dramaturge  :  il 
avait  eu  la  curiosité  de  feuilleter  la  Légende  dorée.  C'est  là  (ch.  67  et 
69)  qu'il  a  trouvé  les  noms  des  saints  Quiriac  et  Gorlien  (v.  65-66  ! 
martyrisés  par  Julien (3). 

Du  thème  hagiographique  qui  a  fourni  au  dramaturge  la  se- 
conde partie  de  son  œuvre,  nous  ne  connaissons  qu'une  autre  ver- 

idyar's    \tarien-Legenden ,   éd.    Neuhaus  suivant,  où  est  exprimée  une  idée  qui  ne  se 

[Altfranzôsische  liibliothek,  t.  IX).  —   Gautier  rencontre  dans  aucun  des  autres  textes  :  Julien 

deCoincy.éd.Poquet,  col. 3û5-4l6;éd.Boman,  s'élant  vanté   d'être  meilleur   philosophe  (pie 

p.  .Vi  71.  —  Bihl.  d'Orléans  (fragment),  éd.  P.  Basile,  celui-ci  lui  répond  (éd.  Boman,  ai  ss.)  : 
Meyer  (sans  le  prologue)  dans  Notices  et  extraits  ]Vwn  1(>mlril;e  que  D;ex  te|  uon 

des  manuscrits,    t.   \\.\l\,   a"  partie  (189a   .  Doné  t'eiist  si  sages  lusses; 

p.  5o.  —  Londres,  Brit.  Mus..  Old  Roy.   201  .\  Droite  créance  et  vraie  eusses. 

\l\    ...I.  Mlman,n-VII.-B.N..l, .8,8,  CL  Mir.  I ,  fr  *.  : 
eJ.  Meyer,  op.  cit.,  p.  07. 

<*>  Les     rapprochements     laits    par    Jeosen  Pleûst  Dieu,  le  El  Marie, 

1  1        1       .  n\  !■  Oue  si  bon  et  si  saee  lusses 

Voir     plus    haut,    11.    ao3     ne  remplissent  pas  ,,  •  •  6  - 

1  ,.  ...'.'  ,.     V  '  1  lu  en  l'>v  vraie  créance  eusses. 

moins  il  une  dizaine  de  pages  (jo-00)  cl  con 

cernent  une  trentaine  de  passages.  I  oe  preuve  Nous  ignorons  où  il  a  pris  celui  de  saint 

I  un  autre  ordre  esl    fournie   par   le   passage        Privache  (v.  6(i)  qu'il  ajoute  à  cru\  là. 


THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  249 

sion(1 ,  qui  fait  partie  du  recueil  d'exempla  contenu  dans  le  ms.  du  Brit. 
Mus.,  Add.  33  956.  La  même  histoire,  sans  la  mention  de  la  muti- 
lation du  poing,  y  est  racontée  à  propos  d'un  «abbé»  qui  consent 
successivement  à  perdre  les  deux  yeux  pour  voir  et  revoir  Notre  Dame 
clans  sa  gloire'2'. 


XXXVII.  —  Saint  Sevestre  et  l'empereur  Constantin  (XX). 

Le  pape  Sevestre  se  lamente  avec  ses  clercs  sur  la  haine  que  l'em- 
pereur a  vouée  à  la  religion  du  Christ.  Le  prince,  qui  est  torturé  par 
la  lèpre,  consulte  deux  des  siens,  sages  entre  tous,  Tracon  et  Zéno- 
phile.  Le  second  lui  conseille  de  se  baigner  dans  le  sang  de  jeunes 
enlants  fraîchement  tués. 

Déjà  les  chevaliers  et  écuyers  du  palais  ont  commencé  à  arracher 
les  futures  victimes  à  leur  mère,  qui  se  jette  en  pleurant  au\ 
pieds  de  l'empereur.  Touché  de  compassion,  celui-ci  déclare  qu'il 
aime  mieux  mourir  lépreux  qu'encourir  le  reproche  de  cruauté. 
Jésus  le  récompense  en  lui  faisant  voir  en  songe  les  saints  Pierre 
et  Paul,  qui  conseillent  de  recourir  à  Sevestre,  qui  indiquera 
une  piscine  où  il  suffit  de  se  plonger  pour  être  guéri.  Il  accepte 
d'être  baptisé  :  au  cours  de  la  cérémonie,  il  voit  le  ciel  s'entrouvrir 
et  son  mal  disparaître.  11  publie  aussitôt  des  ordonnances  imposant 
la  religion  chrétienne  à  tout  l'empire  et  faisant  de  l'évèque  de  Rome 
le  chel  de  tous  les  autres. 

Il  lait  annoncer  à  sa  mère  Hélène,  retirée  à  Bethléem,  sa  guérison 
et  sa  conversion.  Elle  le  félicite  de  sa  guérison,  mais  le  blâme  de  ne 
pas  avoir  embrassé,  comme  elle-même,  la  religion  des  Juils.  Déférant 
au  désir  de  son  fils,  conseillé  comme  elle  par  Sevestre,  elle  vient 
à  Rome,  accompagnée  de  quatre  fameux  docteurs  de  cette  loi,  qui 


lllnlia 


"'   Poncelel  ,    n"    619    [Fait    quidam    abbas         version  latine  par  Mussalia,  Studien,  \,  p.  33; 
chus).  cf.  la    version  vénitienne  des  Cinquanta  mira- 


m  Voir    Ward,    Calai,    of  romances,    t.    Il,  coli,    n°    3).    Elle    est    attribuée   à    la   jalousie 

p.    675.    Dans   un   des  miracles  du  ms.   818,  dans  le  conte  bien  connu,  que  l'on  croit  d'ori- 

dont  le  héros  est  le  pape  Léon,  la  mutilation  ^ine  orientale,  De  l'Envieux  et  du  Convoiteax 

volontaire    est   attribuée,    non   à   la    dévotion,  (éd.  Méon,  Fabliaux,  t.  I,  p.  gi  ;  cl.   flist.  litt., 

mais  au  remords  (éd.  du  texte  Irançais  d'une  t.  XXIII,  i856,  p.  a 3 7). 


250  THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

convaincront  sans  peine  les  chrétiens  de  sa  supériorité;  les  deux 
sages  païens  Tracon  et  Zénophile  se  sont  chargés  d'arbitrer  le  débat. 
Sevestre  plaide  pour  la  foi  chrétienne;  la  discussion  se  termine  par 
son  triomphe.  Hélène  demande  le  baptême  et  son  exemple  est  suivi, 
non  seulement  par  les  arbitres,  mais  par  les  docteurs  juifs  eux- 
mêmes. 

La  source  de  ce  drame  est  le  chapitre  12  de  la  Légende  dorée, 
où  est  narrée  avec  quelques  détails,  qui  manquent  ici,  la  vip  de 
saint  Sevestre.  Non  seulement  les  personnages  secondaires  por- 
t » 'ii l  les  mêmes  noms'1',  mais  la  succession  des  épisodes  est  exac- 
tement la  même.  Quelques  passages  enfin  ont  été  littéralement 
traduits (2!. 

Ce  traducteur  consciencieux  s'est  néanmoins  octroyé  quelques 
libertés  :  il  a  accentué  le  caractère  mariai  en  faisant  apparaître  la 
Vierge,  qui  promet  à  Sevestre  de  lui  insuffler,  dans  la  discussion, 
«  l'esprit  de  sapience  ».  Cette  discussion  est  de  son  invention  :  au  lieu 
de  dire  simplement,  comme  la  Légende  dorée,  que  Sevestre  réfuta  tous 
les  arguments  de  ses  adversaires,  il  nous  fait  assister  à  une  longue 
controverse  d'allure  toute  seolaslique  (.1.108-1.399)  sur  ^es  trois 
principaux  dogmes  du  christianisme. 

En  revanche,  il  a  supprimé,  outre  la  confession  de  Constantin  en 
l'église  Saint-Pierre,  deux  longs  épisodes,  celui  du  taureau  tué  par 
/ambre  et  ressuscité  par  Sevestre  (ce  qui  amène  la  conversion  de 
tous  les  Juils  présents]  cl  celui  du  dragon  rendu  inofifensif,  miracle 
qui  a  pour  résultat  la  conversion  des  «  mages  »  païens. 

(1'   Ln  dramaturge  a  conservé  relui  de  Zéno-  Que  <1"'  enfant  lue  en  bataille 

phile  (pour  Xénon,  déjà  dans  la  Lr/jenda  aarca)  "  doit  ps,r<'  décapité. 

ei  altéré,  sans  doute  par  nue  laute  .le  lecture,  """l  ,eroit  M  -™Mt  crn!,ulé 

Cralon  en  Tracon.  La  légende  n'attribue  pas  à  ?e  r\  no'  onlans  f™\ 

,  .  -ii-  '  ' '"e  taire  a  autres  dellenilons. 

ces  deux  «  sa^es  •  le  ron se  1  odieux  «nie  repousse  n  1. 

11  'Mie  nous  \ault  avoir  surmonte 
Uonstantin     Klle  nomme  douze  des   docteurs  |/(,  s  BarbaranM  se  cruauté 
juifs:  trois  .le  res  noms,  Auner,  Doech,  Gode-                  Nous  vaint?  Certes,  petit,  mais  nient- 
lias,   ont    liasse   dans   le   draine;    Aliialeur  v  est  ,.,.    .  ,  ,   -      . 

,.„ 1     ml  ■  1.1.  i.rticinia  niircn,  éd.  uraesse     lOQO).  |>.  ~  1   : 

remplacé  par  Abraham.  •     ' 

"'    Voiei    le   début   du   discours  de  CoDStan-                Dignitas  romani   populi   de    fonte    nasrilur  pie- 
tin  a  la   foule  (î8.)-i.i  ■  talis,  qu.r  etiam  banc  legem   dédit   ut  rapitali   sen- 

tenti  e   lubderetur    quicumque    in   beilo    occidissel 

I-a  dignité  de  nostre  empire  infantrm.  Ouanla  ergo  erit   crudelilas   ut   lioc   nos- 

I)e  le  fontaine  de  pitié  tris  faciamus  Gliil  qnod  fieri  prohiboimui  alienis! 

Niort  .1   naist  par  grant  amish.  Ouid  jurai  harbaros   lupensse  si  ■  rriulelilal.-  mfi 

Qui  a  ordonc.  c'est  san/s  faille.  camur  ? 


THEATRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  251 

XXXVIII.  —  Sainte  Bautheut  (XXXIV). 

Cédant  aux  instances  de  ses  «  chevaliers  »  qui  le  pressent  de  pren- 
dre femme,  le  roi  Clodoveu  (Clovis  II)  épouse  une  jeune  fdle  de  sang 
royal,  nommée  Bautheut,  achetée  tout  enfant  en  Saxe  et  élevée  chez 
le  maréchal  Echenoalz. 

Une  quinzaine  d'années  s'écoulent.  Résolu  à  laire  le  «  saint  voyage  » 
d'outre-mer,  le  roi,  après  avoir  consulté  ses  barons,  confie  la  régence 
à  l'ainé  de  ses  deux  fds.  Le  jeune  homme,  supportant  malaisément 
l'obligation,  dont  d'ailleurs  il  n'avait  pas  été  question  jusqu'ici,  de 
prendre,  avant  d'agir,  l'avis  de  sa  mère,  déclare  qu'il  ne  veut  plus 
vivre  «  en  subjection  »  et  entraine  dans  sa  rébellion  son  frère  cadet. 

Peu  après,  le  roi  fait  annoncer  son  retour.  Ses  deux  fils  décident 
de  lui  refuser  le  passage,  lèvent  des  troupes  contre  lui  et  congédient 
avec  des  paroles  insultantes  les  messagers  de  paix.  Bautheut  supplie 
Jésus  et  la  Vierge  de  protéger  son  mari  et  de  sauver  au  moins  l'âme 
de  ses  fds.  Notre  Dame  lui  apparaît  et  lui  promet  que  ses  vœux 
seront  exaucés. 

La  bataille  s'engage.  Les  princes  sont  vaincus  et  amenés  enchaînés 
devant  leur  père.  Sur  le  châtiment  qui  doit  leur  être  infligé,  celui-ci 
consulte  d'abord  ses  barons,  qui  se  récusent,  puis  Bautheut,  dont 
l'avis  est  que,  puisqu'ils  ont  mésusé  de  leur  force  contre  leur  père, 
ils  doivent  perdre  «la  force  et  vertu  de  leur  corps».  Le  bourreau 
est  aussitôt  mandé,  et,  sous  les  yeux  mêmes  de  leur  père,  il  met  à  nu 
et  brûle  au  fer  rouge  les  «  nerfs  »  de  leurs  jarrets.  Puis,  sur  l'ordre 
même  de  Jésus,  consulté  par  Bautheut,  les  victimes  sont  embarquées, 
avec  un  valet  et  des  vivres,  sur  une  barque  sans  gouvernail,  qui  des- 
cendra le  cours  de  la  Seine.  Les  coupables  s'inclinent  sous  la 
main  de  Dieu;  ils  s'exhortent  à  la  résignation  et  sont  bénis  par  leur 
père.  L'esquif  aborde  à  Jumièges,  aux  environs  d'un  monastère  où 
ils  sont  recueillis  par  l'abbé  Phillebert.  Le  serviteur  qui  les  avait 
accompagnés  va  révéler  à  leurs  parents  le  lieu  de  leur  retraite.  Le 
roi  et  la  reine  viennent  les  visiter  et  dotent  l'abbaye  de  grandes 
richesses  et  de  notables  privilèges. 

Ce  récit  est  inconciliable  avec  des  données  historiques  et  chro- 
nologiques assurées  :  Clovis  II  mourut  en  656,  âgé  d'environ 
vingt-cinq  ans,  et  les  seuls  fils  qu'il  eut  de  Balhilde,  Clotaire,  Chil- 


252  THEATRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

déric  et  Thierry,  régnèrent  après  lui.  Comme  ils  avaient  trois  ou 
quatre  ans  à  la  mort  de  leur  père,  ils  n'auraient  pu  se  révolter  contre 
lui.  C'est  donc  avec  raison  qu'on  a  vu  là  une  invention  des 
moines  pour  illustrer  Jumièges. 

De  cette  histoire  nous  possédons  une  autre  version,  qui  se  pré- 
sente dans  des  conditions  très  particulières,  fort  propres  à  nous  la 
rendre  suspecte.  L'original  en  est  égaré  et  le  peu  que  nous  en  disent 
les  érudits  qui  l'ont  utilisé,  C.  A.  Deshayes  (1),  E.  H.  Langlois  (2>  et 
fclm.  Savalle  (3),  est  loin  de  satisfaire  notre  curiosité.  C'est  un  récit  en 
prose,  du  xvie  siècle,  à  en  juger  d'après  la  langue,  extrait  d'un  ou- 
vrage anonyme  intitulé  Brief  recueil  des  antiquités  et  fondation  de  l'ab- 
baye de  Jumièges,  que  Deshayes,  suivi  en  cela  par  Langlois  et  Savalle, 
attribue  à  Dom  Adrien  Langlois,  qui  fut  prieur  de  l'abbaye  dans  les 
premières  années  du  xvne  siècle. 

Ce  document  ne  nous  fait  pas  remonter  bien  haut  dans  l'histoire 
de  la  légende,  dont  il  ne  nous  fournit  qu'une  forme  déjà  altérée.  Sur 
les  «  enfances  »  romanesques  de  l'héroïne  il  est  à  peu  près  muet  : 
c'est  donc  ailleurs  que  le  dramaturge  s'est  renseigné.  Une  autre  ver- 
sion lrançaise,  plus  complète,  de  la  légende,  a  été  en  effet  signalée, 
en  i643,  par  les  Bo^^andistes('',,  qui  l'ont  jugée  trop  fabuleuse  pour 
mériter  d'être  reproduite,  mais  qui  en  ont  du  moins  donné  une 
analyse  assez  détaillée.  D'après  ce  récit,  la  jeune  Bathilde,  fille  d'un 
roi  de  Cologne  nommé  Floire  (5),  se  promenant  un  jour  hors  de  la 
ville,  avait  été  enlevée  par  des  Sarrasins  et  emmenée  par  eux  en 
Syrie,  où  elle  avait  été  rachetée  par  Archinoaldus,  considéré  comme 
un  personnage  connu,  puisque  son  nom  n'est  suivi  d'aucun  litre.  Le 
reste  comme  dans  la  version  analysée  ci-dessus.  On  voit  que  celle-ci 
n'était  pas  moins  hardiment  romancée  (6). 


(l)  Histoire  de  l'abbaye   royale  de  Jumièges  lent  une  autre,  en  italien,  sur  laquelle  ils  ne 

(Italien,  1829).  donnent  aucun  détail. 

''    Estai  sur  les  énerves  de  Jamièaes  (Rouen,  (,)   C'csl  ainsi  que  je   crois   devoir   traduire 

1 838).  ce  passage  :  dicitur  e!  BatkUdit  Floridae  régis 

'5>    La    Chronique    des    Enervés .   princes   nié-  Colinueiisif  film  fuisse. 
rovingiens,    fils  de   Clovis   II  et    de   sainte   Ba-  (,)  Selon  les  Itallandistes  (  jan.  III,  p.  348), 

tbilde  et  moines  de  l'abbave  de  Jumièges  (Rouen,  la  valeur  de  ce  texte  aurait  été  examinée  par 

1868).  .1.  Trithème  el  il  aurait  été  imprimé  in  calcem 

'''  Acta,  jan.  II.  p.  7  >  <.  Ils  ne  nous  disent  tomi  *  De  vitis  sanctoram*  collectif  a  Petro  \  iettm 

pas  quelle  date  ils  lui  assignent;   ils  en   signa  aliisque  viris  dorti<. 


THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  253 

XXXIX.  —  Le  mariage  et  le  baptême  de  Clovis  (XXXIX). 

Aurélian,  confident  et  conseiller  de  Clovis,  revient  de  Bourgogne, 
où  il  a  vu  la  jeune  Clotilde,  qui  vit  chez  son  oncle,  le  roi  Gondebaud, 
quoique  celui-ci  ait  fait  massacrer  son  père.  H  lait  à  son  maître  un 
portrait  fort  séduisant  de  la  jeune  filleet  Clovis  déclare  à  ses  cheva- 
liers, qui  l'approuvent,  qu'il  est  décidé  à  faire  d'elle  sa  femme. 

Aurélian  reprend  en  secret  le  chemin  de  la  Bourgogne,  empor- 
tant, pour  les  remettre  à  Clotilde,  des  vêtements  de  noces  et  un 
anneau  d'or  où  est  gravée  l'image  de  Clovis.  Couvert  de  haillons,  il 
se  mêle  à  la  foule  des  mendiants  qui  attendent,  sous  le  porche  d'une 
église,  le  passage  de  Clotilde;  il  réussit  à  attirer  son  attention  et, 
admis  dans  ses  appartements,  il  lui  présente  les  cadeaux  et  la 
requête  de  son  maître.  Clotilde  accepte  les  présents,  mais  elle  dé- 
clare qu'elle  n'épousera  jamais  un  païen,  en  ajoutant  toutefois 
qu'elle  fera  ce  qu'il  plaira  à  son  oncle.  Aurélian  rapporte  ces  nou- 
velles à  Clovis,  qui  l'envoie  une  seconde  fois  en  Bourgogne,  où  il 
demande  à  Gondebaud  la  main  de  sa  nièce  pour  le  roi  des  Francs, 
sans  lui  dissimuler  que  celui-ci,  si  sa  demande  est  repoussée,  enva- 
hira la  Bourgogne.  Gondebaud,  intimidé,  acquiesce  de  fort  mauvaise 
grâce,  et  remet  la  jeune  fille  entre  les  mains  d'Aurélian,  qui  l'em- 
mène à  Paris. 

Les  noces  sont  célébrées  hâtivement  au  Louvre,  sans  que  Clotilde 
ait  été  de  nouveau  consultée  et  sans  que  Clovis  ait  manileste  la 
moindre  velléité  de  conversion. 

A  peine  mariée,  Clotilde  demande  à  son  époux,  après  lui  avoir 
exposé  le  mystère  de  la  Trinité,  d'embrasser  la  xraie  foi  et  de  récla- 
mer à  Gondebaud  les  richesses  provenant  de  l'héritage  de  ses  parents. 
Clovis  repousse  sèchement  la  première  demande,  mais  fait  bon 
accueil  à  la  seconde.  Il  envoie  donc,  pour  la  troisième  lois,  Auré- 
lian à  Gondebaud,  qui,  après  l'avoir  insolemment  accueilli,  consent, 
sur  le  conseil  de  ses  barons,  à  lui  livrer  une  bonne  partie  de  ses 
trésors. 

Un  an  s'est  écoulé.  Clotilde  met  au  monde  un  fils,  qu'elle  fait 
baptiser  et  qui  meurt  presque  aussitôt.  L'année  suivante,  tandis  que 
Clovis  est  occupé  à  réduire  un   vassal  rebelle,  elle  accouche  d'un 


254  THEATRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

second  fils,  quelle  fait  aussi  baptiser  et  qui  tombe  gravement 
malade.  Clovis  éclate  en  reprocbes  ;  Clotilde  invoque  Jésus  et 
Marie,  qui  descendent  du  Ciel  et  lui  promettent  que  l'enfant  gué- 
rira. 

Un  prévôt  vient  annoncer  à  Clovis  qu'une  armée  de  Saisnes  et 
d'Allemands  a  envahi  ses  états.  H  marche  à  leur  rencontre,  après 
avoir  de  nouveau  refusé  de  se  faire  «chrétienner».  Le  combat  s'en- 
gage :  les  Francs,  accablés  sous  le  nombre,  plient.  Aurélian  engage 
Clovis  à  invoquer  le  dieu  de  Clotilde.  Après  avoir  reproché  aux 
siens  d'être  restés  sourds  à  sa  prière,  incident  dont  on  ne  nous  avait 
rien  dit,  il  promet  de  se  faire  baptiser  s'il  remporte  la  victoire.  Aus- 
sitôt le  roi  des  Allemands  est  tué,  ses  troupes  se  débandent  et  ses 
chevaliers  viennent  offrir  à  Clovis  de  lui  payer  tribut. 

Clovis  fait  un  archevêque  de  Reims  de  Rémi  qui,  en  vingt-sept  vers. 
l'instruit  de  ce  qu'il  devra  croire.  Dépouillé  de  ses  vêtements,  il 
s'agenouille  dans  la  cuve,  tandis  qu'une  colombe  apporte  du  ciel  la 
Sainte  Ampoule.  Après  la  cérémonie  du  baptême,  très  longuement 
figurée,  deux  chevaliers  l'emportent,  enveloppé  d'un  drap,  dans  son 
palais,  suivi  des  clercs  qui  chantent  le  Daim. 

Le  mariage  de  Clovis  a  été  raconté  par  trois  historiens  de  l'époque 
mérovingienne,  Grégoire  de  Tours,  Frédégaire  et  l'auteur  du  Liher 
historiae  Francorum  '''.  De  ces  trois  récits,  le  premier,  pur  de  tout 
élément  romanesque  et  le  pins  voisin  de  la  réalité,  a  été  négligé  par 
le  dramaturge'2'.  Les  deux  autres,  très  fortement  romancés,  concor- 
dent dans  l'ensemble,  mais  diffèrent  sur  quelques  points.  Le  plus 
riche  en  détails,  le  plus  dramatique  aussi,  est  celui  de  Frédégaire  : 
il  est  le  seul  à  mentionner  le  brusque  retour  d'Aredi  us,  conseiller  de 
Gondebaud,  la  poursuite  du  cortège  qui  emmène  Clotilde,  la  déci- 
sion énergique  à  laquelle  celle-ci  doit  son  salut.  Il  n'y  a  aucun  doute 
que  le  modèle  ail  été,  pour  le  mariage  de  Clovis  et  sa  conversion, 
le  Liber  historiae®  :  sur  la  première  entrevue  entre    Vurélian  et  Clo- 


'     (les   trois   versions   ont   élé   longuement  Gondebaud    d'avoir    (ail    assassiner  son   livre, 

comparées  entre  elles  par  (<.  Kurth,  lli<t<>ire  père  de  Clotilde. 

poétique  des  \térovingient  (Paris,  i8q3),  p.  aa5.  (V   Ed.  15.  Krusch  dans   Monamenta  Germa- 

C'est  d'après    lui   toutefois  qu'il   accuse  rdae  historica,  t.  Il  (1888),  p.  it>?i  ss. 


THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  255 

lildp,  le  drame  et  le  Liber  concordent  exactement'1',  mais,  ce  qui  est 
plus  caractéristique  encore,  c'est  la  présence,  dans  les  deux  textes,  de 
scènes  parasites.  Aurélian,  avant  d'être  introduit  chez  Clotilde,  avait 
laissé  à  la  porte  le  sac  où  étaient  enfermés  les  présents;  en  sortant, 
il  ne  le  retrouve  pas  et  se  désespère,  à  tort,  car  un  serviteur  trop 
zélé  l'avait  mis  en  lieu  sùr(2). 

De  la  seconde  partie  du  drame,  la  source,  probablement  unique, 
parait  avoir  été  le  récit  de  Grégoire  de  Tours (3),  allégé  de  quelques 
détails  et  agrémenté  de  quelques  autres (4).  Les  scènes  capitales  sont 
reproduites  si  fidèlement  que  souvent  le  texte  de  l'historien  trans- 
parait sous  celui  du  dramaturge. 

Valeur  littéraire  des  Quarante  Miracles. 
Leur  place  dans  l'évolution  nu  théâtre  religieux  au  Moyen  Age. 

Le  respect  qui  s'attachait  au  texte  des  Miracles  de  la  Vierge  et  des 
Vies  de  saints  portait  naturellement  une  certaine  atteinte  à  la  liberté 
des  écrivains  qui  entreprenaient  de  mettre  à  la  scène  ces  sortes  de 
sujets.  Il  ne  faudrait  pas,  toutefois,  exagérer  la  contrainte  qui,  de  ce 
chef,  pesait  sur  eux.  Le  simple  transfert  d'un  récit  sur  le  plan  dra- 
matique impliquait  le  droit  de  créer  des  personnages  secondaires  et 
d'introduire  des  scènes  épisodiques  où  leur  imagination  pouvait  sp 
déployer  sans  que  le  fond  de  ce  récit  en  éprouvât  le  moindre  dom- 
mage. Un  seul  exemple  suffira  à  illustrer  cette  vérité. 

Jacques  de  Varazze,  dans  la  Vie  de  saint  Alexis,  décrit  très  briè- 
vement les  actes  de  bienfaisance  auxquels  s'adonnait  Ëufémian,  le 
père  de  son  héros  : 

«  Euphémien  était  un  homme  très  charitable  :   tous  les  jours  on 

(,)  Aurélian,  mêlé  à  la  foule  des  mendiants  '*    II    utilise    la    légende    du    saint    chrême 

qui   attendent    le    passage  de    Clotilde,    reçoit  apporté    par    une    colombe,     légende    encore, 

d'elle  une  pièce  d'or,  il   tire  l'épousée  par  le  inconnue   de  Grégoire  (3.33()).  La  révolte  du 

pan  de  son  manteau,  et  il  est  mandé  riiez  elle  «  duché  •  et  du  «  comman  »  de  Melun  est  un 

par  une  servante.  hors-d  œuvre,  au  reste  très  bre(  (i.44o  ss.).  hn 

(s>  Autre  scène  non  moins  oiseuse  :  Gonde-  revanche,  il  omet  une  scène  curieuse  :  Clovis, 

haud,  désirant  savoir  si  Clovis  n'a  pas  envoyé  déjà  baptisé,  exprime  la  crainte  que  ses  guer- 

quelques   présents   à    Clotilde    (668    ss.),    lait  riers  ne  consentent  pas  à  l'imiter;  au  moment 

visiter  son    trésor,   où  on  trouve  en   effet    un  où  il  se  préparc  à  les  y  exhorter,  ils  déclarent 

anneau  :  Clotilde  elle-même  l'y  avait  déposé.  spontanément  qu'ils   ne  veulent    pas   d'autres 


P1   Lib.  Il,  chap.  39-01.  dieux  que  1 


eux  (lue  le  sien. 


256  THEATRE  RELIGIEUX  EN  ERANÇA1S. 

préparait  chez  lui  trois  tables,  pour  les  pauvres,  les  orphelins,  les 
veuves  et  les  étrangers,  et  c'était  Euphémien  lui-même  qui  les  ser- 
vait; après  quoi,  à  neuf  heures,  il  prenait  enfin  son  repas,  en  com- 
pagnie d'autres  hommes,  bons  et  pieux  comme  lui;  sa  femme,  nom- 
mée Aglaé,  partageait  sa  foi  et  tous  ses  sentiments (1)». 

Ces  quelques  lignes  ont  fourni  au  dramaturge,  qui  associe  Aglaé  à 
son  mari,  plusieurs  scènes,  formant  près  de  cent  cinquante  vers,  où 
nous  voyons  le  «connétable»  et  les  serviteurs  d'Eufémian  s'aflairer  à 
dresser  et  garnir  les  tables,  les  deux  époux  accueillir  avec  grâce  leurs 
humbles  invités  et  ceux-ci  se  répandre  en  remerciements  et  en  prières 
pour  leurs  bienfaiteurs'2'. 

Ces  sortes  de  scènes,  qui  abondent,  sont  évidemment  oiseuses  : 
elles  n'en  ont  pas  moins,  pour  la  plupart,  un  très  vil  intérêt  parce 
que  la  réalité  y  est  finement  observée  et  fidèlement  rendue.  Cet 
éloge  s'applique  surtout  à  celles  où  nous  sont  retracés  les  aspects  les 
plus  divers  de  la  vie  publique  et  de  la  vie  bourgeoise (3).  Ce  sont  des 
tableaux  pleins  de  vie  que  ceux  où  nous  assistons  à  une  élection 
épiscopale  et  au  banquet  offert  par  le  nouveau  prélat  à  ses  électeurs 
(III,  494-755),  à  l'enquête  menée  par  un  bailli  avisé  et  zélé  à  la 
suite  d'une  mort  suspecte  (XXVI,  459-67  2),  où  s'engagent,  entre  les 
représentants  des  deux  familles,  avec  une  prudence  cérémonieuse, 
des  pourparlers  en  vue  d'un  mariage  (XIX,  2 28-63 1  ;  XI,  1 86-5 1 1). 
A  chaque  page  de  notre  recueil  nous  trouverons  des  scènes  qui  se 
recommandent  parles  mêmes  mérites {4). 


Chap.  xi.  11,  ii'ad.  T.  <le  \\  wev.i,  p.  33o.  bien  méritant  est  un  pur  hors-d'œuvré  qui 
La  seule  addition  du  dramaturge  (XXV,  occupe  près  de  cent  vers  [ag5  I7  ■ 
1  ia-i65)  consiste  en  ce  que  le  repas  des  deux  (,)  Nos  auteurs  n'uni  évidemment  que  des 
époux  se  compose  uniquement  de  pain  et  d'eau.  idées  très  vagues  sur  la  \ie  de  cour  et  les 
,3)  Il  iaut  reconnaître  toutefois  que  quelques-  mœurs  des  grands  :  ils  s'imaginent  que  pour 
unes  de  ces  scènes  sont  parfaitement  insigni-  obtenir  une  audience  d'un  pa|>e,  il  snllit  de 
liantes  <■!  vraiment  bien  difficiles  à  justifier  :  verser  un  bon  pourboire  aux  massiers  il,  81  (i- 
ainsi,  dans  \l,,  l'épisode  puéril  du  sac  pré-  83g;  VIII,  48  ss.),  qu'on  mariage  princier  n'a 
cieux  laissé  par  lurélian  derrière  une  porte,  |>as  lieu  sans  l'intervention  des  ménestrels  i|ui 
celui  de  la  révolte  du  duc  de  Melun  (  1 .44.0  ss.,  précèdent  le  cortège  en  •  faisant  mestier  •, 
omis  dans  l'analyse  ci-dessus),  celui  (ibid.,  53o-  qu'un  prince  ne  peut  se  déplacer,  mémo  dans 
i>77)  où  nous  voyons  Clovisse  décider  brusque  mui  palais,  sans  se  l'aire  précéder  par  des  ser- 
ment et  sans  motils  à  renlorcer  l'escorte  de  gents  qui  écartent  la  fouie  à  grands  coups  de 
son  ambassadeur.  Dans  \V,  la  nomination  par  masse  WIN,  1..VJ2  ss.  ;  Wlll.  J35:  XXVII, 
un  comte   ni  poste  de  bailli  d'un  certain  maire  .">  1 ,  etc.). 


THEATRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS.  257 

Il  est  naturellement  impossible  de  retracer  avec  précision  l'évolu- 
tion d'un  genre  qui,  comme  le  théâtre  religieux  du  Moyen  Âge, 
n'est  représenté  que  par  un  petit  nombre  de  manuscrits  très  dissémi- 
nés dans  le  temps  et  dans  l'espace.  Ce  genre,  toutefois,  présente,  d'un 
bout  à  l'autre  de  son  histoire,  un  trait  dont  on  peut  dessiner  nette- 
ment la  courbe.  La  recherche  du  comique  est  déjà  sensible  dans  les 
drames  liturgiques  en  latin  des  xne  et  xml  siècles  et  dans  nos  plus 
anciennes  Passions  et  Résurrections,  où  elle  inspire  les  fanfaronnades 
des  «chevaliers»  préposés  à  la  garde  du  Sépulcre  et  les  boniments  du 
marchand  de  parfums  vantant  sa  marchandise;  vers  la  fin  du  xive 
siècle,  elle  s'accentue  très  nettement  et  prend  un  caractère  très  mar- 
qué de  trivialité  :  cette  vulgarité  s'étale  surtout  dans  les  rôles  des 
démons  faisant  assaut  d'injures  et  de  horions  et  dans  ceux  des  bour- 
reaux, scandant  leurs  gestes  d'écœurantes  et  féroces  plaisanteries. 
Dans  nos  miracles,  cette  veine  est  exploitée  très  discrètement  :  elle 
apparaît  dans  quelques  scènes,  très  courtes,  celles  par  exemple  où 
nous  voyons  un  messager  prenant  un  évident  plaisir  à  se  faire  enivrer 
^XXIX.  1.178  ss.)  et  des  «clercs»  de  magistrats  plus  assidus  à  la 
taverne  qu'aux  plaids  (X,  288  ss.).  Même  dans  les  rôles  de  bourreaux 
et  de  démons  nous  ne  constatons  aucune  recherche  de  violent  réa- 
lisme :  les  bourreaux  font  leur  métier  avec  conscience,  mais  sans  y 
prendre  un  plaisir  particulier;  l'un  d'eux  même  s'apitoie  sur  les  souf- 
frances du  patient  et  le  supplie  d'y  mettre  fin  par  l'abjuration 
(XXXV1I1,  1.796).  Quant  aux  démons  mêmes,  leur  langage  est 
décent  et  mesuré  :  ils  ne  sont  point  encore  ces  clowns  dont  les 
propos  incohérents  ne  pouvaient  divertir  qu'un  auditoire  fort  peu 
cultivé  (1). 

Ces  remarques  sont,  on  le  voit,  de  nature  à  fortifier  l'opinion 
exprimée  ci-dessus  (p.  19G)  concernant  la  date  de  composition  de  nos 
Miracles,  mais  si  le  comique  est  banni  des  miracles,  il  ne  l'était 
pas  du  répertoire  des  confréries  qui  les  jouaient.  L'auteur  du 
Miracle  XIII  a  eu  la  singulière  idée  d'avertir  les  spectateurs  qu'ils  ne 
tarderaient  pas  à  assister  à  des  scènes  divertissantes  : 

(1)   Un   des    passages    les   plus   franchement  est  possible  que  l'auteur  se  soit  borné  à  copier 

amusants  de  notre  recueil  est  la  série  de  coq-  une  «  fatrasie  »  préexistante.   Ce   morceau,  en 

à-l'àne  ou  de  truismes  incohérents  que  débite  tout  cas,  ne  devrait  pas  être  négligé  dans  une 

Le  «  loi  »  dans  le   Miracle  XVII  (826-889).   H  histoire  du  genre. 


258  THÉÂTRE  RELIGIEUX  EN  FRANÇAIS. 

3'i8   C'est   d'un    moine   qui  doit  venir 

Chiez  la  femme  d'un  laboureur 

Non  pas  pour  faire  a  Dieu  honneur, 

Mais  pour  briser  le  mariage. . . 
338  Que  le  moine,  en  lieu  de  drapiaux 

A  laver,  dedans  un  cuvier 

Sera  bouté,  mon  ami  obier, 

Et  si  ara,  qui  qu'en  estrive, 

Sur  son  dos,  de  chaude  lessive 

Jeltee  plein  un  chauderon. 

Il  s'agissait,  on  le  voit,  dune  véritable  larce  et  du  caractère  le  moins 
édifiant.  11  est  vraisemblable  que  le  cas  n'était  pas  unique  et  que  le 
spectacle  ollert  par  des  confrères  se  terminait  souvent,  comme  ce 
sera  l'usage  plus  lard,  par  une  petite  pièce  de  caractère  purement 
plaisant. 

A.  J. 

Note  additionnelle.  Depuis  la  rédaction  de  cet  article,  un  érudit 
a  publié  sur  les  Quarante  Miracles  un  livre  important (l).  On  y 
trouve  une  bibliographie,  les  résultats  d'une  collation  du  manuscrit 
et  des  recherches  sur  les  sources.  Quelques  rubriques  grattées  en 
tète  de  chaque  morceau  avaient  échappé  jusqu'ici  à  l'attention.  Plu- 
sieurs Iragments  ont  pu  en  être  lus.  On  y  voit  que  nos  Miracles  ont 
été  représentés,  en  principe  un  chaque  année.  L'ordre  de  leur  repré- 
sentation est  le  même  que  celui  de  leur  copie  dans  le  manuscrit,  (les 
spectacles  étaient  offerts  par  la  confrérie  (puy)  des  orfèvres  de  Paris 
à  leur  fêle  corporative  de  la  Saint-Eioi  (  1"  décembre).  Certaines 
mentions  comportent  des  dales  d'année  qui  s'échelonnent  entre 
L362  et  1382. 

Revenant  sur  le  miracle  XXXI  (XXXII)  :  le  roi  Thierry  et  sa  Janine 
Osanne,  M.  Hobert  Bossuat  a  montré  récemment  que  ce  miracle 
n'était  que  la  transposition  dramatique  d'un  épisode  du  roman  de 
Theséus  de  Cologne^1'. 


'"    Kudoll    (ilulz.    Minuits    de    \tilrc   Dame  Wissenschaflen  :u  Berlin.  Verôffentlichunqen  des 

par  personnages.    Krilisclie    liiblioyrapliie     and  Instituts  fur  romanische  Spracnwissensekafi ,  g). 
ueue Sludien  zu  Text,  Entstehangszeit  and  lier-  3    K.  Bo.ssuat,  Theséus  de  Cologne,  dans  le 

kunft  (Berlin,  ig54  ;  lieuisvhe  Akademie  der  Moyen  Age.  t.  LXV  (1959)1  p.  54 »-546. 


PIERRE  RERSUIRE. 


i. 


SA  V1K. 


Pierre  Bersuire'1'  esl  né,  probablement  dans  les  dernières  années 
du  xme  siècle '-',  à  Sâint-Pïerre-du-Chemin (3)  aujourd'hui  gros  bourg 
du  Bocage  Vendéen,  à  vingt-cinq  kilomètres  environ  au  nord  de 
Fonlenay-le-Comle.  H  appartenait,  semble-t-il,  à  une  famille  noble 
ou  anoblie,  mais  sans  fortune'4'  :  l'un  de  ses  parents,  Jean  «  Bersuyre  », 
est  qualifié  d'écuyer  en   i.V|()(5).  En   1.V19,  un  autre  document  fait 


(l)  J.e  nom  a  été  latinisé,  dans  les  manuscrits 
et  dans  les  éditions,  en  Bercorius,  Bercliorius. 
Bersorias  et  même  (abusivement)  en  Berlorins, 
Berthorias,  au  nominatif  ou  au  génitif.  Défi- 
guré en  français  sous  les  aspects  les  plus  divers  : 
Berceure.  Berclieure,  Berseure,  Le  Berceur,  Le 
Berclieure,  il  se  présente  en  généra]  dans  les 
documents  contemporains  sous  les  formes  plus 
régulières  de  Bersoire,  Bersuire,  Bersuyre,  en 
particulier  dans  les  registres  du  Parlement 
de  Paris.  Convient-il  de  considérer  comme 
membres  de  la  famille  de  Bersuire  un  Georges 
Bersuyre  qui  parait  au  xiv*  siècle  dans  le 
cartulaiie  de  Saint-Jean  d'Orbestier  publié  par 
Louis  de  La  Boutetière  [Arck.  kist.  du  Poitou, 
t.  VI,  1877,  n"'  K)f>  et  2t>3),  une  Jeanne 
Bersuiresse,  nommée  en  i38o  dans  un  accord 
en  Parlement  (Arch.  nat.,  X'c  4i,  24  juillet), 
un  Barthélémy  Bedard,  dit  Bersuyre,  chaus- 
setier  à  Poitiers  [ibid.,3i  201,  n"85,  fol.  67  v°, 
avril  1476)?  Nul  doute,  eu  tout  cas,  que 
ce  nom  de  famille  ne  soit  en  rapport  avec 
celui  de  la  ville  de  Bressuhe,  anciennement 
Bersuire. 

(,)  On  ne  possède  aucune  donnée  précise 
sur  la  date  de  sa  naissance.  Lépitaphc,  dont 
on  trouvera  le  texte  à  la  lin  de  cette  notice 
biographique,  ne  lui  donne  pas  d'âge.  C'était 
pour  Pétrarque  un  vieillard  vénérable  [venera- 
bilis  seuea)  quand  le  poète  le  vit  et  lui  écrivit 


pour  la  dernière  l'ois  en  i36i,  l'année  qui 
précéda  la  mort  de  son  ami  [Epislolae  seuiles, 
liv.  X,  2,  non  datée,  dans  Francisa  l'elrarche 
Opéra,  Venise,  i5oi,  p.  36 1).  Cf.  la  traduc- 
tion italienne  de  G.  Fracassetti  dans  Letlere 
seuili  ai  F.  P.  «olgarizzate  e  diclriarate  cou  noie, 
t.  II  (1870),  p.  97.  On  sait  qu'il  n'existe  pas 
d'édition  moderne  des  Epislolae  seuiles. 

(5)  Vendée,  air.  de  Fontenay-le-Comte. 
Dans  les  prologues  de  ses  ouvrages  et  dans  les 
bulles  pontificales  le  concernant,  Pierre  Ber- 
suire se  dit,  ou  est  dit,  Pictavinus  ou  iu  Picta- 
vino  solo  natus  [Beduclorium,  éd.  de  Venise, 
i583,  p.  2,  et  Répertoriant,  même  édition, 
t.  I ,  p.  1,  col.  2).  Son  épitaphe  seule  précise: 
«  qui  fuit  oriundus  de  villa  Sancti  Pétri  de 
Itinere,  in  episcopatu  Malliziacensi  in  Pictavia  ». 
Pétrarque  dans  ses  Lettres  l'appelle  1  Picta- 
vensis  ».  On  trouvera  des  renseignements  sur 
Saint-Pierre-du-Chemin  dans  Poitou  et  Vendée 
[par  Benjamin  Fillon  et  G.  de  Bochebrune], 
186.),  notice  sur  La  Chàteigneraie ,  p.  12-14. 

(l)  «  Cum  rêvera  pauper  sim  ego  et  in 
laboiibus  a  juventute  mea  »  (second  prologue 
du  Beduclorium,  éd.  citée,  p.  2). 

(5)  Arch.  nat.,  S  1186,  11°  3i,  acte  de  vente 
du  20  mai  1 346  publié  par  L.  Pannier,  dans 
BrU.de  itc.  des  chartes,  t.  XXXII  (1872), 
p.  354-355. 


260  PIERRE  BERSUJRK. 

connaître  deux  de  ses  neveux,  Nicolas  et  Arnaud,  mais  sans  leur 
attribuer  de  titre  nobiliaire1".  Pierre  Bersuire  eut,  en  outre,  une 
sœur  nommée  «  Lorence  »;  elle  eut  de  Guillaume  Philippeau,  son 
mari,  un  fils,  Pierre,  qui  succéda  à  son  oncle  en  cpialiié  de  prieur 
de  Saint-Eloi  de  Paris  (2'. 

On  ne  saurait  dire  ni  quelles  études  Pierre  Bersuire  a  laites  dans 
son  enfance,  ni  où  il  les  a  faites.  Nulle  part  il  ne  se  prévaut  d'un 
grade  universitaire.  Tout  ce  que  l'on  sait  tient  dans  une  bulle  de 
1 336  lui  conférant  un  bénéfice:  «  ...ab  annis  puerilibus  in  sacre  théo- 
logie studiis  laborasti  » (3).  En  tout  cas,  il  a  dû  passer  en  Poitou,  ou 
au  voisinage  du  Poitou,  une  partie  au  moins  de  sa  jeunesse,  si  Ion 
en  juge  par  les  souvenirs  qu'il  a  pris  plaisir  à  consigner  dans  ses 
ouvrages.  C'est  ainsi  que  dans  le  Répertoriant  morale^  il  rappelle  l'exis- 
tence, au  diocèse  de  Poitiers  i5),  du  monastère  de  Charroux  [de 
Carrofio  fondé  par  un  roi  Charles  pour  conserver  comme  relique  le 
prépuce  de  .Iésus-Christ(G).  Ailleurs,  il  cite  un  proverbe  Irançais  qui, 
dit-il,  avait  cours  communément  dans  son  pays,  «  proverhium  in 
«  quo  dicitur  quod  nuncius  non  meretur  nec  bonum  audire  nec 
«malum  habere  »,  et  qu'il  traduit,  en  intervertissant  d'ailleurs  les 
verbes  audire  et  habere  :   «  messager  ne  dovl   ne  bien  avoir  ne  mal 

(1>   Supplique  de  cette  année  (Registres  de  la  relique  :  •    Prepucium   (Christi)  dicitur  ah 

Clément  VI,  t.  f\,  loi.   1 34  v°) ,  publ.  par  (1.  angelo  Karolo  régi  delatum  et  in  ejus  Domine 

Mollat.dans  Revue  bénédictine, t.  XXII  (iqo.ï),  monasterinm  de  Carrofio  i'actum  et  Carrofium 

p.  u~3.  a  Carne    Filii    nuncupatum    »  (texte  revu  sur 

(,)   Voir  plus  loin,  p.  3oO-3oi.  les  mss.  lat.  i.'i^'i  de  la  Bibl.  nat.,  fol.  110, 

,S)   Voir  plus  loin,  p.  271) ,  II.  2.  col.  1,  et  167QO,  fol.   i()()  v°,  col.  2,  qui  poi- 

l4)  Pour  les  renvois  aux  passages  des  «euvres  lent  tous  d'ailleurs  Corrofio).  Faut-il  admettre 

latines  de  Bersuire,  sauf  YOvidius  moraiïzatus,  qu'une  confusion  se  serait  produite  entre  pre- 

qui  n'a  jamais  été  publié  sous  son  nom,  nous  putium  et  presepinm  (crèche)  ?  Ce  n'est  pas  ici 

avons   utilisé   exclusivement,   comme   facile   à  le    lieu    d'en    discuter.    Voir    dans   ce    sens   : 

consulter  a  la  Bibliothèque  nationale  (le   Paris  \.  Brouillet,  Description  des  reliquaires  trouvés 

et  de  typographie  particulièrement  claire,  Tédi-  dans  l'ancienne  abbaye  de  Charroux  le  9  aoûi 

lion  de  Venise  de    l583  en  cinq   volumes  in  IS.'iti  dans   Ihill.  de  lu  Société  des  Antiquaires 

folio.  de  l'Ouest. i.  VIII  (i856-58),p.  i73-i83;Dom 

(''    Sainl-l'ierre-du-Chcmin ,  qui  relevait  de  Pierre    Goîslard    de     Monsaheit,    Chartes     de 

l'évéque  de   Poitiers  au  temps  de  la  jeunesse  Charroux     [Archives     historiques     du     Poitou, 

de  Bersuire,  lit  partie  du  diocèse  de  Maillerais  U  XXXIX,  1910),  p.  ô  :  «  de  presepio  .lesu 

lorsque,  en  1 3 1 7,  Jean   X\ll   créa  cette  nou-  Christi     •    parmi    les    reliques     données     pat 

velle  circonscription  ecclésiastique.  Chariemagne  ;  <■.  Chapeau,  Les  grandes   reli- 

I")   Répertoriant,    art.    reliquiae     (éd.   citée,  que*  de  l'abbaye  de  Charron. r.  Etude  d'histoire 

t.  Il,  p.  247,  col.   1).  Le  nom  de  Charroux  et  d'archéologie  [ibid. ,  3*  série,  t.  VIII,   i<|28, 

était    généralement    latinise    Rarrojiam,    mais  p.  101-128),  p.  111  :■   de  la  crèche  •. 

Rersuire  le  rattache,  bien  entendu,  à  celui  de 


SA  VIE.  261 

ouyr  » (1).  Mais  c'est  surtout  quand  il  se  préoccupe  de  recueillir  des 
faits  extraordinaires  ou  merveilleux,  des  mirabilia,  comme  on  disait 
alors,  qu'il  se  reporte  par  la  pensée  à  son  pays  natal,  car,  dit-il, 
«  mon  Poitou  n'a  rien  à  envier  à  cet  égard  à  n'importe  quelle  autre 
«  région  »  ('2;.  Dès  le  prologue  du  Livre  XIV  de  son  Reductorium  morale, 
où  les  merveilles  de  la  nature  sont  classées  dans  un  ordre  géogra- 
phique, il  consacre  au  Poitou  un  long  paragraphe'3'  et  il  y  conte  — 
c'est  la  plus  ancienne  mention  que  l'on  en  connaisse  —  la  légende 
de  la  Fée  Mélusine  rattachée  aux  origines  de  la  maison  de  Lusi- 
gnan(!li.  Ailleurs,  voulant  donner  un  exemple  du  pouvoir  des  prières 
incantatoires  contre  le  démon,  il  narre  l'histoire  suivante  qui  se  serait 
passée,  assure-t-il,  «  in  terra  nativitatis  mee  »  et  qui  se  rapporte  aux 
seigneurs  du  Puvtaillé  en  Mirebalais  :  «  Circa  castrum  quod  dicitur 
«  Mirabellum  (5  fertur  esse  unura  mirabile  salis  magnum,  quia  scili- 
«  cet  quidam  nobilis,  Commanus  [sic)  dictus,  dominus  de  Podio- 
«sciso(G>,  quadam  occulta  virtute  que  sibi  et  dicti  loci  dominis  a 
«  Deo  supponitur  esse  concessa,  sola  imprecatione  verbali  de  omni 
«  loco  quo  ipse  voluerit  serpentes  ejicit  et  solo  mandato  expellit,  ita 
«quod  postquam  serpentes  inde  recedere  jusserit,  extunc  ibi  serpen- 
«  tem  aliquis  non  videbit,  sicut  certissime,  ut   aiunt,  mullotiens  est 

(1)   Itepertoriiim,ari.leijalus,'m  fine  (éd. citée,  rusalern  et  Cypri  necnon  comités  Marchiae  et  illi 

t.  II,    p.    38q).     Ce    proverbe    a    été    recueilli  de  Pertiniaco  originaliter  processisse.  Fada  tamen 

par  J.  Morawski,  Proverbes  français  antérieurs  visa   nuda   a   marito   in   serpentera  mutatam  esse 

r  ,    ..   ,     , r.,  r  •     i     Ttr  !  fertur.    Et  adlrac  lama  est  quod   quando   castrum 

au  A  r  siècle     Classiques  français  du  Moyen  une,  .      ,  ,  •         .       •  i  , 

..  ,  -      i.        .      î  i  o/     i     i  istud  mutai  dominum,  sernens  in  castro  videtur  ». 

nia.')),  p.  4>),  d  après  le  ms  lut.  11104  delà  .  *  . 

m.  nat. ,  sous  la  forme  :  «  Messagiers  ne  doit  ^  passage  de  Bersmre  a  été  communique 

bien  oïr  ne  mal  avoir  ,,  qui  traduit  exactement  P"  M.  R.  H.  Meunier  a  M.F.  Lygun,  qui  la 

le   latin   de   l'.ersuire,    mais  sVcarte  foncière-  utllls"  danslédition  revue  et  complétée   (P01- 

ment,   à  tort  ou   à   raison,  de  son  interpréta-  f"*?',^1!  P"  10)  de  son  mémoire  publie  dans 

..  ,.  le  Bal.  de  la  Société  des  Antiquaires  de  l  (Juest , 
tion  Irançaise.  .  \         .    .    ,,    n 

O  Reductorium,    liv.    XIV,    chap.   43,    de  ^  série,  t.  I  (.949p   07-90,  et  intitule:  Ce 

Pictavia  (éd.  citée,  p.  64 1,  col.  2)  :  .   Ego  ta-  7"  ««  PelU  sa°mr  de  Mélusine  et  de  son  icono- 

men,  qui  de  ista  patria  natus  sum,  scio  ipsam  graphie. 

in  multis  mirabilibus   non  minus  aliis  abun-  (s)   Mirebeau,  Vienne,  arr.  de  Poitiers. 

dare  ».  '"'  Puytaillé,  Vienne,  arr.  de  Montmorillon, 

(S)   Ibidem.  canton    de    Moncontour,     comm.    de    Saint- 

(4)   Reductorium,    prologue    du    livre    XIV,  Chartres.  Une  butte  subsiste  à  cet  endroit,  sur 

(éd.  citée,  p.  610,  col.  2)  :  laquelle   un   château    s'élevait    sans    doute   au 

«  In  mea  vero  patria  Pictavia  fama  est  castrum  Moyen   âge.  Le  nom,   inusité,    de   Coninianus 

illud  fortissimum  de  Lisiniaco  eadem  fortuna  per  esj  donné  par  les  trois  manuscrits  de  Paris  qui 

quendam  militera  cum  fada  conjuge  fundatum  contiennent  celte  partie  du  Repertorium  (Bibl. 
fuisse  et  de  fada  ipsa  copiosam   nobilium  et  ma-  m&$    ,at   ggg^  ^  e[  lC   88). 

gnatum  originem  suscepisse  et  e\inde  reges   Uie- 


HIST.   LITTEB. 


1S 


262  PIERRE  BERSUIRE. 

«  probatum  » (l).  Maillezais  et  Fontaines  (non  loin  de  Fontenay-le- 
Comte)  lui  fournissent  quelques  développements  de  l'article  Gallia^\ 
tandis  que  l'abbaye  de  Saint-Michel-en-î'Herm ,  soumise  comme  Mail- 
lezais à  la  règle  de  saint  Benoit,  est  mentionnée  au  commentaire  de 
l'article  «  De  frigiditate  ». (3)  Et  ici  ce  sont  surtout  les  oiseaux  du 
Marais  poitevin  qui  alimentent  les  souvenirs  de  Pierre  Bersuire, 
comme  ils  alimenteront  plus  tard  ceux  de  François  Rabelais,  familier 
lui  aussi  de  Maillezais  et  de  Fontenay-le-Comte. 

Des  oiseaux  saisonniers  dits  conqalérans  bantaient,  assure  Bersuire, 
les  tours,  c'est-à-dire  les  clochers  de  Maillezais,  du  Coudray,  de 
Clairvau (4).  Sur  d'autres  volatiles  s'étaient  formées  des  légendes  que 
Bersuire  a  recueillies  et  «  moralisées  ».  D'abord  celle  de  la  petite  oie 
amant  dont  parle  aussi  Rabelais*5',  aux  chairs  délicates  et  diaphanes, 
au  plumage  incertain  se  confondant  à  ce  point  avec  l'eau  qu'on  la 
croyait  née  spontanément  de  la  mer  elle-même (6).  Cette  croyance  se 
retrouve  «  encore  de  nos  jours  sur  les  côtes  d'Aunis  et  de  Sain- 
tonge  » (7). 

A  propos  des  oiseaux  des  marais  vendéens,  Bersuire  parle  encore 
du  «  pidencul  »,  dans  lequel  certains  croient  reconnaître  le  grèbe.  Cet 
oiseau  affectionnait  les  alentours  de  Saint-Michel  [en  l'Henn]  (8)  :   il 

(1>  Répertoriant,   art.   consecrare   (éd.   citée,  (s>  Gargantua,    chap.    xxxvn,    dans    Fran- 

l.  I,  p.  3.)o,  col.  1).  (;ois  Râtelais,  Œuvres,  éd.  A.  Lefranc,  t.  II 

(,)   Reduclorium,    iiv.    XIV,    chap.    23,    de  (i<)i3) ,  p.  32 1,  où  Sainéan  commente  comme 

(idllin  (éd. citée, p.6a3-()2â).  Au  même  diocèse,  suit  le  mot  •   cravant  »  :  ■  Espèce   d'oie  sau- 

à  propos  d'un  garçon  tiré  des  mains  du  diable,  vage.  Nom  du  XVl"  siècle  [en  réalité  beaucoup 

il   mentionne   la   paroisse   de   Fontaines    près  plus  ancien,  comme  on  le  voit  par  le  texte  de 

Maillezais,  aujourd'hui  Vendée,  arr.  et  canton  Bersuire],    d'origine    dialectale.    Cf.     Belon, 

de  Fontenay-le-Comte  [Redactorinm,  Iiv.  XIV,  Orseaid.r.   p.  i58  :  De  l'oye  nonnette  autre- 

cbap.  2,"> ,  de  llispania,   ibid. ,  p.   626,  col.   2).  ment   appelée    entrant.     •    Cf.   J.    Boulenger, 

(J)   Reductorîam,  Iiv.  I,  chap.    16,  de  frujidi-  Rabelais.  Paris,  19/42,  p.  1 33. 
taie  [ibid. ,   p.    16,  col.    2).    Franz   Fassbinder  m   Reductoriam,   Iiv.    XIV,     chap.    43    (éd. 

[Dus   Lebcii   and  die    Werke  des   Benedikliners  citée,     p.    64 1-642).    Cf.    Répertoriant,    art. 

Pierre  Bersuire ,  Bonn,  1917,  p.  i4)  suppose  cadere    (éd.    citée,     t.    I,     p.    261-262),     où 

même  que  Pierre  Bersuire  a  pu  être  cordelier  Bersuire    parle    encore    de    ces    «   aves,    que 

au  couvent  de  Fontenay-le-Comte,  comme  le  lingua    gallica    dicuntur   cravans,    latina    vero 

sera  plus  tard  Rabelais.  auce  arborée  »   et  renvoie  au  commentaire  du 

(4'  Reductoriam ,    Iiv.    XIV,    chap.    43,    de  De  vojetalibus  d'Aristote. 
l'ictavia     [ibid.,     p.     642,     col.     1).     D'après  '^   Et.  Clouzot,  Les  Marais  de  la  Sevré  nior- 

M.  Béguin,  alors  archiviste  en  chef  des  Deux-  taise  et  du  Lay,  Paria-Niort,    1906,  p    i38. 
Sèvres,  il  s'agirait  du  Coudray-Salbart,    châ-  (,)   Reductoriam.  Iiv.  XIV,  chap.  43,  de  l'ic- 

teau    du    xui*   siècle,    près    de    Niort     et    de  tavia  (éd.  citée,  p.  642,  col.   2).  I.e  nom  du 

Vauclair,     nom     primitif    de     Saint-Maixent,  «   pidencul   •  n'apparait  pas  dans  la  Faune  popu- 

(biteau  détruit  vers  le  milieu  du  m.\*  siècle.  laire  d'Kugène  Rolland  (1877). 


SA  VIE.  263 

ne  vivait  que  dans  l'air  ou  sur  l'eau  ;  on  ne  le  voyait  jamais  se  poser 
sur  le  sol,  tels  ces  oiseaux  des  contes  arabes  qui  naissent  de  la  nacre 
marine  et  dont  les  petits  vivent  à  la  surlace  des  eaux  sans  jamais 
voler  sur  la  terre (1). 

Pierre  Bersuire  ne  s'est  pas  longuement  étendu  sur  les  pois- 
sons, réels  ou  fabuleux,  de  son  pays  natal;  il  se  rappelle  cependant 
avoir  vu  pêcher  dans  «  l'océan  d'Aquitaine  »  un  étonnant  poisson  à 
face  humaine  muni  d'une  sorte  de  cuirasse (2j;  et  il  évoque  en  maints 
endroits  de  son  œuvre  les  paysages  maritimes  du  Bas-Poitou,  de 
l'Aunis  et  de  la  Saintonge  :  la  rivière  la  Manne (3),  le  cimetière  de 
Saint-Aman  près  de  Soubise(4),  les  moustiques  des  marais  de  l'Au- 
tize(5)  par  exemple. 

Nous  avons  noté  au  passage  que  Rabelais  a  parlé,  comme  Bersuire, 
de  certaines  espèces  d'oiseaux  qu'il  avait  remarqués  et  dont  il  avait 
appris  les  noms  au  cours  de  ses  séjours  en  Poitou.  La  carrière  des 
deux  écrivains  offre  une  autre  coïncidence  curieuse  :  tous  deux  en 
effet  ont  été  Franciscains  avant  d'entrer  dans  l'ordre  de  saint  Benoît. 

La  chose  a  paru  longtemps  douteuse  pour  Bersuire,  d'autant  que 
son  témoignage  personnel  nous  fait  défaut  sur  ce  point (0).  Elle  est 
avérée  depuis  qu'a  été  produite  une  bulle  pontificale  le  désignant 
comme  ayant  fait  profession  dans  l'ordre  de  saint  François  l7>.  Mais 

(1)    Contes  des  mille  et  une  nuits,  trad.  J.  C.  m  Dans  l'article  ahyssus  de  son  Re/iertorium 

Mardrus,  Paris,  t.   VI    (1901),   p.    i34   (trois  il  énumère  les  principaux  ordres  mendiants  : 

cent  unième  nuit).  les  Franciscains  n'y  figurent  pas.  Cependant  il 

'*'    lleductoritim,  liv.  IX,  chap.  i35,(/e  zytiro,  parle  de  saint   François  au  moins   deux    lois 

(éd.  citée,  p.  3io,  col.  1-2)  :    «  Zitiron  id  est  [Redactorium,  liv.  VII,  chap.    17,  de  columha , 

miles  marinus.  Hic  libet  mihi  inserere  quod  a  éd.     citée,       p.    195,     col.     2    ;     liv.     XI, 

religioso    viro   praeposito    Sancti   Michaelis  in  chap.  85,  de  hyacintho,  p.  479,  col.  2);  il  fait 

Eremo,  in  solo  Pictavico  unde  oriundus  ego  même    allusion  aux  stigmates    (liv.  VI,  chap. 

sum,   supra  litlus  Oceani  Aquitanici    siluato,  28,  de  tonitruo,  p.  171,  col.  1). 

me   recolo   audivisse,   vidisse  scilicel  in   mari  '''   11  s'agit  de  la  bulle  de  Jean  XXII,  du 

juxta   monasterium  capi  piscem  cum   facie  et  3  août  i332,  conférant  à  Bersuire  le  prieuré 

manibus  humanis,  squamis  armato  capite  ad  bénédictin  de  La  Fosse  (voir  plus  loin,  p.  277). 

modum  loricati,  ab  umbilico  vero  ad  modum  La  collation  est  laite  «   non  obstante  quod  tu 

lati  pectinis  terminatum,  qui  vix  a  nautis  capi  olim    de    ordine    Fratrum    Minorum,    quem 

potuit    in    quodam    rupis    maris    recessu     se  expresse  professus   lueras,   ad  ordinem  Sancti 

retinens    et    manibus    proiciendo     lapides    se  Benedicti  de  licentia  tui  superioris  qui  nunc 

defendens  •.  erat   te   transtulisti  ».    Le    manuscrit    226   de 

(s)    Reductoriam,  liv.  XIV,  chap.  43,  de  Pic-  Toulouse,  qui  contient  les  livres  XIII-XVI  du 

laofa  (éd.  citée,  p.  643,  col.  1).  Reductoriam  et  qui  est  de  la  deuxième  moitié 

(4)  Ibid.  du  xiv*  siècle,  porte  d'une  main  postérieure  à 

(5)  Ibid.,  chap.    a3,    de    Gallia    (éd.    citée,  celle   du  copiste   :   a   De  Berchorio,  qui  alias 
p.  623,  col.  1).  fuit  ordinis  Minorum   ». 

18. 


264  PIERRE  BERSUIRE. 

dans  quel  couvent?  C'est  ce  qu'il  est  impossible  de  dire.  Quand  et 
dans  quelles  circonstances  passa-t-il  des  Franciscains  aux  Béné- 
dictins? Un  érudit  du  xvme  siècle,  qui  lut  lui  aussi  moine  de  saint 
Benoit  et  qui  consacra  un  ouvrage  à  célébrer  les  gloires  de  son 
ordre,  le  P.  Ziegelbauer,  veut  que  Bersuire  ait  lait  à  Cluny  sa 
profession  bénédictine (".  Mais  il  s'agit,  en  réalité,  d'un  Pierre  de 
Poitiers  qui  n'a  rien  à.  voir  avec  Pierre  Bersuire'".  Faut-il  voir  un 
indice  à  retenir  dans  le  passage  suivant  du  Reductorium  :  «  In  monas- 
terio  vero  Gluniacensi  dicitur  esse  unus  locus...  »(3)?  Plus  sérieux 
s'il  était  confirmé,  serait  le  fait  que  Pierre  Bersuire  lut,  à  un  certain 
moment,  transféré  dans  un  prieuré  clunisien  d'Espagne (4). 

Maillezais  était  certes  beaucoup  plus  près  que  Cluny  du  pays 
natal  de  Bersuire;  son  abbaye  bénédictine  était  la  plus  ancienne 
et  la  plus  puissante  du  pays  :  elle  lut  érigée  en  évèché  en  1 3  1 7  par 
Jean  XXII  (5).  Elle  possédait  une  riche  bibliothèque  qui  aurait  pu 
servir  aux  premières  études  théologiques  de  Pierre  Bersuire (t)).  On 
aurait  pu  supposer  encore  —  hypothèse  aussi  gratuite  d'ailleurs  que 
la  précédente  —  que  le  premier  évoque  du  nouveau  diocèse  ayant 
été  l'abbé  de  Maillezais  Geoffroy  Povereau,  ce  lut  ce  personnage  qui 
cm  mena  Pierre  Bersuire  avec  lui  à  Avignon,  lorsqu'il  alla  recevoir  sa 
consécration  des  mains  du  souverain  pontife  (/1.  Ce  n'est  pas, 
semble-l-il,  de  gaité  de  cœur  que  Bersuire  s'était  décidé  à  quitter  sa 
province  natale.  «  Xous  autres  Poitevins,  a-t-il  écrit,  nous  restons 
«volontiers  chez  nous.  Ce  n'est  pas  comme  les  Limousins,  que  nous 
«voyons  aujourd'hui  mener  grand  train  loin  de  leur  pays  »'8). 

;1)  P.  Ziegelbauer    O.S.  B.,  Historia  rei  lile-  Catalogue  de  le»  lin  du  mi'  siècle  (o4  n") 

rai-iae    O.S.  IL,    t.  Il  (  1  —  .r>  'i  ) ,  p.  563-564.  dans   J..    Delisle,   Cabinet  des  manuscrits  de  la 

P    Voir    ci-après    le   chapitre   consacré  aux  Bibl.    nationale,    t.     Il    (1874)1     p.    5o6-5o8. 
ouvrages  faussement  attribués  à  Bersuire.  (,)  Sur  (i.  Povereau,  abbé  puis  évéque   de 

(J)  Liv.  XIV,  chap.  3,  de  Anglia    (éd.  citée,  Maillezais,   voir    Paul   Marchegay,  Fragments 

p.  6 1  a,  col  2).  inédits    dune    chronique    de    Maillezais.    dans 

(4)  Voir  plus  loin,  p.  i-S.  Kn  tout  cas,  il  Bibl.  de  l'École  des  chartes,  t.  Il  (i84u  i84i), 

est  certain  que  le  P.  Ziegelbauer  s'est  égale-  p    1 55  et  suiv. 

ment  mépris  en  lui  attribuant  un  commentaire  (,)  •  Quidam  sunt  qui   Dunquam  ad   aliud 

grammatical  du  Doctrinal  d'Alexandre  de\iilc-  solum,  id  est  ad  alien.un  patriam  volant  trans- 

diea  dont  le  succès  aurait  été  si  durable  que  ire,  sed  in  suo  solo  et  palria  semper  persistera 

les  étudiants  auraient  continué  de  s'en  servir  nec  alibi  lucrum  querere,  sed  ibijugiter  resi- 

jusquâ  son   remplacement   par  la   grammaire  dere,  sicut  sumus  communiter  nos  alii    Picta- 

latine  de  .lean  Despautère.  Il  y  a  la  une  confu-  vienses  ».  au  contraire  des  Limousins,  «  quos 

sion  dont  nous  démêlerons  plus  loin  l'origine.  bis  temporibus  in  alienis  provinciis  et  palriis 

m  Bile  est  aujourd'hui  en  ruines,  magnilicos  videmus  •  (Reductorium,  liv.  XIV, 


SA  VIE.  265 

C'était  l'époque  où  le  pape  d'Avignon  Jean  XXII  gouvernait  l'Eglise. 
Le  transfert  des  services  pontificaux  d'Italie  en  France  avait  été  une 
grande  nouveauté.  Elle  avait  offert  des  possibilités  imprévues  aux 
clercs  français,  désormais  en  posture  particulièrement  favorable  pour 
accéder  aux  grandes  charges  de  l'Eglise  et  aux  bénéfices  lucratifs. 

Quoi  qu'il  en  soit,  Pierre  Bersuire  se  transporte  dans  la  nouvelle 
capitale  de  la  Chrétienté.  Une  ère  de  travail  fécond,  à  l'abri  des 
retours  imprévus  de  la  fortune,  s'ouvre  pour  lui.  Elle  durera  de  i320 
ou  1 3 25  environ  à  i35o  environ,  et  verra  à  la  fois  la  mise  en  train 
et  l'achèvement  de  ses  principaux  ouvrages. 

A  la  cour  de  Jean  XXII,  Pierre  Bersuire  trouva  un  puissant  pro- 
tecteur en  la  personne  d'un  prince  de  l'Eglise  à  qui  sa  qualité  de 
compatriote  du  souverain  pontife  devait,  outre  ses  mérites  person- 
nels, assurer  un  crédit  particulier.  Il  s'appelait  Pierre  des  Prés  [de 
Pralis)  et  appartenait  à  une  importante  maison  du  Quercy,  les  des 
Prés,  de  Montpezat(1)  au  diocèse  de  Cahors  :  la  famille  de  Pierre 
des  Prés  louchait  à  la  noblesse  puisque  son  père,  Raimond,  fut  anobli 
en  1 3  2  5  et  que  son  neveu ,  Bertrand ,  chevalier,  fut  marié  à  l'héritière 
d'un  sire  de  Montaigu.  Pierre  des  Prés  avait  fait  a  Toulouse  des 
études  de  droit  civil  et  y  avait  reçu  le  bonnet  de  docteur.  Prévôt  de 
Glermont,  puis  évêque  de  Hiez  en  Provence  en  1 3  î  7 ,  transféré  à  Aix 
comme  archevêque  en  1 3  1 8 ,  Pierre  des  Prés  avait  été  fait  en  i320 
cardinal  du  titre  de  Sainte-Pudentienne,  l'un  des  vingt-trois  cardi- 
naux français  —  sur  vingt-huit  —  créés  par  Jean  XXII,  puis,  en 
1 3 23 ,  évèque  de  Palestrina,  siège  sur  lequel  il  remplaça  un  autre 
Français,  le  canoniste  Guillaume  de  Mandagout (2).  C'est  en  qualité 
de  cardinal  que  Pierre  des  Prés  présida,  en  septembre  i322,  la  com- 
mission extraordinaire  chargée  d'entendre  un  ancien  complice  de 
l'évèque  de  Cahors,  Hugues  Géraud,  impliqué  dans  un  procès  cri- 
minel de  magie  et  de  nécromancie  qui  fit  grand  bruit  à  cette 
époque (3). 


chap.    68,    de    mirabilibas    in  arborant    specie,  ('!   Notice  sur  Guillaume  de  Mandagout  par 

éd.   citée,   p.  680,  col.    1).   Allusion   probable  Paul    Viollet    dans    Histoire    littéraire    de    la 

à  l'entourage  du  pape  limousin  Innocent  VI,  France,  t.    XXXI V  (igi4),  p.  1-61. 

Etienne  Aubert  (i352-i36a).  <3)   Sur  le  procès  de  Hugues  Géraud,  voir 

(1)  Monlpezat-de-Quercy,   Tarn-et-Garonne ,  en  particulier  Edmond  Albe,  Autour  de  Jean 

arr.  de  Monlauban.  XXIL    Haqu.es    Géraud,    évêque    de    Cahors. 


266  PIERRE  BERSUJRE. 

D'après  Dreux  du  Radier111,  Pierre  des  Prés,  tout  en  prenant  une 
part  importante  à  l'administration  de  l'Eglise,  dont  il  fut  vice-chan- 
celier depuis  i325,  composa  quelques  ouvrages  de  piété,  parmi  les- 
quels un  opuscule  sur  la  question  de  la  pauvreté  du  Christ,  un  autre 
sur  la  Croisade,  enfin  un  De  laudibus  beatae  Virçjints  dont  le  manuscrit 
original  se  trouvait  dans  la  bibliothèque  de  l'abbaye  parisienne  de 
Saint- Victor  <2).  C'est  à  lui  que  le  canoniste  Jean  Gaufredi,  de  la 
chancellerie  d'Avignon,  dédia  son  Collectaire^K  C'est  à  lui  aussi  que 
Bersuire  dédiera  son  Répertoriant  morale,  étant,  ainsi  qu'il  le  déclare 
lui-même,  son  «  familiaris  et  domesticus  »  depuis  douze  ans(4). 

Le  cardinal  Pierre  des  Prés  avait  formé  à  Avignon  une  biblio- 
thèque dont  Bersuire  assure  qu'elle  lui  fut  de  la  plus  grande  utilité, 
d'autant  qu'il  en  put  user  librement  et  que  le  cardinal  l'encouragea 
personnellement  dans  ses  travaux (5). 

Le  cardinal  Pierre  des  Prés  mourut,  peu  avant  son  protégé,  le 
3o  septembre  i36i(6). 

On  n'a  que  peu  de  renseignements  sur  la  vie  de  Pierre  Bersuire 
à  la  cour  pontificale.  Il  suffit  de  mesurer  l'énormité  de  son  œuvre 
pour  comprendre  quelles  lectures  et  quel  travail  matériel  elle  repré- 
sente. Il  s'agissait,  en  effet,  de  s'assimiler  profondément  non  seule- 
ment l'Ecriture  sainle  et  ses  commentateurs,  mais,  de  première  ou 


L'affaire    des    poisons    et    des    envoûtements  en  (iq38),    p.    5î6    [Jean    Gaufredi,    par    Paul 

1317,  Cahors-Toulouse,  igr>4.  Sur  Pierre  des  Fonrnier). 

Prés,  voiries  renseignements  recueillis  par  le  <4)   «    Kl    ego,    (rater    Petrus    Rerchorii... 

même    érudit.    Autour    de    Jeun    XXII.    Les  sccundam    partem   laborum  meorum,    scilicel 

familles  du  Qaercy.  Evêques  qaercynois  en  Italie,  Morale  Répertoriant ,  incipio  ipsamque  R°  in 

Home,    1906,   p.    196  et,  du  même,  sous  le  Christo  patiï  ac  domino  meo  domino  Petro  de 

même  titre  principal,  la  3"  partie:  Les  Quer-  Pratis,  cpiscopo  Penestrino  ac  S.B..E.  vicecan- 

cynois    en    Italie,    Home,     îqo'j,    p.     (17-68;  cellario  cardinali,  cujus  sum  ego  familiaris  et 

H.    Rresslau,    Handbach     der     l  rknndenlehre ,  domesticus   apud    ipsum   duodecim    annis... 

t.   I,    a*  éd.,    Leipzig,     1912,    p.   a.îg-aGo  ;  oflero  et  présente-   •   (Bepcrtorium ,   prologue, 

Kulicl,  llicrnrchia  catholica  medii  iteri ,  a*  éd.,  éd.  citée,  p.  1,  col.  1).  Si  l'on  assignait  la  date 

t.  I,    1  ()  1 3 ,    p.    |5;   enfin    les    1  itac  paparum  de  i34o,  que  portent  certains  mss.  du  Beper- 

Avenionensiam,  de  Bahue,   avec  les  notes  de  torinm ,  à  la  première  édition  de  cet  ouvrage, 

(..  Mollat,  i(l.  de  1928,  t.  Il,  p.  345-348.  Bersuire   serait   entre    an  service  du  cardinal 

(1'   Bibliothèque  historique  et  critique  du  Pni-  des  Prés  vers  i3a8. 
/on,    t.  I,  Paiis,  (1754)1  p-  3.">7,  note.  <SJ   •  Qui   eliam  per  ipsum,   liliris  et  neces- 

(,;   CF.  L.  Pannier,   \ote  liinqraplnque  sur  le  sariis  mihi  communicatis  et  traditis,  ad  istos 

bénédictin   Pierre   Bersuire,   premier   traducteur  labores  meos  sum   inductus  et   in   istis   etiam 

île  Tite-Lue ,  dans  Bihl.  de  l'Ecole  des  chartes,  direclus  multiplicité!'  et  adjectus  •   [Beducto- 

t.  XXXIII  (187a),  p.  33.").  n'uni,  prologue,  éd.  citée,  p.  a,  col.  1). 

(5'    Histoire  litta aire  de  la  France,  t.XXXYll  (,]    Kuhel,  op.  cit.,  t.  I  (igi3).  p.  lô. 


SA  VIE.  267 

de  seconde  main,  la  littérature  profane  et  sacrée  de  l'Antiquité  et  du 
Moyen  âge.  Le  savoir  étendu  que  Bersuire  acquit  de  la  sorte,  le 
succès  de  ses  ouvrages,  qui  lurent  vite  adoptés  comme  des  guides 
commodes  et  sûrs  par  les  prédicateurs,  les  professeurs  et  les  étu- 
diants, lui  valurent  sans  aucun  doute  de  grandes  satisfactions  d'amour- 
propre,  au  nombre  desquelles  il  convient  de  placer  tout  d'abord  l'es- 
time et  l'amitié  de  Pétrarque. 

C'est  autour  de  1 3 3 8  que  Pierre  Bersuire  figure  parmi  les  visi- 
teurs de  Pétrarque,  qui  résidait  alors  tantôt  à  Avignon,  tantôt,  surtout 
l'été,  dans  sa  retraite  de  Vaucluse  :  il  est  même  le  seul  Français  que 
Pétrarque  se  plaira  à  nommer  beaucoup  plus  tard  et  il  ne  lui  ménage 
pas  les  éloges,  le  qualifiant  de  «  vir  insignis  pietate  et  litteris  » (1/. 
Cependant,  en  dehors  de  la  mention  reconnaissante  qu'il  fait  de 
Pétrarque  dans  son  Ovidius  morahcal us (i),  Bersuire,  à  notre  connais- 
sance, ne  rappelle  nulle  part  les  rapports  plus  ou  moins  étroits 
qu'il  peut  avoir  eu  l'occasion  d'entretenir  avec  le  poète  toscan. 

Sans  sortir  de  cette  ville  d'Avignon,  où  se  pressaient  le  personnel 
de  la  cour  pontificale,  les  «  familiae  »  des  princes  de  l'Eglise,  les 
solliciteurs  accourus  de  tous  les  points  de  la  Chrétienté,  Bersuire  a 
pu  voir  avant  1 334  les  envoyés  des  chrétiens  résidant  à  «  Combalech  » 
(Pékin)  demander  au  pape  de  leur  donner  un  archevêque  (3)  et,  en 
1 338 ,  les  ambassadeurs  du  Khan  des  Tartares  venus  apporter  leurs 
hommages  à  Benoit  XII  (i).  Il  relève  comme  chose  digne  d'être 
signalée  cpie  les  serviteurs  y  précèdent  leurs  maîtres  ,5)  et  que  les 
Savoyards  y  apportent  de  curieux  petits  animaux  appelés  marmotes^ '. 
Il  a  connu,  au  temps  de  Jean  XXII,  un  chapelain  de  ce  pape,  Pierre 
«  Villaris  »,  qui  lui  a  affirmé  avoir  vu  de  ses  yeux,  dans  la  province  de 


(!)   «   Dum   in    gallicis    agerem    adoiescens,  par    divers    savants,    2*    série,   t.    III    (i854), 

nobiles  quosdam  et  ingeniosos  viros,  tam  de  p.  172-228. 

ulteriore  Gallia  quam  de  Italia  venientes  ad  me  (,)  Voir   ci-après     le  chapitre    consacré     à 

vidi,nullo  alio  negotio  tractos  quam  utmevide-  YOvidias  morallzalas  de  Bersuire. 
rent  mecumque  colloquerentur,  quorum  unus  (5)  Redactoriam ,    liv.    XIV,   cliap.    2^.     de 

luit  honorilice  nominandus  Petrus  Pictavensis,  Imlia  (éd.  citée,  p.  633). 

religione    et    litteris   vir   insignis  »    (Epistolae  (i)   G.  Mollat,  Les  papes  d' Avignon,  g*  éd. , 

senlles ,  liv.  16,  ép.  1,  lettre  datée  de  Padoue,  p.  488. 

i3  mai  [i373]).  CI.  abbé  de  Sade,  Mémoires  (5>   Repertorium ,  art.  praelre  (éd.  citée,  t.  NI, 

pour  la  vie  de  Pétrarque,  t.  I  (1764),  Amster-  p.  108,  col.  2). 

dam,    p.  366    et  Barbeu    du    Hocher,   L'am-  (8)   Redactoriam,  liv.   X,  chap.   67,   art.   de 

bassade  de  Pétrarque,  dans  Mémoires  présentés  mare  (éd.  citée,  p.  4i4,  col.  2). 


268  PIERRE  BERSU1RE. 

Narbonne,  tomber  du  ciel,  en  même  temps  que  la  pluie  et  la  grêle, 
«  comme  des  mitres  d'évêques  et  des  têtes  mitrées  » (1).  Il  a  su  éga- 
lement qu'au  temps  du  même  pape,  probablement  avant  sa  propre 
venue  à  la  cour  pontificale,  il  était  tombé  de  la  manne  à  Avignon 
même (2>,  événement  mémorable  qu'il  rapporte  ailleurs  à  Tannée 
1 34 1  en  donnant  à  entendre  qu'il  en  peut  porter  personnellement 
témoignage'3'.  Lui-même  a  vu  les  banquiers  florentins,  nombreux  cà 
la  curie,  opérer  couramment  des  transferts  de  fonds  au  moyen  de 
lettres  de  change (l).  Il  n'a  peut-être  connu  personnellement  ni  Jean 
XXII  ni  son  successeur  Benoit  XII,  mais  il  sait  bien  que  ce  dernier 
passait  pour  intraitable  et  porté  à  dire  «  non  »  par  premier  mouvement 
à  toute  requête,  même  raisonnable,  si  bien  qu'on  prêtait  au  duc  de 
Bourbon  fà-peu-près  suivant  :  «  Ipse  non  videbatur  esse  de  Lingua 
«  hoc  (oui),  sed  de  Lingua  non  » (5). 

En  tout  état  de  cause,  le  séjour  d'Avignon  était  particulièrement 
favorable  aux  travaux  de  Pierre  Bersuire,  non  seulement  par  les  res- 
sources intellectuelles  qu'il  pouvait  y  trouver,  mais  par  les  encoura- 
gements qu'il  était  en  droit  d'attendre  des  trois  papes  français  qui 
gouvernèrent  alors  l'Eglise.  Jean  XXII  aimait  l'érudition;  sa  curiosité 


(,)  Hepertorium ,  art.  corona  (éd.  citée,   t.  1,  et  le  développement  des  lettres  de  change  ont 

p.  ?>■](),  col.  1)  :  «   De  mitris  et  capitibus  mi-  été     particulièrement      étudiés      par     André 

tratis. .  .que   scilicet   ruin    pluvia  et  grandine  Sàyous.  <  in  trouvera  la  liste  complète  des  tra- 

ceciderunt    in    provincia    Narbonensi    tempore  vaux  publiés  par  ce  savant  sur  ce  sujet    dans 

pape   Joannis,   sicut    narravit    mihi    dominus  l'ouvrage  de  Raymond  de   Roover,  L'évolation 

l'etrus  Villaris,  capellanus  domini  pape  ».    Ce  de  lu  lettre  île  change,  \n'  \i  ut' siècles,  Paris, 

Pierre  «  Villaris  »  serait-il  le  même  que  Pierre  iq53,  in-8",   p.    i64-i65.    Dans  l'un  de  ces 

«  de  Villaribus  »  (de.  Villiers),  qui  lut  évèque  travaux     Sole  sur  l'origine  de  la  lettre  de  change, 

de   Nevers,   puis  de  Troyes  et   qui   lit    donner  dans  la  Renie  liisl.  de  droit  français  cl  étranger, 

au   couvent   des    Frères    Prêcheurs    de  celte  4*  série,  1 3*  année,  îq.Vi ,  p.  3iq),  A.  Sayous 

ville   par  !<■  mi  Charles  V  un   exemplaire  du  confirme  comme  suit  le  témoignage  de  Pierre 

Répertoriant  de  Bersuire  (ms.  de  Troyes  267)?  Bersuire,  qu'il  n'a  du  reste  pas  connu  :  «  Non 

1    Répertoriant,  art.  man ,  manna  (éd.  citée,  seulement  les  Italiens  mit   <■{■■  les  premiers  à 

t.    Il,  p.   J68,  "il.  •>).  employer,  dans  une  lettre  privée,  'es  clauses 

Redactoriwn,  liv.  XIII,  ch.  18,  de  melle  des    contrats     notariés    de    change,    en    les 

(éd.  citée,  p.  5o2,  col.  a).  abrégeant,     mais    ils    semblent     bien    avoir 

(à)   Reperloriam,  art.   thesaaras  (éd.  citée,  I.  trouvé    la   formule  de  la  lettre  de  change  mo- 
lli, p.  38a,  col.  3).  Sur  ce  sujet .  voirG.Mollat,  derne  •. 

Les  changeurs  d'Avignon  au  temps  de  Jean  XXII,  Reperloriam,  art.    non   (éd.  citée,  t.   Il, 

dans  les    Mémoires  de  l'Académie  de  Vaucluse,  p.  ->7S,  col.  2).  Jacques  Fournier,   pape   de 

iqo5,  p.  371-279,  et  R.-A.   Michel,  Avignon  1 334  ■>  <  ■">  i  '  sous  le  nom  de  Benoit  \ II,  était 

an  temps  des  premiers  papes ,  dans  la  Revue  his-  languedocien,  étant   natif  de    Saverdun,    au 

torique,  t.  118  (iqi5),  p.  28q-3o4-  L'origine  comté  de  Fois. 


SA  VIE.  269 

d'esprit (1)  allait,  dit-on,  jusqu'à  s'intéresser  aux  sciences  occultes (2). 
Dans  ses  sermons,  pour  illustrer  ses  développements  oratoires,  il 
empruntait  volontiers  ses  comparaisons,  comme  le  fera  précisément 
notre  auteur,  tantôt  aux  lois  de  la  physique,  tantôt  aux  mœurs  des 
oiseaux  ou  aux  particularités  de  la  botanique  et  les  faisait  toujours 
suivre  dune  moralisation  appropriée (3).  Sous  son  pontificat  et  pour 
obéir  à  son  impulsion,  un  vif  intérêt  se  manifesta  à  Avignon  pour 
l'Orient  et  pour  l'Extrême-Orient  ('4);  il  passe  même  pour  avoir  per- 
sonnellement demandé  au  frère  Jourdan  Catala,  de  Sévérac  en 
Rouergue,  premier  évêque  de  Quilou,  dans  les  Indes,  de  rédiger, 
vers  i333,  ses  Mirabilia  Indiae{5). 

Ce  sont  des  curiosités  de  ce  genre  qui  occupaient  vers  le  même 
temps  l'esprit  de  Pierre  Bersuire,  tandis  que  Jean  XXII  partageait  le 
goût  du  laborieux  Bénédictin  pour  les  tables  et  les  répertoires,  ainsi 
que  Pétrarque  le  notait  déjà1"'  et  que  N.  Valois  en  a  donné  des 
exemples  précis (7).  N'oublions  pas,  d'autre  part,  qu'une  université 
existait  à  Avignon  depuis  le  début  du  siècle  et  y  avait  développé  une 
ambiance  favorable  aux  études. 

Jean  XXII  ne  s'était  pas  attaché  spécialement  à  la  théologie, 
science  dans  laquelle,  au  contraire,  Bersuire  déclare  avoir  été  versé 
de  bonne  heure.  L'austère  Benoit  XII  fut,  en  revanche,  le  pape  théo- 
logien par  excellence  et  aussi  l'ennemi  déclaré  du  népotisme,  que  l'on 
avait  reproché  à  Jean  XXII  et  que  Bersuire  à  son  tour  a  pris  vio- 
lemment à  partie  en  maints  passages  de  ses  œuvres.  Auteur  de  traités 
de  théologie  couramment  commentés  dans  les  écoles,  le  nouveau  pape 
devait  s'intéresser  aux  travaux  d'un  autre  religieux  passionnément 
préoccupé  de  répandre  les  vérités  de  la  foi  en  les  illustrant  de  com- 
mentaires propres  à  les  faire  mieux  comprendre,  à  les  mettre  surtout 
à  la  portée   d'un   plus   grand   nombre    de  fidèles.  Benoit  XII   n'en 

1   Elle   a    été    mise   en    vive    lumière    par  Langlois,  dans  Histoire  littéraire  de  la  France , 

Noél  Valois  dans  sa  notice  sur  Jacques  Dacse  t.  XXXV  (1921),  p.  260-377;  cf.  Cit.  de  La 

[Histoire  littéraire  de   la  France,  t.     XXXIV,  foncière  et  L.  Dorez,   Lettres  inédites  et   mé- 

1914,  p.  J32  et  ss.).  maires  de  Marina  Sanado  l'ancien,  dans  Biblio- 

(,)   L.    Esquieu,   Jean  XXII    et    les   sciences  thèque  de  l'École  des  cliartcs,  t.  LVI ,  1893. 
occultes,  dans  Bail,  de  la  Soc.  des  études.  .  .du  <")   Rcrum   memorandarum ,   liv.    Il,    11°   91, 

Lot.  t.  XXII  (1897),  p.  185-196.  éd.  G.  Billanovich,  au  t.  V  (ig43),  p.    102- 

!s    Y  Valois,  foc.  cit.,  p.  54o  et  ss.  100,   de  l'édition   nationale    des    œuvres    de 

1  '    lliid. ,  p.  5  1  1  et  ss.  Pétrarque  procurée  par  Umberto  Bosco. 

(5)    Notice    sur   Jourdan    Catala,    par   Ch.  V.  m   N.  Valois,  foc.  cit.,  p.  5-31. 


270  PIERRE  BERSUIRE. 

chercha  pas  moins  à  retenir  à  sa  cour  les  savants  et  les  lettrés,  ce 
que  fit  après  lui  son  successeur  Clément  VI  ;  1 34 2-1 35 2),  lui  aussi 
lettré  et  ami  des  arts,  comme  l'avait  reconnu,  longtemps  avant  son 
pontificat,  le  célèbre  Bernard  Gui,  en  lui  dédiant  une  vie  de  saint 
Thomas  d'Aquin.  C'est  Clément  VI  qui,  par  une  initiative  que 
Bersuire  dut  accueillir  avec  faveur,  établit  dans  le  palais  ponti- 
fical, achevé  par  ses  soins,  une  école  de  théologie,  mais  il  ne  se 
distingua  pas  moins  par  ses  goûts  de  bibliophile  et  par  ses  rela- 
tions amicales  avec  Pétrarque,  à  qui,  en  dépit  des  critiques  que 
le  poète  ne  ménageait  pas  à  la  cour  d'Avignon,  il  confia  la  mission 
de  rechercher  pour  lui  les  œuvres  de  Cicéron(1).  Pierre  Bersuire  a 
dû  passer  plusieurs  années  à  Avignon  sous  le  pontificat  de  Clé- 
ment VI,  et  il  est  curieux  de  noter  que  c'est  à  peu  près  dans  les 
mêmes  termes  que,  l'un  dans  ses  sermons,  l'autre  en  de  multiples 
passages  de  ses  œuvres,  le  pape  et  le  simple  religieux  ont  fulminé 
contre  les  ambitions  effrénées  de  certains  ecclésiastiques (2). 

Vers  le  milieu  du  xive  siècle,  c'est-à-dire  à  l'époque  où  Pierre 
Bersuire  faisait  résidence  à  Avignon,  soit  dans  un  couvent  de  son 
ordre,  soit  dans  la  «  livrée  »  cardinalice  (i)  de  son  protecteur  le 
vice-chancelier  de  l'Eglise,  la  ville  des  papes  vit  accourir  dans  ses 
murs  un  grand  nombre  de  savants  et  de  lettrés  que  n'arrêtaient  ni 
la  difficulté  de  s'y  loger  convenablement,  ni  la  puanteur  de  la  plu- 
part des  quartiers  (4),  ni  les  dangers  d'épidémie  qu'engendrait  une 
méconnaissance  trop  habituelle  de  l'hygiène.  Pierre  Bersuire  est, 
malheureusement,  très  discret  sur  les  savants  personnages  qu'il  a  pu 
y  fréquenter.  Il  n'a  guère  nommé  que  Pétrarque  (5)  sur  qui  nous 
reviendrons  à  l'occasion  de  leur  renconlre  parisienne),  un  certain 


(,)   K..lacob,  Sttidicn  iiher  Papst  Benedict  Ml,  et  de  son  entourage,  le  tout   protide  par  des 

Berlin,    IQiO;    Paul   Fournier,   Pierre  Roger  barrières  (cancels)  et  une  tour  de  défense. 
[Clément     I  /)    dans    Histoire    littéraire    de    In  ('!   Pétrarque,     cité     par    l'abbé    de    Sade, 

Fronce,  t.  XX  XV  II  (  iq38),  p.  337.  Voir  aussi,  Mémoires  /»""•  In  rie  de  François   Pétrarque, 

SU]    l'x-noit  XII,!..   Jadin,   au   t.   VIII    (lo,3.r>)  t.  I    (  176/1),  p.  30  et  ss.  :•  Avignon,  la  ville  la 

du  Dictionnaire  d'histoire  et  de  géographie  ecclé-  plus  puante  que  je  connaisse».  Il  semble  que 

sinstiqncs ,    et  sur  Clément  VI,  (i.   Mnllat,  au  Pétrarque  suit   venu  une  première   fois  à    \vi- 

t.  XII   (iq53)  du  même  dictionnaire.  gnon  en  1 333,  et  qu'il  ait  séjourné  â  Vaucluse 

'    Ibil  en  i337  ou  i338. 

(''   D'après  le  I)'   Pansier  [Mém,  de  l'Acad.  Voir   ci-après,   p.    336   et    surtout    33o, 

de  Vaucluse,  t.   XXV,    1035,  p.   120),   une  (chapitre  consacré  à  ['Ooidias  moralizatas). 
t  livrée  •  comprenait  le  logement  d'un  cardinal 


SA  VIE.  271 

maître  Guérin  (l),  en  qui  on  peut  proposer  de  reconnaître  Guérin 
de  GvTEvêque,  maître  général  des  Dominicains,  un  chapelain  du 
pape  nommé  Pierre  Villarts,  déjà  nommé  plus  haut  ^,  un  Jean  de 
Sara  (3),  dont  l'identification  s'avère  également  difficile,  enfin,  mais 
sans  les  désigner  autrement  que  par  leurs  titres,  les  évêques  de  Mar- 
seille (4)  et  de  Zurich  (5).  Pétrarque  mis  à  part,  c'est  parce  que  ces 
personnages  lui  ont  fait  connaître  un  fait  curieux,  narré  une  anec- 
dote mémorable  que  leur  souvenir  s'est  présenté  à  son  esprit. 

Sous  le  pontificat  de  Jean  XXII  résidait  à  Avignon,  en  qualité  de 
chapelain  attaché  a  la  personne  du  cardinal  Matteo  Orsini,  un  Domi- 
nicain anglais,  Thomas  Waleys  ou  de  Galles  {Wallensis) ,  maître  en 
théologie  et  auteur  de  nombreux  commentaires  de  l'Ecriture  et  d'une 
importante  glose  sur  la  Cité  de  Dieu  de  saint  Augustin.  Très  féru 
d'orthodoxie  religieuse,  il  avait  le  verbe  extrêmement  libre  et  allait 
jusqu'à  taxer  le  pontife  lui-même  d'hérésie,  comme  par  exemple  le 
3  janvier  1 333 ,  au  cours  d'un  sermon  prêché  dans  l'église  des 
Dominicains  d'Avignon  (G).  Pierre  Bersuire  fut-il  en  rapport  avec 
Thomas  Waleys?  On  ne  saurait  l'affirmer,  mais  il  est  piquant  de 
constater  que,  dès  le  xive  siècle,  les  deux  auteurs  ont  été  contondus  et 
que  YOvidius  moralizatus  de  Bersuire  a  été  souvent  attribué  à  Waleys (7). 

Anglais  lui  aussi,  bibliophile,  ami  de  Pétrarque  et  résidant  à 
Avignon  à  la  même  époque,  Richard  de  Bury,  l'auteur  du  Philobi- 
blon,  que  Bersuire,  ami  lui-même  du  poète  des  Rime,  a  dû  rencon- 
trer dans  l'entourage  de  ce  dernier,  à  Avignon  ou  à  Vauclnse.  Ce 
n'était  pas  la  première  fois  que  Richard  venait  dans  la  ville  des 
papes  lorsque,  en  1 333 ,  il  fut  envoyé  par  son  roi  à  la  cour  pontifi- 
cale pour  s'efforcer,  d'accord  avec  Jean  XXII,  d'éloigner  le  conflit 
qui  se  préparait  alors  entre  la  France  et  l'Angleterre.  Ce  lui  fut 

(l>   Reductorium.  livre  VIII,  chap.  3,  defu-  (6)   N.  Valois,  Jacques  Duèse ,  dans   Histoire 

viis  (éd   citée,  p.  245,  col.  1  ).  littéraire  de   la    France,    t.    XXXIV    (igi4), 

(,)  Répertoria  m  .  art.  carona   (éd.  citée,  t.  I ,  p.  374-370. 

p.  379,  col.  1).  Cf.  ci-dessus,   p.   367-368  et  (,)   R.  Hauréau,  Mémoire  sar  un  commentaire 

n.  1  de  la  p.  368.  des  Métamorphoses  d'Ovide,  dans  Méritoires  de 

|3)  iîe(Z((c(on'«m, livre XIV, chap.  62, de  ir/nium  l'Académie    des    Inscriptions    et    Belles-Lettres, 

mirahilibus  [ihid. ,  p.  667  ,  col.  1  ).  t.  XXX,  1'  partie  (  i883).  Sur  Thomas  Waleys 

(4)  Ihid.,  chap.  74,  de  monstris  (éd.  citée,  et  ses  curiosités  humanistes,  voir  l'important 
p.  6g5,  col.  2).  article    de   Béryl    Smalley,    Thomas    Waleys, 

(5)  Ibid.,  chap.  27,  de  India  (éd.  citée,  O.P.,  dans  Archivum  Fratrnm  Praedicatorum, 
p.  633,  col.  1-3).  t.  XXIV,  ig54,  p.  5o-io7. 


272  PIERRE  BERSUIRE. 

l'occasion  de  visiter,  en  particulier,  le  cardinal  Giovanni  Colonna, 
frère  de  l'évèque  de  Lombez,  auprès  duquel,  on  le  sait,  Pétrarque 
devait  faire  en  i33o  un  séjour  de  quelque  durée  dans  son  diocèse 
de  Gascogne  (1). 

Restons  dans  l'entourage  du  grand  Italien.  Nous  y  trouvons  l'un 
de  ses  plus  chers  amis,  celui  qu'il  appelait  «  notre  Socrate  »,  un 
Flamand  nommé  Louis  Heilingen  (ou  Sanclus)  de  Beeringhen,  dont 
tout  indique  qu'il  ne  fut  pas  un  étranger  pour  Pierre  Bersuire,  bien 
que  celui-ci  ne  l'ait  pas  nommé  dans  ses  écrits.  Louis  Heilingen 
vivait  à  Avignon  au  milieu  du  xive  siècle.  On  a  une  lettre  de  lui, 
datée  de  cette  ville  le  27  avril  1 348 ,  au  moment  même  où  la  peste 
noire  y  sévissait  et  où  Bersuire  se  préparait  peut-être  à  quitter  la 
cour  pontificale,  s'il  ne  l'avait  quittée  déjà  ('2). 

Parmi  les  maîtres  français  qui  passèrent  par  Avignon  vers  la 
même  époque  ou  qui  y  résidèrent  à  demeure,  on  ne  saurait  oublier 
le  célèbre  Buridan,  qui  vint  dans  cette  ville  en  i33o,  et  peut-être 
d'autres  fois  (,),  le  non  moins  célèbre  médecin  Guy  de  Chauliac, 
qui,  fixé  à  Avignon  au  service  de  Clément  VI  au  moment  de  la 
grande  peste,  a  donné  un  curieux  récit  de  l'épidémie,  et  qui  devait 
écrire  un  peu  plus  tard  sa  Grande  Chiruraie  (4\ 

A  la  fin  de  i344,  Clément  VI  réunit  à  Avignon,  pour  lui  deman- 
der son  avis  sur  une  réforme  du  calendrier  qu'il  projetait,  une 
commission  de  théologiens  et  de  savants  «  mathématiciens  aslrono- 
miens  ».  Kn  faisaient  partie,  entre  autres,  le  savoyard  Jean  des 
Murs  et  le  picard  Firmin  de  Beauval.  Le  chroniqueur  Jean  de 
Venetle  parle  du  premier  comme  d'un  grand  astronome;  il  fut  aussi 
l'un  des  musiciens  les  plus  accomplis  de  son  temps.  Nous  le  retrou- 
verons un  peu  plus  tard  à  Paris,  dans  l'entourage  d'un  ami  de 
Bersuire  et  de  Nicole  Oresme,  Philippe  de  \  ilry  (5'. 

(l>  Carlo  Segré,  '  n  Inglese  ml  Avignnne  nel  '    !'..   Niclausse,    dans    son   édition    de   la 

1333,  dans  Nunva    \ninlngin,  mai-juin   igoi  ,  Grande  Chirurgie  lie  Guy  rie  Chauliac  (Paris, 

p.  613-633.  1890)  ;  et  A.  Coville,  dans  Histoire  littéraire 

m  DomUrsmerBerlière,  Un  ami  de  Pétrar-  de  la  France,  I.  XXXVII  (  ig38),  p.  38o,n.  3, 

que.  Louis  Sanctas  de  Beeringhen,  Rome-Paris,  et    l'ouvrage   de  F. -A.    Gasquet,    The   tirent 

igo5    Cf.  A.  Coville, dans  Histoire  littéraire  de  pestilence  [a.  D.  I3'iS-'j'J),  Londres,  i8o,3. 

la  France,  t.  XWYII  (ig38),  p.  387-388.  «    Bug.  Deprez,  Jean  des   Murs  et  la  Chro- 

(3;   E.   Parai,   Jean  Buridan,  dans    Histoire  niijiie  de  Jean   de   \  cnctie ,  dans  les   Mélanges 

littéraire  delà  France.  I.    WWIII    (kj'ii)),  d'archcobgie    et    d'histoire ,    1.    XIX    (189g   - 

P-   i70-471.  p.   l36-l37.  Un  traite  de  Jean  des  Murs  sur  la 


SA  VIE.  273 

Dans  les  discussions  politico-religieuses  qui  marquèrent  l'histoire 
de  l'Eglise  au  xive  siècle  et  qui  aboutirent  en  particulier  au  schisme 
de  Pierre  de  Corbara,  il  ne  semble  pas  que  Pierre  Bersuire  ait  pris 
ostensiblement  parti.  Mais  on  peut  tenir  pour  assuré  que  les  doc- 
trines du  galicien  Alvarez  Pelayo,  auteur  en  particulier  du  traité 
De  statu  et  planctu  Ecclesue,  les  prophéties  subversives  du  fameux 
Frère  Mineur  Jean  de  Roquetaillade  (l),  les  derniers  échos  enfin  des 
violences  de  Marsile  de  Padoue,  de  Michel  de  Céséne  (morts  tous 
deux  en  i342;  et  de  Guillaume  d'Ockham  ne  le  laissèrent  pas  indif- 
férent (2). 

Il  serait  intéressant  de  savoir  comment  Pierre  Bersuire  a  pu  réu- 
nir l'immense  documentation  qui  sert  de  fondement  à  son  com- 
mentaire perpétuel  de  l'Ecriture.  La  librairie  de  son  protecteur  le 
cardinal  des  Prés  était-elle  assez  bien  pourvue  pour  le  dispenser  de 
chercher  ailleurs?  A-t-il  mis  à  profit  telle  ou  telle  autre  collection 
particulière,  ou  la  Bibliothèque  pontificale  a-t-elle  suffi  à  alimenter 
des  curiosités  qu'il  n'a  pas  toujours,  bien  entendu,  salisiaites  de 
première  main?  Sur  la  composilion  de  la  bibliothèque  personnelle 
de  Pierre  des  Prés  aucune  précision  n'est  parvenue  jusqu'à  nous, 
mais  ce  que  nous  savons  de  la  Bibliothèque  pontificale  et  de  ses 
accroissements  successifs  avant  Innocent  \I  permet  de  se  laire  une 
idée  des  ressources  qu'elle  offrait  à  Pierre  Bersuire. 

Dès  sa  reconstitution  par  Jean  XXII,  la  Bibliothèque  pontificale 
avait  été  très  largement  conçue  et  des  mesures  avaient  été  prises 
pour  l'alimenter  par  tous  les  moyens  possibles  (acquisitions,  dons, 
exercice  du  droit  de  dépouille,  en  vertu  duquel  les  biens  meubles 
des  prélats  décédés  auprès  du  Saint-Siège  restaient  la  propriété  de  la 
Curie)  (3).  Des  ateliers  de  copie  furent  même  constitués  à  Avignon. 


musique    se     trouve    à    la    Bibliothèque    du  littéraire    de    la    France,    t.    WX1I1,    1906, 

Vatican,    en    provenance    de    la   Bibliothèque  p.  5a8  et  suiv.  ;  Georges  de  hagarde,  Marsile 

Barberini.  île  Padoue    et    Guillaume    d'Ockham,   dans    la 

(1)   Franz  Kampers,  Leber  die  Propheziungen  Revue  des  Sciences  reliyieuses ,  1937,  p.  453. 
des  Johans  de  Rupcscissa,  dans  Ilist.  Jahrbucli ,  (3'  F.  Ehrle,  Hisloria  Bibliotliecae  rotnanorum 

t.  XV (  1 8q4),  p.  796-802.  Cf.  Jeanne  Bignami-  pontifuum ,  tam  Bonifahanae  tam  Avehionensis. 

Odier,  Études  sur  Jean  de  Roquetaillade,  Paris,  Home,  t.  I  (1890)  ;  Marie-Hyacinthe  Laurent, 

li)32.  Guillaume  des  Rosières  et  la  Bibliothèque  ponti- 

l,)   N.  Valois,  Jean  de  Jauduu  et  Marsile  de  ficale  à  l'époque  de  Clément  VI,  dans  Mélanges 

Padoue,  auteurs  du  DeJ'ensor  pacis,  dans  Histoire  Pelzer,  19.47,  p.  579-603. 


274  PIERRE  BERSUIRE. 

Il  y  eut  l'atelier  pontifical,  celui  des  Augustins,  celui  des  Frères 
Prêcheurs.  Pour  les  pontificats  de  Jean  XXII  et  de  ses  successeurs 
immédiats  on  a  pu  relever  quelques  jalons  chronologiques  dans  la 
production  de  ces  ateliers,  cela  d'autant  plus  utilement  pour  l'objet 
qui  nous  occupe  que  la  plupart  des  œuvres  copiées  sont  précisément 
citées  en  référence  par  Pierre  Bersuire  :  le  De  planctu  Ecclesiae 
d'Alvarez  Pelayo  (i33  1),  les  lettres  de  saint  Jérôme  au  pape  Damase 
et  les  Expositiones  de  Piemi  d'Auxerre  (  1 332 ),  les  œuvres  de  saint 
Augustin,  les  tables  de  Boèce  et  du  Liber  Dionysu,  un  dictionnaire 
des  mots  de  la  Bible  (i33i-i333),  les  Moraha  in  Job  et  d'autres 
œuvres  de  saint  Jérôme,  la  Somme  de  Geoffroy  (ou  Godefroy)  de 
Fontaines  (  1 335).  Les  comptes  de  dépenses  mentionnent  aussi  vers 
la  même  époque  des  irais  engagés  pour  l'enluminure  ou  la  reliure 
d  ouvrages  comme  ceux  de  saint  Hilaire  et  de  Baban  Maur,  d'  «  un 
Livre  nommé  Godah  »  (mauvaise  lecture  peut-être  du  nom  du 
pseudo-mage  chaldéen  lorath),  du  Super  contemplationem  animae  el 
du  Diclascalion  de  Hugues  de  Saint-Victor  (i34o  et  années  suivantes). 
Viennent  ensuite,  se  rélérant  aussi  h  des  travaux  de  copie,  des 
ouvrages  de  Sénèque  (sans  qu'il  soit  indiqué  de  quel  Sénèque  il 
s  agit),  le  Commentaire  d'Albert  le  Grand  sur  le  De  animalibus  d'Aris- 
tote,  des  ouvrages  non  précisés  de  saint  Basile  et  de  Bède  le 
Vénérable  (1). 

De  même  que  l'approvisionnement  de  la  Bibliothèque  pontificale, 
la  circulation  des  livres  à  Avignon  a  fait  l'objet  de  recherches  atten- 
tives. C'est  ainsi  qu'ont  pu  être  relevés,  parmi  les  ouvrages  qui  ont 
été  objets  de  commerce  dans  cette  ville  à  l'époque  qui  nous  occupe, 
la  traduction  latine  d'un  traité  d'Avicenne,  le  Commentaire  de  Gilbert 
de  la  Porrée  sur  le  Cantique  des  Cantiques,  le  Bonum  universale  de 
apibus  de  Thomas  de  Cantimpré,  tous  ouvrages  familiers  à  Bersuire, 
spécialement  le  dernier  qui  semble  bien  lui  avoir  fourni  l'essentiel 
du  véritable  traité  qu'il  a  consacré  au  même  sujet  au  livre  X  de  son 
Reductorium  (De  animalibus,  vermibus  et  serpentibus)  (2). 

On  connaît,  grâce  au  catalogue  qui  en  a  été  publié  in  extenso,  la 
composition  de  la  Bibliothèque  pontificale  en   i36o,  (3.  11  appert  de 

(l'   Dr    P.    Pansier,    Histoire   du    livre  el    de  <*>    IbuL,  p.  35. 

l'imprimerie  à  Avignon  du  m  y'  un  m;'  siècle  (S)  Receiuio   libroram  anuo    1369  in  palalio 

Avignon,  t.  F,  igaa,  p.  .">-ia.  Avenionenri,  dans  Klirle,  op.  cit.,  p.  i-]i-&3i. 


SA  VIE.  275 

ce  précieux  document  que  la  collection  réunie  par  les  papes  compre- 
nait déjà  2  o5o,  numéros  (1239  seulement  en  1873  à  la  Librairie  du 
Louvre) (1).  «  A  côté  d'écrits  théologiques  ou  de  droit  canon,  d'oeuvres 
«des  Pères,  de  règles  monastiques,  les  sciences  exactes  y  étaient 
«  représentées  par  des  traités  d'arithmétique  et  de  géométrie,  l'anti- 
«  quité  profane  par  les  Déclamations  de  Sénèque  le  rhéteur,  par  les 
«  tragédies  de  Sénèque  le  philosophe  et  par  les  œuvres  de  Valère- 
«  Maxime,  de  Pline  et  de  Végèce».  Cette  vue  d'ensemble  de  Noël 
Valois  (2)  s'applique  au  pontificat  de  Jean  XXII  et  ne  dépasse  donc 
pas,  en  gros,  l'année  i334-  H  serait  aisé  de  la  compléter  et  de  la 
préciser  pour  la  période  suivante  (qui  correspond  à  peu  près  à  la 
principale  période  d'activité  de  Pierre  Bersuire)  en  y  ajoutant, 
d'après  le  catalogue  de  1369,  nombre  d'ouvrages  auxquels  notre 
auteur  se  réfère  le  plus  volontiers  :  ceux,  par  exemple,  des  Arabes 
Al-Ferghani  (latinisé  en  Alfraganus)  et  Algazel,  les  Dislinctiones  de 
Mauritius  Hibernicus,  les  ouvrages  d'Alain  de  Lille,  de  Pierre  de 
Blois,  de  Pierre  de  Limoges,  de  Nicolas  Trevet  (ou  Trivetl,  de  Pierre 
le  Mangeur,  d'Etienne  Langton,  sans  compter  les  indispensables 
encyclopédies  de  Barthélémy  l'Anglais,  de  Thomas  de  Cantimpré,  de 
Vincent  de  Beauvais,  et  les  très  nombreuses  Concordances  de  la  Bible 
qui  devaient  être,  pour  un  auteur  comme  Pierre  Bersuire,  et  bien 
qu'il  se  flatte  d'avoir  pu  les  négliger,  de  véritables  livres  de  chevet. 
Il  semble  cependant  qu'au  regard  de  notre  auteur  la  Bibliothèque 
pontificale  ait  présenté  de  graves  lacunes.  C'est  ainsi  qu'à  s'en  rap- 
porter au  Catalogue  de  i36g,  l'on  y  eût  vainement  cherché  les  récits 
de  voyage  d'Haiton,  de  Marco  Polo,  les  anecdotes  recueillies  par 
Gervais  de  Tilbury  dans  ses  Otia  imperialia,  qui  ont  tant  servi  à  Ber- 
suire pour  le  livre  XIV  de  son  Reductorium.  Il  est  probable  aussi  que 
ce  n'est  pas  à  la  Bibliothèque  pontificale,  mais  seulement  par  un 
heureux  hasard  qu'il  a  pu  prendre  connaissance  de  ce  Tractât  as  de 
proprietatibas  rerum  moralizatus  dont  il  s'est  si  largement  inspiré  (3). 
Pétrarque,  de  son  côté,  ne  se  lélicite-t-il  pas  d'avoir  découvert,  à 

(1)   Le  nombre  des  ouvrages  catalogués  à  la  toire  littéraire  de  la  France,  t.  XXXIV  (1914), 

librairie  du  Louvre  sous  Charles  V  et  Charles  VI  p.   5ao. 

ne  dépasse  guère  1.200  numéros  (L.  Delisle,  (3)   «  Quoddam    volumen    de   moralisatione 

Cabinet  des  manuscrits,  t.  III,  p.  114-170).  libri  de   proprietatibus   rerum   meas  venit  in 

<*'   Jacques   Duèse    (Jean  XXII),    dans    His.  manus  »  (Directorium  morale.  Prologue). 


276  PIERRE  BERSUIRE. 

Avignon  précisément,  un  exemplaire  de  la  Topograpltta  Hibenuae  de 
Giraud  de  Barri  (1),  qui  n'était  pas  non  plus,  du  moins  dans  ce 
temps-là,  à  la  Bibliothèque  pontificale  et  dont  Bersuire  fait  aussi 


srran 


6 


d  usage. 


Pierre  Bersuire  semble  avoir  été  surtout  un  «  homme  de  cabinet», 
s'astreignant  à  un  travail  aussi  régulier  qu'acharné  dans  quelque 
cellule  monacale.  Cependant,  certains  passages  de  ses  œuvres  don- 
nent à  penser  qu'il  lui  arriva  de  parcourir,  à  l'occasion,  non  seule- 
met  la  Provence,  déjà  célèbre  en  ce  temps-là  pour  la  violence  de  ses 
pluies  et  de  ses  vents  p),  mais  aussi  les  régions  voisines,  Dauphiné, 
Languedoc.  Ce  couvent  provençal  dont  les  moniales  recevaient  la 
visite  du  diable  sous  la  forme  d'un  beau  jeune  homme,  il  l'a  peut- 
être  connu  (3).  Peut-être  lui  a-t-on  montré  à  Carpentras,  dans  l'église 
de  Saint-Siffrein,  le  clou  de  la  Passion  que  sainte  Hélène,  mère  de 
Constantin,  avait  rapporté  de  Jérusalem  et  qui  donna  à  son  fils  la 
victoire  sur  les  païens  (4).  Il  parle  aussi,  par  ouï-dire  semble-t-il, 
d'une  singulière  façon  de  chasser  l'ours  en  Auvergne,  qui  consistait 
à  se  munir  d'un  sac  de  cendres,  dont  on  jetait  le  contenu  à  la  tète 
de  l'animal  pour  l'aveugler  l5),  et  aussi  de  cette  source  des  environs 
de  Grenoble,  de  laquelle  les  torches  éteintes,  quand  on  les  y  plon- 
geait, sortaient  de  nouveau  enflammées  (6).  Ce  sont  des  Catalans 
qui,  sans  qu'il  soit  peut-être  allé  lui-même  en  Catalogne,  lui  ont 
parlé  des  montagnes  de  sel  que  l'on  vovait  dans  ce  pays  non  loin  de 
fa  ville  de  Cardona  l'\  mais  c'est  de  ses  propres  yeux  qu'il  a  vu   à 

(l)   Pétrarque,   t'amiliares ,   III,    1,   au  l.  \  et  relatif  au  vent,  courait  alors  parmi  les  clercs: 

(  1933)  de  l'édition    nation. du  des    œuvres  de  «  Avenu)   ventosa,  sine  vento  venenosa,  cuin 

Pétrarque  procurée  par  Umberto  Bosco,  p.  106:  vento   fastidiosa  •  (Hubert   Brun,  Avignon  au 

0  libellus  de  Mirabilibus  Hiberniae  a  Geraldo  temps  des  papes,  1928,  p.  78). 

quodam,  aulico  llemici  secundi  regia  Anglo-  1,   Répertoriant,   ait  consecrare   (éd.   citée, 

mm  ».    La    Topographia  Hiberniae,  dédiée  en  1   \    p   3",0    co)    ,\ 

1188  par  Giraurj  de  Barri  à  Henri  II,  a  été  m    fbid.,  art.  Laltare  (éd.  citée,  t.  Il,  p.  Go, 

réimprimée,  avec  d  autres  œuvres  de  lui,  dans  __|     y\ 

Rolis  séries    par  J.  S.  Brewer  et  I.  F.  Dimock  ,.     „    ,          .         ..       v     ,             ,,     . 

f  1 86 1  - 1  .S 1  tteauctortum ,  livre  A ,  ebap.  108,  de  urso 

<»>       d      •     •  1.  i  (éd.  citée,  p.  444,  col.  1). 

"  «  Provincia  (juc  ultra  inuduin  est  patna         »  '  f   H*"  ' 

ventosa.  [Reperloriam,  art.  oentus,  éd.  citée,  m  Répertoriant,    art.  font  (éd.  citée ,  t    11, 

t.  I,  p.  4lli,  col.   1).  —  «  Pluvia  quand,,  lit  in  P-  l3^.  co1-  3)- 

onentalibus    parlibus,    valde    abundat,    (piod  (,)  lbiil. .  art.  cominuiiicare  (,  d.  citée,  t.  I, 

etiam  in  Provincia  cornperiinus  •  (Jïedactnriiim  ,  p.    333,  col.   3).  Cf.   Redactoriam ,  livre  XIV, 

livre  \l,  cliap.  -ja,  art.  de  plavia  (éd.  citée,  chap.  •.!.">,  de  Uispania  (édition  citée,  p.  6  16)  : 

p.  1 66,  col.  1).  Un  dicton,  applique  à  Avignon,  •  audivi  a  plurilms  Cathalanis  ». 


SA  VIE.  277 

Uzès  une  vigne,  semblable  à  celle  dont  parle  l'Ecriture,  dont  les 
chiens  et  les  porcs  rei usaient  de  manger  les  raisins  et  qui  produi- 
sait cependant  de  très  bon  vin  (1). 

Au  cours  de  son  long  séjour  à  Avignon,  Pierre  Bersuire,  malgré 
le  travail  assidu  auquel  il  dut  se  livrer  pour  réaliser  ses  immenses 
projets  d'ouvrages,  ne  semble  pas  avoir  perdu  de  vue  ses  intérêts 
personnels.  Eut-il  effectivement  besoin  de  revenus  importants  pour 
mener  un  train  de  vie  décent  ou  se  faire  aider  dans  son  travail? 
Dans  le  Prologue  de  son  Reperlorium,  il  se  plaint  vivement  de  l'aban- 
don où  étaient  laissés  de  son  temps  les  gens  de  science  :  «  triste 
«temps,  écrit-il,  que  celui  où  l'on  voit  les  chefs  religieux  et  laïques 
«  mépriser  les  travaux  de  l'esprit,  les  ignorants  faire  ripaille  et  les 
«  savants  mourir  de  faim  »  (2). 

Les  bénéfices  servaient  alors  à  pallier  le  manque  de  générosité 
des  particuliers.  Bersuire,  comme  tout  un  chacun,  leur  fit  la  chasse. 

Le  premier  dont  il  semble  qu'il  ait  été  pourvu  est  le  prieuré  béné- 
dictin de  La  Fosse-de-Tigné,  au  canton  de  Vihiers  (Maine-et-Loire), 
dans  la  région  de  Saumur  (3),  qui  lui  fut  conféré  par  Jean  XXII. 
Ce  bénéfice  était  taxé  à  ce  moment  à  il\  livres  petits  tournois. 
Antoine  Thomas  a  retrouvé  aux  Archives  du  Vatican  et  publié  in 
extenso  la  bulle  de  collation,  datée  du  3  août  1 332  (<1'.  Le  prieuré 
de  La  Fosse-de-Tigné  était  une  dépendance  de  l'abbaye  de  Saint- 
Florent  de  Saumur,  à  laquelle  notre  auteur  appartenait,  au  moins 
nominalement,  d'après  la  bulle  elle-même.  C'est  aussi  en  qualité  de 
«  Salmuriensis  monachus  »  qu'il  signe  le  livre  XVI  de  son  Reducto- 
rtuin    et    son     Repertorimn    morale  (5i,     et    le    même    titre    lui     est 


'''  Reperlorium ,  art.  docere  (éd.  citée,   t.    I ,  en  tète   de   la   liste   des  prieurs  que   Célestin 

p.   4i)S,  col.  1  ).  Port  donne  dans  son   Dictionnaire   historique. 

(1)   ii  Hum  videam   cleri   redores  et    populi  géographique  et  biographique  de  Maine-et-Loire , 

labores  philosopliantium  spernere...  quin  imo  t.    If,    1876,  p.   181. 

sepe    videas,    ignaris  epulantibus,  scientilicos  (4)   Romania ,    t.  XI    (1882),    p.    i84-i8â, 

esurire  n.  d'après   le   registre   d'Avignon  n°    102,    bulle 

<S)   Le  prieuré  de  Saint-Hilaire  de  la  Fosse,  11°  1229.  Cf.  du  même  Les  Lettres  à  la  cour  des 

alors  au  diocèse  de   MaLUezais,   appartiendrait  papes,  Home,  i884,  p.  63-60,  et  G.  MolJat, 

aujourd'hui  à  celui  d'Angers.  Il  avait  été  fondé  Lettres  communes  de  Jean  XXII ,  n°  37.0,54. 

au   xi*  siècle  par  les  seigneurs  de   Monlreuil-  (5)  Du    moins    les    manuscrits    conservés  à 

liellay     (Cottineau,    Répertoire     iopobibliogra-  Londres,  au  Musée  britannique,  sous  le  11°  238 

phique  des  abbayes  et  prieurés ,  t.   I,  ig35,   p.  du  Fonds  Arundel,  et  à  la  Marcieune  de  Venise, 

1202).    Le   nom  de    Pierre   Bersuire  manque  Cod.  I,  4o  (ao36). 

HtST.   I.ITTÉK.  —   \\\i\.  19 


278  PIERRE  BERSU1RE. 

donné  dans  les  bulles  du  t\  octobre  1  336  et  du  3o  juin  1  3^2  dont 
il  sera  question  dans  les  pages  qui  suivent. 

Une  question  reste  en  suspens  que,  jusqu'à  présent,  il  n'a  pas 
été  possible  de  résoudre  :  dans  la  bulle  du  3  août  i33j,  Pierre 
Bersuire  est  donné  comme  ayant  été  transféré,  à  une  date  d'ailleurs 
indéterminée,  dans  un  monastère  de  «  Sanctus  Salvator  »,  au  diocèse 
de  Tuy  [Tudensis  diocesis).  L'abbé  de  Sade,  dans  ses  Mémoires  pour 
la  vie  de  Pétrarque  (1)  assure  qu'il  s'agit  de  l'abbaye  de  Saint-Sau- 
veur (de  Charroux)  au  diocèse  de  Poitiers,  mais  c'est  faire  hou 
marché  du  texte  de  la  bulle,  où  l'on  ne  voit  guère  comment  «  Picta- 
vensis  »  aurait  pu  devenir  «  Tudensis  ».  Or,  il  y  eut  bien  un  prieuré 
clunisien  de  San  Salvador  de  Budino  au  diocèse  espagnol  de  Tuy, 
sulï'ragant  de  Braga,  puis  de  Gompostelle  (~'.  Un  Français 
célèbre  de  ce  temps,  le  Dominicain  Bernard  Gui,  lut  un  instant 
évoque  de  Tuy  en  i323  et  1 3 ^4  (3)-  Pierre  Bersuire  l'aurait-il 
suivi  au  delà  des  Pyrénées,  à  supposer  que  l'un  et  l'autre  y  soient 
jamais  allés? 

En  1 3 3 4 ,  Benoit  XII  succéda  à  Jean  XXII  sur  le  trùne  pontifical. 
C'était  —  notre  Bersuire  lui-même  en  témoigne  (lJ  —  un  homme 
peu  maniable,  mais  le  protégé  du  cardinal  des  Prés  n'eut  pas, 
semble-t-il,  à  se  plaindre  de  lui  :  deux  ans  à  peine  après  son  avène- 
ment, le  4  octobre  i33(>,  Bersuire  reçut  de  lui  un  nouveau  prieuré, 
celui  de  Bruyères-le-Chàlel,  non  loin  de  Gorbeil  (,),  bénéfice  de 
8o  à  100  livres  tournois,  à  la  nomination  de  l'abbé  de  Saint-Florent 

(1)   T.    I    (17(14),    p.   366.    Fassbinder   (op.  dans  le  Boletinde  la  real  Actulemia  de  la  liistoria  . 

cit.,  p.  ai)  propose  lu  correction  «  Tulensis  »  t.    XX    (i8()a),    p.    3ai-43i,   et   aussi   duns 

et  l'identification  avec  un  monastère  bénédictin  l'article  de  Dom  Ursmer  Berlière,  Les  monas- 

de  Saint-Sauveur  situe  au  diocèse  de  TouL  tcres  de  l'ordre  de  Clnity  du  XI II'  un  XI     siècle, 

(,)    Le  prieuré  de  San  Salvador  de  Budino,  publié  dans  la  lievae  bénédictine .  t.  X  (i8<)3), 

dans  l'arcbiprètré  de  Lourina,  est  décrit  comme  p.  loy. 

suit  dans  la  Bibliotheca  Cluniacensis  de  Manier  (s'  Kubel,  llierarcliia  calholica  medii   aevi, 

(col.  1748):  0  Prioralus  S.  Salvatoris  de  Bou-  a'  éd.,  1. 1  (1913),  p.  Soi.  La  huile  conférant 

Jino  in  GaUicia,  Tudensis  diocesis, ubidebent  l'évêché    de    Tuy    à    Bernard    (iui    est    du 

esse  octo  monachi,  non  computato  priore,  et  26  août  1 3  -s 3 ,  mais  elle  portait  prorogation  en 

uuus    capellanus    cominensalis  ».    Cf.    More/.,  su   laveur  de  la  cliurge  d'inquisiteur  en   Lan- 

Espaiïa  sagrada,   1.    XXII    (  1 7 (*" ) ,    p.   ai    et  guedoc.  C'est  le  ao  juillet  de  l'année  suivante 

suiv.  Le  prieuré  de  Saint-Sauveur  de  Budino  que  Bernard  (lui  lut  nommé  évèque de  Lodève 

est,  bien  entendu,  mentionné  aussi  dans  l'Etat  (A.  Thomas,   Les  Lettres  à  la  coar  dei  papet, 

des  monastères  espagnols  de  l'ordre  de  Cluny  aux  p.  45-48). 

.w/i'-wr'  siècles,  d'après  les  actes  des  visites  et  '4)  Voir  plus  haut,  p.  a68. 

chapitres  généraux,  publié  par  Ulysse  Robert  (1'  Seine-et-Oise,  arr.  de  Corbeil. 


SA  VIE  279 

de  Saumur,  avec  qui  une  entente  était  intervenue  sans  doute  (I). 
11  n'est  pas  dit  dans  la  bulle  de  collation  que  Bersuire  ait  dû  aban- 
donner pour  autant  son  prieuré  de  La  Fosse.  Cette  bulle  assurait  à 
Bersuire  le  premier  bénéfice  de  cent  livres  tournois  qui  viendrait  à 
devenir  vacant  (2). 

On  ne  voit  d'ailleurs  pas  que  cette  éventualité  se  soit  rapidement 
produite.  En  i34'2,  donc  huit  ans  plus  tard,  Pierre  Bersuire  était 
toujours  prieur  de  Bruyères-le-Châtel  lorsque  le  nouveau  pape  Clé- 
ment VI,  successeur  de  Benoît  XII,  lui  contera  le  prieuré  de  la 
Trinité  de  Clisson,  au  diocèse  de  Nantes  (3),  dépendant  de  l'abbaye 
poitevine  de  Saint- Jouin-de-Marnes  ll).  Cette  lois,  le  cardinal  des 
Prés,  son  protecteur,  intervenait  directement  dans  l'ail  aire.  Le 
cardinal,  en  ellet,  avait  abandonné  le  prieuré  de  Clisson,  qu'il 
détenait  en  personne,  pour  prendre  celui  de  Moustiers-Sainte-Marie 
[de  Monasterio),  dans  ce  diocèse  de  Biez  aux  destinées  duquel  il 
avait  présidé  autrefois  l' ,  en  suite  de  quoi  Bersuire  échangeait  le 
prieuré  de  Bruyères-le-Châtel  contre  celui  de  la  Trinité  de  Clisson, 
sensiblement  plus  proche  que  Bruyères  de  son  pays  natal ("1. 

Cette  année  i3/j2  lut-elle  pour  Bersuire  l'occasion  d'un  voyage  à 
Paris,  comme  l'a  supposé  Pannier(7)?  La  raison  alléguée  est  bien 
fragile;  c'est  le  l'ait  que  le  manuscrit  16  787  du  fonds  latin  de  la 
Bibliothèque  nationale  (ce  n'est  d'ailleurs  pas  le  seul)  porte  m  fine  la 
mention  suivante  :  «  Explicit  liber  Beductorii  moralis,  quod  in 
«  Avinione  fuit  lactum,  Parisius  vero  correctum  et  tabulatum, 
«  anno  i342  ».  Allégation  qui  peut  être  mise  avec  autant  de 
vraisemblance  sur  le  compte  du  copiste  que  sur  celui  de  l'auteur, 
et  dont  par  conséquent  il  serait  imprudent  de  rien  déduire  quant 
au  ciirriculum  vitae  de  Pierre  Bersuire  (8). 


(,)  Cet   abbé   était  Héiie    de    Saint-Yrieix,  (S)   Moustiers-Sainte-Marie,    prieuré    béné- 

qui  devint  plus  tard  évèque  d'Uzès   et   cardi-  dictin  (  Basses- Alpes ,  air.  de  Digne), 

nai.  (6)   Cette    bulle    du    3o  juin     1M2    a    été 

(,)   Bulle    publiée    in   extenso    par  Antoine  publiée  in  extenso  par  À.  Thomas  (loct.  cil., 

Thomas  dans  Romania ,  t.  XI  (  1882),  p.  i85,  1882,  p.  186-187,  et  i884,  p-  65-66,  d'après 

puis  dans  Les  Lettres  à  la  coar  des  papes .  p.  64-  le  Registre  de  Clément  VI  des  Archives  Vati- 

65,  d  après  le  Registre  de  Benoit  XII  des  Ai-  canes  n°  8,  loi.  74,  bulle  5i). 

cliives  Vaticanes  coté  122,  n*  33g.  (,)   Bibl.   de   l'Ecole  des   chartes,  t.    XXXIII 

(S)  Loire-Atlantique,  arr.  de  Nantes.  (1872),  p.  337-338. 

("   Deux-Sèvres,   arr.    de    Parthenay,    cant.  m  L.  Pannier  suppose   que    Bersuire   avait 

d'Aii  vault.  désiré  suivre  à  Paris  les  lectures  de  l'Université 

19. 


280  PIERRE  BERSUIRE. 

A  l'occasion  de  sa  nomination  à  la  tète  du  prieuré  de  Clisson, 
Pierre  Bersuire  avait  échangé  sa  qualité  de  religieux  de  Saint-Florent 
de  Saumur  contre  celle  de  moine  du  monastère  de  Saint-Jouin-de- 
Marnes,  également  bénédictin,  mais  du  diocèse  de  Poitiers.  (Test  du 
moins  la  qualité  qui  lui  est  donnée  dans  lavant-dernière  collation  de 
bénéfice  qui  se  soit  rencontrée  à  son  nom ,  celle  du  1  o  décembre  1 3^9 
lui  conférant  l'office  de  chambrier  de  Notre-Dame  de  Coulombs  au 
diocèse  de  Chartres  (1).  C'est  sur  l'intervention  personnelle  du  car- 
dinal de  Palestrina,  Pierre  des  Prés,  que  cette  mesure  lut  prise. 
Celui-ci  avait  adressé  à  Clément  VI  une  supplique,  dans  laquelle  il 
le  priait  de  conférer  à  Bersuire,  son  familier  et  commensal,  l'office 
de  chambrier  du  susdit  monastère,  vacant  par  le  décès  de  Pierre 
Loup,  son  ancien  familier,  et  réservé  le  10  juin  1 349  ^  ^a  collation 
du  Saint-Siège  (2).  Clément  VI  accueillit  favorablement  cette  requête 
et  fit  délivrer  la  bulle  demandée,  à  la  condition  toutefois  que 
l'impétrant  se  démettrait  du  prieuré  de  Clisson  qu'il  détenait 
jusqu'alors13'. 

Cette  nomination  de  Bersuire  à  un  bénéfice  du  diocèse  de  Chartres, 
dans  une  région  relativement  proche  de  la  capitale,  indiquait-elle 
de  sa  part  le  désir  de  profiter  enfin  des  leçons  des  grands 
théologiens  de  l'Université  de  Paris  dont  il  ne  semble  pas  qu'il  ait 
pu  jusqu'alors  suivre  l'enseignement?  Faut-il  ranger  parmi  les  raisons 
de  son  départ  d'Avignon  la  crainte  de  la  peste  noire  qui  ravagea  la 
ville  en  i6/\8?  Faut-il  enfin  tenir  pour  simple  coïncidence  l'acqui- 
sition, trois  ans  auparavant,  par  Jean  Bersuire,  écuyer,  très  vrai- 
semblablement parent  de  notre  auteur,  d'une  maison  sise  à  Paris, 


avant  d'entreprendre  son  troisième  ouvrage,  ie  (l'   Eure-et-Loir,   air.    <le   Dreux,  cant.  de 

Bréviaire  nuirai ,  qu  il  identifie  avec  le  livre  XVI  Nogent-le-Boi.    L'Histoire    île    l'abbaye    Notre 

du  Reductoriam [Saper  totam  Bibliam).  Baluze  Dame  de  Coulombs,  publiée  par  Lucien  Merlet 

avait  déjà  pensé  (  Vttae  paparam-Avenionensiam,  dans  les  Mémoires  de  lu  Société  archéologique 

t.  I,  col.  -/jtijque  Bersuire  aurait  pu  accompa-  d'Eure-et-Loir,  t.  XII  (1881),  p.  alii,  ne  ren- 

nei    1   la  même  époque  son  protecteur  Pierre  ferme  rien  sur  Pierre  Bersuire. 

des   Prés  et  Annibal,  éveque  de  Tusculum,  m  Arch.  Vat.,  Suppliques  de  Clément  VI, 

auprès  des  rois  de  France  et  d'Angleterre  pour  t    XVIII     fol.  110  1°. 

leur  conseiller  la  paix.  Mission  hypothétique,  à  ,it   „    .1  iY.     •  ,■     ,,    m   , 

..  '  ,fr.        ,t  '  '   Bulle  publiée  in  extenso  par  (1.   Mollal 

laquelle  on  ne  trouve  aucune  allusion  dans  les  1  in  i        1    ,  .      \  \  m    1         -  \ 

1  .  ,  clans    la     liri-ur    lu  indienne ,    t.     \  X 1 1       Kio.i    , 

ouvrages  île  notre  auteur  et  qu  aucune  source  ■•  in  \r  «• 

...    ..  °        .  .  n  ,.  ,  p.    271-27:1,     d  après     le    Be'r.     \  atic.     107. 

d  înlormation   n  est  venue  continuer,   a   notre  \   ■      '- ,.     '  „  r 

loi.  2oh,  n    00. 
connaissance.  *" 


SA  VIE.  281 

rue  des  Mars,  aujourd'hui  rue  d'Arras,  dans  le  quartier  de  l'Uni- 
versité (1)  ? 

Le  fait  est  que  la  possession  de  la  ehambrerie  de  Coulombs  allait 
être  pour  Pierre  Bersuire  la  source  de  gros  ennuis,  d'abord  en  le 
mettant  en  conflit  avec  son  abbé,  en  l'exposant  ensuite  à  une  accu- 
sation d'hérésie  suivie  d'un  emprisonnement  vexatoire. 

Des  documents  universitaires  déjà  connus (2)  et  une  bulle  du  pape 
Clément  VI  récemment  découverte  aux  Archives  vaticanes  (3>  nous 
renseignent  quelque  peu  sur  cet  épisode. 

Le  chef  de  cette  abbaye  de  Coulombs,  où  le  roi  Philippe  VI  devait 
mourir  dans  la  nuit  du  22  au  2 3  août  i35o,  était  alors  un  cerlain 
Gauthier,  ancien  prieur  de  Saint-Thomas  d'Epernon  (">,  sur  le 
caractère  de  qui  on  ne  possède  d'ailleurs  aucune  lumière (5).  On 
sait  seulement  qu'en  dépit  de  la  bulle  de  collation  de  la  ehambrerie 
de  Coulombs  à  Pierre  Bersuire,  il  s'arrangea  pour  qu'un  sien  cousin 
(dont  le  nom  n'est  pas  donné)  en  perçût  en  fait  les  revenus.  Bersuire 
en  appela  au  Saint-Siège,  se  plaignant  vivement  de  ce  qu'un  ancien 
familier  du  vice-chancelier  de  l'Eglise  put  être  traité  aussi  cavaliè- 
rement. L'abbé  Gauthier  répondit  en  accusant  Bersuire  d'hérésie (G; 
et  en  le  faisant  citera  comparaître  pour  en  répondre  devant  l'oincial  de 
Paris,  Guillaume  Chariot.  Celui-ci  décréta  effectivement  Bersuire  de 

()   L'acte  de  vente,  du  ao  mai  1 346 ,  a  été  tarant   Universitatis   Parisiensis ,   Paris,     i8b'J, 

publié  par  L.   Pannier  (/oc.  cit.,  p.  354-355)  p-    i45-i46  ;    Denille   et   Châtelain,    Chartu- 

d'après  Arch.  nat.,    S   1186,  n*  3i.  Les  ven-  larium  Universitatis  Parisiensis ,  t.  III    (i8g4), 

(leurs   étaient   Jean   de   Bury   et    Michèle,    sa  p.  4-/- 

femme.  La  rue  des  Murs  longeait  l'enceinte  de  m  Reg.  Vat.    l^>  f0Ji0   2j(;  r%   uuue   je 

Philippe-Auguste.  Elle  a  été  éventrée  sous  le  Clément  VI   dont  nous  devons  la  connaissance 

Second  Empire  pour  percer  la  rue  des  Ecoles  et   |a  copie  a  notre  confrère   et  ami    Mgr   G. 

et  la  rue  Monge  qui  l'ont  fait  disparaître  près-  Mollat.    On   en   trouvera    le  texte   plus    loin , 

que  en  entier.  L.  Pannier  a  publié  également  p   2g/(    n_  3. 

(p.  355-338),  d'après  le  n°  20  du  même  car-  ,4,   n  „■       ,   .  ..  ,     *m,    ,       ,,> 

ï  oc  j     1        .  •     o     1     ■  ,-  ,  l      Gallia    christiuna    nova,  t.    VIII    (1744   , 

ton  1160  de  la  séné  o,  le  texte  d  un  accord  .         rr  \    t      1 

intervenu  entre  Guillaume  du  Mesnil,  prêtre, 

demeurant  en  l'hôtel  des  Écoliers  de  Navarre,  '     Les  arcl,ives   de  «'abbaye   de    Coulombs 

et  Hugues  de  la  Vergne,  écuyer,  du  diocèse  ont  d,sParu  Pour  le  X1V'  s,ècle-  Lucien  Merlet' 

de  Maillezais,  au  sujet  de  la  confrontation  d'un  1m  e"  a  écnt  '  llisl<»re.  "  apporte  aucun  ren- 

terrain  vacant  sis  rue  des  Murs  et  donné  à  cens  seignement  sur  le  sujet  qui  nous  occupe. 

par  Guillaume  à  Hugues.   La  maison  de  .lean  (6)   u   Quia  utebatur    scientiis    prohibitis    et 

Bersoire  [sic),  qui  fut  jadis  à  Jean  de  Bury,  malis  et  sapientibus  heresim  »  (délibération  de 

est  indiquée  comme  joignant  d'un  côté  le  ter-  l'Université  de  Paris  du  18  mars  i35i  ,  n.  st., 

rain  vacant.  dans  les  ouvrages  cités  de  Jourdain  et  de  Denille 

''   Ch.  Jourdain,    Index  chronologicus  char-  et  Châtelain). 


282  PIERRE  BERSLURE. 

prise  de  corps  et  le  fit  jeter  dans  la  prison  épiscopale,  non  sans  que  les 
sergents  de  l'évêque  aient  à  cette  occasion  dévasté  sa  demeure  et  fait 
main  basse  sur  son  mobilier. 

Ceci  se  passait,  selon  toute  vraisemblance,  à  la  fin  de  i35o  ou 
dans  les  premières  semaines  de  1 35 1 .  Le  3  mars  de  cette  dernière 
année,  en  tout  cas,  à  l'assemblée  générale  de  l'Université  tenue  aux 
Mathurins,  l'affaire  Bersuire  était  évoquée:  d'une  part,  en  effet, 
l'inculpé,  toujours  détenu,  excipait  pour  sa  défense  de  sa  qualité 
d'étudiant  de  l'Université  de  Paris  suivant  les  leçons  de  Robert  de 
Villette,  maître  régent  en  théologie  (1);  d'autre  part,  certains  députés 
de  l'Université,  désignés  pour  donner  leur  avis  à  ce  sujet,  avaient 
conclu  dans  un  sens  défavorable  à  Bersuire.  Quatre  rapporteurs 
furent  chargés  d'étudier  l'affaire:  le  recteur  Julien  de  Mûris  pour  la 
Faculté  des  arts,  Jean  Delo  (ou  d'Elot)  pour  la  Faculté  de  médecine, 
Hugues  de  Cathalano  pour  la  Faculté  de  décret,  et  Guillaume  Munier, 
du  couvent  de  Saint-Jacques,  pour  la  Faculté  de  théologie.  Les 
conclusions  des  rapporteurs  ayant  été  cette  fois  favorables,  ainsi  que 
le  témoignage  de  maître  Robert  de  Villette  (->,  l'assemblée  générale 
reconnut  à  Bersuire  la  qualité  d'étudiant,  l'habilitant  par  là  même 
à  bénéficier  des  privilèges  y  attachés. 

Tout  donne  à  penser  qu'entre  temps  une  puissante  influence 
s'était  exercée  en  faveur  de  Pierre  Bersuire,  celle  du  nouveau  roi  en 


1    "Sons   avons    noie    tlés    le    débat    que  comme  le  précédent  à  Clément  VI  et  «  Robertus 

Bersuire,  s'il   avait  beaucoup  et   longuement  de  Villela  »  y  est  d'il  «  alumpnus  vester  »,  ce 

étudié   la   théologie,  n'avait   pris  aucun  grade.  pape,  dans  le  siècle  Pierre   Roger,  ayant    été 

Il    est    donc    naturel    qu'il    ait    songé,    à    un  proviseur  de  Sorhonne   [ih'ul.  ,   t.  Il,   p.   ti.>î). 

moment  de  sa  vie,  à  combler  cette  lacune  en  On   peut   raisonnablement   admettre  que  ces 

s'adressanl  à  ce  maître  île  la  Faculté  parisienne,  deux  mentions  s'appliquent  à  celui  qui,  devenu 

dont  la  renommée,  il  faut  bien  le  dire,  n'est  peu  après  maître  régent,  lui  le  maître  tardil 

pas  parvenue  jusqu'à  nous.  Un  «  Robertus  «le  de  Pierre  Bersuire.  Mais  il  est  permis  de  ne  le 

Yillota  ■  ligure  en  i.Vi.'î  comme  maître  es  arts  reconnaître  ni  dans  un   •  Robertus  de  Villeta  <> 

et  cursor  en  théologie  dans  un  rôle  sorbonnique  mentionn     comme   magister  en    i33i    [ihîd., 

de    bacheliers    adressé'    au   pape   Clément    NI  t.  II ,  p.  368) ,  ni  dans  un  autre  donné  en  i34a 

[CkarlaL  '  niv.  Paris.,  i.  M,  p.  fi.").'),  en  note).  comme  magister  domas  du  collège  de  Navarre 

Quelques  années  plus  tard ,  en  î.Viq,  il  ligure,  par  Launoy,  Navarrae  Gymnasii  histaria,  dans 

Eivec  quinze  autres,  dans  une  liste  de  bacheliers  Academia  Parisiensis  ifhutrata,    t.    I    (1683), 

en  théologie  »  qui  Parisiis  Sententias  jam  com-  p.  qa. 

pleverunt  »,  c'est-à-dire  qui,  ayant  achevéde  m   Robert    de  Villette    attesta    que    Pierre 

commenter  des  Sentences  de  Pierre  Lombard,  ont  Bersuire  était    bien   son    étudiant    •  pro    islo 

mérité  le  grade  de  sententiarii.  Le  rôle  est  adressé  anno  •. 


SA  VIE.  283 

personne.  Les  procès-verbaux  des  deux  séances  suivantes  ne  laissent 
guère  de  doute  à  ce  sujet. 

(l'est  le  18  mars  1 35 1  qu'une  nouvelle  assemblée  générale  de 
l'Université  eut  lieu,  aux  Frères  Mineurs  cette  fois.  «  Une  dissension, 
dit  le  procès-verbal,  s'est  élevée  entre  l'Université  de  Paris  d'une 
part,  l'évèque  et  son  officiai  de  l'autre  au  sujet  de  la  capture,  et  de  la 
détention  d'un  étudiant,  en  l'espèce  Pierre  Bersuire.  L'Université 
demande  que  le  détenu  lui  soit  restitué,  car  il  est  son  justiciable.  Le 
roi  fait  connaître  que  tel  est  son  avis.  L'Université,  dans  ces 
conditions,  suggère  que  le  roi  agisse  d'autorité  et  fixe  lui-même  le 
montant  de  l'amende  à  payer  à  l'Université  en  réparation  de  la 
violation  de  ses  privilèges.  Des  allées  et  venues  se  sont  établies  entre 
l'Université  et  la  «  chambre  du  Secret  »  du  Palais  royal.  Deux  hauts 
personnages  de  la  cour  ont  servi  d'intermédiaires,  le  comte  d'Arma- 
gnac, alors  favori  du  jeune  roi  Jean  le  Bon,  et  Guillaume  Flote, 
seigneur  de  Ravel,  récemment  encore  chancelier  de  France.  En 
conclusion  de  ces  tractations  amiables,  Pierre  Bersuire  sera  restitué 
à  l'Université  sous  caution  juratoire,  qu'il  devra  faire  à  l'olncial,  de 
comparaître  devant  des  commissaires  qui  seront  désignés  à  cet 
effet  .«. 

Les  assemblées  des  2  7  et  3  1  mars  achèvent  de  nous  faire  connaître 
la  suite  des  négociations  et  le  détail  des  dernières  mesures  prises. 
Le  comte  d'Armagnac  a  promulgué  la  sentence  du  1 8  mars  au  nom 
du  roi  :  l'évèque  de  Paris  devra  jurer  de  respecter  dorénavant  les 
privilèges  de  l'Université.  L'ottïcial,  de  son  coté,  protestera  par 
serment  qu'il  n'a  été  pour  rien  dans  le  fait  que  Bersuire  a  pu  être 
soumis  à  la  question  (m  tormentis) ,  comme  le  bruit  en  a  couru; 
Jean  Le  Boyer,  commissaire  de  l'oflïciaL  se  reconnaîtra  personnelle- 
ment coupable  de  cet  abus  de  pouvoir  et  en  demandera  pardon  à 
genoux;  l'amende  de  200  livres  qui  doit  être  payée  au  recteur  ira 
au  roi,  qui  l'a  réclamée;  Bersuire  enfin  fournira  la  liste  des  objets 
qui  lui  ont  été  dérobés  ou  détériorés  au  moment  de  son  arrestation 


(1)   La  qualité    des    personnages  présents    à  gneur  de  Ravel,  et  Robert  de  Lorris  pour  le 

la  délibération  atteste  l'importance  que  l'Uni-  roi;  Julien  de  Mûris,  recteur,  M"  Jean  Char- 

versité  et  le  roi  lui-même  attachaient  à  Taftaire  :  penlier    (théologie),     Jean    d'Elol    et    Jean 

le  comte  d'Armagnac,  Guillaume  Flote,  sei-  Saillembien  (médecine)  pour  l'Université. 


284  PIERRE  BERSUIRE. 

par  les  sergents  de  l'évêque:  on  les  lui  restituera  ou  on  lui  en  rem- 
boursera la  valeur (l). 

Quelle  avait  été  dans  cette  affaire  l'attitude  de  l'autorité  pontifi- 
cale? Bersuire  avait,  on  s'en  souvient,  l'ait  appel  auprès  du  Saint- 
Siège  de  l'acte  arbitraire  en  vertu  duquel  l'abbé  de  Coulombs  l'avait 
dépossédé  de  l'olïice  de  chambrier.  On  se  souvient  d'autre  part  que 
notre  théologien  avait  vécu  longuement  à  la  cour  d'Avignon  et  y 
avait  joui  de  hautes  protections.  C'était  aussi  un  Bénédictin,  comme 
Bersuire,  et  un  théologien  comme  lui,  Clément  \I,  qui  gouvernait 
alors  l'Eglise.  On  comprend,  dans  ces  conditions,  que  pendant  que 
se  déroulaient  à  Paris  les  événements  que  nous  venons  de  raconter, 
le  souverain  pontife  ait  pris  de  son  côté  certaines  dispositions  pour 
éviter  toute  méconnaissance  des  droits  du  Saint-Siège.  Il  y  avait  alors 
dans  l'entourage  de  Jean  le  Bon  un  personnage  jouissant  auprès  du 
roi  d'une  grande  influence,  tant  par  son  caractère  que  par  sa 
fonction  :  Cilles  Bigaud,  abbé  de  Saint-Denis.  Il  était  également 
persona  tjrala  auprès  de  Clément  VI,  qui  venait  de  lui  conférer  (le 
17  décembre  i33o)  (2)  le  chapeau  de  cardinal  et  il  savait  en  quelle 
estime  l'un  de  ses  confrères  du  Sacré  Collège,  le  cardinal  des  Prés, 
avait  tenu  et  tenait  probablement  encore  le  chambrier  de  Coulombs. 
Averti  des  malheurs  survenus  à  ce  dernier,  il  le  réclama  et  le  fit 
assigner  à  comparaître  devant  lui,  de  quoi  l'auteur  du  Reductorium 
ne  manqua  pas  d'informer  la  curie.  C'est  ainsi  que,  le  \vv  mars  1 35  1 , 
(dément  VI  chargea  le  cardinal-abbé  de  Saint-Denis  de  faire  une 
enquête  contradictoire,  demandant  à  son  mandataire  de  conduire 
Bersuire  auprès  de  lui  et  d'enjoindre,  en  même  temps,  à  l'abbé  de 
Coulombs  d'envoyer  à  Avignon  un  représentant  qualifié  qui  porterai! 
témoignage,  s'il  le  jugeait  à  propos,  contre  le  bénéficier,  à  tort  ou  à 
raison  dépouillé  de   son   bénéfice  (3).    L'ofïicial    de  Paris  était  donc 

(l)  La  question  était  d.ja  d'un  usage  gêné-  Paris  (  1389-1893),  publié  en  1861  parDuplès- 
ial  au  xiv*  siècle  (A.  Ksmein,  Histoire  de  la  Agier,  énamère  certaines  modalités  de  « ques- 
procédare  criminelle,  Paris,  188a,  p.  08).  tions  •  utilisées  à  celle  époque  :  question  de 
Cependant,  sauf  dans  les  cas  de  procédure  l'eau  (bue  par  le  patient  OU  npandue  sur  lui, 
extraordinaire,  une  ordonnance  de  saint  Louis  pendant  qu'il  était  lié  sur  un  chevalet  ou 
en  avait  interdit  I  application  aux  personnes  de  tréteau  ;  question  de  la  pelote  (?),  de  la  cour- 
bonne  renommée.  Sans  doute  était-elle  tombée  tepointe,  etc. 
sur  ce  point  en  désuétude  cent  ans  plus  tard.  <*)  Kubel ,  op.  cit.,  t.  I,  p.  18. 
A.  Ksmein  (op.  cit.,  p.  136-137),  utilisant  en  '  Voici  le  texte  de  la  bulle  dui"  mars  1 35 1, 
particulier  le   [\eiii.<tre   criminel  de  Chtilelet  de  que  Mgr  G.  Mollat  a  retrouvée  récemment  BUI 


SA  VIE. 


285 


dessaisi,  tant  par  l'autorité  pontificale  que  par  l'autorité  universitaire, 
et  Pierre  Bersuire,  remis  en  liberté  et  relaxé  de  tout  chef  d'accu- 
sation, redevenait  libre  de  reprendre  ses  travaux (l). 

Kn  l'absence  du  dossier  du  procès,  il  est  aujourd'hui  difficile  de 
se  rendre  compte  de  façon  précise  des  accusations  qui  pesaient  sur 
Pierre  Bersuire,  coupable,  d'après  les  procès-verbaux  des  assemblées 
universitaires,  de  s'être  mêlé  de  sciences  prohibées  et  sentant  l'hérésie. 
On  a  incriminé  divers  passages  du  Rednctoriuni ,  par  exemple  la  fin 
du  Prologue  ('2),  où  il  exalte  en  termes  dithyrambiques  les  sages  et 
les  philosophes  de  l'antiquité  païenne.  Peut-être,  en  se  référant  assez 
souvent  à  des  autorités  suspectes,  comme  Origène,  l'auteur  avait-il 


Archives  du  Vatican  et  qu'il  nous  a  obligeam- 
ment communiquée  : 

«  Dilecto  filio  Egidio  olim  abbati  monasterii 
Sancti  Dyonisii  in  Francia,  ordinis  Sancti 
Benedicti,  Parisiensis  diocesis,  Sancte  Romane 
ecclesie  cardinali. 

Dilecti  filii  Pétri  Bercorii,  camerarii  nionas- 
lerii  de  Columbis,  O.  S.  B.,  Carnotensis  dio- 
cesis, petitio  flebilis  nobis  nuper  exhibita  con- 
tineliat  quod,  licet  ipse  camerariam  dicti 
monasterii  ex  collatione  apostplica  canonice 
luisset  adeptus  illamque  teneret  et  possideiet 
pacilice  et  quiète,  tamen  N. ,  abbas  dicti  monas- 
terii, conceptum  contra  eundem  Petrum  sine 
causa  odium  evomens,  predictum  Petrum  non 
eonfessum  nec  convictum  de  aliquo  crimine  et 
alias  omni  juris  ordine  pretermisso,  precipitata 
in  t'um  privationis  sententia,  cameraria  spoliavit 
eadem  et  ipsani  de  qua,  etiam  si  privatïo 
bujusmodi  de  jure  subsisterel ,  nullus  prêter 
nos  bac  vice  seintromictere  potuit  neque  potest, 
pro  eo  quod  nosillam  ante  privationem  eandem 
dispositioni  nostre  duximus  specialiter  reser- 
vandam ,  decernentes  extunc  irritum  et  inane 
si  secus  super  biis  a  quoquam  quavis  auctori- 
tate  scienter  vel  ignoranter  contingeret  attemp- 
tari,  cuidam  consanguineo  suo  quem  in  ea 
intrusisse  dicitur,  de  facto  contulit  seu  com- 
niisit,  quodque  dum  idem  Petrus  ab  illatis  sibi 
gravaminibus  bujusmodi  ad  Sedem  apostolicam 
appellasset,  predictus  abbas,  satagens  memo- 
ratum  Petrum  sic  intricare  negotiis  quod  ei 
oznnem  prosequendi  appellationes  hujusmodi 
adimeret  facultatem ,  ipsum  tune  Parisius  com- 
morantem  coram  dilecto  lilio  olïîciali  Pari- 
siensi  per  nonnullos  ex  monacbis  dicti  monas- 


terii de  variis  et  diversis  accusari  l'also  impo- 
sitiseicriminibus  procura  vit,  idemque  ollicialis 
abbati  placeie  desiderans  antefato,  transgressus 
juris  limites,  ipsum  Petrum  capi  et  captum 
carceri  mancipari  mandavit  et  mandare  l'ecit, 
et  quod  tu,  hiis  ad  tuam  notitiam  introductis, 
et  comperto  quod  idem  Petrus  erat  capellanus 
et  lamiliaris  antiquus  venerabilis  Ira  tris  nostri 
Pétri  episcopi  Penestiini,  eum  consideratione 
ipsius  episcopi  ab  olliciali  repetens  memorato 
assignari  t i  1  > i  fecisli  ut  deliberatione  sua  et  pre- 
missis  aliis  negotiis  ad  bonorem  et  commodum 
dicti  camerarii  posses  liberius  ordinare,  cum 
autem  si  rei  veritas  accédât  expositis,  abbas 
idem  aimis  arbitrio  voluntalis  proprie,  in  ollen- 
sum  dicti  camerarii  ac  nostram  et  apostolice 
Sedis  conlumeliam  laxarit  habenas,  discretio- 
nem  tuam  attente  requirimus  et  bortamur  ac 
volumus  ut ,  de  premissis  omnibus  te  informans, 
prefatum  ad  nos  camerarium  ducas  ac  abbati 
dici  l'acias  antefato  quod  aliquem  pro  parte  sua 
instructuni  plene  de  omnibus  que  adversus 
camerarium  obicere  voluerit ,  eundem  bue  si 
voluerit  mictere  non  omictat  ut,  negociorum 
meiitis  partium  asseitionibus  patefactis,  quod 
juslum  l'uerit  super  bujusmodi  negotiis  ordi- 
netur. 

Datum  Avinione,  VI  nonas  mai'tii,  anno 
nono  •  (Arch.  Vat.,   Reg.  Vat.  i44,  loi.  3 5 (î ) . 

1  '  D'après  Mgr  Mollat,  la  meilleure  preuve 
que  les  poursuites  contre  Bersuire  furent  aban- 
données réside  dans  le  fait  que  son  nom  ne 
figure  pas  dans  le  Btillaire  de  l'Inquisition  fran- 
çaise au  xiv'  siècle,  publié  en  1913  par 
Mgr  J.-M.  Vidal. 

(2)   Reductorium ,  éd.  citée,  p.  3,  col.  1  et  2, 


286  PIERRE  BERSUIRE. 

donné  prise  plus  directement  aux  critiques.  Surtout,  à  chaque  page 
de  ses  œuvres,  il  faisait  le  procès  de  l'Eglise  de  son  temps,  de 
manière  à  indisposer  bien  des  lecteurs  qui  ne  pouvaient  manquer 
de  se  sentir  visés.  Prélats,  clercs,  religieux  sont  souvent  pris  à 
partie,  parfois  en  termes  violents.  Dès  le  début  du  Reduclortum,  on 
voit  les  démons  pervertir  les  gens  d'église,  qualifiés  de  la  plus  dure 
façon,  sans  qu'il  soit  assez  souvent  distingué  entre  les  bons  et  les 
méchants:  ce  sont  des  hermaphrodites,  des  êtres  efféminés,  inca- 
pables d'actes  virils.  Ce  sont  des  oiseaux  de  nuit  [vespertiliones)  qui 
fuient  la  lumière  de  la  vérité  et  se  dissimulent  dans  les  ténèbres 
pour  déchirer  à  belles  dents  les  honnêtes  gens1''.  La  Bête  de  l'Apo- 
calypse, c'est  le  «  clericus  bestialis  »  ambitieux  et  simoniaque,  qui, 
venu  de  très  bas,  n'a  de  cesse  qu'il  n'ait  obtenu,  per fas  et  ne/as, 
dignités,  prébendes  et  mitres ("-'. 

Point  fie  traces,  du  reste,  dans  les  ouvrages  de  Bersuire,  d'une 
pratique  quelconque  des  sciences  défendues,  mais,  sous  prétexte  de 
moralisation,  des  comparaisons  hardies,  des  opinions  discutables, 
des  formules  ambiguës,  des  hommages  suspects  rendus  à  la  sagesse 
antique  sous  forme  de  références  continues  aux  anciens,  Arislole, 
Sénèque,  Pline  l'ancien,  Solin  et  beaucoup  d'autres. 

Quoi  qu'il  en  soit,  les  ennuis  de  Bersuire  ne  furent  pas  de  longue 
durée.  Bien  en  cour  dès  cette  époque,  comme  on  va  le  voir,  auprès 
du  nouveau  roi  Jean  le  Bon,  il  dut  oublier  assez  vile,  grâce  à  la 
protection  royale,  la  malheureuse  affaire  où  il  s'était  trouvé  en  bulle 
aux  curiosités  indiscrètes  el  aux  rigueurs  punitives  des  tribunaux 
ecclésiastiques (<). 

1     llùiL,  liv.  VII,  chap.72,  de  vesperlilione  [' Histoire    littéraire   de    la    France,    t.    \XI\ 

(éd.  citée,  p.  339,  col.  a)  :  «Vespertiliones,  id  (iX(>2),  p.  368-36g   (Victor    Le   Clerc,  Dis- 

esl  hypocrite  qui  lucem  fugiunt  veritatis  et  in  cours  sar  l'état  des  Lettres  ou  quatorzième  siècle). 
poblico  non  lacûiot  tàctasua,  qui procul dubio  (1;  Klle    avait    (ait    tant     <lc    bruit,    celle 

dentés  habenl,  id  esl  verba  detractoria  habent,  aflaire,  en  raison  île  la  notoriété  de  l'accusé, 

c j ni ' mis  arcum  militum,  iil  est  actus  hominum  que  humus  de  cent  ms  plus  tard  on  en  rcciieil- 

bonorum  pugnant  et  detractorie  lacérant  et  eoa  lait   eue les  échos,  agrémentés  de  détails 

diminuuni  et  ofluscanl  ■.  probablement  conlrouvcs.  On   lit  eu  ellet  au 

1     [loralitates  saper  liibliam,  livre  XXXIX',  folio  a5o  el  dernier  du  manuscrit  latin  1  ii  1  < 

cb.  xiv  (éd.  de  Venise,  1 5X3,  p.  381 ,  col.  1).  de   la    Bibliothèque    nationale    contenant   les 

Cf.  C.  Meriand,  Pierre  Bersuire ,  secrétaire  de  livres  XII   el    XIII   du    lieducloriam,   la    note 

Jean  le  Bon  ,  Nantes,   1X77,  p.  346;  L.  Pan-  suivante,  écrite  d'une    main    personnelle    du 

nier,  foc.  cit.,  1).   34o,   n.   •>..   La   traduction  xv"  siècle  el  non  signalée  jusquici:  «    tatoreno 

intégrale  du   passage   allégué  se  trouve  dans  hujus  libri  estimo  primo  Dore  juventutis   rcli- 


SA  VIE. 


287 


Quoi  qu'il  en  soit,  Pierre  Bersuire  a  quitté,  définitivement 
semble-t-il,  la  ville  des  papes.  Son  protecteur  n'est  plus  le  cardinal 
des  Près,  mais  le  roi  de  France  lui-même,  Jean  le  Bon.  C'est  à  la 
demande  de  ce  prince  ami  des  lettres'11  qu'il  entreprend  la  lâche  diffi- 
cile de  mettre  en  français  les  Décades  de  Tite-Live  qui  s'adaptent  aux 
goûts  du  monarque  pour  les  hauts  laits  des  Piomains  de  la  Répu- 
blique et  qui  peuvent  servir  à  l'enseignement  de  ses  pareils.  On  a 
même  cru  longtemps  que  Bersuire  avait  occupé  à  la  Chancellerie 
royale  l'une  des  charges  de  secrétaire  du  roi.  C'est  une  erreur,  donl 
l'origine  est  double:  d'une  part  l'existence  supposée  d'une  signature 
P.  Berclioritis  au  bas  de  lettres  royales  du  21  août  1 353,  qui  n'ont 
jamais  existé  (soi-disant  en  faveur  de  l'église  de  Ponloise  ,  d'autre 
part  la  mauvaise  interprétation  d'une  signature  Berth.  Cama  (Ber- 
tholomeus  Camararius,  en  réalité  Bertholomeus  Cama)  dans  un 
registre  du  Trésor  des  Chartes'2. 

Bersuire  ne  fut  donc  pas,  comme  on  l'a  cru,  secrétaire  du  roi. 


giosum  hujiis  ecclesie  Sancti  Victoris  fuisse, 
propter  autem  commissa  mala  tensiim  in 
carcerem  Sancti  Vîctoris  et  ibidem  compilasse 
(ilosam  doctrinalem  Glosam  Monachl  vulga- 
riter  nuncupatam,  qui  cum  extradas  fuisset 
ab  ergastulo  dicto  (ces  trois  mots  rayés) 
licentiani  obtinens,  religiosus  beati  Benedicti 
effectus  et  prior  Sancti  Kligii  Parisiensis, 
lios  libros  comparavit  elegantissime  ».  Cette 
note  est  signée  «  (i°  d%  Sanctonensis  epis- 
copus  »,  c'est-à-dire  sans  aucun  doute  <■  Guido 
de  Bupe  »,  soit  (iui  de  Bochechouarl ,  évèquc 
de  Saintes  de  1 4a(5  à  i46o,  date  de  sa 
mort  (Eubel,  op.  cit.,  I,  p.  537  e'  "' 
p.  271).  Au  début  du  xvi*  siècle,  dans 
son  Catalogue  des  manuscrits  de  Saint- 
Victor  achevé  en  1 5 1 4 ,  le  P.  de  Grahdrue 
qualifie  Bersuire,  comme  l'auteur  île  la  note, 
île  chanoine  régulier  de  Saint-Victor  (Bibl. 
nat. ,  lat.  14467,  fol.  i3q).  Au  xvu"  siècle 
encore,  Sauvai ,  dans  ses  Antiquités  de  Paris  pu- 
bliées après  sa  mort  (t.  I,  1724,  p.  5og), 
assure  avoir  lu  dans  une  Vie  de  P.  «  Berchore  » 
que  celui-ci,  étant  religieux  de  Saint-Victor, 
lut  emprisonné  dans  une  tour,  dite  tour 
Alexandre,  située  dans  l'enclos  de  ce  monas- 
tère, «  pour  n'avoir  pas  eu  les  sentiments  qu'il 
devait  avoir  de  la  loi  ».  Mais  à  ce  récit  de 
Sauvai,  repris  par  Piganiol  de  La  Force 
[Description  de  In   cille  île  Paris,   t.  V,  1742, 


p.  288)  et  par  Jaillot  [Recherches  sur  la  ville 
île  Paris,  t.  IV,  xvi*  quartier,  177a,  p.  127), 
l'abbé  Lebeuf  [Histoire  de  la  cille  et  du  diocèse 
de  Paris,  éd.  Cocheris,  t.  I,  i883,  p.  3i2) 
rétorque  que  l'on  ne  trouve  nulle  part  cette 
Vie  dont  parle  Sauvai.  Et  Pannier,  de  son 
côté,  dans  son  mémoire  de  1H72,  allume 
n'avoir  rencontré  aucune  preuve  de  l'empri- 
sonnement de  Bersuire  à  Saint-Victor.  11 
s'agit  donc  vraisemblablement  d'une  légende, 
dont  l'abbé  Lebeuf  voyait  l'origine  dans  l'ac- 
quisition par  Bersuire  d'une  maison  près  de 
la  Porte  Saint-Victor,  maison  où  il  semble 
avoir  résidé  à  la  fin  de  sa  vie.  On  peut  se 
demander  aussi  si  la  confusion  n'est  pas  vernie 
de  ce  qu'il  y  eut  à  Saint-Victor,  à  la  lin  du 
xiT  siècle  et  au  début  du  xm",  un  religieux 
nommé,  comme  Bersuire,  Pierre  de  Poitiers, 
dont  B.  Hauréau  a  pu  reconstituer,  sinon  la 
vie,  du  moins  l'œuvre  [Notices  et  extraits  des 
manuscrits,  t.  XXXI,  1886,  p.  3oo-3io). 

(,)  Nous  donnerons,  dans  le  chapitre  con- 
sacré au  Tite-Live,  le  Prologue  de  la  traduction 
de  Bersuire.  L'allusion  au  désir  personnel  du 
roi  y  est  très  claire. 

(,)  Jean -Paul  Laurent,  Pierre  Bersuire 
a-t-il  été  notaire  secrétaire  de  Jean  le  Bon  ?  dans 
Romaitia  ,  t.  LXXVII  (  1  g5G) ,  p.  Z'i'ô-o'ôl  (avec 
une  Note  complémentaire  de  Charles  Samaran). 
Dans  la  Blhl.  de  l'Ecole   des  chartes  (t.   CXV, 


288  PIERRE  BERSUIRE. 

Aucun  document,  d'autre  part,  ne  lui  attribuant  une  quelconque 
fonction  officielle,  on  doit  penser  que  notre  religieux  bénédictin  mena 
dans  Paris  la  vie  conventuelle  dans  un  établissement  de  son  ordre. 
A  moins  que,  logé  dans  la  maison  de  son  parent  (?)  Jean  Bersuire, 
rue  des  Murs,  il  ait  pu  s'isoler  des  agitations  parisiennes  et  y 
continuer  ses  travaux. 

Il  suffit  de  lire  attentivement  ses  œuvres  latines  pour  y  trouver 
parfois  l'écho  de  ce  qu'il  vit  ou  entendit  alors  sur  les  bords  de  la 
Seine.  C'est  ainsi  qu'il  note  comme  une  particularité  digne  d'atten- 
tion l'abondance  du  plâtre  autour  de  la  capitale (1),  tandis  que  dans 
la  ville  même  il  relève  que  l'on  fabrique  des  couteaux  aimantés1" 
et  qu'au  cimetière  des  Innocents  les  corps  inhumés  se  consument 
avec  une  étonnante  rapidité  (3).  Ayant  d'autre  part  à  commenter  le 
fameux  «  Oculos  habent  et  non  vident  »  du  Psalmiste,  il  lait  appel  à 
un  souvenir  personnel  de  sa  vie  parisienne  pour  mieux  frapper 
l'imagination  de  ses  lecteurs  :  «  Un  étudiant  noble,  écrit-il,  ne 
«  cessait  de  faire  miroiter  aux  yeux  de  son  maître  tout  ce  qu'il  ferait 
«  pour  lui  quand  il  serait  évèque.  Mais  devenu  évèque,  il  oublia 
«  complètement  ses  promesses.  Alors,  comme  il  était  venu  un  jour 
«  à  Paris,  son  ancien  maitre  alla  à  sa  rencontre  précédé  de  porteurs 
'i  de  torches  et  de  cierges.  —  Et  pourquoi  tant  de  lumières?  dit 
«  l' évèque.  —  C'est  pour  vous  ouvrir  les  yeux,  répondit  le  maitre,  et 
«  aussi  pour  vous  aider  à  retrouver  le  chemin  de  la  compassion  » (4>. 
Pareillement,  voulant  un  jour  illustrer  par  quelque  exemple  topique 
cette  vérité  d'expérience  qu'on  perçoit  plus  volontiers  chez  ses  pro- 
ches les  défauts  que  les  qualités,  il  cite  le  cas  de  cette  dame  de 
l'Ile-de-France  [domina  Francie)  dont  le  mari  avait  fait  merveille  dans 
une  passe  d'armes  sans  qu'elle  l'eût  reconnu  et  qui,  l'ayant  enfin 
identifié,  témoigna  très  vivement  de  son  étonnement  en  s'écriant  : 
Fy!  au  deable  !  c'est  le  nostre!  »(5). 

i')">7,  p.    180,-10,3),  M.  Louis  Carolus-Barré  more  magnetis ferrum trahunt  •  [Reductorium 

i  fait  rt.il  Je  quelques  documents  des  Archives  liv.  XI,   chap.     o,  4 ,    de    magnete,    éd.    citée. 

vaticanes    concernant     Barthélémy    Cama   et  p.  483,  col.  i). 

précisant    les  origines   languedociennes  de   ce  (S)   Redactoriam,   art.    de    Gcdlia    (éd.    citée, 

notaire  du  roi.  p.  6a.'i,  col.  2. 

(l)    Reductorium,    liv.     XIV,    chap.    j3,    île  '*'   Reperlorium,  art.  videre  (éd.  citée,  t.  III, 

Gallia  (éd.  citée,  p.  6a5,  col.  1).  p.  434,  col.  a). 

'*'    0    Audio  etiam    quod    nunc    hic    l'arisius  <s)    Ibid,    art.      judicare     (éd.     citée,     t.      Il, 

inveniuntur  cultelli  tali  paramento  (abricati  qui         p.  353.  col.  1). 


SA  VIE.  289 

Bersuire,  ayant  vécu  à  Paris  une  dizaine  d'années,  de  i35o  envi- 
ron à  sa  mort,  survenue  en  i3G2,  ne  peut  manquer  d'avoir  lié 
commerce  d'amitié  avec  quelques-uns  des  hommes  qui  s'y  distin- 
guèrent alors  dans  les  lettres  ou  les  sciences.  Le  premier,  et  non  le 
moindre  de  ceux  qu'il  nomme,  c'est  Philippe  de  Vitry  (l),  que 
Pétrarque  ne  craint  pas  d'appeler  «  poeta  nunc  unicus  Galliarum  » (2). 
11  était  contemporain  de  notre  théologien,  étant  né  en  1291  dans 
une  des  localités  champenoises  dont  il  porta  le  nom.  Entré  de  bonne 
heure  au  service  du  roi  Charles  IV  le  Bel  en  qualité  de  notaire, 
il  poursuivit  sous  le  règne  de  Philippe  VI  de  Valois  une  profitable 
carrière  d'homme  de  cour  et  d'homme  d'Eglise,  soutenu  par 
la  laveur  constante  du  roi,  et  surtout  de  son  fils  Jean,  duc  de 
Normandie.  Celui-ci,  devenu  roi  en  i35o,  lui  fit  obtenir  au  début 
de  l'année  suivante  le  siège  épiscopal  de  Meaux.  Vitry  passa  les  dix 
ans  qui  lui  restaient  à  vivre  soit  dans  sa  résidence  pastorale,  soit  à 
Paris,  où  il  garda  toujours  son  logis.  Il  mourut  le  9  juin  1 36 1 , 
vivement  regretté  par  Pétrarque (3)  et  aussi  par  Bersuire,  qui  devait 
ne  lui  survivre  que  quelques  mois. 

Poète  et  musicien,  Philippe  de  Vitry  écrivait  vers  cette  époque  les 
pièces  lyriques,  les  poèmes  moraux,  surtout  le  traité  musical  [ars 
nova)  qui  l'ont  rendu  célèbre.  Bersuire  avait  pour  lui  une  admiration 
véritable:  il  l'appelle,  en  effet,  quelque  part  «  vir  u tique  excellents 
«  ingenii,  moralis  philosophie  historiarumque  et  antiquitatum  zelator 
«  precipuus  et  in  cunctis  mathematicis  eruditus  » (4).  Dans  un  passage 
de  son  Reductorium  ® ,    il  rapporte  le   témoignage   de    Philippe  de 

(l)    Voir    ci-après,     p.    342-343     (chapitre  nisme ,  2"  éd.,  t.  II ,  p.  285.  Voir  les  lettres  de 

consacré  à  VOvidius).  Pétrarque,  éd.  Fracassetti.  Le  meilleur  travail 

<'!    Pétrarque,     Epistolae   familiares     (Bibl.  sur  Philippe  de    Vitry  est  celui   d'A.   Coville 

nat,   lat.   8568,   loi.    10a);  cf.   Paulin  Paris,  dans  la  Romania  (t.  LIX,  io33,p.  420-547). 

Manuscrits  français,  t.  III,  p.  181.  Paulin  Paris  Voir  aussi  Edmond  Pognon,  Du  nouveau  sur 

l'ait  remarquer  qu'il  n'a  trouvé  cette  épithète  Philippe  de  Vitri  et  ses  amis,  dans  Humanisme 

louangeuse  dans  aucune  édition  des  Familiares  cl  Renaissance,  t.  VI  (1939),  p.  48-55. 
de    Pétrarque,    parmi   lesquelles   il   aurait   pu  (4)   Prologue   (dans  certains   manuscrits)  de 

citer    celle    de    G.    Fracassetti    (t.    II,    1862,  VOvidius     moralizatus    de     Bersuire    cité    par 

p.    48).    Elle    ne    ligure   pas   davantage    dans  Gaston  Paris,  Chrétien  Legouais  et  autres  imi- 

l'édition  nationale    des   œuvres   de   Pétrarque  tateurs      d'Ooide,      dans       Histoire      littéraire 

(t.  IV)  procurée  par  Umb.  Bosco.  Sans  doute  de  la  France,  t.  XXIX  (  1880),  p.  507. 
les   copistes    f avaient-ils   en   général   trouvée  (5)  Liv.  IX,  chap.  i36,  de  zytiro  :  zitiron , 

excessive.  id  est  miles  marinus  (éd.  citée,  p.  3 10,  col.  1 

m   Pierre  de    Nolliac,  Pétrarque   et  l'huma-  et  2).  Voir  plus  haut,  p.  a63,  n.  2. 


290  PIERRE  BERSUIRE. 

Vitry  à  propos  d'un  poisson  extraordinaire  qui  aurait  été  péché  en 
Normandie.  Surtout  Philippe  de  Vitry  lavait  lait  profiter  de  ses 
connaissances  en  mythologie  gréco-latine  et  en  littérature  profane 
de  L'Antiquité,  ce  dont  Bersuire  le  remercie  dans  certains  manuscrits 
de  son  Ocidius  moral icatus,  où  il  reconnaît  lui  devoir  la  communi- 
cation de  YOvide  moralisé  en  vers  français  qui  lui  a  servi  de  guide: 
«  Postquam  Avinione  redivissem  Parisius,  contigit  quod  magister 
«  Philippus  de  Vitriaco  dictum  gallicum  volumen  mihi  obtulit,  in 
«  quo  procul  dubio  multas  honas  exposiciones,  tain  allegoricas  quam 
«  morales,  inveni  »(l). 

Bersuire  désigne  sous  le  titre  de  «  Cancellarius  Parisiensis»  un 
autre  de  ses  informateurs  dont  il  ne  donne  ni  le  nom  ni  le  surnom. 
«  Ce  chancelier  de  Paris,  écrit-il  dans  son  Reductoruim  ('2>,  avait 
«coutume  de  dire  qu'un  jour,  du  côté  du  Brahant,  apparut  dans  la 
«  mer  du  Nord  une  ile  avec  villages  et  villageois.  Les  vents  lavaient 
«apportée  on  ne  sait  d'où;  elle  resta  quelque  temps,  puis  disparut, 
«entraînée  par  les  vents  contraires».  Qui  était  ce  chancelier  de 
Paris?  Si  Bersuire  l'avait  connu  à  Avignon,  ce  ne  pourrait  guère 
être  que  le  célèbre  Florentin  Boberto  de'Bardi,  l'ami  de  Pétrarque, 
fameux  comme  prédicateur  et  théologien,  celui-là  même  qui  lut 
nommé  à  la  chancellerie  de  l'église  de  Paris  par  bulle  du  7  mars  i336 


(1'   Môme  référence  que  p.  a8q  ,  n.  !\.  Il  y  eut  bagarre  s'ensuit ,  puis  des  poursuites  judiciaires 

enfin   une  autre  occasion,  de  caractère  bien  au  cours  desquelles  une  partie  du  temporel  de 

différent,  où  il  semble  que  Philippe  de  Vitry  l'ôvôque  est  saisi,   on  ne  sait  à  quel  titre    •. 

ait  eu  affaire  sinon  à  Pierre  Bersuire  lui-même,  L'affaire  semble  avoir  pris  naissance  en  i35G. 

du  moins  à  ses  gens.  Une  lettre  de  rémission,  Paris     était     alors     fort     agité    :    le     a3     no- 

du  a3  janvier  1357,  n.  st.,  insérée  aux  registres  vembre    i356,  une   ordonnance   royale  avait 

du   Trésor  des   Charles   (JJ   84,   n'   707)   et  créé     une     monnaie     nouvelle,    mesure    mal 

utilisée  par  A.  Coville  dans  son  travail   précité  accueillie  dont  le  peuple  demanda  l'annulation 

de   la    flomania,   présente   les    laits  comme   il  au  cours  îles  journées  revendicatives  des   io- 

suit  :  «    Philippe  de  Vitri  est  dans  son  logis  à  1  2   décembre.    Kst-ce  dans  ce  climat  et  à  ce 

Pai  is  ;  il   reçoit  deux  maîtres  de  la  Chambre  moment  que  se  déroula  cet  épisode  ?  S'agil-il 

des  comptes,  tandis  qu'un  clerc,  deux  chape-  au   contraire   d'une   affaire   dont    les   origines 

lains,  deux   Allemands  (1J)  et   un   domestique  remonteraient   à    une   époque  antérieure  à   la 

auvergnat    veillent   à    la    bonne    tenue    de   sa  nomination     de    Bersuire    comme    prieur    de 

maison.   Il  y  a  là  aussi   la   sieur  du  maître  et  Saint-Eloi  ?  Il  ne  semble  pas,  en  tout  cas,  que 

son   mari.   Or,   pendant  que  l'on  est  à  table,  s'il  s'agit  vraiment  de  Pierre  Bersuire,     inri- 

des   serviteurs   du    prieur   de    Saint-Eloi    font  dent   ait  altère   en   quelque   manière   les  bons 

irruption,  suivis  par  deux  sergents  du  Chàtclet.  rapports  entre  les  deux  amis. 

ils  veulent  appréhender  un  clerc  de  l'évéque,  ''  Reduclorium,  liv.  VIII,  chap.  \,de  «ijun 

accuse  d'avoir  lait  violence  à  une  femme.  Une  in  geiienili  (éd.  citée,  p.  i3T>,  col.  a). 


SA  VIE.  291 

et  qui  cessa  ses  Jonctions  en  i34q(1),  celui-là  aussi  qui,  en  13/40, 
aurait  voulu  que  Paris,  au  lieu  de  Home,  décernât  à  son  illustre 
compatriote  la  couronne  poétique.  Si,  au  contraire,  c'est  à  Paris 
que  Bersuire  connut  le  chancelier,  on  devrait  se  décider  plutôt 
pour  le  successeur  de  Hoberto,  Jean  d'Acy  ou  d'Assy  (de  Aciaco], 
comme  lui  docteur  eu  théologie,  qui  fut  chancelier  de  l'église  de 
Paris  de  1 349  ^  *36o;  il  portait,  en  eilet,  le  nom  d'une  localité 
du  Soissonnais  ou  du  Valois '"^  ce  qui  le  mettait,  semble-il,  eu 
meilleure  situation  que  le  Florentin  pour  renseigner  Bersuire  sur  ce 
que  l'on  avait  pu  remarquer  d'extraordinaire  dans  les  parages  de 
l'actuelle  Belgique. 

Quand  on  essaie  de  se  représenter  la  société  lettrée  de  Paris 
qui  a  dû  être  celle  de  Bersuire  au  milieu  du  xive  siècle,  d'autres 
noms  se  présentent  à  l'esprit  :  noms  de  théologiens  et  de  philosophes, 
comme  celui  de  Buridan,  l'aîné  de  Bersuire,  qui,  moins  de  dix  ans 
avant  l'arrivée  de  celui-ci,  enseignait  à  Paris  «naturales,  metaphy- 
sicales  et  morales  libros  »  {s\  celui  aussi  de  Nicole  Oresme,  son 
cadet,  qui  appartenait  à  la  Faculté  de  théologie  (1)  et  préparait  déjà 
vraisemblablement  ses  traductions  d'Aristole. 

Pierre  Bersuire  retrouva-l-il  à  Paris  le  poète  des  Déduis  de  la  Chace, 
Gace  de  La  Buigne,  cpii  avait  été  avant  lui  au  service  du  cardinal 
Pierre  des  Prés  à  la  cour  d'Avignon?  Cette  communauté  de  carrière 
à  une  époque  décisive  de  leur  vie  confère  à  cette  hypothèse 
beaucoup  de  vraisemblance,  d'autant  plus  que  ce  Normand  avait 
quitté  lui  aussi  Avignon  pour  l'entourage  du  roi  Philippe  VI  dont 
il  était  devenu  «  maistre  chapelain».  Gace  pourtant  ne  semble  pas 
avoir  été  nommé  dans  les  écrits  de  Bersuire '5). 

(11  Sur  Roberto  de'  Bardi  on   pourra   voir  Parisiensis.    Voir    aussi,     sur    R.    de'    Bardi, 

(î.  Pozzi,  Roberto  de'  Bardi  e  s.  Agostino  dans  A.  Thomas,    Les  Lettres  à   la    cour   des  papes, 

Italia  médiévale  e  iimanislica ,  I  (ig58)  p.  i3q-  p.  54-56. 

1 53   et   du   même,    //    Vat.  tat.   479  ed  altri  <*'  Acy  (Aisne),  ou  Acy-en-Multien  (Oise), 

codici    annotati    da    Hoberto    de'    Bardi,     dans  sans  qu'aucun    indice  permette  de    choisir    à 

Miscellanea  del  centra  di  slndi  mediecali ,  ser.  Il,  coup  sûr. 

p.    12 5-i  05   (Pubbl.  dell'    Université   cattolica  (S)   E.   Faral    dans    Histoire   littéraire    de    h 

del  Sacro  Cuore,  n.  ser.,  vol.  LXII).  —  Cf.  France,  t.  XXXVIII  (1949),  p.  4g2. 
.1.  Monlrin,  en  son  édition  de  VHistoria  cala-  (4)   Ibid. ,  p.  5^7. 

mitât  11  m d  Abélard,  Paris,  iq5q,  p.  i3  et  n.  i3.  (i>   Gace  de  La  Buigne  avait  reçu  en  i335  de 

La  liste  des  chanceliers  de  Paris  entre  12 84  et  Benoit    XII    une     prébende    canonique    dans 

i3g5  a  été  établie  par  Denille  et  Châtelain  au  l'église  Saint-Pierre  de  (îerberoy  (Oise).  Il  est 

tome   III,  p.  xv  du  Cliartiilarinin  Universitatis  désigné    dans    la    bulle    comme   «    capellanus 


292  PIERRE  BERSU1RE. 

Mais  c'est  surtout  sans  doute  parmi  les  amis  de  Philippe  de  Vitry 
et  de  Guillaume  de  Machaut  qu'il  faudrait  chercher  les  lettrés  ou 
les  hommes  de  science  avec  lesquels  le  savant  religieux  aimait  à 
converser.  Tous  deux  se  plaisaient  comme  lui-même  à  la  lecture 
des  encyclopédies  récemment  compilées  par  un  Barthélémy  l'Anglais, 
un  Thomas  de  Cantimpré,  un  Vincent  de  Beauvais.  Tous  deux 
comme  lui  témoignaient  d'un  goût  particulier  pour  les  labiés  mises 
en  vers  par  Ovide  et  pour  les  moralisations  que  des  esprits  ingé- 
nieux en  avaient  déjà  tirées (1>.  De  véritables  tournois  littéraires 
s'établissaient  parfois  entre  ces  hommes  si  fortement  liés  les  uns 
aux  autres  par  l'amour  des  lettres,  tournois  qu'un  Philippe  de  Vitry 
était,  à  l'occasion,  chargé  d'arbitrer:  tel  celui  qui  eut  lieu  en  i35o 
entre  deux  amis  de  l'évèque  de  Meaux  qui  lurent  aussi  —  on  n'en 
peut  guère  douter  —  ceux  de  Pierre  Bersuire.  Il  s'agit  de  Jean 
Campion,  alors  chapelain  en  l'église  de  Notre-Dame  de  Tournai, 
depuis  chanoine  et  écolâtre  de  Saint-Donatien  de  Bruges,  et  Jean 
de  Murs,  dit  aussi  Jean  de  Savoie,  notaire  et  secrétaire  du  roi, 
chanoine  de  Saint-Benoît-le-îtétourné,  à  Paris,  mathématicien  et 
astrologue,  réformateur  du  calendrier,  théoricien  éminent  de  la 
musique (2). 

Dans  les  premières  années  de  son  séjour  parisien,  Pierre  Bersuire 
semble  n'avoir  disposé,  comme  moyens  d'existence,  que  des  revenus 
de  la  chambrerie  de  Coulombs.  Bientôt,  un  bénéfice  très  important, 
mais  exigeant  cette  fois  résidence,  allait  lui  être  attribué  par  voie 
d'échange.  Ce  ne  fut,  d'ailleurs,  qu'après  avoir  surmonté  diverses 
difficultés,  sur  lesquelles  nous  insisterons  quelque  peu,  car  elles 
donnent  la  mesure  à  la  fois  de  l'esprit  processif  qui  animait  les 
gens  de  cette  époque,  tant  ecclésiastiques  que  laïques,  et  des  com- 
plications qui  pouvaient  surgir  quand  les  atfaires  mettaient  en  jeu 
plusieurs  juridictions. 

(lomestinus   el   continuus    commensalis     »    de  sieurs  ballades  mythologiques  de  Philippe  de 

Pierre,  cardinal-évêque  de  Palestrina  (A.  Tho-  Vitry  et  de  deux  de  ses  amis,  Jean  de  la  Mole 

mas.  Les  Lettres  à  la  cour  des  papes,  p.  6<)).  et  Jean  Campion,  poèmes  qui  par  leur  pensée 

(l)    Sur    tout    cela    voir    le    travail    précite  el    leur   style   ampoulés   et    hermétiques    l'ont 

d'A.    Coville   et   le   livre  d'A.    M.ichabey   sur  penser  déjà  aux  productions  des  rhétoriqueur* 

Guillaume  de  Mâchant,  t.   I,  p.  79-82.  Dans  du  xv*  siècle. 

Humanisme    cl    lienaissance ,    t.    V    (1938),  (,)  E.  Pognon,  art.  cité,  p.  53-55. 
M.  E.  Pognon  a  l'ait  connaître  le  texte  de  plu- 


SA  VIE.  293 

Il  s'agissait  du  prieuré  bénédictin  de  Saint-Eloi  de  Paris,  dont 
le  titulaire,  Pierre  Greslé,  s'était  montré  disposé,  probablement  pour 
des  raisons  de  convenances  personnelles,  à  céder  à  Pierre  Bersuire, 
son  bénéfice  parisien  et  à  prendre,  en  compensation,  la  chambrerie 
de  Coulombs. 

Les  deux  hommes  s'étaient  mis  d'accord  sur  les  conditions  sui- 
vantes :  ils  s'occuperaient  tout  d'abord  d'obtenir  à  frais  communs 
le  consentement  du  pape,  l'échange  n'en  devant  pas  inoins  demeurer 
irrévocable,  même  si  ce  consentement  n'était  pas  obtenu.  Ils  s'obli- 
geaient à  se  tenir  quittes  réciproquement  des  dettes  qu'ils  pouvaient 
avoir  contractées  à  l'occasion  de  leurs  bénéfices  depuis  le  jour  de 
leur  entrée  en  possession.  Les  deux  contractants  s'engageaient,  en 
outre,  à  payer  à  l'abbé  et  au  couvent  de  Coulombs  tout  ce  qu'ils 
pourraient  leur  devoir,  ainsi  qu'à  des  tiers,  au  titre  de  leurs  béné- 
fices jusqu'à  la  prochaine  fête  de  l'Assomption,  et  Bersuire  promet- 
tait également  à  son  partenaire  de  lui  faire  donner  décharge  au 
moyen  de  lettres  revêtues  des  sceaux,  de  l'abbé  et  du  couvent. 

Le  19  décembre  1 353 ,  les  parties  se  réunirent  en  la  maison 
de  Bersuire,  en  présence  de  deux  témoins:  Gervais,  dit  Le  Bosti, 
d'Aire-sur-la-Lys,  et  Pierre  Chrétien,  chapelain  de  Saint-Nicolas 
de  Brionne  au  diocèse  de  Sens.  Le  projet  d'échange  avait  été  mis 
en  forme  par  le  notaire  apostolique  et  impérial  Simon  Quinimo, 
du  diocèse  de  Toul.  Bersuire  et  Greslé  le  ratifièrent,  sous  une  seule 
réserve,  à  savoir  que,  contrairement  à  ce  qui  avait  été  primiti- 
vement prévu,  les  conventions  seraient  nulles  de  plein  droit  si  le 
consentement  pontifical  ne  pouvait  être  obtenu. 

Cette  hypothèse  ne  se  réalisa  d'ailleurs  pas:  les  démarches  laites 
auprès  de  la  curie  aboutirent,  si  bien  que,  par  une  bulle  datée 
d'Avignon  le  8  avril  i354,  Innocent  VI  autorisa  l'échange11'. 

Mais  bientôt  des  dillicultés  surgirent,  à  l'occasion  d'une  somme 
qu'un  particulier  devait  au  prieuré  de  Saint-Eloi  et  dont  le  nouveau 
prieur  devait  pouvoir,  aux  termes  des  conventions,  réclamer  le 
règlement.  Finalement    Pierre  Greslé,   interjetant  appel  devant  le 

(l)   A.  Thomas,  dans  Romania  .  t.  XI  (1882),         du  Vatican,  coté   226,   bulle  n°   o4,  sous  la 
p.  187  ,  et  Les  Lettres  à  la  cour  des  papes,  p.  67  ,         rubrique  De  benejiciis  regularibus. 
d'après  le  Registre  d'Innocent  VI  aux  Archives 

HIST.   LITTÉR.   —  XXXIX.  20 


294  PIERRE  BERSUIRE. 

Parlement  d'une  sentence  du  prévôt  de  Paris  qui  avait  donné  gain 
de  cause  à  Pierre  Bersuire,  se  mit  en  devoir  de  soutenir  devant 
cette  haute  juridiction  que  les  conventions  du  19  décembre  1 353 
n'étaient  pas  recevables.  Sur  quoi  les  parties,  désirant  éviter  des 
contestations  longues  et  coûteuses,  décidèrent  de  s'en  remettre  à 
l'arbitrage  de  deux  «  maîtres  »,  Jean  des  Mares  (1)  et  Jean  Rivant, 
le  rôle  de  tiers  arbitre  devant  être,  le  cas  échéant,  dévolu  à  un  autre 
«  maître»,  Nicole  Darrées(2). 

Plusieurs  semaines  se  passèrent,  au  cours  desquelles  Pierre  Greslé 
et  Pierre  Bersuire  firent  assaut  d'ingéniosité,  développant  à  l'envi 
devant  les  arbitres  les  arguments  de  droit  et  de  raison  qui  leur 
paraissaient  militer  en  laveur  de  leurs  thèses  respectives,  Greslé 
attaquant  sur  le  terrain  juridique,  Bersuire  arguant  de  sa  bonne  foi. 

Finalement,  il  apparut  aux  arbitres  que  la  défense  de  Bersuire 
était  faible  sur  deux  points  au  moins:  d'une  part,  selon  le  droit 
canon,  une  permutation  de  ce  genre  devait  être  «pure»,  c'est-à-dire 
ne  comporter  entre  les  parties  «  aucunes  conventions  quelconques  ». 
Et  d'autre  part,  Greslé  attendait  encore  la  décharge  régulière  de 
l'abbé  et  des  religieux  de  Coulombs  que  Bersuire  s'était  engagé  à 
lui  procurer. 

Dans  ces  conditions,  et  après  avoir  requis  présentation  de  l'acte 


(1)  Jean  des  Mares    (que    l'on  appelle   sou-  décisions  de  Jean  des  Mares  et  leurs  sources  clans 

vent   des   Mares,   mais   il   est  ici   nommé  des  Nouvelle  revue  historique  de  droit  français,  1906). 

Marois,  ce  qui  tranche  la  question),  était  né  à  Ces  décisions  ont  été  publiées  par  .1.   Brodeau 

Provins    vers     i3io.    Docteur    in    utroque    et  à  la  suite  de  son  Commentaire  de  la   Coutume 

juriste  réputé,  il  était  alors  avocat  au  Parlement  de  Paris,  t.  II,  166g,  p.  5a3  et  ss.  Voir,  sur 

(U.  Delaclienal,  Histoire  des  avocats  au  Parle-  Jean   des  Mares,  la   notice  de  F.  Bourquelot 

ment  de  Paris,  p.  362-364).  Admis  plus  tard  dans  Revue  historique  de  droit  français,  t.  IV 

au  Grand  Conseil,  il  fut  l'un  des  négociateurs  (i858),  p.   244-263  et  aussi  Olivier-Martin, 

du  traité  de  Brétigny  et  joua  un  rôle  politique  Histoire  de  la  coutume  de  la  prévôté  et  vicomte 

important  sous  Charles  V  et  Charles  VI.  Vie-  de  Paris,  t.  I,  p.  88-89. 

time   des   guerres   civiles,   il    lut   décapité  en  '''   Le   nom    de    Nicole    Darrées    ne    parait 

place   de    Crève    le    28    février    i383.    Il   est  pas  dans  les  documents  de  l'époque.  Un  Jean 

question  de  lui,  entre  autres  chroniques,  dans  Bivaud,  qui  doit  être  notre  arbitre,  remplissait 

celle  du  Beligieux  de  Saint-Denis  et  dans  celle  la  charge  de  procureur  au  Parlement  de  Paris 

de  Froissart  qui  nous  a  laissé  de  sa  mort  un  à    l'époque    qui    nous   occupe.    Son    nom    est 

récit    dramatique    (éd.    G.    Baynaud ,    t.    XI,  mentionné  dans  deux  accords,  1  un  du  i5  mai 

1899,    p.    80-81).    On   attribue   à   Jean  des  1 357,  où  il  occupe  pour  le  comte  de  Pontieu 

Marcs  un  recueil  de  422  «    Décisions   »  dont  (Arch.  nat.,  X1A    16,   fol.   32i),  l'autre,  sans 

il  a  été  dé ntré   par  A.  Giflàrd   qu'elles  ne  date   précise,   où   on   le   voit   en    conllit   avec 

sont  pas  de  lui  (Etudes  sur  les  sources  du  droit  l'abbaye     poitevine     de     Charroux     (X,A     l4> 

coatamier.    II.    Les    Coutumes    notoires    et    les  fol.  260). 


SA  VIE.  295 

retenu  par  le  notaire  Quinimo,  ainsi  qu'un  rapport  particulier 
dudit  notaire,  après  avoir,  au  surplus,  soumis  l'affaire  à  «plusieurs 
bons  clercs  et  autres  sages»,  les  arbitres  rendirent  au  Palais  royal, 
le  21  février  i356  (n.  st.),  la  sentence  suivante,  qui  fut  homologuée 
par  arrêt  du  Parlement  le  26  du  même  mois,  et  dont  les  deux  prin- 
cipaux articles  sont  : 

Art.  ier.  —  Les  conventions  passées  par  devant  notaire  entre 
Bersuire  et  Greslé  doivent  être  réputées  nulles  et  non  avenues. 

Art.  2.  —  Les  parties  pourront  introduire  l'une  contre  l'autre 
les  revendications  permises  par  le  droit  commun. 

Sur  un  point  secondaire  relatif  à  une  somme  réclamée  par  la 
Chambre  apostolique,  le  Parlement,  par  arrêt  du  i3  août  i35y, 
donna  gain  de  cause  à  Pierre  Bersuire,  mais  celui-ci  perdait  son 
procès  au  principal. 

H  n'empêche  que  la  collation  du  prieuré  de  Saint-Éloi  par 
Innocent  VI  résultant  de  l'autorisation  d'échange  restait  valable (1). 

Le  prieuré  de  Saint-Éloi,  d'abord  abbaye  de  femmes,  fondée  par 
saint  Eloi  vers  635,  sous  le  patronage  de  saint  Martial,  confiée 
beaucoup  plus  tard,  au  xie  siècle,  aux  religieux  bénédictins  de  Saint- 
Maur-des-Fossés,  était  situé  dans  la  Cité,  à  peu  de  distance  de  Notre- 
Dame,  du  Pont-au-Change  et  du  Palais  des  rois (2).  Sur  l'emplacement 
du  prieuré  et  de  son  église  s'élèvent  aujourd'hui  les  maisons  parti- 

<'>   Les   détails   de   cette   affaire    avaient  été  Parlement  de  Paris  eut  encore  à  connaître  d'un 

partiellement  entrevus  par  l'abbé  Lebeuf  (op.  litige  opposant  maître  Simon  d'Escorcy  (Écou 

cit  ..  t.  II,  p.   5o2)  et  par  Pannier  (loc.  cit.,  chy)  au  prieur  de  Saint-Éloi.  L'affaire  donna 

p.  347).  A.  Thomas  (Romania ,  t.  XL,  1911  ,  lieu  à  deux  arrêts  au  moins,  l'un   du   4  août 

p.  98-100)  avait    publié,  d'après  les  archives  i353,   l'autre   du   7  juin    i356    (A.   Tuetey. 

du  Parlement,  le  congé  d'accorder  du  19  jan-  Inventaire   analytique  des  livres   de  couleur  du 

vier   i355,n.  st.,  et  l'arrêt  du  i4   août   i3&7  Chàtelet  de  Paris,   1898,   d'après   Arch.  nat. 

(X1C  g*,  pièce    i4  et  X^  16,  fol.   43o  v").  X1*   16,  fol.   190  v°  et  233). 
Nous  avons  pu  retrouver   récemment,  insérés  «  Dans   VÉpitapIder  du    vieux   Paris,    t.   1 

dans  un  arrêt  de  la  même  cour  du  26  février  (1890),  p.  3og-3i4,  Emile  Raunié  a  donné 

i356,  n.  st.,   deux  documents  essentiels  :  les  une  notice  sur  le  couvent  des  Barnabites  qui 

conventions  d'échange  passées  entre  Bersuire  avait  remplacé  sous  l'Ancien  régime  le  prieuré 


et  Greslé  le  19  décembre  i353  et  la  sentence  de  Saint-Éloi.  On  y  trouvera  aussi  une  repro- 

d  arbitrage  du  21  lévrier  i356,  n.  st.  (X1*  16,  duction  partielle  du  plan  dit  de  Turgot  (1736) 

loi.   247-248).  Voir  les    textes,    accompagnés  qui    montre    la    physionomie    du   quartier  au 

cl  un   commentaire,  dans   Romaida,   t.   LXXX  xviu'  siècle,  et  le  pian  du  couvent  des  Barna- 

(1.939)'  P-  19-33,  Deux  documents  inédits  sur  bites  et  de  l'église  Saint-Éloi  d'après  celui  de 

Pierre   Bersuire.    Vers   la    même    époque,  le  l'abbé  de  La  Grive  (xvn'  siècle). 


20. 


296  PIERRE  BERSUIRE, 

culières  qui  forment  l'angle  de  la  rue  de  Lutèce  et  du  boulevard 
du  Palais.  C'était,  en  tout  cas,  au  xive  siècle,  une  ancienne  et  riche 
maison,  possédant  des  terrains  dans  Paris,  non  seulement  dans  la 
Cité  même,  au  voisinage  du  prieuré,  mais  vers  la  Place  Baudoyer 
et  dans  le  quartier  Saint-Paul,  sur  la  rive  droite  de  la  Seine.  Son 
église  s'élevait  au  fond  de  la  rue  de  la  Cavaterie  et  du  Four-Saint- 
Éloi  (1). 

On  a  peu  de  renseignements  sur  la  manière  dont  Pierre  Bersuire 
se  comporta  dans  son  prieuré,  pendant  les  quelques  années  où  il 
lui  fut  donné  de  le  gouverner.  Un  clerc,  ou  plusieurs,  le  secondaient 
dans  celte  tâche  ;  l'un  d'eux  s'appelait  Guillaume  le  Bel(2),  c'est  tout 
ce  que  l'on  sait  de  lui.  Le  prieur  avait  droit  de  justice  et  les  locaux 
du  prieuré  comportaient  une  prison (3).  En  1 358,  licence  fut 
accordée  par  le  régent  Charles  (le  futur  Charles  V)  au  prieur  de 
Saint-Éloi  dont  le  nom  n'est  pas  donné,  mais  il  ne  peut  s'agir  que 
de  Bersuire'  d'établir  six  étaux  de  boucherie  sur  les  terres  du 
prieuré,  à  la  Porte  Baudoyer (4).  S'agissait-il  d'une  mesure  destinée 
à  améliorer,  pendant  les  troubles  de  cette  année,  le  ravitaillement 
de  la  population  parisienne  ?  On  pourrait  le  penser  quand  on  sait 
quelle  place  importante  tint  l'église  du  prieuré  dans  le  déroulement 
de  la  révolution  d'Etienne  Marcel.  Le  jour  même  22  février  1 358 ] 
où  le  prévôt  des  marchands  décida  le  meurtre  des  deux  maréchaux 
de  Clermont  et  de  Champagne,  ce  fut  dans  l'église  Saint-Eloi  qu'il 
assembla  les  représentants  des  métiers  avant  de  monter  au   Palais 


(1)  Je;m   tiuéroul.    Le    Palais    de  la   Cité  à  cesseurs   de    Bersuire,   Jean   de   Boolei<.    I  ru' 

Paris,  des  origines  a   l't  11  clans  Fédération  des  reproduction   figurée  de    lexplkit  se    trouve 

sociétés...    de    Paris    à    l'Ile-de-France,    t.    I  dans  l'ouvrage  d'Alfred  Franklin,  Les  anciennes 

(ig5a),p.  106-107  et  /"/ssiin;  A. Friedmann ,  bibliothèques  de  Paris,  t.  III,  (nN-3),  p-  <>■ 
Paris ,  ses  rues ,  ses  paroisses  du  Moyen  âge  à  la  <3'  Voir  aux  Arch.  nat.  (\-A  (>,  lui.  200  et 

Révolution,  Paris,  ig5g.  L'auteur  donne,  aux  \IA  16,  loi.   io3-ig4)  deux  arrêts  du  Parle- 

miiexes  (p.  33"  et  suiv.),  une  descrip-  nient  de  i3J4  et  i  356,  n.  st.,  relutils  à  un  rece- 

tion  de  lu  censive  de  Saint-Eloi  dans  la  Cité  veur  du  roi  en  Champagne,  Mathieu •  de  Klo- 

en    1280  et  dans  son   Plan   n°    I    (p.    17)   la  riaco  •  aceosé  d'extorsion  de  fonds  et  enfermé 

configuration  du  domaine  très  morcelé  que  le  dans  cette  prison.  Il  excipait  du  privilège  de 

prieuré  possédait  sur  la  rive  droite.  clergie   et    il    y  a  lu  des  renseignements  fort 

(1'  Dans  le  texte  précité  du  ig  janvier  i35.i,  intéressants  sur   le   vêtement   clérical   u  cette 

n.  st.,  publié  par  A.  Thomas  [fiomania,  t.  XL,  époque. 

191 1,  p.  98-99).  On  peut  voir  à  la  Bibliothèque  I*)   I.   Pannier,    foc.    cit..    p.  364,    d'après 

Mazarine  (n°  3i|8)  un  Lectionnaire  commandé  Arch,  nat,,  JJ  qo,  inné  i3i. 
pour  Saint-Eloi  en    i34a   par  l'un  des  préde- 


SA  VIE.  297 

à  la  tète  de  plusieurs  centaines  d'émeutiers.  Cinq  mois  plus  tard, 
le  20  juillet,  Etienne  Marcel  s'y  rendait  de  nouveau  et  y  tenait 
conseil  avec  les  gouverneurs.  Les  Grandes  chroniques  de  Saint-Denis, 
qui  nous  livrent  ces  faits (l),  ne  nomment  pas  Pierre  Bersuire  ; 
nous  ignorons  quel  rôle  il  joua  dans  ces  heures  difficiles,  et  même 
s'il  en  joua  un. 

Sur  ces  entrefaites,  le  roi  Jean,  que  les  Anglais  avaient  fait 
prisonnier  à  la  bataille  de  Poitiers,  rentra  de  captivité,  après  que 
le  Trésor  irançais  eut  payé  une  partie  de  sa  rançon  (2).  Quelque 
temps  après,  dans  les  premiers  jours  de  janvier  i3(h,  arrivait  sur 
les  bords  de  la  Seine  une  ambassade  italienne  envoyée  par  Galéas 
Visconti,  seigneur  de  Milan,  pour  complimenter  le  roi  de  sa  déli- 
vrance et  lui  remettre  un  anneau  qu'il  avait  perdu  à  la  bataille  de 
Poitiers.  Le  chef  en  était  François  Pétrarque.  Pierre  Bersuire  l'avait 
connu  à  Vaucluse,  comme  nous  l'avons  dit,  alors  que  lui-même 
vivait  à  la  cour  pontificale  et  Pétrarque  lui  avait  témoigné  beaucoup 
d'estime  (3).  Les  deux  hommes  se  retrouvaient  avec  plaisir.  Pendant 
le  séjour  de  l'ambassade  il  se  virent  tous  les  jours,  jouissant  de  leur 
conversation  savante  avec  d'autant  plus  d'avidité  qu'ils  en  avaient 
été  plus  longtemps  privés''4'. 

Le  i3  janvier,  Pierre  Bersuire  assista  à  la  cérémonie  au  cours 
de  laquelle  Pétrarque  remit  au  roi  Jean  l'anneau  retrouvé  et  le 
harangua  en  latin  au  nom  de  l'ambassade (5).  Dans  ce  discours, 
tout  chargé  d'érudition  antique,  l'ambassadeur  ayant  parlé  inci- 
demment de  la  Fortune,  le  roi  et  et  le  dauphin,  qui  n'avaient  pas  eu 

«"Édition  Paulin ' Paris, 't.  Vr(i 836),  p.  87  nationale,    p.    i36-i38.    Cf.   àbbë   de   Sade, 

et  127-  Mémoires    pour   la    vie    de    Pétrarque,    t.     MF, 

[,)   Le  roi  .le.ni,  arrivant  d'Angleterre  op  il  p.  545;  A.   B.arbeu  du  Rocher,  Ambassade  de 

venait  de  terminer  sa  captivité,  av;;it  débarqué  Pétrarque  auprès  du  roi  Jean  le  Bon,  loc.  cit., 

le  8  juillet  r36o.  p.  225-227;   L.   Paniiier,   loc.  cit.,   p.   35o; 

(>)   Voir    plus    haut,     p.    367     et    ci-après,  Petit   de    .lulleville,     Voyage    de    Pétrarque    à 

p.  32(5-345,  les  chapitres  consacres  aux  Livres  Paris  en   1361 ,  dans  Revue  des  cours  et  con/é- 

XIV  et  XV  du  Rcduclorium.  renées,  nov.  i8g5  à  mars   1896,  p.  537-546; 

<*'   C'est  Pétrarque  lui-même   qui,  un    peu  fi.    Delachenal,    Histoire  de    Charles    \  ,  t.    Il 

plus  tard,  dans  une  lettre  écrite  de  Padoue  à  (1909),  p.  270-272. 

Bersuire  le  6  septembre  i362  [Epîstolae  fond-  <5'   La  longue  harangue  latine  de  Pétrarque 

Lares,  livre  XXII,  ep.  i3)  se  plaisait  à  évoquer  à   Jean   le   Bon   a    été   publiée  in  extenso   par 

ces   agréables    souvenirs.    Voir   le    texte   dans  Barbeu    du    Hocher,    lac.    cit.,    p.    2i4-225, 

l'édition  de  (.iuseppe  Fracassetli,  t.  III  (i863),  d'après   le   manuscrit   lat.   8568   de   la  Biblio- 

p.   1O9-161   et   au   t.  IV  (19/12)   de  l'édition  thèque  nationale. 


298  PIERRE  BERSU1RE. 

à  se  louer  d'elle,  voulurent  savoir  ce  qu'au  fond  il  en  pensait.  On 
convint  que,  le  lendemain,  à  la  suite  d'un  dîner  qui  devait  avoir 
lieu  à  la  cour,  Bersuire  et  d'autres  savants  personnages  amèneraient 
la  discussion  sur  ce  sujet.  Pétrarque,  averti  à  temps,  passa  la  nuit 
à  se  préparer,  mais  le  banquet  se  termina  sans  que  la  conversation 
prévue  se  fût  engagée.  Ce  fut  seulement  après  le  festin  que  Pétrarque 
emmena  dans  sa  maison  Bersuire  et  trois  autres  maîtres,  parmi 
lesquels  à  peu  près  certainement  Philippe  de  Vitry,  et  que,  pendant 
six  heures  d'horloge,  les  interlocuteurs  échangèrent  sur  la  Fortune 
et  sur  d'autres  matières  une  foule  de  propos (1).  A  la  fin  de  février, 
Pétrarque  avait  repris,  avec  ses  compagnons,  le  chemin  de  son  pays, 
mais  il  n'oubliait  ni  son  ami  Bersuire,  ni  Paris  et  le  royaume  de 
France,  à  ce  point  déchus  de  leur  ancienne  splendeur  qu'il  avait 
eu  de  la  peine  à  les  reconnaître,  ni  le  roi  de  France  et  son  fils  le 
duc  de  Normandie,  qui  venaient  de  subir  des  retours  de  fortune 
presque  incroyables.  Il  lui  écrivit  même  en  voyage  [ex  itinere) 
deux  lettres  latines,  dont  une  fort  longue,  qui  ont  été  recueillies 
parmi  ses  Lettres  familières. 

La  première  évoquait  avec  émotion  les  heures  passées  à  la  cour 
de  France  en  compagnie  d'amis  très  chers  et  se  demandait  pourquoi 
et  comment  la  France  et  l'Italie  étaient  à  cette  époque  en  si  tristes 
conditions.  Ici  le  savant  venait  à  l'aide  du  patriote  et  lui  souillait 
la  réponse.  Pourquoi  les  Français,  autrefois  invincibles,  se  trou- 
vaient-ils aujourd'hui  foulés  aux  pieds  par  les  Anglais,  jusque-là 
méprisés?  Pourquoi  les  Italiens,  eux  aussi,  avaient-ils  perdu  leur 
liberté?  Parce  que  les  gens  de  guerre,  disciplinés,  rudes  et  sobres 
des  siècles  de  Home  avaient  cédé  la  place  à  des  soudards  avides 
seulement  de  pillage  et  de  bonne  chère.  Et  Pétrarque  d'alléguer  a 
l'appui  de  sa  thèse  toute  une  série  de  citations  et  d'exemples  pris 
dans  les  œuvres  des  auteurs  antiques  et  dans  la  vie  de  ses  héros. 

(1)   Tous    ces    détails    sont    donnés   par    Pé-  auteur    qu'avec     l'autre    (Epistnlae  famitinrcs, 

trarque   lui-même  dans    la   lettre  précitée  du  livre  XXII ,  ep.  i3ct   i4,   éd.   G.   Fracassetti , 

6  septembre  1 36?,  mais  que  Bersuire  ne  put  t.    III    fi863),    p.    l5q-l6l    et    161-178,   et 

recevoir,     étant     mort     dans    l'intervalle.     En  I.   IV    de    l'édition    nationale,    p.    1 36- 1 3H  et 

réalité,    Pétrarque   avait   écrit   à    Bersuire    le  1 38- i;Vj).  Traductions  ou  extraits  dans  Barbeu 

■!.-  février  i36l  ,  au  moment  où,  rentrant  dans  du  Rocher,  op.  cit.,  p.  36;  Merland,  op.  cit., 

son   pays,   il    traversait    les  Alpes,   mais  celte  p.  i^-j-iby  ;  Pannier,  Inc.  cit.,  p.  35i. 
lettre    semble    n'avoir    été    expédiée   par   son 


SA  VIE.  299 

Bersuire  ne  put  lire  cette  lettre,  que  Pétrarque  eut  la  précaution 
de  nous  conserver  après  l'avoir  soigneusement  récrite.  Son  desti- 
nataire mourut  avant  d'avoir  pu  la  recevoir.  Plût  au  ciel,  écrira 
Pétrarque,  qu'il  n'eût  pas  attendu  si  longtemps  pour  quitter  ce  bas 
monde.  La  vue  des  malheurs  de  son  pays  lui  aurait  été  épargnée (I). 

On  se  souvient  qu'une  quinzaine  d'années  auparavant,  en  1 346 , 
un  des  parents  de  notre  auteur,  Jean  Bersuire,  son  frère  peut-être 
ou  son  cousin,  avait  acquis  rue  des  Murs,  près  de  la  Porte  Saint- 
Victor,  une  maison  dont  nous  ne  savons  pas  d'ailleurs  s'il  en  fit 
son  domicile  ou  si  elle  constituait  un  simple  placement.  La  première 
hypothèse  prend  de  la  vraisemblance  à  la  lumière  d'une  autre  acqui- 
sition, faite  par  Pierre  Bersuire  lui-même  en  juin  1 36 1 ,  moyennant 
cent  écus  d'or  du  coin  du  roi,  d'un  autre  immeuble  situé  dans  la 
même  rue  et  joignant  celui  de  Jean  Bersuire  (2).  L'acquisition 
était  faite,  il  est  vrai,  non  en  son  nom  personnel,  mais  pour  son 
prieuré  de  Saint-Eloi  ;  tout  donne  à  penser  cependant  qu'il  songeait 
à  l'utiliser  pour  lui-même,  d'autant  plus  qu'il  y  aurait  été  le  voisin 
immédiat  de  son  parent.  Remarquons  que  le  vendeur,  Hugues  de 
la  Vergne,  écuyer,  était  lui  aussi  un  Poitevin,  du  diocèse  de 
Maillezais,  ce  qui  nous  permet  d'entrevoir  dans  ce  coin  de  Paris, 
alors  encore  champêtre,  comme  une  petite  colonie  d'originaires  du 
Poitou (3). 

L'événement  allait  rendre  toutes  les  prévisions  inutiles.  Avant  la 
fin  de  l'année  i362,  Pierre  Bersuire  était  mort.  On  ne  saurait 
préciser  davantage (4),  mais  il  existe  une  pièce  datée  du  9  janvier 
1 363   (nouveau  style)  dans  laquelle  il  est  parlé  de  lui    au   passé. 

(1>   Lettre  non  datée,  mais  probablement  de  m   II  y  avait  bien,  et  il  y  a  encore  dans  le 

i368,  adressée  par  Pétrarque  à  Guido  Settimo,  quartier  de  l'Université  une  rue  des  Poitevins, 

archevêque  de  Gènes  (Epistolae senties ,  livre  X,  mais   elle   se   situe   assez   loin   de   la    rue   des 

ep.  2).  Murs,  du  côté  de  la  rue  Danton  et  du  boule- 

(,)  Nous  n'avons  pas  l'acte  lui-même  de  vard  Saint-Michel  actuels. 
i36i,  mais  seulement  une  attestation  sensi-  (4>  Pétrarque  en  était  vraisemblablement 
blement  postérieure  (7  septembre  1 388)  où  la  informé  le  6  septembre  i36a.  Dans  cette 
vente  de  1 36 1  est  alléguée  sans  ambiguïté.  lettre,  bien  qu'elle  soit  adressée  à  Pierre  Ber- 
Cette  pièce  a  été  publiée  in  e.rtenso  par  L.  Pan-  suire,  il  fait  allusion  à  la  disparition  d'un 
nier,  np.  cit.,  p.  358-359,  d'après  le  carton  S  «  religiosus  et  insignis  vir  »  qui,  d'après  le 
il 86,  n"  27  des  Archives  nationales.  Un  contexte,  semble  ne  pouvoir  être  que  son  cor- 
inventaire  du  mobilier  de  cette  maison  en  1371  respondant.  N'oublions  pas,  en  effet,  que  c'est 
a  été  également  publié  par  Pannier  (p.  36 1-  là  une  lettre  refaite. 
362).  Il  ne  présente  pas  d'intérêt  pour  nous. 


300  PIERRE  BERSUIRE. 

C'est  un  accord  conclu  entre  l'abbé  de  Saint-Maur-des-Fossés,  d'une 
part,  et  Pierre  Philippeau,  prieur  de  Saint-Eloi,  d'autre  part,  accord 
intervenu  à  la  suite  d'un  différend  qui  les  opposait  au  sujet  préci- 
sément des  meubles  de  Pierre  Bersuire(1),  précédemment  prieur  de 
Saint-Eloi.  D'après  l'abbé  Lebeuf,  utilisant  un  document  aujour- 
d'hui disparu,  le  décès  se  serait  produit  avant  le  20  septembre, 
date  à  laquelle  parait  déjà  le  nom  de  son  successeur12'.  L'épitaphe 
laisse  les  choses  dans  le  vague  ;  elle  donne  seulement  la  date 
d'année:  i36^. 

Pierre  Philippeau  était,  d'ailleurs,  le  propre  neveu  (3)  et,  vraisem- 
blablement, le  filleul  de  Pierre  Bersuire,  et  l'on  peut  penser  que  ce 
lut  par  ses  soins  que  fut  aménagée  la  sépulture  du  défunt  dans  la 
chapelle  de  Notre-Dame  des  Grâces,  qui  servit  plus  tard  de  sacristie. 
D'après  l'ancien  historien  de  Paris  Claude  Malingre (,l),  il  s'agissait 
d'une  tombe  de  pierre,  que  les  Barnabites,  successeurs  des  Bénédic- 
tins à  Saint-Eloi,  finirent  par  transporter  au  voisinage  du  grand 
autel,  du  côté  de  l'Epilre.  Au  témoignage  de  Du  Breul(5),  c'était 
une  tombe  plate  de  cuivre.  On  peut  supposer,  pour  concilier  ces 
deux  assertions  contradictoires,  que  l'effigie  de  Bersuire,  gravée 
sur  une  lame  de  cuivre,  était  incrustée  dans  la  dalle  de  pierre. 
Peut-être  aussi  n'y  avait-il  point  d'effigie,  mais  seulement  une 
épitaphe  qui  a  disparu,  sans  doute  à  la  Révolution,  pour  être  fondue 
et  dont  divers  ailleurs  nous  ont  conservé  le  texte,  non  sans  quelques 
légères  variantes     : 

Hic   jacet    venerabitis    magne    profundeque    scientie    ac    mirabilis    et    subtilis 


(li    Vccord  publié  par  L.   Pannier,  loc.cit.,  l55o,  p.  35-36  ;  Pierre  Bonfons  et  Jacques  du 

I'.  359-361,  d'après  le  carton  S  1181 ,  n"  aa,  Breul,  Les   intiqaitez  de  Paris,  1608,  fol.  n>i, 

des  archives  nationales.  Jacques  Quétif,  I  ie  et  mirai  les  de  sainte  A  are, 

"   Histoire  de  lu  ville  ri  du  diocèse  de  Paris,  ilnui  le  corps  repose  en  l'église  S.  Ebyenla  Cité, 

éd.  Cocheris,  t.  III  (i883),  p.  3ia.  i6a5  (a'  éd.),  p.  81  ;  Le  Maire,  Paris  ancien 

S)    Il    parait  en   cette  qualité   dans  un  acte  et  nouveau,  l.  I  (iG85),  p.  .17.");  Cl.  Malingre, 

de  fondation  de  messes  du  début  du  xv"  sioclr  op.  cit.,  1  ( i  i < >  ;  Piganiol  de  la  Force,  Descrip- 

publié  par  i..  Pannier,  lac.  cit.,  |>.  36a-364i  don  de  Paris,  t.  I  (i-\ a),  p.   ,.w  ;  Paulin  Pa- 

d'après  le  carton   I.  6i3  <li's  Archives  natio-  lis,  Manuscrits   françois,  t.  V  (i84a),  p.  417- 

uales.  Ji8;  Em.  Raunié,  Epitaphier  du  rieur  Paris-, 

Les  Antiqailez  </<  la  ville  de  Paris,  i64o,  t.  I  (1890),  n"  16a,  p.  3i5  ;  L.  Pannier,  Inc. 

P-  137.  ci*.,  p.  353. 

.1  .<■<  |  ii«-s  du  Breul,  Antiqnitez  de  Paris,  La  tombe  de  Pierre  Bersuire  était  encore  en 

•  p.  ioa.  place  au  x\  a'  siècle. 

G.  Corrozet,    '.       Antiquitez    de    Paris, 


SES  ECRITS.  301 

eloquentie  frater  Petrus  Bercorius,  prior  hujus  priera  tus,  qui  fuit  oriundus  de 
villa  Sancti  Pétri  de  Itinere  in  episcopatu  Malliziacensi  in  Pictavia,  qui  tempore 
suo  fecit  quinque  opéra  solemnia,  scilicet  Dictionarium,  Reductorium,  Breviato- 
rium,  Descriptionem  mundi  et  Translationem  cujusdam  libri  velustissimi  de  latino 
in  gallicuiu  ad  preceptum  excellentissimi  principis  Joannis  régis  Francorum'1', 
qui  obiit  anno  M.CCC.LXII. 

Le  neveu  et  successeur  de  Pierre  Bersuire  resta  à  la  tète  du 
prieuré  de  Saint-Eloi  jusque  vers  1/106.  Fidèle  à  la  mémoire  de 
celui  que  l'on  qualifiait  encore,  quelques  siècles  plus  tard,  d'«  auteur 
assez  congneu  par  les  œuvres  dont  il  a  enrichi  la  postérité  » (2), 
il  fonda,  à  Saint-Eloi  même,  trois  messes  en  l'honneur  de  son  oncle 
et  de  ses  propres  parents,  Guillaume  Philippeau  et  «  Lorence  » 
Bersuire  (3). 


II.    —   SES   ÉCRITS. 

Les  écrits  de  Pierre  Bersuire  comprennent  deux  parties,  d'étendue 
et  de  caractère  très  différents.  La  première,  composée  de  plusieurs 
traités  se  complétant  l'un  l'autre,  est  une  œuvre  originale,  rédigée 
en  latin.  Extrêmement  volumineuse,  elle  tient  à  la  fois  d'une  encyclo- 
pédie et  d'un  répertoire  de  théologie  morale  fondé  sur  un  commen- 
taire continu  des  Livres  saints.  La  deuxième,  personnelle  seulement 
dans  la  l'orme,  se  réduit  à  une  simple  traduction  d'un  auteur  ancien, 
mais  elle  tire  son  importance  fie  ce  que,  pour  la  première  lois  peut- 
être  dans  notre  littérature,  l'auteur  y  a  fait  passer  en  français  presque 
tout  ce  que  l'on  connaissait  à  son  époque  de  l'œuvre  d'un  grand  his- 
torien latin  :  {Histoire  romaine  de  Tite-Live. 

L'épitaphe  de  Bersuire  énumère  comme  suit  ce  qu'elle  appelle  ses 
«  quinque  opéra  solemnia»  :  Dictionarium  (c'est-à-dire  liepertorium), 
Reductorium,  Breriatorium ,  Descriptio  mundi  et  Translatio  cujusdam  libri 
vetustissimi[k\  Mais  Bersuire  lui-même,  au  prologue  de  sa  traduction 
de  Tite-Live,  s'il  parle  de  ce  dernier  ouvrage  comme  étant  «  le  quint 

(l)   On  verra  plus  loin   dans  quelle   mesure  *    Malingre,  op.  ni-,  p.   137. 

cette  énumération    s'accorde   avec    les   indica-  m  Voir  plus  haut ,  p   2tio. 

tions  fournies  par  IWsuire  lui-même  dans  les  (,)  Voir  un  peu  plus  haut  le  texte  de  1  epi- 

proloj,rues  de  ses  œuvres.  tapne. 


302  PIERRE  BERSUIRE. 

de  ses  labeurs  »,  intervertit  l'ordre  du  Repertorium  et  du  Reductonum , 
donnant  à  celui-ci  la  première  place (1).  Et  cet  ordre  varie  encore  dans 
le  prologue  de  la  deuxième  édition,  datée  de  i35cj,  du  Repertorium, 
qui  énumère  les  trois  premières  œuvres  comme  dans  le  prologue  du 
Tite-Live,  mais  place  en  quatrième  position  la  traduction  de  Tite- 
Live  et  en  cinquième  la  Mappemonde®,  c'est-à-dire  la  Descriptif)  mundi. 
Un  texte,  plus  explicite  encore,  postérieur  au  prologue  du  Tite- 
Live,  et  produit  ici  pour  la  première  fois,  nous  donne,  semble-t-il, 
le  dernier  état  de  la  pensée  de  Bersuire  quant  au  nombre  et  à  l'éche- 
lonnement de  ses  ouvrages.  C'est  une  Collatio  pro  jine  operis  que  l'on 
trouve  seulement  dans  les  manuscrits  de  la  dernière  rédaction  du 
Repertorium ,  antérieure  de  deux  ou  trois  ans  à  peine  à  la  mort  de 
l'auteur  : 

In  illa  dico  collacione  mentionem  facio  quod  labores  meos  l3)  in  très  partes 
solum  divido  et  distingo,  scilicet  autem  Morale  Reductoriam,  Repertorium  et  Brevia- 
rium,  et  tamen  constat  quod  ipsos  labores  meos  jam  in  quinque  partibus  compilavi 
et  inveniuntur  distinct! ,  super  quo  non  moveatur  lector,  quia  pro  certo  quando  pre- 
dictum  prologum  compilavi  ita  proponebam  ut  dixi,  sed  postea  ad  mandatum  et 
instanciam  domini  Jobannis  magnifici  Francorum  régis  Titum  Livium,  summum 
et  eloquentissimum  et  oscurissimum  omnium  ystoriographorum ,  de  illa  sua  profun- 
dissima  latinitate  in  linguam  gallicam  transtuli,  et  etiam  quamdam  orbis  terrarum 
cosmographiam  seu  mundi  mappam,  multa  superaddendo  aliis  dudum  factis,  com- 
posui  et  depinxi  et,  sicut  1*1  in  prologo  dicti  Titi  Livii  dico,  jam  labores  meos  in 
quinque  partes  distinxi (5'. 

Nous  ne  possédons  des  ouvrages  de  Bersuire  aucun  manuscrit  qui 
soit  entièrement  ou  partiellement  de  sa  main.  Il  n'existe  même  nulle 
part  de  manuscrit  complet  de  son  œuvre  latine,  mais,  en  revanche, 
de  très  nombreux  exemplaires  dépareillés  ou  mutilés,  lesplusanciens, 
contemporains  de  l'auteur  ou  pouvant  être  datés  approximativement 
de  la  deuxième  moitié  du  xive  siècle.  Nous  fournirons  à  la  fin  de  cette 
notice  une  liste  aussi  complète  que  possible  de  ces  manuscrits,  ainsi 
que  des  éditions,  dont  certaines  reposent  vraisemblablement  sur  des 
manuscrits  perdus. 

Celles  des  œuvres  latines  de  Pierre  Bersuire  dont  on  peut  dire  à 
coup  sur  qu'elles  nous  sont  parvenues  sont  le  Reductoriam  morale  et  le 

(l>  Voir  ci-dessous,  p.  349-  (,)   M  s.  sic. 

m  Bibl.  nat.,  lat.  10790  [Repertorium).  (5)    ftii,  lai.  1/1275  (Repertorium),   fol.  a 33 

<3)   Ms.  ipsi  labores  met.  v°,  col.  1. 


SES  ECRITS.  303 

Repertorium  morale.  Les  autres,  c'est-à-dire  le  Breviarium  (dit  aussi  Bre- 
viatorium  ou  Ductorium)  morale,  la  Cosmographia  ou  Descriptio  mundi, 
n'ont  pu  être  jusqu'à  présent  identifiées  avec  certitude.  Quant  au  but 
que  se  proposait  l'auteur  dans  les  trois  premières  de  ses  œuvres,  il 
s'en  est  expliqué,  paraphrasant  la  Genèse,  dans  un  long  prologue,  en 
offrant  la  partie  alors  réalisée  à  son  protecteur  le  cardinal  français 
Pierre  des  Prés  : 

Tibi  creatori  et  patri  meo  intendo  oflerre  vitem  in  qua  erunt  très  propagines, 
quarum  uvas  in  calice  tuo  comprimens,  tancpiam  bonus  Pharaonis  pincerna,  spero 
letificare  cor  tuum,  quod  erga  scientias  non  solum  civiles  et  canonicas,  sed  etiam 
tbeologicas  et  morales  scio  sollicitum  et  attentum.  Très  autem  propagines  très 
sunt  libri  seu  très  laborum  meorum  particule  tibi  vel  nunc  vel  alias  propinande, 
scilicet  Morale  Reductorium  ,  Morale  Repertorium  ,  que  duo  jam  tibi  in  presenti  expono, 
et  consequenter  Morale  Dactoriam,  quod,  si  vita  cornes  fuerit,  offerre  tue  majestati 
propono  '". 

Ainsi,  au  moment  où  il  rédigeait  ce  prologue,  malheureusement 
non  daté,  les  deux  premières  parties  de  l'ouvrage  projeté  étaient 
écrites,  mais  non  la  troisième. 

Dans  ce  même  prologue,  Pierre  Bersuire,  poursuivant  ses  explica- 
tions, nous  renseigne  sur  ce  qu'il  a  voulu  faire  dans  ses  trois  ouvrages 
placés  par  lui  sous  le  signe  ternaire,  symbole  en  particulier  de  la 
Sainte  Trinité,  et  comment  il  a  entendu  en  répartir  les  matériaux. 

D'abord  leur  caractère  (conditio  operis)  :  il  s'agit  de  tirer  des  pro- 
priétés des  choses  les  moralisations  qu'elles  comportent,  de  montrer 
par  des  exemples  le  mécanisme  des  vertus  et  des  vices,  d'en  tirer  les 
conséquences  pour  la  foi  et  pour  la  morale,  qu'il  s'agisse  des  réalités 
du  monde,  des  fictions  poétiques  ou  du  sens  caché  des  Ecritures,  la 
cause  efficiente  étant  Dieu  et  la  cause  finale  le  salut  des  âmes. 

Ensuite  la  répartition  des  matériaux  (distinctio  operis)  :  dans  le  pre- 
mier ouvrage  (Reductorium),  si  étendu  que  l'auteur  se  propose  d'en 
faire  deux  volumes,  un  choix  de  «  propriétés  » ,  de  merveilles,  de  fables 
et  de  paraboles,  avec  les  moralisations  correspondantes.  Dans  le 
second  (Repertorium),  étude  minutieuse  (dissectio)  du  sens  des  mots 
disposés  dans  l'ordre  des  Concordances,  le  tout  à  l'usage  des  prédica- 
teurs et  des  fidèles.  Le  troisième  ouvrage  (Ductorium),  non  encore 
réalisé  (tertia  particula,  (juam  sedicet  nedum  complevi),  sera  comme  une 


(l)   Ibid.,  lat.   14276  [Redactorium] ,  foi.  1  ;  lat.  16780  (Reductorium) ,  foi.  1. 


304  PIERRE  BERSUJRE. 

introduction  générale,  une  sorte  de  portique  qui  donnera  accès  à 
l'édifice  [sicut  ostium  ad  dictum  aedijlcium  subintrundum). 

Cette  œuvre  considérable,  bien  qu'inachevée,  Bersuire  déclare  la 
signer  volontairement,  non  par  vanité  d'auteur,  mais  pour  ne  pas  se 
dérober  à  ses  responsabilités.  Après  quoi,  il  explique  comment  et 
pourquoi  il  a  voulu  donner  à  chacune  des  parties  un  titre  particulier 
tdenominatio  operis),  comment  enfin  il  en  a  ordonné  les  divers  éléments 
en  livres  et  chapitres. 

La  succession  chronologique  des  œuvres  de  Bersuire  est,  on  l'a  vu, 
difficile  à  établir.  II  n'est  pas  moins  malaisé  de  préciser  les  remanie- 
ments que  ce  Reductorium  et  ce  Repertorium  ont  pu  subir  du  fait  de 
leur  auteur  ou  après  sa  mort.  La  cause  en  est  dans  le  grand  nom- 
bre et  la  grande  dispersion  des  manuscrits,  dans  leur  état  le  plus  sou- 
vent fragmentaire,  dans  la  difficulté  aussi  que  l'on  éprouve  à  manier, 
de  façon  à  les  comparer  entre  elles,  ces  masses  exceptionnellement 
pesantes  et  encombrantes  de  parchemin.  En  l'état  actuel  de  la  docu- 
mentation, la  confrontation  systématique  apparaît  impossible.  Fnt- 
elle  réalisable,  les  résultats  qu'elle  pourrait  donner  ne  justifieraient 
pas  à  nos  yeux  le  travail  énorme  qu'elle  nécessiterait. 

Tout  ce  que  l'on  peut  dire  d'après  les  prologues  et  en  admettant 
(pie  le  Reductorium  et  le  Repertorium  aient  formé  de  bonne  heure  un 
tout,  c'est  que  l'on  croit  discerner  deux  étapes  au  moins  dans  la  pré- 
sentation de  cet  ensemble  par  l'auteur  lui-même  :  l'une,  que  l'on  peut 
dater  des  environs  de  i34o,  où  Pierre  Bersuire  s'adresse  personnelle- 
ment à  son  protecteur,  le  cardinal  Pierre  des  Prés,  l'autre,  de  io.)0, 
où  fauteur,  ne  parlant  plus  du  cardinal  dans  son  nouveau  prologue, 
excipe  de  sa  propre  qualité  de  prieur  de  SaintrEloi  de  Paris,  charge 
qu'il  avait  obtenue  en  1  3 5 4  -.  et  déclare  avoir  inséré,  dans  le  Reperto- 
rium tout  au  moins,  certains  suppléments  au  sujet  desquels  il  reste 
dans  le  vague  (cam  suis  addiaonibus  et  supplément is  Ions  suis,  ut  decet, 
ordinal/ s  . 

A.  REDUCTORIUM  MORALE, 

Dans  le  prologue  commun  au  Reductoriuhx  et  au  Repertorium , 
Pierre  Bersuire,  on  l'a  vu,  a  nommé  d'abord  le  premier  de  ces  ouvra- 
ges. C'est  donc,  selon  toute  vraisemblance,  le  Reductorium  qu'il  mit 


SES  ÉCRITS.  305 

d'abord  sur  le  chantier,  commençant  par  les  treize  premiers  livres 
pour  leur  ajouter  plus  tard  les  trois  autres.  Mais  à  quelle  période, 
forcément  assez  longue,  de  sa  vie  faut-il  assigner  le  rassemblement 
des  matériaux,  la  rédaction,  la  copie  et  la  diffusion  de  ces  milliers 
de  pages?  C'est  ce  qu'il  est  bien  difficile  de  dire  avec  précision. 

Certains  ont  fait  état  de  ce  qu'un  manuscrit,  parmi  les  plus  anciens, 
de  ce  Repertorium  que  Bersuire  lui-même  donne  comme  postérieur  au 
Redactonum ,  comporte  une  table  compilée  en  i34o  (l),  pour  considérer 
que  les  deux  ouvrages  étaient  terminés  à  cette  date.  D'autres  ont  tiré 
argument  de  l'explicit  de  plusieurs  autres  manuscrits  du  Reducto- 
num{i),  celui  entre  autres  où,  à  la  fin  du  livre  XV,  l'auteur  se  dit 
encore  moine  de  Saint-Florent  de  Saumur[3),  pour  en  déduire  que  le 
Reductonum  était  achevé  en  1 343 ,  ce  que  confirmerait  la  mention  «  in 
isto  anno  1 34 1  »  que  l'on  relève  dans  l'un  des  chapitres  du  livre  XIII ((l). 
Enfin ,  quand  on  voit  que ,  dans  le  même  prologue,  l'auteur  insiste  sur  le 
temps  considérable  que  recherches  préalables  et  rédaction  lui  ont  coûté 
(quatre  années  pour  être  en  mesure  de  se  référer  à  l'Ancien  Testament 
sans  recourir  aux  Concordances,  plusieurs  autres  pour  s'assimiler  le 
Liber  de  proprietattbus  rerum  et  pour  en  préparer  les  moralisations'5'), 
on  peut  parler  de  i32o  environ  comme  de  la  date  à  laquelle  il  fau- 
drait faire  remonter  ses  premières  tentatives.  Une  chose  est  en  tout  cas 
certaine,  c'est  que  le  Reduclorium  fut,  sinon  conçu,  du  moins  réalisé 
à  Avignon  sous  les  pontificats  de  Jean  XXII  et  de  Benoit  XII.  On 
s'en  serait  douté  d'ailleurs  à  voir  avec  quelle  complaisance  Rersuire 
relève  dans  les  Otia  imperialia  de  Gervais  de  Tilbury  et  commente 
dans  son  prologue  diverses  histoires  fabuleuses  qui  auraient  eu  pour 
théâtre  la  région  d'Arles  et  de  Beaucaire  et  jusqu'aux  gouffres  mêmes 
du  Rhône.  Mais  lui-même  nous  assure  qu'il  a  profité  de  l'aide  maté- 
rielle et  morale  du  prince  de  l'Église  qui  occupait  alors  précisément 

()   Ibid. ,  lat.  8863  (Meperlorium) ,  fol.  378;  p.  34s,  ce  qui   sera  dit  à  propos  du  livre  XV 

lat.  14270  (id.),  loi.  1  r°  :  «  Quani  quidem  tabu-  [Ooidius  moralizatus). 

lam  l'eci  et   compilavi   in   curia    romana  anno  '4)   Reduclorium ,    livre  XIII,    cliap.    18,    de 

Doniini  M"  CCC°  XL",  ad beneplacitum  Pater-  nulle  (éd.  de  i583,  p.  D92,  col  2).  Le  texte 

nilalis  vestre  (le  cardinal  Pierre  des  Prés) ...  ».  est  le  suivant  :  1  quod  in  anno  isto  millesimo 

m   Ibid,.,  lat.  16787,  in  fine  :  «  Explicit  liber  GCGXU  in  Avinione...   in  magna  quantitate 

Reductorii  moraJis,  quod  in  Avinione  fuit  lac-  cecidit  ».  11  s'agit  de  la  chute  d'une  substance 

tum,    Parisius    vero    correctum    et   tabulatinii  comparable  au  miel, 
anno  D.  i34a  ».  (>   Bibl.    nat.,    lat.     14276    (Reduclorium), 

(3)   C'est-à-dire  jusqu'en  1 34  2.  Voir  plus  loin,  loi.  1  ;  1678a  [Reduclorium) ,  fol.  3,  col.  b. 


306  PIERRE  BERSU1RE. 

à  la  cour  d'Avignon  le  poste  important  de  vice-chancelier.  De  plus, 
nombre  d'informations  dont  il  a  fait  état  dans  cette  première  partie 
de  son  œuvre  proviennent,  les  unes  de  la  ville  des  papes  elle-même, 
les  autres  de  la  région.  S'il  a  parlé  de  façon  impersonnelle  des  pro- 
diges qui  marquèrent  la  mort  de  Clément  V  et  de  ceux  qui  annon- 
çaient, assure-t-il,  le  schisme  bavarois  et  l'élection  de  l'antipape 
Pierre  de  Corbière  (l),  événements  qui  arrivèrent  sous  le  pontificat 
de  Jean  XXII,  il  fait  grand  état  du  souvenir  qu'avaient  gardé  ses  in- 
formateurs de  la  visite  que  firent  à  Avignon  sous  Jean  XXII  les  repré- 
sentants des  chrétiens  de  Rhanbalik  (Pékin)  délégués  auprès  du  pape 
pour  demander  un  archevêque  et  qui,  interrogés  sur  ces  régions  loin- 
taines, firent  de  curieuses  réponses  (2).  C'est  de  même  à  Avignon,  s'il 
faut  l'en  croire,  qu'il  entendit  parler  d'une  enseigne  de  cabaret  «  à  la 
tète  de  Maure  »  [vaput  Saraceni)  dont  la  vue  trop  habituelle  fit  sur  une 
jeune  femme  du  voisinage  une  impression  si  forte  qu'elle  accoucha 
d'un  enfant  noir  (3).  D'autres  historiettes  du  même  genre,  mais  aux- 
quelles il  n'assigne  pas  de  date,  ont  été  recueillies  par  lui  dans  le 
Comtat  Venaissin  (Carpentras,  Orange),  en  Dauphiné  (Vienne),  en 
Languedoc,  non  loin  de  Nîmes  (Remoulins),  en  Provence  (Marseille, 
Le  Thor,  Trets).  Nous  aurons  l'occasion  d'en  rappeler  quelques-unes, 
surtout  à  propos  des  Mirabilia  du  livre  XIV  (4). 

Pourquoi  ce  titre:  Redactorinm?  Parce  que  l'intention  de  Bersuire 
a  été  de  ramener  [l'edacere]  à  la  morale  tout  ce  qui  touche  au  Créateur 
et  aux  créatures,  au  monde  invisible  et  au  monde  visible. 

L'ouvrage,  composé  finalement  de  seize  livres,  n'en  a  eu  tout 
d'abord,  on  l'a  vu,  que  treize,  et  c'est  seulement  à  la  réflexion  que 
l'auteur  en  a  ajouté  trois  autres,  de  caractère  différent  'j).  Nous  trai- 

(l)    Iieductoriiim,    livre    XIV,    chap.    61,    de  âge,  1877,  p.  48o-48i  et  surtout  Fr.  Schmitt, 

celestibus  impressionibus  (éd.  citée,  p.  6o3,  col.  1  Benoit  XII  et  l'ordre  des  Frères  Mineurs .  Stras 

et  2).  bourg,     i()5(j,    p.    364-365,    où    l'auteur    a 

(,)   Ibid.,  livre  XIV,  cliap.   37,  de  India  (éd.  rassemblé  les  renseignements  les  plus  sûrs  sur 

citée,  p.    633,  col   )   et  2).  Le  premier  arche-  les   rapports    de    la   papauté    avec   l'Orient    et 

véque  de  Klianbalik,  le  frère  mineur  Jean  de  l'Extrême-Orient,  non  seulement  sous  Benoit 

Montcorvin,  avait  été  désigné  par  Clément  V  XII,  mais  sous  Jean  XXII  et  Clément  V). 
en   1307,  avec  juridiction  sur   l'ensemble  de  m   l\eductorium ,    livre    XIV,   chap.    5c,,    de 

l'empire   mongol.  Il  mourut  en    i3j8  et  ne  mxrabitibut  circa  humanam  naturam  (éd.  citée, 

lut  remplacé  par  Jean  XXII  qu'en  1 333.  C  est  „    55*    co)    3] 

peut-être  entre  ces  deux  dates  qu'il  faut  placer  ,»   v  •      1      1   •  •><••>         .  111 

F.      .  ,      .    1         h      1,         .^     ,■  •       it     •  Noir  plus  loin,  p.  320-027  et  334- 

1  ambassade   a   laquelle    liersuire    lait   allusion  r  r 

(L.   de   Baeker,   L'Extrême-Orient    au    Moyen  "  Voir  plus  loin.  p.  323. 


SES  ÉCRITS.  307 

terons  donc  à  part  des  treize  premiers,  d'autant  plus  que,  si  certains 
manuscrits  contiennent  l'ensemble  des  seize  livres,  il  est  arrivé  sou- 
vent que  les  trois  derniers,  surtout  le  XVe  (dont  la  paternité  a  d'ailleurs 
été  refusée  de  bonne  heure  à  Bersuire)  et  le  XVIe,  aient  été  copiés, 
édités  et  répandus  séparément. 

LES  TREIZE  PREMIERS  LIVRES  DU  REDUCTORIUM. 

Dans  ces  treize  livres,  Pierre  Bersuire  s'est  efforcé  de  faire  entrer, 
mais  en  l'interprétant  d'une  manière  particulière,  tout  ce  que  l'on 
pouvait  savoir  ou  deviner  de  son  temps  sur  la  nature  et  le  monde. 
Chacun  de  ces  livres  est  divisé,  pour  la  commodité  de  la  consulta- 
tion, en  articles  dont  le  nombre  varie,  selon  les  cas,  d'une  quinzaine 
à  près  de  deux  cents.  Le  classement  en  est  tantôt  méthodique,  tantôt 
alphabétique.  Dans  les  livres  VII  [De  avibas),  IX  [De  piscibus),  X  [De 
animalibus,  vermibus  et  serpentibus),  XI  [De  terra  et  ejus  partibus  necnon 
de  (jemmis  et  lapidibus  preciosis),  XII  [De  herbis,  plantis  et  arbortbus),  en 
particulier,  l'auteur  suit,  presque  sans  exceptions,  l'ordre  des  mots 
rangés  selon  la  lettre  initiale  de  leur  forme  latine,  non  sans  hésita- 
tions parfois,  lorsqu'il  lui  faut  choisir  entre  la  forme  savante  et  la 
forme  commune  (ex.  :  ptisana  ou  tisana). 

Voici,  livre  par  livre,  les  titres  de  ces  articles,  au  nombre  de  neuf 
cent  vingt-cinq  environ  : 

L.  I.  De  Deo.  —  Ch.  i.  De  Deo  in  generali.  —  2.  De  angelis.  —  3.  De  dia- 
bolo. —  4.  De  homine.  —  5.  De  anima.  —  6.  De  sensibus  in  generali.  — 
7.  De  visu.  —  8.  De  sensu  auditus.  —  9.  De  sensu  olfactus.  —  10.  De  sensu 
gustus.  —  1  1 .  De  sensu  tactus.  —  1  2.  De  spiritibus.  —  1 3.  De  pulsu.  —  1  U-  De 
bumani  corporis  compositione.  —  10.  De  calore  seu  caliditate.  —  16.  De  irigi- 
ditate.  —  17.  De  siccitate.  —   18.  De  humiditate.  —  19.  De  humore  in  generali. 

—  20.  De  sanguine.  —  2  1 .  De  phlegmate.  —  22.  De  cbolera.  — ■  23.  De  me- 
lancholia. 

L.  II.  De  corpore  et  membris  humanis.  —  Cb.  1.  De  membris  hominis  in  gene- 
rali. —  2.  De  capite.  — •  3.  De  cerebro.  —  l\.  De  oculo.  —  5.  De  pupilla.  — 
6.  De  ciliis  et  palpebris.  —  7.  De  superciliis.  —  8.  De  fronte.  —  9.  De  tempo- 
ribus.  —  10.  De  auribus.  —  1  1 .  De  naso.  —  12.  De  genis.  —  i3.  De  barba- 

—  \k-  De  mandibulis.  —  i5.  De  labiis.  —  (6.  De  mento.  —  17.  De  ore.  — 
18.  De  dentibus.  —  19.  De  lingua.  —  20.  De  voce.  —  21.  De  gutture.  — 
22.  De  collo.  —  23.  De  bumeris.  —  ik-  De   bracbiis.  —  ib.  De   manibus.  — 


308  PIERRE  BERSLURE. 

26.  De  digitis.  —  27.  De  ungulis.  —   28.  De    lateribus.  —    29.    De   dorso.  — 
3o.  De  pectore.  —  3i.  De  niamillis.  —  32.  De   pulmone.  —  33.  De  corde.  — 

34.  De  anhelitu.  —  35.  De  stomacho:  —  3(5.  De  hepate.  —  37.  De  felle.  — 
38.  De  splene.  —  3g.  De  visceribus.  —  4o.  De  renibus.  —  4  1 .  De  vesica.  — 
4 2.  De  urina.  —  43.  De  ventre.  —  44-  De  umbilico.  —  43-  De  geni- 
talibus.  —  46.  De  matrice.  —  47.  De  natibus.  —  48.  De  f'emoribus.  — 
49.  De  genibus.  —  5o.  De  cruribus.  —  5i.  De  pedibus.  —  02.  De  ossibus.  — 
53.  De  medulla.  —  54-  De  cartilagine.  —  55.  De  nervis.  —  56.  De  venis.  — 
57.  De  carne.  —  58.  De  pinguedine.  —  59.  De  cute.  —  60.  De  pilo.  - 
6  1 .  De  capillis. 

L.  III.  De  hominis  conditionibus  et  de  hiis  que  faciunt  ad  homùiis  conservationem.  — 
Cb.  1.  De  homine  et  de  côrporis  partibus.  —  2.  De  infante.  —  3.  De  puero.  — 
4.  De  puella.  —  5.  De  matrc.  —  6.  De  riutrice.  —  7.  De  obstetrice.  —  8.  De 
masculo.  —  9.  De  viro,  uxore  et  sponsa.  —  10.  De  ancilla.  —  1  1 .  De  pâtre  et 
lilio.  —  12.  De  seryo.  —  i3.  De  domino.  —  1  4-  De  conservatione  hominis.  — 
i5  De  cibo.  —  16.  De  potu.  —  17.  De  prandio.  —  18.  De  cena.  —  19.  De 
somno.  —  20.  De  vigilia.  —  21.  De  exercicio.  —  22.  De  quiète. 

L.  IV.  De  infirmitatibus.  —  Cb.  1.  [Prologus].  —  2.  De  cephaiea.  —  3.  De 
phrenesi.  —  4-  De  amenda.  —  5.  De  morbo  çaduco.  —  6.  De  stemutatione. 
—  7.  De  tremore.  —  8.  De  spasmo.  —  9.  De  paralysi.  —  1  o.  De  oculis.  — 
1  1.  De  cecitate.  —  12.  De  surditate.  —  i3.  De  fetore.  —  i4-  De  locutione.  - 
i5.  De  raucedine.  —  16.  De  cardiaca.  --  17.  De  febribûs.  --  18.  De  passio- 
nibus  stomacbi.  —  19.  De  vomilu.  —  20.  De  dolore  stomacbi  et  ventris.  — 
ai.  De  hydropisi.  —  22.  De  ictericia.  —  23.  De  renibus.  —  j4-  De  gutta.  — 
25.   De  apostemate.  —  26.  De  lepra.  —  27.  De  veneno.  —  28.  De  medico 

L.  V.  De  cela  et  terra.  —  Cb.  1.  De  mundo.  —  2.  De  celis.  —  3.  De  celo 
crystallino.  —  4-  De  celo  empyreo.  —  5.  De  etliere.  —  6.  De  sphera.  —  7.  De 
axe.  —  8.  De  circulo  lacteo.  —  9.  De  zodiaro.  —  10.  De  Ariete.  —  11.  De 
Tauro.  - —  12.  De  Geminis.  —  i3.  De  Cancro.  —  i4-  De  Leone.  —  1 .).  De 
Virgine.  —   1  6.  De  Libra.  —  1  7.  De  Scorpio.  —  1  8.  De  Sàgittario.  19.   De 

Capricorno.  —  20.  De  Aquario'.     -   21.  De  Piscibûs.  —  22.  —  Dé  pianetis.  — ■ 
j3.  De  Saturno.  --   24.  De  Jove.   —  25.  De  .Marte.   —   26.   De  Venere. 
■>.-.  De  Mfërcurio.  ■ —   28.  De  Sole.  —  29.  De  Luna.  —  3o.   De  cometa.   - 
3  1 .  De  polo.  —  32.  De  Arcturo.  — ■  33.  De  Capite  Draconis.  —  3  i.  De  steilis. 

35.  De  Orione.  —  36.  De  Hyadibus.  —  37.  De  Pleiadibus.  —  38.  !)••  Canicula. 
—  39.  De  luce.  —  4o.   De   luinine.   —   4i-    De   radio.   —   62.    De   ambra. 

1  -.  De   tenebris.  —  iih-  De  motu.  —  45.   De  tempore.   —   46     De   anno. 
47.  De  vere.  —  48.  De  estate.  - —   49.   De  autumno.   --   5o.    De  hieme.  - 
5i.  De  mense.  —  52.  De  diebus.  —  53.  De  aurora.  —  54-   Dr  meridie.  — 
55.  De  vespera.  —  56.  De  nocte.  —  57.  De  sabbato.  —  58.  De  neomenia.  — 
5g.  De  Quadragesima.  —  60.  De  Paschate.  —  61.   !)••   Pentecoste.  —  62.  De 
Scenophegia.  —  63.  De  Enceniis. 


SES  ECRITS.  309 

L.  VI.  De  matcria  et  forma,  igné  et  aère  et  eoruin  impressionibus.  —  Ch.  i.  De 
materia.  —  2.  De  forma.  —  3.  De  démentis.  —  4.  De  igné.  —  5.  De  fumo. — 

6.  De  carbone.  —  7.  De  scintilla.  —  8.  De  lavilla.  —  9.  De  cinere.  —   10.  De 

aère.  —  1  1.  De  impressionibus.  —  12.  De  vento.  —  i3.  De  turbine.  —  i4-  De 

tempestate  et  procella.  —  1  5.  De  vento  subsolano.  —  1  6.  De  vento  favonio.  — 

17.  De  vento  borea.  —  18.  De  austro.  —  19.  De  nubibus.  —  20.  De  iride.  — 

2 1 .  De  rore.   —   22.   De  pluvia.   —   23.   De  pruina.  —   i!\-  De  grandine.  — 

2 5.  De  nive.  —  26.  De  ne.bula.  —  2 y.  De  fulmine.  —  28.  De  tonitruo.  — 
29.  De  coruscatione. 

L.  VII.  De  avibus.  —  Cb.  1 .  De  avibus.  —  2.  De  aquilis.  —  3.  De  accipitre.  — 
4.  De  balieto.  —  5.  De  alauda.  —  6.  De  halcyonibus.  —  7-  De  anate.  —  8.  De 
ansere.  —  9.  De  apodibus.  —  10.  De  ardea.  — -  1  1 .  De  ansolomibus.  —  12.  De 
barliata.  — ■  i3.  De  bitarda.  —  1  4-  De  bonosa.  —  i5.  De  bubone.  — 
16.  De  caprimulgo.  —  17.  De  columba.  —  18.  De  cicada.  —  19.  De  cotur- 
nice.  —  20.  De  ciconia.  —  2  1 .  De  cynomyia.  —  22.  De  cornice.  —  23.  De 
corvo.  —  ik.  De  cygno.  —  a5.  De  culice.  —  26.  De  carduele.  —  27.  De 
cubeth  seu  perdice.  —  28.  De  cuculo.  — -  29.  De  avibus  diomedeis.  —  3o.  De 
falcone.  —  3t.  De  philomena.  —  32.  De  fulica.  —  33.  De  phenice.  — 
34-  De  gallo.  —  35.  De  gallina.  —  36.  De  gruibus.  —  37.  De  garrulo.  — 
38.  De  glote.  —  3g.  De  harpyis.  —  ko.  De  berodio  seu  falcone.  — -  4t.  De 
hirundine.  —  42.  De  ibide.  —  43.  De  cbitone.  —  44-  De  cbaradrio.  —  65.  De 
laro.  —  46.  De  locusla.  —  47.  De  lucidiis.  - —  48.  De  milvo.  —  49.  De  mer- 
gulo.  —  5o.  De  memnonidibus  avibus.  —  5  1 .  De  monedula.  —  52.  De  merula. 

—  53.  De  nycticorace.  —  54-  De  niso.  —  55.  De  onocrotalo.  —  56.  De 
auréola.  —  57.  De  oto.  —  58.  De  pellicano.  —  5g.  De  perdice.  —  60.  De 
passere.  —  61.  De  platea.  —  6a.  De  pavone.  —  63.  De  palumbis.  —  64.  De 
pegaso.  —  65.  De  pica.  —  66.  De  pico  martio.  —  67.  De  psittaco.  —  68.  De 
seleucidibus  avibus.  —  69.  De  strutbione.  —  70.  De  turture.  —  71.  De  valello. 

—  72.  De  vespertilione.  —  73.  De  ulula.  —  74.  De  upupa.  —  75.  De  vulture. 

L.  VIII.  De  aquis  et  fluminibus.  —  Cb.  1.  De  aqua  in  generali.  —  2.  De  ionti- 
bus.  —  3.  De  fluviis.  —  4-  De  Jordano.  —  5.  De  Nilo.  —  6.  De  rivo.  —  7.  De 
lacu.  —  8.  De  puteis.  —  g.  De  piscinis.  —  10.  De  gurgite.  —  1  1.  De  mari.  — 
12.   De  abysso.  —    i3.   De  fluctibus.   —  i4-  De  sjxima  maris. 

L.  IX.  De  piscibas.  —  Cb.  1.  De  piscibus  in  generali.  —  2.  De  halecibus.  — 
3.  De  anguillis.  —  4-  De  abide.  —  5.  De  alphora.  —  6.  De  albirem.  —  7.  De 
ariete  maris.  —  8.  De  aureo  vellere.  — ■  9.  De  accipensere.  —  10.  De  amio.  — 
11.  De  assoro.  —  12.  De  aranea.  —  1 3.  De  bocbis.  —  i4-  De  barcbora.  — 
i5.  De  balena.  —  16.  De  cancris.  —  17.  De  carpa.  —  18.  De  concha.  — 
19.  De  conchyliis.  —  20.  De  glaucio.  —  21.  De  corvo.  —  22.  De  ceto.  — 
23.  De  congro.  —  24-  De  crocodilo.  — -  25.  De  cahab.  —  26.  De  crico.  — 
27.  De  celione.  —  28.  De  canibus  maris.  — -  29  De  ceruleo.  —  3o.  De  den- 
tice.  —  3i.   De  delpbinis.  —   32.   De  dracone.  —   33.   De  ecbino.  —   34-   De 

HIST.   LITTÉB.   —   XXXIX.  21 


310  PIERRE  BERSUIRE. 

ephemero  pisce.  —  33.  De  escaro.  —  36.  De  eso.  —  3y.  De  hericio  maris.  — 
38.  De  exoceto.  —  3g.  De  heracleodibus  piscibus.  —  4o.  De  equo  marino.  — 
4i.  De  equo  fluviali.  — -  42.  [De  bellua  crue  in  mari  Judée  invenitur].  —  43.  De 
elco.  —  44-  [De  finie].  —  45.  De  phoca.  —  46.  De  fustaleonte.  —  k~]-  De  pbyci. 

—  48.  De  galaga.  - —  49-  De  glauco.  —  5o.  De  glano.  —  5i.  De  gladio.  — 
52.  De  grano  seu  granio.  —  53.  De  bippopotamo.  —  54-  De  birundine  pisce.  — 
55.  [De  kaleone].  —  56.  De  kiloz.  —  b-j.  De  kola.  —  58.  De  kylione  pisce.  — 
59.  De  karabo.  —  60.  De  luligine.  —  61.  De  ludolotra.  —  62.  De  loligine.  — 
63.  De  locusta.  —  64-  De  leporea.  —  65.  De  lucio.  —  66.  De  lupo.  —  67.  De 
mullo.  —  68.  De  milvo.  —  69.  De  mugili.  —  70.  De  murenis.  —  7  1 .  De  megare. 

—  72.  De  murice.  —  73.  De  musculis.  —  y4-  De  mure  marino.  —  y5.  De 
mustela  maris.  —  76.  De  molli  seu  mulo  pisce.  —  77.  De  millagine  seu  milvagine. 

-  78.  De  monacho  marino.  —  79.  De  monocerente  marino.  —  80.  De  narce 
seu  (orpedine.  —  81.  De  nereidibus.  —  82.  De  nautili.  —  83.  De  orca.  — 
84.  De  ostreis.  —  85.  De  pectine.  —  86.  De  pinna.  —  87.  De  porco  marino.  — 
88.  De  pungitivo.  —  8g.  De  purpuris.  —  90.  De  pavo  marino.  —  91.  De  peina 
generis  concbarum.  —  92.  De  phystere.  —  g3.  De  platanistis.  —  94.  De 
polypo.  —  90.  De  rana.  —  96.  De  raiis.  —  97.  De  rbombo.  —  98.  De  sal- 
mone.  —  99.  De  sturione.  —  100.  De  salpa.  — -    101.   De  scorpionibus  maris. 

-  102.  De  sepia.  —  io3.  De  siluro.  —  io4-  De  solari  pisce.  —  io5.  De 
squantina.  —  106.  De  scolopendris.  —  107.  De  spongiis.  —  108.  De  sparo  et 
solea.  --  109.  De  Stella.  —  110.  De  serra  maris.  —  111.  De  syrenibus.  — 
112.  De  scylla  pisce.  —  1  i3.  De  scincis.  —  1  i4-  De  tencba.  —  1  i5.  De  thruta. 

—  116.  De  tbymalo.  —  117.  De  testudinibus.  —  118.  De  testeo  pisce.  — 
119.  De  tortuca  maris.  — ■  120.  De  tbynno.  —  121.  De  tomo  seu  tonio.  — 
122.   De  torpedine.  —   1  23.  De   trebio.  —   124-  De  tritone.  —  i  aô.  De  venth. 

—  126.  De  vipera.  —  127.  De  vergilialibus  piscibus.  —  128.  De  vulpibus 
marinis.  —  129.  De  vacca  maris.  —  i3o.  De  vitulo  marino.  —  1 3 1 .  De 
urtica  maris.  —  i3a.  De  ungue  pisce.  —  1 33.  De  zedrosis  seu  gedrosis.  — 
i34-    De   zydracb.    —    i35.    De   zistri.  —   1 36.  De  zitiro. 

L.  X.  De  animalibus,  vermihus  et  serpentibas.  —  Ch.  1.  De  animali  in  generali.  — 
2.  De  ariete.  —  3.  De  agno.  —  4-  De  angue.  —  5.  De  apro.  —  6.  De  apibus. 

—  7.  De  aranea.  —  8.  De  asino.  — -  9.  De  aspidibus.  —  10.  De  bove.  — 
11.  De  bubulco.  —  iq.  De  bubalo.  —  i3.  De  basilisco.  —  i4.  De  botrace,  àve 
rubeta,  sive  busone.  —   i5.  De  bombyce.  - —   16.  De  bonasio.  —  17.  De  camelo. 

—  18.  De  camelopardali.  - —  îg.  De  chameleonte.  —  20.  De  caprea  sive  dor- 
cadc.  —  21.  De  capreolo.  —  22.  De  capra.  —  a3.  De  cane.  —  2  4-  De  catulo. 

-  25.  De  castore.  —  26.  De  cervo.  —  27.  De  cornu.  — ■  28.  De  crocodilo.  - 
29.  De  colubro.  —  3o.  De  dromadario.  —  3i.  De  dracone.  —  32.  De  eale.  — 
33.  De   equo.  —    34-    De   equa.  —  35.  De  poledro.  —    36.    De  elepliante.   . — 
37.  De  baedo.  —  38.  De  eruca.  —  3g.  De  launis  et  satyris.  —  4o.   De   femina. 

—  4i.  De  fêtante.  —  42.  De  fétu.  — -  43.  De  fatuis  licariis.  —  44-  De  formica. 

—  45.  De  fuco.  —  46.  De  grypliibus.  —  47-  De  gliribus.  — -  48.  De  grillo.  — 


SES  ÉCRITS.  31] 

4g.  De  ichneumonte.  —  5o.  De  hyena.  —  5i.  De  hinnulo.  —  52.  De  hirco.  - 
53.  De  hericio.  —  54.  De  herinaceis.  —  55.  De  juvenca.  —  56.  De  lamia.  — 
5y.  De  leone.  —  58.  De  leaena.  —  5g.  De  leopardo.  —  6o.  De  lepore.  — 
6i.  De  lynco.  —  62.  De  limaco.  —  63.  De  lupo.  —  64.  De  manticora.  — 
65.  De  migale.  —  66.  De  mulo.  —  67.  De  mure.  —  68.  De  musimono.  — 
69.  De  mustela.  —  70.  De  murilego.  —  71.  De  nocticula.   —   72.    De   onagro. 

—  73.  De  onocentauro.  —  74.  De  orige.  —  75.  De  ove.  —  76.  De  panthera. 

—  77.  De  tharanto.  —  78.  De  pardo.  —  79.  De  piloso.  —  80.  De  pygargo.  — 

81.  De  pygmeis  seu  pomiiionibus.   —  82.   De  porco.   —   83.    De   pedieulo. 

84-  De  pulice.  —  85.  De  rhinoceronte.  —  86.  De  rana.  —  87.  De  sanguisuga. 

—  88.  De  stellione.  —  89.  De  serpente.  —  90.  De  simia.  —  91.  De  sirenibus. 
— -  92.  De  scorpione.  —  93.  De  sue.  —  94.  De  tauro.  —  95.  De  tragelapho.  — 

96.  De  talpa.  —  97.  De  taxo  sive  mêla  et  vulgo  fovina.  —   98.   De  tigride.   

99.  De  tinea.  —  100.  De  teredine.  —  101.  De  testitudine.  —  102.  De  tor- 
tuca.  —  io3.  De  vacca.  —  ioi  De  vacca  agresti  (quam  nihil  aliud  esse  putem 
cmam  bonasum).  —  io5.  De  vituleo.  —  106.  De  vitulo  marino.  —  107.  De 
uncia.  —  1 08.  De  urso.  —  109.  De  ursa.  —  110.  De  vulpe.  —  111.  De 
verme.  —  1  12.  De  vermieulis.  —  1  i3.  De  vipera. 

L.  XI.  De  terra  et  ejus  partibus  necnon  de  gemmis  et  lapidibus  preciosis.  —  Ch.  1 .  De 

terra  in  generali.  —  2.  De  montibus  in  gencrali.  —  3.   De  monte  Araratb.  

4.  De  montibus  Bethel.  —  5.  De  monte  Caucaso.  —  6.  De  monte  Ebai.  — 
7.  De  monte   Hebron.  —  8.   De   monte   Ethna.  —   9.   De   monte   Efïraim.   — 

10.  De   monte   Seir.  —    11.    De   monte   Pbasga.  —    12.  De   monte  Galaad.  

i3.  De  montibus  Israël.  —    14.   De  monte  Carmeli.  —    1 5.  De  monte   Moria. 

—  16.  De  monte  Thabor.  —  17.  De  monte  Libano.  —  18.  De  monte  Oliveli. 
-  19.  De  monte  Olympo.  —  20.  Démonte  Synai.  —  2  1 .  De   monte   Sion.  — 

22.  De  agris.  —  23.  De  campo.  —  24.  De  caverna.  —  25.  De  colle.  —  26.  De 
deserto.  —   27.   De  prato.  —   28.   De   rupe.   —   29.   De   fossa   vel   lbvea.   — 

3o.  De  spelunca.   —  3i.   De  valle.   —  32.   De  arena.   —  33.   De   argillo.   

34-  De  alabastro.  —  35.  De  auro.  —  36.  De  aurichalco.  —  37.  De  auripig- 
mento.  ■ —   38.    De   argento.  —    3g.    De   argento   vivo.    —    4o.    De    adamante. 

—  àt.  De  lapide  amethysto.  —  42.  De  acatbe.  —  43.  De  lapide  asbesto.  — 
44-  De  lapide  absito.  —  45.  De  lapide  alabandico.  —  46.  De  lapide  argyrite.  — 
àj-  De  lapide  astrio.  —  48.  De  gemma  alectoria.  —  4g.  De  asterite   gemma.  - 

5o.  De  amanton.  —  5i.  De  berillo.  —  52.  De  bilumine.  —  53.  De  calcule  

5/i.  De  lapide  coticula.  —  55.  De  calce.  —  56.  De  cemento.  —  57.  De  carbun- 

culo.  —   58.  De  crysopasso.  —    5g.  De  carebedonio.   —    60.  De  ebrysolito.  

61.  De  chelidonio.  —  62.  De  ceraunio.  —  63.  De  crystallo.  —  64.  De  corallo. 

—  65.  De  corneolo.  —  66.  De  gemma  Dyonisia.  —  67.  De  diadochos.  — 
68.  De  aère.  —  6g.  De  electro.  —  70.  De  etite.  —  7  1 .  De  hématite.  —  72.  De 
elitropia.  —  73.  De  enydro.  —  74.  De  epistite.  —  7 5.  De  excolicero.  —  76.  De 
ferro.  —  77.  De  ierrugine.  —  78.  De  gleba.  —  7g.  De  gemmis  in  generali.  — 
80.  De  gagate.  —  81.  De  galactite.  —  82.  De  galaxia.  —  83.  De   gratitem.  — 

21. 


312  PIERRE  BERSU1RE. 

84.  De  jaspide.  —  85.  De  hyacinthe  —  86.  De  iride.  —  87.  De  hyenia.  — 
88.  De  kaman.  —  89.  De  kabrato.  —  90.  De  kalcofano.  —  91.  De  ligurio.  — 
92.  De  liparea.  —  g3.  De  margarita.  —  9 4-  De  magnete.  —  g5.  De  mem- 
phite.  —  96.  De  melanite.  —  97.  De  myrmetice.  —  98.  De  medo.  —  99.  De 
melchite.  —  100.  De  marmore  in  generali.  —  101.  De  nitro.  —  102.  De 
noseth.  —  io3.  De  onyce.  —  io4-  De  orite.  —  io5.  De  optalio.  —  106.  De 
petra  in  generali.  —  107.  De  marmore  pario.  —  108.  De  prasio.  —  109.  De 
pyrite.  —  110.  De  pionice.  —  111.  De  panthero.  —  112.  De  plumbo.  — 
1  i3.  De  pulvere.  —  1  i4-  De  quirim.  —   110.   De  quanidro.  —    116.  De  ram. 

—  117.  De  raben.  —  118.   De  sappbiro.  —    119.   De   smaragdo.  —    120.   De 
sardio.  —  121.  De  sardonica.  —  122.  De  gemma  solis.  —  ia3.  De  selenite.  — 
124.  De  stanno.  —  120.  De  sulphure.  —  126.  De  sale.  ■ —  127.  De  topatio.  — 
128.    De   lapide   Turcai.    —    12g.    De    terra   sigillata.    —    i3o.   De   tartaro.   - 

1 3 1 .  De  vitro.  —  i32.  De  udachite.  —  1 33.  De  verachtithen.  — -  i34-  De 
zimelli.  —  1 35.  De  zingrites. 

L.  XII.  De  herbis,  plantis  et  arborihis.  — Ch.  1 .  De  arboribus  in  generali.  —  2.  De 
amygdale  —  3.  De  abiete.  —  4-  De  aloe  ligne  —  5.  De  aloe  succo.  —  6.  De  arun- 
dine.  —  7.  De  aniomo.  —  8.  De  aneto.  —  9.  De  aniso.  —  1  o.  De  allio.  —  1  1 .  De 
absynthie  —  12.  De  apio.  —  i3.  De  aristologia.  —  i4-  De  herba  agnocasto.  — 
i5.  De  artemisia.  —  16.  De  avena.  —  17.  De  balsamo.  —  18.  De  bdellie  — 
19.  De  buxe  —  20.  De  balaustia.  —  ai.  De  beta.  —  22.  De  cèdre  —  23.  De 
cypresso.  —  2/1-  De  cypro.  —  20.  De  cinamomo.  —  26.  De  cassia.  — 
27.  De  cassia  listula.  —  28.  De  calamo  aromatico.  —  29.  De  calamo  usuali.  — 
3o.  De  calamo  scripturali.  —  3i.  De  calamo  arundine.  —  32.  De  cappari.  — 
33.  De  cardomomo.  —  3/j.  De  carice.  —  35.  De  carduo.  —  36.  De  caricis.  — 
37.  De  coriandre  —  38.   De  coloquintida.  —   3g.   De  croco.  —   4o.  De  cepa. 

—  4i.  De  cepa  canina.  —  4a.  De  cucumere.  —  43.  De  cucurbita.  —  44-  De 
chelidonia.  -  45.  De  diptame  —  46.  De  dracontea.  —  k~-  De  ebeno.  — 
48.  De  hedera.  —  4g-  De  helleboro.  —  5o.  De  belitropie  —  5i.  De  esula.  — 
5a.  De  eruca.  —  53.  De  epithymo.  —  54-  De  ebulo.  —  55.  De  ficu.  — 
56.  De  f'raxino.  —  57.  De  fago.  —  58.  De  f'aba.  —  5g.  De  frumente  — 
60.  De  farina.  —  61.  De  fermento.  —  62.  De  fumo  terre.  —  63.  De  feni- 
cule  —  64-  De  herba  ferula.  —  65.  De  leno.  —  66.  De  foliis.  —  67.  De 
llagellis.  —  68.  De  floribus  in  generali.  —  6g.  De  fructibus  in  generali.  — 
70.  De  germine.  —  71.  De  gramme.  —  72.  De  galbano.  —  73.  De  gntta 
mu  ammoniaco.  —  74.  De  gariopbylis.  —  y5.  De  genesta.  —  76.  De  grano  in 
generali.  —  77.  De  gith  seu  nigella.  —  78.  De  ilice.  —  7g.  De  junipero.  — 
80.  De  isopo.  —  81.  De  byacintbo.  —  82.  De  jusquiamo.  —  83.   De  castanea. 

—  84.  De  lauro.  —  85.  De  lentisco.  —  86.  De  lilio.  —  87.  De  lactuca.  — 
88.  De  lappa.  —  8g.  De  lappathe.  —  go.  De  leguminibus.  —  91.  De  lente.  — 
92.  De  lino.  •—  g3.  De  arbore  loto.  —  g4-  De  malo  arbore.  —  95.  De  malo- 
granata.  —  96.  De  moro.  —  97.  De  myrte  —  98.  De  myrrha.  —  99.  De 
iiisnlio  argento.  —    100.  De  mandragora.  —  101.  De  milio.  —  10a.  De  menta. 


SES  ECRITS.  313 

—  io3.  De  malva.  — -  \oli.  De  nuce  juglande.  —  io5.  De  nuce  avellana.  — 
106.  De  nardo.  —  107.  De  olea.  —  108.  De  oleo.  —  J09.  De  oleastro.  — 
110.  De  olere  seu  brassica.  —  1  1  1 .  De  ordeo.  —   1  12.  De  palma.  —  1  i3.  De 

palmite.  —  1  î/j.  De  propagine.  —  1  i5.  De  platano.  — -  116.  De  populo  arbore. 

—  1  17.  De  pino.  —  1  18.  De  pinea.  —  119.  De  pice.  —  120.  De  pyro.  — 
121.  De  pruno.  —  122.  De  papyro.  —  123.  De  paliuro.  —  12Z1.  De  papavere. 

—  125.  De  plantagine.  —  126.  De  petroselino.  —  127.  De  pipere.  —  128.  De 
pulegio.  —    129.    De   porris.  —    i3o.    De   quercu.  —    i3i.    De   quisquiliis.  — 

i32.    De   rubo.  —    i33.   De  rosa.  — ■    i3/i.    De   radice.  —    1 35.    De   râpa.  — 

î  36.  De  ramno.  —  137.  De  résina.  —  1 38.  De  ruta.  —  1  39.  De  saltibus  in 
generali.  —  î/jo.  De  silvis  in  generali.  —  i/ji-  De  salice.  —  1/J2.  De  sam- 
buco.  —    i43.   De   saliunca.   —    \!ik-   De   storace.   —    i£5.  De  sycomoro.  — 

i£6.  De  spina.  —  1/17-  De  lignis  séthim.  —  1/18.  De  sentibus.  —  1Z19.  De 
sepibus.  —    i5o.   De   sudibus.   —    i5i.    De   silicpiis.   —    i52.    De    sinapi.    — 

i53.  De  semine  in  generali.  —  1  54-  De  spica.  —  1  55.  De  stipula.  —  1  56.  De 
similia.  —  157.   De  scopa.    —    1 38.    De   stupa.   —    15g.    De   taxo   arbore.    — 

160.  De  tabula.  —  161.  De  trabe.  —  162.  De  therebintbo.  —  1 63.  De  lignis 
thyniis.  —  16/1.  De  thyrso.  —  1 65.  De  tignis.  —  166.  De  tritico.  —  167.  De 
ptisana.  — ■  168.  De   tribulo.  —    169.  De  tbymo.  — ■   170.   De  thymiamate.  — 

171.  De  thure.  —  172.  De  vimine.  —  173.  De  virga.  —  17^.  De  virgulto.  — 

175.  De  vite.  —  176.  De  vite  agresti  seu  labrusea.  —  177.   De  vitulaminibus. 

—  178.  De  vinea.  —  179.  De  uva.  —  180.  De  uva  [immatura]. —  181.  De 
uva  passa.  —  182.  De  vino.  —  1 83.  De  vino  novo  seu  musto.  —  184.  De  vino 
condito.    —    1 85.    De   aceto.    —    186.    De   vinaceis.  —    187.    De   vinaria   cella. 

—  188.   De  viola.   —    189.   De  ulmo.  —   190.  De  urtica.  —  1 9 1 .  De  zizania. 

—  192.  De  zinzibere.  —  ig3.  De  zaccaro. 

L.  XIII.    De  nature  accidentibus.  —  Ch.  i.De  colore. —  2.  De  albedine.  — 
3.  De  rubeo  colore. —  l\.  De  viriditate.  —  5.  De  nigredine.  —  6.  De  pictura.  — 
7.  De   odoribus.  —   8.   De  fetore.   —   9.   De   sapore.  —    10.  De   dulcedine.  — 
11.    De  sapore   unctuoso.  —    12.    De   salsedine.  —    i3.    De   sapore   amaro.   - 

1  k-   De  sapore  acuto.  —   1  5.  De  pontico  sapore.  — ■  16.  De  sapore  insipido.  — 
17.    De  liquoribus.  —   18.    De   melle.  —    19.    De   cera.    —    20.    De   lacté. 

2  1 .  De  butyro.  —  22.  De  caseo.  —  2  3.  De  coagulo.  —  ilx-  De  diversis  rerum 
virtulibus  et  qualitatibus.  —  25.  De  virtute  ovativa.  —  26.  De  numeris.  — 
27.  De  unitate.  —  28.  De  dualitate.  —  29.  De  mensuris.  —  3o.  De  ponderibus. 

—  3  1 .  De  sonis'1'. 

A  qui  s'en  tiendrait  aux  seuls  titres  de  ces  livres  et  de  ces  articles, 
leur  longue  énumération  donnerait  à  penser  que  l'on  se  trouve  en 

(l)  Ce  relevé  a  été  lait  d'après  l'édition  île  s'assurer,  les  rubriques  n'ayant  pas  toujours  été 
1 583.  11  peut  comporter  quelques  différences  détachées  par  les  copistes.  Il  existe  aussi  des 
avec  les  manuscrits,  ce  dont  il  est  difficile  de         discordances  de  manuscrit  à  manuscrit. 


314  PIERRE  BERSUIRE. 

présence  de  lune  de  ces  encyclopédies  comme  on  en  écrivait  encore 
à  l'époque  de  Bersuire,  c'est-à-dire  de  ces  sortes  d'inventaires  uni- 
versels de  la  nature  et  du  monde  où  la  métaphysique  voisinait  avec 
la  théologie  et  les  sciences  plus  ou  moins  exactes  (biologie,  analo- 
mie,  médecine,  botanique,  histoire  naturelle,  minéralogie,  etc.)  (l). 
Il  n'en  est  rien.  La  connaissance  scientifique  n'est  ici  qu'un 
prétexte,  ou  mieux  une  occasion.  Ce  qui  importe,  c'est  la  «  morali- 
sai ion  )»;  il  s'agit  beaucoup  moins  d'instruire  les  lecteurs  que  de  les 
édifier  en  fournissant  aux  prédicateurs  les  explications,  les  rappro- 
chements, les  anecdotes  même  qui  pourront  servir  à  nourrir  la 
piété  des  fidèles  et  aussi  à  corriger  les  mœurs.  Bersuire  se  donne 
souvent,  en  effet,  pour  redresseur  de  torts,  quand  par  exemple  il 
déplore  le  triste  sort  fait  aux  hommes  d'étude  (2)  et  fulmine  tantôt 
contre  les  usuriers,  les  avocats,  les  juges,  les  officiers  prévari- 
cateurs et  avides,  tantôt  contre  les  indifférents  qui  ne  tiennent 
pas  en  suffisante  estime  les  sciences  sacrées  ou  ne  s'y  adonnent 
pas  personnellement.  Le  ton  de  la  plupart  des  articles  ne  laisse 
aucun  doute  sur  la  volonté  de  l'auteur  de  fournir  à  la  prédication  le 
plus  d'armes  possible  et  dans  le  plus  grand  nombre  de  cas  possible. 
Lui-même,  d'ailleurs,  n'hésite  pas  à  se  mettre  personnellement  en 
scène,  soit  en  s'adressant  aux  prédicateurs  qu'il  veut  aider  [die, 
e.ipone),  soit  en  interpellant  directement  des  auditeurs  imaginaires 
(carissimi  . 

Partant  donc  des  caractères  divers  corporels  ou  spirituels 
attribués  par  les  meilleurs  auteurs,  sacrés  ou  prolanes,  à  tel  être  ou 
à  tel  objet,  il  en  déduit  par  le  moyen  de  l'analogie  ou  de  l'allégorie 
ce  ([lie  ces  caractères  représentent  pour  le  chrétien  dans  le  domaine 
de  la  foi  ou  dans  celui  de  la  morale.  Il  ajoule,  ensuite,  à  titre  confir- 
malil,  ce  qu'il  trouve  sur  le  même  sujet  dans  les  Livres  saints  et 
dans  les  Pères  de  l'Kglise.  Voici,  à  titre  d'exemple,  lecourl  article  (i() 
du  Livre  IX  (De  piscibtis\  Il  s'agit  du  loup  marin  ou  congre    de  lupo  : 

Lupus  marin  us,  secundura  [si[dorum] ,  ah  aviditate  appellatur.  In  aqua  lupo 
terrestri  assimilatur.  El  esl  lupus  piscis  candidus  et  sapidus,  qui  bis  in  anno  dicilur 
parire   et  st'ouixlum   Ar[istotelcm],  cum  magnus  fucril,  airem  attrahenrlo  spiraiv, 

(l    M icliel  île  Boûard,  Ency  clopédies  médiévales         i  ()3o ,  p.  a 58-3o4). 
sur  la  connaissance  de  la  nalnre  et  du  monde  (in  (t    Noir  ci-deSSUS,  p.  J77. 

l/"i  1  n  ihjr  [Revue des  questions  historiques,  1.  1  ia. 


SES  ÉCRITS;  315 

et  cum  reti  se  circumdatum  se  senserit,  cauda  arenam  fodere  et  se  in  fovea  abscon- 
dere,  et  sic  a  reti  transeunte  desuper  se  salvare  secundum  Plinium,  li.  32,  c.  2. 
Sic  vere  justi  per  castitatem  candidi,  et  per  benignitatem  sapidi  sunt;  bis  etiam  in 
anno  gratiae  pariunt,  in  quantuni  scilicet  non  solum  fétus  bonorum  desideriorum , 
verum  etiam  fétus  bonorum  operum  producunt  et  sub  arena  bumilitatis  mediante 
cauda,  id  est  mortis  memoria,  se  reponunt,  et  sic  rete  diaboli  fugiunt  et  evadnnt. 

Sources  livresques  du  reductorium. 

Le  plan  adopté  par  Bersuire  dans  son  Reductorium  n'a  rien  d'ori- 
ginal. Le  classement  méthodique  des  matières  et  les  définitions, 
c'est  au  Liber  de  proprietatibus  de  Barthélémy  l'Anglais  qu'il  les  em- 
prunte. Il  n'en  fait  pas  mystère  : 

J'ai  résumé  en  particulier,  dit-il,  le  Liber  de  proprietatibus,  par  exemple  ce 
qu'il  dit  à  propos  des  maladies  et  des  arbres;  j'en  ai  gardé  le  principal,  laissant 
de  côté  l'accessoire.  Il  y  a  là  en  effet  beaucoup  de  choses  qui  ressemblent  plus 
à  des  recettes  médicales  qu'à  des  pensées  philosophiques.  J'ai  donc  abrégé  sur 
certains  points,  mais  j'ai  ajouté  sur  d'autres,  et  même  beaucoup,  sur  les  pois- 
sons, par  exemple,  dont  l'auteur  a  dit  peu  de  chose;  ayant  trouvé  ailleurs  des 
matériaux,  j'en  ai  fait  un  exposé  beaucoup  plus  complet.  Au  livre  des  animaux 
également,  ainsi  qu'à  celui  des  eaux  et  des  rivières,  j'ai  voulu  ajouter  et  j'ai 
réparti  sous  différents  chefs  les  renseignements  que  j'ai  recueillis  en  divers  ou- 
vrages. J'ai  lu  en  effet  la  belle  Histoire  naturelle  de  Pline,  j'ai  lu  les  Questions 
naturelles  de  Sénèque ,  j'ai  lu  les  Merveilles  du  Monde  de  Solin ,  j'ai  lu  les  Loisirs 
impériaux  de  Gervais,  et  plusieurs  autres  ouvrages  ou  traités  dans  lesquels  j'ai 
trouvé  beaucoup  de  détails  dignes  d'être  rappelés;  je  les  ai  introduits  à  leur 
place  dans  mon  premier  ouvrage  [le  Reductorium]  <". 

Bien  qu'il  n'existe  pas  d'étude  approfondie  sur  le  Liber  de  proprie- 
tatibus reruni ,  on  sait  depuis  longtemps,  grâce  à  L.  Delisle,  que 
l'auteur  n'en  est  pas,  comme  l'opinion  s'en  était  répandue  au  xive 
siècle,  un  Anglais  nommé  Barthélémy  de  Glanville,  mais  un  Fran- 
çais contemporain  de  saint  Louis  nommé  Barthélémy  et  surnommé, 
pour  des  motifs  ignorés,  l'Anglais.  Son  ouvrage,  qui  n'est  pas  de 
moralisation,  mais  d'information,  est  une  mosaïque  d'un  assez  grand 
nombre  de  livres  sacrés  ou  profanes,  dont  il  a  donné,  dans  son 
dernier  chapitre,  la  liste  que  L.  Delisle  a  reproduite  (2).   Le  Liber 

I'1   Prologue    du    Reductorium    (  Bibl.    nat.,  m  L.  Delisle ,  Traités  divers  sur  les  propriétés 

lat.  16785,  fol.  a  v",  col.  2);  cf.  éd.  citée,  p.  3,  des  choses  (Histoire  littéraire  de  la  France, 
col.  1.  t.  XXX,  1888,  p.  336-357). 


316 


PIERRE  BERSUIRE. 


de  proprietatibus  devint  rapidement  classique  dans  les  universités  et 
valut  à  son  auteur  le  titre  de  Magister  de  proprietatibus  rerum.  En 
1329,  le  pape  Jean  XXII  en  fit  acheter  un  exemplaire  de  luxe  pour 
neuf  florins  d'or(I),  et  il  est  permis  de  penser  qu'il  y  avait  un  certain 
nombre  d'exemplaires  de  travail  dans  les  bibliothèques  avignon- 
naises,  et  précisément  dans  celle  du  cardinal  Pierre  des  Prés,  le 
protecteur  de  Bersuire. 

Le  Liber  de  proprietatibus  se  compose  de  dix-neui  livres,  auxquels 
correspondent  (jrosso  modo,  même  quant  au  nombre  et  à  la  succession 
des  articles,  sous  réserve  seulement  de  quelques  extensions,  resser- 
rements ou  amalgames  (2),  les  treize  de  Pierre  Bersuire,  comme  on 
le  verra  par  le  tableau  suivant  : 


Barthélémy  l'Anglais. 

I.  —  Dieu. 
II.  —  Les  anges. 

III.  —  L'âme  humaine. 

IV.  —  Le  corps  humain. 

V.  —  Les  parties  du  corps. 
VI.  —  Les  phases  et  les  fonctions 

de  la  vie. 
VII.  —  Les  maladies. 
VIII.  —  Le  monde  céleste. 
IX.  —  Le  mouvement  et  le  temps. 
X.  —   La  matière  et  les  éléments. 
XL  —  L'air    et    les    phénomènes 

atmosphériques. 
XII.  —  Les  oiseaux. 

XIII.  —  Les  eaux  et  les  poissons. 

XIV.  —  La  terre  et  les  montagnes. 


XV. 

—  Les  trois  parties  du  monde. 

XVI. 

—  Les  minéraux. 

XVII. 

—  Les  végétaux  de  l'Ecriture 

sainte. 

Win. 

—  Les  animaux  de  l'Ecriture 

sainte. 

MX. 

—  Les  couleurs,    les   saveurs, 

etc. 

Pierre  Bersuire. 

I.  —  L'homme. 
II.  —  Les  parties  du  corps. 

III.  —  Les  phases  et  les  fonctions 

de  la  vie. 

IV.  —  Les  maladies. 

V.  —  Le  monde  céleste. 
VI.  —  La  matière  et  les  éléments 
VIL  — -  Les  oiseaux. 
VIII.  —  Les  eaux  et  les  fleuves. 
IX.  —  Les  poissons  et  les  mons- 
tres marins. 
\.  —  Les  animaux. 
XL  —  Les  minéraux. 
XII.  —  Les  herbes  et  les  arbres. 
XIII.  —  Les  couleurs,  saveurs,  etc. 


(1)  Registres  de  Clément  I  ,  t.  I,  p.  CCI.  Cf. 
L.  Delisle,  loc.  cil.,  p.  363. 

'''   Bersuire  adopte   le  plus  souvent  l'ordre 


même  de  Barthélémy  l'Anglais,  mais  ses  delini- 
tions  ne  sont  jamais  calquées  servilement  sur 
celles  de  son  prédécesseur. 


SES  ECRITS.  317 

Quant  au  travail  de  «  moralisation  »,  qui  est  sa  préoccupation  essen- 
tielle ,  Bersuire  ne  cache  pas  non  plus  tout  ce  qu'il  doit  à  l'auteur 
anonyme  d'un  commentaire  du  Liber  : 

Avant  de  mettre  la  dernière  main  à  mon  Redactoriam,  écrit-il,  un  ouvrage 
intitulé  De  moralisacione  Libri  de  proprietatibw  reram  est  venu  entre,  mes  mains.  Ne 
figurent  pas  dans  cet  ouvrage  tous  les  livres  du  Liber,  mais  quelques-uns,  et 
dans  ceux-ci  non  pas  le  texte  de  tous  les  chapitres,  mais  quelques  proprietates 
de  chacun  d'eux  faisant  l'objet  de  développements  intéressants  en  plusieurs  de 
leurs  parties.  Cet  ouvrage  m'a  paru  en  maints  endroits  écrit  avec  élégance;  j'ai 
tenu  à  le  lire  avec  grande  attention  et,  quand  j'ai  trouvé  des  choses  que  je 
n'avais  pas  mises  d'abord  à  leur  place,  je  me  suis  déterminé  à  les  y  introduire 
en  les  résumant  (,). 

L'ouvrage  consulté  par  Bersuire  a  été  retrouvé.  Trois  exemplaires 
au  moins  en  subsistent  :  l'un,  qui  fait  partie  de  la  Bibliothèque  de 
l'Angélique  à  Home  (-\  a  été  signalé  en  1 885  par  Enrico  Narducci 
dans  une  communication  à  l'Académie  des  Lincei  et  attribué  indû- 
ment par  lui  à  Gilles  Colonna,  le  célèbre  auteur  du  De  reaimine 
principum  (3).  Un  autre,  conservé  à  la  Bibliothèque,  alors  royale,  de 
Munich  (4),  a  été  étudié  et  présenté  en  1888  par  L.  Delisle  dans 
Y  Histoire  littéraire  de  la  France  au  cours  de  son  grand  article  sur 
les  ouvrages  médiévaux  consacrés  aux  propriétés  des  choses  (5).  Un 
troisième  se  trouve  parmi  les  manuscrits  de  notre  Bibliothèque 
nationale  (0)  et,  chose  curieuse,  L.  Delisle  ne  l'a  pas  connu. 

C'est  une  compilation  anonyme,  due  sans  doute  à  un  frère 
mineur,  et  dans  laquelle  la  matière  est  répartie  en  sept  livres,  qui 
sont  autant  de  traités  particuliers  : 

L.      I.  —  Le  ciel. 

II.   —  Les  éléments. 
III.   —   Les  oiseaux. 


(l)   Prologue  du  lieductoriuni ,  cité  plus  haut.  m  Lai.    333a,   qui  semble   provenir  de   la 

(,)   Sous  la  cote  Q.  5. 26.  bibliothèque  de  BenoitXIII  à  Peniscola  (É.  Van 

m   Atti   délia    reale    Accademia    dei   Lincei,  Moé   dans  B,'H-  de  l'École  des  chartes  ■  L  Cl  ' 

séance  du  18  janvier    i885   (4*  série,  liendi-  '9^°-   p-    218-219).   La  notice  de  ce  manu- 

conti,  vol.  1  ,  i885,  p.  67-73).  SCnt  Prend,a  Place  .au   l-.  V  du   Catalogue  (en 

...    „   .          „-  cours)  des  manuscrits  latins  de  la  Bibliothèque 

'     C-  L  m-  88°9-  nationale. 


(s)  L.  Delisle,  /oc.  cit.,  p.  34o-.Vi,">. 


318  PIERRE  BERSUIRE. 

IV.  —   Les  poissons. 

V.  —  Les  animaux  et  leurs  moralisations. 
VI.  —  Les  arbres  et  les  plantes. 
VIL  —  Les  métaux  et  les  pierres  précieuses. 

Dans  son  article  de  ï  Histoire  littéraire,  L.  Delisle  a  montré,  à 
propos  de  l'article  aauila,  ce  qu'a  voulu  faire  l'auteur  de  ce  qu'il 
appelle  le  Liber  moralicalus  par  comparaison  avec  le  Liber  de  Barthé- 
lémy l'Anglais  (1).  Nous  reprendrons  ce  parallèle  en  l'étendant  au 
Redactorium  de  Pierre  Bersuire. 

Barthélémy  l'Anglais,  en  son  livre  XII,  énumère  vingt-trois  carac- 
tères différents  de  l'aigle  :  c'est  le  roi  des  oiseaux;  il  peut  regarder 
le  soleil  en  l'ace;  il  nourrit  ses  petits  avec  son  sang,  etc.  L'auteur  du 
Liber  moralizatas ,  en  son  livre  111,  dispose  les  caractères  attribués  à 
l'aigle  dans  un  ordre  différent  et  en  ajoute  trois  nouveaux.  De  plus, 
tandis  que  Barthélémy  l'Anglais  s'en  tient  aux  remarques  de  carac- 
tère scientifique,  l'auteur  du  Liber  moralizatas  donne  à  chacun  de 
ces  caractères  une  signification  symbolique  :  l'oiseau-roi,  c'est  la 
Vierge  reine  des  deux  iaicjle  en  français  était  du  féminin,  comme 
aauila  en  latin);  il  peut  regarder  le  soleil  en  face  :  ainsi  encore  la 
Vierge  contemplant  la  source  de  la  lumière  éternelle;  il  nourrit  ses 
petits  avec  son  sang,  comme  le  bon  prélat  ses  fidèles  avec  le  sang 
du  Christ. 

Quant  à  Bersuire  (livre  VII),  il  part  du  même  parti  allégorique 
que  le  Liber  momli:atus,  mais  il  ajoute  un  certain  nombre  de  para- 
graphes nouveaux,  en  amalgame  ou  en  dissocie  certains,  en 
supprime  même  plusieurs,  augmente  sensiblement  le  nombre  des 
références  aux  auteurs  sacrés  et  profanes,  à  la  Bible  surtout.  Pour 
ce  qui  est  des  caractères  de  l'aigle,  cités  ci-dessus  en  exemple,  le 
premier  (comparaison  avec  la  Vierge  reine  des  cieux)  disparaît;  le 
second  contemplation  du  soleil  évoque  le  lion  prélat  ou  le  bon 
religieux  qui  pourra  contempler  le  Christ  soleil  de  justice;  quant  au 
troisième,  on  y  trouve  le  même  rapprochement  que  celui  du  Liber 
moralizatas  avec  le  sacrement  de  1  Lucharistie. 


■'     !..  Delisle,  foc.  cil,  |>.  33a  cl  suivantes. 


SES  ECRITS.  319 

Bersuire,  on  le  voit,  s'inspire  largement,  comme  il  l'a  reconnu 
lui-même,  du  Liber  moralizattis.  Son  plan  est  le  même  :  d'abord 
l'exposé  des  faits;  ensuile  la  moralité  qui  peut  en  être  déduite,  enfin 
les  textes  de  l'Ecriture  et  des  Pères  qu'il  convient  d'alléguer  en  l'oc- 
currence. Le  but  final  est  identicpie  chez  les  deux  auteurs  :  faire 
servir  les  phénomènes  naturels  à  un  enseignement  religieux  et 
moral,  mais  il  faut  sans  conteste  donner  la  palme  à  Bersuire  pour 
l'abondance  des  développements,  la  convenance  et  le  nombre  des 
références  à  l'Ecriture  et  à  ses  commentateurs.  On  sait  qu'au  Moyen 
âge  la  familiarité  de  certains  clercs  avec  les  Livres  saints  allait  jus- 
qu'à savoir  la  Bible  par  cœur  ou  presque.  Bersuire  est  de  ceux-là  : 
il  témoigne,  dans  ce  domaine,  d'une  étonnante  virtuosité,  s'étant 
trouvé  en  mesure,  dit-il,  au  bout  de  quatre  années  d'efforts,  de 
pouvoir  citer  la  Bible  sans  recourir  aux  Concordances  (1). 

Parmi  les  sources  principales  des  treize  premiers  livres  de  son 
Reducloriiim  morale,  Pierre  Bersuire  a  fait  une  place  particulière,  on 
l'a  dit,  à  trois  ouvrages  célèbres  de  l'Antiquité,  ceux  de  Pline 
l'Ancien,  de  Sénèque  et  de  Solin,  et  aussi  à  un  auteur  du  Moyen 
âge  de  non  moindre  réputation,  Gervais  de  Tilbury. 

On  verra  que  ces  deux  derniers  ouvrages  ont  surtout  servi  à 
Pierre  Bersuire  pour  son  livre  XIV.  11  en  est  un  pourtant  auquel  il 
a  fait  de  nombreux  emprunts  pour  les  livres  1  à  XIII,  mais  qu'il  n'a 
pas  cru  devoir  signaler  spécialement,  c'est  le  De  natura  reruin  d'un 
auteur  contemporain  de  Barthélémy  l'Anglais,  Thomas  de  Cantimpré, 
qui  a  réparti  en  dix-neuf  livres  comme  celui-ci,  mais  à  sa  manière, 
des  notions  fort  semblables  sur  les  mêmes  sujets  ("'. 

Pierre  Bersuire  a  utilisé  pour  les  livres  I-XIII  du  Rediictorinm  beau- 
coup d'autres  sources  11  a  sacrifié  largement  au  goût  des  gens  du 
Moyen  âge  pour  les  références  à  ce  qu'ils  appelaient  les  «  aucto- 
ritates  »,  ces  références  fussent-elles  de  seconde  ou  de  troisième 
main,  par  exemple  pour  les  œuvres  d'auteurs  qu'ils  eussent  été 
bien  empêchés  de  lire  dans  leur  langue,  comme  les  Grecs  ou  les 
Arabes. 


(1)   Prologue  du  Rediictorinm  cité  plus  haut.  de  nalnra  rerum,  voir  le  mémoire  cité  de  L. 

(,)   Sur  Thomas  de  Cantimpré   et  son  Liber         Delisle,  p.  36.r)-38/|. 


320  PIERRE  BERSU1RE. 

Voici,  dans  l'ordre  alphabétique  de  leurs  noms,  ces  auteurs, 
approximativement  répartis  en  quatre  catégories  : 

Auteurs   grecs    de    l'Antiquité. 

Philosophes  :  Anaxagore,  Aristote,  Cratès  de  Thèbes,  Démocrite, 
Platon,  Pythagore,  Secundus  le  Taciturne,  Socrate. 

Si  le  nom  de  Platon  ne  parait  qu'une  lois,  et  encore  à  travers 
une  allusion  du  De  ofjiciis  de  Cicéron,  celui  d'Aristote  est  invoqué 
des  centaines  de  lois  et  beaucoup  de  ses  œuvres  sont  citées  avec 
leurs  titres  particuliers. 

Historiens  :  Diogène-Laërce,  Hérodote,  Josèphe,  Plutarque, 
Théopompe,  Xanthos  de  Sarde. 

Poètes  :  Hésiode,  Oppien,  Simônide. 

Astronomes,  qéoijraphes ,  mathématiciens ',  médecins  :  Dioscoride, 
Ksculape,  Galien,  Hippocrate,  Ptolémée. 

Auteurs  latins  de  l'Antiquité.  Dans  ce  domaine,  Pline  l'Ancien, 
Sénèque  le  Philosophe,  Boèce,  Solin  et  le  célèbre  Physiologns 
semblent  se  partager  en  parts  à  peu  près  égales  la  popularité 
qu'Aristole  accaparait  chez  les  Grecs.  Voici  les  noms  des  auteurs  latins 
qui  reviennent  un  peu  plus  souvent  que  les  grecs  sous  la  plume  de 
Bersuire  : 

Philosophes  :  Boèce,  Cicéron,  Macrobe,  Sénèque. 

Historiens  :  (lésar,  Cremutius,  Justin,  Orose,  Quinte-Curce 
Pomponius  Mêla,  Salluste,  Suétone,  Tite-Live,  Trogue-Pompée. 
Valère-Maxime. 

Poètes  :  Claudien,  Juvénal,  Lucain,  Ovide,  Sénèque  le  Tragique, 
Térence,  Virgile. 

Sciences  naturelles,  médicales,  agricoles:  Berosus,  Caton,  Martianus 
Capella,  Palladius,  Physiologns,  Pline  l'Ancien,  Solin  ,  Trebius  Niger, 
Varron,  Végèce. 

Pères  de  ï lùjlise  et  auteurs  chrétiens  :  saint  Ambroise,  saint  Alhanase, 
saint  Augustin,  saint  Basile,  saint  Cassien,  saint  Césaire,  saint 
Cyprien,  saint  Kusèbe,  saint  Fulgence,  saint  Grégoire  le  Grand, 
saint  Ililaire,  saint  Jean  Chrysostome,  saint  Jean  Damascène,  sainl 
Jérôme,  Origène,  sainl  Prosper.  les  Vitae  patram. 


SES  ECRITS.  321 

Auteurs  du  Moyen  dcje.  Les  auteurs  du  Moyen  âge  sont  non  seule- 
ment plus  nombreux  que  les  autres,  mais  tels  d'entre  eux  sont 
allégués  plus  souvent.  C'est  le  cas  de  Raban  Maur,  de  Bède,  de 
Hugues  de  Saint-Victor,  de  Vincent  de  Beauvais,  d'Avicenne  et  de 
Gervais  de  Tilbury.  Voici  d'ailleurs  les  noms  de  ces  auteurs  som- 
mairement groupés  selon  leurs  alunites  et  classés  comme  les  autres 
sous  diverses  rubriques  : 

Théologiens  et  philosophes,  liturgistes,  canonistes,  sennonnaires  : 
Adhelme,  Alain  de  Lille,  Albert  le  Grand,  saint  Anselme,  Bède  le 
Vénérable,  saint  Bernard,  Denys  l'Aréopagite,  Etienne  Langton, 
Gilbert  de  La  Porrée,  Guillaume  de  Conches,  Hugues  de  Fouilloi, 
Hugues  de  Saint-Victor,  Innocent  111,  Jacques  de  Lausanne,  Jean 
Beleth,  Jean  de  Procida,  Maurice  l'Anglais,  Nicolas  de  Lyre,  Nicolas 
de  Strasbourg,  Nicolas  Trevet,  Pierre  Alfonse,  Pierre  de  Blois, 
Pierre  de  Cipière  (ou  de  Limoges),  Pierre  Damien,  Pierre  de 
Ravenne,  Pierre  de  Riga,  Raban  Maur,  Rémi  d'Auxerre,  Richard  de 
Fournival,  Richard  de  Saint- Victor,  Dicta  philosophorum,  He<jula 
sancti  Benedicti,  Vita  sancti  Antonii. 

Historiens,  chronicjueurs  et  compilateurs  :  Chronica  de  Henrico  111° 
vel  IV",  Geoll'rey  de  Monmouth,  Gesta  Caroli  May  ni  (Pseudo-Turpin), 
Histona  ecclesiastica  (Pierre  le  Mangeur),  Historia  hierosolymitana 
(Jacques  de  Vitry,  Baudri  de  Bourgueil  ou  Foucher  de  Chartres), 
Historia  Roinanorum,  Historia  scholastica,  Historia  Terrae  Sanctae 
(Jacques  de  Vitry),  Historia  tripartita  (Cassiodore),  Paul  Diacre, 
Sigebert  de  Gembloux,  Vincent  de  Beauvais  (Spéculum  historiale). 

Astronomes  et  astrologues,  naturalistes,  médecins,  techniciens  divers  : 
Adelinus  (Liber  monstrorum),  Albericus  de  Londres,  Albitrogi, 
Albucasis,  Alexandre  Neckam,  Alfraganus,  Algazel,  Arnold  de  Liège, 
Ah  Medicus,  Alvredus  (pseudo-Aristote),  Astrologi  (sans  autre  dési- 
gnation), Averroès,  Avicenne,  Compendium  Salerni,  Constantin  l'Afri- 
cain, Evrard  de  Béthune,  Giraud  de  Barri,  Gervais  de  Tilburv, 
Gdles  de  Corbeil,  Homerus  (De  pugnis  et  astutiis  bestiarurn),  Iorath, 
Isaac,  Johannitius  de  Ravenne,  Lapidarium,  Messahallach,  Mythologici 
(sans  autre  désignation),  Papias,  Platearius,  Rhazès,  Vincent  de 
Beauvais  (Spéculum  naturale). 

Encyclopédistes  :  Isidore  de  Séville,  Barthélémy  l'Anglais,  Thomas 
de  Cantimpré,  Vincent  de  Beauvais. 


322  PIERRE  BERSUIRE. 

Voyageurs  réels  ou  légendaires  :  1  laiton,  Marco  Polo,  Odoric  de 
Pordenone  ,  Vila  sancti  Brandani. 

Poêles  :  Alain  de  Lille,  Bernard  Silvestre,  Pierre  de  Riga. 

Moralisateurs  :  Gesta  Romanorum,  Liber  de  proprietatibus  rerum 
moralisants (1). 

Infor  mations  pehsowelles. 

Dans  la  partie  de  cette  notice  qui  traite  de  la  vie  de  Pierre 
Bersuire  à  Avignon,  nous  avons  rappelé  quelques  passages  de  ses 
œuvres  montrant  son  désir  de  se  renseigner  sur  ce  qui  se  passait  de 
son  temps  dans  la  ville  des  papes  ou  dans  les  régions  voisines (2).  Il 
convient  maintenant  de  noter  divers  endroits  des  livres  I  à  XIII  qui 
permettent  de  juger  de  ses  curiosités.  Une  seule  fois,  il  nomme  son 
informateur,  un  certain  maître  Guérin  que  nous  avons  essayé  d'iden- 
tifier et  qui  lui  a  parlé,  comme  d'un  prodige,  d'une  fontaine  pétri- 
fiante qu'il  avait  vue  en  Lorraine (3). 

Quelquefois,  Bersuire  déclare  avoir  vu  de  ses  yeux  ce  dont  il 
parle:  oiseaux  naissant  sur  des  végétaux  comme  des  fruits  (les  crdvans 
dont  il  a  parlé  à  propos  de  son  Poitou  '  ('J),  jeune  garçon  sorti 
indemne  d'un  incendie,  mais  que  l'ardeur  du  feu  avait  ébloui  au 
point  de  le  rendre  aveugle'5',  vol  d'oiseaux  nommés  émerillons  (0), 
elfets  de  la  foudre  sur  un  clocher  (7). 

La  plupart  du  temps,  il  s'en  rapporte  soit  au  bruit  public,  soit 
aux  dires  de  personnes  qu'il  juge  dignes  de  foi,  mais  dont  il  passe  les 
noms  sous  silence.  C'est  ainsi  qu'il  croit  qu'il  y  a  près  de  Grenoble 
une  fontaine  dont  des  torches  sortent  tout  allumées,  après  qu'on  les 
v  a  plongées (8).  C'est  également  par  ouï-dire  seulement  qu'il  se  juge 
autoiisé  à  rapporter  des  faits,  assurément  beaucoup  plus  croyables, 
savoir  que  les  nobles  de  la  Gaule  narbonnaise  font  profession  d'insti- 

(l)  Nos    confrères    MM.    André    Vernet    et  (1)  Livre  IV,  cliap.  10,  de  oculis  (éd.  filée , 

Guy  Beaujouan  nous  onl  aidé  a  reconnaître  de  p.  0,3,  col.  2). 

nombreux  noms  d'auteurs  et  titres  d'ouvrages  M   Livre  VII ,  cliap.  3,  de  accipitre  (éd.  citi  e, 

défigurés  dans  les  manuscrits.  p.    187,  col.  a,  et  188,  col.  l  ). 

(,)  Voir  plus  haut,  p.  267-268.  ('>   Livre  VI ,  chap.  27,  de  fulmine  (éd.  citée, 

,;3     Livre   VIII,   cliap.   3,    de    jUivus   (éd.    de  p.  173,  col.  2). 
i383,  p.  a45,  col.  1).  Voir  ci-dessus,  p.   271.  (,)   Livre  VIII,  chap.  2,  de fontibus  (éd.  citée, 

(4>  Voir  ci-dessus,  p.  262-263.  p.  237,  col.  2). 


SES  ECRITS.  323 

tuer  héritiers  leurs  derniers-nés  au  détriment  des  premiers-nés (l)  et 
que,  récemment  [non  est  diu),  on  a  vu  dans  la  province  de  Toulouse 
deux  «sœurs  siamoises»  dont  le  corps,  unique  dans  sa  partie  infé- 
rieure, se  dédoublait  au-dessus  du  nombril,  à  telle  enseigne  que, 
l'une  des  deux  étant  morte,  la  survivante  la  transporta  avec  elle  pen- 
dant quelque  temps  [aliquandiu)®.  Au  sujet  de  gens  atteints  de  ce  que 
l'on  appellerait  aujourd'hui,  par  euphémisme,  neurasthénie  aiguë,  on 
lui  a  cité  deux  cas  particulièrement  remarquables  :  celui  de  deux 
malheureux  insensés  dont  l'un,  se  croyant  rossignol,  sortait  tout  nu 
de  son  lit  pour  s'aller  cacher  dans  les  buissons,  et  dont  l'autre  —  c'était 
au  temps  de  maître  Arnaud  de  Villeneuve'3'  — ,  s'était  persuadé  qu'il 
était  mort  et  refusait  en  conséquence  toute  nourriture  (4).  Mais  la 
plus  belle  histoire  que  Pierre  Bersuire  ait  entendu  raconter  —  c'était, 
dit-il,  dans  un  village  de  Provence  [in  (/uadam  villa  Provinciae) — ,  est 
celle  du  poulpe,  animal  aquatique  mais  amphibie,  qui  sait  fort 
bien  faire  le  mort  et  se  tirer  ainsi  des  mauvais  pas:  à  preuve  celui 
qui,  acheté  comme  mort,  lut  mis  à  cuire  dans  un  chaudron  par 
une  bonne  femme  et  qui,  profitant  de  ce  que  celle-ci  avait,  à  un 
moment  donné,  le  dos  tourné,  trouva  le  moyen  de  grimper  le  long 
de  la  chaîne  du  chaudron  et  de  se  réfugier  sur  une  poutre (5). 

On  le  voit,  ces  treize  premiers  livres  du  Reductorium  peuvent  être 
considérés  par  certains  côtés  comme  un  recueil  (ïexenipla{6),  nom- 
bre d'anecdotes  originales  et  de  traits  pris  sur  le  vif  étant  par  cela 
même  d'une  réelle  importance  pour  la  connaissance  et  pour  l'étude 
des  croyances  et  des  mœurs  de  la  France  du  xive  siècle.  Sans  doute 
la  crédulité  de  l'auteur  est  grande,  pas  plus  cependant  que  celle  de 
Jacques  de  Vitry  dans  YHistoria  orienlalis  ou  de  Vincent  de  Beauvais 
dans  le  Spéculum,  quand  il  rapporte,  d'après  ces  autorités,  que  les 
enfants  nés  en  i  187,  l'année  de  la  prise  de  Jérusalem  par  Saladin, 
n'eurent  que  vingt  ou  vingt-deux  dents  au  lieu  des  trente  ou  trente- 


(1)  Livre  X,  cliap.   22,  de  cane    (éd.  citée,  citée,  a5,  col.  2). 

p.  367,  col.  1).  <s>   Livre  IX,  chap.  0/1,  de  polypo  (éd.  citée, 

(2)  Livre  II,  chap.  1,  de  membris  hominis  (éd.  p.  299,  col.  1), 

citée, p.  27,  col.  2).  (")  J.-Th.   Welter  en  a    l'ait  (Hat   dans    son 

()  Arnaud  de  Villeneuve   vivait    encore    en  ouvrage  sur  L'Exemplum  dans  la  littérature  reli- 

lSll.  yieuse  et  didactique  du    Moyen    âge,    1927,   p. 

(4>   Livre   I,   chap.   23,    de   melancholiu    (éd.  345-349- 


324  PIERRE  BERSUIRE. 

deux  habituelles  '".  11  n'en  montre  pas  moins  de  loin  en  loin  une 
réelle  indépendance  à  l'égard  de  certaines  allégations  qui  le  surpren- 
nent ou  qu'il  ne  comprend  pas,  même  s'il  s'agit  d'auteurs  aussi  répu- 
tés que  Pline  l'Ancien  l2),  Vincent  de  Beauvais  ou  Albert  le  Grand'3. 

Comme  tous  les  auteurs  du  Moyen  âge,  Pierre  Bersuire  verse 
volontiers  dans  l'étymologie,  qu'il  comprend  à  la  manière  d'Isidore 
de  Séville.  «Formica,  quasi  ferens  micas  »(4),  écrit-il;  «  mamilla  di- 
citur  a  melon,  quod  est  rotundum,  eo  quod  mamilla  naturaliter  est 
rotunda»(5);  «  papilla  etiam  dicitur  a  palpando,  eo  quod  a  puero 
sugitur  et  palpatur  » (0). 

11  est  mieux  inspiré  quand,  par  heureuse  vocation  de  traducteur, 
il  place  la  forme  française  à  côté  de  la  forme  latine  saliunca,  gallice 
chausse-trappe  (7) ;  scopa,  balaya;  tigna,  chevrons^;  uva,  grappe^®; 
vanen,  osierre^) ,  ou  quand,  partant  d'une  observation  pseudo-scien- 
tifique, il  abonde  en  réflexions  moralisantes  propres  à  faire  perdre 
son  sérieux  au  lecteur  moderne (12). 

Certains  articles  de  cette  première  partie  du  Reductorium  ont  l'am- 
pleur et  l'allure  de  véritables  traités  particuliers.  Tel  le  chapitre  de 
apibus,  qui  n'occuperait  pas  moins  d'une  quarantaine  de  pages  d'un 
de  nos  in-octavo. 

Un  ensemble  matériellement  aussi  imposant  a  du  demander  à  son 
auteur  un  effort  prolongé;  mais  on  ne  possède  aucun  moyen  d'en 
préciser  les  étapes.   Un  seul  indice  chronologique  inséré  dans  un 


(1)  Livre  II,  cli.   18,  de  dentibus  (éd.  citée,  <*>  Ibid. 

p.  36,  col.  1).  (')  Livre  XII,  chap.  1 43 ,  de  salianca  [ibid,, 

(''   «  Non  intellexit  auctor  Plinium  hoc  loco  »  p.  563). 

(Livre   IX,    ch.  4i-42,    de   equo  Jhiviali,    éd.  m   Ibid.. chap.  i57 ,  de  scopa  (ibid..  p.  ;>(i7, 

citée,  p.  283,  col  2).  co|    ,)                r                     1     \           1         / 

«  .  Istud  posuit  Vincentius ,    sed  nescio  si  ,'.,   jbi(l    ch       ,  55    (/(, ,  •     ■    ,  jjy          56g 

est  verum  •  (Livre  X,  en.   là,  de  botrace ,  éd.  1      \                                                          ' 

citée,  p.  358,  col.  1  ). —  •  De  quibusdam  ver-  ,101    jlm      1                  1           i-i-i           -    .- 

-,      r            ...     ,     /•          ...     P   ■         ...      ,  '    '    Ibid. ,  chap.   170,  de  ma  (ibul. ,   p.   076, 

minus  quos  ail]  slaclnns .  alu  stacias ,  Albertus  .11 

autem   jacias    appellat,     quanquam     Plinius,  ,'..,''„,,        .                       ,..,.... 

(p..-r....riegal.nu(luineisnonieittribuat.  (Livre  Jj4'   C,laP-    ''2'   de    l"""'e   (''"(/--    P" 

IX,  cliap.  93,  de  platanistis ,  éd.  citée,  p.  297,  ' ',',,',  C?.'    . 

co|    ,\  '   '   Ainsi,  à   1  article    de  cancrii   (Livre   IX, 

<J)  Livre  X,  ch.  44 ,  de  formica  (éd.  citée,  p.  ÇhaP-   ,6\P-  272<  co1-  J):  •  Cancer,  coha- 

3q3,  col.  2).  bitareuxori  sue  volens,  ascemlit  super  dorsuin  ; 

<s)   Livre  II,  chap.  3i,  de  mamilla  (éd.  citée,  uxor  vero-    abborrens    hujusmodi   coïtuin,   ad 

p.  4q,  col.  1).  eum  se  vert'l>  el  s'c  I'1  copula  inter  eos  •. 


SES  ECRITS.  325 

chapitre  du  livre  XIII  autorise  à  penser  que  ce  livre,  et  par  voie  de 
conséquence  les  douze  précédents,  étaient  achevés  en  1 34 1 (1)- 

Les  treize  premiers  livres  du  Reductoriuin  ne  semblent  pas  avoir 
comporté  de  tables  à  l'origine  —  ce  qui,  on  le  verra,  ne  sera  pas  le 
cas  du  Repertortum  — .  Mais  certains  manuscrits,  dans  lesquels  ces 
treize  livres  sont  réunis  aux  deux  ou  aux  trois  suivants  et  derniers, 
en  comportent  une  dont  nous  avons  rappelé  plus  haut  le  titre  et  qui 
porte  la  date  de  i342(2).  D'autres,  qui  lurent  peut-être  manuscrites, 
se  rencontrent  dans  les  éditions  de  Bâle  (i5i5),  Venise  (i58q)  et 
Cologne  (  i6o,2)(3). 

LES  TROIS  DERNIERS   LIVRES  DU   REDUCTORIUM. 

Outre  les  treize  premiers  livres  que  nous  venons  d'analyser,  le 
Reductoriuin  morale  de  Pierre  Bersuire  en  comprend  trois  autres, 
les  quatorzième,  quinzième  et  seizième.  Du  prologue  non  daté  que 
nous  avons  déjà  cité  et  qui  porte  sur  l'ensemble  de  ces  seize  livres, 
il  ressort  que  ces  trois  derniers  livres  ne  faisaient  pas  partie  du  plan 
primitif  de  l'auteur,  mais  qu'au  fur  et  à  mesure  qu'avançait  son 
commentaire  moralisé  du  Liber  de  proprietatibus  rerum  qui  lui  servait 
de  cadre,  il  a  éprouvé  le  besoin  de  consacrer  des  développements 
particuliers  à  des  idées  et  à  des  faits  sommairement  indiqués  par 
lui  dans  les  livres  I  à  XIII  : 

Ultra  librum  autem  de  proprietatibus  cum  suis  additionibus  etadjunctis,  très 
particulares  tractatus  huic  volui  operi  superaddere...,  videlicet  quemdam  tractatum 
qui  intitulatur  De  nature  mirabilibus  [Livre  XIV],  alium  qui  est  de  reduclionc  fabu- 
larum  et  poetarum  poematibus  [Livre  XV:  Ovidius  moralizatas] ,  alium  vero  qui  est 
de  expositione  et  moralizatione  jigurar  un  et  Scripturarani  enigmatibus  [Livre  XVI] (4). 

L'auteur,  au  demeurant,  a  pourvu  chacun  de  ces  trois  derniers 
livres  d'un  prologue  particulier,  ce  qui  montre  bien  qu'il  leur  recon- 
naissait une  individualité  propre.  Quant  aux  lecteurs,  ceux  des  xve, 
xvie  et  xvne  siècles,  comme  ceux  du  xive,  ils  ne  s'y  sont  pas  non  plus 

(1)  Voir  plus  haut,  p.  3o5.  mais  ses  arguments  sont  loin  d'être  décisifs. 

(,;  Ibid.,  n.  2.  Fassbinder  (op.  cil.,  p.  iq),  se  (5)  F.    Stegmûller,    Répertoriant    biblicum, 

fondant  sur  l'explicit  d'un  manuscrit  de  Venise  t.  IV  (  10,54],  p-  2<4 1  ,  n°  64 2 6. 
où  on  lit  CCC62  en  chiffres  arabes  (soit  1362),  M   i>ibl.  nat.,  lat.  8864,  fol.    1-2,  prologue 

émet  l'hypothèse  que  ce  serait  la  véritable  date,  mutilé;   14276,   loi.    i-4v°;    16785,   fol.  1-4. 

H1ST.    U1TÉR.    XWIX.  22 


326  PIERRE  BERSUIRE. 

trompés,  puisque  deux  au  moins  de  ces  trois  livres,  le  quinzième  et 
le  seizième  ont  l'ait  parfois  l'objet  d'une  édition  spéciale,  soit 
manuscrite,  soit  imprimée.  Toutes  raisons  suffisantes  pour  que  nous 
nous  sentions  nous-mème  tenu  d'en  traiter  séparément. 


LE   LIVRE   XIV. 

De  nature  mirabilibus  ou  Descriptio  mundi. 

L'ouvrage  porte,  selon  les  manuscrits,  l'un  des  deux  titres  ci-dessus. 
Parfois  même  le  premier  est-il  abrégé  en  De  mirabilibus. 

Pierre  Bersuire  a  pourvu  ce  livre  XIV  d'un  prologue  particulier. 
11  s'y  explique  sur  les  motifs  qui  l'ont  déterminé,  sur  la  méthode 
qu'il  a  suivie  et  sur  le  but  qu'il  s'est  proposé.  Il  s'y  présente  en  géo- 
graphe autant  qu'en  théologien:  «Tous  les  navigateurs,  dit-il,  qu'il 
«  s'agisse  des  parages  de  l'Egypte,  de  la  terre  de  Cham  [Ethiopie  , 
«de  la  Mer  Rouge  ou  d'ailleurs,  savent  ce  que  sont  les  œuvres  de 
«Dieu  dans  les  merveilles  de  la  mer.  Je  veux,  moi,  dire  quelque 
«  chose  de  celles  de  la  terre,  et  en  même  temps  les  moraliser  afin  que, 
«  plus  elles  seront  neuves  et  grandioses,  plus  clairement  elles  mani- 
«  lestent  la  gloire  de  Dieu.  Beaucoup  sont  aujourd'hui  inexplicables, 
«  mais  Sénèque  n'a-t-il  pas  écrit  dans  ses  Queutions  naturelles  qu'il  y 
«  avait  encore  beaucoup  de  secrets  dans  la  nature  et  que  ces  secrets 
«  seront  expliqués  un  jour?  »(l). 

Ces  merveilles  du  inonde,  non  seulement  celles  (pie  les  vovageurs 
ont  pu  noter  dans  les  contrées  les  plus  lointaines,  mais  celles  que 
l'on  constate  dans  le  comportement  des  êtres  animés  et  des  objets 
inanimés,  il  en  est  qui  assortissent  à  la  superstition  et  à  la  démono- 
logie  (diables,  lamies,  stryges,  fées,  etc.)  et  l'auteur  se  délend  de  les 
prendre  à  son  compte (2).  Il  n'en  énumère  pas  moins  avec  complai- 
sance un  certain  nombre  de  prodiges  dont  il  a  lu  le  récit  ou  dont  il  a 
entendu  parler,  y  ajoutant  même  parlois  des  informations  nouvelles 
tirées  soit  de  la  littérature  sacrée  ou  profane,  soit  de  son  expérience 
personnelle.  C'est  ainsi  que  dans  lliistoire  du  roi  Arthur  de  Bretagne. 

(1    Prologue     du     Livre    XIV    (l'il)l.    liai.         p.  600-6 lO. 
Lit     16786,   fol.    .176  v'-uyy).  Cf.  éd.  citée,  '    Voir  plus  loin ,  p   333. 


SES  ECRITS.  327 

Gauvain  a  un  palais  sous  les  eaux(1),  qu'une  femme  a  été  entraînée 
dit-on,  dans  les  eaux  du  Pihône  près  de  Tarascon  et  y  est  restée  sept 
ans  pour  nourrir  l'enlant  du  «  Drae  »  :  elle  est  revenue  ensuite  sur 
terre  et  a  reconnu  son  maître  à  la  foire  de  Beaucaire  (2'.  Une  autre 
fois,  près  d'Arles,  «  sub  domo  Militiae»,  c'est  un  jeune  homme  qui 
a  été  englouti  dans  un  gouffre  du  Pdiône;  pendant  trois  jours  on  a 
entendu  sa  voix.  L'auteur  lui-même,  il  n'y  a  pas  longtemps,  n'a-t-il  pas 
ouï  dire  qu'en  Champagne  une  jeune  fdle  avait  été  ravie  par  une  fée, 
nourrie  pendant  sept  ans  par  un  dragon  dans  un  puits,  d'où  des 
enfants  jouant  avec  un  seau  l'auraient  remontée  au  jour?  Après  tout, 
dit  Bersuire,  il  y  a  bien  ce  passage  du  livre  de  Job  :  «  Ecce  gigantes 
gemunt  sub  aquis...  »,  et  les  poètes  des  Gentils  ne  parlent-ils  pas  de 
Neptune,  de  Glaucus,  de  Protée,  des  Néréides  qui  vivent  sous  ou  sur 
les  eaux?  D'après  un  vieillard  de  sa  connaissance,  très  digne  de  foi, 
il  y  a  des  êtres  surnaturels  qui  s'introduisent  nuitamment  dans  les 
maisons,  passent  au  travers  des  portes,  boivent  le  vin  des  tonneaux, 
etc.  H  y  a  aussi,  ajoute-t-il,  des  apparitions,  surtout  de  femmes  très 
belles,  se  montrant,  tantôt  au  sommet  d'un  rocher,  tantôt  à  une  fenê- 
tre, recherchant  les  embrassements  des  hommes,  mais  se  transfor- 
mant en  serpents  ou  disparaissant  à  tout  jamais  en  cas  d'indiscrétion. 
A  preuve  celle  qui  avait  fréquenté  le  sire  provençal  »  de  Ruseto  »,  ou 
«  de  Niseto  »,  qui  disparut  dès  qu'il  eut  le  malheur  de  la  voir  dans  son 
bain.  A  preuve  aussi,  ajoute  Bersuire,  l'histoire  de  la  belle  Mélusine 
que  tout  le  monde  connaît  «  dans  mon  Poitou  »,  in  mea  Pictavia. 
Quelle  que  soit  la  nature  de  ces  «  mirabilia  »,  Bersuire  les  présentera 
dans  l'ordre  des  pays  où  on  a  pu  les  observer;  il  n'adoptera  un 
classement  méthodique  que  pour  ceux  dont  il  ignore  dans  quelles 
régions  ils  se  sont  produits  ou  lorsque  les  noms  mêmes  de  ces 
régions  ont  changé. 

Il  indique  ensuite  ses  sources  principales,  sur  lesquelles  nous 
reviendrons,  et  auxquelles  il  se  fait  fort  d'ajouter  des  observations 
personnelles.  Il  se  réserve  de  traiter  à  part,  non  plus  de  ce  qu'a  pro- 
duit la  nature,  mais  de  ce  que  les  hommes  ont  imaginé,  autrement 
dit  des  tables  des  poètes.  Ce  sera  l'objet  d'un  travail  postérieur,  dont 


(l)  Lat.     16786,    fol.    278v°-27Ç).    Cf.    éd.         de  ce  piologue. 
citée,  ibid.  Tous  les  exemples  relevés  sont  tirés  (1)   Ibid,  toi.  1 


328 


PIERRE  BERSUIRE. 


le  titre  n'est  pas  donné  ici,   mais  qu'il  est  aisé  de   reconnaître: 
YOvidius  moralizatus  ou  Livre  XV  du  Reduclorium  morale. 

Voici  donc  tout  d'abord,  dans  l'ordre  alphabétique  adopté  par 
Bersuire,  les  cinquante-sept  chapitres  géographiques  dans  lesquels  il 
a  réparti  ses  Mirabilia. 


1. 

De  Africa. 

3o. 

De  Italia. 

2. 

De  Amazonia. 

3i. 

De  Iudea. 

3. 

De  Anglia. 

32. 

De  Libia. 

4. 

De  Arabia. 

33. 

De  Livonia. 

5. 

De  Asia. 

34. 

De  Litbonia. 

6. 

De  Bactria. 

35. 

De  Macedonia. 

7* 

De  Baeotia. 

36. 

De  Melo  insula. 

8. 

De  Bohemia. 

37. 

De  regione  Media. 

9- 

De  Britaniiia. 

38. 

De  Mesia. 

1  o. 

De  Campania. 

39. 

De  Norigia  seu  Norvegia 

î  î. 

De  regione  Cedar. 

ko. 

De  regione  Opliir. 

1  2. 

De  Cypro. 

ki. 

De  Paradiso. 

i3. 

De  Creta  insula. 

ki. 

De  Pigmea. 

i4. 

De  Egypto. 

43, 

De  Pictavia. 

i5. 

De  Egypti  mirabilibus. 

kk. 

De  Provincia. 

16. 

De  Ellesponto. 

45. 

De  Sabea. 

•7- 

De  Eoliis  lnsulis. 

46. 

De  Saxonia. 

18. 

De  Ethiopia. 

47. 

De  Sardinia. 

19- 

De  Ethiopiae  mirabilibus. 

48. 

De  Scitia. 

20. 

De  Europa. 

49. 

De  Scotia. 

2  1  . 

De  Frisia. 

5o. 

De  Siria. 

22. 

De  Fortunatis  lnsulis. 

5i. 

De  Sérum  provincia. 

23. 

De  Gallia. 

52. 

De  Trapo  insula. 

ilx. 

De  Germania. 

53. 

De  Tuscia. 

25. 

De  Hispania. 

5',. 

De  Tule  insida. 

26. 

De  Hibernia. 

55. 

De  Tracia. 

27. 

De  India. 

56. 

De  Taprobana  insula. 

28. 

De  lnsulis  in  generali. 

57. 

De  Uulandia. 

29. 

De  Islandia. 

Un  lait  digne  de  remarque  saute  aux  yeux  à  la  lecture  de  ces 
titres  :  c'est  que,  tout  en  consacrant  au  royaume  de  France  de 
ce  temps  {de  Gallia  d'assez  longs  développements,  Bersuire  a  lait 
un  sort  particulier  à  deux  régions  françaises  qu'il  se  trouvait 
connaître  particulièrement  pour  \  avoir  longuement  vécu,  le  Poitou 
et  la  Provence. 


SES  ECRITS. 


329 


Et  voici  maintenant  le  classement  par  matières,  en  dix-sept  cha- 
pitres complémentaires  : 


58.  De  mirabilibus  circa  humanam 
naturam. 

5g.  De  mirabilibus  in  brutorum 
natura. 

6o.  De  celestibus  impressionibus. 

6  î .   De  ignium  mirabilibus. 

62.  De  mirabilibus  in  avium  natura. 

63.  De  maris  mirabilibus. 

64.  De  aquarum  mirabilibus. 

65.  De  piscium  mirabilibus. 

66.  De  terrae  mirabilibus. 


6 y.  De  mirabilibus  in  arborum  spe- 
cie. 

68.  De    mirabilibus     in    berbarnm 
natura. 

69.  De  mirabilibus  in    lapidum  na- 
tura. 

70.  De  ingeniorum  mirabilibus. 

71.  De  edilïciorum  mirabilibus. 

72.  De  venenorum  mirabilibus. 


y  3.   De  monstris. 
7  4-   De  prodigiis. 


On  ne  saurait  dire  à  quelle  époque  Bersuire  a  composé  son 
livre  XIV.  Il  lavait,  semble-t-il,  terminé  avant  1 34 5 ,  date  qui  figure 
dans  l'article  de  Gallia,  au  moins  dans  un  manuscrit  qui  comprend 
d'ailleurs  aussi  les  livres  XV  et  XVI  (1).  D'autre  part,  si  nous 
savons  par  Bersuire  lui-même  qu'il  consulta  Pétrarque  pour  son 
livre  XV  (Ovidius  moralicatns)  ('2),  il  eut  aussi  recours  à  lui  pour 
son  livre  XIV,  ainsi  qu'on  peut  s'en  rendre  compte  en  rapprochant 
un  passage  de  son  De  mirabilibus  d'un  passage  du  Rerum  memorandarum 
de  l'auteur  italien  (3).  Or  c'est  seulement  dans  une  lettre  du 
27  décembre  1 3 4^3  que  Pétrarque  parle  pour  la  première  fois  de 
son  ouvrage (4). 

Quoi  qu'il  en  soit  de  l'époque  de  composition  de  ce  livre  XIV,  le 
lieu  peut  en  être  fixé  à  Avignon  ou  dans  la  région  avignonnaise,  ce 
que  suffirait  d'ailleurs  à  justifier  la  place  prépondérante  que  les 
choses  de  Provence  y  occupent  dans  les  informations  livresques  de 
l'auteur  et  dans  les  commentaires  d'ordre  personnel  dont  il  les  fait 
suivre. 


'■'  Bibl.  nat.,  lat.  16786,  fol.  291,  col.  1. 

(,)  Prologue  du  Livre  XV  (  Ovidius  moraliza- 
tus).  Cf.  Hauréau,  dans  Mémoires  de  l'Académie 
des  Inscriptions  et  Belles-Lettres ,  t.  XXX,  11 
(1881),  p.  47. 

'*'  Reductorium ,  Livre  XIV,  chap.  72  (éd. 
citée,  p.  688,  col.  1)  et  Rerum  memorandarum , 
1.  III,  29  (éd.  G.  Billanovich,  Florence,  ig43, 
p.  122-123).  Il  s'agit  dans  les  deux  cas  d'une 
légende  très  répandue,  celle  de  la  statue  dont 


la  tète  se  dore  aux  premiers  rayons  du  soleil,  ce 
qui  fait  découvrir  un  trésor  caché.  M.  Billano- 
vich fait  remarquer  que  la  version  qui  se 
rapproche  le  plus  de  celle  de  Pétrarque  est  celle 
de  Bersuire,  ce  qui  permet  de  penser  que  le 
premier  des  deux  auteurs  est  ici  la  source  du 
second. 

<4)  Lettre  adressée  au  célèbre  juriste  Johan- 
nes  Andreae  (Billanovich,  loc.  cit.). 


330  PIERRE  BERSIJIRE. 

Pour  le  fond,  le  parti  de  l'auteur  n'a  pas  changé  par  rapport  aux 
treize  premiers  livres.  11  s'agit  pour  lui  de  présenter  aux  prédica- 
teurs et,  par  leur  intermédiaire,  aux  simples  fidèles  une  sorte  d'in- 
troduction à  la  vie  chrétienne  fondée  sur  le  récit  de  prodiges  qui 
retiendront  par  eux-mêmes  la  curiosité  des  auditeurs  et  dont  les 
paraphrases  moralisantes  frapperont  fortement  leur  imagination.  Il 
s'agit  de  mettre  en  valeur,  par  exemple,  les  merveilles  de  la  vie  de 
Notre  Dame  et  de  son  divin  Fils,  d'insister  sur  les  ineffables  délices 
que  le  paradis  réserve  aux  élus  qui  auront  su  compter  sur  l'interces- 
sion des  saints,  de  montrer  en  quoi  les  prodiges  naturels,  lussent- 
ils  monstrueux,  peuvent  servir  à  leur  édification  et  finalement  à  leur 
salut. 

Voici  d'ailleurs  un  court  exemple  emprunté  au  chapitre  29  consa- 
cré à  l'Islande    de  Iselandia  : 

Iselandia  est  terra  perpétua  glacie  condemnata  ;  mare  enim  in  ejùs  liltoribus 
esl  congeiatum.  Ibi  sunt  ursi  fortissimi,  qui  mm  unguîbus  glaciera  frangunl  el  de 
sub  aqua  pisces  extraluiut,  quos  mandùcanl  secundum  Isidorum. 

Glacies  est  ista  vita  mulluni  firagilis ,  aqua  iul'erius  est  mundi  prosperitas.  I  rsi 
ergo,  id  est  demones,  glaciera  vite  pec  mortem  irangunt  el  inde  de  aqua  delicia- 
rum  pisces ,  hoc  est  voluptuosos,  extrahunt,  quos  devoranl  in  inferno. 

Les  chapitres  du  livré  XIV  relatifs  à  la  moralisation  des  merveil- 
les du  monde  considérées  non  plus  selon  leur  localisation  géogra- 
phique, mais  dans  leur  essence  phénomènes  célestes,  monde  des 
animaux,  des  végétaux,  etc.  sont  trop  développés  pour  que  nous 
puissions  donner  ici  toute  la  substance  d'un  seul  d'entre  eux.  \oici 
des  exemples  tirés  du  chapitre  72     De  edificiorum  mirabilibns    : 

Sol  in  rapporte  qu'ilyavaità  Rome  un  temple  dédié  à  Hercule,  où 
des  mouches  el  des  chiens  gênaient  les  sacrificateurs.  Hercule  ohtint 
alors  du  maître  des  dieux  qu'il  empêchai  ces  insectes  el  ces  animaux 
d'entrer  dans  le  temple.  Hercule,  c'est  le  Chris!  qui  possède  l'im- 
mortalité et  la  puissance.  Rome,  c'est  l'Église.  Les  mouches  repré 
-entent  les  luxurieux,  les  chiens,  les  envieux,  etc.,  avec,  à  l'appui, 
plusieurs  références  aux  Psaumes,  aux  Actes  des  apôtres,  aux 
Lamentations  de  Jérémie,  etc.  Second  exemple  :  11  \  avait,  selon 
Pline,  dans  la  ville  de  '  lyzique,  une  tour  si  favorisée  par  l'écho  qu'elle 
répercutait  sept  lois  le  même  son.  11  en   était   de   même  pour  un 


SES  ECRITS.  331 

portique  d'Olympie.  Celte  tour  et  ce  portique  font  penser  au  juste, 
car  il  suffit  d'un  seul  commandement  de  Dieu  pour  que  les  bons 
prélats  lui  fassent  sept  fois  écho,  ainsi  qu'il  est  dit  dans  les  Psaumes 
et  aussi  dans  les  Proverbes. 

Voilà  les  rapprochements  qui  viennent  constamment  à  l'esprit  de 
Bersuire  commentant  les  merveilles  de  la  nature,  telles  qu'il  les  trouve 
chez  les  Anciens.  Ces  rapprochements  nous  paraissent  aujourd'hui 
bien  puérils,  et  nous  devons  faire  effort  pour  nous  représenter 
comment  ils  pouvaient  être  accueillis  par  les  âmes  simples  (simph- 
ciores)  que  l'auteur  voulait  atteindre.  H  avait,  d'ailleurs,  un  autre 
but,  qui  était  de  mettre,  chemin  faisant,  l'accent  sur  le  besoin  per- 
manent d'une  discipline  pieuse  enseignée  par  des  maîtres  éprouvés, 
sur  l'urgente  nécessité  aussi  de  corriger  les  moeurs,  aussi  bien  ecclé- 
siastiques que  laïques.  Ici,  comme  d'ailleurs  dans  les  livres  précé- 
dents, le  moraliste  chez  Bersuire  se  double  d'un  polémiste  souvent 
vigoureux  et  parfois  virulent. 

Mais  ce  qui  nous  intéresse  plus  aujourd'hui  que  l'utilité  pratique 
de  l'ouvrage  et  les  diatribes  peu  originales  dont  il  est  rempli,  ce  sont 
les  sources  où  l'auteur  a  puisé  et  l'état  d'esprit  qu'il  révèle  chez  ses 
contemporains  comme  chez  lui-même. 

Sources  nu  livre  XIV. 

Avant  d'aborder  la  recherche  des  informations  particulières  tirées 
par  Pierre  Bersuire  de  ses  lectures,  de  ses  conversations  ou  de  ses 
observations  personnelles,  demandons  nous  si  l'idée  d'un  De  mirabi- 
libus  moralisé  n'aurait  pas  pu  lui  être  fournie  par  des  ouvrages  simi- 
laires. 

Un  poème  français  intitulé  La  Mappemonde,  composé  au  début  du 
xme  siècle,  a  été  signalé  et  analysé  par  PaulMeyer  etCh.-V.  Langlois. 
Il  est  l'œuvre  d'un  Pierre  de  Beauvais,  dont  on  sait  peu  de  chose,  et 
il  est  dédié  à  un  comte  Robert,  qui  est  Robert  de  Dreux,  mort  en 
1218.  C'est  une  compilation  cosmographique  et  géographique  plus 
ou  moins  analogue  à  Xlmacje  du  Monde  et  au  poème  anglo-normand 
connu  sous  le  titre  de  Petite  Philosophie.  La  source  principale  est 
Y  Imago    mnndi  d'Honorius,    mais    l'auteur    reconnaît    avoir    mis    à 


332  PIERRE  BERSUIRE. 

contribution  d'autres  ouvrages,   parmi  lesquels  doivent  figurer  les 
Collectanea  de  Solin,  cités  fréquemment  dans  le  poème (1). 

Plus  proches  encore  de  la  pensée  de  Bersuire  par  leurs  intentions 
moralisantes  ont  dû  être  ces  imagines  qu'au  temps  même  de  notre 
auteur  et,  qui  plus  est,  dans  cet  Avignon  qu'il  habitait,  peignait  un 
autre  religieux  nommé  par  le  pape  Jean  XXIi  scrtptor  de  sa  Péniten- 
cerie,  l'Italien  Opicino  de  Canistris,  de  Pavie.  On  y  trouvait,  dit 
Al.  Ghisalberti,  «l'esquisse  d'une  construction  interprétative  de  la 
«géographie  dans  ses  rapports  avec  le  destin  moral  de  l'homme, 
«  comme  une  tentative  de  solution  du  problème  des  rapports  entre 
«  macrocosme  et  microcosme,  tendant  à  subordonner  au\  tradition- 
«  nelles  finalités  symboliques  de  la  cartographie  ecclésiastique  les 
a  résultats  nouveaux  et  plus  réalistes  qui  avaient  conduit  aux  portu- 
«  lans,  en  somme  une  sorte  de  carte  moralisée  »(2). 

L'idée  d'une  géographie  moralisée  élait  donc  dans  l'air  à  l'époque 
et  dans  le  milieu  intellectuel  où  vivait  Pierre  Bersuire.  Cette  idée,  il 
l'a  recueillie,  amplifiée  s'eiforçant  de  lui  donner  toute  sa  significa 
tion  et  toute  sa  portée,  à  la  fois  par  sa  connaissance  approfondie  des 
Ecritures  et  par  sa  volonté  de  constante  moralisation  fondée  sur 
d'innombrables  exempta  trouvés  par  lui  dans  les  livres  ou  dans  la 
tradition  vivante. 

Ses  sources  livresques  principales  sont,  de  son  propre  aveu,  en 
premier  lieu  Y  Histoire  naturelle  de  Pline,  ensuite  et  dans  des  propor- 
tions comparables,  le  Polyhistor  seu  de  Mirabilibus  mundi  de  Solin 
et  les  Otia  imperialia  de  Gervais  de  Tilbury.  Mais  il  se  réfère  aussi 
souvent,  parmi  les  auteurs  grecs  anciens,  à  Hérodote,  à  \ristote,  à 
Théophraste,  parmi  les  auteurs  de  l'Antiquité  latine  ou  du  haut 
\lo\en  âge,  à  Varron,  à  Virgile,  à  Cicéron,  à  Sénèque,  à  Caton,  à 
Ovide,  à  Lucain.  à  Pomponius  Mêla,  à  (iassiodore,  à  Paul  Orose  et 
à  Isidore  de  Séville.  parmi  les  ouvrages  composés  ou  repensés  au 
Moyen  âge,  au   Physiologus ,  a  (ieoffroi  de  Monmouth,  à   des  chro- 

(1>   Paul  Meyer,  dans  Notices  et  extraits  des  <'■    F.     Ghisalberti,    L'Ovidias     mmalizatus 

manuscrits, t. XXX,  i" partie (1890), p.  35-37-  ''''    ''"'"    Bersuire,  Rome,   iç)33,  p.  ai.  Cf. 

(.1.  Ch.-V.  Langlois,  Connaissance  de  la  nature  11.  Salomon,  Opicinus    île   Canistris,  Londres, 

et   iln    monde,    1927,    p.    iaa-i34    et    Annie  io36,  1   vol.  de  texte  et   1  vol.  de  planches. 

Angremy,    Les   œuvres  poétiques   de  Pierre  de  [Stadies   of  tlie   Warhurg  Instituiez  I).  Il  y  est 

Béarnais,  dans  Ecole  nationale  des  chartes.  Posi-  question  des  cartes  moralisées, 
tions  des  thèses».,  promotion  de  1962,  p.  16-31. 


SES  ECRITS.  333 

niques  indéterminées  (legi  in  cltronicis),  à  Alain  de  Lille,  à  Géraud 
de  Barri,  à  Albert  le  Grand,  à  Vincent  de  Beauvais,  à  Odoric  de 
Pordenone  et  quelques  autres. 

Il  a  lu  tel  ouvrage,  en  prose  ou  en  vers,  contant  les  aventures 
merveilleuses  d'Alexandre.  11  a  pris  connaissance  des  romans  de  la 
Table  ronde,  entendu  parler,  en  tout  cas,  des  légendes  artliuriennes, 
à  preuve  ce  qu'il  rapporte,  sans  y  croire,  dans  le  prologue  de  ce  livre 
XIV  et  ailleurs,  d'après  les  Historié  Gahagni  et  Arturi,  du  palais 
sous-marin  de  Gauvain  et  des  surprenants  miracles  dont  ce  palais 
est  le  théâtre (1). 

C'est  à  Gervais  de  Tilbury  que  Pierre  Bersuire  a  fait,  tout  natu- 
rellement, le  plus  d'emprunts  pour  ses  Mirabilia  moralises.  Gervais, 
en  effet,  probablement  d'origine  anglaise,  mais  passé  au  service  de 
l'empereur  Othon  IV  dans  ses  domaines  de  Provence,  avait  rassem- 
blé, pour  meubler  les  loisirs  de  son  maître  ,Otia  imperalia\  et  achevé 
en  12  i4  un  recueil  où  sa  province  d'adoption  et  les  provinces  voisi- 
nes, Auvergne  el  Languedoc,  tiennent  une  grande  place:  plus  de 
deux  cents  anecdotes  les  concernent  dans  la  partie  de  l'ouvrage  con- 
sacrée aux  merveilles  du  monde  (2).  Il  arrive,  du  reste,  souvent  que 
Bersuire  ajoute  aux  récits  de  son  devancier  des  compléments  qu'il 
tire  de  son  propre  fonds  d'informations,  directes  ou  indirectes.  Ses 
informateurs,  il  les  cite  quelquefois,  soit  par  leurs  noms,  soit  par  les 
lonctions  qu'ils  remplissaient  quand  il  les  a  interrogés:  tels  ce  frère 
Jean  «  de  Sara  » (3i  qui  l'a  renseigné  sur  l'emploi  dangereux  d'un 
onguent  utilisé  pour  l'usage  externe,  ou  bien  cet  évèque  de  Zurich, 

(l)  «  Inveni  scriptum    in   libro    de  Historia  933)  a  été  étudié    récemment  par  James  R. 

Alexandri,   que   est   in  lingua   gallican    (Livre  Caldwell   (Scriptorinm ,  XI,   10,55,  n°  1,  p.  87 

XIV,  chap.  27,  de  India,   éd.  citée,  p.    63 1  .  etsuiv.,  a  été  publié  par  Leibniz  au  t.  1  (1704) 

col.    2).    Miss    Elain    Newslead    a    étudié    ce  des  Scriplores   rerum  brunsvicensium,    p.  881- 

passage  du   prologue  du   livre  XIV  dans  son  ioo4-   Les   principales   études  à   signaler   sur 

ouvrage  Bran  tlie  Blessed  in  Artharian  Romance  Gervais  et  sur  son  œuvre  sont  celles  de  Petit- 

(New   York,    io,3o).  Y  parait,  plus  ou   moins  Radel  (Histoire  littéraire  de  la  France ,  t.  XVII, 

déformée,  une  aventure  du  héros-dieu  celtique  1 832  ,  p.  82-1 09)  et  de  Raoul  Busquet  [Gervais 

Bran,    le    prototype     du    Roi-Pécheur,    qui  de  Ttibury  inconnu,  dans  la  Revue  historique,  t 

d'ailleurs    porte   le    nom    de    Bron    dans    un  CXCI,  1  g4 1 ,  p.   1-20).  Cf.  les   mémoires  de 

certain  nombre  de  textes.  Cf.  Jean  Marx,   La  M.    R.-A.  Meunier  dont  les  titres  sont  donnés 

Légende  arthurienne  et  le  Graal,  ig52  (Riblio-  à  la  fin  du  présent  travail  dans  notre  Note  biblio- 

thèque  de  l'Ecole  des  Hautes  Etudes,  Sciences  graphique. 
religieuses,  (54) ,  passim.  <»)  Livre  XIV,  chap.  62  ,  de  ignium  mirabilibus 

m  Le  curieux  ouvrage  de   Gervais  de  Til-  (éd.  citée,  p.  667,001.  1). 
bury,  dont  le  manuscrit  autographe  (Vat.   lat. 


334  PIERRE  BERSUIRE. 

qui  lui  a  indiqué  ce  que  l'on  faisait  aux  Indes  des  noix  de  coco(1), 
ou  cet  évêque  de  Marseille  affirmant  que  dans  cette  ville  une  femme 
avait  accouché  de  sauterelles  et  que,  même,  une  sauterelle  entière 
avait  été  trouvée  dans  son  corps  après  sa  mort"',  ou  encore  de  ce 
religieux  de  l'ordre  des  Frères  Prêcheurs,  qui  avait  vu  dans  un  «  cas- 
trum  «  de  Catalogne  une  fdle  de  dix-huit  ans  changer  de  sexe  et 
même  vivre  assez  longtemps  après  s'être  mariée (!). 

Un  certain  ahhé,  non  autrement  désigné,  un  haut  prélat  entre 
tous  digne  de  loi,  quelques  autres  anonymes  encore  pourraient  être 
ajoutés  à  cette  liste  d'informateurs  bénévoles  de  Rersuire.  Mais,  en 
de  nombreux  cas,  il  ne  va  pas  au-delà  d'une  référence  vague,  nous 
invitant  ainsi  à  le  croire  sur  parole:  «  audivi  »,  «  dicitur  »,  telles  sont 
alors  les  formules  qui  viennent  sous  sa  plume.  Dans  la  partie  bio- 
graphique de  cette  étude,  nous  avons  présenté,  tirés  de  toute  l'œu- 
vre latine  de  Bersuire,  les  exemples  les  plus  typiques  d'informations 
anonymes  puisées  par  lui  sur  Avignon  même  et  sur  les  régions  voi- 
sines. En  voici  quelques  autres,  tirées,  celles-là,  uniquement  du 
livre  XIV.  Elles  concernent  parfois  des  régions  voisines  d'Avignon, 
parfois  des  pays  plus  éloignés;  elles  ne  sont  localisées  ni  dans  l'es- 
pace ni  dans  le  temps:  grenouilles  d'Orange  qui  ne  coassent  jamais, 
sauf  une  qui,  à  sa  mort,  est  remplacée  par  une  de  ses  compagnes  (4); 
Français  cornus  et  Anglais  «  coués  »  (  caudati)  [:,]  ;  êtres  humains  en- 
fantés par  des  animaux,  à  Eyon  en  particulier";  lontaine  plus  ou 
moins  miraculeuse  en  Espagne,  au  royaume  de  Valence (,);  femmes 
jugées  adultères  en  «Britannia  minor»,  si  leurs  enfants  ne  viennent 
pas  au  monde  avec  certaine  coloration  d'une  partie  (Je  leur  indivi- 
du s);  bruits  de  tonnerre  produits  dans  des  puits  en  \uvergne  et  en 
Dauphiné  par  la  chute  d'une  pierre'9  ;  double  soled  apparu  à  (.ar- 
pentras  à  la  mort  du  pape  Clément  V(l01;  crucifix  visible  dans  le  ciel 


'''   Ihiil.,  chap.  37,  île  India    (p.  633,  col.  1  manam  «attirant  (p.  654 1  col.  1). 

et  a).  '"'  Iliid.  ,  chap.  -j\  ,de  monslris  (p.  <)<).>,  col.  3). 

(,)   lliiil..    chap.    74,  de  monslris    (p.   695,  PI   //„•,/.    chap.  65,  <fe  aqnarum   mirabilibus 

col.  a).  (p.  674,  col.  a). 

l5>   //.,'«/. ,  chap.  .")<) ,  de  mirabilibus  circa  huma-  m  jhiij  _  cWl[)  5     ,,,.  ,„;,Y,/„7,/,„.s  cfrca  /„„„„. 

'"""  naturam  (p.  656,  col.  1).  ,,„,„  „„,„,.„„,  (p.  654,  col.  1). 

^    <>J6iA    chap.   66,  de   pùciam    nurabihbus  m  /,„-,,.,  duip.  3 ,  ,,,.    |  ,„,/„,,,.  1, ,  3,  col.  1  ). 

P'i*  ~n-,      1    '    -       ;       •    111        •       ;  t")  ttiâ.,  chap.  a7,  de  India  (p.  663,  coL  a). 

11    Ima. ,  chap.  ,)i),  île  miramlibiis  arca  ha-  >       •                   »' 


SES  ECRITS.  335 

a  ia  mort  de  Jean  XXII (1);  lac  italien  dont  le  diable  avait  lait  son 
domaine  et  auquel  personne  ne  pouvait  accéder  saul  les  nécro- 
mants'-';  bêle  sauvage  appelée  loz  en  langage  du  pays  de  Bohème, 
qui,  poursuivie  par  les  chasseurs,  met  en  réserve  dans  une  sorte  de 
goitre  de  l'eau  quelle  lance,  devenue  bouillante,  à  la  tète  des  chas- 
seurs et  des  chiens®;  fdle  gardée  à  sa  cour  comme  un  phénomène 
parla  reine  de  France,  femme  de  Philippe  le  Bel,  parce  que,  dormant 
un  jour  sous  un  arbre,  elle  était  devenue  d'une  corpulence  énorme (4); 
fdle  de  Tréguier  en  Bretagne  qui  n'avait  pas  mangé  depuis  vingt  ans 
et  qui  ne  s'en  portait  pas  plus  mal(5);  caverne  de  Gascogne,  où  vivait 
dans  un  palais  magnifique  une  jeune  fdle  que  son  père  y  avait  placée 
pour  garder  un  trésor  enchanté  qui,  à  peine  entrevu,  s'évanouissait 
comme  un  songe <6>. 

Dans  ce  livre  XIV,  Pierre  Bersuire  ne  semble  pas  avoir  eu  l'idée 
—  l'ouvrage  du  reste  ne  s'y  prêtait  guère,  le  classement  en  étant  géo- 
graphique et  non  lexicographique — de  nous  donner  les  lormes  fran- 
çaises employées  de  son  temps  pour  désigner  tels  ou  tels  objets.  Le 
seul  passage  qui  vaille  d'être  cité  à  cet  égard  est  celui  où,  donnant 
certains  oiseaux  parleurs  comme  exemples  d'intelligence  chez  les 
animaux,  il  introduit  de  façon  assez  inattendue  toute  une  phrase  en 
français:  «Vache,  vache,  tu  as  parlé  de  yodallc  'c'est-à-dire  de  cer- 
voise   »(7). 


(,)    IbiJ.,  chap.  61,   de  cclestibiis  ifnpressioni-  mersus   fuissel,  avicula  in  auribus  \enienlium  ad 

feus  (p.  666    col.  1).  émendum  cepit   tantum  et  tandiu  clamare  «chat, 

„      ,,  .  ,     ',      *  _        ,     ,,    ,.    ,       ,,,,.         ,      >  chat,  chat  1,  quoil  homines  rem  perceperunt,  prop- 

l'    Uni. ,  chap.  3o,  de  lin  in  (p.  636,  col.  1  ).  1    ■    i        .      1       ■         1  .„:™.i™    ■„ 

r         '  M  '  ter    quod    indignata    domina    domus    aviculam   in 

(5)   IbiJ.,  chap.  8,  de  lioemia  (p.  61 4,  col.  2).  latrinam   projecit  et  dcsuper  stercoravit,  ita  quod 

(S>   Ibid.,  chap.  5q,   de  mirabilibus  circa  lui-  '"la™  aviculam  inquinavit.  Avicula  vero  tandem  de 

manam  naturam  (p.  656,  col.  a).  lat,rina  esiens  et  s"l'er  dom°s  Pfr  \M"°.  fuSiens 

11  '  ^  vuht  gregem  vaccarum  quae  nucebantur  ad  pascua , 

(5)  Ibid..,  chap.  23,  île  Gnlha  ,  (p.  62.)).  et  cum  ;nter  eis  esset  una  que  jacendo    fuerat  per- 

(6)  Ibid.  p.  600,  col.  1  .  merdata  et  fedata,  avicula  cepit  juxta  eam  volitare 
„,  „ . ,  ,  ,,  ,1,  •  •  ;  c  /  et  recordans  qualite.r,  pro  eo  quod  de  cervisia  vel 
11    Ibui. ,  chap.   44,   de    I  rovincia     p.     047,  1  11     1       .     e  ■      ■    •     1  .  ■       r        .1  j  . 

1        \    *r   •  ■    1  •  •  eodalla  locuta  fuissel,  in  latnna  luerat  demerdata, 

col.   1).  Voici  dans  son  entier  ce  curieux  pas-  œph  juxta    vaccam    damare:    „  Vacca,  vacca,   tu 

sa8e  :  locuta  fuisti  de  godalla  »   et  hec  sepius   replicavit 

«  Audivi   etiam  ab   homine   fide  digno    quod   in  gallice  :    «Vache,   vache,  tu  as   parlé   de  godallei. 

diocesi  Leodiensi  apud  quendam  qui  vendebat  cer-  lu  his  ergo  apparet  industria  bestiarum  •.  Le  mot 

visiam  seu  godallam   erat  avicula   optime  loquens.  ijodalle  s'est  maintenu  dans  la  région  saintongeaise 

Cum  ergo  in  vase  ubi  facta  erat  cervisia  cattus  sub-  avec  le  sens  de  boisson  que  l'on  prend  à  la  régalade. 


336  PIERRE  BERSUIRE. 

LE  LIVRE   XV. 

OVIDIUS    M0RAL1ZATUS. 

Comme  le  livre  XIV,  le  livre  XV  du  Reductorium  morale  ne  faisait 
pas  partie  du  plan  primitif  de  Bersuire.  11  semble  même  que  tous  les 
précédents,  y  compris  le  XIVe,  aient  été  écrits  avant  que  la  pensée  lui 
soit  venue  d'appliquer  à  l'œuvre  d'un  auteur  latin  profane  les  déduc- 
tions moralisatrices  dont  il  se  flattait  d'avoir  enrichi  les  commen- 
taires des  Livres  saints.  Ne  fait-il  pas  une  claire  allusion  aux  Méta- 
morphoses d'Ovide  quand,  à  la  fin  de  son  prologue  du  Livre  XIV,  il 
annonce  son  intention  de  traiter  des  légendes  poétiques (1)? 

Ce  projet  n'avait,  d'ailleurs,  rien  de  surprenant  de  sa  part.  Comme 
tous  les  lettrés  de  son  temps,  il  avait  subi  l'attrait  et  l'influence  de 
Virgile  et  d'Ovide.  Leur  vogue  comme  propagateurs  de  légendes 
mythologiques  moralisables  remontait  au  cinquième  ou  au  sixième 
siècle.  Le  grammairien  Fulgence  (48o-55o)  avait,  dès  celte  époque, 
soumis,  dans  un  dessein  apologétique,  à  l'explication  allégorique 
l'ensemble  de  la  mythologie  grecque  et  Y  Enéide  de  Virgile  (2).  A  s'en 
tenir  au  seul  Ovide,  c'est  surtout  à  partir  du  \ii°  siècle  qu'on  l'avait 
vu  tenir  de  plus  en  plus  de  place  dans  les  préoccupations  des  mora- 
listes et  des  théologiens  aussi  bien  que  des  lettrés:  son  nom  s'était 
répandu  dans  les  catalogues  des  bibliothèques  monastiques,  les 
copies  de  ses  ouvrages  s'étaient  multipliées,  les  poèmes  pseudo-ovi- 
diens  s'étaient  faits  plus  nombreux,  ainsi  que  les  imitations,  les 
citations,  les  extraits  de  ses  œuvres.  Sa  popularité  avait  grandi  (3). 
Comme  Virgile,  Ovide  était  devenu  l'objet  d'une  légende. 

Sans  doute,  de  fervents  chrétiens  s'inquiétaient  de  cette  vogue 
d'Ovide  et  de  toute  l'antiquité  païenne,  mais  il  y  avait  un  bon  moyen 

"    Il  s'explique  très  nettement,  dans  le  pro-  le  Prologue  du  Livre  XIV,  in  fuie  :    «  Quando 

logue  du  Reductorium  auquel  nous  nous  som-  de  fabulis  poetarum  tractabo  •. 
mes    référé,   sur   son    désir    d'ajouter   à   son  (,)  Afythologinram  lilni  III   Virgiliana  mnli- 

llcdactorium  ,  à  son  Répertoriant  et  à  son  Duclo-  ncnles  ;  cf.    \.  l'.liort,  Allijnnrine  (icscli.  d.  I.ilc- 

riiun    (en   projet  lui  aussi  i  ce  moment)   trois  rnlur  des   Mittelalters ,  Ve   Fulgentius,   p.   476- 

traités  particuliers,  dont  un  «  de  réductions  l'a-  48a. 

bularum   et  poetarum  poematibus  «   qui  n'est  P    Giovanni  Pansa,   Ovidio  n<l  média   cm  e 

autre  cpie  notre  Ovidias  moraHzatus.  Voir  aussi  nclln  Irmli-inne  pnpolare ,  Sulmona,  1924. 


SES  ECRITS.  337 

d'apaiser  leurs  craintes:  c'était  de  recourir,  pour  Ovide  précisément, 
à  l'interprétation  allégorique,  comme  on  l'avait  fait  pour  Virgile. 

Ainsi,  vers  la  fin  du  xne  siècle,  Arnoul  d'Orléans  avait  composé 
sur  les  Métamorphoses  des  Allégories,  en  même  temps  que  des  gloses 
ad  litteram^K  Un  demi-siècle  plus  tard,  son  exemple  était  suivi  par 
l'auteur,  resté  longtemps  mystérieux,  des  Intecjumenta  Ovidii  (2), 
œuvre  d'un  Johannes  Anglicus,  en  qui  Edwin  Habel  et  Edmond 
Faral  ont  reconnu  Jean  de  Garlande  (3).  Enfin,  à  une  date  plus  pro- 
che encore  de  l'époque  de  Pierre  Bersuire,  au  début  du  xive  siècle, 
et  peut-être  même  à  la  fin  du  xmc,  un  Franciscain  anonyme  ^ 
avait,  à  la  demande,  croit-on,  de  Jeanne  de  Navarre,  femme  de 
Philippe  le  Bel,  paraphrasé  et  moralisé  en  un  long  poème  français 
les  Métamorphoses  d'Ovide  (5). 

Au  xive  siècle  donc,  les  légendes  mythologiques,  comme  d'ailleurs 
les  récits  historiques  ou  légendaires,  avaient  envahi  les  traités  de 
morale  et  les  sermonnaires  ((,),  montrant  la  voie  à  cet  Ovidius  mora- 
lizatus  (ou  Liber  defabuhs,  ou  De  poetarum  fabulis)  de  Pierre  Bersuire 
que  de  nombreux  manuscrits  nous  ont  conservé,  tout  en  l'attribuant 
régulièrement  aux  Anglais  Nicolas  Trevet,  Robert  Holkot  ou  Thomas 
Waleys,  tous  trois  dominicains,  et  que,  en  1 88 1  seulement, 
B.  Hauréau  a  restitué  à  son  véritable  auteur (/). 

L'ouvrage,  d'étendue  comparable  à  celle  du  Livre  XIV,  se  com- 
pose essentiellement  :  i°  d'un  chapitre  introductif  contenant  une 
description  des  divinités  païennes  avec  leurs  moralisations;  2°  de 
quinze   chapitres   consacrés   chacun   à    l'un   des   quinze   livres   des 

(l)   Ces  allégories    ont  été   publiées  par    F.  les  manuscrits  connus,  Amsterdam,  1915-1938, 

Ghisalberti  dans  son  ouvrage  intitulé   Arnolfo  cinq  volumes  (  Verhandelingen  der   Koninklijke 

d'Orléans,    un    cultore    d'Ovidio   nel  secolo  XII  Akademie  van  Wetenschappen,  Afdelling  Letter- 

[Memorie  dcl  Real  Isliluto  lombarde,  cl.  lettere,  kunde ,  Nieawe  Reeks). 

t.  XXIV,  fasc.  IV,  Milan,  1933).  <6'  J.-Th.  Welter,  L'E.remplum,  p.  347-348. 

(,)  Edition  dans  l'ouvrage  précité.  (,)   B.  Hauréau,  Mémoire  sur  un  commentaire 

'*'  Edwin  Habel,  Johannes  de  Garlandia  ,  dans  des    Métamorphoses    d'Ovide,    communiqué    à 

Mitteilangen  der  Gesellschuj't  f.  detitsche  Erzie-  l'Académie  des   Inscriptions   et   Belles  Lettres 

hungs-und  Schalgeschichte,  190g  ;  E.  Faral,  Les  le  1  "juillet  1881  et  imprimé  dans  les  Mémoires 

Arts  poétiques  du  XIl°  et  da  XIII'  siècle,  1924,  de  cette  Académie,  t.  XXX,   a*  partie,    i883, 

p.  42-44.  p.  45-53.  Les  éditions  qui  ont  été  laites  de 

(4)  Selon  l'opinion  de  J.  Engels,  Etudes  sur  l'Ovidius  moralizatus  depuis  la  fin  du  xv*  siècle 
l'Ovide  moralisé,  édition  française,  thèse  de  ont  toutes  adopté  ces  attributions  fautives,  ce 
Groningue,  1  q45-  qui    rendait    indispensable    de    remonter   aux 

(5)  C.  de  Boer,  «  Ovide  moralisé  »  poème  du  sources,  c'est-à-dire  aux  affirmations  de  Ber- 
commencement  du  XIV  siècle  publié  d'après  tous  suire  lui-même  dans  ses  prologues  et  ailleurs. 


338  PIERRE  BERSUIRE. 

Métamorphoses.  L'auteur,  en  un  court  prologue,  insiste  sur  la  valeur 
symbolique  des  labiés  et  sur  l'enseignement  religieux  et  moral  que 
l'on  peut  en  tirer.  Il  prend  pour  cela  à  témoins  Lucain,  saint  Paul, 
Raban  Maur  et  se  réfère  à  divers  passages  des  Ecritures.  D'autres 
avant  lui,  explique-t-il,  se  sont  attachés  au  sens  littéral  des  fables. 
Lui,  c'est  la  signification  morale  et  allégorique  qu'il  se  propose  d'en 
dégager.  11  revendique  d'ailleurs  hautement,  comme  il  l'a  déjà  fait 
ailleurs,  le  droit  d'insérer  dans  ses  ouvrages  des  choses  tirées  de 
ceux  des  Gentils.  Il  avait  eu,  par  exemple,  dans  le  Prologue  du 
Reductoriam ,  cette  comparaison  pittoresque  :  «  Quand  une  femme 
païenne  avait  été  prise  au  combat,  un  Hébreu  pouvait  la  garder 
pour  femme,  à  condition  de  la  purifier  par  Le  bain  et  de  lui  couper 
les  ongles.  De  même,  je  me  propose  de  couper  les  ongles  des  poètes 
et  des  philosophes  païens,  autrement  dit  d'en  retrancher  les  erreurs 
et  les  superfluités  et  de  les  faire  servir  à  la  moralisation  »  (1).  Il  ne 
tirera  d'ailleurs  pas  tout  de  son  propre  fonds  :  Fulgence  et  Raban 
Maur,  déjà  nommés,  lui  serviront  principalement  de  guides,  et 
aussi  l'ouvrage  mythologique  dit  d'Alexandre  ou  d'Albéric.  fl  ne  se 
fera  pas  faute  non  plus  de  mettre  à  profit  un  grand  poème  français 
de  composition  assez  récente  et  un  autre  ouvrage  latin,  celui-ci  de 
très  fraîche  date. 

Le  chapitre  inlroductil  ou  préliminaire  [capitula  previa)  comprend 
dix-sept  paragraphes  consacrés  aux  divinités  païennes  et  à  l'ensei- 
gnement que  l'on  peut  tirer  de  leur  moralisation.  Leur  disposition 
varie  quelque  peu  selon  les  manuscrits.  A  litre  d'indication,  voici 
rémunération  des  paragraphes  que  l'on  rencontre,  munis  en  général 
d'une  courte  rubrique,  dans  le  manuscrit  latin  1(5787  de  la  Biblio- 
thèque national»;  fol.  1  à  66  v°;  :  Chap.  1  de  Saturno),  2  (de  Jove), 
3  (de  Marte),  4  (de  Apolline),  5  (de  Venere\  6  (de  Mercurio), 
7  (de  Diana),  8  (de  Minerva),  9  (de  Junone),  10  (de  Vulcano), 
11  (de  Neptuno),  12  (de  Pane),  i3  (de  Baccho),  t4  (de  Plutone  , 
i5  (de  Styge),  1  <>   de  pénis  infernalibus),  17  (de  Belidibus 

(l>  Prologue  du  Redactorium,  en  particulier  à  peu  près  dans  le  même  ordre,  mais  innove 

dans  le  ms.   lat.    1  f > 7 .S .">  de  la    Bibliothèque  vers  la  fin  avec  de  courts  chapitres  consacres  à 

nationale.  Vnlcain,    Hercule   et    Ksculapc.    Il    en    est   de 

(,)  L'édition  de  Paris  (i5oq),  mise  sous  le  même   dans  les  éditions    de    l5ll,    iji5   et 

nom  de  Thomas  Waleys,  présente  les  divinités  i5ai. 


SES  ECRITS.  339 

Ce  chapitre  préliminaire  a  fait  récemment  l'objet  dune  étude 
particulière  de  M.  Ernest-H.  Wilkins  (l),  qui  en  a  recherché 
attentivement  les  sources.  Ces  sources  sont,  comme  on  pouvait  s'y 
attendre,  les  Mylholoaiae  de  Fulgence (2),  le  chapitre  des  Etymo- 
loqies  d'Isidore  de  Séville  intitulé  De  deis  (jenttiun  (3),  le  De  rerum 
natnris  et  parfois  le  De  tinicerso  de  Raban  Maur(4),  enfin  le  Mytho- 
graphus  ///,  mis  sous  le  nom  d'Albéric  ou  d'Alexandre  (probable- 
ment Alexandre  Neckam),  où  se  trouve  inclus  un  De  dus  gentuim  et 
illorum  allerjoriis  écrit  vers  1200  (5).  En  outre,  il  est  un  passage  de 
ce  chapitre  où  Bersuire  reconnaît  expressément  sa  dette  à  l'égard  de 
Pétrarque,  son  contemporain  et  son  ami  :  «  Quia  deorum  ipsorum 
«  imagines  scriptas  vel  pictas  alicubi  non  potui  reperire,  habui  consu- 
«  1ère  venerabilem  virum  magistrum  Franciscum  de  Petaco,  poetam 
«  utique  profundum  in  scientia  et  facundum  in  eloquentia  et  exper- 
«  tum  in  omni  poetica  et  historica  disciplina,  qui  prelatas  imagines 
«  in  quodam  opère  suo  eleganti  métro  describit  ». 

Ce  poème  de  Pétrarque,  dont  Bersuire  loue  ainsi  en  connaisseur 
l'élégante  facture,  c'est  YAfrica,  ainsi  que  l'a  montré  Liebeschùtz 
dans  son  édition  du  Fnhjentins  melaforalis  (G),  et  ce  renseignement 
aurait  pu  fournir  un  élément  important  de  datation  à  cette  partie 
de  YOvidius  morali:atus  si  la  date  de  composition  de  YAfrica  elle- 
même  n'était  pas  si  controversée. 

On  croit  savoir  à  ce  sujet  qu'ayant  commencé  YAfrica  vers  1 338 
à  Vaucluse,  dans  la  modeste  maison  qu'il  y  avait  acquise  l'année 
précédente,  et  l'ayant  continuée  en  1 34  1  et  1 34 ^ -.  Pétrarque  ne  se 
serait  dessaisi  avant  1  3/t 3  d'aucune  partie  de  son  œuvre.  Le  passage 
utilisé  par  Bersuire  (L.  III,  vv.  1 38-264  )  représenterait  donc  le 
premier  abandon  partiel  consenti  par  le  poète  des  Rime  en  faveur 
d'un  tiers  *7). 


(1)  Spéculum,   t.    22  (1957),  p.  5n   et  ss.  (">  Voir  ci-dessus,  n.  2. 

(Descriptions  of  Pagan  ilirinilies from  Petrarch  (7)    D'après     N.    Festa     (Saggi   suit'  Africa, 

(0  Chaucer).  Rome,    1926),  YAfrica  aurait  été  commencée 

'*'  Éd.  Rudolph  Helm,  Leipzig,   1898,  et  entre  i338  et  i34o.  Les  dernières  recherches, 

Hans  Lieheschûtz,  Falgencias  melaforalis,  dans  résumées  par  Wilkins,  complètent  ces  rensei- 

Sludien  (1er  Bibl.  Warliunj ,  IV  (1 92G),  p.  58  ss.  gnements.  De  toute  manière,  il  semble  bien 

(3)  Ed.  Lindsay,  1911.  acquis   que    Rersuire  avait   à  cette  époque   sa 

(,)  Patrolotjie  latine,  t.  CXI,  col.  428-43a.  résidence     à    Avignon,     donc     à     portée     de 

(6)  Spéculum,  t.  cité ,  p.  L>  1 1 .  Pétrarque. 


340  PIERRE  BERSU1RE. 

Le  corps  même  de  l'ouvrage  (ou  chapitre  2  :  Morahtates  hbroruin 
Metcunorpltoseos  Otidii)  se  compose,  comme  nous  l'avons  dit,  d'autant 
de  paragraphes  qu'il  y  a  de  livres  dans  l'œuvre  du  poète:  1  (16  fables  , 
II  (23  fables\  III  (i4  fables),  IV  (18  fables  1,  V  (12  fables ), 
VI  (18  fables \  VII  (33  fables),  VIII  (12  fables),  IX  (20  fables), 
X  (i3  fables),  XI  (7  fables \  XII  (6  fables),  XIII  (7  fables), 
XIV  (19  fables),  XV  (9  fables). 

Arnoul  d'Orléans,  dans  son  commentaire  des  Métamorphoses ,  avait 
visé  à  remplacer  les  Narrationes  fabularum  de  Lactance;  Jean  de 
Garlande  avait  songé  à  une  synthèse  poétique  de  la  glose  allégorique 
connue.  Pierre  Bersuire  a  un  autre  but  et  des  méthodes  différentes. 
Il  ne  pouvait  se  contenter  de  Fulgence,  d'Isidore  de  Séville,  de 
Raban  Maur  ou  d'Albéric  qui  avaient  négligé  un  trop  grand  nombre 
de  mythes,  d'autant  plus  que  ce  Livre  XV  faisait  partie  d'un  ouvrage 
de  caractère  universel  et  qu'il  était,  dans  son  esprit,  en  rapport 
étroit  avec  le  Livre  XVI  et  dernier,  réservé  aux  moralisations  de  la 
Bible (1).  Ce  qu'il  veut,  c'est  mettre  les  clercs  instruits,  et  spécia- 
lement les  prédicateurs,  en  mesure  d'utiliser  le  symbole  païen,  sous 
forme  de  divinité  ou  de  mythe,  en  développant  le  plus  possible 
sa  signification.  C'est  ainsi  qu'il  réussit  souvent  à  faire  servir  un 
même  symbole  à  la  démonstration  de  vérités  antinomiques  et  à 
suggérer  pour  chaque  mythe  des  interprétations  multiples,  littérales, 
morales,  allégoriques  et  anagogiques.  Il  considère  l'œuvre  ovidienne 
comme  un  recueil  d'histoires  païennes,  c'est-à-dire  de  légendes 
religieuses  de  l'Antiquité,  une  sorte  de  Bible  des  Gentils,  selon  le 
mot  d'un  de  ses  prédécesseurs,  Alfonse  le  Sage,  dans  sa  General 
Estona.  Ovide  n'est  pas  pour  lui  un  thème  d'études  littéraires.  A 
l'exégèse  des  grammairiens  il  oppose  la  sienne,  celle  d'un  ecclésias- 
tique, en  quoi  il  aura  l'impression  de  faire  quelque  chose  de  vrai- 
ment nouveau. 

Deux  brefs  exemples  donneront  une  idée  de  sa  manière.  D'abord 
dans  le  chapitre  introductif,  où  sont  décrites  les  figures  des  dieux. 
On  peut  les  expliquer,  assure  Bersuire,  de  quatre  manières  dilfé- 
rentes:  par  la  Lettre,  par  l'histoire,  par  la  nature,  par  l'esprit.  Ainsi 
celle  de  Saturne  au   paragraphe   1""  :  littéralement.   Saturne  est  le 

'  '  Les  développements  qui  suivent  doivent  beaucoup  à  Ghisalberti,  op.  cit. 


SES  ECRITS.  341 

premier  des  dieux  et  la  première  des  planètes;  historiquement, 
Saturne  fut  roi  de  Crète,  etc.  ;  naturellement,  Saturne  a  quatre  enfants , 
soit  quatre  éléments:  Jupiter  (le  feu),  Junon  (l'air),  Neptune  (l'eau  \ 
Pluton  (la  terre);  allégoriquement,  on  peut  voir  en  Saturne  repré- 
sentant le  temps  un  prélat  parvenu  à  la  plus  pénible  vieillesse  (1). 
Suit  un  long  développement.  Ensuite,  dans  ce  qui  est  le  corps 
même  de  l'ouvrage,  les  livres  correspondant  à  ceux  des  Métamorphoses, 
il  est  dit,  à  propos  du  livre  premier  d'Ovide,  que  Deucalion,  après 
le  Déluge,  resta  seul  avec  son  épouse  Pirra.  Tous  deux  se  deman- 
dèrent quelle  allait  être  leur  conduite  et  comment  ils  pourraient 
propager  de  nouveau  l'espèce  humaine  décimée.  Par  quoi  l'on  peut 
entendre  que  le  déluge  des  vices  a  fait  disparaître  tous  les  justes  et 
que  le  Christ  (Deucalion)  peut  transformer  les  pécheurs  en  justes,  etc. 

L'histoire  du  texte  de  ce  Livre  XV  étudié  en  lui-même  est  très 
compliquée,  et  les  recherches  de  Hauréau,  Ghisalberti  et  Engels 
ne  semblent  pas  avoir  résolu  complètement  le  problème.  11  faudrait, 
pour  y  parvenir,  non  seulement  examiner  tous  les  manuscrits,  qui 
sont  nombreux  et  dispersés,  mais  les  scruter  attentivement  et 
comparativement  pour  découvrir  en  quoi  ils  sont  conformes  les  uns 
aux  autres  et  en  quoi  ils  diffèrent.  Il  conviendrait  aussi  de  faire 
entrer  en  ligne  de  compte  les  anciennes  éditions,  qui  peuvent  pro- 
venir, et  dont  certaines  proviennent  en  fait,  de  manuscrits  disparus. 
Ajoutez  à  cela  que  des  fautes  de  copie  portant  sur  des  millésimes 
semblent  s'être  glissées  dans  certains  explicits  sans  que  l'on  puisse 
les  corriger  autrement  que  par  hypothèse,  et  l'on  aura  une  idée  des 
difficultés  particulières  et  quasiment  insurmontables  —  en  l'état 
présent  des  choses  —  auxquelles  se  heurte  la  critique. 

En  l'absence  d'une  doctrine  assurée  sur  le  nombre  et  la  succession 
chronologique  des  rédactions  (deux  au  moins)  qui  semblent  s'être 
succédé  du  vivant  de  Pierre  Bersuire,  nous  croyons  qu'il  faut  au 
moins  insister  sur  les  faits  suivants  : 

1  °  Un  manuscrit  de  la  Bibliothèque  Marcienne  de  Venise  (  1 ,  4o) ,  du 
xivc  siècle,  contenant  les  Livres  XV  et  XVI,  porte,  à  la  fin  de  la 

(1>  Voici   la    lin  de    ce    passage  :  «  Dicimus  id  est  a   rectitudine  voluntatis  inclinalum  ad 

allegorice    quod    Saturnus    potest    signilicare  terrain  per  avariciam,   lalcem  tenentem,  id  est 

aliquem  malum  superiorem,  prelatum  senem  l'rigiditate   et   malitia  depravatum,  etc.»   (Ed. 

id  est  in  malis  moribus  antiquatum,  curvuin  de  i5oq,  loi.  Il  v°). 

HIST,    UTTÉR.    3LXÎIX.  23 


342  PIERRE  BERSUtRE. 

partie  contenant  le  Livre  XV,  l'explicit  suivant  :  «  Expliciunt  fabulae... 
«  per  magistrum  Petrum  et  doniinum  priorem  Salutiensis  [sic  pour 
«  Salmuriensis]  monasterii,  de  ordine  Sancti  Benedicti  in  Francia  » (1). 
En  réalité,  comme  on  la  vu  plus  haut  (p.  278)  Pierre  Bersuire  était 
prieur  de  Bruyères-le-Châtel  qui  dépendait  de  Saint-Florent  de 
Saumur,  mais  il  n'en  était  plus  ainsi  depuis  le  jour  (3o  juin  1 34 2 ) 
où  il  avait  reçu  celui  de  Clisson,  dépendant  de  Saint-Jouin-de- 
Marnes.  La  rédaction  dont  le  manuscrit  en  question  porte  témoi- 
gnage serait  donc  antérieure  à  cette  date. 

20  Certains  autres  manuscrits,  parmi  lesquels  le  Latin  16787  de 
la  Bibliothèque  nationale  ^Livres  XV  et  XVI)  qui  est,  lui  aussi,  du 
xive  siècle  et  auquel  Ghisalberti  attache,  comme  Hauréau,  une 
particulière  importance,  se  terminent  comme  suit:  «  Explicit  liber 
«  Reductorii  moralis,  quod  in  Avinione  luit  lac  tu  m,  Parisius  vero 
«  correctum  et  tabulatum  anno  Domini  M  CGC  XL  11  » (>).  Admettons 
que  ce  soit  là  une  mention  émanant  de  l'auteur,  et  non  du  copiste  : 
elle  évoque  la  possibilité  d'une  première  rédaction  qui  serait  anté- 
rieure à  1 34  2  et  dont  nous  aurions  là  une  version  corrigée. 

3°  L'hypothèse  d'une  troisième  rédaction  pourrait  se  déduire  du 
lait  que  Pierre  Bersuire,  ayant  entendu  parler  d'un  Ovule  moralisé 
en  vers  français,  ne  l'avait  d'abord  pas  utilisé  pour  n'avoir  pu  s'en 
procurer  un  exemplaire:  «Non  moveat  lamen  aliquem,  écrit-il  dans 
«son  prologue,  quod  dicunl  aliqui  fabulas  poetarum  alias  fuisse 
«  moralizatas  et  ad  instantiam  domine  Johanne,  quondam  regine 
«  Francie,  dudum  in  rithmum  gallicum  fuisse  translatas,  quia  rêvera 
«opus  illud  nequaquam  me  legisse  memini,  de  quo  bene  doleo, 
«  quia  ipsum  invenire  nequivi  »  (3).  Mais,  plus  tard,  à  une  date 
d'ailleurs  non  indiquée,  en  tout  cas  après  que  Bersuire  eut  quitté 
Avignon  pour  Paris,  il  arriva  que  Philippe  de  Vitry,  son  ami,  put 
lui  communiquer  l'ouvrage,  dont  il  tira,  dit-il,  grand  profit  : 
<  Postquam  tamen  ab  Avinione  redivissem  Parisius,  conligit  quod 
«  magister  Philippus  de  Vitriaco,  vir  utique  excellents  ingenii, 
«  moralis  philosophie,  hystoriarum    ac    etiam   antiquilatum  zelator 


<1)    Voir    ci-après    la     partie    consacrée    aux  I*'    Ibid. 

manuscrits.  (S>   Lat.  iji4ô,  loi.  7,  et  17087,  loi.  1. 


SES  ECRITS.  343 

«precipuus  et  in  cunctis  mathematicis  scienciis  eruditus,  dictum 
«gallicnm  librum  mihi  tradidit,  in  quo  procul  dubio  multas  bonas 
«  exposiciones,  tam  allegorieas  quam  morales,  inveni  ». 

La  venue  de  Bersuire  à  Paris,  après  le  long  séjour  à  Avignon, 
n'ayant  pu  se  produire  que  vers  i35o,  et  une  deuxième  rédaction 
datant  peut-être  de  i342,  c'est  donc  dans  une  troisième  que 
Bersuire  aurait  utilisé  l'Ovide  moralisé  en  vers  français,  celui-là 
même  qu'un  Franciscain  anonyme  avait  mis  en  circulation  dans 
le  dernier  quart  du  xme  siècle  ou  dans  le  premier  du  xive,  dont 
Cornelis  de  Boer  a  publié,  de  1916  a  1988,  en  cinq  volumes  une 
édition  critique  et  auquel  M.  J.  Engels  a  consacré  récemment 
un  examen  minutieux  dans  une  dissertation  inaugurale  de  Gro- 
ningue'1'. 

On  a  cherché,  non  plus  dans  les  prologues  ou  dans  les  explicits 
des  manuscrits,  mais  dans  le  texte  même  de  ce  Livre  XV,  des  passa- 
ges datés  ou  des  allusions  à  des  faits  datés  ou  datables.  Il  n'v  en  a 
malheureusement  pas,  à  notre  connaissance (2). 

En  résumé,  une  première  rédaction,  soit  A,  de  ce  Livre  XV, 
publiée  ou  non,  aurait  été  compilée  par  Bersuire  à  Avignon.  Une 
deuxième  aurait  été  mise  au  point  par  Bersuire  à  Paris  (d'où  le 
sigle  P  que  Ghisalberli  propose  pour  elle);  elle  ditlère  de  la  première 
surtout  par  l'insertion  d'éléments  nouveaux.  Elle  est  représentée  en 
particulier  par  le  manuscrit  latin  16787  de  la  Bibliothèque  natio- 
nale, dont  nous  avons  donné  ci-dessus  l'explicit,  les  manuscrits 
latins  8019  et  8020,  tous  deux  anonymes,  du  même  dépôt  et  le 
D  66  inf.  de  l'Ambrosienne  de  Milan.  Une  troisième,  revisée  par 
un  inconnu,  que  l'on  identifie  généralement,  mais  par  erreur, 
avec  le  religieux  anglais   Thomas  Waleys    (d'où  le  sigle   W)    est 


(,)   11  faut  rappeler  ici  le  travail  de  G.  Paris,  pour  le  Livre  XV  [Ooidius)  :  «  De  muliere  que 

Les    Métamorphoses     d'Ovide     composées     par  sine    quocumque    cil>o    vel    potu    vixil    plus 

Clirélien  Legouais .  dans  Histoire  littéraire  de  la  quam    XX     annis,     que     etiam     nunc     anno 

France,  t.  XXIX  (1880),  et  l'article  d'Antoine  Domini     MCCÇXLV     (sicut    dicitur)    adliuc 

Thomas,    Chrétien   de    Troyes    et    l'auteur    de  vivit    in  Britannia    Minori,   provincia    C-allia- 

lOmde    moralisé,     dans     llomania ,     t.     XXII  rum ,  prope  civitatem  Tregoriensem  ».  Mais  ce 

(1893),    d'où    il    ressort    que    l'attribution    à  passage   est  tiré  non  du  Livre  XV,   mais  du 

Chrétien  Legouais  est  le  résultat  d'une  erreur.  Livre   XIV    (Miraliilia) ,   chap.    23,   de   Gallia 

(,)  Engels  (p.  4a)  a  fait  état,  par   distrac-  (Lat.    16786,    fol.    291,    col.    1  ;   édit.   citée, 

tion,  du  passage  suivant  dont  il  tire  argument  p.  620,  col.  2). 

23. 


344  PIERRE  BERSUIRE. 

représentée  par  l'édition  que  Josse  Bade  en  a  procurée  en   i5ocj. 
Elle  s'apparente  de  près  à  la  rédaction  A(1). 

Quant  aux  auteurs  spécialement  utilisés  par  Bersuire  dans  son 
Oridius  moralizatus,  on  a  vu  plus  haut  que,  dans  son  prologue,  il 
reconnaît  hautement  ses  dettes  à  l'égard  du  Liber  mythologiarum  ^ou 
Liber  metaforalis)  de  Fulgence  et  de  divers  traités  de  Raban  Maur. 
La  simple  lecture  de  l'œuvre  permet  de  constater  que  ce  sont  en 
effet  les  références  les  plus  nombreuses.  Parmi  les  autres  autorités 
alléguées,  citons,  dans  l'Antiquité  grecque  et  latine,  Aristote  (en 
son  Éthiqae),  Platon  ^en  son  Timée),  Théophraste ,  Pythagore, 
Pline,  Sénèque,  Solin,  Cicéron  en  son  De  natura  deorum),  Horace; 
parmi  les  Pères  de  l'Église,  saint  Augustin  (en  sa  Cité,  de  Dieu), 
Boèee  et  saint  Grégoire;  parmi  les  auteurs  du  Moyen  âge,  Hugues  (de 
Saint-Victor ?)  et  Vincent  de  Beauvais.  Pierre  Bersuire,  enfin,  n'a 
eu  garde  de  négliger  les  ressources  que  ses  amis  lettrés  pouvaient 
mettre  à  sa  disposition.  Nous  avons  vu  qu'il  reconnaissait  s'être 
servi  de  YAfrîca  de  Pétrarque  et  de  ï Ovide  moralisé  en  70.000  vers 
français.  Il  a  tiré  également  parti  d'un  autre  ouvrage  qu'il  ne 
désigne  pas  assez  clairement  pour  qu'il  soit  possible  de  l'identifier, 
mais  qui  est  peut-être,  selon  Engels,  une  Moralisation  des  divinités 
païennes  du  Franciscain  Jean  Ridewall  (vers  1 3 3 o )  ['2)  :  «  Novissime 
«aulem,  écrit-il  en  son  Prologue,  ad  inanus  meas  quidam  tractatus 
«pervenit,  ubi  alique  deorum  ymagines  satis  dilucide  ponebantur 
«  et  eciam  ad  morales  exposiciones  aliqualiler  trahebantur  ». 

Si,  comme  dans  ses  autres  ouvrages,  Bersuire  fait  volontiers  état 
dans  ÏOvidius  moralizatus  de  faits  qu'il  a  lus  dans  les  livres  (exemples  : 
l'épouse  de  Childéric,  roi  de  France,  qui  fit  tuer  son  mari  pour 
pouvoir  se  donner  librement  à  son  amant  Landri(3);  ou  le  jeune 
homme  dont  parle  Vincent  de  Beauvais  qui,  ayant  voulu  voler 
comme  un  oiseau,  se  cassa  bras  et  jambes  —  s'agit-il  d'Icare?  — )(<l), 
il  se  réfère  aussi  parfois  à  des  faits  qui  étaient  en  son  temps  de 
notoriété  publique:  «Sic  fit  quotidie  in  Italia,  ubi  fortior  tyrannus 
debiliorem  vincit  »(5\  claire  allusion  à  l'anarchie  qui  sévissait  au 


(l)  Pour  plus  de  détails,  voir  Ghualberti,  (3)  Éd.  de  Paris,  Joue  Rade,  »5og,  foLLV. 

op.  cit.,  p.  73.  ('>   lhui,  loi.  Xl.llll  v°. 

1    Engela,  op.  cit.  «  H>ùL,  foi.  JLXX. 


SES  ÉCRITS.  345 

xive  siècle  dans  la  Péninsule.  Rares,  d'ailleurs,  sont  les  événements 
de  ce  genre  qu'il  a  l'occasion  d'alléguer  dans  un  travail  comme 
YOvidius,  où  les  laits  contemporains  n'ont  pas  grand'chose  à  voir. 
A  peine  rapporte-t-il  une  fois  ce  qu'il  a  entendu  dire  de  ce  meunier 
de  Lodi  en  Lombardie  [in  Lande  civitate  Italie)  qui  avait  réussi  à 
évincer  le  tyran  local  et  usurpé  le  pouvoir  à  son  profit (1). 

VOvidius  moralîzatùs  de  Bersuire  a  joui,  jusqu'au  xvie  siècle  au 
moins,  d'un  réel  succès,  mais  —  on  l'a  vu  —  sous  des  noms 
autres  que  celui  de  son  véritable  auteur.  Le  même  accident  est 
arrivé  à  une  partie  au  moins  de  son  ouvrage,  le  chapitre  introductif 
sur  les  images  des  dieux.  C'est  ainsi  qu'un  Libellas  de  deorarn  imagi- 
nibus,  toujours  attribué  jusqu'à  nos  jours  à  Albéric,  a  été  reconnu 
comme  un  simple  démarquage  de  ce  chapitre,  caractérisé  par  la 
suppression  de  toute  moralisation,  mais  aussi  par  des  additions  et 
des  transpositions  de  paragraphes.  Ce  Libellas,  analysé,  critiqué  et 
édité  par  l'érudit  allemand  Liebeschùtz,  a  été  daté  par  lui  du 
début  du  xv"  siècle  ('2),  mais  il  semble  —  c'est  du  moins  l'opinion  de 
Wilkins  —  qu'il  ait  été  écrit  sensiblement  plus  tôt,  entre  i3^2 
et  i38o,  car  il  a  été  connu  de  Geoffroy  Chaucer,  qui  s'en  est 
inspiré,  pense  Wilkins,  de  préférence  à  YOvidius  de  Bersuire,  pour 
son  Hous  of  Famé  et  son  Knight's  Tale{3). 


LE   LIVRE   XVI. 

SVPER  TOTAM  B1BUAM. 

Le  Livre  XVI  et  dernier  du  Reductorium  morale  a  porté,  dans  les 
manuscrits  et  dans  les  éditions,  des  titres  différents  :  Saper  totain 
Bibham,  Liber  de  figuris,  ou  De  figuris  Script urarum.  Sous  la  plume  de 
Bersuire  lui-même  on  le  trouve  désigné  de  la  manière  suivante  :  De 
morahtate  totius  Biblie,  De  expositione  et  moralizatione  fujurarum  et 
Script araram  enigmatibus. 

Comme  pour  les  deux  livres  précédents,  Pierre  Bersuire  a  mis  en 
tête  du  Livre  XVI  un  prologue  qui,  dans  sa  brièveté,  ne  nous  apprend 

(I)  Ibid.,  fol.  III  v".  W   Wilkins,  article  précité. 

'*'  Ghisalberti,  op.  cit.,  p.  -3. 


346  PIERRE  BERSUIRE. 

à  peu  près  rien  de  nouveau,  sinon  qu'après  avoir  moralisé  les  pro- 
priétés des  choses  et  les  symboles  poétiques,  il  lui  reste  à  étudier 
sous  le  même  angle  certains  récits  et  paraboles  choisis  dans  les 
Écritures,  et  cela  non  pas  seulement  dans  l'Ancien  Testament,  mais 
dans  toute  la  Bible  (super  totam  Bibliam),  y  compris  les  Quatre  Evan- 
giles, les  Actes  des  Apôtres  et  le  Livre  de  l'Apocalypse.  Du  sens  réel 
et  littéral  des  fujwae,  hîstoriae,  en'ujmata  il  ne  s'occupera  pas. 
«  D'autres  l'ont  l'ait  de  manière  lumineuse;  il  n'a  pas  à  ajouter  au 
soleil  de  nouveaux  rayons  ».  Il  veut  seulement  s'appliquer  à  dégager, 
à  l'usage  des  gens  simples,  et  par  l'intermédiaire  des  prédicateurs 
auxquels  il  continue  de  s'adresser,  la  signification  morale  de  quel- 
ques-uns des  récits  les  plus  notables,  en  se  servant  d'ailleurs  de  ce 
que  d'autres  ont  pu  écrire  avant  lui  sur  le  même  sujet  :  il  s'en  faut, 
en  effet,  —  il  le  reconnaît,  —  que  tout  vienne  de  son  propre 
fonds  (". 

L'ouvrage,  très  étendu,  beaucoup  plus  à  lui  seul  que  les  Livres  XIV 
et  XV,  comprend  trente-quatre  livres,  divisés  chacun  en  un  nombre 
variable  de  chapitres  :  Livre  I  (Genèse,  3o  chapitres);  II  (Exode,  1 5); 
III  (Lévitique,  17);  IV  (Nombres,  27);  V  (Deutéronome,  1/1);  VI 
(Josué,  i3);  VII  (Juges,  17);  VIII-XII  (Rois,  I,  ik  et  ik;  H,3o;  III, 
19;  IV,  22);  XIII  (Paralipomènes,  6);  XIV-XVI  (Esdras,  I-1I,  3;  III, 
4;  IV,  10);  XVII  (Tobie,  7);  XVIII  (Judith,  7);  XIX  (Esther,  7); 
XX  (Job,  2);  XXI  (Isaïe,  4);  XXII  (Jérémie,  7);  XX11I  (Ezéchiel,  2  1); 
XXIV  (Daniel,  9);  XXV  (Jonas,  1);  XXVI  (Zacharie,  /,);  XXVII- 
XXVIII  (Macchabées,  I,  1  \  ;  II,  8);  XXIX  (Matthieu,  20);  XXX 
(Marc,  6);  XXXI  (Luc,  i5);  XXXII  (Jean,  8);  XXXIII  (Actes  des 
Apôtres,  19);  XXXIV  (Apocalypse,  i3). 

On  voit  par  ce  tableau  que  ce  sont  les  premiers  livres  de  l'Ancien 
Testament,  jusques  et  y  compris  les  livres  des  Rois,  qui  sont  les  plus 
abondamment  commentés. 

Voici  quelques  exemples  de  la  manière  de  Pierre  Bersuire;  elle 
reste  d'ailleurs  semblable  à  elle-même,  ce  qui  nous  dispense  de  nous 

(,)  L'auteur    n*a    donne1,    à    notre    connais-  qui  contient  ce  Livre  XVI  porte  en  son  ciplicit 

sance,  au  cours  de  ce  Livre  XVI,  aucune  indi-  la    date    i3f)2    en    chiffres    arabes,    date    que 

cation  sur  l'époque  de  sa  vie  où  il   s'était  plus  Lassbinder  et  Engels  attribuent   par  erreur  au 

spécialement  attaché  à  en  recueillir  et  à  en  Livre   XV,   m.is    qui,  à   notre  avis,   est  une 

mettre  en  ouvre  les  éléments.    La    partie   du  simple  mélecture  de  copiste  pour  •  i  3.'i  2  ». 
manuscrit  de  Venise  qui  est  cité  plus  haut  et 


SES  ÉCRITS.  347 

y  attarder  :  au  chapitre  t\  de  la  Genèse,  Adam  et  Eve  ont  procréé 
Caïn,  qui  fut  le  mauvais,  et  Abel,  qui  fut  le  bon.  Alors  Bersuire, 
s'adressant  à  ceux  qui  ont  à  répandre  les  lumières  de  la  foi  :  «  Dites, 
écrit-il,  qu'Adam  c'est  Dieu  le  Père,  Eve  la  Synagogue,  Caïn  le  peu- 
ple juif  et  Abel  le  Christ  lui-même  ».  Les  Hébreux  qui,  dans  XExode, 
sont  entrés  dans  la  Mer  Rouge  pour  échapper  aux  Egyptiens  qui  vou- 
laient les  massacrer,  ce  sont  les  âmes  des  justes;  les  Egyptiens,  ce 
sont  les  péchés  qui  s'efforcent  de  dominer  les  âmes. 

Le  34e  et  dernier  livre  porte  sur  l'Apocalypse.  Il  nous  retiendra 
un  peu  davantage,  tant  parce  que  Bersuire  semble  lui  avoir  attaché 
une  importance  particulière  que  parce  qu'il  a  fait  récemment  l'objet 
d'une  étude (1)  qui  l'a  quelque  peu  tiré  de  l'oubli (2). 

Bersuire  y  développe  son  commentaire  dans  l'ordre  suivant  :  le 
Fils  de  l'Homme,  les  Églises,  le  Ciel,  puis  les  cycles  enchaînés  des 
sept  signes,  les  sept  sceaux,  les  sept  trompettes,  les  sept  coups  des 
derniers  fléaux.  Il  termine  par  le  cycle  ternaire  final  qui  lui  est  cher 
(voir  l'un  de  ses  prologues),  la  chute  de  Babylone,  la  fin  des  Bètes, 
la  fin  de  Satan,  et  le  inonde  nouveau,  la  Jérusalem  et  la  vie  nou- 
velles (3). 

Pour  lui  Y  Apocalypse  illustre  l'ordre  ecclésiastique  du  monde.  C'est 
ainsi  que  le  pape  est  représenté  par  le  soleil,  l'empereur,  par  la  lune, 
les  prélats,  par  les  planètes;  de  même,  le  jour  correspond  à  l'état 
ecclésiastique  illuminé  par  la  lumière  de  la  foi,  et  la  nuit  à  l'état 
séculier  plongé  dans  l'erreur  et  l'ignorance.  De  même,  les  vices,  dont 
les  principaux  sont  au  nombre  de  douze,  sont  providentiellement 
figurés  par  les  mois  :  janvier  (orgueil),  février  (concupiscence), 
mars  (colère),  avril  (cruauté),  mai  (lasciveté),  juin  (rapacité),  juillet 
(envie),  août  (rapine),  septembre  (ivresse),  octobre  ^inconstance), 
novembre  (affections  charnelles),  décembre  (mort  sans  miséricorde). 

(l>  R.-A.  Meunier,  Le  commentaire  de  l'Apo-  (,)  On  peut   noter,   avec  M.  Meunier,  que 

calvpse   dans    le    Réductoire    moral   de    Pierre  le  I\.  P.  Allô  a  négligé  ou  omis  de  faire  place 

Bersuire,  dans  le  Bulletin  de  la  Société  des  Anti-  à  l'ouvrage  de  Bersuire  dans  son  ouvrage  inti- 

qaaires    de  l'Ouest,    d'°"   série,     t.  II    (19Ô3),  tulé    Saint  Jean.    L'Apocalypse   (Paris,    1921, 

p.    5l5-5a5.   Cf.  Bull,  de  la  Société  historique  1'  éd.),   bien  que  cet  ouvrage   comporte   un 

et  scientifique  des  Deux-Sèvres,  t.  IX  (4o*  année),  chapitre  sur  les  commentaires  de  l'Apocalypse. 

1"  et   3'   trimestres    io,5i,    p.    193    (résumé  (J)   Meunier,    loc.   cit.,    p.    5i5-5i6.    Nous 

d'une  communication  au  8'  congrès  des  Sociétés  reproduisons,   avec   peu   de   changements,    le 

savantes   de   la    région   des    Charentes   et   du  résumé  très  attentif  de  cet  auteur. 
Poitou). 


348  PIERRE  BERSU1RE. 

L'apparition  du  cheval  roux  évoque  les  scandales  du  siècle,  car  la 
couleur  rousse  est  signe  de  malice  et  de  fraude  (1). 

Comme  dans  ses  autres  traités,  Bersuire  s'adresse  ici  aux  fidèles 
par  l'intermédiaire  des  prédicateurs  chargés  de  les  exhorter  avec  lui 
à  la  vie  chrétienne  et  de  leur  montrer,  en  termes  souvent  très  crus, 
le  désordre  des  mœurs  contemporaines,  génératrices  des  malheurs 
du  temps.  C'est  l'Antéchrist  qui  règne  sur  le  monde,  ce  sont  les 
gouvernants  indignes,  clercs  aussi  bien  que  laïques,  contre  lesquels 
l'auteur  invective  avec  violence,  mêlant  ainsi  à  des  tendances  didac- 
tiques des  appels  passionnés,  d'ordre  politique,  à  la  réforme  de 
l'Eglise  et  de  l'Etat. 

Bersuire  avait  certainement  lu  quelques-uns  des  commentaires  de 
Y  Apocalypse  antérieurs  à  son  époque.  Il  est  pourtant  singulier  qu'il 
ne  cite  même  pas  le  plus  remarquable  de  tous,  celui  de  Nicolas  de 
Lyre.  A-t-il  parcouru,  dans  sa  jeunesse,  cette Expositio  Apocalypsis  en 
deux  livres  que  L.  Delisle  a  signalée  dans  un  catalogue  ancien  de 
la  Bibliothèque  de  l'abbaye  de  Maillezais (2)  ?  A-t-il  connu  les 
Apocalypses  mises  en  français  aux  XIIe  et  XIIIe  siècles?  En  vérité, 
ses  préoccupations  sont  tout  autres  :  ce  sont  celles  d'un  moralisa- 
teur, et  même  d'un  polémiste  politique.  Là  réside  son  originalité; 
aussi  a-t-on  pu  dire  qu'il  avait  renouvelé  les  explications  de  l'ouvrage 
de  saint  Jean  au  même  titre  qu'au  XVIe  siècle  Albert  Durer  devait  en 
renouveler  l'iconographie  (3). 

Contrairement  à  ce  que  nous  avons  vu  dans  les  autres  livres  du 
Reductoriutn ,  Bersuire  n'a  pas  fait  état  ici  de  souvenirs  personnels, 
(-'est  à  peine  si  de  loin  en  loin  il  lui  arrive  de  faire  appel  à  quelque 
fait  ou  à  quelque  personnage  historique  :  Alexandre  le  Grand  (4)  et 
Constantin  i;'\  Carloman  mort  au  Monl-Cassin  sous  l'habit  monas- 
tique 'b>,  saint  Louis  et  son  expédition  d'Egypte  (7).  Une  fois  seule- 
ment,  une    allusion   à   saint   François    d'Assise  (8),    sans   qu'il    soit 


'''    Ihiil. ,    p    5i7~5l8.    Ce  symliolisme  des  de  Dionysinu,  Paris,   1 943. 

mois  semiile  tics  particulier.  iNous  n'en  avons  '''  Redactorium,    Saper    totam   Bibh'am,   éd. 

|).is  trouvé  d'autres  exemples.  i583,  p.  11?. ,  col.  i. 

m    Bibl.     liai.,    lat.    4802,     fol.     I   li,    pul.li''  <5)    //m/.,  p.    IO9, COI.    I. 

par  I,.  Delisle,   Cabinet  des  manuscrits,  l.  Il,  m  Ibid.,p.  107,  col.  1. 

|i   :.uli-.r)o8.  /. .  p.  ai8,  col.  1. 

l*'  Juliette  Renaud,  Le  cycle  de  l'Apocalypse  (,)   Ihid.  .  p.  ig5,  col.  1. 


SES  ÉCRITS.  349 

raisonnable  de  voir  là  un  souvenir  de  l'ordre  des  Frères  Mineurs 
dans  lequel  lui-même  avait  fait  jadis  profession. 

Les  sources  du  Commentaire  sur  l'Apocalypse  apparaissent  comme 
uniquement  livresques,  sans  que  l'on  ait  jamais  l'impression  qu'un 
auteur  ou  plusieurs  aient  servi  de  modèle  particulier  à  Bersuire.  Les 
auteurs  de  l'Antiquité  latine  occupent  parmi  les  autorités  invoquées 
une  place  honorable,  mais  non  dominante,  avec  une  prédilection 
marquée  pour  Sénèque.  Les  Pères  de  l'Eglise  sont  mieux  partagés, 
surtout  saint  Grégoire,  dont  les  ouvrages  sont  allégués  plus  de  trente 
fois.  Quant  aux  auteurs  antérieurs  d'un  ou  deux  siècles  seulement  à 
Pierre  Bersuire,  à  part  Pierre  le  Mangeur,  dont  le  nom  se  montre 
une  quinzaine  de  fois,  les  autres,  comme  Etienne  Langton  ou  Vin- 
cent de  Beauvais,  ne  font  que  des  apparitions  épisodiques. 

B.  REPERTORIUM  MORALE. 

C'est,  dans  l'ordre  chronologique,  la  deuxième  des  grandes 
œuvres  latines  de  Bersuire.  11  le  dit  lui-même  expressément  dans  le 
prologue  de  la  deuxième  édition  du  Reductoriuin  (l),  et,  s'il  était 
besoin  d'une  preuve  supplémentaire,  on  la  trouverait  dans  les  ren- 
vois que,  dans  le  Répertoriant ,  l'auteur  fait  de  loin  en  loin  au  Reduc- 
toriam l2). 

Néanmoins,  les  éléments  de  datation  fournis  à  diverses  époques 
par  Bersuire  ou  par  les  manuscrits  sont  trop  contradictoires  pour 
permettre  de  fixer  avec  précision  les  étapes  de  composition  de  ce 
second  ouvrage.  «  C'est  lorsque  j'étais  prieur  de  la  Sainte-Trinité  de 
Clisson  que  je  l'ai  commencé  »,  affirme  l'auteur  (3).  Ce  ne  pourrait 
donc  être  avant  l'année  1 34  2 ,  date  à  laquelle  ce  bénéfice  lui  lut 
conféré  par  Clément  VI.  Mais,  comme  l'a  remarqué  Fassbinder  (4), 
la  table  qui,  dans  divers  manuscrits,  complète  le  Répertoriant,  est 
datée  de  i34o  (5). 

(1)   i  Laboravi   insuper   opus  magis  arduum  Trinitatis  de  Clicionio  eram  »  (Collatio  pro  fine 

et  difficile,  quod   Répertoriant  morale  vocavi  ».  operk ,  dans  le  ms.  lat.  1^270  de   la  Bibl.  nat., 

(,)   «Si   vis,    vide   in    Reductorio     môràtt»,  loi.  233,  col.  1). 

ou  «  sicut  patet  in   Reductorio  meo  »  [Reperto-  (t)   Op.  cit.,  p.  17. 

riiun,   éd.    de   Venise,    i583,   t.    F,    p.    37-!,  (5>  Bibl.    nat.,  lat.   8861,    14270,    16790; 

col.  1  et  t.  III,  p.  i38,  col.  1).  Oxford,  Merton  Coll.  298,  etc. 

<S)   «  Quando    illud    incepi,     prior     Sancle 


350  PIERRE  BERSU1RE. 

Combien  de  temps  Bersuire  a-t-il  consacré  à  composer  son  Réper- 
toriant? Près  de  cinq  ans,  affirme-t-il  dans  le  prologue  de  la  deuxième 
édition  du  Reductorium  (,) ,  tandis  qu'ailleurs  (prologue  du  Réperto- 
ria m  lui-même,  in  fine)  il  assure  que  lorsqu'il  s'y  attaqua,  il  n'y  avait 
pas  moins  de  douze  ans  qu'il  figurait  parmi  les  familiers  et  les 
domestiques  du  cardinal  Pierre  des  Prés  (2).  Si  l'on  prenait  donc 
pour  point  de  départ  les  années  1 3^2  ou  i34o,  la  période  de  com- 
position du  Répertoriant  se  placerait  entre  1  33 7  et  i342  ou  entre 
1 335  et  i34o,  les  douze  années  antérieures  (i325-i33y  ou  i328- 
1 335)  ayant  pu  être  consacrées  à  la  composition  de  l'œuvre  précé- 
dente, le  Reductorium. 

Comme  le  Reductorium  en  tout  cas,  le  Repertonum  est  dédié  au 
protecteur  de  l'auteur,  le  cardinal  français  Pierre  des  Prés,  vice- 
chancelier  de  l'Église,  et  on  peut  être  assuré  que  le  travail  de  pré- 
paration et  la  première  mise  en  œuvre  ont  eu  pour  cadre  Avignon. 

Si  les  dates  extrêmes  de  la  première  rédaction  de  l'ouvrage  doi- 
vent être  laissées  dans  le  vague,  faute  de  données  précises  et  concor- 
dantes, nous  sommes  certains  que,  pendant  de  longues  années,  Pierre 
Bersuire  a  travaillé  assidûment  à  perfectionner  son  œuvre (3),  dont 
il  a  procuré  une  deuxième  édition,  revue  et  complétée,  en  i35g, 
alors  que,  depuis  plusieurs  années  déjà,  il  avait  quitté  Avignon  pour 
Paris,  où  il  remplissait,  ainsi  qu'il  le  dit  lui-même,  la  charge  de 
prieur  de  Saint-Eloi  en  la  Cité  :  «  Explicit,  disent  certains  manus- 
«crits,  Repertorium  morale  cum  sais  addicionibus  et  supplemends  locis 
«suis  ut  decet  ordinatis,  Jactum  et  compilatum  a  fratre  Petro  Ber- 
«chorii,  priore  Sancti  Eligii  Parisiensis,  monasterii  Sancti  Mauri 
«  Fossatensis  monacho,  ordinis  sancti  Benedicti  »(''. 

Pourquoi  ce  titre  de  Répertoriant?  Bersuire  s'en  était  expliqué 
dans  le  prologue  de  son  premier  ouvrage  :  «  Quia,  disait-il,  in 
«  secundo  opère  inveniuntur  materie  tractate  et  elucidate  et  secundum 
«  vocabulorum  naturam  per  alphabet]  ordinem  explicate,  ideo  ipsum 

(l)   •  Opus  quod  Repertorium    murale  vocavi  les    manuscrits   des   deux    rédactions   pour   se 

agprediendo    et    ibi   quasi  per   quinquennium  rendre    compte    dans  le  détail    de    l'elibrt  de 

insudando  •.  l'auteur. 

'*'   ■  Cujus  sum  ego    l'amiliaris    domeslicus,  (4)   Collutin  jiro  fuie  operis  .  citée    plus    haut 

apud  ipsum  duodecim  annis  nutrituSi.  d'après    le    tns.    lat.    1  \i-~.)    de    la    Bil>l.    nal. 

(S)   Ce  serait  une  besogne  énorme,  et  sans  (loi.  s3'i  v°). 
intérêt  majeur,   que    de  comparer   entre   eux 


SES  ECRITS.  351 

«  Morale  Hepertorium  baptizo  »  (1).  Explications  dont  il  se  rendit 
compte  plus  tard  qu'elles  étaient  insuffisantes,  puisque,  par  négli- 
gence ou  par  paresse  d'esprit,  certains  persistèrent,  à  son  insu  et 
sans  son  aveu,  à  rabaisser  son  œuvre  en  la  qualifiant  de  Dictionnaire, 
alors  qu'il  s'agissait  de  tout  autre  cbose  que  du  sens  littéral  de  cer- 
tains vocables  (dieciones)  :  «  Reperioruun  quod  nonnulli,  me  igno- 
«  rante,  Diccionarium  appellaverunt  » (2). 

Le  Répertoriant  est  un  recueil  alphabétique  de  plusieurs  milliers 
de  mots  latins  de  toute  nature  (noms  propres  et  noms  communs, 
verbes,  adverbes,  prépositions,  etc.  (3))  pris  dans  la  Bible  et 
commentés  selon  le  même  esprit  que  dans  le  Redactorinin.  Ber- 
suire  lui-même,  dans  le  prologue  de  l'ouvrage,  s'explique  très  clai- 
rement sur  ses  intentions  :  «  Sicut  enim  jamdudum  in  prologo 
«Reductorii  mei  promiseram,  tractare  propono  de  quolibet  vocabulo 
«predicabili  secundum  ordinem  alphabet i,  scilicet  verbum  quodlibet 
«  exponendo,  dilatando,  distinguendo, auctoritates  dividendo,  exempla 
«naturalia,  figuras  et  enigmata  applicando  et  secundum  naturam 
«  vocabulorum  de  diversis  materiis  pertractando  cum  efhcacia  pro- 
«  ponebam  ». 

Pour  composer  son  Répertoriant,  Bersuire  a  eu  naturellement 
recours,  non  seulement  aux  Concordances  bibliques  ordinaires, 
mais  à  de  «  Grandes  Concordances  »  plus  riches  d'un  millier  de  mots 
environ  que  les  premières,  qu'il  attribue  à  un  Irère  mineur 
nommé  Giraud  Valete,  et  qu'il  se  flatte  d'avoir  enrichies  de  près  de 
cent  articles  nouveaux.  Ce  passage  de  la  «  Collatio  pro  fine  operis  »  par 
laquelle  se  signale,  on  l'a  vu,  la  deuxième  rédaction,  celle  de  i35q, 
mérite  d'autant  plus  d'être  cité  que  ces  Grandes  Concordances  et 
leur  auteur,  véritable  ou  supposé,  sont  restés  jusqu'à  l'heure  ignorés 
des  spécialistes  :  «  Nota  quod  istud  opus  procedit  per  ordinem  alpha- 
«  beti  per  diciones  et  vocabula,  prout  in  Concordanciis  super  Bibliam 
«  omnes  enim  diciones  que  in  Magnis  Concordanciis  continentur, 
«quas  scilicet  {'rater  Giraldus  Valete,  de  ordine  Fratrum  Minorum, 
«composuit,  que  scilicet   mille   centum  dicciones  ultra  communes 


(1)   Par  exemple  Bibl.  nat.,  lat.  16780.  (S)   Des   articles    sont    même  consacrés    aux 

(,)   Cnllatin  pro  fine  operis,  d'après   le   nis.         divers  cas  de  certains  vocables    (cni,  cajus,  à 
lat.  14275,  loi.  23a  v°,  col.  b.  côté  de  qais,  qui). 


352  PIERRE  BERSUIRE. 

«  Concordancias  tenent,  quibus  etiam  ego  prope  centum  dicciones 
«  superaddidi,  que  adhuc  mihi  deficere  videbantur  »  (l>. 

Le  ton  de  la  plupart  des  articles  ne  laisse  aucun  doute  sur  la 
volonté  de  l'auteur  de  fournir  à  la  prédication  le  plus  d'armes  pos- 
sibles et  dans  le  plus  de  cas  possibles. 

La  matière  étant  immense,  on  conçoit  sans  peine  que  ce  réper- 
toire moral  ait  pris  des  proportions  démesurées  :  l'équivalent  d'une 
vingtaine  de  volumes  de  nos  in-8°  ordinaires.  On  conçoit  aussi  que 
cette  véritable  encyclopédie  de  connaissances  religieuses  échappe  à 
l'analyse  et  que,  surtout  dans  YHistoire  littéraire  de  la  France,  il  suf- 
fise de  caractériser  sommairement  la  manière  et  les  tendances  de 
l'auteur,  d'indiquer,  si  possible,  les  principales  sources  auxquelles 
il  a  puisé,  de  marquer  enfin  en  quoi  il  apporte  sur  son  temps  un 
certain  nombre  de  témoignages. 

Au  point  de  vue  grammatical,  Bersuire  se  défend  de  vouloir  aller 
au-delà  de  définitions  courtes  et  simples,  ce  qui  ne  l'empêche  pas 
de  céder  souvent  à  la  manie  étymologique (2).  Il  se  refuse  aussi,  en 
principe  tout  au  moins,  à  tout  développement  de  caractère  histo- 
rique(3),  son  dessein  étant  uniquement  «  moral  ».  Il  veut  remédier 
à  î'insulfisance  des  Concordances  bibliques  (4),  mettre  en  somme 
toute  la  Bible  en  préceptes  grâce  à  un  appareil  sans  cesse  renouvelé 
de  divisions  (le  plus  souvent  tripartites),  de  citations  et  de  références 
soit  aux  Livres  Saints  et  aux  Pères  de  l'Eglise,  soit  aux  auteurs 
profanes,  y  compris  les  auteurs  anciens.   Ainsi  chaque  mot,  quel 

(l)  Au  t.  \l  (io,3i),  p.  272-320  de  la  revue  Scripturae   in   online   FF.    1/1/.   saeculo  A///. 
A ntonianam ,  le  P.  Ar<luinus  Kleinhans  a  pu-  (1,   <  m  ferait   aisément  tout   un  recueil  des 

blié  un  important  travail    intitulé  :   /)<■  Con-  étymologies   Fallacieuses  dont   le   Repertoriam 

cordantiis    biblicis  s.   Antonio    Patavino   nliisque  est    rempli  :    lupanar    a    lapa    meretrice    que 

fratrihus  minoribus  faer.  \1II  altributis.   Outre  Rcmum  et  Romulum  nutrivit;  nox  a  noccntlo , 

les  concordances  bien  connues  du  Dominicain  eo  quod  nocet  oculis  ad  videndum;  /< 

Hugues  de  Saint-Cher,  composées  vers  ia3o,  qu  isi  aliis  prebens  iler;  sabbatam  a  Satarno  qui 

il  y  est  question  des  Concorda ntiae  magiiae,  ou  prima  liora  diei  sabbati  dominatur;  vipera  de 

Anglicanae,  ou  Sancti  Jacobï,  du  nom  du  cou-  tri  pariens;  vita  de  vim  tenet,  elc. 
vent  des  Jacobins  de  Paris,  mais  cet  ouvrage,  (S)   «  In  boc  opère  tractare  de  bisloricis  non 

compose    vers    12Ô2,    a    pour    auteurs    trois  intendo  •   [Reperlorium,  art.  Roma,éà.  citée, 

Dominicains    anglais,    Jean    de     Derlington,  t.  III,  p.  274,  col.  2). 

Ricbard  de  Stavenesby  et  Hugues  de  Croydon.  (,)   «  Per    totam    Bibliam    sunt    aucloritates 

I.e  nom  du  Frère   Mineur   iGiraldus  Valete  »  inimité,  licet  in  Concordanciis  niliil  ponaturi 

n'est  pas  prononcé.  CI.  du  même  auteur,  dans  (Ibid. ,   art.    cuin    suppositive,    mime    édition, 

le  même  ppriodique  (t.    VII,    i<)3a,   p.    4i3-  t.  I,  p.  3q6,  col.  2). 
44o),     l'article     intitulé  :     De  sluilio  Sacrae 


SES  ÉCRITS.  353 

qu'il  soit,  se  trouve-t-il«  moralisé  »,  autrement  dit  transposé  sur  le 
plan  de  la  vie  chrétienne  et  développé  sons  forme  d'observations, 
de  réflexions  et  d'exhortations,  souvent  aussi  de  censures.  Exemple  la 
lettre  A,  retenue  comme  préposition,  puis  comme  symbole  de  tout 
élément  initial,  conduit  à  signaler  que  le  monde,  la  chair,  le  péché, 
l'ennemi,  c'est-à-dire  le  démon,  la  mort,  les  faux  amis,  sont  à  l'ori- 
gine de  désastres  pour  chacun  de  nous  (I).  Quant  aux  personnages 
bibliques  dont  le  nom  commence  par  la  même  lettre  A,  leur  nom 
seul  évoque  les  perfections  originelles  qui  doivent  servir  de  modèles: 
par  exemple  Aaron,  le  grand-prêtre,  modèle  des  serviteurs,  Abel, 
modèle  des  prédicateurs,  Abdias,  le  prophète,  modèle  des  fonction- 
naires, Abia,  roi  de  Juda,  modèle  du  parfait  conducteur  de  peuples, 
Abiathar,  sacrificateur  de  David,  modèle  du  juste,  etc.(2) 

Souvent  le  plan  des  articles  du  Repertorium  répond  au  schéma 
suivant:  d'abord  les  différentes  acceptions  du  mot  dans  l'Ecriture, 
ensuite  des  séries  de  courtes  propositions  rimées  ou  assonancées 
(dans  une  intention  évidemment  mnémotechnique),  dont  chacune 
reçoit  un  développement  approprié  avec  références  aux  Livres  saints 
et  à  d'autres  «  autorités  »  ecclésiastiques  ou  laïques.  L'abondance 
des  remarques  est  parfois  extraordinaire.  C'est  ainsi  qu'à  l'article  cor, 
notre  auteur  parvient  à  énumérer  quarante-et-une  qualités  du  cœur 
chez  les  «  boni  »  d'après  l'Ecriture  (3).  Quant  aux  moralisations  de 
Bersuire,  elles  sont  parfois  inattendues:  «Les  saumons,  selon  Solin, 
quand  ils  ont  trouvé  l'eau  douce,  ne  veulent  plus  retourner  dans 
l'eau  salée  :  ainsi  devons-nous,  comme  les  saumons  vers  l'eau  douce, 
tendre  vers  les  douceurs  du  Paradis  (4)  ».  Autre  exemple  :  «  Les  lam- 
proies s'accouplent,  dit-on,  avec  les  serpents;  de  même  les  méchants 
avec  le  diable»  (5).  A  propos  du  mot  dividere,  il  rapporte  l'anecdote 
d'après  laquelle  Cyrus,  roi  des  Perses,  aurait  divisé  le  Gange  en 
mille  trois  cent  soixante  lits  (6).  Il  saisit  volontiers  les  occasions 
d'introduire  des  réflexions  personnelles,  parfois  caustiques:  à  propos 


<">  Repertorium,  verbo    A    (R.-A.   Meunier,  (5)  Repertorium,    éd.   citée,    t.    I,     p.    373- 

Pierre  Bersuire  humaniste,  dans  Bulletin  de  la  3"]A- 

Société  des  Antiquaires  de  l'Ouest,  3é°"   série,  C)  Jbid.,  t.  I,  p.  69,  col.  1. 

t.  XIV,    ig48,  p.  5ig).  «  /(,«/.,  t.  I,  p.  69,  col.  2. 

(I)   Repertorium,    aux     noms    indiques.    CI.  ...  _.,         ,              ,         . 

,,.',.,                                      n  (0)  llnd. ,  t.  I,  p.  4cp,  col.  1. 
Meunier,  toc.  cit.                                                                                         l      J 


354  PIERRE  BERSUIRE. 

des  Gaulois  Allobroges  vaincus  par  les  Romains  et  de  leurs  femmes 
qui  préférèrent  se  tuer  plutôt  que  de  céder  aux  désirs  des  vainqueurs, 
«  timeo,  dit-il,  quod  hodie  non  sic  facerent  nostre  gallice  mulieres  »(1). 
Tout  lui  est  bon,  d'ailleurs,  et  jusqu'au  calembour,  pour  piquer 
la  curiosité  du  lecteur  et  provoquer  son  adhésion  par  le  rire  :  un 
évèque  nommé  Udo  est  tombé  dans  la  débauche;  aussi  s'entendait-il 
dire:  «Cessa  de  ludo,  quia  lusisti  satis,  Udo»  (2). 

Voici,  par  exemple,  comment  se  présente  l'article  concidere: 

Concidere.  Nota  quod  concidere  sumitur  quandoque  pro  cadere,  sicut  Esa.  ib 
(citation)  et  Hier,  (citation).  Sed  vide  supra  de  verbo  cadere  in  loco  suo.  Quando- 
que vero  sumitur  pro  scindere,  lacerare,  dividere,  gravure.  Et  sic  moraliter  sumendo 
dico  quod  in  Scriptura  invenitur 

peccatum  faciens 

peccala  puniens 

bonis  ofïiciens 

malos  afficiens. 

Est,  dico,  concisio  fratris  destructiva.  Et  ista  est  illa  qua  quis  fratrem  suum 
occidendo  concidit,  sicut  iili  boniicide  crudeli  Nabucbodonosor  dicitur  Abac.  2 
(citation)  et  illud  2.  Paralipo.  20,  de  filiis  Amon  dicitur  quod  in  se  ipsos  conversi 
mutuis  concidere  vulneribus. 

Secundo  est  concisio  culpe  punitiva.  Et  ista  est  timor,  et  contritio  scindens  in 
interiori.  Penitentia  est  satisfactio  scindens  in  exteriori.  Correctio  scindens  a  supe- 
riori.  De  contritione  dicitur  2  liegiim  1  :  «  Apparaît  homo  die  tertia  veniens  de  castris 
Saui  veste  concisa  et  pidvere  aspersum  caput  ».  Castra  enim  Saul  signant  statuai 
peccati,  a  quibus  homo  venit,  quando  conteritur  de  peccatis.  Sed  hoc  lit  die  tertio 
quando  de  tribus  generibus  peccatorum  ignorantia  doiet.  Tune  autem  vesteru  habet 
concisaiu,  quando  per  contritionem  se  scindit.  Pulvere  vero  caput  aspergit  quando 
in  mortis  memoria  asperitate  et  buiuilitate  seipsum  volutat  et  involvit.  Ideo  de  tali 
concisura  dicit  penitens  ipsi  Deo  :  «  Coucidisti  saccuni  meum  et  circumdedisti  me 
letitia».  Saccum  dico,  id  est  utilitatem  peccatorum.  De  scissura  autem  exterioris 
penitentie,  qua  sciliect  conciditur  caro  peccans,  dicitur  figuraliter  ladictun  19 
et  20  quod  a  levita  uxorem  suant  adulterio  interemptam  per  Irusta  concidit,  et  in 
omnes  terminos  Israël  misit,  et  omnes  ad  punitionem  criminis  invitavit  ».  Quia 
rêvera  quando  homo  videt  (piod  uxor  sua,  id  est  anima,  mortua  est  adulterio 
viciorum,  débet  carnem  ejus,  sciliect  corpus  proprium,  per  labores  et  penitentiam 
scindere  et  in  omnes  terminos  Israël,  id  est  ad  peregrinationes  sanctorum  corporu 
liter  destinare,  unde  Esdras  dicebat  2  (citation),  etc. 


<l»  Mi. ,  1. 1,  p.  284  ,  col.  2.  m  Ibii. ,  t.  Il ,  p.  44o,  col.  2. 


SES  ÉCRITS.  355 

Tertio  est  concisio  bonis  nocitiva.  Et  ista  est  concisio  tribulatiouis  presentis, 
qua  mali  scindunt  et  lacérant  bonos.  Unde  de  raptoribus  et  crudelibus  dicitur  Michee 
3  (citation). 

Quarto  est  concisio  mortis  inflictiva.  Et  ista  est  finaiis  tribulatio  et  damnatio, 
qua  dominus  justus  concidet  cervices  peccalorum,  de  qua  in  Psalm.  (citation).  Unde 
etiani  Job  1  6  (citation) ,  etc.  . . .  Vide  infra  ,  ubi  seindere  vel  scissura. 

Ainsi  Bersuire  reste-t-il  fidèle  à  la  doctrine  d'Alain  de  Lille,  qui 
définissait  la  prédication  comme  un  enseignement  moral  et  religieux 
appuyé  sur  des  arguments  de  raison  et  sur  les  autorités  de  l'Ecriture 
et  des  Pères.  Mais  si  ses  développements  visent  à  instruire  par 
différents  biais  des  vérités  de  la  loi,  ils  ont  aussi  pour  but  de  guider 
et,  le  cas  échéant,  de  réformer  les  mœurs1'1.  Le  Répertoriant  ne  le  cède 
en  rien  à  cet  égard  au  Reductorium ,  où  Bersuire  laisait  déjà  montre 
d'un  esprit  d'observation  et  d'un  talent  polémiste  qui  lont  de  lui  non 
seulement  un  censeur  des  mœurs,  mais  aussi  un  écrivain  politique. 
Il  reprend,  dans  son  second  ouvrage,  avec  non  moins  de  vigueur  que 
dans  le  premier,  les  thèmes  qu'il  a  déjà  développés:  la  conduite, 
trop  souvent  répréhensible,  des  clercs  aussi  bien  que  des  laïques. 
Il  stigmatise,  de  la  même  plume  vengeresse,  les  ambitieux  et  les 
libidineux;  il  accuse  les  baillis,  les  avocats,  les  usuriers  qui  dé- 
pouillent le  pauvre  peuple  comme  les  serpents  monstrueux  de  l'Inde 
dévorent  les  taureaux  et  les  cerfs  (2),  il  se  plaint  de  ce  que  l'on 
danse  les  jours  de  fêtes  chômées  et  de  ce  que  l'on  aille  à  l'église 
uniquement  pour  voir  les  dames  (3),  dont  beaucoup  pourtant  sont 
telles  que  l'on  ne  saurait  trop  s'en  méfier  :  curieuses,  coureuses, 
gourmandes,  bavardes,  traîtresses,  etc.  ((1) 

D'où  Pierre  Bersuire  a-t-il  tiré  la  documentation  énorme  qu'il  met 
en  œuvre  ?  Des  Livres  Saints  d'abord  (Ancien  et  Nouveau  Testaments), 
avec  lesquels  il  vit  depuis  longtemps  en  familiarité  si  complète  qu'il 

(l)  Sur  la  Bible  et  la  prédication  au  Moyen  II.   P.  Henri    de    Lubac  :    Exéyèse    médiévale 

âge,  voir,  parmi  les  travaux  les  plus  récents  :  ig5g-6a. 

Owst,  Preachiny  in  Mediaeval  Enyland ,  1920;  (,)  Repertorium,  art.  maynus  (éd.  citée,  t.  Il 

Mrs.  Béryl  Smalley,   The  Study  of  the  Bible  in  p.  44g,  col.  1). 

tlie  Middle  Ages,  Oxl'ord,  ig4i  (a'édit.  îoâa),  (5)   Repertorium,   art.   sabbatum    (éd.    citée, 

surtout    le    cliapitre    intitulé   :    Tlie    Spiritual  t.  III,  p.  28g,  col.  1  ). 

Exposition;    et,    en    français,    les   explications  (4)   «  Mala    mulier   est    periculosa,    curiosa, 

sommaires    du    R.   P.    Spicq,    Esquisse    d'une  litigiosa,     curriculosa,     malitiosa,    libidinosa, 

histoire  de  l'exégèse  latine  au  Moyen  àye ,  ig44,  glutinosa,   garrulosa,    proditioss  •    art.    mulier 

p.  34g-36a.   Voir  aussi  l'ouvrage   récent  du  (éd.  citée,  t.  II,  p.  538,  col.  1). 


356  PIERRE  BERSUIRE. 

peut  trouver  à  point  nommé  la  comparaison  dont  il  a  besoin,  mais 
aussi  de  l'immense  littérature  sacrée  et  profane  susceptible  de  lui 
fournir  exemples  et  références.  Certes,  il  ne  donne  pas  toujours  ses 
sources  avec  précision,  se  contentant  de  dire  :  «  Legi  »  ou  «  Narratur  ». 
De  même,  dans  beaucoup  de  cas,  se  borne-t-il  à  citer  l'auteur 
sans  préciser  l'ouvrage.  Sans  doute  aussi  peut-on  supposer  qu'il  cite 
souvent  de  seconde  main,  sans  avoir  pris  personnellement  connais- 
sance de  ce  qu'il  cite,  spécialement  pour  les  auteurs  grecs (1).  Néan- 
moins, la  liste  des  «  autorités  »  dont  il  se  couvre  est  énorme  (2J, 
véritable  forêt  dans  laquelle  il  est  d'autant  plus  aisé  de  se  perdre  que 
noms  d'auteurs  et  titres  d'ouvrages  ont  souvent  été  massacrés  par  les 
copistes  au  point  d'être  devenus  difficilement  reconnaissables.  A 
noter,  en  tout  cas,  qu'il  ne  semble  pas  y  avoir  eu  ici  de  livre  de  base 
essentiel,  comme  le  De  proprtetatibas  de  Barthélémy  l'Anglais  l'avait 
été  pour  le  Iieductorium. 

A  propos  des  treize  premiers  livres  de  ce  premier  ouvrage  de  Ber- 
suire,  nous  avons  donné  un  aperçu  des  auteurs  consultés,  répartis 
en  diverses  catégories.  Tout  compte  fait,  le  tableau  que  nous  pour- 
rions dresser  ici  ne  présenterait  pas  de  changements  notables  par 
rapport  au  précédent (3>.  Peut-être  pourrait-on  relever  que,  s'agissant 
d'un  répertoire,  les  Distinctiones  du  franciscain  français  Mauricius, 
qui  comprennent  environ  onze  cents  termes  bibliques  comportant 
une  grande  abondance  de  divisions  et  de  références,  ont  pu, 
dans  une  certaine  mesure,  servir  de  modèle  à  Bersuire,  ainsi  (pie 
les  Allégories  sur  l'Ecriture  attribuées  à  Raban  Maur  (i).  (le  que  l'on 
pourrait  noter  aussi,  c'est  que  l'amour  de  Bersuire  pour  les  mirabilia 

(1)  Voici  quelques  passages  où  i!  lait  étalage  et    même,    au    moins   une    lois   (11,    p.    .lyu 

d'une    connaissance,    vraisemblablement     très  col.   •> ,  art.   nocere)  :   «  Omilto  et   transeo...   et 

superficielle,  de  cette  langue  :  a  Andréas,  grece  doleo  quia   liabebam    multitudiiiem   exemplo- 

idem  est  quod  virilis  latine •  (lliid.,  ait.  uiiilus ,  mm  ». 

iiiuis;  éd.  citée,  t.  III,  p.  478)  ;  «  Leo,  rex  anima-  (5>  Après  comparaison  attentive,  nous  avons 

lium,  dicitur  leo  quia  leon  grece  idem  est  quod  constaté  que  les  auteurs  allégués  dans  le  Reper- 

rex  latine  »  (  Ibid. ,  ait.  leo,  1.  Il ,  p.  .'><)(>,  col.  a);  torium  sont,  en  règle  générale,  les  mêmes  que 

«De    tripode    Apollinis,     ubi    sculptum     erat  ceux    auxquels     Bersuire    se     réfère    dans    le 

Gnothx  seauton,  id  est  nosce  te  ipsumt  [Ibid..  Redacloriam.  Si  des  différences  existent,  elles 

art.  noscere,  t.  Il,  p.  T>8o,  col.  2,  et  art.  vider e,  doivent  porter  uniquement  sur  des  ouvrages, 

t.  III,  p.  44 1 ,  col.  1).  et  non  sur  des  auteurs,  qu  ils  appartiennent  a 

|,)   Bien  qu'il    se    llatlc  de   pouvoir,    s  il    le  l'Antiquité  ou  au  Moyen  âge. 

voulait,    en    dire   davantage    :    •  Sulliciant,   ou  (t)     Sur     lesquelles     voy.     D0111     Wilmait, 

llaec  igilur  sulliciant,  on   Transeo  gralia  brevi-  dans    la    llcrue    bénédictine,   t.   XXXII    (ltjao) 

tatis»,  lit-on  à  la  tin  de  beaucoup  d'articles,  p.  56. 


SES  ÉCRITS.  357 

le  pousse  à  rechercher,  avec  prédilection,  pour  frapper  l'imagination 
de  ses  lecteurs,  les  histoires  mirifiques  rapportées  parles  géographes, 
les  voyageurs  ou  les  compilateurs  d'anecdotes,  comme  Gervais  de 
Tilbury  (1),  que  les  romans  d'aventures  du  cycle  arthurien  ne  lui 
sont  pas  étrangers  (2),  non  plus  que  les  légendes  tragiques  chantées 
par  les  trouvères,  comme  celles  du  châtelain  de  Coucy  et  du  cœur 
mangé  (3). 

Beaucoup  moins  nombreux  ici,  et  beaucoup  moins  nombreux  en 
tout  cas  que  dans  le  Reductoriam ,  sont  les  renseignements  rapportés 
par  l'auteur  comme  venant  d'inlormateurs  bénévoles,  d'ailleurs  non 
désignés  nommément  :  infidélité  d'un  envoyé  diplomatique  (4);  fable 
du  lion  malade,  à  qui  les  médecins  conseillent  de  manger  le  cœur 
d'un  jeune  cerf(5);  ingratitude  d'un  étudiant  envers  son  maître  (6); 
fâcheuse  rencontre  d'un  chevalier  pèlerin  en  Syrie (7);  aventure  du 
Génois  navigateur18';  fontaine  probatoire  de  Fougères  en  Bretagne (9). 

Quant  à  ses  souvenirs  du  pays  natal,  c'est  à  peine  si  Bersuire  a 
l'occasion  de  les  évoquer  à  deux  reprises  —  nous  les  avons  d'ailleurs 
rappelés  dans  la  partie  biographique  de  ce  travail — :  la  première  fois 
à  propos  des  oiseaux  de  mer  nommés  en  irançais  «  cravans  »  (10),  la 
deuxième  à  propos  d'un  proverbe  qui,  dit-il,  y  a  cours,  et  dont  il 
donne  l'énoncé  français  en  même  temps  que  l'énoncé  latin  (11). 

(1)   Viennent  des  Olia  imperialia  de  Gervais  (4)   Ibid. ,  art.  leyalus  (t.  II,  p.  904,  col.  2). 

l'étonnante  histoire  de  l'idole  païenne  respectée  (s)   Ibid.,  art.  cor  (t.  I,  p.  391,  col.  2). 

en    Espagne    par    Cliarlemagne   (tlepertorium ,  [8)   Ibid.,  art.  videre  (t.  III,  p.  434,  col.  2) 

art.   clauis,   éd.   citée,    t.   I,    p.   317,    col.    1),  '''   Ibid. ,  art.  dissolutio  (t.  I,  p.  5oo,  col.  1). 

celles    qui  se  seraient  passées   à   Livrai]   et  à  (8)   Ibid. ,  art.  aquilo  (t.  I,  p.  2i3,   col.    1). 

Barjols,  cette  dernière  parlant  d'un  arbre  qui  '*>    Ibid.,  art.  damnare  (t.  F,  p.  425,  col.  1). 

produisait  des   fruits  à  certaines   fêtes   [Ibid.,  «  Videtur   mundus   et   mundanorum  judicum 

art.  deponere,  t.  F,  p.  43",  col.  1;  art.  festum,  conditio  esse  similis  fonti  qui  dicitur  esse  in 

t.  II,   p.   1  i3,    col.    1),  celles  aussi  des  deux  Britannia  Redonum  prope  villam  que  dicitur 

sources    aux    propriétés   contradictoires   de   la  Falgeria  Radulphi.  Suspectus  enim  de  crimine 

province    de    Narbonne    et    de    ce    réfectoire  ad     subeundam     lontis     probam     si     voluerit 

conventuel    de    la    région   de   Grenoble   à   la  condemnatur;  projectus  ergo  in  lontem,  si  sit 

fenêtre  duquel  une  lampe  ne  s'éteignait  jamais  culpabilis,  a  fonte  rejicietur  et  aquam  suhin- 

(art.  complcre,  t.  1,  p.  335,  col.  1;  art.  lucerna,  trare    nescio    qua     virtute    vetatur;     si    vero 

t.  II,  p.  426,  col.  1).  innocens    fuerit,    in    aquam    submergitur  et, 

'*'    Voir    l'article    parum,    parvus ,    parvitas  nisi  juvelur  per  hoinines,   enecatur.  Sic  vero 

(Ibid.,  t.  III,  p.  i5,  coi.  1),  où  il  est  question  dico     quod     curia     mundanorum     malos     et 

de    Gauvain,    neveu    du    roi   Arthur,    «miles  suspectos    libérât,  innocentes  vero   ad   penam 

pulcherrimus  ».  et  submergium  recipit  et  condemnat  ». 

(3)   Repertorium,  art.  amare  (éd.  citée,  t.  1,  <10)   Ibid.,  art.  cadere  (t.  I,  p.  274,  col.  2). 

p.  159,  col.  2).  (U)  Ibid.,  art.  legatas  (t.  II,  p.  905,  col.  2). 

mx  24 


HIST.    LITTER. 


358  PIERRE  BERSU1RE. 

Devant  la  masse  énorme  que  représentait  le  Répertoriant,  l'idée  a 
dû  venir  de  bonne  heure  d'en  faire  des  abrégés  et,  de  toute  façon, 
de  le  munir  de  tables.  Nous  ne  connaissons  pas  d'abrégés  publiés  du 
temps  de  Bersuire:  il  se  peut,  en  effet,  que  de  tels  travaux  n'aient 
vu  le  jour  que  dans  des  couvents.  C'est  le  cas  pour  ce  Répertoriant 
abrégé  de  Johannes  Schlitpacher,  de  Weilheim,  qui  s'est  conservé  au 
couvent  bénédictin  de  Melk  en  Basse-Autriche  [Codex  Melhcensis, 
n°  68). 

Par  contre,  peu  d'années  après  la  mort  de  Bersuire,  une  table  du 
Répertoriant  se  trouvait  dans  la  bibliothèque  pontificale;  elle  figure 
dans  l'inventaire  de  1369  publié  parle  P.  Ehrle(l).  L'auteur  de  cette 
table  n'est  pas  nommé,  et  il  ne  lest  pas  davantage  dans  le  Réperto- 
ria ni  lui-même,  aux  endroits  où  Bersuire  y  fait  allusion  (2),  mais  il 
est  probable  qu'il  s'agit  du  travail  que  plusieurs  manuscrits  donnent 
comme  ayant  été  exécuté  dès  i34o  à  Avignon  par  un  clerc  du  car- 
dinal Pierre  des  Prés,  Jean  Colombe,  et,  selon  toute  vraisemblance, 
sous  la  direction  de  l'auteur  (3).  Ce  n'est  pas  la  seule  :  on  en  rencon- 
tre, dans  certains  manuscrits  postérieurs,  dont  les  auteurs,  pour 
nous  inconnus,  n'ont  pas  hésité  à  se  nommer,  par  exemple  Julien 
de  Campis  (4),  ou  un  certain  Conrad  (5). 


C.    LA  TRADUCTION  FRANÇAISE  DE  TITE-LIVE  (6). 

Les  deux  répertoires  qui  viennent  d'être  étudiés,  inspirés  par  le 
même  esprit  et  exécutés  avec  des  méthodes  analogues,  forment  un 
ensemble  soigneusement  ordonné  dont  Bersuire  avait,  de  son  propre 
chel,  conçu  le  dessein  et  poursuivi  la  réalisation.  Il  n'avait,  dans 
ces  compilations  de  type  médiéval,  jamais  laissé  voir  un  goût 
particulier    pour    l'histoire    romaine    :    Tite-Live    n'y    est    cité    ni 

(,)    •  Tabula    super    Morale    Répertoriant,        manuscrits  suivants:  Para,  Bibl.  nat.,  lat.  8863, 
coopertii  corio  rubeo,  que  incipit  in  secundo        14370,  16790; Londres, Arundel a38;  Oxford, 

folio     iibi    et      l'mit      in      penulluno     ulii     de  »  Meiton  Collège   298. 

(F.  Ehrle,  llisloria  bibliotltecae  romanorum  pan-  '*'    En   l3QQ.   Voir   Bibl.    Qat. ,    Lit.    16700, 

tificam,  p.  34a,  n*  710).  col.  4q6  v°. 

'*    «  Vide  in  multis  locis  in  lioc  opère,  sicut  |S)   En  i4oo.  Voir  Bibl.  univers,  de  Bologne, 

tabula    dirigit    te»    (art.  desperatio,  éd.  citée,  n*  286. 

t.   I,  p.    467,00!.  1).  Ce  chapitre  esl   l'œuvre  de   M.  Jacques 

5'   On    la    trouve,   par    exemple,   dans    les  Monfrin,  professeur  à  l 'Ecole  des  cliai les. 


SES  ECRITS.  359 

plus  longuement  ni  plus  souvent  que  d'autres.  Aussi  le  croirons- 
nous  volontiers  lorsqu'il  déclare  que,  s'il  s'est  chargé  de  la  tâche, 
nouvelle  pour  lui,  de  traduire  les  Décades,  c'est  sur  l'ordre  exprès 
du  roi  Jean  le  Bon  :  il  l'a  dit  dans  la  seconde  édition  du  Répertoriant, 
et,  plus  nettement  encore,  dans  la  préface  du  Tite-Live,  à  laquelle 
nous  aurons  souvent  l'occasion  de  nous  reporter  et  que  nous  impri- 
mons ici  en  entier  t2}  : 

A  prince  de  très  souverainne  excellence  Jehan,  roy  de  France  par  grâce  divine, 
frère  Pierre  Berceure,  son  petit  serviteur,  prieur  a  présent  de  Saint  Eloy  de  Paris! 
toute  humble  révérence  et  subjeccion. 

C'est  tout  certain,  très  souverain  seigneur,  que  tous  excellens  princes,  de  tant 
comme  il  ont  l'enging  plus  clervoiant  et  de  plus  noble  et  vive  qualité,  de  tant 
veul[en]t  il  plus  volentiers  encercbier  et  savoir  les  vertueus  faiz  et  les  notables  oeuvres 
des  princes  anciens,  et  les  senz  d'armes,  raisons  et  industries  par  lesquelles  ilz 
conquistrent  jadis  les  pays  et  les  terres  et  édifièrent  empires  et  royaumes  et  les  fon- 
dèrent et  acrurent,  dépendirent  et  gouvernèrent  et  tindrent  par  grans  successions 
et  par  longues  durées,  afin  que  par  semblables  guises  ilz  puissent  les  leur  terres 
deiïendre  et  gouverner  et  les  estranges  possider  et  conquerre  en  manière  deue, 
grever  leurs  anemis,  defiendre  leurs  subgis  et  aidier  leurs  amis. 

Ce  fu  donques  la  cause,  prince  très  redoubté,  que  vous,  qui  entre  les  autres 
princes  avez  l'engin  très  noble,  considerastes  crue  le  pueple  rommain,  entre  tous 
autres  pueples  qui,  par  vertus  de  constance  et  de  senz  et  par  puissance  d'euvres 
chevalereuses,  ont  leur  armes  portées  en  contrées  estranges  et  conquesté  empires 
et  royaumes  pour  eulz  et  pour  les  leur,  ont  bien  esté  si  seur  tuit  li  souverain  et  li 
plus  excellent,  si  comme  assez  appert  en  ce  que  eulz,  qui  au  commencement  furent 
une  seule  cité  assez  povre  et  petite,  sceurent  tant  faire  par  armes  vertueuses,  con- 
tinuées par  senz  et  par  labeurs,  que  il  conquistrent  la  reondesce  du  monde,  et  que 

(,)  A  l'article  Rnma  :  *  Titus  Livius,  queni  l'avons  contrôlé  à  l'aide  des  mss.  fiançais  360- 
ego  (licet  indignus)  ad  requisitionem  domini  s63  et  269-272  de  la  Bibliothèque  nationale. 
Johannis  inclyti  Francorum  re^is,  non  sine  II  a  conservé  des  leçons,  apparemment  origi- 
labore  et  sudoribus,  in  linguam  gallicam  trans-  nales,  abandonnées  par  les  autres  copies  :  ainsi, 
tuli  de  latina  »  ;  et  dans  la  Collatio  pro  fine  XXVIII,  29,  1  1  deliqati  ad  palum  «  ils  furent... 
operis  que  l'on  a  pu  lire  p.  3o2.  Dans  ce  der-  liés  a  une  estape  (fol.  383  c)  ».  Estape  «  sup- 
mer  texte,  Bersuire  semble  bien  opposer  à  ses  port  »,  «  pieu  »,  est  un  mot  propre  à  la  région 
répertoires,  fruits  d'une  initiative  personnelle,  de  l'Ouest,  Poitou,  Anjou,  Orléanais;  il  sur- 
la  traduction  de  Tite-Live  et  la  Mappemonde,  vit  en  Poitou  sous  les  formes  atèpe ,  étèpe 
exécutées  à  la  suggestion  d'autrui.  (A.    Thomas,   Romaida,    t.   XXXVIII,    1909, 

<*>  Nous  avons  emprunté  au  dis.  777  de  la  p.  4oo);  il  est  tout  naturel  que  Bersuire  l'ait 
Bibliothèque  Sainte-Geneviève  les  textes  que  choisi  pour  traduire  palum.  Les  scribes  n'ont 
nous  citons  sans  autre  référence  que  celle  du  pas  compris  ce  provincialisme  et  l'ont  rem- 
feuillet.  Cet  exemplaire  de  Y  Histoire  romaine  a  placé  par  estache  (m»,  fr.  361,  fol.  1  5g  d  , 
appartenu  à  Charles  V;  il  est  le  plus  ancien  de  etc.),  qui  a  le  même  sens  en  français  eom- 
ceux  qui  peuvent  être  datés  avec  sûreté.  Nous  niun. 

24. 


360  PIERRE  BERSU1RE. 

pour  ce  a  leurs  fais  merveilleus  pueent  tous  princes  prendre  examples  notables  es 
choses  dessus  dittes. 

Ainsi  donques,  très  excellent  seigneur,  me  commandastes  vous  que  les  troys 
décades  de  Titus  Livius,  en  quelz  sont  contenues  les  hystoires  romainnes,  je  trans- 
latasse de  latin  en  françois.  Et  certes,  combien  que  la  très  haute  manière  du  parler 
et  la  parfonde  latinité  que  a  ledit  aucteur  soit  excédent  mon  senz  et  mon  enging, 
comme  les  construccions  d'iceli  soient  si  trenchiees  et  si  brieves,  si  suspensivez  et 
si  d'estranges  moz  que  au  temps  de  maintenant  pou  de  gent  sont  qui  le  sachent 
entendre,  ne  par  plus  fort  raison  ramener  en  françois,  neantmains  ay  je  pris  le 
labeur  de  la  translater  pour  obeïr  a  vous,  qui  estes  mon  seigneur,  et  pour  faire  prolit 
a  tous  ceulz  qui  par  moy  l'entendront  et  l'orront.  Si  prieront  pour  vous  ceulz  qui 
vouldront  savoir  l'art  de  chevalerie  et  prendre  example  aus  vertus  anciennes,  quant 
il  verront  que  par  vostre  ordenance  celui  livre,  qui  onques  mais  n'avoit  esté  tou- 
chiez, est  venu  en  lumière,  et  tant  de  nobles  faiz  descripz  et  recitez.  Ce  sera  donques 
le  quint  de  mes  labeurs,  es  quiex  des  ma  jonnesce  je  me  sui  occupez  pour  plaire 
a  Dieu  et  proffiter  au  monde,  et  pour  excerciter  mon  enging  pereceus  ;  des  quiex 
le  premier  est  Hedactoire  moral,  le  secont  est  Répertoire  moral,  et  le  tiers  est  Rreviayre 
moral,  le  quart  si  est  la  Mapemonde  et  la  Rescripcion,  le  quint  est  ceste  translacion  (1). 

Or  veul  je  rendre  raison  quelle  est  la  cause  pour  quoy  j'ai  fait  le  chappitre  qui 
s'ensuit.  Car,  en  non  Dieu,  cestuy  aucteur,  en  parlant  de  la  matière  d'armes  et 
autrement,  use  en  pluseurs  lieux,  quant  li  cas  y  eschiet,  (et)  de  trop  de  mos  qui 
ont  moult  grandes  significacions.  Et  si  n'avons  en  langage  françois  nulz  propres 
mos  semblables  qui  toutes  cestes  choses  puissent  segnefier,  ainçois  convient  par 
grans  declaracions  et  circonloqucions  donner  entendre  que  ceulz  mos  segnifient. 
Et  pour  ce  doncques  trop  sovent  convient  user  de  ceulz  mos,  et  longue  chose 
seroit  chascune  fois  declairier  leurs  significations,  comme  propres  mos  françois 
nous  n'aions  pas  qui  le  puissent  comprendre,  je  ordenay  des  le  commencement  que 
en  ceste  translacion,  quant  li  cas  escherra,  je  useray  d'iceulz  mos  jouste  le  latin 
sans  declaracion,  mais  au  commencement  du  livre,  après  le  prologue,  je  feray  un 
chapitre  ou  tout  par  ordre  de  l'A.  B.  C.  je  declareray  les  significas  des  mos  dessus 

m   Tous    les    exemplaires    que    nous    avons  quilll  est  ceste  translacion  »,  ajoutant  seulement 

examinés,   à    l'exception   <le   celui  de   Sainte-  «  laquelle  soit  laite  a  la  loenge  de  Dieu  et  de 

tjeneviève,  présentent  la  disposition  suivante  :  la  Vierge  Marie,  au  salut  de  manie  et  après 

préface  de  Bersuire,  dont  le  dernier  paragraphe  au  prollit  de  tous  ceulz  qui  ceste  oeuvre  verront. 

annonce  la  liste  des   mots  dilliciles,   qui   suit  Amen   «.    Le   texte    de    Tite-Live    commence 

immédiatement,  enfin  traduction  proprement  aussitôt  après,  loi.  7  v°.  Il  est  difficile  de  savoir 

dite.   Au    contraire,    le   ms.   777    commence,  si  la  disposition  particulière  du  manuscrit  de 

fol.  1,  par  la  liste  des   mots  dilliciles,  avec  la  (Charles   V  est  due  à  l'initiative  d'un  copiste, 

rubrique  :  «  C'est  le  chapitre  de  la  declaracion  ou   si  elle  représente  la   première   forme  sous 

des  moz  qui  n'ont  point  de  propre  françois  ou  laquelle    Bersuire    avait  publié    son    ouvrage, 

cpii  autrement  ont  mestier  de  declaracion  en  la  celle  qui  apparaît  dans  les  autres  copies  étant 

translation  de   Titus  l.ivius  ».  Suit  la  table  des  le   résultat  d'un  remaniement,  l.e  paragraphe 

chapitres  de  la  première   décade,   fol.  3v"-6.  «Or    veul   je...  les  mos  qu'il  trouverai  est 

La   préface  do    traducteur  ne  vient  qu'après,  transcrit  d'après  le  ms.  fr.  260. 
fol.  7.  Elle  s  interrompt  après  les  mots  :  • ...  le 


SES  ECRITS.  361 

dis  afin  que,  leu  celi  chappitre,  chascuns  puisse  savoir  en  lisant  tout  le  livre  quelz 
significas  ont  les  mos  qu'il  trouvera. 

Jean  le  Bon  ne  s'est  donc  pas  contenté,  suivant  l'usage (1),  d'agréer 
la  dédicace  d'un  ouvrage  que  son  auteur  lui  apportait  terminé  dans 
l'espoir  de  quelque  récompense  :  lui-même  ou  ses  conseillers  ont 
voulu  que  Tite-Live  lût  à  la  portée  des  lecteurs  de  langue  française (2). 
Cette  traduction  n'est  pas  la  seule  œuvre  importante  due  à  son  initia- 
tive. Nous  savons  qu'il  confia  à  maître  Jean  de  Sy  le  soin  d'exécuter 
une  nouvelle  version  française  de  la  Bible  (3)  et  qu'il  commanda  à 
son  chapelain  Gace  de  la  Buigne  le  Roman  des  déduis  de  la  chasse^. 

Ce  que  le  roi  de  France  pensait  trouver  dans  Tite-Live,  Bersuire 
l'indique  clairement  dans  le  texte  qu'on  vient  de  lire:  des  enseigne- 
ments et  des  exemples.  L'histoire  politique  de  Borne  peut  inspirer 
aux  souverains  modernes  des  principes  de  gouvernement;  le  récit 
de  ses  guerres,  des  règles  de  stratégie  et  de  tactique;  à  chacun  les 
Décades  offrent  des  modèles  de  vertus  civiques.  Le  prodigieux  déve- 
loppement d'une  cité  qui,  partie  de  rien  ou  presque,  a  réussi  à  con- 
quérir le  monde,  garantit  l'excellence  de  ces  leçons. 

Le  thème  est  ancien;  au  début  du  xme  siècle  déjà,  l'auteur  des 
Faits  des  Romains  l'avait  exprimé  :  «  Por  ce  escrivrons  nos  ci  ilueques 
«les  gestes  as  Bomains  qui,  par  lor  sens  et  par  lor  force  et  par  lor 
«proesce,  conquistrent  meinte  terre;  car  en  lor  lez  puet  en  trover 
«assez  connoissance  de  bien  fere  et  de  mal  eschiver(5)  ». 


(1)  Voir  le  livre  de  K.-S.  Holzkneclit,  Lilerary  [i)  «  Gace  de  la  Buigne,  jadiz  premier  cha- 

palronagein  the  Middle  tiges,  Philadelphie,  1923.  pellain  de  très  excellent  prince  le  roy  Jehan  de 

m   Christine  de  Pisan,  dans  Le  livre  des  fais  France,    que    Dieux    assoille,    commença    ce 

et    bonnes    meurs  du    sage  roy  Charles    V,  éd.  Ronmant  des  déduis  a  Heldefort  en  Engleterre, 

S.   Solente,   t.    IF,   Paris,    1940,    p.    44,  cite  l'an  mil  CCC  LIX,  du  commandement  dudit 

«Titus  Livius»  parmi  les  traductions  faites  sur  seigneur,    alfin    que    Messire    Phelippe,     son 

ordre  de  Charles  V.  C'est,  comme  le  souligne  quart  lilz  et  duc  de  Bourgoigné,  qui  adoneques 

l'éditeur,  une  erreur,  qui,  au  même  endroit,  estoit  josnes,  apreist  des  deduiz...  »  (Gace  de  la 

se  renouvelle  à  propos  de  Végèce;  dans  son  Buigne,  Le  Roman  des  déduis ,  éd.  par  A.  BJom- 

Livre  de    paix,  Christine  est  revenue   sur  le  qvist,  Stockholm-Paris,  1 96 1  ,  p.  93  et  p.  5). 

sujet,  mais,  sans  doute  mieux  informée,  n'a  Ajoutons  que  Gace  était  comme  Bersuire  un 

pas  repris  ses  affirmations  relatives  à  Tite-Live  protégé    du    cardinal    Pierre    des    Prés.     Cl. 


et  à  Végèce. 


p.   291 


(S)   L.  Delisle,  Recherches  sur  la  librairie  de  (5>   Li  Fet  des  Romains,  éd.  par  L.-F.  Flutre 

Charles  V,  Paris,  1907,  t.  I,  p.  3a 8;  S.  Berger,  et   R.    Sneyders   de  Vogel,   Paris-Groningue, 

La  Bible  française  au  Moyen  âge,  Paris,  l884,  t.  I,  s.  d.,  p.  2. 
p.  238-243. 


362  PIERRE  BERSUIRE. 

Des  raisons  analogues  ont  poussé  à  traduire  quatre  fois,  entre  le 
milieu  du  xme  siècle  et  i38o,  le  traité  d'art  militaire  de  Végèee, 
plus  tard  celui  de  Frontin(,);  elles  sont,  on  le  sait,  à  l'origine  de  la 
plupart  des  traductions  commandées  par  Charles  V. 

Bersuire  a  certainement  consacré  plusieurs  années  à  son  travail; 
nous  en  sommes  réduits,  pour  connaître  la  date  à  laquelle  il  l'a  ter- 
miné, à  des  conjectures'21.  Un  exemplaire  des  Décades,  il  est  vrai, 
commence  par  la  rubrique:  «  Cy  commence  Titus  Livius,  translaté 
«  de  latin  en  françois  a  la  requeste  de  très  noble  et  souverain  prince 
»  Jehan  par  la  grâce  de  Dieu  rov  de  France,  par  frère  Pierre  Berceure, 
«  a  présent  prieur  de  Saint  Eloi  de  Paris,  l'an  mil  ceci,  et  deux  (3)  ». 
Mais  ce  manuscrit,  exécuté  à  la  fin  du  xve  siècle  pour  Louis 
de  Bruges (4),  est  le  seul  à  donner  un  renseignement  qui  n'apparaît 
dans  aucune  autre  des  copies  plus  anciennes:  son  témoignage  n'est 
peut-être  pas  décisif.  On  est  d'autant  moins  enclin  à  l'accepter  qu'il 
peut  paraître  contradictoire:  en  1  3 5 2 ,  Bersuire  n'était  pas  encore 
prieur  de  Saint-Eloi. 

On  a  dit  également  que  le  conseiller  Ranchin,  de  Montpellier, 
aurait  possédé,  à  la  fin  du  xvne  siècle,  un  manuscrit  du  Tite-Live 
portant  la  date  de  1 3 5 5 .  Ce  manuscrit  n'a  pas  été  retrouvé,  et 
Pannier,  qui  donne  cette  indication'5',  l'a  empruntée  à  un  catalogue 
publié  par  Montfaucon'6'. 

Or,  les  dates  qui  accompagnent  un  assez  grand  nombre  des  arti- 
cles de  ce    catalogue,  rédigé  par  Banchin   lui-même  (/)  alors   qu'il 


(1)   I\.   Bossuat,  Jean   de   Rovroy   traducteur  seigneur  de  la  Gnilhurse .  Paris,  i83i,  p.  224- 

des  Stratagèmes  de  Froniin,  dans  Bibliothèque  <s>  ],.  Pannier,  art.  cité,  p.  343. 

d'Humanisme  et   Renaissance,  t.  XXII  (i960),  i«)  ,  j,cs  décaJes  de  Tite-Live  traduites  par 

p.  373-386  et  469-489.  Pour  Végèee,  voir  ibid.,  \c  commandement    du    roi   Jean    par    Pierre 

p.  273,  n.  3;  des  indications  complémentaires  Berchore,  religieux  de  saint  Benoit,  en  i3.V>. 

ont  été   données   par  .1.    Monfrin,    Inventaire  \a  fol.  Vélin.,  Bibliolkeca  Bibliotheearam  mu., 

critique     (les     traductions     d'auteurs    anciens    du  [_   ||      i-3o     col.   1281. 

Mil-  au   m'  t..  mémoire  déposé  à  l'Académie  m  Cela  ressort  de  la  pli  rase  suivante  que  l'on 

des  Inscriptions  et  Belles-Lettres,  ig55.  pe,a  lire  vers  la  lin  du  catalogue  (col.  ia83)  : 

'     \.  Gautier,  Notice  biographique  et  biblio-  ,  J'ai  une  trentaine  de  mss.  tant  en  in-f"  que 

graphique  sur  Pierre  Berceure,   dans   Actes  de  in-4°  qui  regardent  la  médecine  et   la  cliirur- 

lAcadémie  de  Bardeau. r  .  t.  VI,   1  .S  \  \ ,  p.  4o.');  a\e...  ,    suit  une  liste".  Un  certain  nombre  des 

L.  Pannier,  art.  cité,  p.  346  et  n.  i.  manuscrits   de    Ranchin    ont    été   acquis  par 

(,)    Paiis,  Bibl.  nat.,  nis.   l'r.  34,  loi.  9.  l>.ilu/<-  ;  cf.  !..  Delisle,   Cabinet  des  manuscrits. 

f,)  Van  Praet,  Recherches  sur  Louis  de  Bruges,  t.  I,  p.  36.r>,  n.  9,  qui  signale  dans  le  ins.  lat. 


SES  ÉCRITS.  363 

cherchait  à  vendre  sa  collection,  ne  viennent  pas  des  manuscrits; 
elles  ont  été  ajoutées  d'après  un  quelconque  répertoire (I). 

Les  deux  seuls  points  de  repère  certains  sont  les  suivants  :  d'une 
part,  dans  la  préiace,  Bersuire  se  présente  comme  prieur  de 
Saint-Eloi  à  Paris,  titre  qu'il  n'a  porté  que  depuis  décembre  1 353 
ou  peut-être  même  avril  1  354  ;  d'autre  part,  la  seconde  rédaction 
du  Répertoriant,  datée  de  1 35g  (2),  parle  de  la  traduction  de  Tite-Live 
comme  d'un  ouvrage  terminé.  Celle-ci  a  donc  été  publiée  entre  1 354 
et  i359,  avant  le  traité  de  Brétigny  et  le  retour  du  roi  Jean  en 
France.  11  est  peut-être  permis  de  resserrer  ces  dates  :  la  préface  en 
effet  contient  un  éloge  de  Jean  le  Bon,  qui,  tel  qu'il  est  rédigé,  peut 
difficilement  être  postérieur  à  la  défaite  de  Poitiers  (septembre  1 356  ) 
et  contemporain  de  la  captivité  du  roi;  la  traduction  achevée  aurait 
donc  été  offerte  avant  1 356. 

Bersuire  affirme  que  jamais  personne  avant  lui  n'avait  traduit 
Tite-Live  en  français  :  «  Par  votre  ordenance»,  dit-il  à  Jean  le  Bon, 
«celui  livre  qui  onques  mais  n'avoit  esté  touchiez  est  venu  en  lu- 
«  miere  ».  Sans  doute  faisait-il  erreur;  on  a  de  sérieuses  raisons  de 
penser  que  la  première  décade  avait  été  mise  en  français  au  cours 
des  premières  années  du  xive  siècle. 

Bien  que  cette  traduction  soit  aujourd'hui  perdue,  nous  avons  sur 
son  existence  deux  témoignages  fort  nets. 

Nous  savons,  tout  d'abord,  qu'elle  a  servi  de  base  à  une  version 
italienne  des  dix  premiers  livres  de  Tite-Live  exécutée  en   1 3  2  3  par 


9798  de  la  Bihl.  nat.  des  documents  relatifs  à  d'autre   part    que    ce    manuscrit,    aujourd'hui 

cette  tractation  et  en  particulier  un   catalogue  conservé  avec  ï'ex-libris  de  Ranchin  (Bibl.  nat., 

partiel  des  manuscrits  de  Ranchin,  différent  de  ms.  fr.  12233)  ne  porte  aucune  date.  Une  date 

celui  qu'a  publié  Montfaucon  et  d'où  le  Tile-  approximative   est   également  donnée  pour  la 

Live  est  absent  (ms.  lat.  9798,  fol.  8).  traduction  du  De  Remediis  de  Sénèque  due  à 

(1)   Par  exemple,  le  manuscrit  de  la  traduc-  Jacques  Bauchant  (Delisle,  ibid. ,  p.  88)  ;  pour 

lion,  par  Oresme,  de  la  Politique  d'Aristote,  VHisloria    trnjnna    de    Guido    délie     Colonne 

que  possédait  Ranchin,  serait,  d'après  le  cata-  (1287)  et  les  Echecs    moralises,  traduction  de 

logue,  daté  de   1 36g.   Or  nous  savons  d'une  Jean  Ferron  (  1 347 ) '  'es  indications  chronolo- 

part  que  le  renseignement  est  Taux,   Oresme  giques  sont  en  général  données  par  les  manu- 

n'ayant  commencé  son  travail  qu'en    1371   et  scrits.  1 355  est  la  date  assignée  à  la  traduction 

l'ayant  terminé  au  plus  tôt  en  1374    (Delisle,  de  Bersuire  par  plusieurs  anciens  bibliographes. 
Librairie  de  Charles,  1  ,  t.  1,  p.    io4-io5),  et  (,)   Cf.  p.  3.">o. 


364 


PIERRE  BERSU1RE. 


un  certain  Filippo  da  Santa  Croce,  probablement  notaire  à  Andria, 
dans  les  Pouilles.  L'explicit  du  manuscrit  qui  fournit  ce  nom  et  cette 
date  précise  en  outre  que  Filippo  a  travaillé  sur  un  texte  français (1). 
Ce  document,  remis  en  lumière,  vient  confirmer  l'hypothèse  déjà 
mise  en  avant  pour  expliquer  les  nombreuses  traces  d'influence 
française  qui  apparaissent  dans  l'œuvre  du  notaire  italien (2). 

Le  second  témoignage  est  fourni  par  le  catalogue  des  livres  de 
Charles  V.  En  i3y3,  la  librairie  du  roi  contenait  deux  Tite-Live  en 
français;  mais  le  bibliothécaire,  Gilles  Mallet,  n'a  pas  décrit  ces 
volumes  en  termes  semblables.  Il  présente  l'un  d'eux  comme  un 
exemplaire  de  «Titus  Livius  en  françois,  ...de  la  translacion  du 
«  prieur  de  Saint  Eloi  a  Paris  »,  et  l'autre  comme  «  l'original  de  Titus 


(l)  J.  Monliin,  dans  Bulletin  de  la  Société 
nationale  des  Antiquaires  de  France,  10,58, 
p.  83-85.  Voici  ce  texte  (déjà  imprimé  par 
E.  E.  Struve,  Zur  Feier  des  Gehlerscken 
Gedaechtmss-Aclns ,  welcher...  Ciôrlitz,  22  déc. 
i836)  :  «  Qui  linisce  il  decimo  libro  di  Tito 
Liyio  de  l'estorie  romane.  A  Dio  sia  gracia. 
M  CCC  XXIII  a  di  II  di  marin,  recato  di  fran- 
cesco  in  latino  per  meser  Phylippo  da  Santa 
Croce,  notaio,  ad  Andréa,  il  quale  suona  in 
nostra  lingua  «  virile  »,  cioè  «  forte  ».  Et  io  Blaxio 
dito  Seracino,  di  Yincença,  notaio,  il  detto  libro 
registaiad  instançia  del  nnhile  e  potente  luiomo 
Giovanni  da  la  Scala  di  Yerona,  nelli  anni  di 
Dio  M  CCC  XL  Vil!  del  mese  di  maio.  In 
quello  anno  lu  grandissima  pestîlençia  per  luto 
l'mondo  e  maximamentre  in  terre  e  contrade 
vicine  ciel  mare,  mortalité  e  tremoto.  Deo  gra- 
cias. Amen  ».  Ce  manuscrit  était  autrefois 
conservé  à  Gôrlitz  (Silésie)  ;  il  se.  trouve 
aujourd'hui  en  dépôt  à  la  Bibliothèque  uni- 
versitaire de  \\  roclaw. 

1  Cl.  Dalmazzo,  Rîcerche  sopra  la  prima 
t  Deçà  o  ili  Tito  l.irin  volgarizzata  nelbaonsecolo, 
Turin,  l844  ;  ta  prima  t  Deçà  »  di  Tito 
l.irin  ,    volqari  :  zamenlo  del  baon  secolo ,   Turin, 

i845-i846,  a  vol.-,  F.  Maggini,  Le  prime  Ira- 
duzioni  di  Tito  l.irin,  dans  La  Rassegna,  t.  WIV 
(i(|iti),  réimprimé  dans  F.  Maggini,  l primi 
ootqarizzamenti  dai  classici  latini ,  Florence, 
p  54-8g  .  voir  aussi  (lins.  Hillannvich , 
Il  Boccaccio,  il  l'etrarca  e  le  più  antiche  Iradtt- 


zioni  in  italiano  délie  Décadi  di  Tito  Livio ,  dans 
Giornalc  slorico  délia  lett.  ital. ,  t.  CXXX  (î  of>3), 
p.  3i  1-337-  M*  hillanovich,  p.  334,  n.  1, 
tout  en  reconnaissant  l'existence  dans  le  texte 
italien  de  tournures  et  d'expressions  françaises, 
écartait  l'hypothèse  d'un  modèle  en  cette  lan- 
gue et  suggérait  celle  d'un  Italien  ayant  vécu 
en  France.  Il  veut  bien  nous  assurer  que  la  dé- 
couverte du  manuscrit  de  Gôrlitz  l'a  amené  à 
renoncer  à  cette  explication.  La  traduction  de 
Filippo  <!a  Santa  Croce  a  connu  une  large 
diffusion,  elle  semble  même  avoir  été,  sinon 
remaniée,  du  moins  revisée,  et  de  copie  en 
copie,  les  traits  Français  ont  été  éliminés  :  ils 
sont  très  apparents  dans  les  plus  anciennes. 
Nous  ne  citerons  ici,  d'après  F.  Maggini,  op. 
cit. .  p.  60-fii  ,  que  des  exemp'es  tirés  des  mss. 
Hicc.  1  f) fi 4  (de  i3f)2)  et  Ricc.  2197  (Noies 
du  x\  1'  siècle  prises  sur  un  manuscrit  presque 
identique  au  premier)  de  mots  français  laissés 
tels  quels  par  le  traducteur  qui  ne  savait  pro- 
bablement comment  les  rendre  :  I,iti,i  uno 
nm/jc  (tempestas)  ;  IX,  36,  6  una  fanciiille 
(falcibus)  ;  rX,46,Q  si  fece  reebare  suo  faadeslel 
el  quale  l'uomo  cliiama  sella  curule  (curulem 
adferri  sellam);  X.,38,5  clnrs ,  cioè  grattici 
(cratibus)  ;  IX,  46,5  elli  publicô  la  ragione 
e  le  leggî  ch'erano  riposte  ne'  secreti  de'  pon- 
tiliri  en  la  blanche  paroil  entoar  le  for  (civile 
jus,  reposilum  in  penetralibus  pontilirum , 
evolgavit  l'astosque  circa  forum  in  alho  pro- 
posnit  ut  quando  lege  agi  posset  scirelur). 


SES  ÉCRITS.  365 

«  Livius  en  irançois,  la  première  translation  qui  en  fut  faite,  escript 
«de  mauvaise  lettre,  mal  enluminée  et  point  historiée  » (1).  Il  sem- 
ble bien  qu'il  ait  voulu  distinguer  deux  ouvrages  différents;  et  la 
rédaction  des  deux  articles,  dont  on  n'avait  pas  jusqu'alors  remarqué 
les  termes,  devient  tout  à  fait  claire  lorsqu'on  la  rapproche  des  indi- 
cations livrées  par  le  manuscrit  de  la  traduction  de  Filippo  da  Santa 
Croce. 

Ce  texte  n'a  certainement  pas  été  répandu,  et  Bersuire  ne  l'a  pas 
utilisé.  Il  suint,  pour  s'en  convaincre,  de  comparer  quelques-unes  de 
ses  phrases  aux  passages  correspondants  de  la  version  italienne, 
qui  doit  donner  une  image  assez  fidèle  de  la  première  translation 
française (2). 

II,  3i,  7  Tanta  cum  gratia  tum  arte  praeparaverant  feneratores  quae  non 
modo  plebem,  sed  ipsum  dictatorem  frustrarentur. 

Tanto  seppono  fare  gl'  usorieri  e  si  Si  estoit  ainsi  que  les  usuriers  avoient 

per  amistà  e  si  per  engegno  e  per  ba-        pourpensé  une  cautele  comme  il  peus- 
ratto  ch'egli  seppono  trovare  per  lo  quale        sent   clefrauder   le   pueple   et    le    dicta- 
non   tanto    solamente    ingannassono    il        teur  (fol.  4od). 
popolo  minuto,  ma  etiandeo  il  dictatore 
medesimo  (Gôrlitz,  fol.  3ob). 

II,  3  1 ,  9  Quod  ad  me  attinet,  neque  frustrabor  ultra  cives  meos  neque  ipse 
frustra  dictator  ero. 

Tanto  corne  amme  apartiene,  io  non  Je,   dist   il,    ay   fait  ce  qui  en  moy 

mènera  piu  si  miei  cittadini  per  parole  en  estoit,  mais  je  n'entens  plus  a  dece- 
ne  io  non  sarô  dictatore  per  neente  voir  mes  cistoiens  ne  a  estre  dictateur 
(Gôrlitz,   fol.  3ob).  pour  neent13'  (fol.  k\  a). 

II,  32,2...  doctos  deinde  nullam  scelere  religionem  exsolvi,  Sicinio  quodam 
auctore  injussu  consulum  in  Sacrum  montem  secessisse;  trans  Anienem  amnem  est, 
tria  ab  urbe  milia  passuum. 

(,)   Inventaire     de     Gilles    Mallet    (i373),  exemplaire  de  Bersuire.  Cf.    Intermédiaire  des 

n°"   33   et   91 3.    Cf.   L.   Delisle,    Librairie  de  chercheurs    et    des   curieux,   6"   année,    1870- 

Charlcs  V,  t.  II,  n"'  970  et  981.  La  première  1873,  p.  i64-i66. 

traduction  fut  prêtée  au  duc  de  Berry,  puis,  (»)    ||  semble  aussi  que  le  texte  latin  qui  a 

le  i4  octobre  1392,  au  duc  de  Bourbon;  elle  servJ  ;iu  traducteur  anonyme  n'appartienne  pas 

ne  se  retrouve  plus  par  la  suite  dans  les  inven-  à  la  même  famille  que  celui  que  lisait  Bersuire. 

taires  de  la  Librairie  du  Louvre  (  1 4 1 1  ,  1 4 1  3  ,  Jj8  démonstration  prendrait  ici  trop  de  place. 
i423).   Cette  mention  avait  retenu  l'attention  m  Qn  notera  je  contresens  de  Bersuire  sur 

de   L.  Pannier,  qui   s'était  efforcé  de  retrou-  oho<Z  me  niÙHef,  qui  n'est  pas  dans  la  traduction 

ver  ce  manuscrit  sans  se  douter  apparemment  italienne 
qu'il    pouvait    s'agir   d'autre    chose    que   d'un 


366 


PIERRE  BERSUIRE. 


Poscia  fu  loro  insegnato  che  per  fare 
maie  non  sarebbono  absoluti  del  sacra- 
mento,  e  cosi,  per  confortamento  d'un 
Romano  che  Sicinio  ebbe  nome,  si  par- 
tirono  sanza  comandamento  de  consoli 
et  puosono  loro  campo  in  uno  monte 
che  chiamato  fue  Sacremonte  oltre  la 
riviera  d'Aniene  di  lungi  a  Roma  tre 
miglia  (Gôriitz,  fol.  3o  c). 


Mais  pour  ce  que  il  congnurent  que 
nulle  religion  (c'est  a  dire  nul  veu  ou 
serement)  n'est  dissolue  ou  deslie  par 
nul  fait  crimineus,  il  laissierent  le  traic- 
tement  de  leur  consulz  occire,  et  a  la 
voiz  de  un  tout  seul  de  eulz  il  s'en 
alerent  tous  par  delà  le  flueve  de 
Aniene  en  une  montaigne  a  trois  mile 
de  Romme  '''  (fol.  4i  a). 


L'œuvre  de  Bersuire  est  de  toute  façon  beaucoup  plus  ample  que 
celle  de  son  prédécesseur.  11  a  traduit  la  première  décade,  la  troi- 
sième et  neuf  livres  de  la  quatrième  (2).  H  a  numéroté  ces  der- 
niers de  1  à  9,  sans  s'apercevoir  que  le  livre  XXXIII  manquait'3', 
comme  il  avait  numéroté  de  1  à  3  les  décades  qu'il  connaissait,  sans 
se  préoccuper  de  la  lacune  causée  par  la  perte  de  la  seconde. 

Il  n'est  pas  surprenant  qu'il  se  soit  procuré  les  livres  I  à  X  et  XXI 
à  XXX (4\  dont  les  copies  étaient  alors  communes.  Les  récents  travaux 
de  M.  Giuseppe  Billanovich(5),  qui,  à  la  suite  de  Traube(6),  a  renou- 
velé l'histoire  du  texte  de  Tite-Live,  permettent  de  se  rendre  compte 
des  conditions  dans  lesquelles  notre  traducteur  a  pu  lire  la  qua- 
trième décade. 

Cette  partie  de  l'œuvre  de  Tite-Live  paraît  en  effet  avoir  été  pres- 
que entièrement   oubliée  pendant  le  Moyen   âge  ;    Nicolas    Trevet 


(,)  Bersuire  n'a  pas  compris  injussa,  et  a 
laissé  de  coté  le  nom  de  Sicinius. 

(,)  La  traduction  s'arrête  en  fait  avant  la  lin 
du  livre  XL,  au  paragraphe  3y,  3  :  «  decem- 
viri  supplicationem  in  l>iduum  valetndinis 
causa  in  Urbe  et  per  omnia  fora  conciliabula- 
que  edixerunt  ».  Les  paragraphes  3-j,  3  à  .r)<), 
qui  constituent  la  lin  du  livre,  n'ont  été 
retrouvés  que  plus  tard;  Billanovich,  Pelrarch 
nntl  ihe  le. îinal  tradition  ofLivy,  dans  Journal 
of  thc  Warhnrij  and  Conrtaiild  In.-tttutes ,  t. 
\IY   (  i()T>i  ),  p.  1 85  et  50.),  app.  î  ,  n.  i. 

'J)  Le  livre  XXXIII  (troisième  livre  de  la 
quatrième  décade)  n'a  élé  découvert  qu'en 
i6i5. 

'*'  Dès  la  fin  de  l'Antiquité,  l'œuvre  de 
Tite-Live  s'est  trouvée  morcelée,  et  chacune 
des  décades  conserve  es  a  sa  propre  histoire. 

(S|  Pelrarch  ami...  /.m,  déjà  cité,  p.  137-208; 


//  Boccaccio,  UPetrarca  e  le  jiiii  antiche  trada- 
zioni  in  ilaliano  délie  décadi  di  Tito  Livio,  dans 
Giornale  stnrico  délia  letteratura  ilnliana , 
t.  CXXX  (  m).")3),  p.  3i  1-337;  ^'''  nmanUti  e 
le  cronnche  medioevali  :  Il  «  Liber  pontincaUs  • , 
le  «  Décadi*  di  Tito  Livio  e  il  prima  amanesimo 
a  lloina  ,  dans  Italia  mcdiaerale  e  nmanistira , 
I.  I  (lo58),  p.  1  <>3- 1 37  ;  Per  la  forlnna  di 
Tito  Livio  net  Rinascimeuto  ilaliano,  ibid. . 
p.  a45-28i  (en  collai),  avec  M.  l'erraris  et 
I'.  Sambin)  ;  Dal  Livio  di  lialerio  [l.anr.  63, 
19)  al  Livio  del  Petrarca  ( />'.  M. .  Ilarl.  2i93), 
ibid,,  t.  Il  (i(|.")i)),  p.  103-178,  et  surtout 
p.  i4t  et  suiv. 

<6)  Palaeographische  Forschnngen,  l  ierier 
Teil,  Bamherqer  Fragmente  der  vierten  Dehade 
des  Livias,  dans   libnandlangen  der   À.   Baye- 

risclun   Akad.  der  WiiS,  20  Mnnchen  .  III.   KL, 

t.  xxrv,  1 ,  i()o.'i ,  p.  1  a  i(). 


SES  ÉCRITS.  367 

qui  écrivit  un  très  long  commentaire  sur  les  première  et  troisième 
décades  et  qui  connaissait  vaguement  l'existence  de  la  quatrième, 
n'avait  pas  réussi,  vers  i3i6,  à  se  la  procurer (I);  on  n'en  signale 
aucune  copie  des  xne  et  xme  siècles.  Quatre  manuscrits  plus  anciens 
existaient  bien  du  temps  de  Bersuire  ;  mais,  oubliés,  l'un  dans  le 
trésor  du  Latran(2),  les  autres  dans  les  bibliothèques  des  cathé- 
drales de  Mayence  (3) ,  Bamberg  (4)  et  Spire  (5),  ils  étaient  hors  de 
la  portée  de  notre  traducteur,  et  ne  seront  d'ailleurs  découverts 
que  bien  plus  tard.  Seul  un  cinquième  manuscrit,  probablement 
d'origine  insulaire,  avait  été  retrouvé,  dans  les  premières  années  du 
xive  siècle,  à  la  cathédrale  de  Chartres  par  un  chanoine  de  cette 
ville,  membre  d'une  illustre  famille  romaine,  Landolfo  Colonna(6). 

Quand,  en  1 3 ^ 8 ,  Landolfo  quitta  Chartres,  où  il  s'était  établi, 
pour  se  rendre  à  Avignon,  il  emporta  une  copie  de  son  précieux  ma- 
nuscrit; c'est  à  Avignon,  et  par  Landolfo  Colonna,  que  Pétrarque  eut 
connaissance  de  la  quatrième  décade  (7).  Le  texte  commença  dès  lors 
à  se  répandre,  mais  fort  lentement.  Les  copies,  qui  dépendent  toutes 
plus  ou  moins  de  l'exemplaire  de  Pétrarque  (s) ,  ne  se  multiplient 
qu'à  l'extrême  fin  du  xive  siècle  et  au  début  du  xve.  Toutefois,  il  y 
en  avait  une  à  Vérone  en  î 3q 9  et  il  semble  bien  que,  dès  ce 
moment,  la  quatrième  décade  a  trouvé  des  lecteurs  en  Italie.  Thomas 

'''   Billanovich,  Petrarch  and...  Livy,  p.  i4q;  livre   XXXIII,  a  été  découvert  en    i6i5,   les 

B.  Smalley,  Ehglish  Friars  <ind  Anliqnity  in  thé  Fragments  du  manuscrit  du  v",  à  la  fin  du  \i\'. 
earjyfourteenthténtttry,  Oxford,  i960,  p.  92.  ,,,   /w  , S , _ , 83  et    i85,  n.   1;   celle 

'     B.llanov.ch,  »W.,p.  ,83  etn.6etp.aoo;  quatl.;ème  corpie,  dont  les  leçons  sont  souvent 

ce  manuscrit ,  remontant  au  1V01.au  v*  siècle,  origina|es    et    apparentées    au    manuscrit   de 

se  trouvait  pendant  le  haut  Moyen  âge  a  Saint-  Chartres  dont  il  va  être  question,  lut  découverte 

Jean-de-Lalran  ;    .1  a  été  démembré  ayant  le  à  ,a  cathédrale  de  Spire  par  Beatlis  Rhenamw 

ix  siècle,  apparemment  sans  laisser  de  descen-  et  ati,isée  dans  |V,)i,ion  de  l53,  .  e„e  es( 
dance-  seuls  quelques   lemllels,  qui  ont  servi  .  ,c  aujoilrdluL 

a   envelopper  des  reliques,   ont  échappé   à   la  ,,, 

destruction.  '  "•  '  P-   ",3   10''- 

m   Ibid.,  p.  180  et    1 84  ;  ce  manuscrit  du  (7)   *&"*• ,  p.   109-170. 

ix'  siècle,  conservé  à   Mayence,   est  demeuré  (,)    Il    faut    mettre   à    part   quelques   copies 

inconnu  jusqu'au  début  du  xvi*,  où  Angst  et  exécutées  à  l'extrême  fin  du  xm*  siècle  ou  au 

Carbach  l'ont  utilisé  pour  leur  édition  (  1  5 19)  ;  début    du     xiv*    dans    la    région    vénitienne, 

il  a  aujourd'hui  disparu.  (i.   Billanovich  promet  des  éclaircissements  à 

(t)    Ibid,,  p.    i85,  n.   2;   un   manuscrit   du  ce    sujet;  voir,  en    attendant ,  ses   articles,   / 

v*  siècle  fut,  entre  99(1  et  1001  ,  rapporté  par  primi  nmanisti  e  le  tradizioni  dei  classici  latini , 

Othon  111  de  Plaisance  à  Bamberg  et  presque  Fribourg,    1  ç)53 ,  p.   20  [Discnrsi  universiiari , 

aussitôt  recopié  ;  cette  copie,  et  quelques  l'rag-  nuova  série ,  i4  )  et  Petrarch  nnd...  Livy,  p-  208. 

ments  de  l'original,  n'ont  pas  quitté  la  ville.  Cf.  ibid.,  p.  1 64  ,  à  propos  d'un   manuscrit  de 

Le  manuscrit  du  xi"  siècle,  qui  contenait  le  Fermo  (ms.  81). 


368  PiERRE  BERSU1RE. 

Waleys,  qui  l'avait  vainement  cherchée  en  Angleterre,  put  la  consul- 
ter à  Bologne  vers  i33i  ;  le  roi  Robert  la  fit  transcrire  à  Naples  en 
i332;  Dionigi  da  Borgo  San  Sepolcro  la  cite  avant  1 34 2  {l).  Ber- 
suire  fut  le  premier  en  France  à  profiter  de  la  découverte  de  Landolfo 
Colonna. 

Le  manuscrit  de  Chartres  offrait,  à  côté  de  la  quatrième  décade, 
un  texte  des  livres  XXV  à  XXX  extrêmement  important,  car  il  ne 
dépendait  pas  du  manuscrit  exécuté  au  ve  siècle  en  Italie  du  Sud  et 
conservé  depuis  le  haut  Moyen  âge  à  l'abbaye  de  Corbie,  générale- 
ment connu  aujourd'hui  sous  le  nom  de  Pateanus,  source  de  toutes 
les  copies  qui  circulaient  au  Moyen  âge(2). 

Landolfo  a  pu  ainsi  améliorer  le  texte  courant  des  livres  XXV 
à  XXX.  Les  descendants  du  Puteanus  présentaient  tous,  par  exemple, 
deux  lacunes  importantes:  manquaient,  dans  le  livre  XXVI,  les  para- 
graphes 4  1  ,  18  à  43,  8  et,  dans  le  chapitre  3  du  livre  XXVII,  les 
paragraphes  1  à  7.  Le  manuscrit  de  Chartres  a  fourni  le  moyen  de 
les  combler'3'  :  la  première,  par  un  fragment  regardé  aujourd'hui 
comme  apocryphe ,  la  seconde,  par  un  texte  qui  est  considéré  comme 
authentique. 

Bersuire  a  eu  connaissance  de  ces  deux  fragments,  ainsi  que  de 
quelques  améliorations  de  détail14'.  11  est  donc  hors  de  doute  qu'il 

(l)   Billanovicli,  Dal  Liviodi  Raterin.p.  i,">8;  Pétrarque  et  tous  les  manuscrits  descendant, 

Petrarch  and...  Livy ,  p.  170,  n.  3;  Sabbadini,  à  travers  Pétrarque,  du  manuscrit  de  Chartres 

Scnpcrle...,  t.  Il,  p.  \  '\  et  4f);  B.  Smalley,  En-  ont  :  «  sederunt  in  tribunali  proconsulis  Sci- 

gUsh  Friars...,  p.  92-9.3.  pionis  »  ;    Bersuire   :    0   et    si    se    sistrent    en 

(,)  Billanovich,  Petrarch  and...  Livy, p.  1 '18-  l'emperial  sie^e du  proconsul  Scipion  »  (-.'.83  a). 

161   et  17J.  —  XXVIII,  28,   l5.   Tous   les  descendants  du 

'''   Billanovich,   Il  llnccacrin ,  p.  337,  11.    1.  Pateanus  ont   le   texte   Inintelligible  :   «   arma 

La  fin  du  livre  XXX  (après  \  1  ,  t>  :  ex  duabus  compinxit  contra  cives  vestros  fendis  »  ;  Lan- 

classibus)  manque  à  beaucoup  de  descendants  dolfo  (fol.  2.r>3  a),  Pétrarque,  etc.  lisent:  «arma 

du    Pateanus.  Kl  le  se  trouve   dans  les  manu-  contra  patriam    contra  cives  vestros  fendis»; 

scrits  de  Landolfo  Colonna  et  de   Pétrarque,  Bersuire:    •  porter   armes   contre   vostre    pais 

ainsi  que  dans  la  traduction  de  Bersuire  ;  mais  et  contre  voï  citoiens  •  (aS3b).  —  Pans  tous 

elle  n'était  pas  complètement  ignorée  avant  la  les   descendants    du    Puteanus,    le    passage 

découverte  du  manuscrit  de  Chartres  (Billano-  XXVIII,  37,  9  à  XXIX,  1  ,  i\  :  •  conscriptis 

vich,  Petrarch  and...  Livy, p.  100,  i64etn.  I,  missisque...    ab   omni     externo   imperio  »    est 

pi.  3s  b  et  36);  Trevet,  de  son  coté,  la  connais-  déplacé  et  se  lit  après  ■  carde  •  ,  WVIII,  22, 

sait   [îbid.,  p.  162).  i4;  Landolfo  Colonna  (fol.   2.">i  d  et  258b), 

(4)   Voici    quatre  exemples    caractéristiques.  Pétrarque     et     l'ersuire    (28r>c)     rétablissent 

WVIII,    37,     l5.    Tous   les   descendants   du  l'ordre  correct. —  XXV  III,  !\  1  ,  1.  Les  descen- 

Pateann*  ont  :  «  sederunt  in  tribunali  P.  Sci-  dants  du  Puteanus  ont  tous:  «  ne  tuam  quideni 

pionis   ■    ;    Landolfo    Colonna    (fol.    3Ô2    c),  gloriam  bono  publien »■  Landolfo  Colonna  (loi. 


SES  ÉCRITS.  369 

avait  sous  les  yeux  une  copie  du  manuscrit  de  Chartres  découvert  par 
Landolfo  Colonna. 

On  peut  se  demander  si  c'est  à  Paris  qu'il  a  pu  la  trouver,  grâce  à 
un  exemplaire  que  Landolfo  Colonna  aurait  mis  en  circulation  pen- 
dant son  séjour  à  Chartres  (  i3o2-i 328)  (1),  ou  hien  s'il  la  doit  à 
son  ami  Pétrarque.  Il  est  important  pour  l'histoire  de  l'humanisme 
français  de  savoir  si,  au  xive  siècle,  la  quatrième  décade  a  dû  passer 
par  Avignon  pour  se  répandre  en  France. 

11  ne  serait  pas  impossible  de  répondre.  Nous  possédons  en  eiîet  et 
le  Tite-Live  de  Landolfo  Colonna  et  celui  de  Pétrarque.  L'exemplaire 
de  Landolfo  Colonna  est  le  manuscrit  latin  56go  de  la  Bibliothèque 
nationale.  Après  la  mort  de  son  propriétaire,  il  passa  aux  mains  de 
Bartolomeo  Carbone  dei  Papazurri,  évêque  de  Teano  (  1 348-1 353)  ; 
Pétrarque  l'acquit  en  1 352  et  y  mit  la  note  suivante:  «  Emptus  Avi- 
nione  i352,  diu  tamen  ante  possessus  » (2).  L'exemplaire  préparé  par 
Pétrarque  à  Avignon  en  1 3  28  est  le  Harley  2^3  du  British  Muséum, 
qui  porte  aussi  des  corrections  de  la  main  de  Valla  (3).  Il  y  a  entre 
ces  volumes  des  différences;  les  copies  de  la  première  décade,  en 
particulier,  n'appartiennent  pas  au  même  groupe. 

Si  Bersuire  a  eu  entre  les  mains  un  exemplaire  dépendant  de  celui 
de  Landolfo  Colonna,  on  devrait  trouver,  dans  la  traduction  de  la  pre- 
mière décade,  des  leçons  propres  au  groupe  auquel  appartient  cet 
exemplaire.  S'il  a  reçu  son   Tite-Live  de  Pétrarque,  ou  devrait  au 

255  d),  Pétrarque,  etc,  rétablissent:  «  ne...  bono  décade  :  copie  d'un  manuscrit  du  groupe  trans- 

publico  praeponam  »  ;  Bersuire  :«  se  je  préfère  alpin  de  la   famille  symmachéenne. —  Troi- 

le  profit  commun    et    le    bien    commun    et  sième  décade,  livres  XX  à  XXV  :  copie  dépen- 

publicpie  a  ton  bonneur  et  a  ta  gloire  privée  •  dant  du  Puteanus  ;  livres  XXVI  à  XXX  :  copie 

(286  d);  pour  ces  deux  derniers  exemples,  du    manuscrit  de  Chartres;  les  levons  de  la 

voir  Billanovicb,  //  Boccaccio ,  p.  3i6,  n.  10.  famille   du   Puteanus   ont   été  reproduites   en 

<'>   Il  n'est  pas  vraisemblable  que    Bersuire  marge  par  Landolfo   Colonna.  —   Quatrième 

ait  connu  directement  le  manuscrit  de  Chartres  décade  :  copie  du  manuscrit  de  Chartres, 

ou   qu'une    copie    indépendante    de  celle   de  ('>   Billanovich,  Petrareh  and...  Livy,  p.  lij, 

Landolfo   ait  circulé    en   France.    Cependant,  1 5 1,  1  7  1  et  2o3-2o5.  Ce  volume  est  constitué 

le  manuscrit  de   Chartres  a  été  consulté  par  de  la  façon  suivante.  Première  décade  :  copie 

d'autres  que  par  le  chanoine  italien  ;  en  parti-  d'un  manuscrit  du  groupe  cisalpin  de  la  famille 

culier,en  i320,  par  un  certain  Pierre,  sous-  symmachéenne.  —  Troisième  décade  :    copie 

diacre     de    Chartres     (Billanovich,     Petrareh  dépendant  du  Puteanus  ;  pour  les  livres  XXVI- 

and...  Lioy,  p.  i83,  n.  3).  XXX,  Pétrarque  a  reporté  en  marge  les  leçons 

(*'   Billanovich,  Petrareh  and...  Liu\;  p.  i56-  du     manuscrit    de    Chartres.—    Quatrième 

169  et  Gli  umanisti,  p.  i3o-i37-  Ce  volume  décade:  d'après  la  copie  de  Landolfo  Colonna 

est  constitué   de   la  façon  suivante.    Première  du  manuscrit  de  Chartres. 


370 


PIERRE  BERSU1RE. 


contraire  trouver  celles  de  l'autre.  11  faudra  un  jour  examiner  de  ce 
point  de  vue  l'oeuvre  de  Bersuire.  Mais  d'une  part,  l'emploi  du  com- 
mentaire de  Trevet,  dont  nous  parlerons  dans  un  instant,  a  pu  mo- 
difier ces  données;  d'autre  part,  Bersuire  a  pu  se  procurer  n'importe 
où  une  copie  de  la  première  décade,  et  ne  devoir  à  Landolfo  Colon na 
et  à  Pétrarque  que  les  livres  XXVI  à  XL.  Un  critère  plus  sûr  peut  être 
utilisé.  Pétrarque  a  tenté,  par  des  conjectures,  d'améliorer  son 
texte  :  si  ces  corrections  sont  passées  dans  la  traduction,  nous  avons 
la  preuve  que  nous  cherchons  !).  Nous  ne  pouvons  aujourd'hui  que 
poser  la  question.  H  faut  signaler,  toutefois,  un  lait  singulier.  On  sait 
que  Landolfo  Colonna  a  transcrit  en  marge  de  son  Tite-Live  des 
fragments  du  commentaire  de  Trevet (2),  auxquels  il  a  mêlé  des 
remarques  personnelles.  Or  l'une  des  notes  qui  semblent  bien  lui 
appartenir  en  propre,  où  il  décrit  la  bannière  de  la  ville  d'Anagni, 
est  passée  dans  la  traduction  de  Bersuire (3).  11  y  a  là  l'indice  de  liens 
qu'un  examen  plus  détaillé  fera  peut-être  mieux  apparaître (4). 

Que  Bersuire  ait  trouvé  son  Tite-Live  à  Paris  ou  qu'il  l'ait  rap- 


(,)  G.  Billanovicli,  Il  Boccaccio,  p.  3 1 4-3 16, 
a  montré  la  dépendance  de  la  traduction  ita- 
lienne de  la  troisième  décade  vis-à-vis  du  texte 
livien  revu  par  Pétrarque  en  dressant  une  liste 
des  conjectures  de  ce  dernier  passées  dans 
cette  traduction  ;  il  ne  semble  pas  que  la  trace 
d'aucune  de  ces  conjectures  se  trouve  dans  la 
traduction  de  Bersuire.  De  plus,  le  fragment 
authentique  qui  doit  combler  la  lacune  \\\  I , 
4l,  18  à  43,  8,  connu  de  Pétrarque,  ignoré 
de  Landolfo,  lest  aussi  de  Bersuire. 

'''  Billanovicb,  l'elrarch  and...  Livv,  p.  1 65- 
167;  liai  Livio  di  Ilaterio ,  p.  lb~;  sur  Trevet, 
voir  ci-après. 

',J  Billanovicb,  l'etrarcli  and...  Livv,  p.  107 
et  n.  3  ;  Bibl.  nat.,  iat.  5690,  loi.  47  r°  (IV, 
5 1 ,8 )  :  «  Hernicoi  uni  populus  Inca  illa  obi 
nunc  est  Ananiact  vicina  antiquitus  babitabat. 
Mine  est  quod  in  vexillo  communis  Ananie 
scriplum  est  :  «  llernica  saxa  colunt  quos  dives 
Anania  pascit  •  (Virgile,  En.  7,  684).  Ber- 
suire :  •  Incidens.  Ilernicien  esloit  le  pais  ou  est 
maintenant  Ananie,  dont  en  la  baniere  de  la 
cité  de  Ananie  est  escript  un  ver  que  l'en  dit 
•  I  Iernica  saxa  colunt  quos  dives  Anania  pascit  • 
(Ir.  2(11  fol.  i33a).  Ni  M.  Billanovicb  ni  moi- 
même  n'avons  trouve  cette  note  dans  le  com- 


mentaire de  Trevet  (Bibl.  nat.,  Iat.  C> 7 4 £» ,  fol. 

îagi);  elle  n'est  pas  non  plus  dans  le  Tite- 
Live  de  Pétrarque. 

•*'   l  ne  autre  particularité  doit   être   notée. 

Tous  les  manuscrits  de  la  traduction  que  nous 
avons  examines,  ainsi  que  les  anciennes  édi- 
tions, présentent  une  interversion  :  les  para- 
graphes 3  à  11  du  Livre  II,  cbap.  a,  depuis 
t  initium  a  Prisco  ...  »  jusqu'à  «  ...  reges  eiece- 
rat  •,  commençant  dans  Bersuire  :  «  et  que 
Prisques  l'ai  quinius  avoit  régné  premiers  et  que 
ja  ce  fust  que  Servius  Tullius...  »  el  finissant 
«  ...  P.  Valerius  par  cui  aide  il  avoit  geté  de 
Bomme  les  roys  et  les  Tarquinsi  sont  déplacés 
et  insérés  au  chapitre  5,  paragraphe  a,  entre 
les  mots  «  pacis  amitterel  >  (Bersuire:  «Toute 
espérance  de  pais  fust  entre  le  roy  et  culs 
pardurabletneut  faillie  et  ostee  •  fol.  3od),  et 
•  Ager  Tarquiniorum  •  (Bersuire  :  •  et  les 
champs  des  farquins,  li  quiex  estoient  assis 
entre  la  cite  ■  fol.  3i  c).  S'il  se  confirme  que 
la  faute  se  trouve  dans  tous  les  manuscrits 
de  Bersuire,  elle  peut  remonter  au  texte  latin 
qu'il  avait  sous  les  yeux  :  malheureusement, 
les  apparats  du  Tite-Live  d'Oxford  (éd.  Conway 
et  \\  alters)  et  de  celui  des  Belles-Lettres 
(Paris,    éd.    .1.    Bayet)    ne    la    signalent    dans 


SES  ÉCRITS.  371 

porté  d'Avignon,  il  reste  qu'en  publiant  son  œuvre,  il  mettait  en 
circulation  un  texte  beaucoup  plus  complet  que  ne  l'étaient  habituel- 
lement, au  milieu  du  xiye  siècle,  les  manuscrits  latins. 

Bersuire  n'a  nulle  part  fait  allusion  à  cette  circonstance,  dont  il 
aurait  pu  tirer  une  légitime  vanité.  Il  insiste  plutôt,  comme  on  a  pu 
le  voir  en  lisant  la  préface,  sur  les  difficultés  qu'avait  à  surmonter  le 
traducteur  de  Tite-Live.  Il  aurait  pu  ajouter  à  ce  propos  que  la  tâche 
lui  était  facilitée  par  le  commentaire  sur  les  première  et  troisième 
décades  qu'avait  composé  le  dominicain  Nicolas  Trevet.  Il  n'y  renvoie 
qu'une  fois,  et  sous  une  forme  très  vague  :  Tite-Live  parlant  d'une 
épidémie  qui  avait,  une  année,  désolé  Rome  (III,  6,  2),  il  ajoute  : 
«  Incident.  Ce  estoient  les  kalendes  d'aoust  selon  l'expositeur  »  (ir.  2 60, 
fol.  76  c).  Il  n'y  a  pas  à  faire  grief  à  Bersuire  d'une  discrétion  qui 
était  dans  les  mœurs  du  temps. 

Cet  «  expositeur  » ,  Nicolas  Trevet,  était  d'origine  anglaise  (1)  ;  il 
appartenait  à  une  génération  quelque  peu  antérieure  à  celle  de 
Bersuire,  puisqu'il  était  né  entre  1208  et  1268;  il  semble  qu'il  ait 
encore  été  vivant  en  1 334 •  H  fit  ses  études  à  Oxford,  où  il  enseigna 
probablement  entre  i3o3  et  i3oy.  On  pense  qu'entre  i3o7  et  i3i4 
il  séjourna  au  couvent  de  Saint-Jacques  à  Paris;  il  vécut  ensuite  à 
Oxford,  et  on  le  trouve,  en  1 3^4 ,  comme  lecteur  de  théologie  au 
couvent  dominicain  de  Londres. 

Son  œuvre  littéraire  est  considérable.  Il  a  laissé,  à  côté  d'ouvrages 
théologiques,   des   commentaires  bibliques   qui   témoignent   d'une 


aucune  des  copies   dont  ils   tiennent  compte,  ig5o;  A.  B.  Emden,  A  biographicul  register  oj 

un    sondage    dans    les    «  détériores  »    n'a    lien  the  Vniversity  of  Oxford  to  A.  D.  1500,1.  III, 

donné  pour  le  moment.  Oxford,    îoân,  p.    1902-1903,   et  surtout   la 

(1)  F.  Ehrle,    Nicolaus   Trivel,    sein  Lebcn ,  mise  au   point  de  B.  Smalley,  English  Friars, 

seine  Quolibet  und  Qaaestiones  dispatatae,  dans  p.  59-65  ;  F.  Stegniuller,  Reperloriam  commen- 

Beitrâge    zur    Gescliiclile    der    Philosophie    des  lariorum   in  Sententias  Pétri  Lombardi ,  Wûrz- 

Mittetalters,  Festgabe   Clemens  Ba.en.mker  zam  bourg,  1947,  n°  5q/i  ;  F.  Stegmùller,  Reperlo- 

10  Geburtstng  ,  Munster,   1923,  p.   i-63.  Miss  rium  bibKcuin,  t.  IV,  Madrid,  1950,  p.  ioa-io3, 

Hutli  Dean,  qui  a  consacré  en  1939  à  Trevet  n"   6o32-6o38  ;    B.    Smalley,   dans   Archivant 

une  thèse  restée   inédite,  prépaie  sur  lui  un  Fratrum  Praedicatoram ,  t.   XXIV  (1954),   en 

ouvrage  d'ensemble;  on  consultera,  en  atten-  particulier  p.  86-87,  et  t.  XXVI  (19.56),  p.  42  ; 

dant,  son   mémoire,   Cultural  relations  in   the  sur  les  ouvrages  historiques  voir  A.  Molinier, 

Miildle  Ages:  Nicholas   Trevet  and  Nicholas  of  Les  sources  de  l'histoire  de  France ,  t.  III,  Paris, 

Prato,  dans  Studies  in  philology,  t.  XLV  (1948),  1903,    p.     199,    n"    2881,     et    Ch.    Gross. 

p.    54 1-564.    Voir    aussi    P.    Glorieux,   dans  Sources...  oj  English  history,  1'  éd.,  Londres, 

Dictionnaire  de  théologie  catholique,  t.   XV,  'i  ,  1  g  1 5 ,  n°  1849. 


372 


PIERRE  BERSU1RE. 


connaissance  approfondie  de  l'hébreu,  une  histoire  des  rois  d'Angle- 
terre de  11 35  à  i3o7,  et  deux  résumés  d'histoire  générale.  On  lui 
doit  surtout  des  commentaires  très  importants  sur  la  Cité  de  Dieu  (1) 
de  saint  Augustin,  sur  le  De  consolatione  philosophiae  de  Boèce(2), 
sur  le  De  disciplina  scholarium  du  Pseudo-Boèce,  sur  les  Declamatwnes 
et  les  Tragédies  de  Sénèque  (3),  et  sur  les  première  et  troisième 
décades  de  Tite-Live  [k).  Ce  dernier  travail,  entrepris  sur  l'ordre  de 
Jean  XXIJ,  ne  semble  pas  avoir  été  très  répandu.  Landolfo  Colonna, 
vers  i32g  sans  doute,  en  a  copié  des  passages  dans  la  marge  de  son 
exemplaire  de  Tite-Live (5).  Il  n'apparaît  que  deux  ou  trois  fois,  au 
xive  siècle,  dans  des  citations  ou  des  inventaires  de  bibliothèque (6). 
Les  manuscrits  en  sont  rares.  Une  copie  complète,  signalée  dans  le 
catalogue  de  la  vente  Mac  Carthy  (1817),  a  été  retrouvée  récemment 
à  Lisbonne (/\  M.  N.  R.  Ker  en  a  découvert  un  fragment  dans  une 
reliure  d'Oxford  (8),  et  le  P.  Kaeppeli  vient  de  reconnaître  la  partie 
consacrée  à  la  première  décade  dans  le  manuscrit  latin  5745  de 
la  Bibliothèque  nationale;  ce  volume,  qui  semble  avoir  été   écrit 


(1)  Voir  en  dernier  lieu  Thomas  Kaeppeli, 
lue  critique  du  commentaire  de  Nicolas  Trevet 
sur  le  De  Civitate  Dei,  dans  Archivant  Fratram 
l'raedicalorum,   t.   XXIX  (igôg),  p.  2OO-2O0. 

(,)  P.  Courcelle,  Etude  critique  sur  les 
commentaires  de  la  Consolation  de  Boéce...,  dans 
Archives  d'histoire  doctrinale  et  littéraire  du 
Moyen  àfje .  t.  XIV  (i g3g),  p.  97-100. 

(,)  E.  Kranceschini,  Glosse  et  commenti 
medievali  a  Seneca  Tragico,  dans  Studi  e  note 
di  Jilolotjia  latina  médiévale.  Milan,  1938, 
p.  i-io5,  et  //  commenta  di  Nicola  Trevet  al 
■  Tieste  •  di  Seneca,  Milan,  ig38;  V.  Fabris, 
//  commenta  di  Nicola  Trevet  ail'  «  Hercules 
furent  m  di  Seneca,  dans  Aeium,  t.  XXVII 
(i<p3),  p.  498-509;  Nicolai  Treveti  Expositio 
llerculis  furentis,  éd.  V.  Ussani  Jr,  Home, 
ig5g  ;  Nicolai  Treveti  Expositio  L.  Annaei 
Senecae  Agamemnonis,  éd.  P.  Meloni,  Palerme, 
1961. 

'*'  R.  J.  Dean,  The  earliest  known  commen- 
lary  on  Livy  is  by  .Mcholas  Trevet,  dans  Medie- 
valia  et  llumanistica,  t.  III  (ig45),  p.  86-98. 
On  attrihue  aussi  à  Trevet  des  commentaires 
sur  la  Dissuasio  \alerii  de  W aller  Map,  sur  le 
livre  vi  de  V Enéide ,  sur  une  œuvie  de  Ciccron 


et  sur  Juvénal.  Ces  deux  derniers  écrits  ne  se 
sont  pas  retrouvés,  et  il  s'agit  peut-être  d'une 
erreur  d'un  ancien  bibliographe  (E.  M.  San- 
ford,  dans  Catalogas  translationum  et  commenta- 
rioram:  Mediaeval  and  Renaissance  latin  transla- 
tions and  commentarics,  vol.  I,  sous  la  direction 
de  P.O.  Kristeller,  Washington,  i960,  p.  237). 

<5)  R.  J.  Dean,  art.  cité,  p.  8G  ;  G.  Billano- 
vich,  Petrarch  and...  Livy,  p.  1G2,  1 65  et 
n.   1,  190,  196,  197,  198. 

(,)  R.  J.  Dean,  art.  cité,  p.  87  et  suiv.  ; 
Rillanovich,  art.  cité,  p.  i()5  11.  1  ;  R.  Weiss, 
Notes  on  the  popularity  ofthe  writings  of  Aicholas 
Trevet,  (J.  /'.,  in  Italy  tluring  the  jirsl  half  of 
the  Fourtcenth  centary,  dans  Dominusan  Stadies, 
t.  I  (1948),  p.  261-26J. 

(7'  Bibl.  nacional,  mss.  illum.  i3'i-i3j, 
copié  sans  doute  au  milieu  du  \v"  siècle  ; 
I>.  J.  Dean,  art.  cité,  p.  88  et  suiv. 

Y  R.  Ker,  Pastedoums  in  Oxford 
bindings...,  Oxford,  19J1,  p.  160,  n*  1172 
Oxford  Bibliographical  Society  Publications, 
New  Séries,  ô,  1951-1902),  signalé  par  G. 
Billanovich,  Epilajio .  lihri  e  amici  di  Àlberico 
da  Rosciate  dans  Italia  medioevale  e  umanistica, 
t.  III  (i960),  p.  207,  n.  7. 


SES  ÉCRITS.  373 

au  xive  siècle  en  Italie,  provient  de  la  bibliothèque  des  Visconti (1). 
La  méthode  suivie  par  Trevet  est,  ici  comme  ailleurs,  très  scolaire. 
Il  a  d'abord  divisé  le  texte  de  chaque  livre  de  Tite-Live,  à  raison 
d'un  chapitre  par  année;  dans  le  premier  livre,  où  les  indications 
chronologiques  font  défaut,  la  division  suit  la  liste  des  rois  de 
l'ancienne  Rome.  Ces  chapitres  sont  successivement  examinés.  Le 
commentateur  s'arrange  toujours  pour  y  reconnaître  deux  ou  trois 
parties  dont  il  indique  brièvement  le  contenu,  qu'il  identifie  par  les 
premiers  mots;  il  reprend  ensuite  chacune  de  ces  parties  et  la  di- 
vise à  nouveau  suivant  le  même  procédé,  répétant  l'opération 
jusqu'à  ce  que  le  texte  soit  réparti  en  petits  fragments  de  l'étendue 
d'une  phrase  ou  même  d'une  proposition.  Trevet  transcrit  alors 
le  fragment  considéré,  en  faisant  au  besoin  la  construction,  en 
rétablissant  les  mots  sous-entendus  et  en  glosant  par  des  synonymes 
les  termes  qui  lui  paraissent  difficiles.  Il  lui  arrive  de  passer  très  ra- 
pidement sur  certaines  phrases,  ou  même  de  sauter  quelques  lignes 
qui  n'offrent  aucune  difficulté;  en  d'autres  endroits  il  est  prolixe. 
Les  noms  de  personnes  le  retiennent  parfois  assez  longuement.  Un 
exemple  fera  mieux  comprendre  cette  méthode.  Nous  l'empruntons 
au  récit  de  l'avènement  de  Servius  Tullius. 

De  Servio  Tullio  sexto  rege 

Tanaquil  [I,  4i].  Hic  incipit  agere  de  Servio  Tullio  sexto  Romanorum  rege,  et 
primo  docet  quomodo  sublimatus  est  in  regem;  secundo  prosequitur  ejus  regnum, 
ibi  Nec  jam  publicis  [I,  4  2],  tercio  describit  ejus  mortem,  ibi  Nec  ea  res  [I,  46,  2]. 
Circa  primum  tria  facit,  quia  primo  ostendit  quomodo  Tanaquil  in  rege  esse  adbuc 
spem  vite  simulavit  ;  secundo  quomodo  Servius  intérim  vices  régis  implevit,  ibi 
Intérim  [1,4  1, 5],  tercio  quomodo  regnum  optinuit,  ibi  Itaque  per  aliquot  [1,4 1,6]. 
Circa  primum  tria  facit,  quia  primo  ostendit  quomodo,  exclusa  multitudine,  re- 
gina  Tanaquil  circa  curam  régis  diligenciam  [adbibuit  en  marge]  —  Simul  que 
curando.  Ordo  :  Simul  tanquam  spem  scilicet  vite,  sabesset  in  rege,  comparât,  id  est 
émit,  sedulo  que  opus  sunt,  id  est  necessaria  sunt  curando  vulneri  — -  Simul  si  destituât. 
Hic  ostendit  quomodo  in  eventum  mortis  régis  generi  sui  Servii  presidium  postu- 
lavit  et  ad  regnum  occupandum  animavit  ;  unde  dicit  :  Simul  si  spes  scilicet  vite 
destituât,  scilicet  regem  molitur,  id  est  machinata,  alia  presidia,  id  est  auxilia  — 


(1>  Th.   Kaeppeli,   art.  cit.,   p.   200,   n.    1.         pu  prendre  connaissance  d'une  partie  au  moins 
C'est  grâce  à  cette  découverte  que  nous  avons         du  texte  de  Trevet. 

HIST.    LITTÉR.    —    XXXH.  25 


374  PIERRE  BERSUJRK. 

Accito,  ici  est  vocato,  propere,  ici  est  celeriter,  Serrio  soceri  scilicet  régis  ne  socrani 
seilicet  se  reginam  inimicis  scilicet  filiis  Anci  régis  —  Manibus  aiienis  scilicet  pasto- 
rum  pessimum  fatum  scilicet  occidendo  regem  —  Erige  te,  id  est  animum  ad  magna 
et  alta  aggredienda  excita,  deosque  duces  [sequere] ,  id  est  prosequere  id  cpiod  dispo- 
suerunt  de  te  dii,  qui  claruni...  ;  ut  animosiorem  reddat  commémorât  ei  prodigium 
quod  circa  ipsum  contigit,  quando  caput  ejus  inflammatum  videbatur  ardere  — 
Expergiscere  quasi  diceret  :  hactenus  tam  tepide  egisti  quod  visus  es  dormire,  sed 
nunc,  tanquam  vere  evigilans,  diligentius  prosequere  négocia  tua  —  Et  nos  pere- 
grini,  quasi  diceret:  Ne  desperes  de  regno  cpiia  extraneus  es,  quia  et  nos  etc.  — 
Qui  sis,  id  est  qualis  sis,  quia  gêner  régis,  quia  acceptus  pa tribus  et  populo  —  Si 
tua  consilia  torpent  re  subita,  id  est  propter  rem  subitam,  at  tu  etc. —  Cum  clamor. 
Hic  tercio  ostendit  quomodo  regina  tumultum  populi  credentis  regem  occisum 
sedavit  — •  Ex  superiori  edium,  id  est  ex  supprema  ede  ■ —  Tanaquil  alloquitur 
populum  per  fenestram  in  Novam  viam  versus,  id  est  versus  illain  partem  que  ducit 
in  Novam  viam  —  Ad  Jovein  Stalorein  habilabat  cniin  etc.  —  Jubet,  id  est  jubendo, 
bono  animo  esse  scilicet  populum  dicit  sopitum  fuisse  etc.  —  Intérim  :  docet  quu- 
modo  Servius  intérim  vices  régis  implevit,  unde  dicit  :  intérim  scilicet  cepit  regina 
jubente  dicto  Servio  Tullio  esse  audientem  populum  reddituram  cum  jura  scilicet 
petentibus  sicut  rexfacere  solebat  obiturum,  id  est  prosecuturum  que  esse  alia  munia, 
id  est  officia,  régis  —  Servius  cum  trabea,  id  est  toga  ex  purpura  et  cocto  (lire 
croceo  ?)  qua  tecti  Romanorum  reges  procedebant  et  licloribus,  id  est  custodibus 
dccrevit  scilicet  finaliter  dijudicando  de  aliis scilicet  dissimulans  et  in  suspenso  tenens 
consulturum  etc.  —  llaque  docet...  (Bibl.  nat.,  lat.  5y45,  fol.  ik  c-d). 

Le  chapitre  se  termine  en  général  par  un  certain  nombre  d'extraits 
ou  de  références  empruntés  à  divers  auteurs  ;  les  noms  de  Valère- 
Maxime,  Salluste,  Isidore,  Orose,  Eutrope,  Justin,  Solin,  Végèce. 
saint  Augustin,  Pierre  le  Mangeur  reviennent  le  plus  souvent. 

Le  traducteur  n'a  donc  été  livré  à  ses  seules  forces  que  lorsqu'il  a 
abordé  la  quatrième  décade,  ignorée  de  Trevet. 

Une  étude  approfondie  de  la  méthode  suivie  par  Bersuire  et  de 
la  valeur  de  sa  traduction  dépasserait  les  limites  de  cette  notice.  Ou 
essaiera  seulement,  au  moyeu  d'un  choix  d'exemples,  de  donner  une 
idée  de  la  façon  dont  il  a  conçu  et  exécuté  son  travail. 

L'examen  du  vocabulaire  concret,  des  mots  désignant  des  insti- 
tutions ou  des  choses  de  l'ancienne  Rome,  est  particulièrement 
intéressant,  car  il  permet  d'entrevoir  quelle  image  de  L'Antiquité  le 
traducteur  a  transmise  à  ses  contemporains. 

Certains  termes  d'institutions  militaires,  civiles  ou  religieuses 
pouvaient  être  rendus  sans  difficulté  par  des  mots  ou  des  tours  du 


SES  ÉCRITS.  375 

français  courant  :  exercitus,  «ost»;  acies,  «bataille»,  (cf.  XXVII,  48, 
4  acies  :  «  leurs  olz  et  leurs  batailles  »  fol.  y  7 3  c).  Bersuire  ne  se  ren- 
dait probablement  pas  compte  de  ce  qu'était  un  camp  romain  :  castra 
est  rendu  par  «  tentes  »  (cf.  XXVIII,  27,  2  in  castris  :  «  en  tentes  et  en 
ost»,  fol.  282  d);  vallum  est  souvent  mal  traduit  (cf.  II,  32,  4  vallo 
fossaaue  communitis  castris  :  «  garnirent  leurs  tentes  de  cloisons  et  de 
lossez  »,  fol.  4i  b);  on  ne  sait  pourquoi  «guerre»,  traduction  de 
belîum,  semble  être  opposé  à  «  batailles»,  traduction  de  bella  (les 
batailles  puniques);  arx,  «tour»;  castellum,  «  chastel  »  ;  vexillarius, 
«  un  portant  baniere  »;  ecjues,  «  cbevaucheur  »;  pedes,  «  home  a  pié  », 
«  peon  »  ;  antesignani,  «  ceulx  qui  estoient  devant  les  banieres  »  ;  signum, 
aussi  bien  que  vexillum,  «baniere»;  clipeus,  «  targe  »;  scutam, 
«escu»;  classis,  «flotte  de  galees»,  «flotte  de  nefz»,  «navire»;  one- 
raria,  «  grande  galee  pour  fais  porter»;  classicum,  «clas»;  tribunal, 
«  siège  de  l'empereur  »,  «  emperial  siège  »,  «  siège  »;  Urbs,  «  la  cité  de 
Rome»,  «  la  cité»;  respublica,  «la  cité»,  «  la  chose  publique»;  civis, 
«  citoien  »  (cf.  II,  32,  7  concordia  civium  :  «la  concorde  du  peuple»); 
pnvatus  [simple  citoyen],  «  privez  »  ;  hujenuus,  «  de  franche  condicion  »  ; 
nexi,  «  ceulz  qui  pour  debtes  estoient  lyez  »;  plebs,  «  le  peuple  »,  «  la 
plèbe»;  patres,  «les  pères»,  «les  nobles  hommes»;  collega,  «  con- 
joins»  ;  praeco,  «  criée  »  (1,47,8  per  praeconem  :  «  par  criées  commu- 
nes »  ;  XXVIII,  26,  16  per  praeconem  :  «par  commandement  et  par 
cri»);  ager  [territoire],  «champ»  (XXVI,  4i,  iG  ager  Bruttii  :  «le 
champ  des  Bruciens  »);  forum,  «marchié»;  curia,  «court»;  magis- 
Iratus,  «  office  »;  regnum  [pouvoir  royal],  «  royaume  ».  La  traduction, 
surtout  lorsque  le  mot  latin  a  pris  un  sens  nouveau  au  Moyen  âge 
est  parfois  équivoque  ou  insuffisante  :  imperator,  «empereur»;  dux, 
«  duc  »  ;  miles,  «  chevalier  »  (cf.  XXVIII,  27,12  mos  militiae  :  la  «  cou- 
tume de  chevalerie  » ,  fol.  282  d;  XXXI,  17,  9  militaris  aetas  :  «ceux 
qui  estoient  d'aage  chevalereux  » ,  fol.  3 20  c);  veterani  milites,  «les 
anciens  chevaliers»;  socii,  «  compaignons  »  (cf.  socii  navales,  «les 
compaignons  navals  »)  ;  Uctores,  «  gens  d'armes  »;  pontifex,  «  evesque  ». 
Parfois  aussi,  le  sens  d'un  tour  français  calqué  sur  le  latin  n'apparaît 
pas:  colligere  vasa  [plier  bagage],  «cueillir  les  hostiex  »  ;  jurare  in 
verba  consulum,  «jurer  en  paroles  des  consules».  C'est  pour  traduire 
les  mots  de  la  langue  religieuse  qu'ont  été  risqués  les  anachronismes 
les  plus  voyants  :  XXVIII,  27,  1 G  nullis  hostiis  nullis  supplicationibus  : 


376  PIERRE  BERSU1RE. 

«  par  nulz  sacrefices  »,  fol.  283  a;  XXXI,  17,11  sacerdotes  cum  infulis  : 
«leur  prestres  reveztuz  et  en  chapes»,  fol.  3  20  c;  piaculum,  «  puni- 
cion  »;  sceleratus  viens  [maudit],  «voie  escommeniee  ». 

Bersuire  n'a  pas  toujours  trouvé  dans  sa  langue  maternelle  les 
mots  capables  de  rendre  avec  une  approximation  suffisante  les 
termes  spéciaux  qu'il  avait  à  traduire.  Il  n'a  pas  hésité  alors  à  faire 
passer  ceux-ci  dans  son  texte,  en  les  francisant.  Ce  procédé  n'était 
pas  nouveau;  un  siècle  et  demi  auparavant  déjà,  l'auteur  des  Faits 
îles  Romains  avait  résolu  de  même  manière  des  difficultés  analogues 
et  mis  en  circulation  un  certain  nombre  de  latinismes;  d'autres 
provenaient  de  divers  ouvrages  profanes  ou  religieux.  Bersuire  en  a 
repris  plusieurs,  par  exemple'1'  :  letjto,  «légion»;  phalanges,  «pha- 
langes»; legatas,  «  legaz  »  ;  leijacio,  «legacion»;  deletjata  eral,  «  estoit 
déléguée»;  tribnnus,  «*tribun»;  centurio,  «  centurions  »;  praetorium, 
«  prétoire  »  ;  hiberna,  «  tentes  'yvernaux  »  ;  coma  [aile] ,  «  corn  »  ;  consul , 
«consule»;  dictator,  «'dictateur»;  senatns,  «  sénat»;  praefectus ,  «  pre- 
fect  »  ;  orator  [parlementaire] ,  «  orateur  »  ;  matrona,  «  matrone  »  ;  seditio, 
«  'sédition  »  (II,  32  ,  1  2  seditio  :  «  sédition  et  controversie  »,  fol.  4  1  c)  ; 
XXVI,  4i,  11  vn.onam.enta  occisorum  exercituam:  «mémoires  et  monu- 
menz  des  olz  »;  Prél.  1 1  amor  netjotu  suscepti  :  «  l'amour  que  je  ay  au 
négoce  »  (fol.  8  a). 

Toutefois  l'ampleur  et  la  diversité  du  vocabulaire  de  Tite-Live  ont 
obligé  Bersuire  à  innover;  il  est  le  premier  à  employer  :  manipulas, 
«manipule»  VIII,  8,  4;  copiae,  «copies»  XXVII,  48,  3,  XXVII, 
48,  4;  accensi  [milites],  «  acceses  »  VIII,  8,  8;  antepilani,  «  antipilaire  » 
VIII,  8,  7;  hastati,  «  ceulz  qui  portoient  les  hastes  »  VIII,  8,  5,  VIII, 
8,  9;  principes,  «princes»  VIII,  8,  6;  rorarii,  «  roraires  »  VIII,  8,  8; 
triant,  «  triaires  »  VIII,  8,  8;  primuspiliis,  «primipile»  VIII,  8,  16; 
aaad.rirem.is,  «  quadrireme  »  XXXI,  17,  3;  dictatura,  «  diclatorie  »  II, 
3i,  10;  plebetus,  «  plebeyen  »  II,  33,  2;  comités,  «comités»  (I,  48,  4 
fiuja  régis  comitam  :  «li  roys...  s'enfuit  et  avecques  lui...  ses  comités» , 


(l>  F.  Bi'unot,  Histoire  de  la  tangue  française  Flutre,    \ole  sur  le   vocabulaire  des  Faits  des 

des  origines  à  l'.>00,i.  F,  £•  éd.,  iq33,  |>.  2c|a-  Romains, dans  Romania, t. LXV (1939), p. 478- 

ag5  el   566-586;   Li  Fet  des  Romains,...  éd.  536.   Les   mots   précédés  d'un  astérisque  pa- 

L.-F.  Flutce  el  K.  Sneyders  <]<>  Vogel,  t.  Il,  laissent  avoir  été  introduits  dans  la  langue  pai 

Paris-Groningue,  s.  d.,  p.  a65-ag5,  et  L.-F.  l'auteur  des  Faits. 


SES  ÉCRITS.  377 

fol.  25b);  perearinus  [étranger]  «pèlerin»  I,  4i,  3;  victorem,  «videur» 
XXVI,  4i,  iaW. 

Il  évite  d'ailleurs  d'appliquer  mécaniquement  ce  procédé,  comme 
le  montreront  les  diverses  traductions  proposées  pour  le  mot 
imperium  : 

[Puissance  de  Rome]  :  Préf.  g  Imperium  :  «l'empire  de  Rome»  — 
[pouvoirs  délégués  aux  magistrats  ou  chefs  militaires]  :  XXVIII, 
27,12  summi  imperii  majestatem  :  «  la  majesté  du  souverain  empire  » , 
fol.  282  d;  XXVIII,  28,  il  imperium  populi  Romani  :  «l'empire 
romain»,  fol.  283  b;  XXVIII,  28,  1 4  eodem  imperio...  in  provinciam 
missus  :  «tramis  en  ceste  province...  a  égal  pooir»,  fol.  283  b; 
XXVIII,  27,  i4  imperium  ablatum  ab  tribunis  :  «la  seigneurie  des  tri- 
buns», fol.  2  83  a;  XXVIII,  27,  4  imperium  auspiciumcjue  abnuistis  : 
«avez  refusé  tout  ordre  et  tout  empire»,  fol.  282  d;  XXVIII,  27,  5 
auspicium  et  imperium  detulistis  :  «vous  avez  transporté  vostre  eur  et 
vostre  empire»,  fol.  282  d. 

Le  lecteur  des  Histoires  romaines  se  trouvait  donc  souvent  en  pré- 
sence, soit  de  mots  français  usuels,  mais  vagues  et  qui  masquaient 
la  réalité  antique,  soit  de  latinismes  plus  ou  moins  nouveaux  qui  ne 
lui  disaient  rien.  Bersuire  a  senti  la  nécessité  de  commenter  de  telles 
traductions  :  il  les  fait  souvent  suivre  d'un  synonyme,  parfois  d'un 
éclaircissement  plus  étendu  :  acjer  [«ager  publicus  »  (I,  47,  11) 
divisé  par  Servius  Tullius]  :  «le  champ,  c'est  a  dire  les  terres 
acquises  des  anemis(2)»,  fol.  25  b;  candidatus,  «les  blancs  qui 
demandoient  celle  dignité  »  ;  contio,  «  concion  et  parlement...»;  «la 
concion  et  l'assemblée»;  forum  [I,  47,  8],  «la  place  commune,  c'est 
en  mi  le  marchié  ou  en  mi  le  jugement  que  l'en  apele  fore»,  fol. 
25  &;fasces,  «les  fasces  et  les  enseignes  »;  furiae,  «furies  ou  force- 
neries  d'enfer»;  gymnasium  [XXXI,  17,  6],  «gingnasie,  c'esloil  un 
lieu  deputié  pour  estude  ou  pour  faire  jeux»,  fol.  3  20  c;  indicere 
bellnm,  «  indire  et  faire  guerre  »  ;  portentum,  «  si  grant  portante  ne  si 
contre  nature  »  (cf.  dans  la  même  phrase  XXVIII,  27,  16  portenta  esse: 

(1)   Bersuire  n'avait  pas  le  moyen  de  se  ren-  rieuxl    XXVIM,    28,    4    est    devenu    0  demi- 

seigner   lorsqu'il   se  trouvait  en  présence  d'un  garçon»,  fol.  283a. 

mot  difficile  et   rare  :  ainsi  gaesa  [javelot  de  <''  Repris  peut-être  d'une  définition  donnée 

fer]  VIII,  8,   6   n'a  pas  été   traduit;  semiliia  par  Tite-Live  lui  même,  4i,  1   agio  capto  ex 

[litt.  «  moitié  de  valet  d'année  »,  terme  inju-  Iwslibus  viritim  divisa. 


378  PIERRE  BERSU1RE. 

«  ce  seraient  merveilles  et  choses  monstrueuses  et  portentueuses  » , 

fol.  283  a);  secessio  plebis,  «  sécession  ou  département...»,  «  sécession 

ou  départie»  ;  tormenla  [machines  de  guerre],  «tormens  et  engins». 

La  phrase  a  pu  être  remaniée  pour  y  introduire  ces  explications  : 

XXXI,   1  y,  9  ...  ici  se  facinus  perpe-  ...  et  ceulz  qui  cest  horrible  fait  de- 

traluros    praeeuntibus    exsecrabile    car-        voient  faire  furent  a  ce  astrains  par  leur 
men   sacerdotibus  jurejurando   adacti...        serement,  les  prestres  disanz  les  paroles 

avant  que  eulz  avecques  les  moz  dit  du 

ditté   excecrable  et  des  maleïçons  a  ce 

ordenez...  (fol.  3 20  c). 

II,  32,  1   ...  quamquam  per  dictato-  ...  ja  ce  fusl   que   le  dictateur  avoit 

rem  dilectns  habitus  esset...  l'ost    assamblé    et    fait    le   delect,    c'est 

l'elecion,  des  chevaliers...  (fol.  tx  1  a). 
II,  33,  2   ...  ita  tribuni  plebci  créât i  ...  si    que   ainsi  ont  esté  establiz  ou 

duo...  pueple  certains  officiers  apelez  tribuns 

plebeyens,  lesquiex  tous  jours  dévoient 
estre  esleus  et  fais  du  pueple,  non  pas 
des  pères...  (fol.  /i  1  c). 

Souvent  ces  commentaires  ont  été  suggérés  par  Nicolas  Trevet, 
que  nous  citons  d'après  le  manuscrit  latin  5 7 4  5  de  la  Bihliothèque 
nationale. 

1,   48,   6...  in  Urbinm  clivum... 

Trevet  :  Clivas,  ^cilicet  accensus  [lire  ...  par  une   voie  oblique  apelee  Ur 

accessus?)    flexus,  qui    clivus  cognomi-        hienne... (I)  (fol.  20  c). 
natus  est  Urbium  (fol.  28  a). 

1,  4-,   10...  non  comitiis  habitis... 

Trevet  :  Comiciis,  id  est  non  vocato  ...  et  aussi  sans  eslablir  jour  de  elec- 

populo  pro  rege  institutendo  (fol.  2yd).        cion  que  l'en  apele  comices...  (fol.  a5  a) 

I,  à&,  6  ...  ubi  Dianium  nuper  luit... 

Trevet  :  Dianum  [sic],  id  est  lanum  ...  la  ou  l'en  avoit  lait  l'autre  jour  le 

vel  templum  Dyane  (fol.  28  a).  temple  de  Dyane...  (fol.  a5  c  . 

Préf. ,  9...  domi  militiaeque... 

Trevet  :  Domi  mililieque,   id  est  qua  ...al'ostel  et  es  champs,  c'est  en  pais 

prudencia   sive    tempore  paris,  quando        et  en  guerre...  (fol.  8  a). 
manebant  domi  in  quiète,  sive  tempore 
belli  (juando  foris  exercebant  miliciam 
(fol.  1  d). 

'''   On  noiera  le   faux  sens  sur  clivant  commun  à   I  iex't  el  à  Bersuire. 


SES  ECRITS. 


379 


I,  Zi  7  ,  1  o    ...  non  interregno  inito... 

Trevet  :  Interregno.  Una  dictio  [l. 
interregno,  ici  est  indicatio)  spacii  inter 
duo  régna  quo  tempore  aliquis  de  patri- 
bus  factus  interrex  regebat  ut  ex  supra- 
dictis  patet  (fol.  27  d). 

I,  !\  1 ,  6  ...  et  lictoribus... 
Trevet  :  Lictoribus,  id  est  custodibus 
(fol.  2/1  d). 


. . .  sans  faire  celui  intervale  que 
l'en  apele  interrègne,  c'est  le  temps  du 
régent  avant  le  nouvel  roi  créé  ou 
coronné  (fol.  25  a). 


les  sergenz  d'armes  que  l'en  disoit 


I,  lx 


trabea... 


Trevet  :  Trabea,  id  est  toga  ex  pur- 
pura et  cocto  (  l.  croceo  ?)  qua  tecti 
Romanorum  reges  procedebant  (fol. 
ik  d). 


licteurs...  (fol.  22  d). 


...   Servius   portant    les  aournemens 
royaux....  (fol.  22  d). 


Le  commentaire  est  parfois  plus  développé  et  prend  la  forme 
d'une  note  détachée  du  texte  par  un  artifice  de  copie (1)  et  introduite 
par  la  rubrique  «  Incidens  »(2).  Bersuire  n'a  pas  appliqué  ce  système 
avec  continuité.  Si  le  livre  l  est  largement  annoté,  les  suivants  le 
sont  beaucoup  moins;  à  partir  de  la  seconde  moitié  de  la  traduction, 
on  ne  rencontre  plus  d'«  incidens  »  qu'exceptionnellement (3>.  Cer- 
taines de  ces  notes  définissent  des  latinismes  ou  des  mots  français 
employés  avec  une  acception  particulière.  En  voici  quelques 
exemples;  la  substance  en  est,  pour  une  part,  empruntée  à  Trevet. 


(1)  Ces  notes,  dans  la  plupart  des  manu- 
scrits, sont  copiées  dans  des  espaces  réservés  à 
cet  ell'et  à  l'intérieur  des  colonnes  d'écriture  ; 
un  encadrement  plus  ou  moins  recherché  les 
sépare  du  texte. 

,3'  Le  mot  incidentia,  neut.  pi.,  aurait  déjà 
au  xii"  siècle  le  sens  de  «  remarque  »,  »  ohser 
vation  »  ;  .1.  II.  Baxter  et  Ch.  .lohnson,  Médiéval 
latin  Word-list ,  Londres,  1934,  p.  2  1  fi  ;  .1.  F. 
Niermeyer,  Med.  lai.  lejcicon  minas,  1958, 
p.  &20  ;  en  Français,  le  mot  incident  est  pris 
dans  cette  acception  par  Gace  de  la  Buigne, 
contemporain  de  Bersuire;  Tohler-Lom- 
malzsch,  t.  IV,  col.  i363.  Sur  le  mot  voisin 
incidence,  voir  llomania ,  t.  LIV  (1928),  p. 
M9,  et  A.  Molinier,  Les  Sources  de  l'histoire  de 


Fiance,  t.  IV,  1904,  p.  22. 

(3)  Il  est  arrivé  aux  copistes  de  sauter  cer- 
taines de  ces  notes  ou,  lorsqu'elles  étaient  très 
hrèves,  de  les  insérer  dans  le  texte  sans  les 
annoncer.  Toutefois,  l'accord  assez  général  des 
manuscrits  les  plus  anciens  et  les  plus  soignés 
montre  qu'il  n'y  a  pas  lieu  de  supposer  que 
Bersuire  ait  à  l'origine  annoté  sa  traduction  de 
façon  suivie  et  que  cette  annotation  ait  été 
ensuite  gravement  mutilée  au  cours  des  copies 
successives.  Voici,  d'après  les  mss  777  de 
Sainte-Geneviève  et  260-262  de  la  Bihl.  nat., 
un  relevé  numérique  de  ces  notes:  Livre  I, 
4o;  liv.  II,  i4  ;  liv.  III,  i3  ;  liv.  IV,  4;  Hy.  V, 
2  ;  aucune  pour  les  livres  VI  à  X  ;  liv.  XXI, 
10;  liv.  XXII,  2. 


380 


PIERRE  BERSLimE. 


I,   il,  \  Utroque  coloniae  missae... 

Trevet   :    Misse  colonie,   id  est   viri  ...   Si    mist    Romulus    en    chascune 

agrorum    cultores    expulsis    prioribus...        d'icelles  villes  prises  une  colonie,  c'est 
(fol.  9  a).  a   dire   cpi'il    envoya   genz    de   Romme 

pour  ileuc  habiter...  Incidens.  Colonie 
ou  coulongne  est  appelée  quant  aucune 
ville  est  gaaingniee  et  acquise;  et  l'en 
y  envoie  et  met  nouvel  pueple  pour 
coustiver  et  pour  habiter.  Ainsi  fu  faite 
Coulongne  en  Alemaingne  (fol.   1  i  c). 

1,   i7,  10  ...  priusquam    populus   suffragium    ineat,   in    incertum  comitiorum 
eventum  patres  auctores  fiunt. 


Trevet  :  Comicia  dicuntur  que  fiunt 
Rome  ad  creandos  magistratus  kalendas 
januarii  in  Campo  Martio  ad  que  omnis 
populus  romanus  solebat  convenire 
(fol.  i  2  b). 


...  le  suffrage  de  la  eleccion  que  le 
pueple  fait  au  jour  des  comices... 
Incidens.  Comices  estoient  dit  les  jours 
esquiex  le  pueple  rommain  s'ajoustoit 
chascun  an  pour  cslire  leurs  nouviaus 
gouverneeurs  et  officiers,  lesquiex  chas- 
cun an  se  muoient  trestous,  et  si  faisoient 
cestes  eleccions  a  Romme  le  premier 
jour  de  janvier  en  un  champ  qui  a  nom 
le  Champ  Marcien  (fol.  i3  d). 


1,  20,  2  ...  et  curuli  regia  sella  adornavit. 

Trevet  :  Curulis  est  sella  magistratus 
vel  triumphantium,  unde  quod  addit 
regia  sella  expositivum  et  derivativum 
est  ejus  quod  dicit  curulis  (fol.  i3  d). 


...  lequel  il  aourna  de  nobles  veste- 
mens  et  de  selle  curulle...  Incidens.  Selle 
curulle  estoit  la  chaiere  d'onneur  en 
laquelle  se  seoient  les  maistres  des 
offices  et  les  souverains  personnes  (fol. 
i4c). 


I,  2 'i ,  6  ...  [M.  Valerius]  patrem  patratum  Sp.  Fusium  fecit.. 


Trevet  :  Dicebatur  pater  patratus  qui 
in  animam  régis  el  populi  juravit  et 
sanctivit  jusjurandum  (fol.  i  5  d). 


...  et  ordené  père  patrat  du  pueple 
rommain  un  homme  que  l'en  apeloit 
Spurium  Fusium...  Incidens.  Pères  pa 
trat  estoit  celui  qui  estoit  aussi  comme 
procureur  du  roy  et  du  pueple  pour 
jurer  en  leurs  armes  (fol.  i  6  a). 

I,  26,  11    ...  verbera  vel  intra  pomerium... 

Trevet  :  Pomerium   est   locus  juxta  ...  et  le  bat  et  le  fier  on   dedenz  la 

pomeroie...  Incidens.  Pomeroie  estoit  un 


muros  et  forte  in  tali  loco  sedebant  lui 


SES  FXR1TS. 


381 


judices  pro  tribunali  (fol.   1  y  a) 


lieu  ou  l'en  tourmentoit  les  dampnés 
selonc  aucuns,  mais  autre  part  je  treuve 
que  c'est  l'espace  sanz  maison  entour  les 
murs  par  dedenz  la  ville  pour  aler  les 
gens  d'armes  (fol.  17  b). 


I,  28,   1    ...  sacrificium  lustrale...  parât... 

Trevet  :  Sacrificium  lustrale  dicitur 
quod  pro  aliquo  facinore  purgando 
opponebatur,  quia  lustrare  uno  modo 
idem  quod  purgare,  vel  quod  fiebat  in 
festo  Vulcani  xi  kl.  junii;  tune  enim 
lustrabant  id  est  circuibant  civitatem 
cum  tubis  et  facibus  et  vocabant  bac 
lustra  Vulcani  ut  patet  in  quinto  Ovidii 
de  Fastis  (fol.  8  a). 

crateram  auream  fieri 


...si  a  appareillié  un  sacrifice  que  l'en 
apeloit  lustral...  Incidens.  Sacrifice  lustral 
estoit  celui  que  l'en  faisoit  pour  occasion 
de  aucun  crime  purgier  et  espier,  en 
autre  guise  ce  estoit  une  solempnité  que 
l'en  faisoit  a  Vulcayn  en  lustrant,  c'est 
en  avironnant  la  cité  atout  brandons  et 
trompes  en  la  xi"  kalende  de  juing 
(fol.   18  a). 


V,  26,  10  ...    crateram  auream  fieri  ...  si  en  fist   on  une  cratiere   d'or... 

placuit...  Incidens.   Cratiere  estoit   ou  hanap   ou 

greil'1'  (fr.  260,  fol.  i5od). 

Ces  notes  révèlent  parfois  l'impossibilité  où  s'est  trouvé  Bersuire 
de  se  représenter  les  choses  de  l'Antiquité  ;  ainsi  pour  les  faisceaux 
et  les  livres  sibvllins  :  III,  33,  8  Eo  die  pênes  praefectum  /uns  fasces 
duodeciin  erant  :  «  Chiez  celui  qui  estoit  ordennez  a  faire  droit  estoient 
celui  jour  les  XII  fasces.  Incidens.  XII  fasces  sont  XII  signes  ou 
ornemenz  imperiaulz  que  XII  licteurs  soloient  porter  devant  le 
(fol.  58  b)^' —  IV,  7,  10  consules...  aui...nec/ue  in  hbns 


seigneur. 


(jiu...ne<ji 


'"'  Voici  la  liste  des  autres  définitions  de 
mots  données  dans  les  0  incidens  »  :  asille 
(atrium  I,  9,  5);  armilles  (armillae  I,  11,  8); 
socres  (soceri  I,  i3,  2);  droit  des  gens  (jns 
tjentitim  I,  1  4,  1);  science  tetrique  (disciplina 
tetrica  I,  18,  4);  fastes  et  néfastes  (fastns  et 
nefastus    I,    îq,    7);   interrègne    (interregnum 

I,  22,  1);  fecial  (felialis  I,  24,  4);  sanguine 
(sar/mina  I,  24,  4);  deux  hommes  (daamvir  I, 
26,  56  et  If,  42,  5);  bois  obscur  (lucas  I, 
3o,  5);  vingnes  (rineae  II,  17,  5  et  XXI,  61, 
10);  dictateur  (dietator  II,  18,  4);  primipiles 
(primuspilus  II,  27,  6);  triariens  (iriarii  II, 
47,  5);    jours   comiciaux   (comitiales  dies   III, 

II,  3);  fasces  (fasces  III,  33,  8);  blans  (can- 
diilali  III,  35,  4);  tribuniciaulx  familles  ((/;'- 
bunicii  III,  35,  4);  rois  des  sacrelices  (rw 


tacrificîorum  III,  3p,,  4);  vindices  (vindiciac 
III,  44,  5  et  III,  56,  4);  deceniviraz  (decem- 
viratus  IV,  i5,  5);  rostres  (rosira  VIII,  i4. 
12);  licteur  (Victor  X,  29,  3);  ratels  (rates 
XXl,  27,  5);  l'a  incidens  »  correspondant  est 
intéressant  pour  l'histoire  du  mot  radeau, 
emprunté  au  provençal  :  0  Je  crois  que  rates 
sont  pièces  de  bois  en  grant  quantité,  assam- 
blees  et  liées,  Hotanz  par  l'iawe,  si  que  par 
dessus  puet  on  navier,  et  sur  le  Rone  les 
apelent  rotelz  (fol.  180  b)».  Bersuire  a  dû 
entendre  le  mot  lors  de  son  séjour  à  Avignon; 
il  l'emploie  ailleurs  (fol.  g4  a)  sous  la  forme 
«  radelles  ». 

(,)  Cette  définition  est  ainsi  reprise  dans  le 
lexique  (cf.  p.  383,  n°  29  :  «  Fasces  estoient 
certainnes  enseignes,  gonffanonsoubiinieresque 


382  P1ERRR  BERSUIRE. 

maqistratuum  inveniuntur :  «leur  nons  furent  trouvé...  en  livres  de 
linge  en  temple  de  Monnoye.  lncidens.  Je  croi  que  ce  estoient  livre 
escript  en  papier  qui  se  fait  de  drapiaus  linges...»  (fol.  72  b). 

On  notera  aussi  cet  aveu  à  propos  d'une  formule  sacramentelle  que 
Bersuire  n'a  pas  traduite  :  XXII ,  10,1...  pontifex  maximus...  primum 
pnpultiin  consulendum  de  vere  sacro  censet  :  injussu  popuh  voveri  non  posse. 
Royal  us  in  liaec  verba  populus  :  vclitis  jubeatisne...  —  ...  solutus  liber 
esta  :  «...  si  le  voua  li  diz  evesque  du  commandement  du  pueple  usanz 
ace  de  certainnes  paroles.  lncidens.  Je  ne  met  pas  les  paroles  que  dist 
li  diz  evesque  pour  ce  quar  elles  sont  très  oscures  a  translater» 
(fol.  192  b). 

Expliquer  les  mots  difficiles  au  fur  et  à  mesure  qu'ils  se  présentent 
n'est  pas  sans  inconvénient  :  tel  d'entre  eux  revient  à  plusieurs 
reprises  sous  la  plume  de  l'historien  latin.  Convient-il  alors  de 
répéter  l'explication,  au  risque  d'alourdir  la  traduction,  ou  suffit-il 
de  la  donner  la  première  fois  ?  Dans  cette  dernière  hypothèse,  qui 
voudrait  consulter  le  livre  sans  en  faire  une  lecture  suivie  serait 
embarrassé;  et  le  lecteur,  en  tout  état  de  cause,  aurait  de  la  peine  à 
retrouver  un  commentaire  s'il  éprouvait  le  besoin  de  s'y  reporter  à 
nouveau.  Bersuire  a  bien  vu  ces  difficultés  et  les  a  exposées  dans  sa 
préface:  il  les  a  résolues  en  regroupant  au  début  de  son  livre,  dans 
un  chapitre  particulier,  et  selon  l'ordre  de  l'alphabet,  les  mots 
techniques  le  pins  souvent  utilisés,  en  faisant  suivre  chacun  de 
l'éclaircissement  convenable  (I). 

li  consul  et  II  empereur  souloient    faire  porter  les  princes»,  R.  Bnssuat,  Jean  de  Ftnrrnv  hn- 

devanl     cul/   en    signe   royal    ou    d'impérial  docteur  des  Stratagèmes  île  Froniin ,  dans  Bi- 

juridiction,    mais    desquelles    fourmes    elles  blîothéque  d'Humanisme  el  Renaissance,  t.  XXII, 

estoient  nous  ne  savons  ».  Bersuire  avoue  sim-  '  \  t)6o),  p.  473. 

plement  son  ignorance;  il  est  intéressant  de  (1'  Bersuire  semble  être  le  premier,  mais 
compiler  celle  définition  avec  celle  de  Jean  n  est  pas  le  seul  à  munir  sa  traduction  d'un 
de  Rovroy,  traducteur  des  Stratagèmes  deFron-  lexique.  .!ean  Daudin,  chanoine  de  la  Sainte- 
tin,  qui,  près  de  cent  ans  plus  tard,  confond  (lhapelle,  qui  traduisit  en  franeais,  sur  l'ordre 
encure /ii.si/.t  avec  faicia  :  «Pour  déclaration  de  Charles  V,  le  De  remediis  atriusque  fortanae, 
de  ee  mol  fasces,  est  assavoir  que  ses  signes  de  Pétrarque,  fait  suivre  son  travail  «d'un 
imperiaulx  appelez  lasers  c'estoient  bandes  de  livret  •  où  sonl  expliqués  les  mots  •  obscurs 
pourpre  et  dorées  que  les  princes  romains  qui  ou  procès  de  ce  livre  sont  nus  en  sijjnili- 
porloient  entour  leur  cbief.  Kt  a  ce  cognois-  cation  a  ceulx  qui  n'ont  veu  el  entendu  les 
soit  on  les  consul/  ou  le  dictateur,  pour  ce  livres  des  poêles  el  d'autres  aucleurs»,  et 
quilt     avoient    ces   manières   de    bandes    liées  renvoie,  pour  ceux  qui  ne  s  y  trouveraient  pas, 

entour  leur  chief,  et  portoit  on  la  bâche  devant  taucomi icement  de  la   translacion   que  le 

eulx  comme  on  porte  aujourd'uy  l'espee  devant  prieur  de  Sain)  Eloy  fist  sur  le  livre  de   fitui 


SES  ÉCRITS.  383 

Ce  glossaire  comprend  dans  la  plupart  des  manuscrits  soixante-dix 
articles  groupés  suivant  Tordre  alphabétique  de  la  première  lettre 
du  mot  considéré,  sans  que  le  classement  soit  poussé  plus  loin;  cer- 
tains de  ces  articles  intéressent  plusieurs  mots  de  la  même  famille. 

Un  assez  grand  nombre  des  mots  de  cette  liste  ont  été  forgés  par 
Bersuire  :  ils  sont  signalés  par  une  croix.  Parmi  eux  certains  se  sont 
tôt  ou  tard  imposés  et  font  aujourd'hui  partie  du  vocabulaire  fran- 
çais; d'autres  n'ont  pas  survécu.  Le  reste  est  formé  d'éléments 
divers,  latinismes  antérieurs  à  Bersuire,  mots  français  usuels  pris 
dans  un  sens  particulier  ou  employés  dans  des  expressions  calquées 
sur  le  latin.  En  voici  la  liste  ll)  : 

i.  +augur,  +auguremens,  +inauguracion ,  '•'auspice,  +auspique.  —  2.  armeure 

legiere.     -   3.  chose  publique.  —   '\.  chevalier   et   chevaucheur.  —  5.  +comice. 

—  6.  cité,  citaien,  cité  donnée.  —  -.  compaignon,  compaignon  du  nom  latin, 
compaignon  naval.  —  8.  +  colonie  romaine.  —  9.  +concion.  —  10.  cohorte.  — 
1  1.  +  cirque.  —  12.  +copies.  —  1  3. curer  les  corps.  —  1  4.  clas  ou  défaut  de  lune. 

—  i5.  desfaillir  aux  Romains.  —  16.  +dilect. —  17.  donner  sénat  (avec  renvoi 
à  sénat).  —  18.  +dyhoms  ou  dyhomme.  —  19.  deniers  a  charrettes.  —  20. 
donner  sénat.  —  21.  +estives  ou  estivas.  —  22.  édiles  +curnles.  —  23.  empe- 
eschement.  —  i!\.  enseignes.  —  25.  +espier  (aucun  forfait).  —  26.  espandre  (les 
ennemis).  —  27.  fugitis  et  +transfnges.  —  28.  faccion.  —  29.  +lasces.  — -  3o. 
+fecial  prestre.  —  3i.  +hastes.  —  3a.  +hyvernaus  (avec  renvoi  à  estives).  —  33. 
"•"hosties  greingneurs.  —  3i.  +inaugurer  (avec  renvoi  à  augur).  —  35.  +interroys. 

—  36.  jeus  romains.  —  3y.  liz,  +Iectisternemens.  --  38.  livre  +fatal  ou  livre 
+  sibilin.  — ■  39.  lustre,  +lustrer.  —  4o.  longues  nefs.  —  4i.  +magistras  —  42. 
+  manipulaires.  —  Zi 3 .   novendial.   —   44.  oreilliers    (renvoi  à  liz).   —  45.  pères. 

—  46.  pueple  et  +plebe.  —   l\-]-  +plehiscite.   —   48.  prétoire.   —   49.  +pretexte. 

—  5o.  +prodiges.  —  5i.  +ponde.  —  52.  +(piinquiremes.  —  53.  """rostres. 
54-  +signes.  —   55.  +stacions.  —  56.  sénat. — ■  5-.  +senal  donner.  —  58.  senat- 

Livius  ».  Cf.  L.DeYisle,  Anciennes  traductions  du  •  déclaration  d'aucuns  noms  qui  sont  en  ^son, 

traite  île  Pétrarque  sur  les  Remèdes  de  l'une   et  livre,   lesquelx    ne  se  pooient  pas   bonnement 

l'autre     fortune,     dans     Notices     et    extraits,  trans'ater  de  mot  a  mol  sans  aucune  oscurté  ». 

I.  XXXIV,  3,   1891,  p.  27.  En  1/126,  Olivier  Cf.  R.Bossuat,art.  cité,  p.  279  el  â~r>.  Oresme, 

de  la  Haye  complète   une  traduction    en  vers  adoptant  un  autre  procédé,  dresse  des   tables 

d'un    traité    sur   la  peste  de    1 348    par    une  des  «  mots  estranges  »  dans  lesquelles  o  il  signe 

table  «  selon   l'ordre    de    l'abc,    par  laquelle  les  chapitres  ou  tels  mos   sont   exposés  et  les 

seraient  déclarez  et   exposez   plusieurs   termes  met  selon  l'ordre  de  l'abc»;  Brunot ,  Histoire 

estranges  et  obscurs  a  aucunes  personnes...».  de  la  langue  française,  t.  I,  \'  éd.,  ig33,  p.  5fi8 

Cl.   Oliuier   île  lu  Haye.  Poème  sur  la  grande  et  n.  ,r>. 

peste  de  1348,  publie  par  G.  Guigue,    1888,  <')   Pour  plus  de  clarté  nous  avons  numéroté 

p.    173-2.^6.   Jean  de   F.ovroy   fait    suivre   sa  les  articles  de  ce  glossaire, 
traduction    des  Stratagèmes    de  Frontin  de  la 


384  PIERRE  BERSUIRE. 

consuk.  —  09.  statives  (se  dit  de  tentes;  renvoi  à  estives).  —  60.  transfuges. 
—  61.  +turme.  —  62.  triumphe.  —  63.  togue.  —  64.  +triremes  (avec  renvoi  à 
quinquiremes).  —  65.  tribuns  de  plèbe.  —  66.  tribuns  de  chevaliers.  —  6^. 
virge  +vestal.  — ■  69.  +volons.  —  -o.  +velittes. 

Nous  donnerons  maintenant,  à  titre  d'exemple,  le  texte  complet 
de  quelques  articles  : 

I.  Augur.  —  Augur,  auguremens,  inauguracion,  auspice,  auspique  sont  moz 
appartenans  a  divinacions  faites  en  cbans  ou  en  mouvemens  des  oyseaus,  desquiex 
moz  usoit  moult  souvent  Titus  Livius  et  je  les  met  tous  a  plain  quant  il  viennent. 
Quar  sachiez  que  anciennement  avant  que  nostre  foy  catholique  venist  en  la 
notice  d'un  seul  Dieu,  l'en  souloit  enquérir  la  volonté  des  dieux  par  les  chans  des 
oyseaus  ou  par  les  vollemens.  Et  y  trouvoient  a  celui  temps  grans  veritez  et  pour 
ce  avoient  il  telle  science  en  très  grant  reverance,  si  que  nule  foiz  sollempnés  ou  pu- 
bliques il  ne  faisoient  que  avant  toute  euvre  il  ne  feissent  teles  consideracions,  dont  li 
Romain  avoient  tous  jours  un  perpétuel  office  ou  il  establissoient  des  plus  sollempne- 
les  personnes  que  il  eussent  qui  regardoit  et  pronostiquoit  de  leurs  aventures  par 
la  science  des  oyseaus.  Et  celui  estoit  apelé  augur  et  la  consideracion  que  il  faisoit 
estoit  apelee  auguremens,  et  estoit  un  office  et  une  dignité  qui  duroit  a  vie  et  qui 
n'estoit  pas  anuel  comme  estoient  les  autres.  Et  sachiez  que  de  cesti  mot  se  diri- 
vet  un  autre  que  l'en  dit  auspice  ou  chose  auspique,  quar  souvent  troverés  que 
aucune  est  faite  par  les  auspices  de  la  chose  publique  ou  du  pueple  romain  ou 
d'un  duc  tel  ou  tel  et  ce  n'est  autre  chose  a  dire,  mais  que  eur  ou  fortune 
ou  félicité  ou  bon  commencement;  et  ainsi  il  apeloient  une  chose  auspiquee, 
quant  tele  chose  estoit  commenciee  et  establie  deuement  par  la  volenté  des  dieux, 
notifiée  par  la  demonstrance  des  oyseaux  et  pour  ce  vient  emprés  l'autre  mot  que 
l'en  apelle  inauguracion  qui  n'est  autre  chose  que  consécration  et  dedicacion  faite 
ans  dieux  d'aucun  lieu  et  d'aucune  personne  par  la  sollempnité  et  par  la  significa- 
cion  des  oyseaus.  Quar  quant  aucun  lieu  estoit  dédiez  ou  consacrez  aus  choses 
saintes,  si  comme  estoient  les  temples  des  dieux,  ou  aus  choses  publiques,  si  com- 
me estoit  le  cirque,  le  comice,  le  champ  marciaus  et  autres  lieux  semblables,  il 
estoient  diz  inaugurés,  si  que  donques  auguremens  estoit  l'inquisicion  de  la  vérité 
de  certaine  chose  future  par  la  significacion  des  oyseaus.  Augur  estoit  celui  prestre 
•  ni  prophecte  qui  la  chose  enqueroit,  auspice  estoit  ce  que  l'en  ameimit,  chose 
auspique  estoit  celle  qui  deuement  célébrée,  regardée  et  pronostiquée  estoit,  et 
chose  inaugurée  estoit  celle,  ou  fust  lieux  ou  personne,  qui  aus  diex  consacrée 
et  dediee  tous  jours  perseveroit.  Quant  donques  l'en  trouvera  aucun  de  ces  moz 
mis  jouste  le  latin,  requeure  l'en  a  cestui  chapitre  (fol.  1  a-b). 

II.  Chevalier.  —  Chevalier  et  chevaucheur  ont  ceste  différence  entre  les  Ro- 
mains et  par  la  manière  du  parler  en  cest  livre,  quar  chevalier  sont  cil  qui  estoient 
genz  de  piet,  toutesfois  endoctrinés  et  apris  en  l'art  de  chevalerie,  desquiex  es- 
toient toutes  les  légions  des  Romains  et  par  lesquiex  Romains   communément  fai- 


SES  ÉCRITS.  385 

soient  leur  batailles,  si  comme  sont  au  jour  d'uy  servans  ou  brigans  :  quar  commu- 
nément Romain  se  combatent  plus  a  pié  que  a  cbeval.  Mais  cbevaucheurs  estoient 
ceulz  que  nous  apelons  maintenant  gens  d'armes,  dont  il  y  avoit  tous  jours  suffi- 
sant quantité,  si  comme  sis  pour  douze,  et  ceuls  ci  n'estoient  pas  tant  pour  cora- 
batre  comme  il  estoient  pour  rompre  la  bataille  des  anemis  ou  pour  les  enchacier 
quant  il  fuioient  (fol.   1  h). 

7.  Compaignon.  —  Compaignon  et  compaignon  du  nom  latin  et  compaignon 
naval  ont  ceste  différence  quar  compaignon  en  gênerai  estoient  tous  ceuls  qui  par 
quelque  manière  que  ce  fust  estoient  ralié  et  confédéré  au  pueple  romain,  comme 
furent  li  Saguntin  etpluseurs  autres  pueples,  mais  compaignon  du  nom  latin  estoient 
seulement  ceuls  qui  estoient  dedenz  Ytalie,  et  communément  toutes  les  olz  et  toutes 
les  légions  des  Romains  estoient  de  citoians  et  de  compaignons  du  nom  latin.  Et 
compaignon  naval  estoient  ceulz  que  nous  apelons  notonniers  qui  menoient  les 
nefs  et  les  galees  qui  n'estoient  pas  pour  combatre  principalment,  mais  pour  nagier 
(fol.  1   c). 

1  6.  Dilect.  —  Dilect  n'estoit  autre  cbose  mes  que  eleccions  de  nouveaus  che- 
valiers, quar  quant  il  avenoit  que  l'en  vouloit  tremestre  aucuns  chevaliers  a  sus- 
ploiement  d'aucun  ost,  ou  descrire  aucune  nouvele  légion,  l'en  commandoit  par 
la  vile  que  qui  vouroit  estre  escris  a  la  chevalerie  romaine  baillast  son  nom  et  sa 
ligniee  par  escript.  Si  le  bailloient  li  jouvente  moult  voulentiers  pour  estre  des  lors 
en  avant  chevalier  romain  et  pour  avoir  gaiges,  et  celé  eleccion  ou  descripcion 
estoit  apelee  le  dilect  (fol.  1  d). 

2  5.  Enseignes.  — ■  Enseignes  sont  prises  communément  pour  banieres  ou  pour  les 
signes  que  l'un  ost  bailloit  a  l'autre  quant  il  dévoient  combatre  pour  que  chascune 
congneust  sa  partie    (fol.  2  a). 

/j6.  Pères.  —  Sachiez  que  a  Romme  avoit  deux  manières  de  genz,  nobles  et  non 
nobles,  car,  si  comme  l'en  trouvoit  ou  premier  livre  de  la  première  décade,  combien 
que  Romulus  et  ses  compaignons  qui  londerent  Rome  fussent  d'une  condicion,  c'est 
assavoir  pasteurs  et  povre  genz,  toutesfoiz  eslut  li  dit  Romulus  aucuns  des  plus 
suffisans,  les  quiex  il  tint  par  deniers  entour  soy  et  les  tint  en  offices,  et  ceulz  il 
apela  pères  et  tous  ceulz  qui  d'eulz  descendirent  furent  apelez  patricien  ;  et  ceulz  ci 
eurent  le  sénat  et  la  juridicion  et  furent  réputé  nobles  a  respect  des  autres  (fol.  2  c). 

4  7.  Pneple  —  Pueple  et  plèbe  avoit  celle  différence  quar  pueple  romain  em- 
portoit  tout,  c'est  a  dire  nobles  et  non  nobles,  plèbe  emportoit  seulement  les  bas  et 
les  petis  et  le  commun.  Si  que  li  noble  estoient  apelé  père  et  patricien,  li  non 
noble  estoient  apelé  plèbe,  et  tous  ensemble,  pueple  (fol.  2  c). 

Il  est  très  probable  que  ces  définitions  ont  été  établies  à  l'aide  du 
texte  de  Tite-Live  lui-même,  et  surtout  à  partir  du  commentaire  de 
Trevet.  Nous  n'avons  pas  eu  le  loisir  d'en  rechercher  les  éléments 
dispersés  dans  cette  œuvre  touffue. 


386  PIERRE  BERSUIRE. 

Cet  ensemble  d'explications,  gloses  insérées  dans  le  texte,  «inci- 
dens»,  définitions  du  glossaire,  montre  que  le  traducteur  s'est  effor- 
cé de  rendre  accessible  l'œuvre  de  Tite-Live.  Si  son  commentaire  est 
souvent  insuffisant,  il  est  presque  toujours  utile,  et  jamais  extrava- 
gant ni  ridicule.  Mais  il  faut  reconnaître  qu'aucun  principe  ne  sem- 
ble avoir  guidé  le  commentateur  :  le  choix  des  passages  expliqués  est 
tout  à  fait  déconcertant;  les  mots  ne  sont  pas  définis  la  première  lois 
qu'ils  apparaissent.  Surtout,  bien  que  la  compilation  du  lexique  ait 
eu  pour  but  d'éviter  cet  inconvénient,  certains  mots,  même  parmi 
ceux  qui  y  figurent,  sont  expliquésà  plusieurs  reprises  dans  le  cours 
du  texte  ou  en  «  incidens  »  !I). 

La  traduction  des  noms  propres  n'appelle  aucune  remarque.  Dans 
la  plupart  des  cas,  Bersuire  leur  a  laissé  leur  forme  latine,  souvent 
altérée,  d'ailleurs,  par  les  copistes.  11  ne  s'est  généralement  pas  soucié 
d'identifier  les  noms  de  lieux;  des  indications  de  cet  ordre  apparais- 
sent dans  six  «  incidens  (2)  ».  Trois  d'entre  eux  se  succèdent  dans 
le  chapitre -XXI,  3i  et  sont  consacrés  à  des  localités  du  midi  de  la 
France  par  lesquelles  Mannibal  est  passé  avant  de  franchir  les 
Alpes  : 

XXI,  3i,  k.  Quartis  castris  ad  Insulam  pervenit.  Ibi  +  Sarar  +  [lire  Sorgas?] 
Rbodanusque  amnis. ..  agri  aliquantum  amplexi  confluunt  in  unum  in  mediis 
campis;  Insulae  nomen  inditum:...  et  pour  ce  celle  ville  lu  appellee  l'Ysle. 
Incidens.  Cierra  Titus  Livius  disans  le  Rosne  passer  par  TCsle-de-Venecïn  M  (fr.  261, 
fol.    i3d). 

XXI,  3i,  5.  Incolunt  prope  Aiiobroges.  .  .  :  Incident.  Ailobogre  sont  ceulz  du 


|l)  Voir  plus  liant,  par  exemple,   «delect»  d'Insuh  avec  L'IsIe-sur-Sorgue  est    celle  que 

(p.  378),  •  interrègne  1   (p.  379),  «colonie  »  (p.  l'on   adopte  aujourd'hui   et   son    observation 

38o),   «  lustre  d  (p.  38]),  «dictateur»  (p.  38  1,  est  juste  ;  cf.   les  notes   de    l'édition    Walters- 

n.  1),  «rostres»  (ibid.).  Conwavs,  ad  locnm.  Bersuire  a  peut-être  pris 

(,;  Voici  un  exemple  de  ces  indications  cette  indication  à  Trevet,  sinon  il  faut  Y  voil- 
asses vagues  :  XXI,  1,  li...  rem  carthaginien-  un  souvenir  de  son  passage  à  Avignon  :  et  I  on 
sein  auxit  :...  Cartbage..  Incidens.  Carthage  notera  ici  que  ces  lieux  ont  été  le  séjour  lavo- 
estoit  une  cité  lies  noble  et  très  puissante  as-  ri  de  Pétrarque.  Cf.  entre  antres  Fam.,  \\  I, 
sise  en  Affrique  sur  la  mer  la  ou  est  oren-  7,  3,  éd.  V.  liossi,  Florence,  t.  111,  19,37,  p. 
droit  la  cité  de  Tunes,  l.a  région  avoit  non  1  g4-  On  rapprochera  de  ce  commentaire  cette 
lors  Peonie,  si  que  par  toute  ceste  oeuvre  les  note  insérée  dans  le  texte,  XXI,  3  1 ,  9...  Yocon- 
<  artageis  sont  appelez  Penoys  et  leurs  liatail-  ciorum...  :  les  Volsiens,  ce  sont  cil  île  Voison 
les,  les  batailles  puniques  (fr.  261   fol.  3  c).  [fol.  181   h),  et  le  commentaire  de    rata   ;   cl. 

(5)   L'identification    proposée     par    Bersuire  p.  38 1,  n.   1. 


SES  ÉCRITS.  ."587 

Delphine  et  de  Savoye  et  de  Bourgoigne,  quar  ces  trois  noms  de  gens  estoient  lors 
a  nestre  (fr.  261,  fol.  1  3  d). 

XXJ,  3i,  9...  in  Tricastinos  llexit  :  ...  Incident.  Tricastre  est  la  cité  que  l'en 
appelle  ore  Saint  Pol  en  Prouvence  [Saûit-Paul-Trois-Châteaux]  (fr.  261,  fol.  i4a). 

Tous  les  «incidens»  n'ont  pas  le  caractère  de  notes  lexicales  ou 
géographiques  :  un  bon  nombre  apportent  des  éclaircissements  sur 
des  questions  de  fond.  C'est  ainsi  que  Bersuire  indique,  d'après 
T revêt,  dont  la  note  est  beaucoup  plus  développée,  l'époque  à  laquelle 
vivait  Tile-Live  : 

Préf.  6.  Incidens  :  Cestui  Titus  Livius  fu  au  temps  des  batailles  civiles  entre 
.Iules  César  et  Pompée  qui  firent  moult  de  maulx,  desquelles  guerres  il  ne  parle 
pas,  mais  des  anciennes  (fol.  7  c). 

Il  explique  l'origine  de  certains  noms  de  personnes,  de  lieux,  pré- 
cise le  caractère  de  telle  divinité,  esquisse  l'interprétation  d'une  légen- 
de, d'une  tradition  ou  d'un  usage  (1)  ;  ici  un  point  de  chronologie  est 
discuté  (2),  ailleurs  est  exposée  avec  détail  la  réforme  du  calendrier 
par  Numa  Pompilius(3);  en  d'autres  endroits,  qu'il  jugeait  sans  doute 
obscurs,  Bersuire  se  borne  à  paraphraser  le  texte  de  Tite-Live  ; 
quelques  «  incidens  »  ne  sont  enfin  que   de  simples  renvois. 

Ces  notes  comme  les  autres  paraissent  disposées  un  peu  au  hasard; 
elles  ne  supposent  pas  une  grande  érudition,  et  les  auteurs  dont  le 
témoignage  est  allégué,  Eutrope,  Justin,  Eusèbe,  Orose,Solin,  Valère- 

(l)   r,  4,  1  Vi  compressa  vestalis  cum  gémi-  II,    17,    6...sub    corona    venierunt     coloni 

num  partum  edidisset,  seu   ita   rata  seu   quia  alii...  :  ...  et  les  coulons, c'est  les  habitans  delà 

iléus  auctor  culpae  honestior  erat,  Martem  in-  ville  avecques  l'autre  pueple,  a  tous  esté   veu- 

ceitae  stirpis   patrem  nuncupat  :...  Et  pour  ce  dus  soub/.  la  couronne.   Incident.  Je   croy  que 

avint  que  la  vierge   vestale,  c'est  a  dire  Rea  la  quant  l'en   l'aisoit    celles    veïssons    publiques, 

lille  Numitor,  conceut  deux  enl'ans  qui  furent  l'en  y  mettoit  une  couronne  ou  un  cercle  com- 

apelez  Romulus  et  Renius,   lesquiex,  pour  ce  me  l'en  l'ait  la  ou  l'en  vent  le  vin  et  ce    estoit 

que  elle  ne  sol  qui   lu  leur  père,  pour  ce  que  vendre  soubz  couronne  (fr.  2Co,  loi.  50  c). 

Rea  estoit  prêtresse  dediee  a  la  déesse  Vestal,  III,  23,  5...  omnes  sub  jugum    ab  Tuscula- 

sus  paine  de  mort  elle  devoit  garder  virginité,  nis  missi...  :  ...  et  furent  miz  par   les  Tuscu- 

et  pour  ce  elle  dist  que  un  jour  ou   quel  elle  lains  soubz  le  joue.  Incident.  Ce   estoit  le  plus 

aloit  laveries  entrailles  des  sacrifices  elle  s'en-  grant  vitupère    que  l'en  pouoit  faire   a    cellui 

dormi  soubz  un   arbre  et   Mais  descendi    qui  temps  aux  vaincus  que  les   faire   passer  soubz 

l'enrpreingna  en  dormant  ;  laquelle  chose  elle  un   joue   ou  soubz  une  fourche  (fr.  20o,  fol. 

lainst  par  paour  de  mort  ou  en  vérité   elle   le  8f>  b). 

cuida,  ainsi  si  comme  dist  Ovides  ou  livre  des  (>)   you.  a  I,  6,  4,  une  assez  longue  note  sur 

Fastes  [IV,  201',  laquele  chose  si  fondée  pot  |a  jaie  je  ia  fondation  de  Rome, 

estre  que  elle  fu  en  dormant   illuse  et  oppri-  [J;   'i;ve_i  ;ve  1           g 
mee  d'un  dyable  incube...  (fol.  9  a). 


388  PIERRE  BERSUIRE. 

Maxime,  Ylstoire  de  la  construction  de  Tournayw  (I,  4o,  1),  sont  cités 
d'après  Trevet.  Seules  deux  références  à  Ovide  ne  semblent  pas  pro- 
venir de  cette  source (2). 

Bersuire,  pour  faciliter  au  lecteur  l'intelligence  des  Jaits  de  l'his- 
toire romaine,  choisissait  soigneusement  ses  mots  et  commentait 
parfois  ses  traductions  ;  peut-être  n'a-t-il  pas  mis  autant  d'attention 
à  comprendre  avec  précision  la  pensée  de  Tite-Live  :  sa  version  n'est 
pas  toujours  exacte. 

Assurément,  le  mauvais  état  des  manuscrits  pouvait  entraîner  des 
erreurs  dont  il  n'est  pas  responsable. 

C'est  un  texte  fautif  (VIII,  8,  4)  qui  lui  a  fait  croire,  comme 
d'ailleurs  à  Trevet,  que  la  troisième  «  bataille  »  (acies)  de  l'armée 
romaine  comptait  quinze  ordres,  composés  chacun  de  trois  «  primi- 
piles  »  (vrimumpilum)  ;  le  «  primipile  »  comprenait  à  son  tour  trois 
«bannières»  (vexillae)  de  1 86  hommes  :  au  total  plus  de  25.ooo 
soldats,  près  de  dix  fois  la  réalité.  Ce  résultat  était  de  nature  à  faus- 
ser toute  interprétation  des  guerres  antiques.  Le  nom  de  «  pri- 
mipile  »,  donné  à  chacune  des  trois  parties  de  l'ordre,  repose  lui- 
même  sur  une  mauvaise  leçon.  Bersuire  lit  primumpilum  et  traduit  : 
«  chascuns  ordres  avoit  .111.  parties  et  chascune  estoit  appellee  primi- 
pile  »  (i28d),  quand  le  texte  aujourd'hui  communément  reçu  porte  : 
ordo  unusauisque  très  partes  habebat;  earam  unanujuanujue  prunani  pdum 
vocabant^K  On  attribuera  aussi  à  une  lecture  erronée  des  traductions 
telles  que  :  II,  32,  6...  (juaindiu  autem  tram/uillam  (/uae  secesserit  multi- 
tudinem  fore  :  «  ...ne  savoient  il,  quant  il  s'en  seroientalez,  par  combien 
de  temps  l'autre  multitude  qui  en  lieu  d'eulx  vendroit  seroiten  paix  et 
en  tranquillité  ...  »  (fol.  4  1  b)  —  XXV1I1,  29,  7...  sanguine  luent  quod 
amiserunt  :  «...plourerontaleursanc  ce  queilontforlait...»  (fol.  2  83c); 
le  texte  traduit  portait  successerit^  et  liujent  au  lieu  de  secesserit  et  luent. 

(l)  Sur  ce  texte,  voir  L.-F.  Flutre,  «  Li  Fait  g'on,  est  dans  son  ensemble  aussi  mal  comprit 

des  Romains»  dans  les  littératures  française  et  par   Trevet  que  par  Bersuire;   voir    plus  loin, 

italienne  du  xui'  au  xvi'  siècle,  Paris,    193a,  p.  391. 

p.  60-100.  (4)  C  est  ce  qu'avait  lu  Trevet,   fol.   5o  b    : 

'*'  I,  4,  1 ,  cité  p.  387,  n.  1  et  I,  19,  7  [Fastes,  incerti  erant  an   malant  eam  abire  vel  manere  ; 

1,  48-5o).  date  autem  quod  abiret  et  alia  plebs   succede- 

m  Le  passage,   d'ailleurs   dillicile,  VIII,  8,  ret  quia  sine   plèbe   non  posset   esse    civitas , 

8,  où  Tite-Live  décrit  l'organisation  de  la  lé-  dubitaret  quamdiu  foret  tranquilla. 


SES  ECRITS.  389 

L'incertitude  de  la  graphie  des  manuscrits  est  également  source 
de  confusions  :  les  bouches  de  l'Eure  [oslium]  sont  devenues  les 
ennemis  (hostium),  et  l'ordre  donné  par  Scipion  à  la  flotte  romaine 
de  se  rassembler  en  ce  lieu  s'est  transformé  en  celui  d'attaquer 
les  vaisseaux  ennemis  naviguant  sur  l'Ebre,  l'erreur  sur  oslium  ayant 
entraîné  celle  sur  petere  (l). 

Une  mauvaise  coupure  fait  deux  villes,  «  Alope  »  et  «  Conesse  », 
d'Alopeconnese,  dans  la  Ghersonèse  de  Thrace  (XXXI,  16,  5). 

Dans  telle  phrase,  l'erreur  vient  de  ce  que  la  bonne  ponctuation 
n'apparaît  que  si  l'on  connaît  d'autre  partie  détail  des  événements: 
Bersuire,  ignorant  qu'une  partie  seulement  de  la  Sicile  et  toute  la 
Sardaigne  étaient  restées  fidèles,  traduit,  XXVI,  /ji.  12  Acide  clefec- 
tionem  Itahae,  Suiliae  majons  partis,  Sardiniae  :  «Adjoustons  a  cestui 
les  dellaillemenz  d'Ytalie  et  de  Sicile  et  la  plus  grant  partie  de  Sar- 
deigne  »  (fol.  2  56  b  ). 

A  en  juger  par  le  nombre  de  fois  où  il  n'a  pas  su  à  quelle  principale 
rattacher  une  subordonnée,  le  traducteur  avait  peine  à  aperce\oir 
les  limites  entre  les  phrases.  Nous  lisons  aujourd'hui  XXVI,  [\  \ ,  i3  : 
...  in  hac  ruina  rerum  stetit...  virtus  populi  romani;  liaec  omnia  strata  hu- 
mi  erexitacsuslulit.  Vos  omnium pruni,  milites...  obstitistis,a.vec  une  ponc- 
tuation forte  après  sustuht  dont  le  sujet  est  virtus  populi  romani  ; 
Bersuire  fait  passer  milites  dans  cette  proposition  où  ce  mot  n'a  rien  à 
faire  et  traduit  :  «  se  tint  et  persévéra  entière...  la  vertu  du  peuple 
romain;  et  certes,  toutes  cestes  choses  enclinees  a  terre  relevastes 
vous  chevaliers,  tuit  li  premiers...  en  tant  comme...  vous  oppo- 
sastes...»  (fol.  2 56  b). 

Mais  les  erreurs  dues  au  mauvais  état  de  l'exemplaire  de  Tite- 
Live  utilisé  par  Bersuire  ou  à  l'absence  de  ponctuation  régulière  sont 
malgré  tout  les  moins  nombreuses  :  il  n'est  guère  de  page  où  l'on  ne 
rencontre  un  ou  plusieurs  contresens  à  mettre  au  compte  de  I  inex- 
périence ou  de  la  distraction  du  traducteur.  Le  subjonctif  d'hypo- 
thèse, XXVIII,  27,  i3  Temere  potius  (juam  avide  credideritis...  est  pris 
pour  un  subjonctif  de  regret  :  «...  place  a  Dieu  que  vous  l'aiez 
cuidié  faire  plus  par  folie  que  par  volenté»    (fol.  282  d).  La  valeur  de 

<1J  XXVI,  4i,  ••••  classent  oslium  inde  Hiberi         ou  ileuve  de  Evre  ilz  assaillissent  (IV.  a6l,  fol. 
fluminis  petere  jubet...  :  ...  et  leur  commanda  131  c). 

que  la  Hotte  des  galees  penoyses...  qui  estoient 

HIST.   LITTÉR.  XXXIX.  26 


300 


PIERRE  BERSU1RE. 


nmn,  XXXI,  18,  a  Nain  Abydeni  (/uorjue  ultra  tibi  intulerunt  arma, 
«  est-ce  que  par  hasard  les  Abydains  t'auraient  provoqué?  »  n'est  pas 
perçue  :  «  Et  li  Abydain,  dist  il,  ne  t'ont  il  pas  meu  guerre  premier 
et  tout  de  gré?  »  (fol.  3 20  c). 

11  y  a  plus  grave  encore,  et  Ton  pourrait  dresser,  pour  chaque 
livre,  une  longue  liste  de  fautes  aussi  grossières  que  les  suivantes  : 

J,  48,  1  ...  Servius  cum  intervenisset  ...  Seurvint  Servilius  esveiïïiez  par  un 
trepido  nuntio  excitatus, ...  a  vestibulo  message  paoureus  de  la  garde  robe  de 
curiae  magna  voce...  la  courtine  et  dist  a  haulte  voiz. .  .  (fol. 

a5  b). 

. . .  lurent  cité  a  parlement.  .  .  et  cest  apel 
lu  fait  ferochement  et  aus  haus  cris  poul- 
ies espoenter . . .  (fol.  282  c). 
. . .  ains  feistes  prendre  les  fasces  et  les 
enseingnes  de  vostre  empereur  a  ceulz 
ausquelz  ses  sergans  seingnorissoient, 
laquelle  chose  navoit  onques  mais  lait 
nul/,  olz  romains. . .  (fol.  2  83  a). 

...  mais  certes,  se  Attalus  et  li  Rotlien 
n'eussent  cessé  d'obéir  a  Philippe,  ceii 
siège  n'eust  point  duré  (fol.  32ob). 
...  si  que  il  ne  rapelerent  pas  seulement 
ceulz  qui  assailloient  par  terre,  ainçois 
avecques  ce  fesoient  il  que  les  nez  que  il 
avoient  estoient  hayneuses  et  domageuses 
aus  asseianz. .  .  (fol.  3 20  b). 

.  .  .  que.  soudainement  il  reputerent  touz 
ceulz  estre  traïz  tjui  estoient  sanz  mort 
tourné  de  la  bataille...  (fol.  32od). 


XX VIII,  26,  12  Vocati.  .  .  ferociter 
in  forum  ad  tribunal  imperatoris  ut  ultro 
territuri  sucelamationibus  concurrunt. .  . 

XX  VIII,  27,  1  !i . . .  fasces  imperatoris 
vestri  ad  eos  quibus  servus  cui  impe- 
rarent  nunquam  fuerat  Romanus  exer- 
citus  detulistis? 

XXXI,  1  (i,6. . .  Abydeni...  eripique 
ex  obsidione,  ni  cessatum  ah  Attalo  et 
Rhodiis  foret,  potuerunt.  .  . 

XXXI,  iy,i...  non  terra  modo 
adeuntis  aditu  arcebant,  sed  navium 
quoque  stationem  infestam  hosti  facie- 
bant... 


XXXI,  18,6...  ut  repente  pro- 
ditos  rati  qui  pugnantes  mortem  occu- 
buissent. .. 


Même  lorsqu'il  ne  commet  pas  à  proprement  parler  d'erreur, 
Bersuire  se  contente  souvent  d'un  à  peu  près,  à  moins  qu'il  ne  saute 
des  mots  ou  même  des  phrases  entières  : 


pro  se  quisque 


I'k'I.  u . . .  ad  illa  mih 
acriter  intendat  animum 

i'rél.  12...  sed  querellae...  abinitio 
rei  absint  :  cum  bonis  potius  ominibus 
votisque  et  precationibus  deorum  dea 
1  unique,  si,  ut  poetis,  nobis  quoque  mos 
esset,  libentius  inciperemus,  ut... 


. . .  ains  pri  chascun  que  il  me  oienl 
parler...  (fol.  8a). 

...  mais  au  commencement...  il  ne 
convient  pas  user  de  telles  querimonies,... 
mais  de  (aire  aus  dieux  et  ;uis  déesses 
oroisonset  prières,  si  comme  les  poestes 
ont  acoustumé  a  faire-,  que. . .  [fol.  8a  . 


SES  ECRITS. 


39] 


XXVIII,  27,  k  . . .  hostes?  Corpora, 
ora,  vestitum ,  habituai  civium  adgnosco  ; 
facta,   dicta,   consilia,   animos   hostium 

video.  .  . 


. . .  anemis  donques  vous  puis  appeler, 
vestuz  de  robes  d'ami,  quar  pour  cer- 
tain je  voi  en  vous  habis  de  citoiens  et 
fais  et  courages  d'anemis. . .  (fol.  282  d). 


Le  commentaire  de  T revêt  ne  lui  facilitait  pas  toujours  la  tâche, 
car  le  dominicain  n'avait  pas  tout  correctement  interprété  ou  clai- 
rement expliqué.  Deux  passages  relatifs  à  l'organisation  de  l'armée 
romaine  montreront  Bersuire  en  train  de  s'égarer  à  sa  suite  : 


VIII,  8,  5...  mani- 
pulus  levés  vicenos  mi- 
lites, aliam  turbam  scu- 
tatorum  habebat. . . 


Trevet  :  ...  sunt  autem  isti  ...  et  si  estoit  li  mani- 
mani|)uli  levés.  Quid  autem  pules  legiers  de  .XX. 
vocet  manipulum  levemexponit  chevaliers  a  lances  et 
dicens  :  niauipulus  levis  vicenos  d'une  autre  tourbe  de 
milites  habebat,  scilicet  liastatos,  ceulz  qui  portaient  escus 
boc  est  gerentes  hastas  ;  aliam 
turbam  scutatorum ,  id  est  qui 
cum  scutis  minora  tela  gerebant, 
habebat. . .  (fol.  211  a). 


VIII,  8,  G  Robustior 
indeaetas  totidem  mani- 
pulorum,  quibus  princi- 
pibus  est  nomen,  hos 
sequebantur,  scutati 
omnes,  insignibus  ma- 
xime armis. 


Trevet  :  .  .  .  Inde,  id  est  post 
hoc  in  secunda  acie  robustior  etas , 
scilicet  erat,  agmen  totidem  mani- 
pulorum,  scilicet  quindecim  exis- 


...  (fol.   128c) 

Trevet  et  Bersuire  ont 
rattaché  à  tort  levés  à 
manipulus ,  alors  an  il 
(jualifie  milites. 
. . .  Après  cestui  venoient 
une  autre  plus  forte 
d'aage,  d'autant  de  mani- 
pulles,  lesquels  estaient 


lens,  qnibns  principibus  erat  nomen,    appeliez  princes ,  et  après 


ce  venoient  ceulz  qui 
portoient  les  escuz,  tout 
a  armes  notables. . .  (fol. 

128d). 

Ni  Trevet,  ni  Bersuire 
ne  se  rendent  compte  que 
Tite-Live  n'introduit  an- 
cane  distinction  entre  les 
hommes  du  second  rang, 
et  que  hos  désigne  les  sol- 
dats de  la  première  ligne. 

Mais  bien  plus  souvent  Trevet  avait  vu  juste,  et  plus  d'attention 
aurait  évité  grand  nombre  de  faux  pas.  Ainsi,  en  I,  48,  2,  sont  rap- 
portés les  propos  de  Tarcpiin,  qui  accuse  le  roi  Servius  d'avoir  trop 
longtemps  insulté  les  vrais  maîtres  de  Rome  :  . . .  salis  Muni  diu  per 

licentiam  eliulentem    insultasse  dominis La  phrase   est    exactement 

commentée  par  Trevet  (fol.   -?8a)  :   «Salis  illam,   scilicet   Servium, 

26. 


id  est  qui  vocabantur  principes. 
Ponitur  enim  casus  pro  casu, 
secundum  regulam  in  primo  libro 
notatam  ;  dicens  hos,  scilicet 
principes  sequebantur,  omîtes  scu- 
tati scilicet  qui  non  hastas  ut 
priores,  sed  cum  scutis  minora 
tela  gerebant,  aut  in  eadem  acie, 
armis  insignibus  id  est  notabilibus 
armati. .  .  (fol.  2  1  1  a-b). 


392 


PIERRE  BERSUIRE. 


eluclentem,  id  est  deripientem  vel  deridentem,  propter  licenciant,  id  est 
per  ablusionem,  insultasse  diudominis,  idestpatribusetprimoribus...  ». 
I3ersuire  traduit  cependant  :  «  ...  et  ainsi  longuement  s'est  moquez 
Tarquin  de  lui  et  des  seigneurs  » . 

La  glose  de  ï revêt  était  aussi  parfaitement  claire  en  cette  phrase  : 

II,  3 1  ,  ii  Apparuit  Trevet  :  Appariât  causa  plebi,  ...  si  sembla  au  pueple 
causa  plebi,  [dictatorem]  scilicet  quare  renunciavit  dicta-  cpiepour  ce  que  il  estoit 
suam  vicem  indignan-  ture,  abuse  maqistratu  indignan-  indignés  dont  il  ne  pou- 
tem  magistratu  abisse...    tem  vicem  suam,  scilicet  populi,    oit  aidier,  il  avoit  laissié 

id  est  ideo  renunciavit  dictature,    son  office...  (fol.  f\  ï  a)W. 

quia  indignatus  est  quod  debuit 

talis  fieri  recompensatio  populo , 

ut  pro  labore  belli  nicbil  remedii 

reportaret. . .  (fol.  kq  à). 

Celui  qui ,  le  premier,  traduit  un  texte  s'expose  à  tant  de  difficultés 
qu'il  lui  est  presque  impossible  de  les  résoudre  et  sans  doute  de  les 
apercevoir  toutes.  Le  travail  de  Bersuire,  en  1 355 ,  ne  pouvait  être 
qu'un  premier  essai,  fort  imparfait.  Toutefois,  les  remarques  qui 
précèdent  montrent  que  le  «  petit  serviteur  »  de  Jean  le  Bon  n'était 
peut-être  pas  assez  bon  latiniste  pour  mener  pleinement  à  bien 
l'œuvre  dont  on  l'avait  chargé.  Et  il  semble  que  cette  insuffisance  ait 
été  aggravée  par  la  hâte  que  trahissent  à  chaque  instant  de  surpre- 
nantes étourderies.  On  n'a  pas  l'impression  que  Bersuire  se  soit 
jamais  attardé  sur  une  phrase  difficile. 


(1>  Il  faut  ajouter,  pour  être  équitable,  qu'en 
quelques  occasions,  la  traduction  marque  un 
progrès  sur  Trevet  : 

VIII,  8,  /t-5  .  .  .  postremo  ...    instruisirent   il 

[edd.    postremi]    in    plures  leurs     batailles    par 

ordines  instruebantur  ;  ordo  ordres,  et  sachiez  que 

sexagenos  milites,  duos  cen-  uns  ordres  conteuoit 

turiones,  vexillarium  unum  .LX.  chevaliers,  .II. 

habebat.  Prima  acies  hastati  centurions  et  .1.  por- 

erant,  manipuli  quindecim,  tant  baniere.  La  pre- 

distantes...  miere    bataille    avoit 

Trevet:  ...   postremo    in-  ceulzqui  porloientles 

struebantur,  id  estordinaban-  hastcs  dont  il  v  avoit 

tur    acies   in   plures   ordines.  quinze      manipules, 

Onlo    in    sexayenos     milites  distanz   par   égal... 

scilicet  instruebantur  et  dis-  (fol.  128c). 
ponebantur.  Manifestius  au- 
leui   exprimens   ordinem    et 


disposicionem  exercitus  divi- 
dit  eura  in  très  acies,  et 
describens  primam  aciem 
dicit  :  Prima  acies  habebat 
duos  centuriones,  unum  vexil- 
larium. Erant  scilicet  in  ea 
acicA  V.  manipuli  hastati  dis- 
tantes. .  .  (fol  3  1 1  a). 

VIII,  8,  11...  inde  rem 
ad  triarios  rediisse,  cum 
laboratur,  proverbio  iucre- 
buit.  .  . 

Trevet  :  Redisse,  unde 
increbuit  proverbio ,  id  est 
proverbiaiiter  diceretur  cum 
laboratur,  id  est  cum  debili- 
tatur  et  vexatur,  rem  redisse 
ad  triarios...    (fol.    211  c). 


...  si  en  fu  dit  un 
commun  proverbe, 
pour  occasion  de  ce 
que  toutefois  que 
aucun  négoce  reculoit 
et  tornoit  au  premier 
estât,  l'en  disoit  que 
la  chose  estoit  retor- 
nee  aus  triariens.  .  . 
(fol.  ia8d). 


SES  ECRITS. 


393 


I,  à8,  7  Foedum  inhumanumque 
inde  traditur  scelus  monumentoque 
locus  est  —  Sceleratum  vicum  vocant 
—  quo  amens ,  agitantibus  furiis  sororis 
et  viri,  Tullia  per  patris  corpus  car- 
pentum  egisse  fertur,  partemque  san- 
guinis  ac  caedis  paternae  cruento 
vehiculo,  contaminata  ipsa  resper- 
saque,  tulisse  ad  pénates  suos  virique 
sui,  quibus  iratis  malo  regni  principio 
similes  propediem  exitus  sequerentur. 


Son  style  s'en  ressent.  Il  lui  arrive  de  faire  du  mot  à  mot,  surtout 
lorsque  le  texte  est  compliqué  : 

lllecques  avint  une  grant  iniquité  inhu- 
maine et  horrible,  dont  encore  dure  ia 
mémoire  et  pour  laquelle  chose  celle  rue  a 
non  encores  la  rue  Escommeniee.  Quar  la 
dite  Tullie,  faite  desvee  par  les  furies  ou 
forceneries  d'enfer  vengant  la  mort  de  son 
premier  mari  et  de  sa  suer  avant  par  elle 
occis,  fist  passer  son  char  au  travers  et  par 
dessus  le  corps  de  son  père,  si  que  en  son 
char  ensaillant  du  sanc  de  lui,  elle,  honnie 
et  touchiee  ou  arrousee  d'icelui  meisme 
sanc,  porta  a  son  hostel  partie  de  l'occision 
et  du  sanc  d'icelui  ;  par  lesquelles  forcene- 
ries courrouciees,  au  mal  commencement 
de  cesti  royaume  dudit  Tarquinus  assez 
tost  après  se  ensuit  semblable  fin  et  issue. . . 
(fol.  2  5  c). 

On  rencontre  à  chaque  instant  des  tours  imités  du  latin.  Toutefois, 
il  serait  inexact  de  dire  que  la  phrase  française  est  toujours  calquée 
sur  celle  de  Tite-Live  :  aux  périodes  composées  de  multiples  subor- 
données sont  substituées  des  séries  coordonnées  :  I,  k  i ,  2  Servio 
accito. . .  cum  ostendisset. . .  orat. ..:...«  a  appelé  Servilius  et  li  montra 
et  l'a  prié»  (fol.  22c)  —  I,  48,  1  Huic  orationi  Servius  cum  interve- 
nisset . . .  excitalus . . .  inquit ...:...  «  A  ceste  manière  de  parler  et  ende- 
mentres  que  Tarquin  la  faisoit,  seurvint  Servilius. . .  esveilliez. . .  et 
dist  a  haulte  voix  ...  »  (fol.  25b)(,).  Les  participes,  en  accord  ou  abso- 
lus, sont  le  plus  souvent  rendus  par  des  verbes  à  mode  personnel (2); 


(1)  Inversement,  lorsque  Tite-Live,  en  vue 
d'un  effet  particulier,  coordonne  ou  juxtapose 
des  propositions ,  Bersuire  n'hésite  pas  à  intro- 
duire entre  ces  phrases  des  liens  de  subordina- 
tion : 

Préf.    11...    aut  ...  se  l'amour  que  je  ay .  .  . 

me  amor  fallit,   aut  ne  me  déçoit,  je   puis   dire 

nulla  res  publiea.  .  .  que  il  ne  fu  onques  cité.  .  . 

major  fuit.  .  .  (fol.  8  a). 

XXVIII,  28,4 ne  aussi  il  ne  se  conjoin- 

uec  cum  Pyrrho   se  drent  point  avec  Pyrrhus. . . 

conjunxerunt    :     vos  si    comme    vous   avec    Man- 

cum  Mandonio. . .  et  doine.  .  .  en  communs  con- 


consilia  communi- 
castis  et  arma  conso- 
ciaturi  fuistis.  .  . 

«  I,  48,  S... 
Tum  Tarquinius, 
necessitate...  cogente 
.  .  .audere.  .  .  vah- 
dior.  .  .  arripit  Ser- 
vium.  .  .  elatumque 
dejecit.  .  . 

XXVIII,  26,  i3... 
imperator  ascendit... 
et  reducti  armât i .  .  . 
se  ...circumfuderunt. 


seulz    [avez]    assemblé    vos 
armes.  .  .  (fol.  283  a). 

.  .  .  Lors  Tarquinus,  voians 
que  il  estoit  nécessaire  de 
emprendre.  .  .  comme  celui 
qui  estoit  plus  puissans  en 
aage  et  en  force  prist  ledit 
Servilius  et  le  porta. . .  et  le 
geta. .  .  (fol.  25  b). 
...  si  s'en  monta  l'empe- 
reur en  son  siège,  et  li  armé 
retornerent...  et  se  mistrenl 
derrière...  (fol.  282c). 


394 


PIERRE  BERSUIRE. 


les  phrases  nominales  deviennent  des  phrases  verbales  (1;  ;  les  infinitifs 
de  narration  sont  remplacés  par  des  phrases  à   mode  personnel (2). 

Tite-Live  utilise  volontiers,  lorsqu'il  fait  parler  les  personnages,  le 
style  indirect,  qu'il  emploie  très  librement.  Le  irançais  n'avait  pas  à 
cet  égard  la  même  souplesse  et  Bersuire  ajoute  un  verbe  pour  intro- 
duire ces  discours  : 


I,  '17,  10-1  a  Ibi  Tarquinius  male- 
dicta  ab  stirpe  ultima  orsus  :  servum 
servaque  natum  post  mortem  indignant 
parentis  sui,  non  interregno,  ut  antea, 
inito,  non  eomitiis  babitis,  non  per 
suffragium  populi ,  non  auctoribus  pa- 
tribus,  muliebri  dono  regnum  occu- 
passe, lia  natum,  ita  creatum  regem, 
fautorem  infimi  gcneris  hominuni  ex 
quo  ipse  sit,  odio  alienae  honestatis 
ereptum  primoribus  agrum  sordidissi 
mo  cuique  divisisse;  omnia  onera  quae 
communia  quondam  fuerint  inclinasse 
in  primores  civitatis  ;  instituisse  cen- 
snm .  .  . 


.  .  .  Illecques  commença  Tarquins  a  dire 
vilonnie  du  roy  Servilius  et  commença  de 
sa  première  ligniee,  en  disant  que  il  estoit 
serf  «t  lilz  de  serve  et  que  emprés  la  non 
digne  mort  de  son  père,  sans  faire  celui 
intervale  que  l'en  apele  interrègne...  et 
aussi  sans  establir  jour  de  eleccion  que 
l'en  apele  comices,  et  aussi  sans  fassente- 
ment  du  pueple  et  sans  l'auctorité  des 
pères,  par  le  don  d'une  famé  il  avoit  occupé 
le  royaume,  el  que  ainsi  nez  et  ainsi  créez, 
il  avoit  tous  jours  esté  fauteurs  de  basse 
ligniee  et  île  cbetive  gent,  comme  cil  qui 
île  ceulz  estoit  nez,  et  que  pour  bayne 
d'autrui  bonuesté  (c'est  pour  bayne  de  gen 
tillesce)  il  avoit  soustrait  le  champ.  .  .  ans 
princes  et  ans  nobles  de  la  cité  et  l'avoit 
divisé  a  cbascun  vil  et  oit  du  pueple,  et 
aussi  cpie  toutes  les  choses  communes  il 
avuit  imposé  ans  premiers  de  la  cité,  et 
que  il  avoit  establi  le  cens.  .  .  (loi.  a5  b). 

Les  longues  périodes  sont  réorganisées;  il  semble  bien  (pic  le 
traducteur  ail  été  plus  attentif  à  l'ordre  des  propositions  qu'à  leur 
rapport  : 

I,  '11,  '1  ■ . .  (.uni  clamor  impetus-  ...   le    pueple  par  dehors  estoit   plain  de 

que  multitudinis  vi\  sustineri  posset,  tourmente,  si  que  le  cri  de  la  multitude 

ex  superiore  parte  aedium  per  fenestras  pouoil  ;i  em  is  estre  soustenu .  quant  fana 

in  Novam   viam  versas  —  habitabal  qui!  s'en  est  en  baull  montée  nu  plus  liant 


'■'  I,   4i,     1    Cla-  ...    I.e   cri  fu   grant    el    le               P    I ,  '17.  7...  Tar  ...  se  prist  a  avironnei  cl  a 

mor     inde    concur-  pueple  courut  la ,  et  chiscans  quinfua      circumire  acoiotier. ..  et  aussi  se  prisl 

susque  populi  mirait-  se  merveilla...  (fui.  ■>■>  cV  et  prensare. . .   alli-  a  airain...  (fol.  i5a). 

tium...  ccrc... 


SES  ECHUS. 


HQ.r> 


enim  rex  ad  Jovis  Statoris 
Tanaquil  adloquitur. . . 


pôpuh 


XXVII,  48,  12-1 5  Claudius 
«  quid  éfgo  praecïpiti  cursu  tam  lon- 
gum  iter  emensi  sumus  ?  »  clamitans 
militilms  cum  in  adversum  collem 
frustra  signa  erigere  conatus  esset,post- 
quam  ea  regione  penetrari  ad  hostem 
non  videbat  posse,  cohortes  aliquot 
subductas  e  dextro  cornu,  ubi  statio- 
nera  magis  segnem  quam  pugnani 
fùturam  cerncbat ,  post  aciem  circum- 
ducil  et  non  hostilms  modo  sed  etiam 
suis  ino'pinantibus  in  sinistram  evectus 
in  dextrum  liostiuni  latus  incurrit  ; 
tantaque  celeritas  fuit  ut  cum  osten- 
disset  se  ab  latere  mox  in  terga  jam 
pugnarent. .  . 


lieu  du  palais,  droit  ans  fenestres  dont  i'en 
pouoit  veoir  la  voie  dehors  (ce  lu  jouste  le 
temple  le  Slatour,  ou  habitoit  Tarquins  li 
roys)  ;  si  a  Tanaquil  apelé  le  pueple  et  leur 
a  dit...  (fol.   3  2  d). 

Claudius  se  prist  a  crier  a  ses  cheva- 
liers en  disant  ces  paroles  :  «  Pourquoy 
donques,  seingneur,  avons  nous  l'ait  si 
longue  voie  en  si  pou  de  temps,  se  autre- 
ment nous  ne  voulons  besoingner  ».  Lors 
s'essaia,  mes  ce  fu  pour  noient,  de  faire 
monter  les  banieres  contre  la  montaingne 
pour  aler  aus  annemis  cjui  estoient  de  l'autre 
part  d'icelle.  Mes  la  ou  il  vit  que  de  celle 
partie  ne  pooit  il  aler  a  eulz,  il  prist  avec, 
lui  aucune  flotte  de  chevaliers,  lesquels  il 
osta  du  destre  corn,  de  celle  part  ou  il 
veoil  que  il  avroit  plus  stacion  paresceùse 
que  apporte  bataille,  et  ou  li  chevalier 
avoient  mains  que  faire,  et  les  mena  entour 
par  detrés  la  bataille  ;  et  contre  l'opinion 
tant  des  siens  comme  des  anemis,  il  se 
transporta  soudainement  ou  senestre  corn 
des  adversaires.  Si  fu  celle  isnelleté  si 
grande  quar  comme  il  se  fussent  moustré 
au  costé  de  la  bataille,  l'en  les  vit  tantost 
conbatrepar  derrière  d'icelle. . .  (fol.  27,3.0). 


Dans  ces  conditions,  les  ralunements  du  style  de  Tite-Live  dispa- 
raissent de  la  traduction.  Il  suffira  de  citer  une  phrase  de  la  préface 
de  l'Histoire  romaine,  très  travaillée,  pour  constater  que  rien  ne  reste 
dans  la  prose  de  Bersuire  du  souci  de  variété  et  de  gradation  de  son 
modèle  : 


Préf.  Q . . .  quisque  .  .  .  intendat  ani- 
mura  quae  vita,  qui  mores  fuerint,  per 
quos  viros  quibusque  artibus  domi 
militiaeque  et  partum  et  auctum  impe- 
rium  sit;  labente  deinde paulatim  disci- 
plina, velut  desidentes  primo  moi'es 
sequatur  animo,  deinde  ul  magis 
magisque  lapsi  sint,  tum  ire  coeperint 


...  par  quelle  vie,  par  quiex  meurs,  par 
quiex  hommes  et  par  quiex  artifices  a  l'ostel 
et  es  champs  (c'est  en  pais  et  en  guene), 
l'empire  de  Rome  a  esté  acquis  et  maintenu 
iusques  au  temps  présent  en  quiex  meurs 
et  discipline  sont  si  forment  laschees  et 
ainsi  se  trébuchent  impétueusement  que 
nous  ne  pouons  souffrir  nos  vices  ne  les 


396  PIERRE  BERSUIRE. 

praecipites,  clonec  ad    haec  tempora        remèdes   crui   a    ceuls  appartendroient. . . 
(juibus  nec  vitia  nostra  nec  remédia        (fol.  8  a). 
pati  possumus  perventum  est .  .  . 

Bersuire  trouvait  les  «constructions»  de  Tite-Live  «tranchiees, 
brieves  et  suspensives»  (1)  ;  il  s'est  fait  un  devoir  de  remédier  à  ce 
défaut.  Rarement  il  commence  une  phrase  sans  un  mot  de  liaison, 
tel  que  :  ains,  ainsi,  avec  ce,  certes,  et  certes,  et  aussi,  et  pour  voir, 
lors,  mais  pour  certain,  en  non  Dieu,  pour  Dieu,  etc. 

Il  développe  les  propositions  elliptiques  : 

I,  48,5...  [Servais]  ab  iis  cpii  ...  Tarquins  ot  envoie  genz  qui  illecques  le 
missiabTarquinio...erantinterficitur.  tuèrent  et  le  cuide  on  que  ce  fist  Tarquins 
Creditur,  quia  non  abborret  a  cetero  par  le  amonnestement  de  sa  famé  Tullie 
scelere,  admonitu  Tuliiae  id  factum.  (qui    estoit  fille    dudit  roy  Servilius),    a 

laquelle  chose  croire  puet  esmovoir  chas- 
cun  le  fait  qui  s'ensuit  qui  lu  tel...  (fol.  2  5b). 

XXVIII,  27,11  Sed  multitudo  ...  Mes,  dist  il,  aussi  comme  la  nature  de 
omnis,  sicut  natura  maris  per  se  immo-  la  mer  est  telle  que  toute  quant  est  de  soy 
bilis  est,  et  venti  et  aurae  cient;  ita  elle  est  non  mouvable,  mes  li  vent  et  les 
aut  tranquillum  aut  procellae  in  vobis  tempestes  la  font  particulièrement  mouvoir, 
sunt.  . .  aussi  est  il  de  vous,  quar  il  a  en  vous  en 

partie  tempeste,  en  partie  transquillité.  .  . 

(fol.  282  d). 

11  ajoute  des  déterminations,  et  en  particulier  remplace  les  pro- 
noms par  le  nom  de  la  personne  ou  la  chose  qu'ils  représentent;  il 
équilibre  les  deux  membres  d'une  comparaison  en  restituant  dans 
l'un   d'eux    un  verbe  sous-entendu:  XXVIII,   28,8...    horum  (/uocfiie 

meinoriam ,  sicut  patnae  meujue,  eiecerttis. . . mais. . .  vous  avez  mis 

hors...  la  mémoire  deulz  si  comme  vous  avez  de  vostre  pais  et  de 
moy...»  (loi.  283a)  —  XXVIII,  26,1 l\.  ..nihdaexjueeos terrait quam... 
robur. ..:«...  nulle  chose  ne  les  espoenta  tant  comme  fist  la  vigoiïr.  . .  n 
(foi.  282  c)  —  XXVIII,  29,  8 . .  .de  nullts...  (/uam  de  vobis...  consa- 
luerunt. ..:«...  il  ne  firent  onqnes. . .  contre  nulle  personne  comme  ils 
ont  contre  vous  »  (fol.  2  83  c). 

\  oir  p.   3(io.   Bersuire,  dans  la  seconde  est  secundus,  quein  ego...  non  sine  labore  el 

édition  du   Répertoriant   répète   presque    mot  sudoribus    in    linguam    i^allicain   transtuli  de 

pour  mot  ces  considérations  :«  Me  excellents-  latina»;  art.  Roma,  éd.  Venise,    i583,  t.  III, 

simiis  bistoriographus  Titus  I.ivius,  cui  certe  p.  274,  col.  1. 
in  stili  nolnlitale,  hrevitate  et  diilicultate  nemo 


SES  ECRITS.  397 

Les  verbes  déclaratifs  sont  employés  à  tout  propos  :  Prêt.  1  1  . . . 
aut  me  amor. .  .fallu . . .  aut  nulla . . .  major  fait ...:«...  se  l'amour  ne  me 
déçoit,  je  puis  dire  qu'il  ne  fu  onques...  »  (fol.  8a)  —  I,  4i,3. .. 
regnavimus...:»  ...  considère  que  nous  avons  régné...»  (fol.  22  d) 

—  XXVIII,  27,3...  nec  oratw  suppeditat . . .  :  sachiez  pour  voir 

que  je  ne  truis  oroison...  »  (fol.  282  d)  —  XXVIII,  27,16  Lapides 
pluere. . .  vos  portenta  esse  putatis.. .:«...  qui  verroit,  disoit-il,  pierres 
plouvoir. . .   vous  diriez  que  ce  seroient  merveilles (fol.  283  a) 

—  XXVIII,  29,1...  Conolanurn  quondam  damnatio...  impulit...  : 
«...  et  n'avez  vous  oy  conter  comment  Coriolain  qui  jadis  fu  damp- 
nez...  »  (fol.  2  83  b). 

Le  subjonctif  d'ordre  ou  de  doute  est  presque  toujours  traduit  par 
une  périphrase  :  Préf. ,  12...  (/uerellae  absint. ..:«...  il  ne  convient  pas 
user  de  querimonies. . .  »  (fol.  8  a)  • —  I,  l\  1 ,3  ...  te  excitet. ..;«...  te 
doit  esveillier. . .  »  (fol.  22  d)  —  1, 4.1,4  . . .  consilia  se(jiiere. ..;.«....  je 
te  pri  que  tu  preignes...  mon  conseil...»  (fol.  22  d)  —  XXVIII, 
28, 1 5. . .  (faiblis  si. . .  superiores  essetis,  arma. . .  ferretis. ..:«....  Supposé 
que. . .  vous  fussiez  souverain  sur  eulz,  voulissiez  vous  porter  armes. . .  » 
(fol.  283b). 

Un  adjectii  ou  un  complément  sont  remplacés  par  une  proposition 

complète  :  1 ,  4  1 ,5 . . .  subito  ictu. ..:«...  du  coup  qui  fu  soudain 

(fol.  22  d)  —  I,  4i,5.v  mania  régis...  :  « ...  les  droits  qui  au  roy 
appartiennent...  »  (fol.  22  d)  —  I,  47,7...  admonere  paterni  beneficii. . .  : 
"  ...  et  les  amonnester  que  il  fussent  recors  du  bénéfice  paternal ...» 
fol.  25  a)  —  XXVIII,  27,10. . .  nec  me  vita  javaret  incisa. ..:«...  ne 
point  ne  me  plairoit  ma  vie  se  je  pensoie  que  elle  fust  haineuse ...» 
(loi.  282  d)  - — -  XXVIII,  29,10  ...  vox  citantis  nomina  damnatorum 
in  consdio  ...  :  «...  la  voiz  .  .  .  citanz  les  noms  des  dampnez,  que  il 
venissent  a  jugement  ...»  (fol.  283  c). 

Nous  avons  dit  que  la  traduction  d'un  mot  latin  par  deux  syno- 
nymes français  se  justifiait  en  certains  cas  par  le  désir  de  se  faire 
mieux  comprendre  :  il  est  hors  de  doute  que,  la  plupart  du  temps,  ce 
procédé,  loin  de  répondre  à  un  besoin  de  cet  ordre,  pst  simple  jeu 
verbal  : 

Verbes  :  II ,  6  1 , 1  -  accendit,  «  escliaufa  et  enflamma  »  — 11 ,  33, 1  capere ,  «  prendre 
ou  accepter»  —  XXVIII,    29,10,  circumdederat,  «  çaingnoit    el    avironnoit»    — 


398  PIERRE  BERSU1RE. 

XXVI,  43,8  cognosco,  «je  vous  vois  et  congnois  »  —  I,  k  i  ,6  decernit,  «il  a 
distingués  et  déterminez  »  —  XXVIII ,  27 ,   i  6 ,  expiari ,  «  estre  purgé  ne  espié  ». 

Noms:  II,  3  1,9  auctor,  «aucteur  et  meneur»  —  11,3a,]  per  causam  ,  « soubz 
occasion  et  soubz  umbre  »  — •  XXVI,  h  1 , 1  1  ciadibus,  «  grans  desconfitures  et  pestil- 
lences  »  —  XXVIII,  27,1  1  contagione,  «par  l'infeccion  et  par  la  corruption»  — 
XXVI,  '11,9  ea  fato  quodam  data  surs,  «  le  fait  et  la  destinée  laquelle  nous  a  donné 
tel  sort  et  telle  fortune  ». 

Adjectifs  :  XXVIII,  26,1  h  adfcetum,  «  megre  et  maladioux  »  -  XXVI,  '1 1 ,8 
adversae  pugnae,  «les  adversaires  et  contraires  batailles»  — ■  XXVIII,  28,1  1  aequa- 
lem,  «comparée  et  égalée»  —  I,  47,10  attoniti,  «eftraiez  et  esmeus»  —  XXXI, 
1  7, 7  caesam,  «  desconfite  et  faillies  ». 

Des  phrases  composées  d'un  verbe  suivi  de  deux  compléments  sont 
développées  par  reprise  du  verbe  en  deux  propositions  distinctes  : 
Préf.  12...  nuper  dirtttae  avàritiam  et  .  .  .  voluptates  desiderîum  .  .  . 
invexere  ...  :  «...  richesces  y  ont  aporlé  avarice,  et  .  .  .  délices  y 
ont  embatu  le  désir  ...»  (fol.  8  a)  —  XXXI,  1  7,6  . . .  sacerdotes  victi- 
masque  adduci  ...  :  «...  et  si  firent  venir  leur  preslres  el  aporter  leur 
sacrifices  ...»  (fol.  3 20  c)(l). 

On  pourrait  multiplier  les  exemples  d'une  abondance  qui  est  sans 
doute  plus  une  caractéristique  du  temps  qu'une  tendance  person- 
nelle. Nous  indiquerons  seulement  en  terminant  que  l'on  ne  pourra 
étudier  avec  précision  la  langue  de  Bersuire  sans  avoir  sous  les  yeux 
le  commentaire  de  Trevet  (2!,  car  son  influence  sur  la  (orme  de  la 
traduction  est  souvent  sensible  :  quand  Bersuire  rétablissait  un  verbe 
sous-entendu,  restituait  l'un  des  termes  d'une  comparaison,  il  ne 
faisait  que  le  suivre  : 

II,  32,5  Pavor  ingens  Trevet  :   ...  Pavor  ingens  m  ...    grant    espouvente- 

in  urbe,  meluque  mutuo  urbe,  scilicet  fuit...  (fol.  5o  b).  menl    estoil    lors  en    la 

suspensa  erant  omnia. . .  cité  .  .  .  [fol.  'i  1  b). 

II,  32,6...  quid  lu-  Trevet  :  ...  deinde  quid  fuln-  ...   el     en    oultre    ne 

turum  deinde  si  quod  . . .  nmi  scilicet  essel  dubitabanl  si. . .  savoient  il  que  il  deussent 

bellum  existât...  fol.  5ob).  faire  se...    fol.  'i  1  b). 

(l)  Bersuire  va   jusqu'à   redoubler  des   pré-  victorieux  imenle  . . .  •  (fol.  io  d). 
positions  ou   les  rendre  par  deux  substantifs  :  '    (lelle  élude    devrait  mettre   a  profil   les 

1  ,  '18,7 ...  per  corpus,  «a  travers  et  par  dessus  remarques  de  M.  Y.  Lefèvre,  La  traduction  du 

le  corps  »  (toi.  •!.)  h)   —    II,  3 1 ,8  . .  .  omnium  latin    par    un    clerc  français    au    xiii'    siècle, 

actionum  in  senatu  primant  lialmit  pro  viclore  Communicazione  letta  ail  I  ///  congresso  di  itadi 

popido  . . .  :  ....  avant  toute  autre  chose  pro-  romanâ,  Firenze,  3-8  aprile  195b,  p.  ai  0,-32  j. 
posa   en   sénat   la    liesoingne   et    la  cause  du 


SES  F.CRITS. 

Parfois  même,  ce  n'esl  pas  la  phrase  de  Tite-Li 
mais  la  glose  correspondante  : 

Trevet  :  .  . .  donec. . .  ad  tem- 
pora    liée    scilicet    presencia  .  .  . 

naibus  .  .  .  nec  remédia  scilicet 
contra  liée  vitia  pati  possnmns  .  .  . 
(fol.  i  d). 


Préf.  o  .  .  .  donec  ad 
haec  tempora  (juibus  nec 
vitia  nostra  nec  remédia 
pati  possumus .  .  . 


I,    47,7 


allicere         Trevet  :  .  .  .  ne  pro  en  et  cetera. 


donis  juvenes  ;   cum  de    Ingentia  pollieendo  quia  promisit 

se    ingentia    pollieendo    quod  si  rex  esset  faceret  magna 

tum     régis     criminibus    eis,   cam   crescere    scilicet   cepit 

omnibus  locis  crescere .       monitionibus  locis  castando  [Ces 

trois    mois   sont   altérés.]   scilicet 

gratiam      régis     eriminibns      id 

est    vituperando   et   criminando 

regem  Servium  .  .  .  (loi.  27  d). 


II,  3'2,-  Nullam  pro-  Trevet: ...  profeeto,  id  est certe, 

fecto  nisi   in    concordia  nullam  spem  reliqaam  dueere,  id 

civium    spem    reliquam  est  ducebant,    nisi  in   concordia 

dueere;  eam  per  aequa,  civium,  et  ideo  placuit  eam  esse 

per   iniqua  reeoncilian-  revocandam  per  eipia  et  per  ini- 

dam  civitati  esse . . .  qua,  id  est  justa  et  injusta  facien- 
do  .  .  .  (loi.  ôob). 


399 
ve  qui  a  été  traduite, 


.  .  .  jusques  au  temps 
présent  ...  ne  pouon 
souffrir  nos  vices  ne  les 
remèdes  qui  a  ceuls  ap- 
partendroient  ...  (  fol. 
8  a). 

...  et  aussi  se  prist 
a  atraire  tes  cuers  des 
jouvenciaux  en  leur  pro- 
mectant  grans  dons  se  il 
venoit  au  royaume  et  en 
blasmant  le  roy  Servilius 
pour  lesquelles  choses 
il  croissent  de  jour  en 
jour.  .  .  (fol.  2  5  a  et 
Bibl.  nat.,  fr.  260,  fol. 
35  d). 

...  et  briefnient  il 
veoient  bien  que  il  ni 
avoit  nul  remède  se 
n'estoit  en  pourchaçant 
la  concorde  du  pueple, 
lequel  il  leur  pleust  a 
réconcilier  a  leur  cité 
par  tas  ou  par  nelas  .  .  . 
(fol.  il  b). 


Influence  plus  subtile  encore  :  le  choix,  parmi  plusieurs  équiva- 
lents français  possibles,  et  également  exacts,  d'un  mot  latin,  a  pu  être 
suggéré  par  Trevet  : 

Préf.  1  o  .  .  .  omnis  te  Trevet:    .  .  .  intuen    tedocu-     .  .  .  les  enseingnemens  de 

exempli  documenta  in  menfn posita  in  illustrimonumento,  tous  bons  examples  qui 
inlustri  posita  monu-  id  est  in  clara  memoria,  omnis  sont  par  manière  de  mé- 
mento intueri  .  .  .  e.rempli .  .  .  (fol.  1  d)  (1). 

pris  . .  .  (fol.  8  a) 


îoire  ordenez  et  com- 


(1)  Cf.  I,  48,7...  monumentoque  locus 
est  ...  ;  Trevet  :  .  . .  locus  monnmento  est ,  id 
est  lestatur  memoriam  sceleiis...  (fol.  38  h); 


Reisuire  : 
(loi.  a5c) 


.  dont  encore  dure  la  mémoire. . . 


400 


PIERRE  BERSU1RE. 


1 ,  4 1 ,  i  .  .  .  Tarqui- 
num  moribundum  .  .  . 
excepissent .  .  . 

I,  4  i  ,5  . . .  eum  .  . . 
obiturumque  alia  régis 
munia  esse  . 


I,  4  î  ,6  .  .  .  alia  decer- 
nit,  de  aliis  consulturum 
se  regem  esse  simulât.  .  . 


I,  48, 7  .  .  .  tulisse  ail 
pénates  suos  .  .  . 


Il,     3] 


prope- 


[I,  3 1,10. .  .  pa\  loris 
parla  est  .  .  . 

II,  32,2  Et  primo 
agitatum  dicitur  de  con- 
sulum  caede,  vit .  .  . 


Trevet  :  ...  excepissent  Tar- 
quinum  moribundum  scilicetprop- 
ter  vulnus  .  .  .  (loi.  ià  h). 

Trevet  :  .  . .  obiturumque  id  est 
prosecuturumque  esse  alia  ma- 
nia ,  id  est  officia,  régis.  .  .  (fol. 

24C). 

Trevet  :  .  .  .  decernit,  scilicet 
(inaliter  dijudicando,  de  aliis  sci- 
licet dissimulans  et  in  suspenso 
tenens    consulturum.  .  .     (loi. 


Trevet  :  .  .  .  Pénates  sunt  dii 
domestici ,  qui  coluntur  in  domi- 
bus,  etponuntur  pro  ipsa  domo 
sicut  contentum  pro  conti- 
nente .  .  .  (fol.  28  b) . 

Trevet  :  propediem  id  est 
in  brevi .  .  .  (fol.  .'19  d). 

Trevet  :  parta,  id  est  acqui- 
sita.  . .  (fol.  4g  d). 

Trevet  :  agitatum,  id  est  irar- 
latuni  .  .  .  (fol.  ôo  a). 


.  .  .   ceulz 
receu  le 
estoit    bleciez 
22  c). 


d  entour  ont 

oy  qui  moult 

(fol. 


...  et  que  il  vouloit  .  .  . 
faire  les  offices  qui  au 
roy    appartiennent  .  .  . 

(fol.  22  d). 

...  et  aucuns  iugemens 
il  a  décerné  et  détermi- 
nez, les  autres  il  a  tenus 
au  jugement  du  roy  et  a 
dissimulé  que  il  s'en  con- 
seilleroit  avecques  lui . . . 
(fol.  22  c). 

.  .  .  porta  a  son  hostel . . . 
(fol.  2  5  c). 


.  .  .  dedenz  briel .  .  .  (toi. 
d  1  a). 

...  a  esté  paiz  acquise .  .  . 
(fol.  ii  a). 

...  il  orent  traitement  de 
occire  leur  consuls  .  .  . 
ffol.  h*  al. 


Tite-Live  avait  divisé  son  Histoire  en  livres  assez  étendus.  De 
bonne  heure,  on  a  éprouvé  le  besoin  d'introduire  des  subdivisions; 
celles  qui  sont  reproduites  dans  les  éditions  modernes  se  sont  fixées 
au  xvie  siècle  :  elles  étaient  demeurées  flottantes  au  Moyen  âge,  et  leur 
nombre  comme  leur  étendue  varie  d'un  manuscrit  à  l'autre.  Bersuire, 
qui  a  réparti  sa  traduction  en  chapitres  munis  de  titres  détaillés, 
a  pu  s'inspirer  du  découpage  qu'il  trouvait  dans  son  exemplaire11'. 


'"  Celte  division  semble  ne  rien  devoir  à 
Trevet;  cf.  p.  3-3.  Landolfo  Colonna  avait 
lui  aussi  introduit  dans  chaque  livre  une  divi- 
sion en  chapitres  munis  de  rubriques;  on 
retrouve  les  mêmes  dans  d'autres  exemplaires 


des  Décades;  '>.  Killanovicli,  Petrarch  and... 
Livy,  p.  i7<4;  //  Boccacio... ,  p.  3a4  et  33:>.; 
Dnl  Livio  ai  Rater io,  p.  1 5g  et  n.  1;  celte 
division  ne  coïncide  que  rarement  avec  celle 
de  lîersuire. 


SES  ECRITS. 


401 


mais  il  ne  l'a  certainement  pas  reproduit  servilement.  La  limite 
entre  deux  de  ses  chapitres  se  trouve  parfois  au  milieu  d'une  phrase 
latine  qu'il  a  maladroitement  coupée;  il  a  donc  disposé  les  rubriques 
en  travaillant  sur  le  texte  français  : 


1,  58,  5  Quo  terrore  cum  vicisset 
obstinatam  pudicitiam,  velut  victrix 
libido,  profectusque  inde  Tarquinius 
ferox  expugnato  décore  muliebri  esset, 
Lucretia  maesta  tanto  malo  nuntium 
Romam  eundem  ad  patrem  Ardeamque 
ad  virum  mittit,  ut  cum  singulis 
lîdelibus  amicis  veniant.  .  . 


III,  5,8...  qui  caede  legati  et  consu- 
lis  volnere  accensi  nulla  deinde  vi  sus- 
tinëri  potuere,  ut  compulsi  in  castra 
Romani  rursus  obsiderentur  nec  spe  nec 
viribus  pares  ;  venissetque  in  periculum 
summa  rerum,  ni  T.  Quinctius  pere- 
grinis  copiis,  cum  Latino  Hernicoque 
exercitu,  subvenisset. 


.  .  .  Ceste  vergoigne  espouenta  Lucrèce 
si  que  luxure  seurmonta  et  vaincpii  chasteté 
obstinée  si  que  Sextus  Tarquins  fist  de  li 
son  plaisir,  liquiex  tantost  joianz  et  eslevez 
dont  il  avoit  conquis  la  beauté  de  la  dame 
s'en  retourna  en  l'ost. 

Comment  le  royaume  des  Rommains  fa 
destniit  pour  la  mort  de  Lucrèce  et  comment 
Brutus  destruist  le  ro\. 

Lors  fu  Lucrèce  moult  triste  et  dolente 
de  si  grant  mal  que  elle  avoit  fait;  si 
envoia  tantost  un  message  a  Romme  a 
son  père  et  d'ilecques  a  Hardee  a  son  mari 
crui  estoit  en  l'ost  et  leur  a  mandé  cjue 
chascun  d'eulz  avecques  un  seul  et  loyal 
compaingnon  venissent  a  elle  bastive- 
ment.  .  .  (fol.  28  d). 

.  . .  laquelle  chose  troubla  les  courages 
des  siens  et  fist  les  anemis  plus  fiers  et  plus 
crueulz,  quar  il  furent  si  enhardi  et  tant 
pour  la  mort  du  légat  comme  pour  la 
plaie  du  consul  quar  par  nulle  force  il 
peurent  plus  estre  soustenu. 

Comment  Tytas  Quincius  secourut  l'ost  rom- 
main ,  et  desconfist  les  Eques  et  les 
Volsques. 

Comme  doneques  lors  li  Rommain  cha- 
cié  dedenz  leurs  tentes  fussent  derechiel 
assegiez  comme  ceulz  cjui  d'espérance  ne 
de  force  n'estoit  pas  pareil  aus  anemis,  si 
que  la  somme  des  choses  rommaines  fust 
venue  en  péril  se  li  dessus  dit  Titus 
Quincius  avec  les  copies  pèlerines  et 
aveques  l'ost  latin  et  hernicien  n'i  eust 
secouru. .  .  (fol.  ôo  b). 


/|02 


PIERRE  BERSU1RE. 


XXXI,  12,3  C.  Aurelio  consuli 
negotium  datum,  ut  ad  praetorem 
in  Bruttios  scriberet  senatui  placere, 
quaestionem  de  expilatis  thesauris 
eodem  exemplo  haberi,  quo  M.  Pom- 
ponius  praetor  triennio  ante  habuis- 
set.  Quae  inventa  pecunia  esset,  repo- 
ni;  si  quo  minus  inventum  foret, 
expleri,  ac  piacularia,  si  videretur, 
sicut  ante  pontifices  censuissent,  fieri. 
Curam  expiandae  violationis  ejus  tem- 
pli  prodigia  etiam  sub  idem  tempus 
pluribus  locis  nuntiata  accenderunt. 
In  Lucanis  caelum  arsisse  adferebant, 
Priverai  sereno  per  diem  tutum  ru- 
brum  soleni  fuisse.  .  . (1). 


...  Si  commenda  l'en  au  consul  qu'il 
escreist  en  Brucie  que  la  volenlé  du  sénat 
estoit  que  l'en  feist  enqueste  diligent  de 
ceulz  qui  les  trésors  avoient  eu,  selonc  la 
forme  que  M.  Pomponius  le  prêteur  avoit 
fait  par  .III.  an/,  avant,  et  que  la  peccune 
que  l'en  porroit  trover  fust  remise  en  son 
lieu,  et  que  ce  qui  en  faudroit  fust  suploié 
et  que  selonc  l'ordenance  des  evesques, 
si  besoing  estoit,  l'en  feist  piacles  et  sacre- 
fices  pour  cure  et  pour  cause  de  purgier 
et  expier  la  violacion  de  celui  temple. 

Ci  parle  des  monstres  uni  avenoient  en  celui 
temps. 

Par  celui  mois  meisme  temps  furent 
denoncié  pluseurs  prodige  et  en  divers 
lieus,  quar  en  Lucanie  descrit  on  que  le 
ciel  estoit  ars  et  que  a  Preverne  a  cler 
jour  le  souleil  estoit  devenu  tout  rouge.  .  . 
(fol.  3.9  a). 

Ni  le  nombre  des  chapitres  de  chaque  livre,  ni  l'étendue  de  chaque 
chapitre  ne  sont  uniformes;  il  est  cependant  rare  qu'il  y  en  ait  moins 
d'une  trentaine  et  plus  de  quarante (i). 

On  pourra  se  faire  une  idée  du  travail  de  découpage  exécuté  par 
Bersuire  en  parcourant  les  premières  rubriques  du  livre  I  : 

I.  Ci  commence  le  premier  livre  de  la  première  décade  de  Titus  Livras    (Prél. 

1  à  5). 

II.  Ci  parie  l'auteur  de  la  loenge  de  la  fit»''  de  Romme  (Préf.  (5  à   i3). 

III.  Comment  Encas  vint  en  Ytaiie  et  en  lu  roys  el  après  mourut  en  la  bataille 
d'Etrusques  (i ,  i  à  i ,  6). 


(1)  Voir  aussi  II,  io,  a  —  FIT,  a,  a  ;  q,  8; 
3(,,  a:  48,  :>;  66,  6  —  IV,  a4,  3;  3a,  i; 
43,  r>  —  V,  n,4  —  VI,  27,  a  —  VII,  19, 
m;  34,  8  —  VIII,  0.4,  4;  33,  3  —  l\,  >-, 
i;  :'.(i,  .4  —  \,  i(i,  3,  etc. 

dette  division  se  retrouve  dans  tous 
les  manuscrits  a\cc  quelques  différences  d'un 
exemplaire  .1  l'autre.  Les  rubriques  sont  parfois 
abrégées    dans    les    copies    les  plus   récentes. 


Bersuire  a  peut-être  poussé  les  clioses  encore 
plus  loin  :  un  renvoi  donné  dans  un  incidem 
I,  3o,  ti  «  lestahlissement  de  Servilius  trou- 
\eias  sus  ou  chapitre  tiers  avant  cestui  qui  se 
commence  démenties,  ou  second  paragraphe  ■ 
laisse  entendre  que  chaque  chapitre  était  divisé 
en  paragraphes  :  un  examen  attentif  des  plus 
anciennes  copies  montrerait  peut-être  si  quel- 
que chose  a  subsisté  de  celte  division 


SES  ÉCRITS.  403 

IV.  Comment  Lavine  tint  le  règne  Ascanius  tant  com  il  fu  enfes  (3,  1  à  5). 

V.  Comment  Romains  et  Remus  fuient  engendrés  et  nez  diversement  (3,  6  à  l\y  5). 

VI.  Comment  Remus  et  Romulus  furent  nourris  (/i,  fi  à  6,  2). 

VII.  De   la   bataille   <|iii    lu   entre  Romulus  et    Remus    et  de    la    mort  Remus 
[G,  3  à  7,  3). 

VIII.  Comment  Hercules  oecist  Cacus  en   une   caverne  pour  ce   qu'il    li  avoit 
emblé  ses  buefz  (7,  4  à  1  5). 

IX.  Comment  Romulus  mist   grant  cure   a  pueplier  premièrement  la   cité  de 
Homme  et  comment  il  y  list  premièrement  loy  et  ordonance  (8). 

X.  Comment  les  vierges  de  Sabine  furent  ravies  des  Rommains  pour  ce  qu'elles 
leur  fuient  refusées  a  donner  (9). 

XI.  Des  .111.  victoires  Romulus  et  comment  il  oecist  le  roy  des  Cinnensins  et  du 
premier  temple  qui  onques  fust  fait  a  Romme  (10,  1  à  11,  /j). 

XII.  Comment  la  tour  de  Romme  fu  prise,  par  trahison   et  la  damoisele  occise 
et  des  daines  qui  firent  la  paiz  (11,  5  à  12,  fi). 

XIII.  Comment  ceuls  de  Fidene  meurent  guerre  contre  les  Rommains  et  Romulus 
les  vainqui  (12,  7  à  1  3). 

XIV.  De   la   desconfiture   de   ceuls  de   Veje   et   comment    les    Rommains   leur 
donnèrent  trêves  jusques  a  .C.  ans  (i4). 

XV.  Comment  Romulus  le  roy  «les  Rommains  fu  ravis  par  une  tempeste  qu'il 
list  grant  et  horrible  (i5,   1  à  5). 

XVI.  Comment  Minie  fu  esleus  a  estre  roy  de  Romme  par  la  volonté  du  pueple 
après  Romulus  (i5,  6  à  16). 

XVII.  Comment  Minius  le  roy  de  Romme  fist  prestres  et  evesques  pour  faire 
service  aus  dieux  qu'il  eslably  (17  à  18). 

XVIII.  Comment  Minius  ordena  que  les  Rommains  célébrassent  une  sollempnité 
a  une  déesse  qui  estoit  apelee  Foy  (19  à  20,  h)- 

XIX.  De  la  bataille  qui  fu  entre  Civilius  le  roy  des  Albains  et  Tulles  le  roy  des 
Rommains  pour  les  choses  pillées  (20,  5  à  21  ,  6). 

XX.  Comment  Vletius  requist  a  Tulles  ou  milieu  de  l'ost  qu'il  vousist  qu'il  regar- 
dassent eulz  deux  lequel  seroit  roy  (21  ,  6  à  23,  /j). 

XXI.  De  la  bataille  qui  fu  faite  des  frères  jumeaux  tant  d'une  partie  comme 
d'autre  pour  savoir  a  qui  le  royaume  de  Romme  seroit  (23,  k  à  24). 

XXII.  Comment  le  jouvencel  rommain  oecist  sa  suer  pour  ce  qu'elle  plouroit  son 
mari  qu'il  avoit  occis,  et  comment  il  fu  jugié  (a5,  1    à  6). 


404  PIERRE  BERSU1RK. 

La  lecture  de  l'œuvre  de  Bersuire  est  aujourd'hui  lassante  :  le  mou- 
vement du  style  n'est  jamais  rendu,  l'intensité  dramatique  qu'on 
admire  en  certaines  pages  de  Tite-Live  n'est  pas  passée  dans  la  version 
française;  nous  nous  trouvons  devant  un  récit  terne  et  monotone,  où 
rien  ne  transparaît  de  l'art  de  l'historien  latin.  Ce  défaut  nous  frappe 
autant  que  les  fautes  de  sens;  mais  personne,  au  xive  siècle,  ne  consi- 
dérait une  traduction  comme  une  œuvre  d'art.  On  ne  souhaitait  qu'ac 
céder  commodément  aux  renseignements  contenus  dans  les  Décades 

De  ce  point  de  vue,  l'œuvre  de  Pierre  Bersuire  est  très  importante. 
Malgré  ses  maladresses,  ses  contresens,  elle  permettait  au  lecteur 
français  de  suivre,  pour  l'essentiel,  l'histoire  des  premiers  siècles  de 
Borne  :  le  lexique,  les  «  incidens  »,  les  gloses  expliquaient  les  mots  qui 
pouvaient  l'arrêter;  les  phrases,  bien  qu'influencées  par  la  syntaxe 
latine,  n'étaient,  à  quelques  exceptions  près,  jamais  soumises  à  leur 
modèle  au  point  de  devenir  insolites,  h' Histoire  romaine  était  désor- 
mais à  la  portée  de  ceux  qui  ignoraient  le  latin,  et  aussi  de  tous  les 
clercs  qui,  usant  journellement  de  cette  langue  dans  les  églises,  les 
cours  ou  les  chancelleries,  étaient  embarrassés  par  le  style  recherché, 
dense,  et  parfois  elliptique,  de  Tite-Live.  Les  multiples  copies  qui 
en  furent  faites  montrent  la  faveur  avec  laquelle  cette  œuvre  lut 
accueillie. 

Les  manuscrits  en  sont  encore  aujourd'hui  très  nombreux  l'  . 
L'exemplaire  présenté  à  Jean  le  Bon  semble  avoir  disparu,  mais  ce 
prince  donna  à  sa  fille  Marie,  duchesse  de  Bar,  un  Tite-Live  qui, 
devenu  la  propriété  du  petit-fils  de  Marie,  Edouard  de  Bar,  puis  du 
frère  d'Edouard,  le  cardinal  Louis  de  Bar,  passa  ensuite  à  Bené 
d'Anjou,  qui  en  fit  cadeau  à  Robert  de  Baudricourt.  En  i44o,  Jean 
de  Vy,  écîievin  de  Metz,  l'emprunta  à  Baudricourt  pour  le  faire 
transcrire  par  le  scribe  Jeannin  de  Rouen.  Nous  possédons  encore 
cette  dernière  copie  (21. 


l'>  Voir  la  liste  p.  447.  [1889},    p.  4a6,    n"    \X\IV;    L.     Delisle, 

''' C'est  une  longue  note  inscrite  au  xv*  siècle  Librairie  de  Charles]  .  t.    I,  p.  337-328.  — 

au  verso  du  dernier  feuillet  qui  fait  connaître  La   copie   de   Jeannin   de   Rouen    lut  achetée 

les  circonstances  que  nous  venons  d'indiquer.  par  sir  Thomas  l'Iiillipps  à  la  vente  Chardin; 

Voir  P.  Durrieu,  Les  manuscrits  à  peintures  de  la  elle  doit  être  aujourd  nui  entre  les  mains  de 

bibliothèque  de  sir  Thomas  PhiUipps  à  Chelteiiham,  M-  Robinson  à  Londres. 
dans   Bibliothèque   de  l'Ecole  des  chartes,  t.  1. 


SES  ECRITS. 


405 


Les  autres  filles  du  roi  Jean  reçurent  peut-être,  comme  Marie, 
un  exemplaire  de  la  traduction  de  Bersuire.  Nous  la  trouvons,  en 
tout  cas,  dans  les  bibliothèques  de  trois  de  ses  fils  :  Charles,  roi  de 
France,  Jean,  duc  de  Berry,   Philippe,   duc  de  Bourgogne  (,). 

L'un  des  exemplaires  de  Charles  V,  le  manuscrit  777  de  Sainte- 
Geneviève,  porte  une  note  autographe  du  roi,  indiquant  qu'il  a  été 
«  transcrit  et  parlait  »  sur  son  ordre;  c'est  apparemment  le  plus  ancien 
de  ceux  qui  se  sont  conservés (2);  il  servit  plus  tard  à  Louis,  duc  de 
Guyenne [i).  Charles  V  en  possédait  probablement  trois  autres  encore, 
aujourd'hui  perdus (4).  Jean  de  Berry  n'en  avait  pas  moins  de  cinq  : 
trois  au  moins  sont  identifiés;  l'un  d'eux,  qui,  d'après  l'inventaire 
de  i4ib\  fut  donné  à  sa  fille  la  duchesse  de  Bourbon  (5),  se  trouve 
aujourd'hui  à  la  Bibliothèque  nationale  (ms.  fr.  263);  un  autre  est 
arrivé,  avec  le  fonds  Lullin,  à  la  Bibliothèque  de  Genève  (ms.  fr.  77  )(0); 
du  troisième,  il  ne  reste  plus  qu'un  tome,  le  n°  767  de  la  Biblio- 
thèque du  Musée  Coudé  à  Chantilly <7). 

Philippe  le  Hardi,  duc  de  Bourgogne,  se  vit  offrir  en  1399,  par 
Dino  Bapondi,  un  beau  Tite-Live  en  français;  il  est  vraisemblable 
qu'il  n'avait  pas  attendu  cette  date  pour  s'en  procurerle  texte;  l'inven- 
taire de  son  petit-fils,  Philippe  le  Bon,  en  indique  trois (8). 


(1)  Nous  ignorons  presque  tout  des  livres  du 
quatrième,  Louis  d'Anjou.  En  mars  et  en 
octobre  i38o,  celui-ci  se  lit  prêter  deux  Tite- 
Live  de  la  Librairie  du  Louvre;  les  catalogues 
n'indiquent  pas  s'il  s'agissait  de  l'original  ou 
de  la  traduction.  Voir  L.  Delisle,  Librairie  de 
Charles  V ,  t.  II,  p.  160-161  ,  n"  976  et  978; 
A.  Coville,  La  vie  intellectuelle  dans  les  domaines 
d'Anjou-Provence  de  1380  à  l't35 ,  ig4i  , 
p.  1/1-26. 

(,)  L.  Delisle,  Librairie  de  Charles  V,  t.  I, 
p.  283-284;  H.  Martin,  La  miniature  fran- 
çaise du  xiu'  au  xv'  siècle ,  Bruxelles  et  Paris, 
1923,  p.  47  et  suiv.  ;  A.  Boinet,  Les  manuscrits 
à  peintures  de  la  Bibliothèque  Sainte-Geneviève 
de  Paris,  dans  Bulletin  de  la  Société  française 
de  reproductions  de  manuscrits  à  peintures, 
5"  année,  1921 ,  p.86-96  ;  voir  aussi  B.  Weiss, 
llumanism  in  England  during  tbe  ffteenth 
Centurj,  2"  éd.,  Londres,  1 9&7 .  p.  62  et  n.  3. 

(S)  Le  petit-fils  de  Cbarles  V  restitua  le 
volume  au  Louvre  en  i4og  ;  L.  Delisle, 
Librairie  de  Charles  V,  t.  II,  p.  161 ,  n°  981. 

HIST.   UTTÉR.  XXXIX. 


<4>  L.  Delisle,  ibid.,  t.  Il,  p.  161  et  n.  2. 

(5)  L.  Delisle,  ibid.,  t.  Il,  p.  261  et  3 10. 

'•>  L.  Delisle,  ibid..  t.  II,  p.  3n-3i2;  H. 
Aubert,  Notice  sur  les  manuscrits  Pelau  conser- 
vés à  la  Bibliothèque  de  Genève  (fonds  Ami  Lul- 
lin J  ,  dans  Bibliothèque  de  l'Ecole  des  chartes , 
t.  LXX  (  1909)  p.  498-50/I  ;  ce  mémoire  a  paru 
à  part,  avec  une  table  et  des  compléments,  Paris, 
1911,  voir  p.  83-8g;  lîernard  Gagnebin,  Le 
Tite-Live  du  duc  de  Berry,  dans  Genuva ,  n.  s., 
t.  VII,  19^9,  p.  ig3-2i4. 

(,)  L.  Delisle,  Librairie  de  Charles  \  ,  t.  1, 
p.  3io-3i  1  ;  t.  II,  p.  261 ,  n°  2  34. 

(8)  G.  Doulrepont,  La  littérature  française 
à  la  cour  des  ducs  de  Bourgogne ,  Paris,  1909, 
p.  1 2 1  ;  Inventaire  de  la  Librairie  de  Phi- 
lippe le  Bon  ,  iïruxel\es ,  igo6,p.  34-36  et  1 64- 
166,  n°'  70,  71  ,  24 1  et  242  (ces  deux  articles 
correspondent  à  l'exemplaire  complet  conservé 
à  Bruxelles,  Bibl.  royale,  go4g-go5o  ;  cf. 
Gaspar  et  Lyna,  Les  principaux  manuscrits  à 
peintures  de  la  Bibliothèque  royale  de  Bruxelles, 

27 


406  PIERRE  BERSU1RE. 

On  pourrait  facilement  dresser  une  longue  liste  des  princes  et  des 
grands  seigneurs  qui  firent  bon  accueil  à  l'œuvre  de  Pierre  Bersuire  : 
Béraud  de  Clermont  et  de  Sancerre,  beau-père  de  Louis  de  Bour- 
bon (1);  Jacques,  petit-fils  de  Louis  de  Bourbon,  comte  de  la  Marche 
et  de  Castres,  roi  de  Hongrie,  de  Sicile  et  de  Jérusalem  (f  1 4- 3 8 ) (2) ; 
Jacques  d'Armagnac,  duc  de  Nemours  (t  1477),  petit-fils  du  précé- 
dent(3);  Gabrielîe  de  la  Tour,  duchesse  de  Montpensier  (i474)(4); 
le  connétable  Charles  de  Bourbon  (inventaires  de  1607  et  i523)(5); 
Charles  de  Bourbon,  duc  de  Vendôme  (t  1 537 ) (0);  une  reine  Jeanne, 
qui  pourrait  être  Jeanne  de  Navarre,  femme  d'Henri  IV  d'Angleterre 
(t  i437)(7);Louisd'Orléans  et  son  fils  Charles (8);  Dunois,  bâtard  d'Or- 
léans (i468)(9);  Antoine,  dit  le  Grand  Bâtard  de  Bourgogne110';  Louis 
de  Bruges (11);  et  il  faudrait  encore  citer  bien  des  noms  moins  illustres. 

C'est  à  partir  de  la  fin  du  xive  siècle  que  la  traduction  de  Bersuire 
s'est  répandue;  nous  possédons  encore  vingt-six  exemplaires  plus  ou 
moins  complets  qui  semblent  antérieurs  aux  années  1420;  il  s'agit 
toujours  de  volumes  soignés,  sinon  luxueux,  et  souvent  illustrés; 
plusieurs  d'entre  eux  ont  un  air  de  famille  qui  fait  penser  que  certains 
ateliers  les  ont  produits  en  série;  deux  copies  (Bibl.  nat.,  fr.  264-266 
et  anc.  Cheltenham  2924)  sont  signées  du  scribe  Baoul  Tainguy,  bien 
connu  par  sa  transcription  des  œuvres   d'Eustache  Deschamps  (12). 

t.    I,     1937),  p.    43o,    n°    179)-    Sur    Dino  (4)  A.  de  Boislisle,  art.  cit.,  p.  208. 

Rapondi ,  voir  L.  Mirot,  Etudes  Lucquoises  dans  <s>  A.  de  Boislisle,  ibid.  p.  2i3-2i4  et  234. 

Bibliothèque  de  l'Ecole  des  chartes,  t.  LXXXIX  (6)  Paris,  Arsenal,  ms.  3(193. 

(1928),  p.  3i3-385.  (')   Bibl.   nat.    fr.    269;!-.    Delisle,   Cabinet 

(l)  Londres,  Brit.  Mus.,  Lansdowne    1178;  des  manuscrits,  t.  I,  p.   1 4. 

cf.  L.   Delisle,    Cabinet   des   manuscrits,   t.    I,  m   L    Delisle,   Librairie  de  Charles    V,  t.  I, 

p.   i73;  A.  de  Boislisle,  dans  Bulletin  de  la  „    36ai  et    p     Champion,    La   librairie  de 

Société  de  l'Histoire  de  France,  t.  XVII  (1880),  Charles  d'Orléans.  Paris,    1910,  p.  X,  XVI  et 

p.  272-273,  n*  1.  I0g. 

«   Bibl.  nat.   Ir.  a68;   Delisle,  Cabinet  des  n  L.DelisIè,  Cabinet  des  manuscrits,  t.  III. 

manuscrits,  t. I,  p.  86.  4    p  Champion,  op.  cit.,  p.  ia5. 

<5>  Chantilly,    Musée    Londc    758;    Pans,  '     ,                      ,'                 •          ,, 

Bi  1        ,    r     o,-     .  o         ,■    ..1      c                   n  '   dasnar  et  l.vna,  "/'•  "'■•  t-  •' ,  p.  2j. 

ibl.  nat.  Ir.  3(>  et  ô-j;  cl.  Lli.  bamaran.   De  ...                            . 

quelques    manuscrits    ayant    appartenu    a    Jean  laris,   Bibl.  nat.,  Ir.  60  et  3a;  cl.  \  an 

d'Armagnac,  évéque  de  Castres,  frère  du  duc  de  praet,  Recherches  sur  Louis  de  Bruges,  seigneur 

Nemours,  dans  Bibliothèque  de  l'École  des  char-  <le  l-a  Cruthuyse ,  Paris,  i83l ,  p.  224. 

tes,  t.  LXVI   (1905),    p.   246-2J5,  avec  une  <1,)   S.  Luce  dans  Œuvres  complètes  d'Eus- 

note  de  L.  Delisle,  Sur  les  manuscrits  de  Jacques  tache  Deschamps  ,  rd.de  Queux  de  Saint-]  lilaire, 

d'Armagnac,    ibid..   p.   255-a6o;  A.  Thomas,  t.    II,    Paris,     1880,    p.    YI-XYI      .Son./.     d, ■> 

Jacques  d  Armagnac  bibliophile,  dans  Journal  des  anciens  textes  français   . 

Savants,  1906,  p.  633-1)44. 


SES  FXRITS. 


407 


Trente-quatre  autres  s'échelonnent  entre  i43o  environ  et  la  fin  du 
siècle (1). 

Leonardo  Bruni,  d'Arezzo,  avait  composé  en  latin,  après  1420, 
pour  remplacer  la  seconde  décade  perdue  de  Tite-Live,  un  ouvrage 
sur  la  première  guerre  punique (2).  Ce  livre  fut  traduit  eu  français, 
vers  le  milieu  du  siècle,  pour  Charles  VII,  par  un  greffier  à  la  Chambre 
des  Comptes  dont  l'activité  littéraire  semble  avoir  été  fort  importante, 
Jean  Le  Bègue  (3).  On  eut  l'idée  d'incorporer  cette  traduction,  que 
l'on  rencontre  souvent  à  l'état  isolé'4',  aux  manuscrits  de  Tite-Live, 
entre  la  première  décade  et  la  troisième.  Nous  possédons  encore  six 
exemplaires  ainsi  complétés (5). 

La  première  édition  de  la  traduction  de  Rersuire  a  été  imprimée  à 
Paris  en  i486  et  1/187;  on  l'a  attribuée  sans  preuve  à  Antoine  Vérard(0); 


(I)  Il  faudrait  y  ajouter  ceux  qui  ne  sont  plus 
connus  que  par  des  mentions  dans  d'anciens 
catalogues;  certains  ont  été  indiqués  dans  les 
paragraphes  précédents.  En  voici  quelques 
autres:  Seigneurs  de  Jaligny  (Allier),  i4i3 
(Gottlieb,  (Jeber  mittelalterliclie  Bibliotheken , 
Leipzig,  1890,  p.  109;  très  probablement  en 
français)  ;  Cardinal Balue,i 469  (l)elisle,  Cabinet 
des  manuscrits ,  1. 1 ,  p.  82)  ;  livres  mis  en  vente  par 
un  marchand  de  Tours  à  la  lin  du  xv*  siècle 
(A.  Chéreau ,  S'ensuit  le  catalogue  d'an  mar- 
chand  libraire  du.  xr'  siècle... ,  Paris,  1868,  p. 
11,11*  2);  Rodolphe  de  Hochherg,  comte  de 
Neuchàtel,  maréchal  de  Bourgogne,  1 487  (A. 
Piaget,  La  bibliothèque  des  comtes  de  Neuchàtel, 
dans  Pages  d'histoire  neuchàteloise ,  Neuchàtel, 
1935,  p.  i52,  n°  5);  Michel  Chaverson  à 
Metz,  i5î4  (•!.  Favier,  La  bibliothèque  d'un 
maître  échevin  de  Metz...,  Nancy,  i885, 
p.  17-18);  le  duc  Antoine  de  Lorraine, 
l544  (A.  Collignon,  La  bibliothèque  du  duc 
Antoine  de  Lorraine... ,  Nancy,  1907,  p.  91, 
n°  9,  dans  Mémoires  de  l'Académie  de  Stanislas , 
1906-1907).  Il  est  probable  que  le  Titus  Livius 
incomplet  qui  ligure  dans  l'inventaire  de  Nico- 
las de  Baye,  i4ig,  était  en  latin  (Journal  de 
Nicolas  de  Baye,  éd.  A.  Tuetey,  Paris,  1888, 
Soc.  de  l'Histoire  de  France,  p.  XCI,  n°   î34). 

<î;  En  fait,  il  s'agit,  malgré  les  prétentions 
de  Bruni,  d'une  simple  traduction  de  Polybe. 
G.  Voigt,  //  risorgimento  dell'antichità  classica... , 
trad.    G.   Valbusa,  t.  II,  Florence,   1890,  p. 


167  et  328;  E.  Fueter,  Storia  délia  storiografia 
moderna,  trad.  di  A.  Spinelli,  Naples,  1943, 
t.  I,  p.  19  et  II,  p.  33 1,  avec  indications 
bibliographiques.  Voir  aussi  une  lettre  d'Am- 
brogio  Traversari  (éd.  Mehus,  Florence,  17T19, 
ep.  VI,  1 4  ,  à  Barbaro). 

(s)  Voir  en  dernier  lieu  J.  Porcher,  Un 
amateur  de  peinture  sous  Charles  ]  I  :  Jean 
Lebègue ,  dans  Mélanges  d'histoire  du  livre  et 
des  bibliothèques  offerts  à  M.  Frantz  Calot, 
Paris,  1960,  p.  35-4 1  ;  E.  Hallaire,  Quelques 
manuscrits  de  Jean  Le  Bègue ,  dans  Scriptorium , 
VIII,  1954  ,  p.  291-292  ;  cl.  Grôber,  Grundriss , 
II,  1  ,  1  107  et  1071  ;  2*  éd.  p.  S.  Ilofer,  t.  II, 
1  ()3~  ,  p.  1  33  ;  G.  Doutrepont,  La  littérature 
française  à  la  cour  des  ducs  de  Bourgogne  ,  Paris, 
1909,  p.  1 36- 137. 

(4)  Les  manuscrits  en  sont  nombreux  :  il  y 
en  a  au  moins  neui  à  la  Bibliothèque  nationale, 
IV.  722,  723,  724,725,  i388, 1389, i72i5, 
23o85,  23o86. 

(5)  Chantilly  739-761  ;  Paris,  Arsenal, 
3694;  Paris,  Assemblée  nationale,  1265; 
Paris,  Bihl.  nat.,  fr.  33,  36-37,  i^i"]°- 

(6)  Paris,  en  la  Grant  rue  S.  Jacques;  3 
vol.  petit  in-l'ol.  goth.;  Hain-Copinger,  ioi43. 
Madame  Ithier,  conservateur  à  la  Bibliothèque 
nationale,  a  bien  voulu  nous  communiquer  le 
manuscrit  de  l'important  article  Tite-Live 
qu  elle  a  préparé  pour  le  Catalogue  général  des 
imprimés. 

27. 


408  PIERRE  BERSUIRE. 

elle  sort  en  fait  des  presses  de  Jean  Dupré(1).  La  langue  est  rajeunie 
et  le  texte  souvent  remanié;  la  préface  du  traducteur,  en  parti- 
culier, est  très  abrégée;  les  rubriques  ont  été  rédigées  à  nouveau.  A  la 
suite  de  la  quatrième  décade  a  été  imprimée  la  traduction,  par  Jean 
Le  Bègue,  de  la  première  guerre  punique  de  Bruni. 

En  i5i5,  Guillaume  Eustache  et  François  Regnault  ont  procuré 
une  nouvelle  édition,  établie  d'après  la  précédente;  la  préface  de  Ber- 
suire  et  le  vocabulaire  ont  été  supprimés;  Y  Histoire  de  la  première  guerre 
punique,  au  lieu  d'être  rejetée  à  la  fin,  est  insérée  à  sa  place  chronolo- 
gique,  après  la  première  décade;  la  quatrième  décade  est  complétée 
par  un  «  dixième  livre  »  emprunté  pour  une  part  au  Livre  d'Orose 
imprimé  par  Antoine  Vérard,  et  pour  le  reste  au  Recueil  des  histoires 
romaines  paru  en  1  5i  2  chez  Guillaume  Eustache12'.  L'édition  de  1 5 1 5 
a  été  réimprimée  sans  modifications  en  i53o  par  Galliot  du  Pré(3). 

On  sait  que,  sous  le  titre  Les  gestes  romaines,  Antoine  Vérard  publia, 
à  une  date  qui  n'a  pu  être  précisée,  une  traduction  française  de  la 
troisième  décade  de  Tite-Live;  le  traducteur,  Robert  Gaguin,  ministre 
général  de  l'ordre  des  Trinitaires,  se  nomme  dans  une  préface. 
Thuasne  suppose  qu'il  effectua  ce  travail  entre  1^90  et  1 494  -  et  que 
l'exemplaire  de  présentation  fut  offert  à  Charles  VII l (,l);  Van  Praët  et 
Mac  Farlane,  d'autre  part,  considèrent  que  le  volume  a  été  imprimé 
plus  tard;  le  premier  le  date  des  environs  de  i5o4,  le  second,  des 

I1'  J.  Mac  Farlane,  Antoine  Vérard,  Londres,  de    1486-14.87.    Voici    ce    texte    :    •  J.oys... 

1900,  p.  1 1  <j ,  n°  267  [Illustrated  Monographs  Keceue  avons  l'humble  supplication  de  nostre 

issued  hy  tlie  Bibliographiccd  Society,   n°    \II);  clier  et  bien  aine  (iuillaume  Kustace,  nostre 

L.  Polain,  Catalogue  des  livres  imprimés  an  qain-  libraire,    contenant    que     vingt    ans    a     ou 

zième  siècle  des  bibliothèques  de  Belgique,  t.  Ul,  environ    l'eu    Anthoine    Vérard,   libraire,   lîst 

193a,   p.    53,    n"    2D01;   Catalogue    oj  boohs  rédiger  et  mettre  en  forme  et  imprimer  trois 

printed  in  the  AI  tli  Centary  now  in  the  British  volumes  en  françojs  appeliez  les  Décodez  de 

Muséum,   l'art  VIII,  Londres,   1949,  p.  35;  Titus  Livius,  lesquelles,  pour  les  bonnes  doc- 

Bibl.  nat.,  D<  p.  des  Impr.,  liés.  .1.  2o3-2o5,  trines    et    exemplaires    qui    y    sont  contenus, 

J.  783-785,  J.  676  (fragment).  plusieurs  gens   tant  de  nostre   royaulme  que 

*'   Voir  P.  Meyer,  Les  premières  compilations  estrangiers  ont  appelé  a  li's  veoir  et  recouvrer, 

françaises    d'histoire    ancienne,  dans   Romania,  tellement  que  pour  le  présent  ne  s'en  treuve 

I.  \l\   |  |885),  p.  62,  n.  1  ;  les  exemplaires  de  aucuns  a  vendre...»  —  Paris,  26  août  i5i4- 

elle  édition  (3  vol.  petit  in-fol.  goth.)  diffèrent  P)  3  Vol. petit  in-fol.  goth.,  Bibl.  nat.,  liés. 

entre  eux  par  les  feuilles  de  titre;  Nés.  .1.  245,  J.  247-249,  .1.  627-629,  J.  ?.46  (incomplet). 

v.lins  709-71  1  ;  le  privilège  l'ait  allusion  à  une  [jd  cncorCy   |es  feuilles  de  titre  présentent  des 

édition  qui  aurait  été  donni  e  par  Vérard  vers  dill'érences. 

1  iiili.  On  ne  sait  quelle  est  la   valeur  de  ce  ,»>   ,     •..,  d  1     .•  /-        •  •       •  .  1 

'   .  .'  .....  l  '  L.    lbuasne,  Hoberli  liaiiuini  epislolae  et 

renseignement,  qui  est  peut-être  a  I  origine  de  ,•  .    ■     ,,     •  ,  ■> 

,,  ..  .,°  ..  T,.,       r        .  ,     ,r.  ,.  .  orationes,  t.  I ,  Taris,  1  aii'i ,  p.  107-1  i3. 

I  attribution  au  célèbre  imprimeur  île  [édition  '  ' 


SES  ÉCRITS.  409 

environs  de  i5o8(1),  c'est-à-dire,  en  tout  état  de  cause,  après  la  mort 
de  Gaguin.  Ce  détail  est  important,  caries  Gestes  romaines  ne  sont  pas 
une  traduction  nouvelle,  mais  un  remaniement  de  celle  de  Bersuire, 
fondé  à  peu  près  certainement  sur  l'édition  de  1/186-1487.  Les  titres 
des  chapitres  sont  reproduits  textuellement;  deux  incidens  sont  restés  à 
leur  place,  et  l'un  d'eux  avec  une  faute  qui  se  remarquait  déjà  dans  le 
volume  sorti  des  presses  de  Jean  Dupré'2'.  Si  les  Gestes  romaines  ont 
bien  paru  du  vivant  de  Gaguin,  celui-ci  s'est  attribué  un  travail  dont 
le  mérite  revenait  en  partie  à  un  autre;  mais  il  peut  s'agir  d'une 
supercherie  de  Vérard,  qui  aura  mis  sous  le  nom  du  général  des 
Trinitaires,  mort  depuis  peu,  une  simple  revision  de  la  traduction 
médiévale'3'. 

La  traduction  de  Bersuire  a  été  utilisée  à  la  fin  du  Moyen  âge  par 
plusieurs  auteurs  de  compilations  historiques. 

Jean  Mansel  termina  en  1 4 54  un  ouvrage  intitulé  les  Histoires 
romaines,  qui  fut  offert  peu  après  à  Philippe  le  Bon,  duc  de  Bour- 
gogne; lorsque,  plus  tard,  Mansel  entreprit  de  remanier  un  autre  de 
ses  livres,  la  Fleur  des  histoires,  il  eut  l'idée  d'y  incorporer,  sans  y 
rien  changer,  ses  Histoires  romaines;  c'est  surtout  dans  cette  nouvelle 
présentation  qu'elles  ont  été  répandues  (4).  Les  Histoires  romaines 
sont  en  grande  partie  fondées  sur  le  récit  de  Tite-Live,  combiné  avec 
d'autres  textes,  en  particulier  les  Faits  des  Romains  (5).  On  n'a  pas 
remarqué  jusqu'ici  qu'au  lieu  de  se  reporter  à  l'original  latin,  Mansel 
s'est  approprié  sans  le  dire  la  traduction  de  Bersuire,  complétée  par 
celle  de  Jean  Le  Bègue;  il  a  même  transcrit  les  mcidens{b). 

Dans  la   préface  de  son   Compendium    historial,    Henri    Romain, 

(,)  Van   Praët,   Les  ouvrages  sur  vélin  île  In  (3)    I.e    volume    présente    encore    quelques 

Bibliothèque  du   Roi,   t.   V,   p.    55-56;     Mac  singularités    qui    devront    faire    l'objet  d'une 

Farlane,  op.  cit.,  p.  82,  n"  i64-  étude  attentive. 

<J>   Ed.  de   i486,    fol.  18  a  [XXI,  3l,  ol:  <*>  G.   de  Poerck,    Introduction   à   la   Fleur 

Incident.    Allobrogues    sont    ceulx    du    Daul-  des  histoires  de  Jean  Mansel,  Gand ,  io,36,  p. 

phiné,  de  Savoye  et  de  Bourgoigne,  car  ces  57-58.    [Annales    du    cercle    archéologique  de 

trois  nons  estoient  encore  a  naistre;    Gaguin,  Mons,  t.  54,  1935). 

fol.  Xb  :   Incident.  Allobrogues  sont  ceux  du  P)  L.-F.  Flutre,    0  Li  Fait  des  Romains",  p. 

Daulphiné,  de  Savoye  et  Bourgongne.  —  Ed.  ia4-i56. 

de  i486,  fol.  18  a  [ibid.]  :  Incident. Tricasleesl  (*)  j    Monfrin,  dans  Bulletin  de  la  Société 

une  cité  que    on  appelle  Pol   en   Prouvence;  nationale  des  Antiquaires  de  France,   ig58,  p. 

Gaguin,  fol.  Xc  :   Incident.  Tricastre  est  une  84-85. 
cité  que  l'en  appelle  Pol  en  Prouvence. 


410 


PIERRE  BERSUIRE. 


chanoine  de  Tournai,  vers  le  milieu  du  xvc siècle,  dit  être  l'auteur  d'un 
abrégé  des  Décades  de  Titus  Livias  (1).  Cet  ouvrage  est  contenu  dans 
les  manuscrits  79  de  Genève  et  franc.  9186  de  la  Bibliothèque  na- 
tionale faits  tous  deux  pour  Jacques  d'Armagnac,  duc  de  Nemours (2); 
XAbréqé  est  donc  antérieur  à  1/177.  Un  troisième  manuscrit,  conservé 
à  l'Arsenal  (3695),  semble  être  l'original.  Il  a  été  acquis,  pour  le 
couvent  des  Célestins  de  Paris,  par  le  prieur  de  ce  lieu,  Guillaume 
Romain,  des  biens  d'«  Henry  Romain,  son  frère  germain».  Henri 
Romain  a  résumé  un  manuscrit  de  la  traduction  de  Bersuire,  com- 
plétée par  l'ouvrage  de  Leonardo  Bruni  mis  en  français  par  Jean 
Le  Bègue. 

L'œuvre  de  Bersuire  se  répandit  de  bonne  heure  hors  des  frontières 


(1)  Cet  ouvrage  n'a  encore  fait  l'objet  d'au- 
cune étude  ;  nous  pouvons  en  citer  les  manus- 
crits suivants:  Arsenal  35i3,  5767;  BibL 
nat.  fr.  9186  ;  n.  acq.  fr.  aoo48  ;  Baltimore, 
Walters  5ai  ;  Dresde,  Oc.  77-78;  Genève, 
79.  Voici  le  passage  qui  nous  intéresse  :  «  Cy 
commence  le  prologue  de  ce  présent  œuvre 
ainsi  compilé  et  abrégé  par  maistre  Henry 
Rommain,  licencié  en  droit  canon  et  civil  et 
cbanoine  de  Tournay. 

•  Ceulx  qui  désirent  hastivement  et  sans 
grant  estude  savoir  les  gestes  et  fais  des 
anciens  et  mesmement  des  Rommains  et  de 
leur  empire  par  tant  de  notables  et  eureuses 
batailles  acquis,  en  partie  bien  et  dillusement 
et  au  long  récitées  es  trois  décades  de  Titus 
Livius,  m'ont  donné  cause  de  cest  oeuvre  plus 
laborieux  que  subtil  rédiger  par  escript,  et 
pour  ce  monseigneur  saint  Augustin  en  son 
livre  de  la  Cité  de  Dieu,  pour  prouver  son 
entencion  contre  les  Christiens  rommains  qui 
improperoient  a  la  saincte  loy  de  Jhesucbrist 
et  a  la  religion  cbrestienne  la  destruction  de 
leur  cité  de  Homme  faicte  par  Alarich  roy  des 
(iotbs,  a  présent  nommez  Hongres,  amaine  a 
son  propos  assez  obscurément  plusieurs  bis- 
toiies  rommaines  et  d'autres  empires  ;  et  que 
maistre  Raoul  de  Presles,  qui  a  la  requeste 
de  très  excellent  et  très  chrétien  prince  Charles 
le  Quint  de  bone  mémoire  translata  <\c  latin 
en  franrois  ledit  livre  de  la  Cité  de  Dieu, 
pour  déclaration  de  sa  dicte  translation  recite 
plus  au  long  lesdictes  histoires  et  plusieurs 
autres  dit/,  et  auctorite/.  de  plusieurs  historio- 


graphes, poètes  et  philosophes  qui  ont  parlé 
desdictes  histoires  rommaines  et  autres  empi- 
res plus  avant  qu'il  n'est  traicté  par  ledit  Titus 
Livius;  et  aussi  que  desja  en  ung  autre  livre 
par  moy  composé  j'ay  en  brief  selon  l'ordre 
dudit  Titus  Livius  rédigé  et  mis  par  escript  la 
substance,  moele  et  eflect  desdictes  trois  déca- 
des avec  aussi  de  la  première  bataille  punique 
et  la  cause  d'icelle  qu'on  peut  nommer  qua- 
trième décade,  combien  que  entre  les  trois 
décades  dudit  Titus  Livius  elle  deust  estre 
mise  la  11"  pour  ce  qu'elle  fut  faicte  et  démenée 
entre  la  lin  du  temps  de  la  première  décade 
et  le  commencement  de  la  seconde,  de  pré- 
sent en  ce  petit  livre  ay  proposé  rerilor  en 
brief  et  mettre  par  escript  î'effect  et  sub- 
stance des  histoires  rommaines,  empires  et 
autres  royautés  tant  du  viel  et  nouvel  Testa- 
ment...  »  (fr.  9186,  fol.  1 36). 

On  ne  sait  presque  rien  sur  Henri  Romain  ; 
cf.  la  notice  de  P.  Rergmans  dans  Biographie 
nationale  de  Belgique ,  t.  XIX,  1907,  p.  920- 
92a  et  H.  Aubert,  Notice  sur  les  maniinrils 
Petau  conservés  à  I"  Bibliothèque  de  Genève, 
Paris,  1911,  p-  89-9^  [Bihliothi  qnr  île  l'Ecole 
des  chartes,  t.  LXX,  1909,  p.  009). 

P'  Ces  deux  recueils  portent  un  titre  sin- 
gulier, le  «Mignon»;  il  semble  bien  qu  ils 
aient  été  compilés  à  l'instigation  de  Jacques 
d'Armagnac  ;  un  autre  exemplaire  du  Mignon 
était  à  vendre  chez  le  libraire  de  Tours  dont 
A.  < du  1  eau  a  publié  le  catalogue  (cf.  p.  407, 
note  1  ) ,  p.  1  '1 ,  n'  1  a . 


SES  ÉCRITS.  411 

du  royaume.  En  1^27,  le  régent  Bedford  envoya  de  France  à  son 
beau-frère  Humphrey  de  Gloucester  un  des  Tite-Live  qui  avaient 
appartenu  à  Charles  V(1).  Humphrey  admirait  cet  auteur  et  le  lisait 
dans  la  traduction  du  prieur  de  Saint-Eloi;  à  preuve  une  très  curieuse 
lettre  qu'en  U/i5  il  écrivit  à  Alphonse  V  d'Aragon,  roi  de  Naples, 
dont  il  voulait  conquérir  les  bonnes  grâces  :  «  Quapropter  cumdomi- 
«  nus  Philippus  Boyl  legatus  tuus proximis  his  diebus  ad  me  visitandum 
«  venisset  et  forte  Titi  Livii  libros  ex  latino  in  gallicum  sermonem 
«  conversos  legerem,  quos  ipse  de  Romanorum  gestis  ab  Urbe  condita 
«  scripsit,  atque  in  tuae  virtutis  sermonem  incidissemus  quam  audire 
«  atque  extolli  mirifice  delector  ;  tu  occurristi  mihi  dignus  eo  libri 
«  munere,  quo  scribam  neminem  alium  hac  nostra  aetate  nec  rerum 
«  gestarum  excellentia,  nec  animi  virtute  ac  praestantia  ad  eum  legen- 
«  dum  operaque  imitanda  aptiorem,  ut  esset  mei  in  te  animi  etbene- 
«  volentiae  indicium  et  pignus,  et  mei  etiam  causa.  Et  si  certo  sciam 
«te  id  antea  per  te  fecisse,  majori  tamen  aliquo  studio  contemplari 
«  posses,  quale  nunc  regnum  tuapte  virtute  ac  industria  esses  adeptus. 
«  Pro  quo  conservando  tôt  Romanorum  copiae  ab  Hannibale  illo  Car- 
«  thaginensium  duce  fuerunt  deletae.  Tuusque  magis  incenderetur  ad 
«  virtutem  animus,  cura  videres  te  tantum  ducem  imitatum  esse,  quan- 
tum nec  superior  aetas  viderat,  et  sua  pertimesceret,  et  posterior 
«  maxime  admiraretur.  Accipies  igitur  comi  fronte  hoc  munusculum 
«  meum,  quod  certe  ex  animo  et  corde  ad  te  proficiscitur(2)  » . 

Nous  connaissons  deux  autres  exemplaires  qui  se  trouvaient  en 
Angleterre  au  Moyen  âge.  Un  certain  Humphrey  of  Woodstock 
possédait  dès  1397  «  un  livre  de  11  grantz  volumes  en  fraunçoys  de 
Titus  Livius  » (3).  Le  British  Muséum  conserve  encore  un  beau  Tite- 

C   Sainte-Geneviève  777;  cf.  p.  4o5.    Une  d>-]ro,  R.  YY'eiss,  cité  plus  haut,  p.  4o5,  n.  2  et 

note  du  temps  copiée  au  loi.  433  v"  rappelle  B.  L.  UUmaii,  Manuscripts  of  Duke  Humphrey 

le    souvenir    de    cet  envoi   :  0  Cest    livre    lut  of    Gloucester,    dans    Studies    in    the    Italian 

envoyé  des  parties  de   France  et    donné   par  Renaissance,  Rome,    ig55,  p.  345-3a5 ;  voir 

monseigneur  le   Hegent   le  royaume  duc    de  aussi  T.  De  Marinis,  La  Bihlioleca  napolelana 

Bedfors  a  monseigneur  le  duc  de  Gloucestre  dei  Re  d'Aragona,   t.   1,  Milan,    ig52,  p.  24 

son  beau  frère  l'an  mil  quatre  cens  vingt  sept  •>.  n.  g.  On    a   supposé    sans    preuve    que   c'est 

(,)   Cette  lettre,  datte  du    12  juillet  i445,  l'exemplaire  provenant  de  Charles  V  qu'Hum- 

a  été  publiée  par  M.  Petriburg,  Some  literary  phrey  avait  offert  à  Alphonse  d'Aragon. 

Correspondence  of  Humphrey,  duke  of  Glou-  '3>   M.  Manitius,  Ilandschriflcn  antiker  Au- 

cester,  dans   The  English  hislorical  Review,  t.  toren    in    mittelalterlichen   Bihliolhckskatalogen, 

X,  i8g5,  p.  09-104  ;  cf.  K.  M.  Vickers,  Hum-  (67.  Beiheft  zum  Zentralblatt  fur  Dibliotheks- 

phrey,  duke  of  G  toucester,  Londres,    1907,  p.  wesen),  Leipzig,  1907,  p.   75. 


412  PIERRE  BERSU1RE. 

Live  de  la  fin  du  xive  siècle  ou  des  premières  années  du  xve  qui 
était,  en  1 535,  et  probablement  bien  avant,  dans  les  collections  des 
rois  d'Angleterre  au  château  de  Richmond'1'.  En  1 533  encore,  John 
Rellenden  s'est  servi  de  l'œuvre  de  Bersuire  lorsqu'il  a  entrepris,  sur 
l'ordre  de  Jacques  V  d'Ecosse,  de  donner  une  traduction  de  Tite- 
Live  en  langue  anglaise (2). 

L'empereur  Charles  IV  aurait  rapporté  en  Bohême,  au  retour  de 
son  dernier  voyage  en  France  (1377-1878),  un  précieux  exemplaire 
qui  étaitencore  conservé  au  xvme  siècledans  la  bibliothèque  du  comle 
de  Nostitz (3). 

En  Italie (4),  nous  voyons,  dès  1 368-1 369,  Francesco  di  Carrara 
solliciter  des  frères  Francesco  et  Lodovico  Gonzaga  le  prêt  d'un  Tite- 
Live  en  français,  qu'il  voulait  faire  transcrire,  sans  que  nous  puis- 
sions savoir  s'il  s'agit  de  l'ancienne  version  française  ou  de  celle  de 
Bersuire (5).  Les  Este,  à  Modène,  possédaient  également  un  Tite-Live 
en  français  {6\  Enfin ,  on  se  rappelle  qu'Humphrey  de  Gloncester  en 
avait  offert  un  à  Alphonse  d'Aragon  (7).  Mais,  comme  il  existait  une 
bonne  traduction  italienne  des  Décades,  l'œuvre  de  Bersuire  ne  pou- 
vait guère  se  répandre  en  Italie. 

Sa  fortune  fut  tout  autre  en  Espagne.  Le  1 3  août  1 38o,  l'infant  Jean 
écrit  à  son  oncle,  le  roi  Charles  V,  pour  lui  demander,  entre  autres 
livres  français,  un  Tite-Live (8).  La  même  demande  fut,  en  mars  1  383, 

(l)   C'est  le    ms.   Royal    i5.  D.  VI.    Cf.   H.  (4)   On   trouvera   de   nombreux   renseigne- 

Omont,  Les  manuscrits  français  des  mis  d'An-  ments  sur  la  diffusion  de  l'iruvre  de  Bersuire 

glelerre  an  château  île  Richmond,  dans  Etudes  dans  L.  Sorrento,  Tito-Lioio  <lnl  Medio  Evo  al 

romanes  dédiées  à  Gaston  l'aris .  Paris,    1891,  Rinascimento ,  dans  Médiéval  in ,  Brescia,  1<|'|3, 

p.  8,  n°  5/j.   L'exemplaire  de  la  reine  Jeanne  p.  4?>2  et  suiv. 

(cf.  p.  4o6,  n.  7)  a  dû  ('gaiement  être  un  cer-  (5)  Voir    F.    Novati,    /  codici  franc  est    dei 

tain  temps  conserve  en  Angleterre.  Gonzaga,  dans  Attraverso  il  medio  evo,  Bari, 

(,)  L.   Stephen  et    S.    Lee,    Dictionary   of  iç)o5,  p.  2(57-2611;  une  première  édition  de 

national  biography,  t.  11,  1008,  p.  186-187  >  c^-  ce  'rava''   se  trouve   dans    Romania,    t.    XIX 

F.  Baumann,  I.ivius,   Bersuire  und  Rellenden.  (1890)1  p.   161  et  suiv. 

Vergleichende   Studien   zu    Rellenden  s    Lwius  m  Pio  Bajna,  Ricoràt  di  codici  Jrancesi pos- 

Uebersetzung ,  diss.  Leipzig,  1008.  seduti  dagli  Estensi  del  secolo  AI.  dans   Roma- 

(1)  K.   Burdach,  Zur  Kenntniss  altdcutscher  nia,   t.    Il  (1871),    p.    5i  ;    Novati,   op.  cit., 

Ilanthchriflcn   unit  zur  Geschichlc    altdcutscher  p.  269. 

Lilleralur  und  Kunst.  ,'i.  Bôhmens  Kanslei  unler  '''    Cf.  p.  4  1  1  et  n.  2. 

den    Luxemburgern    und  die  deutsche  Caltnr,  '*'  A.  Rnbid  y  I.lucli,  Documents  j>er  Ihis- 

dans    Cenlralhtalt    fur    iïihtinthekswesen ,    VIII,  toria    de    la   cnltnra    catalana    min-eval ,    t.    Il, 

1891,   p.   ?i'.\-  ;   cl.   .1.  V.   Siniak,    Die   lland-  Barcelone,     1921,     n"    CCXXXIII,    p.    221; 

ichriftcn  derGraf  Nostitz schen  Majorals-Rihlio-  .ln<m  I   kumanista,    dans  Estudis   nniversitaris 

thek  in  l'rag,  Prague,  1910,  p.   111.  catalans,  t.  X,  1917-1K,  p.  5l. 


SES  ÉCRITS. 


413 


adressée  à  Jean  de  Berry  (1),  puis,  en  mars  1 386,  à  Jean  Galéas 
Visconti'2',  et,  en  août  de  la  même  année,  à  Antonio  délia  Scala(3). 
Il  n'est  pas  probable  que  le  Tite-Live  indiqué  dans  le  catalogue  de 
la  bibliothèque  de  Martin  d'Aragon  (i4io)  ait  été  en  français  (4). 
En  tout  cas,  celui  que  possédait  le  prince  de  Viane  (f  1 46 1  )  l'était 
certainement  (5). 

On  ne  se  contenta  pas,  au  delà  des  Pyrénées,  de  se  procurer  des 
copies  de  l'œuvre  de  Bersuire.  P.  Meyer,  dès  1871,  a  signalé  un  ma- 
nuscrit contenant  une  traduction  catalane  du  texte  français;  ce  travail, 
qui  paraît  remonter  à  la  fin  du  xive  siècle,  ou  peut-être  au  siècle 
suivant,  n'a  fait,  à  notre  connaissance,  l'objet  d'aucune  étude  (6). 

On  ne  connaît  guère  mieux  la  traduction  castillane  qui  fut  exé- 
cutée, toujours  sur  le  texte  de  Bersuire,  par  Pedro  Lopez  de  Ayala, 
chroniqueur  et  chancelier  de  Castille,  sur  l'ordre  du  roi  Henri  III 
(  1 390-1 4o6) (7).  Cette   œuvre  fut  imprimée  en    1497,   i5o5,    1 5  1 6 


'''  Ibid.,  t.  I,  p.  3o7-3o9,  n"  CCCXXXVI 
et  CCCXXXVI!  ;  Joan  I,  p.  9. 

<">  Ibid.,  1. 1,  p.  338-339,  n°  CCCLXXVII. 

m  Ibid.,  t.  I,  p.  33g,  n"  1.  Voir  sur  l'inté- 
rêt que  Joan  portait  à  Tite-Live,  Documents , 
t.  II,  p.  XL  et  n.  1  ,  et  Joan  I  hamanista,  p.  5i 
et  suiv. 

(i)  J.  Massif-Torrents,  Inventari  dels  bens 
mobles  del  rey  Marti  d'Arago,  dans  Revue  his- 
panique, t. XII  (  igo5),  p.  44o,n°  189.  D'après 
Rubiu  y  Lluch  ,  Documents,  t.  Il ,  p.  XL,  n.  1  ,  il 
serait  en  sicilien.  Il  n'est  pas  sur  non  plus 
qu'un  volume  en  français  de  la  «  Caméra  regia  » 
de  Valence,  indiqué  dans  un  inventaire  de 
1417,  soit  un  Tite-Live  (IL  d'Alos,  Document! 
per  ta  storia  délia  biblioteca  d'Alfonso  il  magna- 
nimo,  dans  Miscellanea  Francesco  Ehrle,  t.  V, 
Home,  iç)23,  p.  3g4,  n°  3)  ;  le  même  volume 
était  déjà  inscrit  dans  un  inventaire  des  biens 
meubles  du  roi  Alphonse  en  i3g2  [ibid.,  p. 
394,  n.  3). 

(5)  G.  Desdeviz.es  du  Désert,  Don  Carlos 
d' A raqon,  prince  de  Viane,  Paris,  1889,  p. 4o3 
et  4^3  ;  cf.  P.  Raymond  ,  La  bibliothèque  de 
Don  Carlos ,  prince  de  Viane,  dans  Bibliothèque 
de  l'Ecole  des  chartes,  t.  XIX  (i858),  p.  486, 
et  M.  Milà  y  Fontanals,  De  tos  Irovadores  en 
Espana ,  p.  520-52  1,  notes;  M.  Menéndez  y 
F'elayo,  Bibliografia  bispano-latina  clàsica,  t. 
VII,  1  <)5 1 ,  p.  4g. 


,6)  P.  Meyer,  Documents  manuscrits  de 
l'ancienne  littérature  de  la  France  conserr'és  dans 
les  bibliothèques  de  la  Grande-Bretaqne ,  Paris, 
1871  ,  p.  32  et  81-82  ;  A.  Morel-Fatio,  dans 
G.  Grôber,  Grundriss  der  romanischen  Philo- 
logie, t.  II,  2  ,  1897,  p.  1 14  ;  A.  Rubiô  y  Lluch, 
Joan  1  huinanisla,  p.  67,  l'attribuerait  volon- 
tiers au  temps  du  roi  .lean  1"  (mort  en  i3g6); 
cf.  Jordi  Rubiô  y  Balaguer,  dans  Ilistaria 
gênerai  de  las  lileraturas  hispanicas ,  t.  I,  1949, 
p.  735,  et  III,  ig54,  p.  746;  on  a  proposé 
de  l'attribuer  à  Guillem  de  Copons  (voir  M. 
de  Riquer,  L'humanisme  català  [1388-1  Wl) , 
Barcelone,  iq34,  p.  93-()5  (Col.  leccio  Rarcino) 
et  Joan  Ruiz  i  Calonja,  Historia  de  la  lileralara 
catalana ,  Barcelone,  ig54,  p.  ig1)-  Le  manu- 
scrit est  conservé  au  Musée  Britannique,  sous 
la  cote  Harley  48g3.  A.  Rubiô  y  Lluch  signale 
un  autre  Tite-Live  catalan  dans  la  biblio- 
thèque du  marchand  Père  Çaclosa  (1471); 
voir  Joan  l  hamanista,  p.  67,  n.  3. 

(7)  J.  Amador  de  los  Bios,  Historia  crilica 
de  la  lileralara  espanota,  t.  V,  Madrid,  1 864 - 
p.  1  1 2  et  n.  2  ;  Mario  Schiff,  La  bibliothèque 
du  Marquis  de  Santillane,  Paris,  igo5  [Biblio- 
thèque de  l'Ecole  des  hautes  éludes,  sciences 
historiques  el  philologiques ,  fasc.  i53),  p.  96- 
100;  Rafaël  Lapesa,  dans  Historia  gênerai  de 
las  lileraturas  hispanicas,  t.  I,  i«)4g,  p-  4<j6  ; 
bibliographie  p.  5 1  6  ;  J.  Simon  Diaz,  Bibliografia 


414  PIERRE  BERSUIRE. 

et  i544(1).  Enfin,  en  1/129,  don  Rodrigo  Alfonso  Pimentel,  comte 
de  Benevente,  résuma  en  un  volume  la  traduction  d'Ayala  (2).  C'est 
donc,  jusqu'au  xvie  siècle,  à  travers  la  version  exécutée  à  Saint-Eloi 
de  Paris  que  les  lecteurs  de  langue  espagnole  ont  eu  accès  à  Tite- 
Live. 

D.  OUVRAGES  PERDUS. 
I.   Le  Breviarium  morale. 

Parmi  les  cinq  ouvrages  remarquables  (solemnîa)  qu'elle  met  sous 
le  nom  de  Pierre  Bersuire,  l'épitaphe  place  en  troisième  position  un 
Breviatorium  ,3).  Lui-môme  avait,  dans  les  prologues  successifs  de 
son  Reductorium,  annoncé  son  intention  de  se  consacrer,  à  partir 
d'une  date  non  précisée,  à  ce  qu'il  appelait  un  Breviarium  morale  ou 
un  Directorium  morale  4'. 

De  cet  ouvrage  Bersuire  avait,  du  reste,  esquissé  le  plan  dans  les 
mêmes  prologues:  «  Tertia  vero  particula  (ou  tertia  pars),  quam 
«  nedum  complevi,  erit  de  diversis  thematibus  et  auctoritatibus  et 
«  quibusdam  brevibus  collationibus  que  scilicet  non  prosequentur, 
«  sed  ad  predictum  opus  secundum  (c'est-à-dire  le  Repertorium) ,  scili- 
«  cet  ad  materias  in  diversis  vocabulis  prosequutas,  lacta  introduc- 
«  tione  congrua,  remittenlur  ».  Et  il  ajoutait:  «  Ce  sera  comme  un  por- 
«  tique  donnant  accès  à  l'édifice  (ostium  ad  dictum  edificium  subin- 
«  trandum)  »  (5). 

C'est  ce  texte  que  Stegmùller  enregistre  dans  son  Repertorium 
biblicum,  d'après  ie  prologue  du  Reductorium,  sous  le  nom  de  Brevia- 
rium sive  Directorium ,  sive  Inductorium  morale)  (f>),  mais  sans  indi- 
cé In  literatara hispanica ,  l.  III,  Madrid ,  io,53,  torium  ...  iforaie  Breviarium  seu  Directorium, 
n.  ai3et  suiv.  si   vil.i  coincs   fnerit,  appellabo»  (Ril)l.   nal., 

0  M.  Menéndez  y  Pelayo,  Bibliografia  '•'>•  i^*^,  l"1-  l~3b  °"  l,il'n<  d'après  an 
hispano-latina  clâsica,  t.  VII,  ia5i,p.  5i-5a;  autre  manuscrit,  utilisé  pour  l'éditioD  des 
Palau  v  Dulcct,  Manaal  del  librero  kispanico.  °/'c'"  """""  ,ic  Cologne  (i73<>)  :  «Laborabo 
t.  VII,  Bareelona,  io54,  p.  587-588;  J.  Poslea  ll"'"""  opusculum  Breviani  morahs 
Simon  Diai,  Bibliografia,  v.  217.  -illos   lal,ores   "ieos   sul)   '"".  lnPlirl   "r,line 

,,    ,.    ..  .  .._  .,  0    '  consumandoi    [édition    de    Cologne,    i73o, 

11  M.  .Schill,  0/1.  cit..  p.  (1^-1  nu.  o      ■    .  •.    1     il       •       1 

'  '     ■'  p.  a;  cesl  ce  passage  que  cite  !..  l'nnnier,  Inc. 

•1    Voir  ci-dessus,  p.  3oi.  ,.,,      p    338]  ,„,,,.   , 

(l>  «  Tercium   vero  opusculum    le  premier  Venise,  i583,  p.  i,  col.  2. 

étant  le  Reductorium  et  le  deuxième  le  Reper-  cit.,  t.  I\,  p.  a43,  n°  64?8. 


SES  ÉCRITS.  415 

quer  de  manuscrits,  alors  que  Hurter,  dans  son  Nomenclator  théolo- 
giens, assure  que  l'on  trouve  cet  ouvrage  dans  plusieurs  éditions  des 
Opéra  omnia,  ce  qui  n'est  pas  (1). 

Du  moins  existe-t-il  un  manuscrit,  du  xve  siècle  et  d'origine  in- 
discutablement anglaise,  dans  lequel  un  commentateur,  ou  un  biblio- 
thécaire du  siècle  suivant,  reconnaît  formellement  l'œuvre  de  Ber- 
suire  que  nous  recherchons.  C'est,  en  effet,  dans  les  termes  suivants 
qu'est  proposée  l'identification  dans  la  marge  supérieure  du  premier 
feuillet  de  la  portion  du  ms.  Bodley  571  (2019)  qui  nous  intéresse. 
La  disparition  sous  le  couteau  du  relieur  d'une  ou  deux  lignes  au 
début  ne  change  rien  à  l'interprétation  de  ce  passage  : 

[librum,  libeiium  ou  opusculum  talem]  (jualem  ille  [Pet  ru  s  Berchorius] 

pollicetur  sub  tituto  Directorii  sive  Breviarii  moralis  de  collationibus  et  themati- 
bus  predicabilibus.  prout  videre...  in  prologo  ejusdem  ante  opus  dictum  Morale 
Reductorium,  atrrue  hic  tractatus  inter  opéra  illius  impressa  desideratur.  illi 
supradicto  de  poetarum  fabulis  moralizatis  (2). 

Ce  traité  ne  comporte  pas  de  titre.  Il  commence  par  les  mots  : 
«Presens  opusculum  in  quatuor  portiunculas  est  divisum...»  et  il 
se  compose  effectivement  de  quatre  parties  : 

i°  (fol.  161-162):  «De  quatuor  generibus  predicandi  famosio- 
ribus  ». 

20  (fol.  162-164):  «Dr  diiïînitione  hujus  nominis  predicatio  et 
ejusdem  declaratione  ». 

3°  (fol.   164-168  v°):  «De  acceptatione  thematis  et  prothematis  ». 

4°  (fol.  168  v°-i9o  v°).  La  rubrique  manque,  mais  peut  être 
restituée  comme  suit  :  «  De  différentes  sermonum  et  modorum 
predicandi  (3)  ». 

Ces  quatre  parties  sont,  on  le  voit,  d'étendue  très  inégale.  Les  trois 
premières  représentent,  à  quelques  variantes  près,  un  Ars  predicandi 

m  Hurter,    Nomenclator    théologiens,    t.    II  léienne  a  bien  voulu  nous  procurer  un  micro- 

(1906),   p.    635.    Cet   auteur    signale   comme  film    de    la    partie    du    manuscrit    qui    nous 

renfermant   Vlncluctoriam  de   P.  Bersuire,   ce  intéresse,  ce  dont  nous  la  remercions, 
qui  est   inexact,  les  éditions  de   Lyon   îôao,  M  Madan    et    Craster,    A    SnmmarY    Cata- 

Vemse  i583,  Cologne  i65o,    1669,  1712  et  /0311e  of  Western  mss.  in  the  Bodleian  Librory 

17%?\  at    Oxford,  vol.   II,  part    1    (1022),    p.    166- 

<')  La  Direction  de  la    Bibliothèque    Bod-  167. 


416  PIERRE  BERSU1RE. 

qui  semble  dater  de  la  deuxième  moitié  du  xme  siècle;  la  quatrième, 
beaucoup  plus  longue,  en  diffère  complètement,  sauf  pour  les  pre- 
mières pages. 

h' Aïs  predicandi  qui  forme  la  première  partie,  soit  un  tiers  environ, 
de  cette  portion  du  ms.  Bodley  571  (2019)  est  bien  connu.  Attribué 
tantôt  à  Thomas  Waleys,  tantôt  à  Jean  de  Galles  (I),  une  fois  même 
à  Humbert  de  Gendrey,  abbé  de  Prully  (2),  il  a  été  spécialement 
étudié  par  M.  Etienne  Gilson,  qui  en  a,  le  premier,  reconnu  l'impor- 
tance pour  la  connaissance  de  la  technique  du  sermon  médiéval (3), 
puis  par  le  Dominicain  canadien  Th. -M.  Gharland  dans  son  ouvrage 
intitulé:  Artes  predicandi.  Contribution  à  l'histoire  de  la  rhétorique  au 
Moyen  âge,  io,36(4). 

Il  en  existe,  dans  les  dépôts  européens,  un  certain  nombre 
d'exemplaires,  dont  les  incipits  sont  parfois  discordants  (5)  et  dont 
le  texte  présente  d'assez  notables  variantes (6). 

Quoi  qu'il  en  soit,  la  première  partie  de  cet  Ars  predicandi  a  pour 
auteur  un  Anglais  et  très  probablement  Jean  de  Galles,  mort  vers  i3oo, 
ainsi  que  le  P.  Charland  l'a  montré (7).  Il  est  donc  absolument  exclu 
que  le  nom  de  Pierre  Bersuire  puisse  être  prononcé  à  son  sujet. 

C'est  la  dernière  partie  seule,  la  quatrième,  de  beaucoup  la  plus 
développée  d'ailleurs,  qui  pourrait  lui  être  attribuée,  à  supposer,  bien 
entendu,  que  ce  texte  ne  se  retrouve  pas  dans  des  manuscrits  de  date 

m   Hauréau,  Jean  de  Galles,  théologien, dans  (Troyes),  tantôt  :  «  A<1  pelitioneni  cujusdam  • 

Histoire  littéraire  de  la  France ,  t.  XXV  (1869),  (Worcester). 

p.  iq4.  <8)   Des  listes  en  ont  été  dressées  par  Ilarry 

«    D'après     l'explicit     du      manuscrit    de  Caplan    dans    tiediaeval    Artes    predicandi.   A 

Troyes    upi,    loi.  q5  :   «  Explicit  ars  predi-  Uand-List,  i934,  p.  i3-i/.  (maisdeuxmss.au 

candi   compilata  a   l'ratre   Humberto   de  (ien-  moins  y    onl   été  inclus  par  erreur  :    le   latin 

dreio,  abbate  quondam  de  Pruliaco  ».  '^9°9  et  le  latjn  >7834  <ie  la  Bibl  nat,  tous 

tu    ,r    1   1  *r           ,i.i-         1  deux  du    \v*   siècle),   et   par    le  P.   Charland, 

11    Michel  Menai   et  la  terliniqnc  an   sermon  .         „                     ,  '.  .  ,     '. .   r   . 

.,.,,         ,      „           ri  ■  .   ■       r        •      •  dans  I  ouvrage  précité    p.    ).i-oo  . 

medierat,  dans  la    Heine  il  histoire  franciscaine.  ,„    y-,             ,.   r,            T.                  .               1      <•  •. 

,    ,,  ,         -,         ,    ,   ,f        ,.       .    ■',                    .,  >'   Ln  se    tondant,    fl  une   part,  sur   le   !a;t 

I.  Il  lin.!.),  p.  .■io.'i-.ibo,  (1  après  le  manuscrit  .,                             .     .          J  .         ,. 

1    1    i>.i  1    «1       •      rC     ,             r,    ,.  1   0  que  1  auteur  oppose  plusieurs  lois  au  français  sa 

de  l,i  Bibl.  Mazanne  ^)oo  [anc.  sn.i  ,  loi.  oo  ,'                     rr„     ,f.                     ,      ,    ,",    , 

„  o,.     „          1,                      .'  ,,  •■      .   .       ■    1  langue  maternelle   (linniin  materna),  et,  (I  autre 

v  -on  v  ,  ou  1  ouvrage  est  attrihue  a  t.loliannes  .        ,,     .      •  ■  •        • 

,.  ,|       .  part,  sur  les  allusions  historiques,  qui  se  rap- 
portent toutes  à  l'Angleterre  (saint  Edmond, 

<>   P.  55-6o,    notice   sur  le   Frère   Mineur  roi,  Thomas  Beeket,  archevêque  de  Canterbury). 

Jean  de  (.allés.  Qn  peu!  ajouter,  d'après  le  Bodley  .'.7  1  d'<  Ixlôrd 

|S)    Tantôt:  «  Piesens  opusrulum  in  quatuor  (loi.    17.),  col.   h),   un  rappel,  non  relevé  par 

poitiunculas  est   divisum  «(Oxford),    tantôt  :  le   P.   Charland,    de   l'élection   d'un   religieux 

«   In   libro  isto  quatuor  capitula  continentur  •  nommé   Baldewynus  au  siège  de  Canterhury. 


SES  ÉCRITS.  417 

nettement  antérieure  à  l'époque,  assez  tardive  (milieu  du  xive  siècle) 
où  il  aurait  pu  la  composer. 

Elle  se  présente  dans  le  manuscrit  d'Oxford,  après  une  ligne 
laissée  en  blanc  pour  une  rubrique  qui  n'y  a  pas  été  inscrite,  ce  qui 
permet  de  supposer  un  changement  voulu  par  rapport  au  texte  de 
Y  Ars  predicandi  de  Jean  de  Galles.  D'autre  part,  tandis  que,  dans  les 
manuscrits  de  la  Mazarine  et  de  Troyes,  cette  dernière  partie  est 
réduite  à  quelques  pages (l),  le  manuscrit  d'Oxford  se  développe  sur 
plus  de  quarante  pages  à  deux  colonnes,  où  sont  accumulés  en  grand 
nombre,  mais  chacun  sans  développement  excessif,  des  exempta, 
anecdotes  pieuses  et  extraits  d'auteurs  anciens  et  modernes  formant 
un  abondant  répertoire  de  thèmes  exploitables  par  les  prédicateurs. 
Que  le  compilateur  se  réfère  à  saint  Paul  ou  à  saint  Ambroise,  à 
Virgile  ou  à  Valère-Maxime  n'aurait  pas  de  quoi  nous  surprendre 
de  la  part  d'un  Bersuire,  qui  a  coutume  de  puiser  aussi  bien  dans 
la  littérature  profane  que  dans  l'Ecriture  ou  les  Pères.  Aucune  allu- 
sion, il  est  vrai,  n'y  est  faite  soit  à  ses  sentiments  personnels, 
soit  à  des  faits  dont  il  aurait  pu  prendre  lui-même  connaissance. 
Or  on  constate  qu'en  1 4- 7 7 ,  à  Deventer,  dans  les  Pays-Bas, 
l'imprimeur  Richard  Paffraet  a  fait  sortir  en  même  temps  de 
ses  presses  :  i°  le  Saper  tolam  Bibliam  (Livre  XVI  du  Reductoriam 
morale)  de  Pierre  Bersuire  ('2),  2°  sans  nom  d'auteur,  un  Ars  pre- 
dicabilis  dépourvu,  il  est  vrai,  de  la  quatrième  partie  développée 
dont  il  est  ici  question,  mais  correspondant,  quant  à  ses  divisions, 
à  l'ordre  et  au  texte  même  de  ses  développements,  à  l'essentiel 
de  l'ouvrage  de  Jean  de  Galles.  On  est  donc  peut-être  autorisé  à 
penser  qu'il  n'y  a  pas  là  simple  coïncidence  et  qu'à  cette  époque 
tout  au  moins  le  nom  de  Pierre  Bersuire  était  associé  dans  beaucoup 
d'esprits  à  un  Ars  predicandi  qui  eût  été  comme  l'aboutissement  pra- 
tique de  ses  recherches  et  de  ses  réflexions.  Rappelons-nous  en  quels 
termes  il  a  défini  lui-même  les  grandes  lignes  de  cet  ouvrage  au 
moment  où  il  le  projetait:  «  Erit  de  diversis  thematibus  et  auctori- 
«  tatibus  et  quibusdam  brevibus  collationibus  que  scilicet  non  prose- 


(1)   Elle   est,  en   outre,   suivie  dans  le  ma-  <*'  Liber  Bibliae  morahs  (Gesamlkatalog  der 

nuscrit   de   Troyes   d'une   page   portant   pour  Wicyendrucke ,  n°  3864)- 

titre  :  Ars  predicandi  abbreviata. 


418  PIERRE  BERSUIRE. 

«  quentur,  sed  ad  predictum  opus  secundum  [le  Repertorium  morale] , 
«  scilicet  ad  materias  in  diversis  vocabulis  prosequutas,  facta  intro- 
«  ductione  congrua,  remittentur  »(l). 


2.  La  Gosmographia. 

Dans  les  prologues,  généraux  ou  particuliers,  de  ses  œuvres 
latines,  Pierre  Bersuire  ne  fait  allusion  qu'à  son  Reductorium  morale 
en  seize  livres  et  à  son  Repertorium  morale.  Quand  il  détaille  les  trois 
derniers  livres  du  Reductorium,  il  parle  du  De  nature  mirabilibus  pour 
le  Livre  XIV,  du  De  poetarum  enigmatibas  pour  le  Livre  XV  (Ovidius 
moralisât  us)  et  du  De  jujuris  Biblie  pour  le  Livre  XVI.  C'est  seulement 
dans  le  prologue  de  sa  traduction  de  Tite-Live  et  dans  la  Collât  10  pro 
fine  operis  ajoutée  par  lui  en  1 35g  à  son  Repertorium  qu'il  se  donne 
clairement  pour  auteur  d'un  ouvrage  spécial  de  géographie  descrip- 
tive :  «  Le  quart  [de  mes  labeurs] ,  écrit-il  dans  le  premier  de  ces 
textes,  est  la  mappemonde  et  la  rescription  (sans  doute  pour  descrip- 
«  lion)  »,  et  dans  la  Collât io:  «  Quamdam  orbisterrarum  Cosmographiam 
«  seu  mundi  mappam,  multa  superaddendo  aliis  dudum  factis, 
«  composui  et  depinxi  » (2). 

Quant  à  lépitaphe  de  Bersuire,  elle  donne  la  Cosmograplua  au 
même  rang  (le  quatrième)  que  le  prologue  du  Tite-Live  et  sous  le 
titre  de  Descriptio  mundi  parmi  les  «  quinque  opéra  solemnia  »  dont 
il  lui  est  lait  honneur,  les  trois  premières  œuvres  étant  le  Dictiona- 
rium,  le  Reductorium  et  le  Brevialorium,  la  cinquième,  le  Tite-Live 
[Translata)  libn  vetustissimi)®. 

Certains,  il  est  vrai,  ont  pu  raisonnablement  penser  que  la 
Descriptio  mundi  de  l'épitaphe  n'était  autre  que  le  De  mundi  mirabi- 
libus du  Reductorium  morale  (Livre  XIV).  Mais  les  termes  mêmes  de 
la  Collatio  pro  fine  versés  par  nous  au  débat  lèvent,  semble-t-il,  tous 
les  doutes  :  Pierre  Bersuire  a  bien  composé  et  même  dessiné  de  sa 


(l)   Voir  plus  liaut,  p.  4i4-  Voir  plus  haut  p.  3oa  et  35o,  n.  4  et  aussi  la 

(,)  Bîbl.  nat.,  lat.  88(5 1,  loi.  38 1;  1427a,  nomenclature  des  manuscrit»  où  la  Collatio  est 

fol.  a33  v°;   16790,  loi.  4-r>9  v°.  Ce  sont  les  mentionnée. 

seuls  manuscrits   parisiens   où   l'on  trouve,    à  <S)  Texte  Je  lYpitaplie  reproduit  plus  haut, 

notre  connaissance,  cette  Collatio  pro  fuie  operis.  p.  3oo-3oi. 


SES  ÉCRITS.  419 

main  (depinœi)  une  «  Cosmographia  seu  mundi  mappa  »,  ajoutant 
beaucoup,  assure-t-il,  aux  ouvrages  du  même  genre  précédemment 
élaborés. 

La  préparation  de  son  livre  sur  les  Merveilles  du  monde  lavait 
familiarisé  avec  les  œuvres  des  géographes  et  des  voyageurs.  Lui- 
même,  dans  son  Repertorium ,  se  réfère  à  une  «  mappa  mundi  antiqua  » 
où  il  avait  trouvé  la  description  de  l'Ecosse (1).  De  là  chez  lui,  peut- 
être,  l'idée  de  matérialiser  ses  connaissances  au  moyen  du  dessin, 
accompagné  ou  non  d'explications,  sur  une  feuille  de  parchemin 
de  plus  ou  moins  grande  dimension,  ou  plutôt  sur  des  ieuilles  de 
parchemin  cousues  ou  collées  l'une  à  l'autre.  A  son  projet  ne  fut 
sans  doute  pas  étranger  le  souvenir  de  la  Mappemonde  de  Solin,  l'une 
des  sources  principales  de  son  Livre  XIV,  de  celle  aussi  de  Pierre  de 
Beauvais  au  xine  siècle  f2)  et  de  V Imago  mundi  d'Honorius  qui 
formaient  de  son  temps  le  fonds  des  connaissances  en  matière  de 
géographie  universelle.  Il  faut  peut-être  ajouter  l'exemple  d'Opicino 
de  Canistris,  cet  Italien  dont  il  a  été  question  plus  haut  à  propos 
du  Livre  XIV  et  qu'il  avait  pu  rencontrer  à  Avignon  (3),  enfin  le 
désir  de  rivaliser  avec  les  portulans,  auxquels  la  cartographie  arabe 
avait  fait  faire  dès  lors  de  sérieux  progrès  (4).  De  tous  ces  eilorts 
sortira,  quelque  cinquante  ans  plus  tard,  la  célèbre  Imago  mundi 
de  Pierre  d'Ailly. 

Quoi  qu'il  en  soit,  les  mappemondes  et  cartes  de  la  deuxième 
moitié  du  xive  siècle  sont  assez  nombreuses  dans  les  dépôts  de 
manuscrits (5).  Aucune,  à  notre  connaissance,  ne  porte  le  nom  de 
Pierre  Bersuire;  aucune,  non  plus,  ne  peut  lui  être  attribuée  avec 
vraisemblance.  On  peut  penser,  d'ailleurs,  qu'une  grande  quantité  de 


(1)   Repertorium,  art.  caligo   (éd.  citée,  t.    I,  celui-ci    écrivait  :      «   Sardinia    est    insula    ad 

p.  267,  col.  1),  modum  hominis  Qgurata  »   (L.  XIV,  ch.  h"], 

(,)    Sur    la     mappemonde     de     Pierre    de  de  Sardinia,  éd.  citée,    p.  648,  col.  1),  alors 

Beauvais,   voy.  Paul   Meyer,   dans    Notices   et  qu'il    voulait    dire    seulement   que,    dans    sa 

Extraits,  t.  XXXIII1   (1890),  p.  35-37,  et //is-  configuration  générale,    la  Sardaigne  ressem- 

toire  littéraire  de  la  France,  t.  XXXIV  (191 3),  blait  à  un  corps  humain. 

p.  36a   ss.    Cf.    Langlois,    Connaissance  de    la  (5)   Vicomte    de    Sanderem,    Atlas    comparé 

nature  et  du  inonde  (1927) ,  p.  120  ss.  et  A.  An-  de  mappemondes  et  de  cartes  hydrographiques  et 

gremy,  op.  cit.,  p.   19.  historiques  du  A'/'  au   AT//'  siècle ,  Paris,  1842, 

m   Voir  plus  haut,  p.  332.  atlas.  Des  mappemondes  du  xiv"  siècle  figurent 

(1>   M.   Meunier   a  cru   que   Bersuire  faisait  dans  cet  ouvrage,  mais  elles  sont  ou  anonymes 

allusion    à    une    carte    géographique    quand  ou  attribuées  à  d'autres  auteurs  que  Bersuire. 


420  PIERRE  BERSUIRE. 

travaux  de  ce  genre  ont   été   volontairement   détruits,    dès   qu'ils 
n'étaient  plus  au  courant  des  progrès  de  la  science (l). 

La  Cosmographia  fut  certainement  l'un  des  derniers  ouvrages  de 
Bersuire,  la  dernière  en  tout  cas  de  ses  œuvres  latines.  Il  la  composa 
à  Paris,  entre  i35o  et  i3Go,  peut-être  avant  d'entreprendre  son 
Tite-Live,  à  moins  qu'il  n'ait  mené  de  Iront  ces  deux  travaux. 


E.  OUVRAGES  FAUSSEMENT  ATTRIBUES  A  PIERRE  BERSUUŒ. 

Nous  avons  vu  que  les  prologues  du  Redactoriam,  du  Répertoriant 
et  du  Tite-Live  français  renseignent  avec  précision  sur  les  ouvrages 
réalisés  ou  projetés  par  Bersuire.  L'épitaphe  de  son  tombeau  de 
Saint-Eloi  confirme  ces  renseignements,  sinon  quant  à  l'ordre  de 
succession,  du  moins  quant  au  nombre  des  ouvrages  laissés  par  lui. 
H  faut  croire  cependant  que  les  anciens  biographes  de  notre  auteur 
n'avaient  lu  ni  l'épitaphe,  ni  les  prologues,  car  ils  lui  ont  attribué 
plusieurs  œuvres  auxquelles  il  n'a  eu  aucune  part.  Il  importe  de 
dissiper  ces  erreurs  en  précisant,  dans  la  mesure  du  possible,  les 
raisons  pour  lesquelles  elles  se  sont  produites  et  en  recherchant  les 
premiers  responsables  de  ces  attributions  inconsidérées.  Il  est 
d'ailleurs  hors  de  doute  que  des  homonymies  y  ont  joué  le  principal 
rôle. 

Pierre  Bersuire,  en  effet,  a  été  longtemps  connu  sous  le  nom  de 
Pierre  de  Poitiers  [Pelrus  Pictaviensis),  non  seulement  après  sa  mort, 
mais  aussi  de  son  vivant  —  c'est  ainsi  que  Pétrarque  le  nomme  dans 
ses  lettres.  Or,  il  y  avait  eu  avant  lui  trois  Pierre  de  Poitiers,  deux 
au  douzième  siècle,  un  au  treizième.  Le  premier,  dans  l'ordre  chro- 
nologique, appartint,  comme  Bersuire,  à  l'ordre  bénédictin;  il  lut 
grand-prieur  de  Gluny,  puis  abbé  de  Saint-Martial  de  Limoges.  Il 
mourut,   croit-on,   en   ii6o(2).   Le   second,   théologien   réputé,   fut 

(l)   Mlle   Foncin,    conservateur  en    chef  du  (,)   Sur  ce  Pierre  de  Poitiers,   voir   Histoire 

département  des  caries  et  plans  de  la  Bililio-  littéraire  de  la  France,  t.  XII   (i-63),  p.  34o- 

thèqne  nationale,  a  bien  voulu  interroger  an  356;    Lecointre-Dupont,    dans    Menu    de    la 

sujet   de    celte   Cosmographia   de    Bersuire   la  Société  des  Antiquaires  de  l  Ouest,  t.  IX  (i84a), 

plupart  des  spécialistes  en   matière   de  rarto-  p.  3(>o-3gi. 
graphie  médiévale,  jusqu'à  présent  sans  résultat. 


SES  ÉCRITS.  421 

chancelier  de  l'église  de  Paris  de  1 1  g3  à  i2o5,  date  de  sa  mort(1). 
Le  troisième  vivait  dans  la  première  moitié  du  xme  siècle;  il  lut 
chanoine  de  Saint-Victor  (2).  Nous  allons  voir  que  la  plupart  des 
ouvrages  attribués  à  Pierre  Bersuire  appartiennent,  en  réalité,  à  l'un 
ou  à  l'autre  de  ces  trois  Pierre  de  Poitiers,  de  même  que  c'est  par 
confusion  avec  deux  d'entre  eux  que  certains  détails  relatifs  à  Cluny 
et  à  Saint-Victor  ont  été  introduits  indûment  dans  la  vie  de  Bersuire, 
comme  nous  l'avons  indiqué  dans  la  partie  biographique  du  présent 
travail (3). 


1.  Recueil  de  sermons. 

11  semble  que  ce  soit  un  contemporain  italien  de  Bersuire,  Philippe 
de  Bergame,  Bénédictin,  prieur  de  Santa  Maria  in  Vanzo  de  Padoue, 
mort  en  i38o,  qui,  dans  son  Siipplementum  chronicorum,  l'ait  donné 
comme  auteur  de  ce  recueil  de  sermons.  A  l'année  i355,  en  effet, 
sous  la  rubrique  «  Viridisciplinis  excellentes  »,  on  peut  lire  :  «  Sermo- 
num  etiam  scripsit  libros  duos».  Ce  passage,  absent  il  est  vrai  de 
l'édition  du  Supplementum  imprimée  à  Brescia  en  i^85  (4),  se  ren- 
contre dans  celle  qui  fut  donnée  à  Venise  en  1 5 1 3  (5).  La  question 
reste  donc  en  suspens  de  savoir  si  cette  mention  se  retrouve  dans 
des  manuscrits  du  xive  ou  du  xve  siècle  ou  si,  comme  il  est  probable, 
elle  représente  seulement  une  interpolation  datant  du  début  du  xvie. 
En  tout  cas,  il  n'existe,  à  notre  connaissance,  aucun  recueil  manus- 
crit de  sermons  attribués  ou  attribuables  à  Pierre  Bersuire,  à  supposer 
qu'il  ait  jamais  obtenu  la  licence  spéciale  qui  lui  aurait  permis  de 
monter  en  chaire.  Autre  chose,  en  effet,  est  de  donner  dans  des 
ouvrages  des  conseils  aux  prédicateurs  et  de  prêcher  soi-même. 

Quoi  qu'il  en  soit,  dès  i4o,4i  dans  son  De  scriptonbus  ecclesiasticis, 

(1)  Sur   ce  second  Pierre  de  Poitiers,  voir  (,)  Sur    ce    troisième    Pierre    de    Poitiers, 

Patr.  lat.,  t.   CCXI,  p.  77g  et  suiv.  ;  Daunou  chanoine  de  Saint- Victor,  voir  Daunou,  Inc.  cit. 

dans   Histoire  littéraire  de  la  France,   t.    XVI  (1824),    p.   484-485;     Delisie,     Cabinet    des 

(i8a4),  p.  484-4go;  Philip  Moore,  The  Works  manuscrits,  t.  II,  201;  Hauréau,  dans  Notices 

of  Peter  of  Poitiers ,   master    in    theologv    ami  et   Extraits,    t.   XXXP    (1886),   p.    3oo-3io. 
chanccllor  of  Paris  (iig3-i2o5).  Notre-Dame,  P)  Voir  ci-dessus,  p.  264. 

U.  S.  A.,    1936    (Publications    in    Mediaeval  (1)   r.-i  1        .     r,  .     p  0/ 

Studies,  I);  le  morne  auteur  a  publié,  en  colla-  "'  /- 

boration,  divers  ouvrages  de  Pierre  de  Poitiers.  '  '  Livle  X1II>  r°'-  35^  [Ibii-  U"-  G  65°)- 

HIST.  L1TTÉB.  XXXIX.  28 


422 


PIERRE  BERSUIRE. 


le  célèbre  Jean  de  Tritenheim  donnait  lui  aussi  Pierre  Bersuire 
comme  auteur  de  sermons,  mais  en  un  livre  et  non  en  deux  comme 
le  voulait  Philippe  de  Bergame  (1).  11  était  suivi,  en  i545,  par 
Conrad  Gesner  dans  sa  Bibliotheca  universalis  (2),  puis  par  Fabricius 
dans  sa  Bibliotheca  mediae  et  injimae  latinitatis  en  1754  '3),  par  le 
P.  Ziegelbauer,  la  même  année,  dans  son  Historia  rei  literariae 
0.  S.  B.  w. 


2.  ÉpiTRES  ET  TRAITÉS  DIVERS. 

C'est  encore  dans  le  De  scriptonbus  ecclesiasticis  de  Jean  de  Tritenheim 
que  se  rencontre  une  allusion  claire,  quoique  réservée,  à  ces  pro- 
ductions diverses  de  Bersuire  :  «  Feruntur  ejus  ad  diversos  epistolae 
et  parvi  sed  multi  tractatus  ».  Dans  son  De  viris  illustribus  0.  S.  B., 
le  même  auteur  signale  encore  les  épîtres,  mais  accentue  sa  réserve 
quant  aux  traités  divers  :  «  Scripsit...  epistolas  et  alios  diversos  tractatus 
qui  in  manus  nostras  minime  venerunt  »  (r,).  Gesner  et  Fabricius  se 
font  à  leur  tour  l'écho  de  cette  attribution  hasardeuse,  dont  l'énoncé 
particulièrement  vague  semble  avoir  découragé  dès  lors  les  biblio- 
graphes et  déterminé  leur  silence. 

3.  BREVIARIUM  BlRLIAE. 

Un  Breviarium  Bibhae  en  un  livre  est  attribué  à  Bersuire  par 
Philippe  de  Bergame.  Jean  de  Trilenheim  précise  en  complétant  le 
titre  :  «  Breviarium  historiarum  Bibliae  »  (0)  et  en  donnant  l'incipit 
de  l'ouvrage:  «  Considerans  historiae...  sacrae  prolixilatem  ».  Gesner 
emboîte  le  pas  à  ses  deux  prédécesseurs  (7),  ainsi  que  Sixte  de 
Sienne  dans  sa  Bibliotheca  sancta  (  1 566)  (8),  Georges  Galopin  dans 
son  édition  du   Verbum  abbreviatum  de  Pierre  le  Chantre   (  1 6 3 9)  (9), 


(1)  Éd.  i4g4,  fol.  91  v°-q3. 

'■•<  Fol.  545  v". 

m  A  l'article  Petras  Berchorius. 

«  T.  II,  p.  635. 

<4>  P.  46a. 


O   Ibid. 

(,i  Bibliotheca   anioertalii . 
546. 

<•>  P.  45o. 
(•l  P.  548. 


i545,  fol.  543- 


SES  ÉCRITS.  423 

Vassius  dans  son  De  historicis  latinis  (1\   le    Père  Lelong,   dans  sa 
Bibliotheca  sacra  (1723)  (2),  Fabricius  et  Ziegelbauer  (1754)  (3)- 

H  est  vrai  que  Pierre  Bersuire  a  eu  tout  au  moins  l'intention 
décrire  un  Breviarium  morale  qui,  s'il  l'a  écrit,  est  difficile,  sinon 
impossible  à  identifier  (4).  Mais  le  Breviarium  Bibliae  commençant 
par  les  mots  «  Considerans  historiae...  sacrae  prolixitatem  »  est  un 
ouvrage  tout  différent  et  qui  n'a  rien  à  voir  avec  Pierre  Bersuire.  Le 
titre  complet  en  est  :  Breviarium  fastoriarum  Bibliae,  ou  Genealocjia  et 
chronologia  SS.  Patrum  ab  Adamo  ad  Christian,  et  il  a  pour  auteur  le 
Pierre  de  Poitiers,  théologien  du  xne  siècle,  chancelier  de  l'église  de 
Paris,  à  qui  Daunou  a  consacré  une  notice  sommaire  dans  Y  Histoire 
littéraire  et  dont  le  P.  Philip  Moore  a  étudié  spécialement  et  com- 
mencé de  publier  les  ouvrages  (5). 

4.  La  Glossa  Monachi. 

Dans  le  catalogue  manuscrit,  daté  de  1 5  1 3 ,  de  la  bibliothèque  de 
Saint- Victor  conservé  à  la  Bibliothèque  nationale  (Lat.  1^767)  (6\ 
on  peut  lire  au  loi.  217  v°  et  sous  la  cote  JJJ  1 1  :  «  Textus  libri  qui 
«  dicitur  Doctrinale  completus  cum  Glosa  Pétri  Berchorii,  monachi, 
«  prius  autem  canonici  Sancti  Victoris,  super  eundem  librum  ».  En 
plusieurs  autres  endroits  du  même  catalogue,  l'auteur,  Claude  de 
Grandrue,  répète  et  parfois  complète  cette  notice,  comme  par 
exemple  au  fol.  6  :  «  Pétri  Berchorii,  quondam  canonici  Sancti  Victoris 
«  Parisiensisetpostmodum  prioris  Sancti  EligiiParisiensis  Glosa  super 
«  Doctrinale  ».  Le  Doctrinal  glosé  d'Alexandre  de  Villedieu  dont  il  est 
ici  question  est  aujourd'hui  conservé  à  la  Bibliothèque  de  l'Arsenal 
(ms.  io38,  daté  de  1 3y5 )  dans  l'exemplaire  qui  se  trouvait  à  Saint- 
Victor  et  qu'a  décrit  le  P.  de  Grandrue,  mais  nous  allons  voir  que 
ce  dernier  s'est  entièrement  mépris  sur  l'attribution  de  cette  Glose 
à  Pierre  Bersuire  et  que  son  erreur  a  fait  très  fâcheusement  école. 

C'est,  semble-t-il,  C.  Oudin  qui,  par  son  Commentarius  de  scripto- 
ribus  ecclesiasticis  (1722) (7),  l'a  introduite  dans  la  littérature  bibliogra- 

'''    1 65 1 ,  p.  799.  w  Voir  ci-dessus,  p.  3oa. 

(,)  T.  II,  p.  635.  <5>  Voir  ci-dessus,  p.  421,  n.  1. 

(3)   Mêmes    références    que  ci-dessus    poui              (6)  Copie  à  la  Bibl.  Mazarine,  ms.  4  •  84- 

Fabricius  et  Ziegelbauer.  (,)  T.  III,  col.  io63-io64- 

28. 


424  PIERRE  BERSUIRE. 

phique  imprimée.  Ayant  consulté,  soit  lui-même,  soit  par  inter- 
médiaire, le  catalogue  du  P.  de  Grandrue,  il  fait  honneur  à  Pierre 
Bersuire,  «  maitre  des  novices  à  Cluny  »,  et,  ajoute-t-il,  «  entré  jeune 
dans  la  congrégation  » ,  d'un  «  Commentaire  de  la  Grammaire  en 
vers  dont  on  se  servait  dans  les  écoles  avant  Despautère  ».  Trente 
ans  plus  tard  (1764),  le  P.  Ziegelbauer  développait  de  la  façon  sui- 
vante les  indications  de  C.  Oudin  :  «  Docendi  munus  in  monasterio 
«  Cluniacensi  subiit  Petrus  Berchorius,  qui  quas  elegantiores  litteras 
«  probe  didicerat  aliis  etiam  discendas  tam  suo  exemplo  et  studiis 
«  inculcavit  quam  suis  etiam  laboribus  invitavit.  Gum  enim  scholae 
«juniorum  monachorum  coenobii  Cluniacensis  et  Congregationis 
«  praeleclus  fuisset,  omnem  suam  operam,  labores  atque  vigilias  eo 
«  <  ontulit  ut  discipulos  in  studiis  adjuvaret  humanitatis  redderetque 
«  iis  laciliorem  viam  per  commentaria  quae  litteris  mandavit.  Primum 
«  igitur  composuit  commentarium  prolixum  et  insignem  in  opus 
i  metricum  inscriptum  Doctrinale  metricum  ciim  commentario  Pétri 
0  Berchorii;  quo  passim  in  Galliis  utebantur  scholastici  ante  Joannis 
«  Despauterii  Prosodiam  »  (I). 

C'est  bien  à  tort  que  la  Glossa  Monachi  a  été  ainsi  attribuée  à 
Bersuire.  Elle  a  été  bien  souvent  publiée  depuis  1 484  ^  soit  avec 
le  texte  du  Doctrinal,  soit  à  part.  La  première  édition,  celle  de  1 484 
précisément,  en  donne  le  titre  suivant  :  «  Commentum  utilissimum 
Doclrinalis  clarissimi  poète  laureati  ac  théologie  domini  monachi 
lombardi  »  '2),  mais  ce  religieux  lombard  n'a  jamais  été  identifié,  à 
notre  connaissance.  Certains  manuscrits  de  la  Glossa  sont,  d'ailleurs, 
nettement  antérieurs  à  l'époque  où  vivait  Bersuire,  sans  compter 
que  ni  ses  prologues  ni  son  épitaphe  n'y  font  la  moindre  allusion. 

5.  Un  Commentaire  sur  les  Psaumes. 

Ce  sont  les  auteurs  de  la  Bibliotlieca  Cannelitana^  qui,  en  1762, 
ont  mis  sous  le  nom  de  Bersuire  un  Commentaire  sur  les  Psaumes. 
Dans  la  notice  consacrée,  dans  cet  ouvrage,  au  Carme  espagnol 
Juan  «de  Sancto  Angelo»,  ils  se  référaient  à  une  publication  d'un 

<'i  Op.  cit.,  t.  II,  p.  563-564.  n°  io3i. 

(,)  Gesamtkatalog  der    Wiegendracke ,  t.    I,  T.  1,  col.  737  et  728. 


SES  ÉCRITS.  425 

certain  Michael  Ximanius  Barraconis  (Barracone)  qui,  en  1720,  à 
Madrid,  avait  prétendu  que  Pierre  Bersuire  était  l'auteur  de  ce 
commentaire.  Eux-mêmes  soutenaient,  avec  le  Père  «  de  Sancto 
Angelo»,  que  le  véritable  auteur  était  en  réalité  un  Italien,  Michel 
«  Aiguani  » ,  grand-prieur  des  Carmes  à  Bologne,  cela  en  dépit  de  deux 
répliques  de  Barracone  parues  en  1722  et  en  1728.  Nous  avons 
jugé  superflu  de  rechercher  les  éléments  de  cette  vaine  polémique. 
Notons  seulement  qu'à  la  suite  de  C.  Oudin  (1722)  (1),  Fabricius 
(1752)  (2)  se  rangea  à  l'avis  de  la  Bibliotheca  Cavinehtana,  et  que 
dans  la  suite,  les  bibliographes  qui  se  sont  occupés  des  ouvrages  de 
Bersuire  ont  fait  le  silence  sur  cette  attribution  dont  l'origine  ne 
saurait  être  autrement  précisée. 

6.  Les  Gesta  Romanorum. 

Les  Gesta  Romanorum  sont  un  recueil  d'historiettes  ou  de  contes 
empruntés  à  la  littérature  sacrée,  aux  traditions  orientales  et  aux 
fables  accréditées  en  Europe  au  Moyen  âge.  Cette  compilation,  dont 
on  ignore  l'auteur,  a  connu  à  cette  époque  un  vif  succès,  qui  ne 
s'est  pas  démenti  lorsqu'elle  a  été  traduite  et  publiée  en  français  sous 
le  titre  de  Violier  des  histoires  romaines  (3).  Bersuire  se  réfère  aux  Gesta 
Romanorum  en  divers  endroits  de  ses  ouvrages,  ce  qui  n'a  pas 
empêché  certains  auteurs  de  lui  en  attribuer  la  paternité.  Il  est  vrai 
que  l'auteur  anonyme  des  Gesta  cite  volontiers  nombre  d'ouvrages 
familiers  à  Bersuire  :  Pline,  Sénèque,  Valère-Maxime,  les  Légendaires. 
Il  existe  même  chez  les  deux  auteurs  des  ressemblances  troublantes 
de  style  et  d'idées,  parfois  des  concordances  singulières  entre  certains 
de  leurs  récits  :  c'est  ainsi  que  l'histoire  de  l'éléphant  indomptable 
tué  par  deux  vierges  (chapitre  7  des  Gesta)  se  retrouve  dans  le 
Repertorium  morale  de  Bersuire,  à  l'article  Adulatto,  et  qu'une  autre 
anecdote  relative  à  un  château  infesté  par  les  esprits  dans  les  parages 
de  Valence  en  Dauphiné  [Redactorium,  L.  XIV,  ch.  44)  s'apparente 
de  très  près  à  la  légende  d'une  possédée  de  la  même  région  rapportée 
par  les  Gesta  (chap.   160).  On  a  remarqué  aussi  que  dans  les  Gesta. 

<'>  T.  IV,  p.  137.  <s>  Éd.    G.    Brunet,     dans    la     Bibliothèque 

m  T.  ],  p.  718.  elzévirienne ,  i858. 


426  PIERRE  BERSUIRE. 

comme  dans  les  ouvrages  latins  de  Bersuire,  beaucoup  de  dévelop- 
pements commencent  par  le  mot  Carissimi. 

C'est  pourquoi,  dès  le  xvnc  siècle,  l'érudit  allemand  Salomon  Glass 
dans  sa  Philoloyia  sacra  l'\  faisait  honneur  des  Gesta  à  Bersuire. 
C'est  pourquoi  aussi  Thomas  Warton,dans  son  histoire  de  la  poésie 
anglaise  [Hisloiy  of  Encjlish  Poetry)  (2),  parue  en  1781 ,  a  consacré  à 
la  question  toute  une  dissertation  additionnelle  et  conclu  avec  lorce 
à  l'identité  de  Bersuire  et  de  l'auteur  des  Gesta.  C'est  pourquoi, 
enfin,  G.  Brunet,  dans  son  introduction  à  l'édition  du  Vioher  (  1 858), 
a  repris  tous  ces  arguments,  sans  conclure  cependant,  ou  plutôt  en 
concluant  que  la  question  lui  paraissait  insoluble. 

Elle  est  au  contraire  très  simple,  ou  plutôt  elle  ne  se  pose  pas. 
Les  ressemblances  constatées  s'expliquent  tout  naturellement  par 
des  emprunts  faits  par  Bersuire  aux  Gesta  Romanorum ,  qu'il  fait 
figurer  d'ailleurs  parmi  ses  sources,  et  dont  la  composition  remonte 
à  une  époque  très  antérieure  au  temps  où  il  a  vécu. 


CONCLUSION 

La  personne  physique  de  Pierre  Bersuire  nous  est  inconnue'3, 
mais  sa  physionomie  intellectuelle  et  morale  se  dégage  de  l'étude  de 
son  œuvre,  l'une  des  plus  volumineuses  du  xive  siècle. 

Ce  qui  Irappe  chez  lui  tout  d'abord,  c'est  sa  puissance  de  travail. 
Laboro,  laboravi,  laborabo,  ces  mots  reviennent  constamment  sous  sa 
plume.  Conscient  de  cette  exceptionnelle  faculté,  il  n'a  d'ailleurs 
laissé  à  personne  le  soin  de  la  célébrer;  il  a  exalté  lui-même,  parlois 

(1)   P.  4o4-4o5,  article    De   aUegoriis   fabu-  Sa    chevelure,     une    couronne    de    cheveux 

laram.  blancs,  est  largement  tonsurée.   A   sa   droite, 

"'   T.  III,  dissertation  sur  les  Gesta  finmn-  un    cardinal    debout,    en    chapeau    ronge    et 

noram.  Cf.  L'édition  de  1824,  t.  I ,  p.  CCI. VIII  manteau  hleu-gris  (vraisemblablement   Pierre 

et  suiv.  des  Prés)  touche  de  la  main  gauche,  l'épaule 

(S)    I.e    ms.    14270   du    fonds    latin    de    la  de    l'auteur  dans   un   geste   de    protection    et 

Bibliothèque  nationale  présente  an  loi.  35  r°,  de  présentation.  Ce  n'est  certainement  pas  la 

col.    i  ,   dans   un   quadrilobe,    une    miniature  seule   scène  de  ce  genre  dans  les  manuscrits 

représentant     Pierre    Bersuire    agenouillé     en  de  Bersuire,  mais  on  sait  combien  il  est  hasar- 

rohe  noire  monastique  et   offrant  à    un   pape  deux  d'utiliser  les  documents  de  cette  nature 

coiffé  de  la  tiare  un  livre  aux  tranches  dorées.  à  des  lins  iconographiques. 


SES  ÉCRITS.  427 

en  termes  émouvants,  l'immensité  comme  la  continuité  de  son 
labeur  (1).  11  lui  fallait,  en  effet,  d'abord,  posséder  à  fond  les  Ecri- 
tures, être  capable,  comme  il  s'en  flatte,  de  les  citer  de  mémoire, 
sans  recourir  aux  concordances  (2);  peu  d'hommes  sans  doute,  pour 
nourris  qu'ils  fussent  des  Livres  Saints,  sont  parvenus  à  dominer 
comme  Bersuire  un  aussi  vaste  sujet.  11  lui  fallait,  ensuite,  pouvoir 
alléguer  à  propos,  et  dans  les  domaines  les  plus  divers,  des  cen- 
taines d'auteurs  sacrés  et  profanes,  de  l'Antiquité  latine  et  grecque 
et  aussi  du  Moyen  âge,  jusques  et  y  compris  ses  contemporains.  Là 
aussi  Bersuire  a  fait  la  preuve  de  l'érudition  la  plus  étendue,  tout 
en  ne  citant  qu'exceptionnellement  de  première  main  les  textes, 
ainsi  que  la  plupart  de  ses  devanciers  (3). 

Ce  qui  le  rend  ensuite  particulièrement  sympathique,  c'est  sa 
curiosité  d'esprit,  alimentée  à  la  fois  par  d'immenses  lectures  et  par 
des  enquêtes  et  observations  personnelles,  auxquelles  il  n'a  jamais 
manqué  de  se  livrer,  soit  dans  les  villes  où  il  a  séjourné  longuement, 
soit  dans  les  régions  françaises  où  il  a  eu  l'occasion  de  se  rendre  (4). 
Curiosité  gâtée  sans  doute,  à  nos  yeux,  par  une  absence  à  peu  près 
complète  d'esprit  critique,  mais  dont  il  serait  injuste  de  ne  pas  lui 
accorder,  malgré  tout,  le  bénéfice,  les  renseignements  qu'il  nous  a 
ainsi  fournis  sur  les  mœurs  et  les  croyances  du  xive  siècle  n'étant  pas 
sans  intérêt  pour  l'historien. 


(l>  Reductoritim ,  Prologue,  éd.  citée,  p.  1  ,  Tellement  au  xiv'j  on  cite  de  seconde  main  les 

col.  1.  o  Tenuitatem  ingenii  non  veritus   nec  Pères  et  les  philosophes  grecs,  et  une  foule  de 

sciencie   vacuitate   turbatus,   manum   misi   ad  textes,   notamment   d'Aristote,   se    retrouvent 

fortia,  oculos  meus  implevi  vigiliis,   linguam  stéréotypés  dans  les  écrits  de  tous  »   (M.   de 

meam  calamum  scribe  constilui,   digitos  meos  Wulf,  Godefroi  de  Fontaines,  iC)o6,  p.  5g). 
docui,  ad  novos  subeundo  labores   ».  Et  plus  (1)   Outre  le  Poitou,  la  Saintonge  et  l'Aunis, 

loin  (ibid.,  p.  3,  col.  1)  :  «   lit  vero  laboravi  et  le  Languedoc,  le  Dauphiné,  la  Provence,   le 

opéra  plena  laboribus  et  utinam  utilibus  inci-  Conitat-Venaissin  et  l'Ile  de  France,  Bersuire 

père  volui,  et,  ut  verum  fatear,  ab  ipsis  pri-  semble  parler  dans  ses   œuvres   de   la   Cham- 

mordiis  juventutis  et  ab  ipsa  janua  vite  mee  in  pagne  et  de  l'Italie  comme  les  ayant  visitées 

laboribus  plurimis,  in  pénis  et  miseriis  superflu.  en  personne  :  «    Audivi   etiam  in  Campaniae 

Laboravi  enim  in  gemitu  meo,  lavi  quandoque  partibus,  non   diu   est,   puellam    lato    raptam 

lacrymis  lectum  meum...,  non  ignorans  qtiod  esse    »    (Redactorinm ,   Livre   XIV,   prologue, 

homo  nascitur  ad  laborem   ».  éd.  citée,  p.  610,  col.  1);  «   Ego  etiam  semel 

(,)   Ibid.  :   «    Laboravi  igitur  et  ante  omnia  in  Italia  audivi  visum  fuisse  hominem  ab  um- 

Biblie  textum  quater  studendo,  ut  sine  concor-  bilico   inferius   duplicem  »    [ibid,,  ch.    -ji,   de 

danciis    allegare   scirem    figuras,    auctoritates  monstris,    p.    6q5,    col.    2),    mais    c'est    sans 

et  bistorias  diligentissime  comparando   ».  doute   interpréter  abusivement   ces  deux  pas- 

(3'   •  Très  souvent,  au  xm*  siècle  [et  natu- 


428  PIERRE  BERSUU\E 

Bersuire  a  été  de  son  temps  un  auteur  apprécié.  Ses  ouvrages 
ont  figuré  en  bonne  place  non  seulement  dans  les  bibliothèques  de 
couvent,  mais  aussi  chez  des  particuliers  qui  en  ont  fait  exécuter 
des  éditions  de  luxe,  parfois  copieusement  illustrées.  Ils  ont  été 
longtemps  étudiés  dans  les  universités  et  le  Repertoruini ,  en  particu- 
lier, a  été  pour  les  hommes  d'Eglise,  les  prédicateurs  surtout, 
comme  un  vade-mecum  indispensable.  On  ne  prête  qu'aux  riches  et 
l'on  n'a  pas  manqué  de  lui  attribuer  plusieurs  ouvrages  auxquels  il 
n'a  eu  aucune  part,  tandis  qu'on  peut  lui  laire  honneur  d'avoir  été 
dépossédé,  presque  de  son  vivant,  du  plus  précieux  pour  nous  de  ses 
écrits,  YOvidius  morahzalus. 

Le  succès  de  son  œuvre  latine  a  été  durable,  surtout,  semble-t-il, 
dans  les  pays  germaniques,  où  on  l'imprimait  encore  au  début  du 
xvme  siècle.  Alors  seulement,  elle  est  tombée  dans  le  discrédit  total 
qu'atteste  le  grand  nombre  de  manuscrits  dépareillés,  disloqués, 
lacérés,  fragmentaires,  qui  sont  parvenus  jusqu'à  nous. 

L'œuvre  latine  de  Pierre  Bersuire  répondait  sans  nul  doute  aux 
besoins  de  son  temps.  Llle  est  pour  nous  bien  décevante.  L'auteur 
n'était  pas  théologien;  s'il  avait  suivi,  sur  le  tard,  l'enseignement 
d'un  maitre  de  Sorbonne,  il  n'avait,  semble-t-il,  obtenu  ni  brigué 
aucun  grade  universitaire.  H  s'excuse,  d'ailleurs,  avec  bonne  grâce, 
de  son  insuffisance'1'.  De  doctrine  philosophique  il  n'en  faut  pas  non 
plus  chercher  chez  lui.  Livres  saints,  auteurs  sacrés  et  profanes, 
allégués  pêle-mêle,  ne  sont  pour  lui  que  prétextes  à  commentaires 
allégoriques  destinés  à  édifier,  non  à  instruire.  Son  Reductorium,  en 
particulier,  d'allure  encyclopédique  en  apparence,  n'est  une  image 
du  monde  que  par  le  biais  des  explications  d'ordre  pratique  que 
l'auteur  en  tire  à  l'usage  des  fidèles,  et  d'abord  de  leurs  pasteurs. 
On  sait  qu'allégoriser  à  tout  propos,  voire  hors  de  propos,  fut  au 
Moyen  âge  une  habitude  invincible  de  l'imagination.  Nul  plus  que 
Bersuire  ne  s'est  fait  le  champion  de  cette  tendance. 

Il  est  cependant  un  domaine  où  il  fait  preuve  d'une  certaine 
liberté  d'esprit,  qu'il  partage,  d'ailleurs,  avec  nombre  de  ses  contem- 
porains :  c'est  celui  de  la  polémique.    Pierre   Bersuire    prend,  en 

le  sacramentis   faciunt   tractatus  inli-        corrigiam   solvere  non  sum  dignus  »  [lîeper- 
ailos    theologi    (lucioles    lu    lilmis,    quorum        torium,  art,  tacramentam,  éd.  p.  a 83,  col.  1). 


SES  ECRITS.  429 

quantité  de  passages  de  ses  œuvres  latines,  la  couleur  non  seulement 
d'un  écrivain  moraliste  et  redresseur  de  torts,  mais  aussi  d'un 
écrivain  politique.  11  saisit  toutes  les  occasions  de  fustiger  ecclésias- 
tiques et  laïques  :  simoniaques,  coureurs  de  bénéfices,  usuriers, 
mauvais  prélats  et  mauvais  prêtres,  officiers  prévaricateurs 
et  vénaux.  Les  princes  eux-mêmes  et  les  gouvernants  ne  trouvent 
pas  grâce  devant  lui  (1).  On  a  vu  qu'il  avait  été  en  butte  un  moment 
à  des  poursuites  du  chef  d'hérésie.  Plutôt  que  des  propositions 
théologiques  condamnables  ou  des  citations  trop  complaisantes 
d'auteurs  suspects,  ce  sont  peut-être  des  excès  de  langage  de  cette 
sorte  qui  lui  ont  valu  d'avoir  à  se  défendre  contre  certaines  accu- 
sations. 

L'œuvre  française  de  Bersuire,  sa  traduction  de  Tite-Live,  jouis- 
sait du  privilège  d'être  chez  nous  la  première.  Elle  pâtissait  aussi  de 
cette  circonstance,  car  la  difficulté  était  grande  pour  un  traducteur 
peu  familier  avec  les  institutions  romaines  et  avec  le  latin  classique. 
Cette  traduction  est  loin  d'être  un  chef-d'œuvre;  il  n'y  manque  ni 
contresens  de  phrases  ou  de  mots,  ni  erreurs  grossières  quand  il 
s'agissait  de  rendre,  dans  un  français  qui  n'est  souvent  qu'un  décal- 
que du  latin,  des  idées  et  des  choses  particulières  aux  temps  lointains 
de  la  République.  Néanmoins,  elle  a  ouvert  la  voie  à  d'autres  tra- 
ductions d'auteurs  latins  qui,  après  elle,  se  sont  multipliées  en  France 
sous  les  règnes  de  Jean  le  Bon  et  de  Charles  V.  La  diffusion  réelle 
qu'elle  a  connue  est  donc,  à  beaucoup  d'égards,  méritée. 

Mais  si  nous  pouvons  saisir  quelques  traits  caractéristiques  de 
l'auteur  et  marquer  ses  principaux  mérites,  l'homme,  en  revanche, 
nous  échappe.  S'il  a  célébré  le  printemps  mieux  encore  que  Barthé- 
lémy l'Anglais  (2),  s'il  insiste  sur  les  délices  que  procure  la  pluie  aux 
habitants  des  régions  sèches  (3),  il  y  aurait  sans  doute  excès  à  voir 
en  lui  un  ami  de  la  nature.  S'il  a  chanté  magnifiquement  le 
vin  (4),  cela  ne  veut  pas  dire  qu'il  en  ait  abusé,  et  il  serait  impru- 
dent de  le  tenir  pour  débauché  parce  qu'il  a  décrit  avec  insistance 

(1)   Des  exemples  topiques  en  ont  été   four-  (éd.    citée,    p.    525,    col.    1),   où   il   ajoute    : 

nis  dans  la  partie  de  ce  mémoire  concernant  «   Die    quod    pluvia     est    voluptas    carnalium 

les  œuvres  latines  de  Bersuire.  deliciarum   ». 

M   Reductorium ,   Livre  V,  cliap.  Aj,  de  vere  («)   Ibid.,  Livre  111,  chap.    16,   de  pota  (éd. 

(éd.  citée,  p.  i35,  col.  2).  citée,  p.  So,  col.  2). 

(5)   Ibid.,   Livre   XII,   chap.  5g,  de  frumenln 


430  PIERRE  BERSUIRE. 

les  qualités  que  doit  avoir  un  sein  de  femme  pour  être  tenu  pour 
parfait (I),  ou  parce  qu'il  s'est  laissé  aller  —  une  fois  n'est  pas  cou- 
tume —  à  décrire  complaisant  ment  le  comportement  sexuel  des 
crabes  (2). 

De  même,  à  notre  avis,  ce  serait  forcer  le  sens  des  textes  que  de 
voir  autre  chose  qu'humilité  affectée  dans  les  accusations  de  vie 
dissipée  qu'il  a  l'air  —  dans  un  passage  unique  d'ailleurs  —  de 
porter  contre  lui-même  (3'. 

Retenons,  avec  plus  de  justice,  que  si  Bersuire  a  mérité  la  sym- 
pathie, quelquefois  l'admiration,  d'hommes  comme  Pétrarque  ou 
Philippe  de  Vitry,  c'est  que  de  tels  sentiments  trouvaient  leur  justi- 
fication dans  les  qualités,  sinon  dans  les  vertus  de  l'homme  privé, 
comme  dans  l'immense  savoir  du  compilateur  et  dans  la  fougue 
du  polémiste.  Prononcer  à  son  propos  le  mot  d'humanisme  serait 
certainement  excessif.  Il  y  a  pourtant  quelque  chose  de  cela,  en 
intention  tout  au  moins,  dans  sa  traduction  de  Tite-Live.  Il  y  a  aussi, 
parmi  beaucoup  de  fatras,  une  sorte  d'humanisme  latent  dans  son 
œuvre  latine,  humanisme  maladroit,  mais  sincère,  qui  l'a  poussé 
à  faire  confiance  aux  sages  de  l'Antiquité  autant  qu'aux  Pères  de 
l'Eglise  et  aux  théoriciens  de  la  scolastique.  C'est  ce  qui  autoriserait 
peut-être  à  voir  en  lui  un  homme  et  un  auteur  symbolisant  mieux 
qu'un  autre  la  transition  entre  la  pensée  médiévale  et  la  pensée 
moderne. 

C.  S. 


(l>   Redactorium  ,  Livre  II ,  cliap.  3i  de  mamil-  conlempnibilis,  nec  subjunget  ctiam  insultando 

lis  (éd.  citée,  p.  4o,  col.  1).  quod   vita  mea  a  doctrina   discordât   et   quod 

{'    Redactorium ,  Livre  IX,  ch.  16,  de  can-  aliter  vivo  quam  predico  et  quod  multa  iacienda 

rrit    [éd.    citée,    p.  272,    col.    2).     Voir    /)lus  consulo    que    tamen    non     l'acio,    sed    oniitto. 

haut,  p.  3a/i,  11.  12.  Item  contra  defectum  vite  et  moruni,  si  quem 

m   lltid..  Prologue  (éd.  citée   p.  2,  col.  1)  :  forsan    in    nie    existimat,    atlendat,    obsecro, 

•   Non   inlletur   quisquani  contra   nie,   in    nie  quod  Deus  quandoque  malis  sicut  inslrninento 

scilicet  attendens  sciencie  vacuitatem,  eloquen-  suo    utitur...    sed    adlmc   obloqaotor   propter 

cie  nullitatein,  iiecnon  omnis  moralis  sanitatis  leveni    vitam    quam    in    me    forsitan    preces- 

et    pudicicie    parvitatem,    nec    moveatur    aut  sisse   cogitât   labores    meos   et    opéra   vilipen- 

dicat     quod     epistole    quidem     graves    surit,  dat   •. 
presentia  autem  corporis  infirma,  etiam  sermo 


SES  ÉCRITS.  43| 


NOTE    BIBLIOGRAPHIQUE. 

Les  notices  sur  la  vie  et  les  œuvres  de  Pierre  Bersuire  se  sont 
succédé,  très  nombreuses,  mais  généralement  très  succinctes, 
depuis  le  XVIe  siècle.  On  en  trouvera  la  liste  complète  jusqu'à  1917 
dans  la  dissertation  inaugurale  de  Fassbinder  (voir  ci-après).  Depuis 
cette  date,  il  n'y  a  guère  à  signaler  que  celle  de  B.  Heurtebize,  au 
t.  VIII  (i935)  du  Dictionnaire  d'histoire  et  de  géographie  ecclésiastiques, 
p.  91/1-915,  et  celle  de  Mme  Hitier,  au  t.  VÏ  (1954)  du  Dictionnaire 
de  biographe  française. 

Quelques-unes  cependant  de  ces  notices  sont  de  proportions  plus 
étendues  ou  font  connaître  des  documents  nouveaux.  H  convient  de 
les  signaler  ici  dans  l'ordre  de  leur  publication  comme  des  essais 
honorables,  mais  incomplets,  non  exempts  d'ailleurs  d'inexactitudes 
ou  d'erreurs. 

A  F.  Gautier  aîné.  Notice  biographique  et  bibliographique  sur  Pierre  Berceure  (1290- 
1362),  dans  Actes  de  l'Académie  royale  de  Bordeaux,  t.  VI  (i844),  p.  ligo-big. 

Léopold  Pannier.  Notice  biographique  sur  le  bénédictin  Pierre  Bersuire,  premier 
traducteur  de  Tite-Llve,  dans  Bibliothèque  de  l'École  des  chartes,  t.  XXXIII  (1872), 
p.  325-36/i. 

Constant  Merland.  Pierre  Bersuire,  secrétaire  du  roi  Jean  le  Bon,  dans  Annales 
de  la  Société  Académique  de  Nantes,  t.  VII  (1877),  p.  229-290,  et  Biographies 
Vendéennes,  t.  L  (1  883),  p.  297-869. 

Antoine  Thomas.  Les  Lettres  à  la  cour  des  papes.  Extraits  des  Archives  du  Vatican 
pour  servir  à  l'histoire  littéraire  du  moyen  âge  (1290-1423).  XXI.  Pierre  Bersuire. 
dans  Bomania,  t.  XI  (1882),  p.  184-187  et  dans  Mélanges  d'archéologie  et  d'histoire 
p.  p.  l'École  française  de  Borne,  t.  IV  (1 884),  p.  28-27.  Mémoire  publié  à  part. 
Rome,  i884,  in-8",  VIII-92  pages.  (Quatre  bulles  inédites  de  Jean  XXII, 
Benoît  XII,  Clément  VI  et  Innocent  VI). 

Louis  Petit  de  Julleville.  Pierre  Bersuire,  dans  Bévue  des  cours  et  conférences, 
4*  année  (1896),  p.  680-690. 

Guillaume  Mollat.  Pierre  Bersuire,  chambrier  de  Notre-Dame  de  Coulombs  au 
diocèse  de  Chartres,  dans  Bévue  bénédictine,  t.  XXII  (ioo5)  p  271-273  Bulle 
de  Clément  VI  (i34g.) 


432  PIERRE  BERSU1RE. 

Antoine  Thomas.  A'ii.r  documents  inédits  sur  Pierre  Bersuire,  dans  Romania, 
t.  XL  (191  1),  p.  97-100.  (Lettres  royaux,   1 355 ,  et  arrêt  du  Parlement  de  Paris, 

i357). 

F.  Fassbinder.  Dus  Leben  und  die  Werhe  des  Benediktiners  Pierre  Bersuire. 
Inaugural-Dissertation.  Bonn,  1917,  in-8°,  43  pp.  P.  II-IV.  Préface.  P.  1-6.  Biblio- 
graphie (très  copieuse).  P.  g-43.  Vie  de  P.  B.  La  deuxième  partie  devait  être 
consacrée  d'une  part  aux  œuvres  latines,  de  l'autre  à  la  traduction  de  Tite-Live. 
Elle  devait  prendre  place  dans  le  cahier  LXVII  des  Beihefte  znr  Zeitschrift  fui 
Bomanische  Philologie,  mais  elle  n'a  jamais  paru.  Fassbinder  (p.  2-3)  donne  le 
relevé,  jusqu'en  1917,  des  notices  de  dictionnaires  consacrées  à  Bersuire,  depuis 
Jacques  Philippe  de  Bergame  (xve  siècle)  jusqu'au  Dictionnaire  universel  des  littéra- 
tnres  de  Vapereau  et  au  Bepertorium  biblicum  de  Hurter. 

Fausto  Ghisalberti.  L'«  Ovidius  maralizatus  »  de  Pierre  Bersuire.  Rome,  1  9 3 3 , 
in-8°,   1 36  pp.  Extrait  du  vol.  XXIII  des  Studi  romunzi. 

Alfred  Coville.  Vie  de  Pierre  Bersuire.  Manuscrit  lu  pur  Mario  Boqucs  à 
l'Académie  des  Inscriptions  et  Belles- Lettres  les  22  mai  et  26  juin  19^2.  (Travail 
donné  par  fauteur  comme  «  un  premier  essai  pour  dégager  la  personnalité  de 
P.  B. ,  sorte  de  défrichement  d'une  terre  laissée  à  peu  près  inculte  ».  La  notice 
sur  les  œuvres  n'a  pas  été  écrite.) 

Joseph  Engels.  Etudes  sur  l'Ovide  mornlisé  (poème  français  édité  par  C.  de  Boer). 
Dissertation  inaugurale.  Groningue,  1  g ^ 5 ,  in-8°,  1  46  p.  (Chap.  II.  L'Ovidius 
mornlizatus  de  Pierre  Bersuire  et  Y  Ovide  Moralisé.) 

R.-A.  Meunier.  L'hnninniste  Pierre  Bersuire,  dans  Bulletin  de  la  Société  des 
Antiquaires  de  l'Ouest,  3*"'  série,  t.  XIV  (  1  9^8),  p.  5i  1  - 5 3 2 . 

—  Le  «  Livre  des  merveilles  du  monde  »  de  Pierre  Bersuire,  dans  Annales  de  l'Uni- 
versité de  Poitiers ,  2*  série,  n°  3  (  1  g 5 o- 1  9 5  1  ) ,  p.  100-112  (communication  du 
18  août  1900  au  IX*  Congrès  international  des  Sciences  historiques,  tenu  à  Paris). 
Cf.  du  même  :  Gervais  de  Tilbun  et  Pierre  Bersuire,  résumé  de  communication 
dans  Bulletin  philologique  ethistoiiqae  du  Comité  des  travaux  historiques  et  scientifiques , 
1 901-1 982 ,  p.  XXXV. 

—  Pierre  Bersuire  et  les  Moralités  de  l'Apocalypse ,  dans  Bulletin  de  la  Société  histo- 
rique des  Deux-Sèvres,   1902,  p.   192  (résumé). 

—  Le  Commentaire  de  l'Apocalypse  et  le  Réducloire  moral  de  Pierre  Bersuire,  dans 
Bulletin  de  la  Socitté  des   intiquaires  de  l'Ouest,  '/""série,  t.  II  (1903),  p.  5  1 5-020. 

Jean-Paul  Laurent  et  Charles  Samaran.  Pierre  Bersuire  a-i-il  été  notaire  seen  - 
taire  de  Jean  le  Bon  ?,  dans  Romania,   t.   LXXVIJ   (  1  g 5 6) ,  p.    345-3Ô2. 

Louis  Carolus-Barré.  Barthélémy  Cama,  clerc  du  roi  [1 335-1358),  et  ses  origines 
languedociennes,  dans  Bibliothèque  de  l'Ecole  des  chartes,  t.  CXV  (1987),  p.   189-192. 


SES  ÉCRITS.  433 

La  présente  notice  était  entièrement  rédigée  et  composée  lorsquont  paru  les 
ouvrages  suivants  : 

K.  V.  Sinclair.  The  Melbourne  Livy.  A  Stady  of  Bersuires  translation  based  on  the 
manuscript  in  the  Collection  of  the  National  Gallery  of  Victoria.  Melbourne  University 
Press,  on  Behalf  of  the  Australian  Humanities  Research  Council,  1961,  in-8°, 
77  Pages.  9  planches  hors  texte.  (Très  soigneuse  étude  portant  sur  un  magnifique 
manuscrit  de  présentation  de  la  traduction  de  Tive-Live  passé  plusieurs  fois  en 
vente  et  finalement  acquis  par  le  Musée  Victoria  de  Melbourne.  Manuscrit  sur 
vélin  somptueusement  copié  et  rubrique  dans  la  deuxième  moitié  du  xiv*  siècle  par 
Gillequin  Gressier.  Il  semble  avoir  appartenu  au  Grand  Bâtard  de  Bourgogne  après 
être  passé  par  la  librairie  de  son  grand-père  le  duc  de  Bourgogne  Jean-Sans-Peur, 
mort  en   1  4i  9). 

Joseph  Engels.  Petrus  Berchorius.  Beductorium  morale.  Liber  XV,  cap.  II.  De 
formis  figurisque  deorum  naar  de  Parijse  druk  van  1609.  Werkmaterial  uiteg- 
geven  door  her  Instituut  voor  Laat  Latijn  der  Rijksuniversiteit.  Utrecht,  i960, 
in-fol.,  35  pages  dactylographiées. 

—  Petrus  Berchorius.  Beductorium  morale.  Liber  XV,  cap.  Il-XV  «  Ovidiusmora- 
lizatus»,  naar  de  Parijse  druk  van  1509.  Werkmaterial  (2)...,  Utrecht,  1962, 
in-fol.,  p.  36-189. 


434  PIERRE  BERSU1RE. 

APPENDICE. 

MANUSCRITS  ET  ÉDITIONS 


lu 


L   ŒUVRES  LATINES  :   MANUSCRITS. 
A.  OPERA  OMN1A. 

Les  manuscrits  comprenant  toutes  ou  presque  toutes  les  œuvres  latines  de  Pierre 
Bersuire  [Reductorium  et  Repertorium)  sont  rares.  Les  plus  complets  sont  conservés 
à  la  Bibliothèque  nationale  de  Paris.  Une  seule  série  (Lat.  1  6785-16790)  donne 
l'ensemble  des  deux  ouvrages. 

a.  Lat.  886/4  [Reductorium,  Livres  I-X).  Parch.;  xiv"  siècle;  317  ff. ;  le  premier 
feuillet  manque  et,  par  conséquent,  la  première  partie  du  prologue.  Provenance  : 
Ytier  de  Martreuil,  évêque  de  Poitiers  et  chancelier  de  Jean  de  Berry;  Sainte- 
Chapelle  de  Bourges. 

Lat.  8862  [Repertorium,  A-E).  Parch.;  xiv"  siècle;  392  11'.;  le  premier  feuillet 
manque.  Même  provenance. 

Lat.  8863  [Repertorium,  F-O).  Parch.;  xiv"  siècle;  4  1  1  IL  Au  fol.  4i  1,  signature 
effacée  de  Jean  de  Berry;  aux  fol.  1  et  3y8,  armes  d'Ytier  de  Martreuil.  Même 
provenance. 

Lat.  8861  [Repertorium,  P-Z).  Parch.;  xiv*  siècle;  38 1  (T.;  le  premier  feuillet 
manque;  comprend  la  «  Collatio  pro  fine  operis»,  mais  incomplète.  Même  prove- 
nance. 

b.  Lat.  14276  [Reductorium ,  Livres I-IX).  Parch.  ;  xiv'  siècle;  334  ff.;  au  fol.  1  v°, 
dédicace  au  cardinal  Pierre  des  Prés  et  prologue. 

Lat.  14270  [Repertorium,  A).  Parch.;  xiv"  siècle;  21  3  ff. 

Lat.  l'ii-ji   [Repertorium,  A-D).  Parch.;  xiv*  siècle;  210  (\. 

Lat.  14272  [Repertorium,  E-l).  Parch.;  xiv*  siècle;  220  ff. 

Lat.  14273  [Repertorium,  I-O).  Parch.;  xiv"  siècle;  24o  fT. 

Lat.  1 '1274  [Repertorium ,  P-S).  Parch.;  xiv"  siècle;  a4o  H. 

(,)  Cet  appendice  est,  pour  sa  plus  grande  part,  le  fruit  des  recherches  de  M.  Jacques  Monfrin, 
professeur  à  l'Kcole  des  chartes.  On  voudra  bien  nous  excuser  de  n'avoir  pu  indiquer,  dans 
plusieurs  cas,  le  nombre  de  folios  ou  de  pages  des  manuscrits,  et  surtout  des  éditions,  peu 
d'exemplaires  de  ces  dernières  étant  accessibles  à  Paris. 

Nombreux  sont  les  bibliothécaires  qui  ont  bien  voulu  répondre  à  nos  demandes  de  renseigne- 
ments. Nous  les  prions  d'agréer  nos  sincères  remerciements  et  de  nous  pardonner  si  nous  ne 
pouvons  pas  les  nommer  ici  individuellement. 


APPENDICE.  435 

Lat.  1/J275  [Repertorium,  S-Z).  Parch.  ;  xiv*  siècle;  234  ff;  au  fol.  232  v°  : 
«  Collatio  pro  fine  operis  »;  au  fol.  2  34  v°  :  «  Explicit  Repertorium  morale  cum  suis 
addicionibus  et  supplementis.  .  .  a  fratre  Petro  Berchorii,  priore  Sancti  Eligii  Pari- 
siensis...».  Ces  sept  volumes  proviennent  de  la  bibliothèque  de  Saint- Victor 
(00  1  à  y  du  catalogue  Grandrue). 

c.  Lat.  16785  (Reductorium ,  Livres  I-IX).  Parch.;  xv'  siècle;  292  lf.  Dédicace 
à  Pierre  des  Prés  et  prologue.  Provenance  :  Couvent  des  Grands-Augustins  de 
Paris. 

Lat.  16786  (Reductoriiun,  Livres  X-X1V).  Parch.;  xv°  siècle;  356  ff.  Même  pro- 
venance. 

Lat.  16787  (Reductoriuni,  Livres  XV-XV1).  Parch.;  xv*  siècle;  289  ff.  Au 
fol.  289  v°,  explicit  de  composition  copié  sur  un  ms.  plus  ancien  :  «...quod  in 
Avinione  fuit  factum,  Parisius  vero  correctum  et  tabulatum  anno  D.  1  34  2  ».  Même 
provenance. 

Lat.  16788  (Repertorium,  A-E).  Parch.;  xiv'  siècle  (1399);  38 1  ff.  Prologue  et 
dédicace;  au  fol.  38 1  :  «Explicit  prima  pars...  per  manus  Pétri  Frisonis  de  Sca- 
nia... compléta  fuit  anno  M°CCC0XCIX0,  dum  studens  erat  Parisius  ».  Même 
provenance. 

Lat.  16789  (Repertorium,  E-0).  Parch.;  xiv-xv*  siècles;  320  ff.  Même  prove- 
nance. 

Lat.  1  6790  (Repertorium ,  P-Z).  Parch.;  xiv"  siècle  (1  3 99);  4 96  ff.  Au  fol.  45g  v°  : 
«  Collatio  pro  fine  operis. . .  ».  Au  fol.  46 1  v°  :  «  Explicit  tercia  pars  et  ultima. . .  cum 
suis  addicionibus  et  supplementis...  a  fratre  Petro  Berchorii,  priore  Sancti  Eligii 
Parisiensis. . . ,  quem  complevit  anno  M°  CCC°  L°  IX"  ».  Au  fol.  496  v°  :  «Explicit 
tabula...  per  manus  Juliani  de  Campis. . .  anno  M°CCC°  nonagesimo  nono  ».  Même 
provenance. 

B.   REDUCTORIUM.  Livres  1-XII1  (en  tout  ou  en  partie). 

Bâle  D.II.2  (Reductorium ,  Livres  I-IV).  Papier;  xv*  siècle  (i43o);  1  58  ff.  Pro- 
logue. Provenance  :  Couvent  des  Dominicains  de  Bàlc. 

Clermont-Ferrand  101  (95)  (Reductorium,  Livres  I-IV).  Papier;  xv' siècle;  233  fï. 
Prologue.  Provenance  :  Couvent  des  Dominicains  de  Clermont-Ferrand. 

Coblence.  Staatsarchiv,  Gymnasial  Bibl.  2o5,  fol.  i5g-4o5  (Reductorium, 
Livres  I-V1II).  Papier;  xv*  siècle  (après  i43g).  Prologue.  Provenance  :  Couvent 
des  Dominicains  de  Coblence.  ■ 

Escorial  III. 20  (Reductorium,  Livres  I-1II).  Parch.;  xiv'  siècle;  1  1  6  ff .  Prologue. 
Provenance  inconnue. 

Florence.  Bibl.  Nazionale,  Palat.  52  (Reductorium,  Livre  XI).  Papier;  xvi*- 
xvii"  siècles  5192  pages.  Provenance  :  un  couvent  de  Dominicains. 


436  PIERRE  BERSU1RE. 

Helsinki.  Univ.  Fragment  complété  par  un  autre  fragment  aux  Archives  royales 
à  Stockholm  [Reductorium,  Livre  VI,  en  partie).  Parch.;  xrv*  siècle;  19  et  52  ff. 
Provenance  inconnue. 

Mont-Cassin  4y3  [Reductorium ,  Livres  I-IX).  Parch.;  xive-xv"  siècles;  678  pages, 
Prologue.  Provenance  inconnue. 

Oxford.  Bodl. ,  Douce  177  (Madan  21701)  [Reductorium ,  Livres  I-X).  Parch.; 
xv*  siècle;  458  1T.  Provenance  inconnue. 

Paris.  Bibl.  nat.  Lat.  8864  [Reductorium,  Livres  I-X).  Voir  ci-dessus,  section  A. 

Paris.  Bibl.  nat.  Lat.  i44i2  [Reductorium,  Livres  XII-XIII).  Papier;  xv"  siècle 
(1  43 7) ;  25o  ff.  Au  fol.  25o  v°  :  »  Actorem  hujus  libri. . .  ».  Voir  ci-dessus,  p.  286, 
n.  3.  Provenance  :  Saint-Victor  de  Paris  (00  9  du  catalogue  Grandrue). 

Paris.  Bibl.  nat.  Lat.  16785-16787  [Reductorium,  Livres  I-XVI).  Voir  ci-dessus, 
section  A. 

Paris.  Bibl.  Mazarine  290  (485)  [Reductorium,  Livres  X-XI).  Parch.;  xv*  siècle; 
1 53  1T.  Provenance  :  Saint-Victor  de  Paris  (00  8  du  catalogue  Grandrue). 

Prague.  Nationalmuseum  3  147  (XII  A  8)  [Reductorium,  Livres  I-1Y  ).  Parch.; 
xive  siècle;  172  ff.  Prologue.  Provenance  :  Couvent  des  Augustins  de  Roudnice. 

Prague.  Nationalmuseum  3456  (XIV  D  4),  ff-  2-1  4  1  [Reductorium,  Livres  I-PV). 
Parch.;  xrv*  siècle.  Provenance  :  Kglise  de  Cesky-Krumlov. 

Stockholm.  Riksarchivet.  Fragment.  Voir  ci-dessus  :  Helsinki. 

Toulouse  226  [Reductorium,  Livres  XI1I-X\  1).  \é!in;  \i\e  siècle;  3oi  If.  Même 
explicit  qu'au  ms.  lat.  16787  de  la  Bibl.  nat..  niais  avec  la  date  de  i362.  Mention 
d'une  main  postérieure  à  celle  du  copiste  :  «  De  Berchorio,  qui  alias  fuit  ordinis 
Minorum  ».  Provenance  :  Couvent  des  Cordehers  de  Toulouse. 

\\  orcester.  Bibl.  cap.  Q  93,  ff.  3  1 3-358  [Reductorium,  Livres  I-I\  et  Xl-.W  I). 
Papier,  mauvais  état  (le  bas  des  If.  très  abimé).  Provenance  inconnue. 

C.  REDLCT0R1L.M.  Livre  XIV  [de  Mirabilibm  mandi). 

Chantilly  290  (546)  [Reductorium ,  Livres  XIV  et  XV).  Parch.;  xv*  siècle;  1  9 '1  11. 
Provenance  :  Thibaut  d'Auxigny,  puis  Antoine  de  Chourses  et  Catherine  de 
Coëtivy. 

Leyde.  Université,  Yoss.  Chym.  fol.  32  [Reductorium ,  Livres  \l\  et  X\  ).  Parch. 
et  papier;  xv*  siècle;  3oi  II.  Provenance  :  Chapitre  cathedra!  de  Frauenburg 
(Prusse). 

Oxford.  Digby  206  [Reductorium  ,  Livre  XTV).  Parch.;  xive  siècle;  2 19  11.  Pro- 
venance inconnue. 

Paiis.  Arsenal  73  1   [Reductorium  ,  Livre  XIV).  Parch.  et  papier;  w'  siècle    1  j 
127  (I.  Provenance  :  Saint-\  ictor  de  Paris  |()0  10  du  catalogue  Grandrue). 


APPENDICE.  437 

Paris.  Bibl.  nat.  Lat.  16786  [Reihictorium ,  Livres  X-XIV).  Voir  ci-dessus,  sec- 
tion A. 

Toulouse  167  (1  1)  [Reductorium,  Livre  XIV).  Parch.;  xiv"  siècle;  ig5  et  i3o,  IL 
Provenance  :  Couvent  des  Augustins  de  Toulouse. 

Toulouse  226  [Reductorium ,  Livre  XIV).  Vélin;  3o2  ff.  Voir  ci-dessus,  section  B. 

Troyes  1623,  ff.  1-1 32  v°  [Reductorium ,  Livre  XIV).  Papier;  fin  xiv*  siècle.  Pro- 
venance :  Abbaye  de  Clairvaux. 

Utrecbt  737  (5.B.2),  fol.  192-2/19  [Reductorium,  Livre  XIV).  Papier;  xv*  siècle. 
Provenance  :  Couvent  des  Augustins  d'Utreclit. 

Worcester.  Bibl.  cap.  Q  93  [Reductorium ,  Livre  XIV).  Voir  ci-dessus,  section  B. 

D.   REDUCTORIUM.  Livre  XV  [Oviduis  moralizatus). 

Bergame  <I>  5  rétro  8  [Reductorium,  Livre  XV).  Parch.;  xve  siècle;  1  3 4  ff-  Pro- 
venance inconnue. 

Boulogne-sur-Mer  187  [Reductorium,  Livre  XV).  Pareil.;  xv°  siècle;  1  1  8  ff.  Pro- 
venance inconnue. 

Breslau.  Voir  Wroclaw. 

Bruxelles  863-g  [Reductorium,  Livre  XV).  Parch.  et  papier;  xv"  siècle;  436  II. 
Prologue.  Provenance  inconnue. 

Burgo  de  Osma.  Cath.  11  [Reductorium,  Livre,  XV).  Pareil.;  xv"  siècle;  7/1  ff 
Prologue.  Provenance  inconnue. 

Cambridge.  Peterhouse  2,3,9  (anc-  »°  12)  [Reductorium,  Livre  XV,  attribué  à 
Thomas  Waleys).  Parch.;  xiv"-xv°  siècles;  i3i  ff.  Prologue.  Provenance  inconnue. 

Cambridge.  Sidney  Sussex  Collège  56  (A.3.1  1)  [Reductorium,  Livre  XV,  attribué 
à  Nicolas  Trevet).  Vélin;  xv*  siècle,  ig3  ff.  Provenance  :  Durham. 

Cambridge.  Université.  Ji  2.20,  fol.  i55-2oo  v°  [Reductorium,  Livre  XV). 
Parch.;  xv8  siècle.  Prologue.  Provenance  :  Bénédictins  de  la  Sainte-Trinité  de  Nor- 
wick. 

Chantilly  290  (546)  [Reductorium,  Livres  XIV  et  XV).  Parch.;  xv"  siècle;  1  9/1  ff. 
Voir  plus  haut,  section  C. 

Cracovie.  Bibl.  Czartoryski  i3i5,  p.  4 69-65 4  [Reductorium,  Livre  XV,  attribué 
à  Thomas  Waleys).  Papier;  xv"  siècle  (i45i).  Provenance  inconnue. 

Dublin.  Trinity  Coll.  11 5,  ff.  55 - 1 56  [Reductorium,  Livre  XV).  Parch.; 
xiv"  siècle  (1377).  Prologue.  Provenance  :  Couvent  des  Augustins  de  Cambridge. 

Durham.  Cath.  B.IV.  38,  fol.  127-213  [Reductorium,  Livre  XV).  Parch.; 
xiv*  siècle.  Prologue.  Provenance  :  Eglise  Notre-Dame  de  Carlisle. 

Gotha.  Landesbibliothek  I.98  [Reductorium,  Livre  XV,  attribué  à  Nicolas  Trevet). 
Parch.;  xiv*-xv"  siècles;  67  ff.  Prologue.  Provenance  inconnue. 

hist.  LirrtH.  —  xvxii.  29 


438  PIERRE  BERSUIRE. 

Hereford.  Cath.  O.I.IX  [Reductoriam ,  Livre  XV).  Pareil,  et  papier;  xv*  siècle; 
1  18  if.  Prologue.  Provenance  :  Oweyn  Lloyd,  chanoine  de  Hereford. 

Leyde.  Université  Voss.  Chym.  f.  32  [Reductorium ,  Livres  XIV  et  XV).  Voir  ci- 
dessus,  section  C. 

Londres.  Old  Royal  Mss.  i5.C.XVl,  fol.  i-5g  [Reductorium,  Livre  XV).  Parch.; 
xiv*  siècle.  Prologue.  Provenance  :  Hôpital  Saint-ïliomas  d'Acre,  à  Londres. 

Londres.  Add.  Mss.  18821  [Reductoriam,  Livre  XV,  attribué  à  Thomas  Waleys). 
Vélin;  xive  siècle.  Provenance  inconnue. 

Milan.  Ambrosienne  D  66  infra  (Reductoriam,  Livre  XV).  Parch.;  xiv"  siècle; 
i  1  5  if .  Prologue.  Provenance  :  Avignon,  copié  par  «  Johannes  de  Manerio  ». 

Milan.  Ambrosienne  (1  1  1  1  infra,  loi.  68-72  [Reductoriam,  Livre  XV).  Parch.; 
xv"  siècle.  Provenance  inconnue. 

Munich.  Clm.  36oi,  IL  i-85  [Reductorium,  Livre  XV).  Papier;  xv"  siècle.  Pro- 
venance inconnue. 

Naples.  \.l)..'îy  [Reductoriam,  Livre  XV,  attribué  à  Thomas  Waleys).  Parch.; 
xiv"  siècle  ;  84  ff.  Prologue.  Provenance  inconnue. 

Nuremberg.  Bibl.  mun.  Cent.  V.  56  [Reductoriam,  Livre  XV).  Parch.;  xrv*- 
w"  siècles  (vers  i4oo);  i65  ff.  Provenance  inconnue. 

Oxford.  Hodl.  671  (Madan  2019),  fol.  1-82  [Reductorium,  Livre  XV).  Parch.; 
xv*  siècle.  Provenance  inconnue. 

Oxford.  Bodl.  844  (Madan  2077),  fol.  89-186  [Reductorium,  Livre  XV).  Parch.; 
x\e  siècle.  Provenance  inconnue. 

Oxford.  Merton  Coll.  85,  fol.  1 1  i-i53  [Reductoriam,  Livre  XV).  Parch.;  xiv* 
et  xv"  siècles.  1Ô7  If.  Provenance  :  John  Ravnhani,  chancelier  d'Oxford  (l36i- 
i363). 

Oxford.  Merton  Coll.  299,  fol.  1-1  33  [Reductorium,  Livre  XV,  attribué  à  Nico- 
las l'revet).  Parch.;  x\"  siècle.  Provenance  :  Thomas  Bloxham,  mort  en  1 Z» y 3. 

Oxlord.  New  Coll.  191,  fol.  3-9  [Reductorium ,  Livre  XV,  fragment).  Provenance 
inconnue. 

Oxford.  Saint  .lolm's  Coll.  1^7  [Reductorium,  Livre  XV,  attribué  à  Nicolas  Tre- 
vet).  Parch.;  xv*  siècle;  86  IL  Prologue.  Provenance  :  Jolin  Stonor,  de  Nortbstoke 
en  Oxfordshire  (1 609). 

Paris.  Bilil.  nal.  Lat.  .S  1 1  1 . ^  ll'ilucturium .  Livre  XV'i.  Papier;  xv*  siècle;  ia3  11'. 
Provenance  inconnue. 

Paris.  Bibl.  nat.  Lat.  8020  [Reductorium,  Livre  XV).  Parch.;  xv*  siècle  (145g); 
1Ô6  11.  Provenance  inconnue. 

Paris.  Bibl.  nat.  Lat.  81  23,  fol.  81-10Ô  [Reiluctorium,  Livre  XV,  chapitre  pré- 
liminaire. Parch.;  \i\*  siècle.  Provenance  inconnue. 

Paris.  Bibl.  nat.  Lat.  8a53A  [Reductorium,  Livre  XV,  incomplet).  Papier; 
\\'  siècle.  Provenance  inconnue. 


APPENDICE.  439 

Paris.  Bibl.  nat.  Lat.  i4i36  (Reductorium ,  Livre  XV).  Papier;  xv*  siècle;  199  If. 
Prologue.  Provenance  :  M"  Jean  Bruslanin ,  du  collège  de  Cluny,  à  Paris. 

Paris.  Bibl.  nat.  Lat.  i5i/i5  [Reductorium,  Livre  XV,  attribué  à  Nicolas  Trêve t). 
Parch.;  x\"  siècle  (i43o);  2o4  ff.  Provenance  :  Saint-Victor  de  Paris  (00  1  1  du 
catalogue  Grandrue). 

Paris.  Bibl.  nat.  Lat.  16787  [Reductorium,  Livres  XV  et  XVI).  Voir  ci-dessus, 
section  A. 

Paris,  Bibl.  nat.  Nouv.  acq.  lat.  i83o  [Reductorium,  Livre  XV).  Papier;  xv"  siècle; 
5o  ff.  Provenance  inconnue. 

Paris.  Bibl.  Mazarine  3876  (591)  [Reductorium,  Livre  XV).  Papier;  xv*  siècle; 
2  1  4  ff.  Prologue.  Provenance  :  Célestins  de  Paris. 

Reims  1262,  fol.  2I1-S0  [Reductorium,  Livre  XV).  Papier;  xv*  siècle.  Prologue. 
Provenance  inconnue. 

Rome.  Vat.  Chig.  H.  V.  168  [Reductorium,  Livre  XV).  Parch.;  xv'  siècle;  80  ff. 
Prologue.  Provenance  inconnue. 

Rome.  Vat.  Lat.  63o2  [Reductorium,  Livre  XV,  sans  le  chapitre  préliminaire). 
Parch.;  xv*  siècle;  63  ff.  Provenance  inconnue. 

Rome.  Vat.  Ottob.  Lat.  18,  fol.  129-209  [Reductorium,  Livre  XV,  sans  le  cha- 
pitre préliminaire).  Papier;  xiv*  siècle.  Provenance  inconnue. 

Rome.  Vat.  Pal.  Lat.  i5g,  fol.  179-230  [Reductorium,  Livre  XV).  Papier; 
xv*  siècle.  Provenance  inconnue. 

Rome.  Vat.  Ross.  11 36  [Reductorium,  Livre  XV)  Parch.;  xv*  siècle  (1/166); 
i44  ff-  Provenance  inconnue. 

Rouen  g36  [Reductorium,  Livre  XV).  Parch.;  xv*  siècle;  202  ff.  Provenance  : 
Jumièges. 

Rovigo.  Concordiana  187  (anc.  43o)  [Reductorium,  Livre  XV).  Papier;  xiv*  siècle 
(1  366  ?)  ;  io3  ff.  Prologue.  Provenance  inconnue. 

Saint-Omer  662  [Reductorium,  Livre  XV).  Papier;  xv*  siècle;  71  ff.  Prologue. 
Provenance  inconnue. 

Tortosa.  Bibl.  capitulaire  5o  [Reductorium ,  Livre  XV,  attribué  à  Thomas  Waleys). 
Parch.  et  papier;  xv*  siècle  (i43o).  Provenance  inconnue. 

Tortosa.  Bibl.  capitulaire  22I1  [Reductorium,  Livre  XV).  Papier;  xv*  siècle.  Pro 
venance  inconnue. 

Troyes  1627  [Reductorium,  Livre  XV,  attribué  à  Thomas  Waleys).  Parch.; 
xiv*  siècle  ;  1  2  6  if.  Provenance  inconnue. 

Troyes  1 634  [Reductorium,  Livre  XV,  attribué  à  Thomas  Waleys).  Parch.; 
xiv*  siècle;  i32  ff.  Provenance  inconnue. 

Venise.  Bibl.  Marciana  I.  4o  (2o36)  [Reductorium,  Livres  XV  et  XVI).  Parch.; 
xiv*  siècle;  181  ff.  Prologue.  Provenance  inconnue.  Sur  l'explicit,  voir  ci-dessus 
p.  34  i-342. 

29. 


440  PIERRE  BERSUIRE. 

Worcester.  Bibl.  cap.  Q.  g3  (Reductorium,  Livres  I-1Y  et  Xl-XVI).  Voir 
ci-dessus,  section  B. 

Wroclaw.  Bibl.  univ.  IV.  Q.  !\i  [Reductorium,  Livre  XV,  attribué  à  Thomas 
Waleys).  Papier;  xv"  siècle;  195  ff.  Provenance  :  Biblioth.  des  Chanoines  réguliers 
de  Zagan  (Silésie). 

Wroclaw.  Bibl.  Univ.  IV.  Q.  84,  fol.  2 26-3 19  [Reductorium ,  Livre  XV).  Papier; 
xv°  siècle.  Provenance  inconnue. 


E.   REDUCTORIUM.  Livre  XVI  [Super  totum  Ribliam). 

Bruxelles.  Bibl.  royale  5i8-Ô20  [Reductorium,  Livre  XVI).  Papier;  xv"  siècle; 
299  ff.  Prologue.  Provenance  inconnue. 

Burgo  de  Osma.  Catb.  63  [Reductorium,  Livre  XVI).  Papier;  xv*  siècle  (  1  409); 
2  25  fl.  Prologue.  Provenance  inconnue. 

Cambridge.  Gonville  and  Caius  Coll.  56  (33)  en  deux  volumes  [Reductorium, 
Livre  XVI).  Parcb.;  xve  siècle;  2>-\  ff.  Même  explicit  que  dans  Bibl.  nat.  lat.  16787, 
moins  la  date.  Voir  ci-dessus,  section  A. 

Cheltenham.  Catalogus  librorum  mss.  in  Bibl.  D.  Tbomae  Phillipps,  68  [Reduc- 
torium, Livre  XVI).  -Non  retrouvé. 

Gdansk  (Dantzig).  Stadtbibl.  19 '11  [Reductorium,  Livre  XVI).  Papier  et  parcb.; 
xv"  siècle  (i444);  378  ff.  Provenance  inconnue. 

Innsbruck.  Univ.  7/4  [Reductorium,  Livre  XVI).  Papier;  xv"  siècle  (1471);  3a3  11. 
Prologue.  Provenance  :  Cologne. 

Liège.  Univ.  1  99  ,  fol.  1  38  v°-i  78  v°  [Reductorium ,  Livre  XVI).  Papier;  x\*  siècle. 
Provenance  inconnue. 

Londres.  Royal  ms.  3.D.I1I  [Reductorium,  Livre  XVI).  Parcb.;  xv"  siècle;  2-3  11. 
Provenance  inconnue. 

Londres,  llarleian  1  8 'j 7  [Reductorium,  Livre  XVI,  attribué  à  Thomas  Waleys). 
Papier,  xv"  siècle;  82  il.  Provenance  inconnue. 

Munich.  Clm.  3536,  If.  1-166  [Reductorium ,  Livre  XVI,  à  partir  du  Nouveau 
Testament).  Papier;  xv"  siècle.  Provenance  :  Couvent  des  Carmes  de  Sainte-Anne 
;i  Augsbourg. 

Oxford.  Merton  Coll.  2j6  [Reductorium  ,  Livre  XVI).  Parcb.;  xi\'  siècle,  25o  fl. 
Prologue.  Provenance  :  Henry  Sever  (  1  A 53- 1  4 7  1).  Même  explicit  que  dans  Bibl. 
nat.  Lat.   16787.  Voir  ci-dessus,  section  A. 

Oxford.  Merton  Coll.  2 '17  [Reductorium,  Livre  XVI).  Parcb.;  \v"  siècle;  282  II. 
Provenance  :  William  Romsey  (i4g3). 

Paris.  Bibl.  nat.  Lat.  16787  [Reductorium,  Livres  XV  et  M  I  .  Voir  <i  dessus, 
section  A. 


APPENDICE.  441 

Paris.  Bibl.  Mazarine  291  (anc.  1 35)  [Reductoriam,  Livre  XVI).  Parch.; 
xiv"  siècle;  179  ff  Prologue.  Provenance  :  Couvent  des  Carmes  de  Paris. 

Stuttgart.  Landesbibl.  H. B. III. 3g  [Reductoriam,  Livre  XVI).  Papier;  xv"  siècle; 
•284  ff  Provenance  inconnue. 

Toulouse  226  [Reductoriam ,  Livres  XI1I-XVI).  Voir  ci-dessus,  section  B. 

Utrecht.  Univ.  i5o  [Reductoriam,  Livre  XVI).  Parch.;  xv*  siècle  (?);  235  ff.  Pro- 
logue. Même  explicit  cnie  dans  Bibl.  nât.  Lat.  16787.  Voir  ci-dessus,  section  A. 
Provenance  :  copié  par  «  Johannes  Oversteghe,  cùratus  in  Hasselt  ». 

Venise.  Bibl.  Marciana  I  4o  (2o36)  [Reductoriam,  Livres  XV  et  XVI).  Voir  ci- 
dessus,  section  D. 

Worcester  Bibl.  cap.  Qg3  [Reductoriam ,  Livres  I-IY  et  XI-XVI).  Voir  ci-dessus, 
section  B. 

F.   REPERTOR1UM. 

Arras  436.  Parch.;  xiv"  siècle;  235  fï. ;  vol.  I  (A-F);  vol.  II  (G-P).  Provenance 
inconnue. 

Bamberg  29 'i  (Q.V.3i).  Papier;  xive  siècle;  3o3  ff.;  excerpta  du  f.  69  au  f.  242. 
Provenance  inconnue. 

Besançon  217.  Parch.;  xiv"  siècle  (1367);  371  ff.  (P-Z).  Il  y  a  la  «  Collatio  pro 
fine  operis  ».  Provenance  :  Couvent  des  Cordeliers  de  Salins  (Jura). 

Bologne.  Univ.  286.  Parch.;  xv"  siècle;  A-Z  complet  en  trois  volumes.  H  y  a  la 
«  Collatio  ».  Provenance  :  Paris. 

Bruges  55  1.  Parch.;  xv" siècle;  166  1T. ;  ms.  acéphale  et  mutilé  (agricola-excelsus). 
Provenance  :  abbaye  des  Dunes. 

Bruxelles  63.  Parch.;  xv"  siècle;  222  ff.;  (V-Z).  Il  y  a  la  «Collatio».  Provenance  : 
abbaye  des  Dunes  ou  abbaye  de  Ter  Doest. 

Durbam.  Cath.  A.l  17-19.  Parch.;  xi\*  siècle  (i3g5).  A-Z  (Complet  en  trois 
volumes).  Il  y  a  la  «  Collatio  ».  Provenance  :  chapitre  cathédral  de  cette  ville. 

Erlangen.  Univ.  456  (i-3).  Papier;  xv*  siècle  (vers  i46i).  Vol.  I(E-X),  3i8  ff.; 
II  (L-N),  277  II.;  III  (S-Z),  2  85  ff.  Provenance  inconnue. 

Florence.  Laurentienne  Plut.  28-29.  Pa,"cn  !  XIV"  siècle.  Plut.  29  sin.  7  (Aaron- 
avertere),  i44  ff.  —  29  sin.   2   (Aaron-guttur),   290  ff.  —  28  sin.  8  (Edificare 
mumlus),  208  ff.  —  29  sin.  5  (Habere-observare).  —  28  sin.  7  (Navicula-vita), 
1  9  1  (I.  Provenance  :  un  couvent  italien  non  identifié. 

Florence.  Bibl.  nat.  A.2.137.  Parch.;  xiv"  siècle;  271  ff;  (L-Z).  La  «  Gollalio  » 
manque.  Provenance  :  id. 

Graz.  Steiermârkisches  Landesarchiv  3o6.  Papier;  xiv*  siècle;  iq3  ff.  (Cadaver- 
dumV  Provenance  :  Chartreuse  de  Steiz  (Yougoslavie). 


442  PIERRE  BERSUIRE. 

Heiligenkreuz  269.  Papier;  xv*  siècle;  23  1  ff.  (Dagon-dum;  Faber-futurum). 
Provenance  inconnue. 

Helsinki.  Univ.  Theol.  AA  3?  (+  Stockholm,  Riksarchivet  KA  Theol.  FF  3 7). 
Fragment.  Parch.;  xv*  siècle;  5  -f-  91    1T.  Provenance  inconnue. 

Londres.  Arundel  238.  Parch.;  xiv"  siècle;  fol.  108-1  63;  table  de  Jean  Colombe, 
clerc  de  Pierre  des  Prés,  Bersuire  étant  religieux  de  Saumur.  Provenance  inconnue. 

Melk  (Basse-Autriche)  68.  Parch.;  xv*  siècle;  fol.  336-3g5.  Abrégé  par 
Jean  Schlitpacher,  de  Weilheim.  Provenance  :  Couvent  de  Melk. 

Munich  Clm  5453-5458.  Parch.  et  papier;  xv*  siècle;    1188   ff.    (complet  en 

6  volumes).  11  n'y  a  pas  la  «  Collatio  ».  Provenance  :  Kloster  Chiemsee. 

Munich  Clm  8321-8327.  Parch.;  xv*  siècle  (i44o).  (Complet  en  7  volumes).  Il 
y  a  la  «Collatio»  et  la  date  :  i35g.  Provenance  :  Couvent  des  Augustins  de 
Munich. 

Munich  Clm.  ia53i.  Papier;  xve  siècle  (i458);  36g  ff.  (Q-Z).  11  y  a  la  «Col- 
latio ».  Provenance  :  Cisterciens  de  Raitenhaslach. 

Munich  Clm.  1  8006-1  801  2.  Parch.  et  papier;  xv"  siècle;  1906  ff.  (complet  en 

7  volumes).   Il  y  a  la  «Collatio»   et  la   date   :    1 35 g.   Provenance   :   abbaye    de 
Tegernsee. 

Munich  Clm.  i84i5.  Papier;  xvi°  siècle;  fol.  1 56  v°-235  1°  (Tabula).  Prove- 
nance :  abbaye  de  Tegernsee. 

Munich  Clm.  1  8635.  Papier;  xvi"  siècle;  fol.  1  4 8- 1  Zi 9  v*  (fragment).  Fol.  5  v°- 
24o  (Tabula).  Provenance  inconnue. 

Munich.  Univ.  g3-g5.  Papier;  xvi"  siècle  (i5oa);  267  ff.  ;  la  «  Collatio  »  manque. 
Provenance  inconnue. 

Nuremberg.  Bibl.  mun.  Cent.  III,  2g-3i.  Parch.;  xv*  siècle  (v.  i46o);  complet 
en  3  volumes  (3î2,  ig4  et  25o  fr.).  Provenance  inconnue. 

Oxford.  Bodl.  B.  6.  20.  Parch.;  xv*  siècle;  1  fol.  (P).  Provenance  inconnue. 

Oxford.  Corpus  Christi  Coll.  G.  20.  7.  (auj.  ms.  4go,  n°"  56-57).  Parch.;  xiv*- 
xv"  siècle;  2  (T.  (T).  Provenance  inconnue. 

Oxford.  Merton  Coll.  2g8.  Parch.;  nu*  siècle;  4  10  IT.  (A-E).  Tabula  de  i34o. 
Provenance  inconnue. 

Paris.  Bibl.  nat.  Lat.  886  1-8863  (A-Z).  Voir  ci-dessus,  section  A. 
Paris.  Bibl.  nat.  Lat.  14270-14275  (A-Z).  Voir  ihid. 
Paris.  Bibl.  nat.  Lat.  16788-16790  (A-Z).  Voir  ibid. 

Paris.  Bibl.  Mazarine  289  (S-Z,  mais  sans  la  a  Collatio»).  Papier;  xv"  siècle;  non 
folioté.  Provenance  :  M*  Charles  Guérin,  «  socius  »  de  Sorbonne. 

Prague.  Univ.  63-64  (I.B.8)  (A-?et  T-V).  Papier;  xiv*  siècle  (i38o);  i56  ff.  [a); 
111   ff.  (b);  sans  la  «Collatio».  Provenance  inconnue. 


APPENDICE.  443 

Prague.  Univ.  210  (LE. 25).  (A-T).  Papier;  xiv"  siècle;  186  iï.  ;  sans  la  «Col- 
latio ».  Provenance  inconnue. 

Prague.  Univ.  43i  (llI.B-22).  (A-Z).  Papier;  xv"  siècle  (i465);  296  iï.  ;  sans  la 
«  Collatio  ».  Provenance  inconnue. 

Prague.  Univ.  io37  (VUU)  (I-M).  Papier;  xiv°  siècle  (i38g);  3i  1  IL;  sans  la 
«  Collatio  ».  Provenance  inconnue. 

Prague.  Univ.  1237  (VII.B.i  1  )  (A-Z).  Papier;  xvi'  siècle  (  1  536  ;  ;  457  iï.;  sans 
la  «  Collatio  ».  Provenance  inconnue. 

Prague.  Univ.  i446  (VIII.B.  10)  (B-C;  excerpta).  Papier;  x\e  siècle;  173  11'.; 
sans  la  «  Collatio  ».  Provenance  inconnue. 

Prague.  Univ.  1 883  (X.D.4)  (A-Z).  Papier;  xv"  siècle;  399  iï.;  sans  la  «Col- 
latio ».  Provenance  inconnue. 

Prague.  Univ.  2  102  (X1I.A.25)  (?-Z).  Papier;  xv'  siècle  (1472);  260  iï.;  sans  la 
«  Collatio  ».  Provenance  :  «  ex  coll.  S.  J.  Novodomensi  ». 

Rome.  Pal.  Lat.  4o4-4o5  (A-D).  Pareil.;  xiv*  siècle;  3o2  et  3o3;  638  IT.  Pro- 
venance inconnue. 

Stockholm.  Riksarchivet  KA  Theol.  FF  37  (+  Helsinki.  Univ.  Frâgm.  Theol. 
AA   37).  Voir  ci-dessus  :  Helsinki. 

Tolède,  Bibl.  cap.  LXXV  (A-E  et  F-O).  Parch.  (?);  xive  siècle;  deux  volumes  de 
335  et  32i   IF.  Provenance  :  don  Pedro  Tenorio,  archevêque  de  cette  ville. 

Troyes  267  (A-D).  Parch.;  xiv*  siècle  (avant  1371);  212  iï.  Donné  en  1371 
par  Charles  V  aux  Dominicains  de  Troyes. 

Varsovie.  Staatsbibl.  Abt.  II.  Ghart.  lat.  Fol.  1  35  1  (i-4)  (A-Z).  Non  retrouvé; 
semble  être  aujourd'hui  à  Leningrad. 

Varsovie.  Staatsbibl.  Fol.  I  436  (E-K).  Non  retrouvé;  semble  être  aujourd'hui 
à  Leningrad. 

Varsovie.  Staatsbibl.  Fol.  I  286  (Q-Z).  Non  retrouvé;  semble  être  aujourd'hui 
à  Leningrad. 

Venise.  Bibl.  Marciana.  Lat.  Z  i45-i48.  Parch.  et  papier;  xv"  siècle  (i4i4). 
Quatre  volumes  (A-D  manque).  298,  277,  344  et  337  IF.  Provenance  :  Emericus 
de  Bassano,  cenventus  Bitunti,  Johannes  de  Calano,  O.  M.  sacre  théologie  magis- 
ter  et  episcopus. 

Vienne  178  (Excerpta).  Papier;  xv"  siècle;  263  II.  Provenance  :  Un  couvent 
de  Chartreux,  près  de  Prague. 

Vienne  3i  19  (4  et  5).  Fol.  1  36- 1  63.  Parch.  et  papier;  xv°  siècle.  Provenance 
inconnue. 

Vienne  1  3693-1  3 69 4  (A-C  et  N-O).  Deux  volumes  de  46g  et  172  iï.  Papier; 
xv*  siècle  (i4'|2  et  1  44g).  Provenance  inconnue. 


kkk  PIERRE  BERSUIRE. 


II.   ŒUVRES  LATINES  :  EDITIONS. 

A.  OPERA  OMNI  A. 

Les  éditions  des  œuvres  latines  dites  Opéra  omnia  comprennent  toutes  les  livres 
I  à  XIV.  Le  livre  XIV  ne  paraît  pas  avoir  fait  l'objet  d'une  édition  particulière. 
Par  contre,  les  livres  XV  et  XVI  ont  été  souvent  imprimés  à  part. 

1.  Paris,  Claude  Chevallon,  i5ai.  Reductorium  (Livres  I-XIV).  In-fol.,  caract. 
goth.  [3]  -f-  365  ff.  chiffrés.  —  Repertorium.  3  vol.  in-fol. 

i.  Venise,  Conrad  Heinfogel,  apud  heredem  Scoti,  î  5y5.  Reductorium  (Livres 
I-XIV).  In-fol.,  caract.  romains;  vm-698  p.  —  Super  totaux  Ribliam  (Livre  XVI). 
—  Repertorium.  3  tomes  en  2  vol. 

3.  Venise,  apud  haeredem  Hieronymi  Scoti,  1  583.  Reductorium  (Livres  I-XIV). 
In-fol.,  caract.  romains.  —  Super  totam  Bibliam  (Livre  XVI).  xvi-296  p.  —  Reper- 
torium. 3  vol. 

à.  Anvers,  apud  J.  Keebergium,  1609.  Reductorium  (Livres  I-XIV).  In-fol. 
670  p.  — Super  totam  Ribliam  (Livre  XVI).  25g  ff.  —  Repertorium.  i65g  ff.  En 
tout.  3  tomes  en  2  vol.  in-fol.,  caract.  romains. 

5.  Cologne,  sumptibus  Antonii  Hierati,  1  620.  Super  totam  Ribliam  (Livre  XVI).  — 
Reductorium  (Livres  I-XIV).  —  Repertorium.  Info!.,  caract.  romains;  3  vol., 
1  3  1  y  ff.  +  ào  p.  environ  non  foliotées. 

6.  Cologne,  apud  Joannem  Wielman  Friessen  juniorem,    1(392.  3   vol.  in-fol. 

7.  Cologne,  sumptibus  Joannis  Wiihelmi  Huisch,  1730-1731.  Editio  novis- 
sima  in  sex  tomos  distincta.  —  Super  totam  Ribliam  (Livre  XVI).  In-fol.,  caract. 
romains,   2/j8  p.  —  Repertorium . 

B.  REDUCTORIUM.  Livre  XV  (Ocidius  moralàatas). 

Il  n'existe  pas,  à  notre  connaissance,  d'édition  (texte  latin  ou  traduction  fran- 
çaise) qui  ait  été  mise  sous  le  nom  de  Pierre  Bersuire,  le  véritable  auteur.  C'est 
sous  le  nom  du  religieux  dominicain  anglais  Thomas  Waleys  qu'il  convient  de  lis 
chercher.  On  a  vu,  d'ailleurs,  que  le  livre  XV  ne  figure  dans  aucune  édition  des 
Opéra  omnia  de  Bersuire. 

a.    Texte  latin. 

1.  Metamorpbosis  Ovidiana  moraliter  a  magistro  Thomas  WaUeys  explanata. 
Parisiis,  in  aedibus  Ascentianis,  1809.  In-4°,  caract.  romains,  table  et  g4  ff.  chif- 
frés. Marque  de  Josse  Bade  au  titre. 

2.  Même  titre.  \  eimiidantur  in  aedibus  Ascentianis  Joannis  Parvi.  Parrbisiis, 
i5i  1.  In  V,  caract.  goth.,  table  et  7  \  IL  chiffrés.  Marque  de  Josse  Bade  au  titre. 


APPENDICE.  445 

3.  Même  titre.  Parisiis,  in  edibus  F.  Regnault,  1  5  1  5 .  In-8°,  caract.  goth.,  table 
et  î  2  IT.  chiffrés. 

4.  Même  titre.  Parisiis,  Laisné,  1 5 -2 1 .  ln-8°,  caract.  gotb.,  table  et  1 36  ff. 
chiffrés. 

b.    Texte  français. 

î .  Cy  commence  Ovide...  son  livre  intitulé  Métamorphose,  contenant  XV  livres 
particuliers,  moralisé  par  maistre  Thomas  Waleys...  translaté  et  compilé  par 
Colard  Mansion.  Bruges,  C  Mansion,  i484-  In-fol.,  caract.  goth. 

2.  La  Bible  des  poètes.  Métamorphose  [d'Ovide,  moralisée  par  Thomas  Waleys 
et  traduite  par  Colard  Mansion].  Paris,  A.  Vérard,  1 4g3.  In-fol.,  caract.  goth., 
pièces  lim.  et   î  84  ff  ch.,  iïg.  gravées  sur  bois. 


C.   REDUCTOR1UM.  Livre  XVI  {Super  totam  Bibliam). 

î.  Ulm.  Johannes  Zeiner  de  Reutlingen,  \lija.  Liber  Bibliae  moralis.  In-fol., 
ff.  266,  2  col.,  caract.  goth.  [Gesamtkatahg ,  n°  3862). 

2.  Strasbourg,  per  C.  W.  [Conradum  Wolfach  ou  Cephalaeus  Wolfius],  1474. 
In-fol.,  ff.  1  -f-  298  -|-  1,  caract.  gotb.  (Hain,  2795;  Gesamikatabg ,  n°  3863). 

3.  Deventer.  Richard  Paffraet,  1477-  In-fol.,  ff.  468;  caract.  goth.  [Gesamt- 
hatalog,  n"  3864)- 

4.  [Cologne].  Barth.  von  Unkel,  1477.  In-fol.,  ff.  426;  caract.  goth.  (Gesamt- 
katalog,  n°  3865). 

5.  [?]  vers  1  5oo.  Compendium  Bibhe,quod  et  aureum  alias  Biblie  repertorium 
nuncupatur.  S.  1.  n.  d.  ni  nom  d'imprimeur.  In-4°,  caract.  goth.  (Hain,  2799). 
Connu  seulement  par  Hain. 

6.  [?]  vers  i5oo.  Figurarum  Biblie  fructuosum  et  utile  compendium,  quod 
aureum  Biblie  repertorium  vocant.  S.  1.  n.  d.  ni  nom  d'imprimeur.  In-4°,  caract. 
goth.  (Hain,  2800). 

7.  Bàle.  Adam  Pétri  de  Langendorff,  civis  Basiliensis,  impensis  Theodorici  Ber- 
laer,  civis  Coloniensis,  1  5  1  5.  In-fol.,  ff.  221,  caract.  goth. 

8.  Bàle,  J.  Koberger,  1817.  In-fol.,  caract.  goth.,  à  2  col.,  ff.  12  non  chiffrés 
et  ff.   190  chiffrés  (1  exemplaire  Arsenal  T  5 1  4 )■ 

9.  Lyon,  J.  Koberger,  i52o.  In-fol.,  caract.  goth.,  IT.  1 83  (Baudrier,  Biblio- 
graphie lyonnaise,  t.  XII,   1921,  p.  354). 

10.  Lyon,  Jacques  Mareschal,  i520.  In-4°,  caract.  goth..  If.  12  non  chiffrés 
et  208  chiffrés.  (Baudrier,  op.  cit.,  t.  XI,  1  9  1  '\  ,  p.  407,  avec  reproduction  du 
frontispice). 


446  PIERRE  BERSUIRE. 

i  i.  Lyon,  Mathias  Bonhomme,  î  538.  In-4°,  caract.  goth.,  à  a  col.,  ff.  io  lim. 

et  170  chiffrés.  (Baudrier,  loc.  cit.,  X,  1913,  p.  206). 

12.  Venise,  1  b-]à-ib-]S,  apud  haeredem  Scoti.  Voir  plus  haut,  section  A,  n°  2. 

i3.  Venise,  1  583 ,  apud  haeredem  Hieronymi  Scoti.  Voir  plus  haut,  ibid. ,  n°  3. 

\l\.  Anvers,  J.  Keeberger,  1609.  Noir  plus  haut,  ibid.,  n°  4. 

i  5.  Douai,  Gérard  Pinchon,  1609.  2  vol.  de  900  et  29/1  pages.  In-8°. 

16.  Cologne,  A.  Hierati,   1620.  Voir  plus  haut,  section  A,  n°  5. 

17.  Cologne,   apud  Joannem  Wielman   Friessen  juniorem,    1692.    Voir    ibid., 
n"  6.' 

18.  Cologne,  J.  W.  Huisch,   1730.  Voir  ibid.,  n°  7. 


D.  REPERTOR1UM. 

1.  Nuremberg,  Anton  Koberger  (éd.  Johannes  Beckenhauh,  de  Mayence)  1  '189. 
In-fol. ,  3  vol.,  caract.  goth.,  à  2  col.,  de  fï.  298,  385  et  296.  [Gesamtkatalog , 
n°3866). 

2.  ld. ,  1/199  {^csdnitkatalog ,  n°  3867). 

3.  S.  I.  n.  d.  [vers   1  5oo].  Repertorium  morale  perutile  predicatoribus.  In-fol., 

caract.  goth.  à  longues  lignes  (Hain,  2798). 

4.  Lyon,  J.  Koberger,  civis  Nurenbergensis  (éd.  Conrad  Ileinfogel,  de  Mayence), 
Jacohus  Sachon  (ou  Sacon)  imprimeur,  1516-1017.  In-Iol. ,  caract.  goth.,  à  2  col., 
3  vol.  de  11.  3oi,  36g  et  297.   (Baudrier,  op.  cit.,  XII,    1921,  p.   34i-342). 

5.  Paris,  Claude  Chevallon,   i5ai,  3  vol.  Voir  plus  haut,  section  A,  n°  1. 

6.  Venise,  apud  haeredem  Hieronymi  Scoti,  1575.  In-Iol.  Voir  plus  haut, 
ibid.,  n°  2. 

7.  Venise,  apud  haeredem  Hieronymi  Scoti,   1 583.  Voir  plus  haut,  ibid.,  11°  3. 

8.  Venise,  apud  Casparum  Bindonem,  1589.  In-fol.,  3  vol.  de  xxvm  +  527; 
\i. \ni  ;  653;  xi.  ;   5o6  pages;  caract.  rom. 

9.  Anvers,  apud  J.  Keebergium ,  1609.  Voir  plus  haut,  section  A,  n°  2. 

10.  Cologne,  A.  Hierati,   1620.  Voir  plus  haut,  ibid.,  n"  5. 

11.  Cologne,  apud  Johannem  Wielman  Friessen  juniorem,  1692.  Voir  plus 
haul ,  ibid. ,  n"  6. 

12.  Cologne,  J.  W.  Huisch,   iy3l.  Noir  plus  liant,  ibid.,  n"  7. 


APPENDICE.  447 


III.    TRADUCTION  DE  TITE-LIVE  :  MANUSCRITS. 

Exemplaires  complets. 

Bordeaux  y3o.  Pareil.;  xiv"-xv*  siècles;  /178  fi.  Provenance  inconnue. 

Bruxelles.  Bibl.  royale,  9049-9080.  Parch.;  xiv'-xv"  siècles  ;i  vol.  de  256  et  35g  II. 
Provenance  :  Philippe  le  Bon  (Inventaire  de  i420,  n°'  24  1  et  24a). 

Bruxelles.  Bibl.  royale  9o5i-go53.  Parch.;  xve  siècle;  3  vol.  de  229,  191  el 
1  y  g  If.  Provenance  :  Charles  de  Saveuse  (1  4  g  7)  ;  François  de  Busleiden,  archevêque 
de  Besançon  ;  Marie  de  Hongrie. 

Bruxelles.  Bibl.  royale  14621-14622.  Papier;  xv*  siècle  (i455-i456);  2  vol.  de 
3i4  et  19g  ff.  Provenance  :  copié  par  «Jehan  Fayure  »  à  «Saint  Ceorge  d'Espe- 
renche»;  vente  Heber  (Londres,  1  836 ,  n°  98-). 

Chantilly  758  (  3  1  1  ).  Parch.;  milieu  du  xv"  siècle;  365  IL  Provenance  :  Jaccpies 
d'Armagnac,  duc  de  Nemours,  puis  Jean  du  Mas. 

Chantilly  -769-76 1  (3o8-3io).  Parch.;  milieu  du  xve  siècle;  3  vol.  de  2i3,  1  56 
el  176  fï.  Provenance  :  Antoine  de  Chourses  et  Catherine  de  Coëtivy. 

Cheltenham  1  16.  Parch.;  début  du  xv*  siècle;  3  vol.  Provenance  inconnue.  Cet 
exemplaire,  ainsi  que  le  suivant,  doit  être  aujourd'hui  la  propriété  de  M.  Robinson  , 
à  Londres. 

Cheltenham  266.  Parch.;  xv*  siècle  (i44o).  Provenance  :  Jean  de  Vy,  échevin 
de  Metz;  cf.  p.  4o4- 

Genève  fr.  77.  Parch.;  xiv*-xv*  siècles;  448  fï.  Provenance  :  Jean  de  Berry. 

Genève  fr.  78.  Papier;  xv*  siècle;  2  vol.  de  428  et  447  IL  Provenance  inconnue. 

La  Haye.  Bibl.  royale  71. A.  16,  71. A.  17  et  71. A.  18.  Parch.;  xiv"  siècle;  3  vol. 
de  226,  ig3  et  160  IL  Provenance  inconnue. 

Londres.  Old  Royal  Mss.  îS.D.VL  Parch.;  xiv*  siècle;  61 4  (1.  Provenance  in- 
connue. 

Melbourne.  National  Gallery  of  Victoria.  Parch.;  xive-x\"  siècles;  5  10  IL  Prove- 
nance :  Antoine,  Grand  Bâtard  de  Bourgogne;  cf.  p.  433. 

Paris.  Assemblée  nationale,  1265.  Parch.;  xv"  siècle;  3og  IL  Provenance  in- 
connue. 

Paris.  Bibl.  nat.  Fr.  3o.  Parch.;  début  du  xv"  siècle;  5 1 1  IL  Provenance  in- 
connue. 

Paris.  Bibl.  nat.  Fr.  3i-32.  Parch.;  xiv"  siècle;  2  vol.  de  2i5  et  3qo  (L  Pro- 
venance inconnue. 

Paris.  Bibl.  nat.  Fr.  33.  Parch.;  xv" siècle;  298  If.  Provenance:  copié  par  un 
certain  <■  Juvenis  ». 


448  PIERRE  BERSU1RE. 

Paris.  Bibl.  nat.  Fr.  209.  Parch. ;  début  du  xv'  siècle;  63g  11.  Provenance  in- 
connue. 

Paris.  Bibl.  nat.  Fr.  260-262.  Pareil.;  xive-xv"  siècles  ;  3  vol.  de  270,  2o4  et 
164  fl.  Provenance  :  Famille  de  Villequier. 

Paris.  Bibl.  nat.  Fr.  263.  Parch.;  \ive  siècle;  686  IF  Provenance  :  Jean  de Berry. 

Paris.  Bibl.  nat.  Fr.  264 ,  26a  et  266.  Parch.;  xrV-xv*  siècles;  3  vol.  de  280, 
272  et  208  IF  Provenance  :  copié  par  le  scribe  Raoul  Tainguy. 

Paris.  Bibl.  nat.  Fr.  269,  270,  271  et  272.  Parcb.;  xrv*  siècle;  à  vol.  de  92, 
102,  169  et  1  3 4  IF  Provenance  :  Jeanne  de  Navarre,  femme  d'Henri  IV  d'Angle- 
terre. 

Paris.  Bibl.  nat.  Fr.  716,  717,  718  et  719.  Parch.;  xrv' -xv"  siècles;  4  vol.  de 
127,    107,  1  65  et  177  IF.  Provenance  inconnue. 

Paris.  Bibl.  nat.  Fr.  2o3  1  3-2o3  1  4-  Parcb.;  w"  siècle;  2  vol.  de  236  et  3o2  IF 
Provenance  :  Famille  du  Fou. 

Paris.  Bibl.  nat.  Fr.  2o3i5.  Parcb.;  xiv"  siècle;  446  (F.  Provenance  inconnue. 

Paris.  Bibl.  Sainte-Geneviève  777-  Parch.;  xiv"  siècle  (avant  i38o);  435  IF 
Provenance  :  Charles  V. 

Rome.  Vatican,  Reg.  lat.  719,  720  et  721.  Parch.;  xv"  siècle;  3  vol.  a  foliota- 
tion  continue,  4g3  fl*.  Provenance  inconnue. 

Troyes  178.  Pareil,  et  papier;  début  du  XVe  siècle;  2  vol.  de  257  et  364  fF  Pro- 
venance inconnue. 

Yale  University.  Yale  art  GaUery,  ms.  1.  Parch.;  xv* siècle;  900  IF  reliés  en  1  vol. 
Provenance:  Collège  de  Cler  mont  à  Paris;  Mae  Carthy  4371;  Sir  Thomas  Phillipps 
(Clieltenham  i333a). 

1"  et  IIP  Décades. 

Harvard  Collège  Library  (Massachusetts'.  Ms.  Richardson  3a.  Parch.;  xv* siècle; 
2  vol.  de  264  et  1  92  IF  Provenance  :  Marquess  ofLothian  (vente,  New-^  ork  ,  1  932, 
n.   12). 

Paris.  Bibl.  nat.  Fr.  i-jZ-i^k-  Pareil.;  xv'  siècle;  2  vol.  de  3(i3  et  3oi  IF  Pro 
venance  :  Cardinal  de  Bourbon. 

Paris.  Bibl.  nat.  Fr.  277-278.  Parch.;  w"  siècle;  >  vol.  de  211  et  167  IF  Pro- 
vevance  inconnue. 

Paris.  Bibl.  nat.  Fr.  20071-20072.  Parch.;  lin  du  w"  siècle;  2  vol.  de  208  et 
198  IF  Provenance  :  François  de  Rochechouart. 

///'  et  IV  Décades. 

Oxford.  Bodl.  Canon.  Mise.  4 3 <S  (Madan  1991 'F.  Parch.;  xv'  siècle;  iia  11. 
Provenance  :  copié  par  Sevestre  Dmant. 


APPENDICE.  449 

Paris.  Bibl.  de  l'Arsenal  36g4-  Pareil.;  xv*  siècle;  3  i  o  IF.  Provenance  inconnue. 

Paris.  Bibl.  nat.  Fr.  36-3y.  Parch.;  xv*  siècle;  2  vol.,  3y3  et  237  ff.  Prove- 
nance :  Jacques  d'Armagnac,  duc  de  Nemours. 

Paris.  Bibl.  nat.  Fr.  267.  Parch.;  xv"  siècle;  379  fi".  Provenance  inconnue. 

Paris.  Bibl.  nat.  Fr.  268.  Parch.;  xv'  siècle;  34  o  ff.  Provenance  :  Jacques 
d'Armagnac,  comte  de  la  Marche;  Jacques  d Armagnac,  duc  de  Nemours;  Pierre 
de  Beaujeu. 

1"  Décade. 

Gheltenham  265  (le  même  volume  a  été  inscrit  de  nouveau  sous  le  numéro  863 
du  catalogue  de  sir  Thomas  Phillipps).  Pareil.;  xv*  siècle.  Provenance  :  vente 
Chardin  (n°  2392).  Ce  volume  doit  être  aujourd'hui  la  propriété  de  M.  Robinson, 
à  Londres. 

La  Haye.  Bibl.  royale  17. A.  19.  Parch.;  xv*  siècle;  2  25  ff.  Provenance  :  Fré- 
déric-Henri d'Orange. 

Londres.  Addit.  mss.  16622.  Parch.;  xvi"  siècle;  263  ff.  Contient  seulement 
les  livres  1  à  5 ,  ce  dernier  incomplet.  Provenance  inconnue. 

Londres.  Harley  M27.  Parch.;  xv*  siècle;  206  1T.  Provenance  :  Nicolas- 
Joseph  Foucault. 

Londres.  Landsdowne  1  178.  Parch.;  xiv'-xv*  siècles  ;  334  ff.  Provenance:  Béraud 
de  Clermont  et  de  Sancerre  ;  connétable  Charles  de  Bourbon  ;  Mac-Carthy. 

Oxford.  Bodl.  Rawi  C.M7  (Madan  12298).  Parch.;  xiv*  siècle;  186  ff.  Prove- 
nance inconnue. 

Paris.  Bibl.  de  l'Arsenal  36g3.  Parch.;  xiv*  siècle;  212  ff.  Provenance: 
Charles  de  Bourbon,  duc  de  Vendôme;  Nicolas  Le  Loup,  sieur  de  Couleurs. 

Paris.  Bibl.  nat.  Fr.  3 4.  Parch.;  xv*  siècle;  4 76  ff.  Provenance  :  Louis  de  Bruges, 
seigneur  de  la  Gruthuyse. 

Paris.  Bibl.  nat.  Fr.  35.  Parch.  et  papier;  xv*  siècle;  27/i  ff.  Provenance  : 
Colbert. 

Paris.  Bibl.  nat.  Fr.  276.  Papier;  xv*  siècle;  3  10  ff.  Provenance  :  Mazarin. 

Paris.  Bibl.  nat.  Fr.  644 j.  Papier;  xv*  siècle;  264  ff  Provenance  inconnue. 

Paris.  Bibl.  nat.  Fr.  i546g.  Parch.;  xv*  siècle;  337  ff.  Provenance  :  Antoine 
de  Laye,  doyen  de  Màcon  (xvu*  s.). 

Paris.  Bibl.  nat.  Fr.  2o3i2  ter.  Parch.;  xiv*  siècle;  197  ff.  Provenance  :  Riche- 
lieu. 

Rome.  Vatican.  Reg.  lat.  722.  Parch.;  xv*  siècle;  243  ff.  Provenance  inconnue. 

Turin.  Bibl.  univ.   1624.  Parch.;  xiv"  siècle;  257  ff.  Provenance  inconnue. 


450  PIERRE  BERSUIRE. 

IIIe  Décatie. 

Chantilly  757  (io48).  Parch.;  xv*  siècle;  3  1  6  II'.  Provenance  :  Jean  de  Berry. 

Paris.  Bibl.  Mazarine  i5o,o.  Parch.;  xv*  siècle;  1  53  IF.  (exemplaire  mutilé).  Pro- 
venance :  Minimes  Je  Chaillot. 

Stockholm.  Bibl.  royale  XXXIX.  Parch.;  xiv'-xv*  siècles;  100  ff.  Provenance 
inconnue. 

Troyes  179.  Parch.;  xve  siècle;  3o6  IF.  Provenance  :  Georges  Damas,  seigneur 
de  Mairilly  et  de  Thianges  (1  5i  2);  Jean  du  Tilliot;  Président  Bouhier. 

IV  Décade. 

Cheltenham  29 ai.  Parch.;  début  du  xv*  siècle.  Provenance  :  copié  par  le  scribe 
Raoul  Tainguy. 

Copenhague.  Bibl.  royale.  Thott  542.  Parch.;  fin  du  xv*  siècle;  210  ff.  Prove- 
nance inconnue. 

Paris.  Bibl.  de  l'Arsenal  5o85.  Parch.;  xve  siècle;  i64  H'.  Provenance  inconnue. 

Paris.  Bibl.  Mazarine  1589.  Papier;  x\"  siècle;  266  11*.  Provenance  :  Guillaume 
de  Sévigné  et  Jacqueline  de  Montmorency  (milieu  du  xv*  s.). 

Paris.  Bibl.  nat.  Fr.  275.  Parch.;  fin  du  xv*  siècle;  i-j'S  ff.  Provenance  in- 
connue. 

Paris.  Bibl.  nat.  Fr.  15470.  Parch.;  xv*  siècle;  182  If.  Provenance  :  Séguier- 
Coislin. 

Paris.  Bibl.  nat.  Nouv.  acq.  fr.  21471-  Papier;  xv*  siècle;  234  If.  Provenance  : 
Jean  de  Procsy;  le  comte  de  Nassau  et  de  Vianne,  seigneur  de  Bréda. 

Rome.  Vatican.  Reg.  lat.  723.  Parch.;  xv*  siècle;  i4o  If.  Provenance  inconnue. 

Fragments. 

Liège.  Bibl.  universitaire,  coll.  Wittert  et  Musée  Curtius.  Deux  feuillets  appar- 
tenant  au  même  manuscrit. 

Paris.  Bibl.  nat.  Nouv.  acq.  fr.   1  1  198;  11.  4i-43. 

IV.  TRADUCTION  DE  TITE-LIVE  :  ÉDITIONS. 

Paris,  Jean  Dupré  [1486-1487].  3  vol.  in-folio,  caract.  goth.,  20  et  366  If.; 
12  et  3  1  9  11'.;  8,  248  et  5a  If. 

Paris,  Guillaume  Eustache  et  François  Regnault,  i5iô.  3  vol.  in-folio,  caract. 
goth.,  8  ci  a34  If.;  6  et  i75  11'.;  8  et  23.j  lf. 

Paris,  Galliut  du  Pré,  1  53o.  3  vol.  in-folio,  caract.  goth.,  6  et  1  y 6  11.;  1  el 
1  55  If.  ;  6  et  ao5  11. 


TABLE  DES  AUTEURS  ET  DES  MATIÈRES. 


Aaron,  dans  le  Pèlerinage  de  l'Âme,  61  ;  —  dans 
le  Reperlorium  morale  de  Pierre  Bersuire,  353. 

Abbane,  personnage  de  Saint  Ignace,  222. 

Abbesse  (L')  enceinte  délivrée  par  Notre 
Dame,  196,  198,  202-203. 

Abdias,  dans  le  Repertorium  morale  de  Pierre 
Bersuire,  353. 

Abenner.  Voir  Avennir. 

Abel,  dans  le  Super  totam  Bibliam  de  Pierre 
Bersuire,  347;  —  dans  le  Repertorium  morale, 
353. 

Abia,  roi  de  Juda,  dans  le  Repertorium  morale  de 
Pierre  Bersuire,  353. 

Abiathar,  dans  le  Repertorium  morale  de  Pierre 
Bersuire,  353. 

Abraam,  personnage  d'une  version  en  prose  de 
Le  Marchand  chrétien  et  le  Juif,  216. 

Abraham,  dans  le  Pèlerinage  de  l'Ame,  53;  — 
dans  le  Pèlerinage  de  Jésus-Christ,  107. 

Abundisus,  personnage  d'une  Vie  latine  de  saint 
Valentin,  224. 

Actes  de  l'apôtre  Thomas,  55. 

Acy  (Aisne),  ou  Acy-en-Multien  (Oise),  lieu  d'ori- 
gine de  Jean  d'Acy,  231. 

Acy  (Jean  d'). 

Adam,  cité  dans  le  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine, 
27;  —  dans  le  Pèlerinage  de  l'Âme,  53,  57,  61;  — 
dans  le  Pèlerinage  de  Jésus-Christ,  81,  84;  —  dans  le 
Roman  de  la  fleur  de  lis,  91  ;  —  dans  le  Jeu  d'Adam, 
170;  —  dans  le  Jeu  de  la  Résurrection  du  ms.  de 
Sion,  172  ;  —  dans  la  Passion  du  Palatinus,  183  ;  — 
dans  le  Super  totam  Bibliam  de  Pierre  Bersuire, 
347. 

Adam  (Jeu  d'). 

Adelinus,  auteur  du  Liber  monstrorum,  cité  par 
Pierre  Bersuire,  321. 

Adenet  le  Roi,  240. 

Adhelme,  cité  par  Pierre  Bersuire,  321. 

Advocacie  (L')  Nostre  Dame,  49. 

Africa  de  Pétrarque,  utilisée  par  Pierre  Bersuire, 
339,  344. 

Aglaé  ou  Aglais,  personnage  de  la  Vie  de  saint 
Alexis,  227,  256. 

Agnès  (sainte),  dans  les  Quarante  Miracles  de 
Notre  Dame,  192,  218,  241. 


Agnès,  personnage  de  La  Reine  de  Portugal,  229. 

Agolant,  personnage  de  la  Chronique  du  Pseudo- 
Turpin  saintongeaise,  144. 

Ahoth,  cité  dans  le  Pèlerinage  de  l'Ame,  61. 

Aigar  et  Maurin,  poème  épique  provençal,  134- 
136. 

Ailly  (Pierre  d'). 

Alain  de  Lille,  ses  ouvrages  à  la  Bibliothèque 
pontificale  d'Avignon,  275;  —  cité  par  Pierre  Ber- 
suire, 320,  321,  333;  —  355. 

Alayrant,  personnage  du  Roland  à  Saragosse, 
139. 

Albéric,  auteur  d'un  ouvrage  mythologique,  339, 
340. 

Albericus  de  Londres,  cité  par  Pierre  Bersuire, 
321. 

Albert,  personnage  de  Saint  Guillaume  du  Désert, 
241. 

Albert  le  Grand,  son  Commentaire  sur  le  De 
animalibus  d'Aristote,  274;  —  cité  par  Pierre  Ber- 
suire, 321,  324,  333. 

Albitrogi,  cité  par  Pierre  Bersuire,  321. 

Albucasis,  cité  par  Pierre  Bersuire,  321, 

Alexandre,  ses  aventures  merveilleuses  connues 
de  Pierre  Bersuire,  333,  348. 

Alexandre  de  Villedieu,  auteur  du  Doctrinal,  264, 
423. 

Alexandre  Neckam,  cité  par  Pierre  Bersuire, 
321;  —  auteur  supposé  du  Mythographus  III,  338, 
339. 

Alexis  (saint),  204,  227-228;  —  voir  aussi  Saint 
Alexis  et  Vie  de  saint  Alexis. 

Al-Ferghani  (Alfraganus) ,  ses  ouvrages  à  la 
Bibliothèque  pontificale  d'Avignon,  275  ;  —  cité  par 
Pierre  Bersuire,  321. 

Alfons,  personnage  à'Oste,  roi  d'Espagne,  234. 

Alfonse  (Pierre). 

Alfonse  le  Sage,  auteur  de  la  General  Estoria, 
340. 

Algazel,  ses  ouvrages  à  la  Bibliothèque  pontificale 
d'Avignon,  275;  —  cité  par  Pierre  Bersuire,  321. 

Ali  Medicus,  cité  par  Pierre  Bersuire,  321. 

Alimon  de  Mares,  personnage  de  Ronsasvals, 
155. 

Aliste,  personnage  de  Berthe,  femme  du  roi 
Pépin,  239. 


452 


TABLE  DES  AUTEURS 


Allégoriques  (Personnifications),  dans  le  Pèleri- 
nage de  la  Vie  humaine,  8-46. 

Almaroc,  personnage  de  Ronsasvals,  152. 

Alphonse  V d'Aragon,  roi  de  Naples,  44,  412. 

Alvarez  Pelayo,  auteur  du  De  statu  et  planctu 
Ecclesiae,  273,  274. 

Alvredus,  cité  par  Pierre  Bersuire,  321. 

Amalphus,  moine  de  Chaalis,  44. 

Amalrant,  personnage  du  Roland  à  Saragosse, 
140. 

Ambrogio  Traversari,  407. 

Ambroise  (saint),  cité  par  Guillaume  de  Digulle- 
ville,  106;  —  par  Pierre  Bersuire,  320,  417. 

Amis  et  Amile,  197,  199,  243,  244. 

Amphilochius,  auteur  présumé  de  la  Vita  Basilii, 
247. 

Anaclet  11,  antipape,  dans  Saint  Guillaume  du 
Désert,  240-241. 

Anaxagore,  cité  par  Pierre  Bersuire,  320. 

André  (saint),  cité  dans  un  poème  latin  de  Guil- 
laume de  Digulleville,  74,  77  ;  —  dans  le  Pèleri- 
nage de  Jésus-Christ,  82. 

André  (Jean). 

Angelan,  personnage  de  Ronsasvals,  152. 

Angelier,  personnage  de  Ronsasvals,  152. 

Anjou  (Charles,  Louis  et  René  Ier  d'). 

Anne  (sainte),  dans  le  Pèlerinage  de  l'Ame,  49, 
68;  —  dans  le  Pèlerinage  de  Jésus-Christ,  82. 

Annibal,  évêque  de  Tusculum,  280. 

Anonyme  de  Londres,  auteur  d'une  version  en 
prose  de  Le  Marchand  chrétien  et  le  Juif,  216. 

Ansels  de  Carthage,  160. 

Anselme  (saint),  177,  213;  —  cité  par  Pierre 
Bersuire,  321. 

Anseiine  (Garin  d'). 

Anthénor  de  Beauchastel,  personnage  de  La  Mar- 
quise de  La  Gaudine,  231. 

Anthure,  personnage  de  Saint  Jean  Chrysostome 
et  sa  mère,  204-205. 

Antoine  (saint),  dans  le  Pèlerinage  de  l'Âme, 
49;  —  voir  aussi  Vita  sancti  Antonii. 

Antoine,  duc  de  Lorraine,  407. 

Antoine,  dit  le  Grand  Bâtard  de  Bourgogne, 
406. 

Antoine  Roman,  copiste  d'une  des  versions  de  la 
Passion  d'Autun,  186,  188-190. 

Apemen,  fille  de  Belsechis,  63. 

Apocalypse,  sujet  du  dernier  livre  du  Super  totam 
Bibliam  de  Pierre  Bersuire,  347-348. 

Apocalypse  de  Pierre,  55. 

Aquin,  personnage  de  la  Passion  du  Palatinus  et 
de  la  Passion  d'Autun,  189. 

Arachis,  personnage  de  Barlaam  et  Josaphat, 
220. 

Aragon  (Alphonse  V,  Carlos  et  Martin  d'). 

Archade  (Arcadius),  personnage  de  Saint  Alexis, 
227-228. 

Archinoaldus,  personnage  d'une  Vie  de  sainte 
Bathilde,  252. 


Ariens  (Les),  cités  dans  le  Pèlerinage  de  la  Vie 
humaine,  34. 

Aristote,  auteur  du  Traité  de  l'Ame,  58-59, 
107,  110,  274;  —  fréquemment  cité  par  Pierre  Ber- 
suire, 286,  314,  320,  332,  344;  —  auteur  de  la  Poli- 
tique, 363. 

Arles,  fréquemment  cité  dans  le  Reductorium 
morale  de  Pierre  Bersuire,  305,  327. 

Arles  (Roman  d'). 

Armagnac  (Jacques  d'),  duc  de  Nemours. 

Arnaud  Bersuire,  neveu  de  Pierre,  260. 

Arnaud  de  Villeneuve,  cité  dans  le  Reductorium 
morale  de  Pierre  Bersuire,  323. 

Arnold  de  Liège,  cité  par  Pierre  Bersuire,  321. 

Arnoul  d'Orléans,  compose  des  Allégories  sur 
les  Métamorphoses  d'Ovide,  337,  340. 

Arques  (château  d'),  cité  dans  les  Quarante 
Miracles  de  Notre  Dame,  195. 

Ars  predicandi,  415-418. 

Arthur  (le  roi),  dans  la  Descriptio  mundi  de  Pierre 
Bersuire,  326,  333;  —  dans  le  Repertorium  morale, 
357. 

Assy  (Jean  d'). 

Athanase  (saint),  cité  par  Pierre  Bersuire,  320. 

Aubin,  personnage  de  La  Femme  que  Notre  Dame 
sauva  du  bûcher,  213-214. 

Aude,  personnage  de  Ronsasvals,  152-156,  163- 
164. 

A  udry,  personnage  de  Le  Marchand  chrétien  et  le 
Juif,  215. 

Augustin  (saint),  dans  le  Pèlerinage  de  la  Vie 
humaine,  13,  25;  —  auteur  d'une  oraison  à  Marie, 
39;  —  auteur  du  De  civitate  Dei,  49,  107;  —  admet 
l'existence  du  purgatoire,  53;  —  rapports  de  l'âme 
et  du  corps,  55,  107;  ■ —  auteur  du  De  quantitate 
animae,  58-59,  de  ÏEnarratio  in  Psalmum  XLI, 
58;  —  dans  le  Pèlerinage  de  l'Âme,  66;  —  fréquem- 
ment cité  par  Guillaume  de  Digulleville,  106;  — 
copie  de  ses  œuvres  dans  l'atelier  pontifical  d'Avi- 
gnon, 274;  —  cité  par  Pierre  Bersuire,  320,  344;  — 
son  De  civitate  Dei  commenté  par  Nicolas  Trevet, 
371;  —  cité  par  Nicolas  Trevet,  374;  —  cité  par 
Henri  Romain,  410. 

Aunis,  région  bien  connue  de  Pierre  Bersuire, 
263,  427. 

Aurélian,  personnage  de  Le  Mariage  et  le  bap- 
tême de  Clovis,  253-256. 

Aurifas,  personnage  de  Fierabras,  162. 

Autize,  ses  marais  évoqués  dans  le  Reductorium 
morale  de  Pierre  Bersuire,  263. 

Autun  (Passion  d'). 

Auvergne,  citée  dans  le  Reductorium  morale  de 
Pierre  Bersuire,  276,  334;  —  son  importance  dans 
les  Otia  imperialia  de  Gervais  de  Tilbury,  333. 

Auvergne  (Guillaume  d'). 

Auxerre  (Rémi  d'). 

Ave  Alaria,  dans  le  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine, 
30-31  ;  —  thème  d'un  poème  latin  de  Guillaume  de 
Digulleville,  77. 


ET  DES  MATIÈRES. 


453 


Avennir  ou  Abenner,  personnage  de  Barlaam  et 
Josaphat,  219-220. 

Averroès,  cité  par  Pierre  Bersuire,  321. 

Avicenne,  la  traduction  latine  d'un  de  ses  traités 
objet  de  commerce  à  Avignon  au  XIVe  siècle,  274;  — 
cité  par  Pierre  Bersuire,  321. 

Avignon,  cité  pontificale.  Pierre  des  Prés  y  cons- 


titue une  importante  bibliothèque,  266;  —  rési- 
dence de  Pierre  Bersuire  dans  un  milieu  intellectuel 
privilégié,  267-279,  287,  290,  291,  305-306,  329,  332, 
334,  344,  350  ;  —  une  copie  de  la  quatrième  décade 
de  Tite  Live  s'y  trouve,  367-371  ;  —  386,  427. 
Ayala  (Pedro  Lopez  de),  413,  414. 


Balagant,  personnage  du  Roland  à  Saragosse, 
139. 

Baldewynus,  416. 

Baligant,  personnage  de  Galien,  158. 

Balue  (cardinal  Jean),  407. 

Bar  (Edouard  et  Marie  de). 

Baracla,  personnage  de  Ronsasvals,  153,  157. 

Bardi   (Roberto   de'). 

Barlaam  et  Josaphat,  197,  199,  219-221. 

Barnabites  (couvent  des)  à  Paris,  remplace  le 
prieuré  de  Saint-Éloi,  295,  300. 

Barrabas,  cité  dans  le  Pèlerinage  de  la  Vie 
humaine,  20. 

Barracone  (Michael  Ximanius),  425. 

Barré  de  Saux,  personnage  de  Le  Chanoine 
marié,  212. 

Barri  (Giraud  de). 

Barthélémy  Bedard,  dit  Bersuyre,  259. 

Barthélémy  Cama,  notaire  et  secrétaire  de  Jean  II 
le  Bon,  287-288. 

Barthélémy  de  Roye,  fondateur  de  l'abbaye  de 
Joienval,  102-103. 

Barthélémy  l'Anglais,  auteur  du  De proprietatibus 
rerum,  65,  92,  99,  109,  110;  —  ses  encyclopédies  à 
la  Bibliothèque  pontificale  d'Avignon,  275;  —  cité, 
292;  — ■  influence  sur  l'œuvre  de  Pierre  Bersuire, 
315-316,  318,  321,  356. 

Barthole,  imprimeur,  131. 

Bartolomeo  Carbone  dei  Papazurri,  évèque  de 
Teano,  369. 

Basile  (saint),  certains  de  ses  ouvrages  copiés  à 
l'atelier  pontifical  d'Avignon,  274;  —  cité  par  Pierre 
Bersuire,  320. 

Basile,  personnage  de  L'Empereur  Julien  et  Liba- 
nius,  246-247;  —  voir  aussi  Vita  Basilii. 

Bathilde,  femme  de  Clovis  II,  251. 

Bauchant  (Jacques). 

Baudoyer  (Porte),  à  Paris,  296. 

Baudri  de  Bourgueil,  auteur  d'une  Historia 
hierosolymitana,  cité  par  Pierre  Bersuire,  321. 

Baudricourt  (Robert  de). 

Bautheut.  Voir  Sainte  Bautheut. 

Bavier  (Nayme  de). 

Baye  (Nicolas  de). 

Beaucaire,  fréquemment  cité  dans  le  Reductorium 
morale  de  Pierre  Bersuire,  305,  327. 

Beaumanoir  (Philippe  de). 

HIST.    LITTÉB.    XXXIX. 


Beauval  (Firmin  de). 

Beauvais  (Pierre  et  Vincent  de). 

Becket  (Thomas). 

Bedard  (Barthélémy). 

Bède,  auteur  du  De  natura  rerum,  70;  —  auteur 
présumé  du  De  Meditatione  Passionis  Christi  per 
septern  diei  horas  libellus,  176-177;  —  ouvrages  de 
lui  copiés  à  l'atelier  pontifical  d'Avignon,  274;  — 
cité  par  Pierre  Bersuire,  321. 

Bedford  (Jean,  duc  dé), 

Beleth  (Jean). 

Bellenden  (John). 

Bellini  (/.),  132. 

Belsechis,  63. 

Benoît  (saint),  dans  le  Pèlerinage  de  la  Vie 
humaine,  13,  35,  46;  —  dans  le  Pèlerinage  de  l'Âme, 
49,  50,  66;  —  prière  à  lui  adressée  dans  un  poème 
latin  de  Guillaume  de  Digulleville,  74,  77;  —  cité 
par  Guillaume  de  Digulleville,  106;  —  voir  aussi 
Vie  de  saint  Benoît. 

Benoît  XII  (Jacques  Fournier),  267,  268,  269-270, 
278,  291,  305,  317. 

Béraud  de  Clermont  et  de  Sancerre,  406. 

Bérengier,  personnage  d'Oste,  roi  d'Espagne,  234- 
235. 

Bcrgame  (Philippe  de). 

Berguedan  (Guillaume  de),  137. 

Bernard  (saint),  cité  dans  le  Pèlerinage  de  la  Vie 
humaine,  15;  —  influence  de  son  enseignement  sur 
le  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine,  31,  39;  —  cité 
dans  le  Pèlerinage  de  l'Ame,  49;  —  influence  de 
son  interprétation  du  Psaume  CLXXX1V  sur  les 
poèmes  consacrés  aux  «  quatre  filles  de  Dieu  », 
50;  —  cité  dans  le  Pèlerinage  de  l'Âme,  58;  — 
cité  dans  le  Pèlerinage  de  Jésus-Christ,  80,  88,  89 

—  fréquemment  cité  par  Guillaume  de  Digulleville 
106,  108;  —  opuscules  à  lui  attribués,  177;  —  per- 
sonnage de  Saint  Guillaume  du  Désert,  240,  242 

—  cité  par  Pierre  Bersuire,  321  ;  —  voir  aussi  Vie 
de  saint  Bernard. 

Bernard   Gui,   dédie   une   vie   de   saint   Thomas 

d'Aquin  à  Benoît  XII,  270;  —  évèque  de  Tuy,  278. 

Bernard  Silvestre,  auteur  du  Microcosmus,  59; 

—  cité  par  Pierre  Bersuire,  322. 
Berne.  Voir  Chronique  de  Berne. 
Berneville  (Guillaume  de). 
Berosus,  cité  par  Pierre  Bersuire,  320. 

30 


454 


TABLE  DES  AUTEURS 


Bersuire  (Lorence). 

Bersuire  (Pierre). 

Bersuiresse  (Jeanne). 

Bersuyre  (Arnaud,  Barthélémy,  Georges,  Jean  et 
Nicolas). 

Berthe,  femme  du  roi  Pépin,  197,  199,  239-240. 

Bertran  de  Born,  134. 

Bertrand  des  Prés,  265. 

Berri  (Jean  de). 

Bethis,  personnage  de  Le  Roi  Thierry  et  sa  femme 
Osanne,  238. 

Béthune  (Evrard  de). 

Béton.  Voir  Daurel  et  Béton. 

Beuve  de  Hanstone,  135. 

Biancardino,  personnage  de  la  Rotta  di  Roncis- 
valle,  144. 

Biart  (Philippe). 

Blanche/tour,  personnage  de  Berthe,  femme  du 
roi  Pépin,  239. 

Blois  (Pierre  de). 

Bodel  (Jehan). 

Boèce,  ses  tables  copiées  à  l'atelier  pontifical 
d'Avignon,  274;  —  cité  par  Pierre  Bersuire,  320, 
444;  —  son  De  consolatione  philosophiae  commenté 
par  Nicolas  Trevet,  372.  Voir  Pseudo-Boèce. 

Bonaventure  (saint),  auteur  des  Méditations,  129. 

Bonet  (Rostan). 

Bonnet  (Honoré). 

Bonum  universale  de  apibus  de  Thomas  de  Can- 
timpré,  274. 

Booleyo  (Jean  de). 

Borgo  San  Sepolcro  (Dionigi  da). 

Born  (Bertran  de). 

Bosiran  d'Afriea,  personnage  de  Ronsasvals, 
152. 

Bot,  personnage  de  la  Passion  d'Autun,  189. 


Boulogne,  sanctuaire  consacré  à  la  Vierge, 
dans    LÉvêque  à  qui  Notre  Dame  apparut,  208. 

Bourbon  (Charles  et  Louis  de). 

Bourgogne  (Philippe  de). 

Bourgueil  (Baudri  de). 

Boyl  (Philippe). 

Brabant,  cité  dans  le  Reductorium  morale  de 
Pierre  Bersuire,  290-291. 

Braidemunde,  personnage  de  la  Chronique  du 
Pseudo-Turpin  saintongeaise,  144-145,  150. 

Branche  des  roiaus  lignages  de  Guillaume  Guiart, 
102. 

Braque  (Nicolas). 

Braslimonde,  personnage  du  Roland  à  Saragosse, 
137,  138-139,  144,  145,  149-150. 

Brendan  (saint).  Voir  Viti  sancti  Brandani  et 
Voyage  de  saint  Brendan. 

Bretagne  (Salomon  de). 

Breviari  d'Amor,  de  Matfre  Ermengaut,  128. 

Breviarium  Bibliae,  attribué  à  Pierre  Bersuire, 
en  fait  de  Pierre  de  Poitiers,  422-423. 

Breviarium  morale  de  Pierre  Bersuire,  275, 
301,  302,  303,  336,  360,  414-418. 

Brief  recueil  des  antiquités  et  fondation  de 
l'abbaye  de  Jumièges,  attribué  à  Dom  Adrien 
Langlois,  252. 

Brienne  (Raoul  de). 

Bruant  (Jacques). 

Bruges,  cité  dans  les  Quarante  Miracles  de 
Notre  Dame,   195;  ■ —  église   Saint-Donatien,   292. 

Bruges  (Louis  de). 

Bruni  (Leonardo). 

Bruyères-le-Châtel,  prieuré  conféré  à  Pierre  Ber- 
suire, 278-279,  342. 

Bunyan  (John). 

Buridan  (Jean). 

Bury  (Jean  et  Richard  de). 


Cabreira  (Guiraut  de). 

Cahors,  cité  dans  le  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine 
comme  la  patrie  des  banquiers  et  des  usuriers,  21. 

Caln,  personnage  de  la  Passion  du  Palatinus,  185; 
—  dans  le  Super  totam  Bibliam  de  Pierre  Bersuire, 
347. 

Caiphe,  dans  le  Pèlerinage  de  l'Ame,  70;  —  dans 
le  Pèlerinage  de  Jésus-Christ,  84,  87  ;  —  dans  le  Jeu 
de  la  Résurrection,  172;  —  dans  la  Passion  latine 
attribuée  à  Bède,  177;  —  dans  la  Passion  du  Pala- 
tinus, 180,184;  —  dans  la  Passion  d'Autun,  187. 

Cama  (Barthélémy). 

Cambyse,  dans  le  Pèlerinage  de  l'Âme,  56,  111. 

Campion  (Jean). 

Candia,  personnage  de  la  Rotta  di  Roncisvalle, 
143-144,  145,  149. 

Canistris  (Opicino  de). 


Canterbury,  cité  dans  VArs  predicandi  faussement 
attribué  à  Pierre  Bersuire,  416. 

Cantimpré  (Thomas  de). 

Cantique  des  cantiques,  thème  d'un  poème  latin 
de  Guillaume  de  Digulleville,  73,  76;  —  cité  dans  le 
Pèlerinage  de  Jésus-Christ,  89;  —  Commentaire  de 
Gilbert  de  la  Porrée,  274. 

Cardona,  ville  de  Gatalogne,  dans  le  Reductorium 
et  le  Repertorium  morale  de  Pierre  Bersuire,  276. 

Carloman,  dans  le  Super  totam  Bibliam  de  Pierre 
Bersuire,  348. 

Carlos  d'Aragon  (Don),  prince   de  Viane,   413. 

Carmen  de  proditione  Guenonis,  158. 

Carpentras,  église  de  Saint-Siffrein,  citée  dans  le 
Repertorium  morale  de  Pierre  Bersuire,  276;  — 
cité  dans  le  Reductorium  morale,  306,  334. 

Carrara  (Francesco  di),  412. 


ET  DES  MATIERES. 


455 


Cassien  (saint),   cité   par   Pierre   Bersuire,   320. 

Cassiodore,  auteur  de  l'Historia  tripartita,  cité 
par  Pierre  Bersuire,  321,  332. 

Catala  (Jourdan). 

Catherine  (sainte),  dans  le  Pèlerinage  de  l'Ame, 
49. 

Caton,  cité  par  Pierre  Bersuire,  320,  332. 

Cauligon,  personnage  de  Ronsasvals,  152. 

Césaire  (saint),  cité  par  Pierre  Bersuire,  320. 

César  (Jules),  cité  par  Pierre  Bersuire,  320. 

Césène  (Michel  de). 

Chaalis  (abbaye  de),  sa  bibliothèque,  1;  — 
Guillaume  de  Digulleville  y  est  moine,  6-9,  12,  44, 
89,  97,  106,  113. 

Champagne,  citée  dans  le  Reductorium  morale  de 
Pierre  Bersuire,  327,  427. 

Chanoine  (Le)  marié,  197, 198, 212-213. 

Chanson  (La)  de  Roland,  138;  —  Roland 
d'Oxford,  148,  160;  —  Roland  rimé,  160,  164. 

Chapel  (Le)  des  /leurs  de  lis  de  Philippe  de  Vitry, 
100. 

Charinus,  dans  l'Évangile  de  Nicodème,  183. 

Charlemagne,  102;  —  personnage  du  Roland  à 
Saragosse,  138,  141,  146-148,  168;  —  personnage 
d'autres  poèmes  épiques,  142-145;  —  personnage  de 
Ronsasvals,  152-164;  —  dans  le  Repertorium  morale 
de  Pierre  Bersuire,  357. 

Charlemagne  (Pèlerinage  de) 

Charles  IV,  empereur,  412. 

Charles  IV  Le  Bel,  roi  de  France,  91  ;  — ■  Philippe 
de  Vitry  est  un  de  ses  notaires,  289. 

Charles  V,  roi  de  France,  allusion  à  ses  mauvais 
conseillers  dans  le  Pèlerinage  de  l'Ame,  64;  —  cité 
124;  —  sa  bibliothèque  contient  plusieurs  exem- 
plaires des  Pèlerinages  de  Guillaume  de  Digulleville, 
129;  —  donne  un  exemplaire  du  Repertorium  de 
P.  Bersuire  aux  Frères  Prêcheurs  de  Troyes,  268; 

—  régent,  296;  —  possède  un  exemplaire  deY Histoire 
romaine  de  P.  Bersuire,  359,  405  ;  —  commande  des 
traductions  d'ouvrages  latins  politiques  et  mili- 
taires, 362;  —  le  catalogue  de  sa  bibliothèque,  364; 

—  Jean  Daudin  traduit  sur  son  ordre  le  De  remediis 
utriusque  fortunae,  382;  —  un  de  ses  manuscrits  de 
l'Histoire  romaine  envoyé  à  Humphrey  de  Glou- 
cester,  411;  —  l'infant  Jean  d'Espagne  lui  demande 
un  exemplaire  de  l'Histoire  romaine,  412. 

Charles  VI,  roi  de  France,  129. 

Charles  VII,  roi  de  France,  105. 

Charles  VIII,  roi  de  France,  408. 

Charles  II,  roi  de  Navarre,  dit  Le  Mauvais,  86. 

Charles  d'Anjou,  206. 

Charles  d'Orléans,  406. 

Charles  de  Bourbon,  duc  de  Vendôme,  406. 

Chariot  (Guillaume). 

Charroux  (abbaye  de),  citée  dans  le  Repertorium 
morale  de  Pierre  Bersuire,  260;  —  en  conflit  avec 
Jean  Rivaut,  294. 

Chartres  (Foucher  de). 

Chartreux  («  château  »  des),  dans  le  Pèlerinage 
de  la  Vie  humaine,  42. 


Château-Landon,  ses  habitants  sont  réputés  pour 
leur  humeur  moqueuse,  17. 

Chaton,  personnage  de  Saint  Valentin,  223. 

Chaucer  (Geoffrey),  influence  du  Pèlerinage  de  la 
Vie  humaine  de  Guillaume  de  Digulleville  sur  son 
œuvre,  132  ;  —  influence  du  Libellus  de  deorum  ima- 
ginibus  d'Albéric  sur  The  Hous  of  Famé  et  The 
Knight's  Taie,  345. 

Chauliac  (Guy  de). 

Chaverson  (Michel),  407. 

Chérubin,  gardien  du  Paradis,  personnage  du 
Pèlerinage  de  la  Vie  humaine,  13;  —  personnage  du 
Pèlerinage  de  l'Ame,  49. 

Chevalier  (Le)  au  lion,  de  Chrétien  de  Troyes, 
231. 

Childéric  II,  252. 

Chivy-lès-Êlouvelles,  213. 

Chrétien  (Pierre). 

Chrétien  de  Troyes,  auteur  de  Cligès,  99,  du 
Chevalier  au  lion,  231  ;  —  343. 

Chrétien  Legouais,  343. 

Christine  (sainte),  dans  les  Quarante  Miracles  de 
Notre  Dame,  192,  241. 

Christine  de  Pisan,  auteur  du  Livre  des  fais  et 
bonnes  meurs  du  sage  roy  Charles  V  et  du  Livre 
de  paix,  361. 

Chronica  de  Henrico  III"  vel  IV°,  citée  par  Pierre 
Bersuire,  321. 

Chronique  de  Berne,  98. 

Chronique  du  Pseudo-Turpin,  version  sainton- 
geaise,  144,  149;  —  158,  160. 

Chronique  du  Religieux  de  Saint-Denis,  294. 

Cicéron,  107,  270;  —  cité  par  Pierre  Bersuire, 
320,  332,  344. 

Cipière  (Pierre  de).  Voir  Pierre  de  Limoges. 

Cité  de  Dieu,  traduction  de  Raoul  de  Presles,  104. 

Cîteaux,  dans  le  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine, 
27,  42. 

Claessens  (P.),  132. 

Clairvau  (Deux-Sèvres),  cité  dans  le  Reductorium 
morale  de  Pierre  Bersuire,  262. 

Claudien,  cité  par  Pierre  Bersuire,  320. 

Clément  V,  critiqué  par  Gervais  du  Bus,  113;  — 
Pierre  Bersuire  mentionne  les  prodiges  survenus  à  sa 
mort,  306,  334. 

Clément  VI  (Pierre  Roger),  son  influence  sur  le 
milieu  intellectuel  d'Avignon,  270,  272;  —  con- 
fère à  P.  Bersuire  le  prieuré  de  la  Trinité  de  Clisson, 
279,  puis  l'office  de  chambrier  de  Notre-Dame  de 
Coulombs,  280;  —  cité,  282;  —  favorise  Bersuire 
lors  de  son  procès,  284  ;  —  cité,  349. 

Clermont  (Béraud  et  Robert  de). 

Cligès  de  Chrétien  de  Troyes,  99. 

Clisson  (Trinité  de),  prieuré  conféré  à  Pierre  Ber- 
suire. Voir  Trinité. 

Clodoveu,  personnage  de  Sainte  Bautheut,  251. 

Clotaire  III,  251. 

Clotilde,  101  ;  —  personnage  de  Le  Mariage  et 
le  baptême  de  Clovis,  253-255. 

30. 


430 


TABLE  DES  AUTEURS 


Clovis,  poème  latin  consacré  à  une  de  ses  victoires, 
101-102  ;  —  voir  Le  Mariage  et  le  baptême  de  Clovis. 

Clovis  II,  251. 

Cluny,  dans  le  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine,  27, 
42. 

Coincy  (Gautier  de). 

Collectaire  de  Jean  Gaufredi,  266. 

Cologne.  Voir  Theséus  de  Cologne. 

Colombe  (Jean). 

Colonna  (Cardinal  Giovanni  et  Landolfo). 

Combattimento  di  Orlando  e  Ferraû,  poème 
épique  italien,  141. 

Commentaire  sur  le  Cantique  des  Cantiques  par 
Gilbert  de  la  Porrée,  objet  de  commerce  à  Avignon 
au  xrve  siècle,  274. 

Commentaire  sur  les  Psaumes,  attribué  à  tort 
à  Pierre  Bersuire,  424-425. 

Compendium  historial  de  Henri  Romain,  409- 
410. 

Compendium  Salerni,  cité  par  Pierre  Bersuire, 
321. 

Complainte  de  Guillaume  de  Saint-Amour  de 
Rutebeuf,  17. 

Complainte  du  comte  Eudes  de  Nevers  de  Rute- 
beuf, 34. 

Complainte  sur  la  bataille  de  Poitiers,  115. 

Couches  (Guillaume  de). 

Concordances  de  la  Bible,  à  la  Bibliothèque  ponti- 
ficale d'Avignon,  275;  —  par  Hugues  de  Saint  - 
Cher  et  Hugues  de  Croydon,  352. 

Concordances  (Grandes),  attribuées  par  Bersuire  à 
Giraud  Valete,  351. 

Conflac,  roi  païen  adversaire  de  Clovis,  101. 


Conrad,  auteur  d'une  table  du  Repertorium  morale 
de  Pierre  Bersuire,  358. 

Constance,  personnage  de  Berthe,  femme  du  roi 
Pépin,  239-240. 

Constantin,  cité  par  Guillaume  de  Digulleville, 
106;  —  dans  le  Miracle  latin  de  Le  Pape  qui  vendit 
le  baume,  207;  —  cité  par  Pierre  Bersuire,  276,  348; 
—  voir  Saint  Sevestre  et  l'empereur  Constantin. 

Constantin  l'Africain,  cité  par  Pierre  Bersuire, 
321. 

Conte  (Le)  de  la  femme  chaste  convoitée  par  son 
beau-frère,  232-233. 

Conly  (Etienne  de). 

Corbeil,  cité  dans  les  Quarante  Miracles  de 
Notre  Dame,  195. 

Corbeil  (Gilles  de). 

Corbière,  Corbara  (Pierre  de). 

Cosmographia  de  Pierre  Bersuire,  418-420. 

Coudray-Salbart  (Le),  cité  dans  le  Reductorium 
morale  de  Pierre  Bersuire,  262. 

Coulombs.  Voir  Notre-Dame  de  Coulombs. 

Coutumes  de  Beauvaisis  de  Philippe  de  Beau- 
manoir,  21. 

Cratès  de  Thèbes,  320. 

Craton,  personnage  d'une  Vie  latine  de  saint 
Valentin,  224. 

Credo,  dans  le  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine, 
30-31,  34. 

Cremutius,  cité  par  Pierre  Bersuire,  320. 

Croydon  (Hugues  de). 

Cuignières  (Pierre  de). 

Cyprien  (saint),  cité  par  Pierre  Bersuire,  320. 

Cyrus,  roi  des  Perses,  dans  le  Repertorium  morale 
de  Pierre  Bersuire,  353. 


D'un  homme  que  Nostre  Dame  sauva  d'estre 
tué  en  ung  bois,  208. 

Dacien.  Voir  Saint  Laurent,  Philippe  et  Dacien. 

Dagobert,    102. 

Damien  (Pierre). 

Daniel  (Livre  de),  cité  dans  le  Pèlerinage  de  la 
Vie  humaine,  20;  —  57,  59,  66,  116;  —  cité  dans 
le  Pèlerinage  de  l'Âme,  63. 

Darrées  (Nicole). 

Daudin  (Jean). 

Dauphiné,  région  connue  de  Pierre  Bersuire,  276, 
306,  334,  427. 

Daurel  et  Béton,  poème  épique  provençal,  135. 

David,  cité  dans  le  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine, 
33,  35  ;  —  dans  le  Pèlerinage  de  l'Âme,  53, 67. 

De  bestiis  de  Hugues  de  Saint-Victor,  52. 

De  civitate  Dei  de  saint  Augustin,  49,  107,  271, 
344,  372. 

De  consolatione  philosophiae,  commentaire  de 
Nicolas  Trevet,  372. 


De  disciplina  scholarium  du  Pseudo-Boèce,  372. 

De  eruditione  hominis  interioris  de  Richard  de 
Saint-Victor,  57. 

De  institutionibus  horarum  et  misse  sancte  Marie, 
206. 

De  laudibus  beatae  Virginis  de  Pierre  des  Prés, 
266. 

De  laudibus  béate  Marie  de  Guibert  de  Nogent, 
213-214. 

De  laudibus  Virginis  matris  de  saint  Bernard,  39. 

De  meditatione  Passionis  Christi  per  septem  diei 
horas  libellus,  attribué  à  Bède,  176-177. 

De  mirabilibus.  Voir  Descriptio  mundi. 

De  natura  rerum  de  Bède,  70. 

De  natura  rerum  de  Thomas  de  Cantimpré, 
influence  sur  l'œuvre  de  Pierre  Bersuire,  319,  321. 

De  nature  mirabilibus.  Voir  Descriptio  mundi. 

De  officiis  de  Cicéron,  cité  par  Pierre  Bersuire, 
320. 

De  ordine  vitae,  attribué  à  saint  Bernard,  24. 


ET  DES  MATIERES. 


457 


De  philosophia  mundl  d'Honorius,  59. 

De  puero  suscitato,  209. 

De  proprietatibus  rerum.  Voir  Liber  de  proprie- 
tatibus   rerum. 

De  quanlitate  animae  de  saint  Augustin,  58-59. 

De  remediis  utriusque  fortunae  de  Pétrarque,  382. 

De  rerum  naturis  de  Raban  Maur,  339. 

De  sacramentis  de  Hugues  de  Saint-Victor,  49,  53, 
81. 

De  scriptoribus  ecclesiasticis  de  Jean  de  Tri- 
tenheim,  421-422. 

De  spiritu  et  anima,  faussement  attribué  à  saint 
Augustin  ,  peut-être  de  Hugues  de  Saint-Victor 
58-59. 

De  statu  et  planctu  Ecclesiae  d'Alvarez  Pelayo, 
273,  274. 

De  universo  de  Raban  Maur,  339. 

De  vigilia  Nativitatis  de  saint  Bernard,  88. 

De  viris  illustribus  O.S.B.  de  Jean  de  Tri- 
tenheim,  422. 

De  l'Envieux  et  du  Convoiteux,  249. 

De  la  hiérarchie  céleste  de  Denys  i'Aréopagite, 
49,66. 

Débat  de  l'Ame  et  du  Corps,  en  provençal,  49. 

Décades  de  Titus  Livius,  abrégé  composé  par 
Henri  Romain,  410. 

Declamationes  de  Sénèque,  372. 

Decius,  personnage  de  la  Vie  de  saint  Laurent, 
226.  —  Voir  Dacien. 

Déduis  de  la  Chace  de  Gace  de  La  Buigne,  291, 
361. 

Démocrite,  cité  par  Pierre  Bersuire,  320. 

Denis  (saint),  cité  dans  le  Pèlerinage  de  l'Âme, 
66,  67;  —  poème  latin  de  Guillaume  de  Digulleville 
à  lui  consacré,  75. 

Denise,  personnage  d'Oste,  roi  d'Espagne,  234- 
235. 

Denys  I'Aréopagite,  auteur  du  De  la  hiérarchie 
céleste,  43,  66;  —  cité  dans  la  Vie  de  saint  Louis,  de 
Guillaume  de  Nangis,  99;  —  cité  par  Guillaume  de 
Digulleville,  106;  —  cité  par  Pierre  Bersuire,  321. 


Derlington  (Jean  de). 

Des  Prés  (Bertrand,  Pierre  et  Raimond). 

Des  trois  clers  compagnons  qui  furent  hermites, 

211. 

Deschamps  (Eustache). 

Descriptio  mundi  de  Pierre  Bersuire,  301,  302, 
326-335,  418,  419. 

Despautère  (Jean). 

Deucalion,  341. 

Diacre  (Paul). 

Dialogues  de  Grégoire  le  Grand,  53. 

Dialogus  beatae  Mariae  et  Anselmi  de  Passione 
Domini,  attribué  jadis  à  saintAnselme,  177,  180. 

Dialogus  beati  Anselmi,  180. 

Dicta  philosophorum,  cités  par  Pierre  Bersuire, 
321. 

Didascalion  de  Hugues  de  Saint- Victor,  274. 

Dieudonnée  (sainte).  Voir  Vie  de  sainte  Dieu- 
donnée,  mère  de  saint  Jehan  Bouque  d'or. 

Digulleville,  village  du  Cotentin,  2. 

Digulleville  (Guillaume  et  Thomas  de). 

Diogène-Laerce,  cité  par  Pierre  Bersuire,  320. 

Dionigi  da  Borgo  San  Sepolcro,  368. 

Dioscoride,  cité  par  Pierre  Bersuire,  320. 

DlRECTORIUM  MORALE.  Voir  BrEVIARIUM   MORALE. 

Distinctiones  de  Mauritius  Hibernicus,  275,  356. 

Dit  des  Peines  d'enfer,  54. 

Doctrina  de  cort  de  Terramagnino  de  Pise,  128. 

Doctrinal    d'Alexandre    de   Villedieu,   264,   423. 

Doon  de  Maience,  162. 

Douceline  (sainte).  Voir  Vie  en  prose  de  sainte 
Douce  Une. 

Dreux  (Robert  de). 

Du  Breul  (Jacques),  auteur  des  Antiquitez  de 
Paris,  300. 

Du  Bus  (Gervais). 

DUCTORIUM  MORALE.  Voir  BrEVIARIUM  MORALE. 

Duèse  (Jacques).  Voir  Jean  XXII. 
Danois,  Bâtard  d'Orléans,  406. 
Dupré  (Jean),  premier  éditeur  de  la  traduction 
de  Tite-Live  par  Bersuire,  408,  409. 
Durer  (Albert),  348. 


Echecs  (Les)  moralises,  traduits  par  Jean  Ferron, 
363. 

Echenoalz  (Erchinoaldus),  personnage  de  Sainte 
Bautheut,  251. 

Edouard  III,  roi  d'Angleterre,  97-98,  116. 

Edouard  de  Bar,  404. 

Egidius,  personnage  de  la  Karlamagnus  Saga, 
163.  Voir  Gilles. 

Eleuthère  (saint),  67,  75. 

Elisabeth  (sainte),  177. 

Êloi  (saint),  dans  les  Quarante  Miracles  de  la 
Vierge,  192,207;  —  295. 

Elucidarium  d'Honorius,  49,  52,  57  ,109. 


Empereur  (L')  Julien  et  Libanius,  197, 199,  205, 
246-249. 

Enarratio  in  Psalmum  XLI  de  saint  Augustin, 
58-59. 

Enfant  (L')  ressuscité,  197,  198,  208-209. 

Enfant  (L')  voué  au  diable,  196,  198,  200-202. 

Enguerrand  de  Gournai,  abbé  de  Chaalis,  6. 

Enguerrand  de  Marigny,  115. 

Entrée  (L')  d'Espagne,  142,  146-147,  160;  —  sa 
continuation  par  Nicolas  de  Vérone,  142,  146,  160. 

Épernon.  Voir  Saint-Thomas  d'Épernon. 

Épîtres  faussement  attribuées  à  Pierre  Bersuire, 
422. 


458 


TABLE  DES  AUTEURS 


Eramboure,  personnage  de  L'Enfant  voué  au 
Diable,  202. 

Ermengaut  (Matfre). 

Ermenjart,  personnage  de  la  chanson  de  Daurel  et 
Béton,  135. 

Escorcy  (Simon  d'). 

Esculape,  cité  par  Pierre  Bersuire,  320;  —  chapitre 
à  lui  consacré  dans  VOvidius  moralizatus,  338. 

Esdras,  cité  dans  le  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine, 
39. 

Esdras  (Pseudo-),  63. 

Esposalizi  de  Nostra  Dona,  170. 

Este  (Famille  d'),  412. 

Estout  de  Lingres,  personnage  de  Ronsasvals,  151, 
153. 

Éthique  d'Aristote,  344. 

Etienne  (saint),  cité  dans  le  Pèlerinage  de  la  Vie 
humaine,  34;  —  cité  dans  le  Pèlerinage  de  l'Ame, 
66;  —  cité  dans  les  Quarante  Miracles  de  Notre 
Dame,  192,  204. 

Etienne,  personnage  de  Le  Prévôt  Etienne  et  son 
frère,  217-219. 

Etienne  Aubert.  Voir  Innocent  VI. 

Etienne  de  Conty,  104. 

Etienne  Langton,  275;  —  cité  par  Pierre  Bersuire, 
321,  349. 

Etienne  Marcel,  296-297. 

Ëtymologies  d'Isidore  de  Séville,  108,  339. 

Eudes  de  Nevers  (Complainte  du  comte). 


Eufémian,  personnage  de  Saint  Alexis,  227-228, 
255-256;  —  Euphémien,  personnage  de  la  Vie  de 
saint  Alexis  de  Jacque9  de  Varazze,  255-256. 

Eugène  III,  pape,  241. 

Euphrosinus,  personnage  de  la  Vie  de  saint 
Pantaléon,  par  Siméon  Métaphraste,  221. 

Eustache  Deschamps,  192,  406. 

Eusèbe  (saint),  cité  par  Pierre  Bersuire,  320,  387. 

Eustache  (Guillaume),  408. 

Eustore  ou  Eustorge,  personnage  de  Saint  Pan- 
taléon, 221. 

Eutrope,  cité  par  Nicolas  Trevet,  374;  —  cité  par 
Pierre  Bersuire,  387. 

Évangile  de  Nicodème,  173,  182-184. 

Évangiles  apocryphes,  174-175. 

Eve,  dans  le  Pèlerinage  de  l'Ame,  53;  —  dans  le 
Super  totam  Bibliam  de  Pierre  Bersuire,  347. 

Évêque  (L')  À  qui  Notre  Dame  apparut,  197, 
198,  207-208. 

Évêque  (L')  assassiné  par  son  archidiacre,  196, 
198,  203-204. 

Evramin,  personnage  de  la  Passion  du  Palatinus, 
185. 

Evrard  l'Allemand,  auteur  du  Laborintus,  59. 

Evrard  de  Béthune,  cité  par  Pierre  Bersuire,  321. 

Exempla  (recueils  d'),  111-112. 

Expositio  Apocalypsis,  348. 

Êzéchiel,  cité  dans  le  Pèlerinage  de  la  Vie 
humaine,  20,  36;  —  66. 


Fabricius,  auteur  de  la  Bibliotheca  mediae  et 
infimae  latinitatis,  422,  423,  425. 

Faits  (Les)  des  Romains,  361,  376,  409. 

Falceron,  personnage  de  Ronsasvals,  155. 

Falsabroni,  personnage  de  Ronsasvals,  153. 

Falserone,  personnage  de  la  Spagna,  143. 

Fanuel  (Li  Romanz  de  saint). 

Farnagant,  personnage  du  Roland  à  Saragosse, 
138-139. 

Fauvel  de  Gervais  du  Bus,  108,  113. 

Femme  (La)  que  Notre  Dame  sauva  du  bûcher, 
197,  198,  213-215. 

Feraut  (Raimon). 

Ferron  (Jean). 

Fierabras,  133,  156,  162. 

Filippo  da  Santa  Croce,  adaptateur  italien  d'une 
version  française  de  Tite-Live,  364-366. 

Fille  (La)  du  roi  de  Hongrie,  197,  199,  205, 
235-237,  238. 

Fille  (La)  du  roi  devenue  soudoyer,  197,  199, 
237. 

Firmin  de  Beauval,  272. 

Flandre,  citée  à  phisicurs  reprises  dans  les  Qua- 
rante Miracles  de  Notre  Dame,  195. 

Flavius  Josèphe,  cité  dans  le  Pèlerinage  de  Jésus- 
Christ,  86,  106-107. 


Fleur  (La)  des  histoires  de  Jean  Mansel,  409. 

Floire,  personnage  de  Berthe,  femme  du  roi  Pépin, 
239;  —  personnage  d'une  Vie  de  sainte  Bathilde, 
252. 

Florence  de  Rome,  233. 

Flote  (Guillaume). 

Foix  (Gaston  II  de). 

Fontaines,  près  de  Fontenay-le-Comte,  262. 

Fontaines  (Geoffroy  ou  Godefroy  de). 

Foucher  de  Chartres,  auteur  d'une  Historia 
hierosolymitana,    citée    par    Pierre    Bersuire,   321. 

Fougères,  cité  dans  le  Repertorium  morale  de 
Pierre  Bersuire,  357. 

Fouilloi  (Hugues  de). 

Fournier  (Jacques).  Voir  Benoit  XII. 

Fournival  (Richard  de). 

François  (saint),  dans  le  Pèlerinage  de  la  Vie 
humaine,  13;  —  cité  dans  le  Reductorium  morale 
de  Pierre  Bersuire,  263,  348. 

Frédégaire,  254-255. 

Frontin  (Sextus  Julius),  les  Stratagèmes  traduits 
au  Moyen  âge,  362,  382,  383. 

Fulgence  (saint),  cité  par  Pierre  Bersuire,  320. 

Fulgence,  grammairien,  auteur  des  Mythologiae, 
336,  338,  339,  340,  344. 


ET  DES  MATIERES. 


459 


Gabaron,  personnage  de  Saint  Alexis,  227-228. 

Gabriel  (saint),  dans  le  Pèlerinage  de  Jésus- 
Christ,  82,  85;  —  dans  la  Karlamagnus  Saga,  163; 
—  dans  la  Nativité  du  ms.  Cangé,  174;  —  dans  les 
Quarante  Miracles  de  Notre  Dame,  192,  204,  212, 
214,  219,  221-222,  224,  228,  237,  247. 

Gabrielle  de  la  Tour,  duchesse  de  Montpensier, 
406. 

Gace  de  La  Buigne,  auteur  des  Déduis  de  la  Chace, 
291,  361. 

Gaguin  (Robert). 

Gaidamonte,  personnage  du  Viaggio  di  Carlo 
Magno,   143,   144. 

Gaillefontaine  (Jean  VI  et  Jean  VII  de). 

Galant,  personnage  de  Ronsasvals,  162. 

Galean,  personnage  du  Viaggio  di  Carlo  Magno, 
158-159. 

Galéas  Visconti. 

Galian  de  Raynicr,  personnage  de  Ronsasvals, 
153-154,  156-159. 

Galien,  157-162,  164. 

Galien  (Claude),  cité  par  Pierre  Bersuire,  320. 

Galles  (Jean  de). 

Gallois  (Le).  Voir  Jean  Gallopes,  dit  le  Gallois. 

Gallopes  (Jean,  dit  le  Gallois). 

Galopin  (Georges),  éditeur  du  Verbum  abbre- 
viatum  de  Pierre  le  Chantre,  422. 

Galot,  personnage  de  La  Marquise  de  La  Gau- 
dine,  231. 

Gandelbuon,  personnage  de  Ronsasvals,  152-154, 
160-161. 

Ganelon,  personnage  de  Ronsasvals,  153-154;  — 
personnage  du  Viaggio  di  Carlo  Magno,  160. 

Gargantua  de  François  Rabelais,  262. 

Garin  d'Anseune,  personnage  de  Ronsasvals, 
154-155. 

Garlande  (Jean  de). 

Gascogne,  citée  dans  le  Reductorium  morale  de 
Pierre  Bersuire,  335. 

Gaston  II  de  Foix,  196. 

Gaufredi  (Jean). 

Gauthier,  abbé  de  Notre-Dame  de  Coulombs,  281, 
284. 

Gautier  de  Coincy,  179,  194;  —  rapport  de  son 
œuvTe  avec  celle  de  l'auteur  des  Quarante  Miracles 
de  Notre  Dame,  202-203,  206,  211,  213-216,  218, 
225,  232-233,  247-248. 

Gautier  de  Termes,  personnage  de  Ronsasvals, 
153. 

Gauvain,  dans  la  Descriptio  mundi  de  Pierre 
Bersuire,  327,  333;  —  dans  le  Repertorium  morale, 
357. 

Gembloux  (Sigebert  de). 

Gendrey  (Humbert  de). 

Geoffrey  de  Monmouth,  cité  par  Pierre  Bersuire, 
321.  332. 


Geoffroy  de  Fontaines,  auteur  d'une  Somme, 
274. 

Geoffroy  Povereau,  abbé  de  Maillezais,  264. 

Georges  (saint),  dans  le  Pèlerinage  de  l'Âme, 
49. 

Georges  Bersuyre,  259. 

Géraud  (Hugues). 

Gerberoy.  Voir  Saint-Pierre  de  Gerberoy,  291. 

Gervais  de  Tilbury,  auteur  des  Otia  imperialia, 
275;  —  influence  sur  l'œuvre  latine  de  Pierre  Ber- 
suire, 305,  315,  319,  321,  332,  333,  357. 

Gervais,  dit  Le  Rosti,  témoin  de  l'échange  passe 
entre  Pierre  Bersuire  et  Pierre  Greslé,  293. 

Gervais  du  Bus,  auteur  de  Fauvel,  108,  113. 

Gesner  (Conrad),  auteur  de  la  Bibliotheca  uni- 
versalis,  422. 

Gesta  Caroli  Magni,  cités  par  Pierre  Bersuire, 
321. 

Gesta  Romanorum,  attribués  à  tort  à  Pierre  Ber- 
suire, 425-426;  —  cités  par  lui,  322. 

Gestes  (Les)  romaines,  de  Robert  Gaguin,  408- 
409. 

Gil  de  Zamora,  213. 

Gilbert  de  La  Porrèe,  auteur  d'un  Commentaire 
sur  le  Cantique  des  Cantiques,  274;  —  cité  par  Pierre 
Bersuire,  321. 

Gille  de  Tusculan,  personnage  de  Saint  Guillaume 
du  Désert,  240. 

Gilles  (saint),  162-163; —  voir  aussi  Vie  de  saint 
Gilles. 

Gilles  Colonna,  auteur  du  De  regimine  principum, 
317. 

Gilles  de  Corbeil,  321. 

Gilles  Mallet,  bibliothécaire  de  Charles  V,  364, 
365. 

Gilles  Rigaud,  abbé  de  Saint-Denis,  284. 

Gimarde,  personnage  de  Galien,  158. 

Giovanni  Colonna,  cardinal,  272. 

Girart  de  Roussillon,  133. 

Girart  de  Sezille,  personnage  de  Galien,  157. 

Giraud  de  Barri,  auteur  de  la  Topographia 
Hiberniae,  276;  —  cité  par  Pierre  Bersuire,  321, 
333. 

Giraud  Valete,  auteur  de  Grandes  Concordances 
bibliques,  d'après  Pierre  Bersuire,  351-352. 

Gisle,  personnage  de  la  Karlamagnus  Saga, 
163. 

Glass  (Salomon),  auteur  de  la  Philologia  sacra, 
426. 

Glossa  Monachi,  attribuée  à  tort  à  Pierre  Ber- 
suire, 423-424. 

Gloucester  (Humphrey  de). 

Godart,  personnage  du  Paroissien  excommunié, 
210-211. 

Golein  (Jean). 

Golian,  personnage  du  Roland  à  Saragosse,  141. 


460 


TABLE  DES  AUTEURS 


Gondebaud,  personnage  de  Le  Mariage  et  le 
baptême  de  Clovis,  253-254. 

Gondebeuf,  personnage  de  Ronsasvals,  de  Galien 
et  du  Viaggio  di  Carlo  Magno,  159. 

Gondophore,  personnage  de  Saint  Ignace,  222. 

Gonzaga  (Francesco  et  Lodovico),  412. 

Gorlien  (saint),  248. 

Gossouin,  auteur  de  la  rédaction  en  prose  de 
l'Image  du  Monde,  99. 

Gournai  (Enguerrand  de). 

Grande  Chirurgie  de  Guy  de  Chauliac,  272. 

Grandes   Chroniques   de   Saint-Denis,   100,  297. 

Grandrue  (Claude  de),  auteur  du  catalogue 
manuscrit  de  la  bibliothèque  de  Saint-Victor,  423. 

Grégoire  de  Tours,  254-255. 

Grégoire  Le  Grand,  auteur  des  Moralia  in  Job 
et  des  Dialogues,  53;  —  cité  dans  le  Pèlerinage  de 
l'Âme,  66;  —  auteur  des  Homelia  in  Evangelia,  79; 
—  fréquemment  cité  par  Guillaume  de  Digulleville, 
106;  —  auteur  d'une  Vita  Benedicti,  108;  —  les 
Moralia  in  Job  copiés  à  l'atelier  pontifical  d'Avi- 
gnon, 274;  —  cité  par  Pierre  Bersuire,  320,  344, 
349. 

Grenoble,  cité  dans  le  Repertorium  morale, 
276;  —  dans  le  Reductorium  morale  de  Pierre  Ber- 
suire, 322. 

Greslé  (Pierre). 

Grosseteste  (Robert). 

Guérin,  informateur  de  Pierre  Bersuire,  271,  322. 

Guérin  de  Gy-l'Êvêque,  maître  général  des  Domi- 
nicains, 271. 

Guérin  de  Monglane,  157. 

Gui,  personnage  de  la  chanson  de  Daurel  et 
Béton,  135. 

Gui  (Bernard). 

Gui  de  Rochechouart,  287. 

Guiart  (Guillaume). 

Guibert  de  Nogent,  auteur  du  De  laudibus  béate 
Marie,  213-214. 

Guibour,  personnage  de  La  Femme  que  Notre 
Dame  sauva  du  bûcher,  213-214. 

Guido  Settimo,  archevêque  de  Gènes,  239. 

Guido  délie  Colonne,  auteur  de  VHistoria  tro- 
jana,  363. 

Guillaume  (saint),  dans  le  Pèlerinage  de  l'Ame, 
49;  —  dans  les  Quarante  Miracles  de  Notre-Dame, 
192. 


Guillaume  VII,  duc  d'Aquitaine,  241. 
Guillaume  VIII,  duc  d'Aquitaine,  personnage  de 
Saint  Guillaume  du  Désert,  240-242. 

Guillaume,  évêque  de  Poitiers,  personnage  de 
Saint  Guillaume  du  Désert,  240. 

Guillaume,  personnage  de  La  Femme  que  Notre 
Dame  sauva  du  bûcher,  213. 

Guillaume   Chariot,   officiai   de    Paris,   281-284. 
Guillaume  d'Auvergne,  107. 
Guillaume  d'Ockham,  273. 
Guillaume  de  Berguedan,  137. 
Guillaume  de  Berneville,  auteur   de   la    Vie   de 
saint  Gilles,  162-163. 

Guillaume  de  Bourges,  abbé  de  Chaalis,  106;  — 
voir  aussi  Vie  de  saint  Guillaume  de  Bourges. 

Guillaume  de  Conches,  cité  par  Pierre  Bersuire, 
321. 

Guillaume  de  Digulleville,  moine  de  Chaalis; 
■ —  sa  vie,  1-11;  —  ses  écrits  :  Le  Pèlerinage  de  la 
Vie  humaine,  11-47;  le  Pèlerinage  de  l'Âme,  48- 
72;  onze  poèmes  latins,  72-78;  le  Pèlerinage  de 
Jésus-Christ,  79-89;  le  Roman  de  la  fleur  de  lis, 
89-105;  —  éléments,  caractères  et  destinée  de  sou 
œuvre,  105-132. 

Guillaume  de  Machaut,  ami  de  Pierre  Bersuire, 
292. 

Guillaume  de  Mandagout,  265. 
Guillaume  de  Nangis,  auteur  d'une  Vie  de  saint 
Louis,  99;  d'une  Chronique,  100. 

Guillaume  de  Saint-Amour  (Complainte  de). 
Guillaume  de  Trie,  archevêque  de  Reims,  113. 
Guillaume  du  Mesnil,  prêtre,  281. 
Guillaume  Fièrebrace,  241. 
Guillaume  Flote,  283. 

Guillaume    Guiart,    auteur    de    la    Branche    des 
royaus  lignages,  102. 
Guillaume  le  Bel,  296. 

Guillaume  Manier,  rapporteur  au  procès  de 
Pierre  Bersuire.  282. 

Guillaume  Philippeau,  beau-frère  de  Pierre  Ber- 
suire, 260,  301. 

Guillaume  Romain,  prieur,  410. 
Guiot,  personnage  de  Saint  Alexis,  223. 
Guiraut  de  Cabreira,  134,  135. 
Guy  de  Chauliac,  auteur  de  la  Grande  Chirurgie, 
272. 


Haiton,  275;  —  cité  par  Pierre  Bersuire,  321. 
Halles  (quartier  des),  à  Paris,  195. 
Hanston  (Beuve  de). 
Hanville  (Jean  de). 

Haquin,  diminutif  d'Isaac,  personnage  de  la  Pas- 
sion du  Palatinus,  185. 

Hardré,  personnage  d'Amis  et  Amile,  243. 
Heilingen  de  Beeringhcn  (Louis). 


Hélène  (sainte),  276. 

Hélène,  personnage  de  Saint  Sevestre  et  l'Empe- 
reur Constantin,  249-250. 

Hélie  de  Saint-Yrieix,  abbé  de  Saint-Florent  de 
Saumur,  279. 

Hélinand  (strophe  dite  d'),  30. 

Henri  V,  roi  d'Angleterre,  129. 

Henri  III,  roi  de  Castille,  413. 


ET  DES  MATIERES. 


4e: 


Henri  Romain,  auteur  du  Compendium  historial, 
410. 

Hercule,  dans  l'Ovidius  moralizatus,  338. 

Héripé,  personnage  de  Saint  Pantaléon,  221. 

Hermann  de  Tournai,  auteur  des  Miracula  béate 
Virginis,  214. 

Hermolaus,  personnage  de  Saint  Pantaléon,  221. 

Hérode,  dans  le  Pèlerinage  de  Jésus-Christ,  82; 
—  dans  la  Passion  des  Jongleurs,  182;  —  dans  la 
Passion  du  Palatinus,  185. 

Hérodote,  cité  par  Pierre  Bersuire,  320,  332. 

Hésiode,  cité  par  Pierre  Bersuire,  320. 

Heudri,  personnage  de  Berthe,  femme  du  roi 
Pépin,  240. 

Hibernkus  (Mauritius). 

Hilaire  (saint),  ses  ouvrages  enluminés  ou  reliés 
à  Avignon  au  xive  siècle,  274;  —  cité  par  Pierre 
Bersuire,  320. 

Hincmar,  auteur  d'une   Vie  de  saint  Rémi,  94. 

Hippocrate,  dans  le  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine 
et  dans  le  Secret  des  Secrets,  109  ;  —  source  de  Pierre 
Bersuire,  320. 

Hippolyte,  personnage  de  Saint  Laurent,  Philippe 
et  Dacien,  227. 

Histoire  (£')  des  deux  sœurs  jalouses  de  leur 
cadette,  239. 

Histoire  naturelle  de  Pline,  source  principale  de 
la  Descriptio  mundi  de  Pierre  Bersuire,  332. 

Histoires  romaines  de  Jean  Mansel,  409. 

Histoires  romaines  de  Pierre  Bersuire,  traduc- 
tion de  l'œuvre  de  Tite-Live,  287,  301,  358-414. 

Historia  ecclesiastica  de  Pierre  le  Mangeur,  citée 
par  Pierre  Bersuire,  321. 

Historia  hierosolymitana,  citée  par  Pierre  Ber- 
suire, 321. 

Historia  Romanorum,  citée  par  Pierre  Bersuire, 
321. 

Historia  scholastica,  citée  par  Pierre  Bersuire,  321. 
Historia    Terrae   Sanctae    de    Jacques   de   Vitry, 
citée  par  Pierre  Bersuire,  321. 

Historia  tripartita  de  Cassiodore,  citée  par 
Pierre    Bersuire,    321. 

Historia  trojana   de   Guido  délie  Colonne,  363. 


Historiae  Galvagni  et  Arturi,  connues  de  Pierre 
Bersuire,   333. 

Hochberg  (Rodolphe  de). 

Holkot  (Robert). 

Homelia   in  Evangelia   de    saint    Grégoire,   79. 

Homère,  cité  par  Guillaume  de  Digulleville,  107. 

Honoire,  personnage  de  Saint  Alexis,  227-228. 

Honorât  (saint).  Voir  Vie  de  saint  Honorât. 

Honoré,  personnage  de  VEnfant  voué  au  diable, 
201-202. 

Honoré  Bonnet,   117. 

Honorius,  auteur  de  YElucidarium,  49,  52,  57, 
109;  —  auteur  du  De  philosophia  mundi,  59;  — 
auteur  de  l'Imago  Mundi,  109,  332,  419. 

Horace,  cité  par  Pierre  Bersuire,  344. 

Houdan  (Raoul  de). 

Hous  of  Famé  (The)  de  Geoffrey  Chaucer,  345. 

Huet,  personnage  de  Saint  Jean  le  Pelu,  224. 

Hugon  de  Constantinople,  personnage  de  Galien, 
157. 

Hugues  «  de  Cathalano  »,  rapporteur  au  procès 
de    Pierre    Bersuire.    282. 

Hugues  de  Croydon,  un  des  auteurs  des  Concor- 
dantiae   magnae,   352. 

Hugues  de  Fouilloi,  cité  par  Pierre  Bersuire,  321. 

Hugues  de  La  Vergne,  écuyer  poitevin,  281,  299. 

Hugues  de  Saint-Cher,  auteur  de  Concordances 
bibliques,    352. 

Hugues  de  Saint-  Victor,  auteur  du  De  Sacramen- 
tis,  49,  55,  81  ;  —  auteur  d'une  Summa  sententiarum. 
49;  —  auteur  du  De  bestiis,  52;  —  auteur  présumé 
du  De  spiritu  et  anima,  58;  —  le  Super  contempla- 
tionem  animae  et  le  Didascalion  à  la  Bibliothèque 
pontificale  d'Avignon,  274;  —  cité  par  Pierre 
Bersuire,   321,   344. 

Hugues  Géraud,  évêque  de  Cahors,  265. 

Humbert  de  Gendrey,  auteur  présumé  d'un  Ars 
predicandi,   416. 

Humphrey  de  Gloucester,  411,  412. 
Humphrey   of   Woodstock,   411. 
Huon    de    Bordeaux,    162. 
Husz  (Mathieu)  imprimeur,   130. 


Ibis  d'Ovide,  45,   108. 

Ignace  (saint),  dans  les  Quarante  Aliracles  de 
Notre  Dame,  192, 222-223  ;  —  voir  aussi  Saint  Ignace. 

Ile-de-France,  région  bien  connue  de  Pierre 
Bersuire,  288,  427;  —  voir  aussi  Paris. 

Image  du  Monde,  rapport  avec  l'œuvre  de  Guil- 
laume de  Digulleville,  65,  99,  109;  —  rapport  avec 
la  Mappemonde  de  Pierre  de  Beauvais,  331. 

Imago  mundi  d'Honorius,  sans  doute  exploitée 
par  Guillaume  de  Digulleville,  109;  — ■  source  prin- 
cipale de  la  Mappemonde  de  Pierre  de  Beauvais, 
332,  419. 


Imago  mundi  de  Pierre  d'Ailly,  419. 

Impératrice  (L')  de  Rome,  197,  199,  231-233. 

Infernus,  personnage  de  la  Passion  du  Palatinus, 
183. 

Innocent  III,  cité  par  Pierre  Bersuire,  321. 

Innocent  VI  (Etienne  Aubert),  confirme  la  bulle 
Vas  electionis,  125;  —  favorise  Pierre  Bersuire, 
265,  293,  295. 

Instruction  à  Trajan  du  Pseudo-Plutarque,  116- 
117. 

Integumenta  Ovidii   de  Jean   de  Garlande,  337 

Iorath,  cité  par  Pierre  Bersuire,  321. 


462 


TABLE  DES  AUTEURS 


haac,  astrologue,  cité  par  Pierre  Bersuire,  321. 

Isachar,   cité   dans  le  Pèlerinage  de  l'Âme,   58. 

Isidore  de  Séville,  cité  par  Guillaume  de  Digul- 
eville,  106,  107;  — ■  cité  par  Pierre  Bersuire,  321, 
332;  —  324;  —  les  Étymologies,  source  de  l'Ovidius 


moralizatus,  339,  340;  —  cité  par  Nicolas  Trevet, 
374. 

Isle-sur-Sorgue  (L'),  386. 

Israël,  personnage  des  Passions,  183. 

Isloire  (L')  de  la  construction  de  Tournay,  388. 


Jacob,  cité  dans  le  Pèlerinage  de  l'Âme,  58. 

Jacqueline,  personnage  de  Galien,  157,   159. 

Jacques  (saint),  dans  le  Pèlerinage  de  Jésus- 
Christ,  84. 

Jacques  V,  roi  d'Ecosse,  412. 

Jacques,  roi  de  Hongrie,  de  Sicile  et  de  Jérusa- 
lem, 406. 

Jacques  Bauchant,  traducteur  du  De  remediis 
de  Sénèque,  363. 

Jacques  Bruant,  117. 

Jacques  d'Armagnac,  duc  de  Nemours,  406,  410. 

Jacques  de  Lausanne,  cité  par  Pierre  Bersuire,  321. 

Jacques  de  Thérines,  abbé  de  Chaalis,  6-7,  113. 

Jacques  de  Varazze,  auteur  de  la  Legenda  aurea, 
220,  255. 

Jacques  de  Vitry,  auteur  d'une  Historia  hieroso- 
lymitana  et  de  YHistoria  Terrae  Sanctae,  321;  — 
sa  crédulité  dans  VHistoria  orientalis,  323. 

Jacques   Duèse.   Voir   Jean  XXII. 

Jacques  Fournier.  Voir  Benoit  XII. 

Jaligny  (Seigneurs  de),  407. 

Jauceran,  personnage  de  Ronsasvals,  153. 

Jean  XXII  (Jacques  Duèse),  favorise  la  royauté 
française,  113;  — ■  en  conflit  avec  les  Frères  Mineurs, 
123-124;  -  confère  à  P.  Bersuire  le  prieuré  de  La 
Fosse-de-Tigné,  263,  277;  —  érige  Maillezais  en 
évêché,  264-265;  —  cité,  267;  —  grand  érudit,  268- 
269;  —  cité,  271;  —  reconstitue  la  Bibliothèque 
pontificale  à  Avignon,  273-275  ;  —  P.  Bersuire 
commence  son  Reductorium  sous  son  pontificat, 
305-306;  —  nomme  Opicino  de  Canistris  scriptor 
de  sa  Pénitencerie,  332;  —  prodiges  survenus  à 
sa  mort  mentionnés  par  P.  Bersuire,  335. 

Jean  Ier  d'Aragon,  413. 

Jean  II  le  Bon,  roi  de  France,  allusion  à  ses  mau- 
vais conseillers  dans  le  Pèlerinage  de  l'Âme,  64, 
115-116;  —  sa  captivité  évoquée  dans  le  Pèlerinage 
de  Jésus-Christ,  88;  —  son  rôle  lors  du  procès  de 
Bersuire,  283  ;  —  commande  à  Bersuire  la  traduction 
des  Décades  de  Tite-Live,  287,  359,  363,  404;  — 
protecteur  de  Philippe  de  Vitry,  289;  —  reçoit  à 
son  retour  de  captivité  une  ambassade  italienne 
dirigée   par    Pétrarque,   297-298. 

Jean,   infant  d'Espagne,  412. 

Jean,  moine  de  Liège,  auteur  de  la  Visio  status 
animarum  post    mortem,    48. 

Jean  André,  lettre  &  lui  adressée  par  Pétrarque, 
329. 

Jean,  duc  de  Bedford,  129,  411. 


Jean-Baptiste  (saint),  dans  le  Pèlerinage  de 
l'Ame,  49,  53,  66; —  dans  le  Pèlerinage  de  Jésus- 
Christ,  82-83;  —  dans  la  Nativité  du  ms.  Cangé, 
175. 

Jean  d'Acy  ou  d'Assy,  291. 

Jean  Beleth,  cité  par  Pierre  Bersuire,  321. 

Jean  Bersuire,  écuyer,  259,  280-281,  299. 

Jean  Buridan,  272,  291. 

Jean  Campion,  292. 

Jean  Chrysostome  (saint),  cité  par  Guillaume  de 
Digulleville,  106;  —  sa  légende,  dans  les  Quarante 
Miracles  de  Notre  Dame,  204-205  ;  —  cité  par  Pierre 
Bersuire,   320. 

Jean  Colombe,  auteur  d'une  table  du  Reperto- 
rium  morale  de  Pierre  Bersuire,  358. 

Jean  Damascène  (saint),  légende  le  concernant, 
205;  —  cité  par  Pierre  Bersuire,  320. 

Jean  Daudin,  traducteur  du  De  remediis  utriusque 
fortunae  de  Pétrarque,  382. 

Jean  de  Berri,  sa  bibliothèque,  129;  —  emprunte 
la  traduction  de  Tite-Live  de  Bersuire  à  la  Librairie 
de  Charles  V,  365,  405,  413. 

Jean  de  Booleyo,  prieur  de  Saint-Eloi,  296. 

Jean  de  Bury,  vend  une  maison  à  i'écuyer  Jean 
Bersuire,  281. 

Jean  de  Conflans,  maréchal  de  Champagne,  296. 

Jean  de  Derlington,  un  des  auteurs  des  Concor- 
dantiae   magnae,   352. 

Jean  VI  de  Gaillefontaine,  abbé  de  Chaalis,  6. 

Jean  VII  de  Gaillefontaine,  abbé  de  Chaalis,  6. 

Jean  de  Galles,  auteur  présumé  d'un  Ars  predi- 
candi,  416-417. 

Jean  de  Garlande,  auteur  des  Integumenta 
Ovidii,  337,   340. 

Jean  de  Hanville,  90. 

Jean  de  La  Mote,  292. 

Jean  de  La  Rochelle,  107. 

Jean  de  Meung,  critique  les  Normands  dans  le 
Roman  de  la  Rose,  2,  37  ;  —  inspire  le  Pèlerinage 
de  la  Vie  humaine  de  Guillaume  de  Digulleville,  12. 

Jean  de  Montcorvin,   306. 

Jean  de  Monlrcuil,  sa  description  de  l'abbaye 
de   Chaalis,   7. 

Jean  de  Murs,  272,  292. 

Jean   de   Pouilly,    125. 

Jean  de  Procida,  cité  par  Pierre  Bersuire,  321. 

Jean  de  Roque  taillade,  273. 

Jean  de  Rovroy,  traducteur  des  Stratagèmes  de 
Frontin,  362,  382,  383. 


ET  ORS  MATIERES. 


463 


Jean  de  Salisbury,  auteur  du  Polycraticus,  116. 

Jean  de  Sara,  à  la  cour  d'Avignon  avec  Pierre 
Bersuire,  271,  333. 

Jean  de  Savoie,  dans  les  Quarante  Miracles  de 
Notre  Dame,   196. 

Jean  de  Sy,  traducteur  de  la  Bible,  361. 

Jean  de  Tritenheim,  auteur  d'un  De  scriptoribus 
ecclesiasticis,  421-422,  d'un  De  viris  illustribus,  422. 

Jean  de   Venette,   272. 

Jean  de  Vy,  échevin  de  Metz,  404. 

Jean  Delo  (ou  d'Elot),  rapporteur  au  procès  de 
Pierre  Bersuire,  282,  283. 

Jean  des  Mares,  arbitre  le  conflit  opposant  Pierre 
Bersuire   à    Pierre   Greslé,   294. 

Jean  Despautère,  auteur  d'une  grammaire  latine, 
264,  424. 

Jean  Ferron,  traducteur  des  Échecs  moralises,  363. 

Jean  Gallopes  dit  le  Gallois,  met  en  prose  le 
Pèlerinage  de  l'Âme,  8,  129,  130. 

Jean  Gaufredi,  dédie  son  Collectaire  à  Pierre 
des  Prés,  266. 

Jean  Golein,  auteur  du  Traité  du  Sacre,  104. 

Jean  l'Êvangéliste  (saint),  dans  le  Pèlerinage 
de  Jésus-Christ,  84;  —  dans  le  Tractatus  beati 
Bernardi  de  planctu  béate  Marie,  178;  —  dans  la 
Passion  du  Palatinus,  184,  186;  —  dans  les  Qua- 
rante Miracles  de  Notre  Dame,  192,  207,  238. 

Jean  Le  Bègue,  407,  408,  409,  410. 

Jean  Le  Pelu,  224-225. 

Jean  Le  Royer,  commissaire  de  l'ofEciai  de  Paris, 
283. 

Jean  Mansel,  auteur  des  Histoires  romaines,  409. 

Jean   Poilevilain,    116. 

Jean  Quentin,  auteur  de  Dits  relatifs  aux  miracles 
de   la   Vierge,  209,   211. 

Jean  Ridewal,  auteur  d'une  Moralisation  des 
divinités  païennes,   344. 

Jean  Rivaut,  arbitre  le  conflit  opposant  Pierre 
Bersuire  et  Pierre  Greslé,  294. 

Jean    Saillembien,    médecin,    283. 

Jeanne  Bersuiresse,  259. 

Jeanne  de  Laval,   129. 

Jeanne  de  Navarre,  335,  337,  406,  412. 

Jeannin  de  Rouen,  scribe,  404. 

Jehan  Bodel,  auteur  du  Jeu  de  saint  Nicolas,  169. 

Jennes    (Renier  de). 

Jérémie,  cité  dans  le  Pèlerinage  de  la  Vie  hu- 
maine,   20,   39-40. 

Jérôme  (saint),  cité  par  Guillaume  de  Digulleville, 
106;  —  ses  lettres  au  Pape  Damase,  274;  —  cité 
par  Pierre  Bersuire,  320. 


Jésus-Christ  (Pèlerinage  de)  et  Vie  de  Notre 
Seigneur). 

Jeu   d'Adam,   170. 

Jeu  de  saint  Nicolas,  de  Jehan  Bodel,  169. 

Jeu  des   Trois  Rois,  170. 

Jeune  (Le)  marchand  sauve,  197,  198,  208. 

Jeux  de  la  Nativité,  170,  173-175. 

Joasaf.  Voir  Vie  de  Barlaam  et  Joasaf. 

Jnffroi,  évêque  de  Chartres,  personnage  de  Saint 
Guillaume  du  Désert,   240. 

Johannes,  traducteur  de  la  version  grecque  de 
Le  Marchand  Chrétien  et  le  Juif,  216. 

Johannes  Andreae,  lettre  à  lui  adressée  par 
Pétrarque,    329. 

Johannes  Anglicus,  reconnu  comme  Jean  de 
Garlande,    337. 

Johannes  Schlitpacher,  auteur  d'un  abrégé  du 
Repertorium  morale  de  Pierre  Bersuire,  358. 

Johannitius   de   Ravenne,   321. 

John  Bellenden,   412. 

John  Bunyan,  auteur  de  Pilgrim's  Progress,  132. 

John  Lydgate,   132. 

Joie,  personnage  de  La  Fille  du  Roi  de  Hongrie, 
235-236. 

Joienval   (abbaye   de),    101-104. 

Josaphat.  Voir  Barlaam  et  Josaphat. 

Joscet,  personnage  de  Saint  Alexis,  229. 

Joseph,  dans  le  Pèlerinage  de  Jésus-Christ,  82, 
85,  86;  —  dans  la  Nativité  du  ms.  Congé,  173-175. 

Joseph  d'Arimathie,  dans  les  Jeux  de  la  Résur- 
rection, 171-172;  —  dans  la  Passion  d'Autun,   188. 

Josèphe,  cité  par  Pierre  Bersuire,  320. 

Jourdan  Catala,  auteur  des  Mirabilia  Indiae,  269. 

Juan  «  de  Sancto  Angelo  »,  424-425. 

Jubal,  cité  dans  le  Pèlerinage  de  l'Âme,  68. 

Judas,  dans  le  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine, 
39,  dans  le  Pèlerinage  de  l'Âme,  70,  dans  le  Pèle- 
rinage   de    Jésus-Christ,    84. 

Juges  (les),  cités  dans  le  Pèlerinage  de  l'Âme,  61. 

Julien.  Voir  L'Empereur  Julien  et  Libanius. 

Julien  de  Campis,  auteur  d'une  table  du  Reper- 
torium morale  de  Pierre  Bersuire,  358. 

Julien  «  de  Mûris  »,  rapporteur  au  procès  de 
Pierre  Bersuire,   282,   283. 

Jumièges,   cité   dans  Sainte  Bautheut,   251-252. 

Justin,  cité  par  Pierre  Bersuire,  320,  387;  —  cité 
par  Nicolas  Trevet,  374. 

Juvénal,  cité  par  Pierre  Bersuire,  320. 

Juzian,   personnage  de  Ronsasvals,   162. 


Karlamagnus   Saga,    160,    162. 
Khanbalik  (Pékin),  une  ambassade  des  chrétiens 
de  cette  ville  à  Jean  XXII  évoquée  dans  le  Reduc- 


torium  morale  de   Pierre   Bersuire,   306. 
King's  Taie  (The),   de  Geoffrey  Chaucer,  345. 


464 


TABLE  DES  AUTEURS 


Laborintus  d'Evrard  l'Allemand,  59. 

La  Buigne  (Gace  de). 

Lactance,  auteur  des  Narrationes  fabularum,  340. 

La  Fosse-de-Tigné  (Maine-et-Loire),  prieuré  béné- 
dictin conféré  à  Pierre  Bersuire,  263,  277. 

La  Gaudine.  Voir  Marquise  de  La  Gaudine. 

La   Rochelle   (Jean   de). 

Landolfo  Colonna,  chanoine  de  Chartres,  contri- 
bue à  la  diffusion  de  la  quatrième  décade  de  Tite- 
Live,  367-368,  369,  370,  400. 

Langlois  (Dora  Adrien),  prieur  de  l'abbaye  de 
Jumièges,  252. 

Langton  (Etienne). 

Languedoc,  268;  —  fréquemment  cité  dans  le 
Reductorium  morale  de  Pierre  Bersuire,  276,  333, 
427;  —  son  importance  dans  les  Otia  imperialia  de 
Gervais  de  Tilbury,  333. 

Lapidarium,  cité  par  Pierre  Bersuire,  321. 

Larchant  (Seine-et-Marne),  cité  dans  les  Quarante 
Miracles  de  Notre  Dame,  195. 

Laurent  (saint),  dans  les  Quarante  Miracles  de 
Notre  Dame,  192,  204,  218,  225-227. 

Laval  (Jeanne  de). 

Lazare  (Le  pauvre),  dans  le  Pèlerinage  de  Jésus- 
Christ,  83. 

Lazare  (saint),  dans  le  Pèlerinage  de  Jésus-Christ, 
84;  —  dans  les  Passions,  179. 

Laurent  II  «  de  Marcellis  »,  abbé  de  Chaalis,  6, 
114. 

Lausanne  (Jacques  de). 

Le  Bègue  (Jean). 

Le   Chantre   (Pierre). 

Le  Croloy,  cité  dans  les  Quarante  Miracles  de 
Notre  Dame,   195. 

Le  Dam,  avant-port  de  Bruges,  cité  dans  les 
Quarante  Miracles  de  Notre  Dame,  195. 

Légende  dorée,  212,  214-215,  219,  220,  222,  226, 
228,  248,  250,  255. 

Legouais  (Chrétien). 

Lelong  (Le  Père),  auteur  de  la  Bibliolheca  sacra, 
423. 

Leonardo  Bruni,  auteur  d'un  ouvrage  latin  sur  la 
première  guerre  punique,  407,  408,  410. 

Le  Royer  (Jean). 

Le  Thor,  cité  dans  le  Reductorium  morale  de 
Pierre    Bersuire,    306. 

Lettres  familières  de  Pétrarque,  298. 

Leucieux,    dans    l'Évangile  de  Nicodème,    183. 

Libanius.  Voir  Empereur  (U)  Julien  et  Libanius. 

Libellus  de  deorum  imaginibus  d'Albéric,  345. 

Liber  de  Passione  Christi  et  doloribus  et  plancti- 
bus  matris  ejus,  attribué  à  tort  à  saint  Bernard,  177. 

Liber   de  proprietatibus    rerum    de    Barthélémy 

l'Anglais,  65,  92,  99,   109,   110;  —  influence  sur 

l'œuvre  de  Pierre  Bersuire,  305,  315-316,  319,  325. 

Liber   historiae   Francorum,   254-255. 

Liber   monstrorum    d'Adclinus,   cité    par   Pierre 

Bersuire,    321. 


Liber  sententiarum   de  Pierre   Lombard,  52,  57, 
109,  282. 

Libro  dei  cinquanta  miracoli,  205,  209,  213,  233. 
Liège  (Arnold  de). 
Lille  (Alain  de) 

Limoges.  Voir  Saint-Martial  de  Limoges. 
Limoges  (Pierre  de). 

Limousins  (Les),  opposés  aux  Poitevins  par  Pierre 
Bersuire,  264. 

Lingres  (Estout  de). 
Lion  (Pierre). 

Livre  (Le)  des  fais  et  bonnes  meurs  du  sage  roy 
Charles  V  de  Christine  de  Pisan,  361. 

Livre  (Le)  de  paix  de  Christine  de  Pisan,  361. 
Livre  (Le)  de  la  Passion,  178,  184. 
Livre  (Le)  des  Proverbes,  35. 
Lodi,  en  Lombardie,  cité  dans  le  Reductorium 
morale  de  Pierre  Bersuire,  345. 
Lombard  (Pierre). 

Londres  (Albericus  et  Anonyme  de). 
Longin,  cité  dans  le  Pèlerinage  de  l'Ame,  70; 
—  dans  le  Pèlerinage  de  Jésus-Christ,  84;  — ■  dans 
les  Passions,  182,  187,  189. 

Lopez  de  Ayala  (Pedro).  Voir  Ayala. 
Lorence  Bersuire,  230,   301. 

Lorraine,  citée   dans  le  Reductorium   morale  de 
Pierre  Bersuire,  322. 
Lorraine  (Antoine  de). 
Lorris   (Robert    de). 

Lot,  personnage  de  la  Passion  d'Autun,  189. 
Lothaire,  personnage  d'Oste,  roi  d'Espagne,  234. 
Louis  IX  (saint  Louis)  roi  de  France,  cité,  102- 
103;   —   son   éloge   dans   la   seconde   rédaction  du 
Pèlerinage  de  la  Vie  humaine,  115;  — -  réminiscence 
de  sa  prise  de  croix  en  1244  dans  l'Impératrice  de 
Rome,  233;  —  son  expédition  en  Egypte  relatée 
dans  le  Super  totam  Bibliam    de    Pierre  Bersuire, 
348;  —  voir  aussi  Vie  de  saint  Louis. 
Louis  d'Anjou,  405. 
Louis  d'Orléans,  406. 
Louis   de   Bourbon,   406. 
Louis  de  Bruges,  362,  406. 
Louis,  duc  de  Guyenne,  405. 
Louis  Heilingen  (ou  Sanctus)  de  Beeringhen,  272. 
Loup    (Pierre). 

Louvre,  mentionné  à  plusieurs  reprises  dans  les 
Quarante  Miracles  de  Notre  Dame,  195. 
Lubias,  personnage  d'Amis  et  Amile,  243. 
Lucien,  personnage   de   Saint  Laurent,   Philippe 
et   Dacien,   227. 

Lucain,  cité  par  Pierre  Bersuire,  320,  332,  338. 
Lumière  (La)  as  lais  de  Pierre  de  Peckham,  52, 
53,  55,  66. 

Lusignan   (maison   de),   261. 
Lydgate   (John). 

Lyon,  cité  dans  le  Reductorium  morale  de  Pierre 
Bersuire,   334. 

Lyre  (Nicolas   de). 


ET  DES  MATIÈRES. 


465 


Macaire,    231. 

Macaire,  personnage  du  Roland  à  Saragosse, 
147. 

Machaut  (Guillaume  de). 

Macrobe,  cité  par  Pierre  Bersuire. 

Madeleine  (sainte),  dans  les  Trois  Maries,  171  ; 
—  dans  le  Dialogus  beatae  Mariae  et  Anselmi 
de  Passione  Domini,  et  les  Meditationes  vitae 
Christi  du  Pseudo-Bonaventure,  177;  —  dans  la 
Passion   d'Autun,    187-189. 

Magnificat,  commentaire  dans  le  Pèlerinage  de 
Jésus-Christ,   88. 

Maillezais,  262,  264,  299,  348. 

Mainet,    162. 

Maladori,  personnage  de  Ronsasvals,  155. 

Malchus,  personnage  de  la  Passion  du  Palatinus, 
185. 

Malingre  (Claude),  auteur  de  Les  Antiquités 
de  la  ville  de  Paris,  300. 

Maliste,  personnage  de  Berthe,  femme  du  roi 
Pépin,  239. 

Mallet  (Gilles). 

Mandagout  (Guillaume   de). 

Manekine  (la)  de  Philippe  de  Beaumanoir,  236. 

Manne,  rivière  du  Poitou  citée  dans  le  Reducto- 
rium  morale  de  Pierre  Bersuire,  263. 

Mans  (forêt  du),  citée  dans  Berthe,  femme  du 
roi  Pépin,  239. 

Manriquez  (Angelo),  évêque  de  Badajoz,  1. 

Mansel    (Jean). 

Mantes,  citée  dans  les  Quarante  Miracles  de 
Notre  Dame,    195. 

Mappemonde  (La)    de  Pierre  Bersuire,  359,  360. 

Mappemonde  (La)  de  Pierre  de  Beauvais,  331- 
332,  419. 

Marcel  (Etienne). 

Marcellis   (Laurent   de). 

Marchand  (Le)  chrétien  et  le  Juif  197,  198, 
215-216. 

Marcili,   personnage   de   Ronsasvals,    151,   152. 

Marco  Polo,  275;  —  cité  par  Pierre  Bersuire,  321. 

Mares  (Jean   des). 

Marguerite.  Voir   Vie  de  sainte  Marguerite. 

Mariage  (Le)  et  le  baptême  de  Clovis,  197, 
199,  253-256. 

Marie.   Voir    Vierge  (La). 

Marie,  duchesse  de  Bar,  404,  405. 

Marie,  personnage  de  La  Mère  du  Pape  punie 
de   son   orgueil,   209-210. 

Marigny   (Enguerrand   de). 

Marquise  (La)  de  La  Gaudine,  197,  199,  230-231. 

Marseille,  citée  dans  le  Reductorium  morale  de 
Pierre   Bersuire,   306,   334. 

Marsile,  personnage  du  Roland  à  Saragosse, 
137,  139,  150;  — ■  personnage  de  la  Rotta  di  Ron- 
oisvalle,  143;  —  personnage  de  Galien,  158. 


Marsilio,  personnage  du  Viaggio  di  Carlo 
Magno,   143,   158. 

Marsile    de    Padoue,   273. 

Martial   (saint),   295. 

Martianus   Capella,   320. 

Martin    d'Aragon,    413. 

Matfre  Ermengaut,  auteur  du  Breviari  d'Amor, 
128. 

Mathieu  (saint),  dans  le  Pèlerinage  de  Jésus- 
Christ,  83. 

Maur    (Raban). 

Maurice  l'Anglais,  cité  par  Pierre  Bersuire,  321. 

Maurin.  Voir  Aigar  et  Maurin. 

Mauritius  Hibernicus,  auteur  de  Distinctiones, 
275,  356. 

Mélusine  (la  Fée),  au  Livre  XIV  du  Reductorium 
de  Bersuire,  261,  327. 

Mesnil  (Guillaume   du). 

Meung  (Jean  de). 

Mercure  (saint),  dans  L'Empereur  Julien  et 
Libanius,    246-247. 

Mère  (La)  du  Pape  punie  de  son  orgueil,  197, 
198,    209-210. 

Messahallach,  cité  par  Pierre  Bersuire,  321. 

Mézières  (Philippe  de). 

Michel  (saint),  dans  le  Pèlerinage  de  l'Âme,  49, 
51,  65;  —  prière  à  lui  adressée  dans  un  poème  latin 
de  Guillaume  de  Digulleville,  77  ;  —  dans  la  Nativité 
du  ms.  Cangé,  174;  —  dans  les  Quarante  Miracles 
de  Notre  Dame,  192, 212, 214, 224, 226, 237-238, 243. 

Michel  «  Aiguani»,  auteur  d'un  commentaire  sur 
les  psaumes  attribué  faussement  â  Pierre  Bersuire, 
425. 

Michel  de  Césène,  124,  273. 

Microcosmus  de  Bernard  Silvestre,  59. 

Mille  (Les)  et  une  nuits,  239,  263. 

Milon  d'Angers,  personnage  de  la  Karlamagnus 
Saga,    163. 

Mineurs  («  château  »  des),  dans  le  Pèlerinage  de 
la   Vie  humaine,  42. 

Minochio,  auteur  présumé  de  L'Entrée  d'Espagne, 
142. 

Miolon,  personnage  de  Ronsasvals,  153. 

Mirebeau  (Vienne),  cité  dans  le  Reductorium 
morale    de    Pierre    Bersuire,   261. 

Mirabilia  Indiae  de  Jourdan  Catala,  269. 

Miracle  (Le)  de  la  Sacristine,  205-206. 

Miracle  (Le)  de  Théophile,  169. 

Miracula  béate  Virginis  d'Hermann  de  Tournai. 
214. 

Monglane  (Guérin  de). 

Moniage   (Le)    Guillaume,   241. 

Monmouth    (Geoffrey    de). 

Mons,  cité  dans  h'Abbesse  enceinte  délivrée  par 
Notre  Dame,  195,  203. 


400 


TABLE  DES  AUTEURS 


Montcorvin   (Jean   de). 

Montjoie  saint  Denis,  origine  de  ce  cri,  101-104. 

Montreuil   (Jean   de). 

Moralia  in  Job,  de  saint  Grégoire,  53,  66,  274. 

Moralisation  des  divinités  païennes  de  Jean 
Ridewal,    344. 

Mossé,  personnage  de  la  Passion  du  Palatinus, 
185. 

Mossé,  personnage  de  Le  Marchand  chrétien  et 
le  Juif,  215-216. 


Mote  (Jean  de  La). 
Moustiers-Sainte-Marie,    279. 
Mozin,    personnage    de    Saint    Pantaléon,    221. 
Munificans,  personnage  de  Fierabras,   162. 
Munier  (Guillaume). 
Murs  (Jean  de  ou  des). 
Murs  (rue  des),  à  Paris,  281,  288,  299. 
Mystère   du    Vieux    Testament,   57. 
Mythographus     III    d'Albéric    ou    d'Alexandre, 
338,  339. 


Nabuchodonosor,  cité  dans  le  Pèlerinage  <fe_  la 
Vie  humaine,  17;  —  dans  ie  Pèlerinage  de  l'Ame 
57,  59,  116;  —  dans  le  Repertorium  morale  de 
Pierre   Bersuire,    354. 

Nachor,  personnage  de  Barlaam  et  Josaphat, 
219-220. 

Nangis    (Guillaume    de). 

Naples   (Robert   de). 

Narbonne  (province  de),  citée  dans  le  Repertorium 
morale  de  Pierre  Bersuire,  268. 

Narrationes  fabularum,  de  Lactance,  340. 

Nativité  du  manuscrit  Cangé,  173-175. 

Nativités,    170. 

Navarre  (Jeanne   de). 

Nayme  de  Bavier,  personnage  de  Ronsasvals, 
154,  164. 

Naymon  de  Resia,  personnage  de  Ronsasvals, 
152. 

Necham    (Alexcandre). 

Nicodème,  dans  le  Pèlerinage  de  Jésus-Christ, 
83;  —  dans  la  Passion  d'Autun,  188. 

Nicolas  (saint),  dans  le  Pèlerinage  de  l'Ame,  49 

Nicolas  (Jeu   de  saint). 

Nicolas  «  Bersuyre  »,  260. 

Nicolas    Braque,    116. 

Nicolas   de  Baye,  407. 

Nicolas  de  Lyre,  cité  par  Pierre  Bersuire,  321;  — 
auteur   d'un   commentaire   sur   l'Apocalypse,   348. 


Nicolas  de  Strasbourg,  cité  par  Pierre  Bersuire, 
321. 

Nicolas  de  Vérone,  auteur  de  la  Prise  de  Pampe- 
lune,  142,  146. 

Nicolas  Trevet.  Ses  œuvres  à  la  Bibliothèque 
pontificale  d'Avignon,  275;  —  cité  par  Pierre  Ber- 
suire dans  le  Reductorium  morale,  321  ;  —  VOvidius 
moralizatus  de  Bersuire  lui  est  faussement  attribué 
en  de  nombreux  manuscrits,  337;  —  commentateur 
des  Décades  de  Tite-Live,  366-367,  368,  370,  371- 
374,  378-381,  385,  387,  388,  391-392,  398-400. 

Nicole  Bozon,  auteur  d'un  poème  sur  l'enfer,  54. 

Nicole  Darrées,  tiers  arbitre  du  conflit  opposant 
Pierre  Greslé  à  Pierre  Bersuire,  294. 

Nicole  Oresme,  emploie  le  premier  la  forme  fran- 
çaise «  cenith  »,  90;  —  cité  117;  —  ami  de  Jean  des 
Murs,  272;  —  fait  partie  de  la  société  lettrée  de 
Paris,  291  ;  —  traducteur  de  la  Politique  d'Aristote, 
363;  —  établit  des  lexiques,  383. 

Nagent  (Guibert  de). 

Normandie,  information  particulière  de  Guil- 
laume de  Digulleville  sur  cette  province,  2-3,  37, 
290. 

Nonne  (La)  qui  a  laissé  son  abbaye,  197-198 
205-206. 

Notre-Dame  de  Coulombs,  280-281,  292-293. 

Notre-Dame  de   Tournai,  292. 

Notre-Dame  du  Puy,  dans  L'Enfant  ressuscité,  208. 

Nouvelle  (La)  complainte  d'Outremer  de  Rutebeuf, 
34,  53. 


O  intemerata,  Miracle  de  la  Vierge,  225. 

Odoric  de  Pordenone,  cité  par  Pierre  Bersuire, 
321,    333. 

Ogier  le  Danois,  personnage  du  Viaggio  di 
Carlo    Magno,    159. 

Olivier,  personnage  du  Roland  à  Saragosse, 
138-141,  148-149,  151  ;  —  personnage  de  Ronsasvals, 
152-156;  —  personnage  du  Viaggio  di  Carlomagno, 
158-159. 


Olivier   de    la   Haye,   383. 

Olivier-Martin  (François).  Notice  nécrologique, 
VII-IX. 

Opicino  de  Canistris,  332,  419. 

Oppien,  cité  par  Pierre  Bersuire,  320. 

Orange,  cité  dans  le  Reductorium  morale  de 
Pierre    Bersuire,    306,    334. 

Ordo  representationis  Adae.  Voir  Jeu  d'Adam. 

Oresme   (Nicole). 


ET  DES  MATIERES. 


4e; 


Orgelin,  personnage  de  Ronsasvals,  154. 

Origène,  cité  par  Guillaume  de  Digulleville,  106; 
—  fréquemment  cité  par  Pierre  Bersuire,  285,  320. 

Orlando,  personnage  de  la  Spagna,  142-143;  — ■ 
personnage  de  la  Rotta  di   Roncisvalle,   143-144. 

Orléans,  cité  dans  les  Quarante  Miracles  de 
Notre-Dame,    195. 

Orléans  (Arnoul,  Charles  et  Louis  d'). 

Orose  {Paul),  cité  par  Pierre  Bersuire,  320,  332, 
387;  —  cité  par  Nicolas  Trevet,  374. 

Orphée,  cité  dans  le  Pèlerinage  de  l'Âme,  68. 

Orsini   (Matteo),   271. 

Osanne.  Voir  Le  Roi  Thierry  et  sa  femme  Osanne. 

Oste,  roi  d'Espagne,  197,  199,  234-235. 

Othon  III,   367. 

Othon  IV,  protecteur  de  Gervais  de  Tilbury,  333. 


Otia  imperialia  de  Gervais  de  Tilbury,  275;  — 
influence  sur  l'œuvre  latine  de  Pierre  Bersuire, 
305,  315,  332,  333,  357. 

Oudin  (Casimir),  auteur  du  Commentarius  de 
scriptoribus  ecclesiasticis,  423-424,  425. 

Ovide,  dans  le  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine, 
45;  —  succès  de  ses  fables  au  xive  siècle,  290;  — 
cité  par  Pierre  Bersuire,  320,  332;  —  influence  sur 
l'Ovidius  moralizatus  de  Pierre  Bersuire,  336;  — 
cité  dans  la  traduction  de  Tite-Live  de  Pierre  Ber- 
suire,   387,    388. 

Ovide  moralisé,  en  vers  français,  utilisé  par  Pierre 
Bersuire,    342-344. 

Ovidius  moralizatus  de  Pierre  Bersuire,  336-345  ; 
—  cité,  260,  270,  289,  290,  325,  328,  329;  —  allu- 
sion à  Pétrarque,  267;  —  attribué  souvent  à  Tbomas 
Waleys,  271,  428. 


Padoue    (Marsile    de). 

Paffraet  (Richard),  imprimeur  de  Deventer  à  la 
fin  du  xve  siècle,  417. 

Palatinus    (Passion    du). 

Palladius,  cité  par  Pierre  Bersuire,  320. 

Pantaléon   (saint),   221. 

Pape  (Le)  qui  vendit  le  baume,  197,  198,  206- 
207. 

Papias,  cité  par  Pierre  Bersuire,  321. 

Paris,  quartier  des  Halles  et  le  Louvre,  195;  — 
rue  des  Murs,  dans  le  quartier  de  l'Université,  281, 
288,  299;  —  porte  Saint-Victor,  287;  —  évocation 
dans  l'œuvre  de  Pierre  Bersuire,  288;  —  résidence 
de  Bersuire,  289-301  ;  —  Saint -Benoît-le-Bétourné, 
292;  —  porte  Baudoyer,  296;  —  rue  des  Poitevins, 
299;  —  voir  aussi  Saint-Eloi  et  Saint-Victor. 

Paroissien  (Le)  excommunié,  197,  198,  210-211, 
225. 

Pas-en-Artois,  cité  dans  les  Quarante  Miracles 
de  Notre  Dame,  195. 

Passion  d'Autun,  173,  185-190. 

Passion  des  Jongleurs,  178-179,  182-184,  186, 
189. 

Passion  du  Palatinus,  176,  178-186;  —  citée, 
187-190. 

Pater  nosler,  dans  le  Pèlerinage  de  la  Vie  hu- 
maine,    30-31. 

Paul  (saint),  dans  le  Pèlerinage  de  la  Vie  hu- 
maine, 34;  —  dans  le  Pèlerinage  de  l'Âme,  49, 
65;  — ■  dans  le  Pèlerinage  de  Jésus-Christ,  88;  — 
dans  les  Quarante  Miracles  de  Notre  Dame,  192, 
249;  —  cité  par  Pierre  Bersuire,  338,  417;  —  voir 
aussi    Visio  sancti  Pauli. 

Paul  Diacre,  cité  par  Pierre  Bersuire,  321. 

Peckham  (Pierre  de). 

Pékin.    Voir    Khanbaliq. 


Pélagiens  (les),  cités  dans  le  Pèlerinage  de  la 
Vie  humaine,  34. 

Pelayo    (Alvarez). 

Pèlerinage  de  Charlemagne,  153,  158-159. 

Pèlerinage  de  Jésus-Christ  de  Guillaume  de 
Digulleville,  2,  10,  11,  48,  79-89,  107,  108,  109, 
128-130. 

Pèlerinage  de  l'Âme  de  Guillaume  de  Digul- 
leville, 2,  4,  5,  8,  10,  11,  43-72,  77-78,  79,  89,  107, 
109,  111,  112,  115,  128-131. 

Pèlerinage  de  la  Vie  humaine  de  Guillaume 
de  Digulleville,  1,  2,  4,  6,  7,  8,  9,  10,  11-47,  48,  54, 
63,  78,  79,  88,  89,  107,  108,  109,  110,  111,  113,  114, 
115,  118-123,  125,  127,  128-131. 

Pépin.  Voir  Berthe,  femme  du  roi  Pépin. 

Personnifications  allégoriques  dans  le  Pèlerinage 
de  la  Vie  humaine,  8-46. 

Petit   (Jean),    131. 

Petite  (La)   Philosophie,  331. 

Pétrarque  (François),  ses  relations  avec  Pierre 
Bersuire,  259,  267,  269,  270,  271,  272,  276,  289, 
297-299,  329,  339,  344;  —  sa  connaissance  de  la 
quatrième  décade  de  Tite-Live,  367,  368,  369,  370; 
—  le  De  remediis  utriusque  forlunae  traduit  par 
Jean    Daudin,    382. 

Pharaon,  cité  dans  le  Pèlerinage  de  la  Vie 
humaine,  18;  —  cité  dans  le  Pèlerinage  de  l'Ame, 
64;  — 204. 

Philémon,  dans  le  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine 
et   dans   le  Secret  des  Secrets,   109. 

Philippe  (saint),  dans  le  Pèlerinage  de  Jésus- 
Christ,   82. 

Philippe.  Voir  Saint  Laurent,  Philippe  et  Dacien. 

Philippe  IV  le  Bel,  roi  de  France,  335. 

Philippe   V,  roi  de  France,  91. 

Philippe  VI  de  Valois,  roi  de  France,  son  avéne- 


4(38 


TABLE  DES  AUTEURS 


ment,  91;  —  en  lutte  contre  Edouard  III,  96-98;  — 
son  projet  de  croisade  100;  —  cité,  103;  —  meurt  à 
l'abbaye  de  Coulombs,  281  ;  —  protège  Philippe  de 
Vitry,  289,  Gace  de  La  Buigne,  291. 

Philippe  Biart,  copiste  d'une  des  versions  de  la 
Passion   d'Autun,    186-190. 

Philippe  Boyl,  411. 

Philippe  de  Beaumanoir,  auteur  des  Coutumes 
de  Beauvaisis,  21,  de  la  Manekine,  236. 

Philippe  de  Bergame,  auteur  du  Supplementum 
chronicorum,    421,   422. 

Philippe  de  Mézières,   117. 

Philippe  de  Vitry,  auteur  du  Chapel  des  fleurs  de 
lis,  100;  —  ami  de  Pierre  Bersuire,  272,  289-290, 
292,   298,   342-343. 

Philippe  Le  Bon,  duc  de  Bourgogne,  405. 

Philippe  Le  Hardi,  duc  de  Bourgogne,  361,  405. 

Philippeau  (Guillaume  et   Pierre). 

Phillebert,  personnage  de  Sainte  Bauteut,  251. 

Philobiblon,  de  Richard  de  Bury,  271. 

Physiologus,  cité  par  Pierre  Bersuire,  320,  332. 

Pierre  (saint),  cité  dans  le  Pèlerinage  de  l'Âme, 
66;  —  dans  le  Pèlerinage  de  Jésus-Christ,  82-84;  — 
dans  les  Quarante  Miracles  de  Notre  Dame,  192, 
206-207,  249. 

Pierre,  personnage  de  Le  prévôt  Etienne  et  son 
frère,  218-219. 

Pierre  Alfonse,  cité  par  Pierre  Bersuire,  321. 

Pierre  Bersuire,  I.  Sa  Vie,  259-301;  —  II.  Ses 
écrits,  301-433  :  A.  Reductorium  morale,  304-349; 
B.  Repertorium  morale,  349-358;  C.  La  traduction 
française  de  Tite-Live,  358-414;  D.  Ouvrages  perdus. 

1.  Le  Breviarium  morale,  414-418,  IL  La  Cosmogra- 
phia,  418-420;  E.  Ouvrages  faussement  attribués  à 
Pierre  Bersuire,   1.  Recueil  de    sermons,  421-422, 

2.  Epîtres  et  traités  divers,  422,  3.  Breviarium 
Bibliae,  422-423,  4.  La  Glossa  Monachi,  423-424, 
5.  Un  commentaire  sur  les  Psaumes,  424-425,  6. 
Les  Gesta  Romanorum,  425-426;  —  Conclusion, 
426-430;  —  Note  bibliographique,  431-433;  — 
Appendice.  Manuscrits  et  éditions,  434-450. 

Pierre  Chrétien,  témoin  de  l'échange  passé  entre 
Pierre  Bersuire  et  Pierre  Greslé,  293. 

Pierre  d'Ailly,  auteur  d'une  Imago  mundi,  419. 

Pierre   Damien,   cité   par   Pierre   Bersuire,   321. 

Pierre  de  Beauvais,  auteur  de  La  Mappemonde, 
331-332,    419. 

Pierre  de  Blois,  ses  ouvrages  à  la  Bibliothèque 
pontificale  d'Avignon,  275;  —  cité  par  Pierre  Ber- 
suire, 321. 

Pierre  de  Cipière.  Voir  Pierre  de  Limoges. 

Pierre  de  Corbière  (Corbara),  273,  306. 

Pierre  de  Cuignières,   114. 

Pierre  de  Limoges,  ses  ouvrages  à  la  Bibliothèque 
pontificale  d'Avignon,  275;  —  cité  par  Pierre  Ber- 
suire, 321. 

Pierre  de  Peckham,  son  adaptation  de  Elucida- 
rium  en  vers  français,  109. 

Pierre  de  Poitiers,  nom  souvent  donné  à  Pierre 
Bersuire,  420. 


Pierre  de  Poitiers,  grand-prieur  de  Cluny,  264 
420. 

Pierre  de  Poitiers,  théologien,  auteur  d'un  Brevia 
rium  Bibliae  attribué  à  Pierre  Bersuire,  420-421. 

Pierre  de  Poitiers,  chanoine  de  Saint-Victor,  287 
421. 

Pierre  de  Ravenne,  cité  par  Pierre  Bersuire,  321 

Pierre  de  Riga,  cité  par  Pierre  Bersuire,  321,  322 

Pierre  «  de  Villaribus  »,  évêque  de  Nevers,  puis 
de  Troyes,  268. 

Pierre  des  Prés,  cardinal-évêque  de  Palestrina 
protecteur  de  Pierre  Bersuire,  265-266,  273,  279 
280,  303-304,  316,  350,  358,  361,  426. 

Pierre  du  Pré,  dans  les  Quarante  Miracles  de 
Notre  Dame,  196. 

Pierre  Greslé,  293-295. 

Pierre  Lion,  personnage  de  Saint  Guillaume  du 
Désert,  240. 

Pierre  Lombard,  auteur  d'un  Liber  Sententiarum 
52,  57,  109,  282. 

Pierre  Loup,  familier  de  Pierre  des   Prés,  280. 

Pierre  le  Chantre,  auteur  du  Verbum  abbreviatum, 
422. 

Pierre  le  Changeur,  197,  198,  216-217. 

Pierre  Philippeau,  prieur  de  Saint-Éloi  de  Paris, 
260,  300. 

Pierre  le  Mangeur,  auteur  de  i'Historia  eccle- 
siastica,  cité  par  Pierre  Bersuire,  321,  349;  —  cité 
par  Nicolas  Trevet,  374. 

Pierre  Roger.  Voir  Clément  VI. 

Pierre  ■>  Villaris",  chapelain  de  Jean  XXII,  267- 
268,  271. 

Pierre  Virgin,  130. 

Pilate,  cité  dans  le  Pèlerinage  de  l'Âme,  70;  — 
dans  le  Pèlerinage  de  Jésus-Christ,  84;  —  dans  le 
Jeu  de  la  Résurrection,  171;  —  dans  la  Passion 
latine  attribuée  à  Bède,  177;  —  dans  la  Passion  du 
Palatinus,  180-181;  —  dans  la  Passion  des  Jon- 
gleurs, 182;  —  dans  la  Passion  d'Autun,  187, 
189. 

Pilgrim's  Progress  de  John  Bunyan,  132. 

Pimentel  (Rodrigo  Alfonso),  414. 

Pirra,  341. 

Pisan  (Christine  de). 

Pise  (Terramagnino  de). 

Placidus,  personnage  d'une  Vie  latine  de  saint 
Valentin,  224. 

Plaies  (Les)  du  monde  de  Rutebeuf,  53. 

Platearius,  cité  par  Pierre  Bersuire,  321. 

Platon,  cité  par  Pierre  Bersuire,  320,  344. 

Pline  l'Ancien,  ses  ouvrages  à  la  Bibliothèque 
pontificale  d'Avignon,  275;  —  fréquemment  cité  par 
Pierre  Bersuire,  286,  315,  319,  320,  324,  330,  332, 
344;  —  cité  dans  les  Gesta  Romanorum,  425. 

Plutarque,  cité  par  Pierre  Bersuire,  320;  - —  voir 
Pseudo-Plu  torque. 

Poeticus,  personnage  du  Pèlerinage  de  l'Âme,  64. 

Poilevilain  (Jean). 

Poissy  (couvent  de),  cité  dans  Le  chanoine  marié, 
213. 


ET  DES  MATIERES. 


469 


Poitevins  (rue  des),  à  Paris,  299. 

Poitiers,  ses  habitants  ont  la  réputation  de  tri- 
cheurs, 21. 

Poitiers  (Complainte  sur  la  bataille  de). 

Poitiers  (Pierre  de). 

Poitou,  région  bien  connue  de  Pierre  Bersuire  et 
souvent  citée  par  lui,  261,  263,  264,  328,  427;  — 
petite  colonie  de  Poitevins  à  Paris,  299. 

Politique  d'Aristote,  363. 

Polybe,  407. 

Polycraticus  de  Jean  de  Salisbury,  116. 

Polyhistor  seu  de  Mirabilibus  mundi  de  Solin, 
332. 

Pomponius  Mêla,  cité  par  Pierre  Bersuire,  320, 
332. 

Pontoise,  cité  dans  les  Quarante  Miracles  de 
Notre  Dame,  195. 

Pordenone  (Odoric  de). 

Porrée  (Gilbert  de  La). 

Portajoyas,  personnage  de  Ronsasvals,  155,  168. 

Povereau  (Geoffroy). 

Pouille,  citée  dans  Le  Pape  qui  vendit  le  baume, 
206. 

Pouilly  (Jean  de). 

Prêcheurs  («  Château  »  des),  dans  le  Pèlerinage 
de  la  Vie  humaine,  42. 


Presles  (Raoul  de). 

Prévôt  (Le)  Etienne  et  son  frère,  197,  199, 
217-219. 

Prise  (La)  de  Pampelune  de  Nicolas  de  Vérone, 
142,  145,  160. 

Prix  (saint),  218. 

Procida  (Jean  de). 

Prosper  (saint),  cité  par  Pierre  Bersuire,  320. 

Provence,  région  bien  connue  de  Pierre  Bersuire, 
276,  306,  323,  328-329,  427;  —  son  importance  dans 
les  Otia  imperialia  de  Gervais  de  Tilbury,  333. 

Psautier  (Paraphrase  du),  poème  latin  de  Guil- 
laume de  Digullevdle,  73,  75. 

Pseudo-Boèce,  son  De  disciplina  scholarium  com- 
menté par  Nicolas  Trevet,  371. 

Pseudo-Plutarque,  auteur  de  l'Introduction  à 
Trajan,  116-117. 

Pseudo-Turpin  (Chronique  du). 

Ptolémée,  cité  dans  le  Pèlerinage  de  la  Vie 
humaine,  41,  109;  —  source  de  Pierre  Bersuire, 
320. 

Puy  (Notre-Dame  du). 

Puytaillé  (seigneurs  du),  261. 

Pythagore,   cité  par   Pierre  Bersuire,   320,   344. 


Quarante  (Les)  Miracles  de  Notre  Dame,  173, 
191-258. 

Quentin  (Jean). 

Questions    naturelles    de     Sénèque,     citées    par 


Pierre  Bersuire,  326. 
Quinimo  (Simon). 

Quinte-Curce,  cité  par  Pierre  Bersuire,  320. 
Quiriac  (saint),  248. 


Raban  Maur,  ses  ouvrages  reliés  ou  enluminés  à 
Avignon  au  XIVe  siècle,  274;  —  cité  par  Pierre  Ber- 
suire, 320,  338;  —  le  De  rerum  naturis  et  le  De 
universo  sources  de  X'Ovidius  moralizatus,  339, 
340;  —  les  Allégories  sur  l'Écriture,  sources  du 
Repertorium  morale,  356. 

Rabelais  (François),  262-263. 

Raimon  Feraut,  auteur  de  la  Vie  de  saint  Honorât, 
168. 

Raimond  des  Prés,  265. 

Rainfroi,  personnage  de  Berthe,  femme  du  roi 
Pépin,  240. 

Raoul,  auteur  de  la  Voie  de  Paradis,  12. 

Raoul  de  Brienne,  116. 

Raoul  de  Cambrai,  162. 

Raoul  de  Houdan,  auteur  du  Songe  d'Enfer,  12, 
21. 

Raoul  de  Presles,  relate  la  légende  de  Joienval  dans 
la  préface  de  la  Cité  de  Dieu,  104;  —  cité,  117,  410. 

Raoul  Tainguy,  scribe,  406. 

HIST.  LITTÉR.  XXXIX. 


Raoulet,  dans  les  Quarante  Miracles  de  Notre 
Dame,  196. 

Raphaël  (saint),  dans  l'un  des  Quarante  Miracles 
de  Notre  Dame,  192. 

Rapondi  (Dino),  405. 

Ravenne  (Johannitius  et  Pierre  de). 

Raynier  (Galian  de). 

Reductorium  morale  de  Pierre  Bersuire;  — 
cité  259,  261-264,  267,  271,  276-277,  288-290,  301- 
304;  — •  livre  X  inspiré  du  Bonum  universale  de 
apibus  de  Thomas  de  Cantimpré,  274; —  livre  XIV 
inspiré  des  Otia  imperialia  de  Gervais  de  Tilbury, 
275;  —  suspect  d'hérésie,  285-286;  —  304-349  :  les 
treize  premiers  livres  du  Reductorium,  307-325  ;  — 
les  trois  derniers  livres  du  Reductorium,  326-349; 
—  le  livre  XIV,  De  Nature  mirabilibus  ou  Descriptio 
mundi,  326-335;  —  le  livre  XV,  Ovidius  morali- 
zatus, 336-345;  — ■  le  livre  XVI,  Super  totam 
Bibliam,  345-349;  —  cité,  350,  356,  360,  414,  418, 
420,  425,  427,  428. 

31 


470 


TABLE  DES  AUTEURS 


Regnaidt,  personnage  de  Saint  Guillaume  du 
Désert,  241. 

Regnault  (François),  408. 

Régula  sancti  Benedicti,  citée  par  Pierre  Bersuire, 
321. 

Reims.  Voir  Saint-Remi  de  Reims. 

Reine  (La)  de  Portugal,  197, 199, 229-230. 

Religieux  de  Saint-Denis,  auteur  d'une  Chro- 
nique, 294. 

Rémi  (saint),  102,  254;  —  voir  aussi  Vie  de  saint 
Rémi. 

Rémi  d'Auxerre,  auteur  des  Expositiones,  274;  — 
cité  par  Pierre  Bersuire,  321. 

Remoulins,  près  de  Nîmes,  cité  dans  ie  Reduc- 
torium  morale  de  Pierre  Bersuire,  306. 

Renart,  cité  dans  ie  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine, 
18,  112. 

Renart  le  Contrefait,  57,  106. 

René  Ier  d'Anjou,  129,  404. 

Renier,  personnage  du  Roi  Thierry  et  sa  femme 
Osanne,  239. 

Renier  de  Jeunes,  personnage  de  Galien,  157;  — 
personnage  de  Ronsasvals,  159. 

Repertorium  morale  de  Pierre  Bersuire,  349- 
358;  —  cité  259,  260-263;  —  dédié  à  Pierre  des  Prés, 
266  ;  —  cité,  267  ;  —  exemplaire  donné  aux  Frères 
Prêcheurs  de  Troyes  par  Charles  V,  268;  —  cité,  271, 
276-277,  288,  302-305,  325,  336;  —  cité  359,  360, 
363,  396,  414,  418-420,  425,  428. 

Rerum  memorandarum,  de  Pétrarque,  329. 

Resia  (Naymon  de). 

Résurrection  de  Sion,  172-173,  190. 

Résurrection  du  Sauveur,  171-172,  185. 

Rhazès,  cité  par  Pierre  Bersuire,  321. 

Rhône,  cité  dans  le  Reductorium  morale  de  Pierre 
Bersuire,  305,  327. 

Richard  de  Bury,  auteur  du  Philobiblon,  271. 

Richard  de  Fournival,  cité  par  Pierre  Bersuire, 
321. 

Richard  de  Saint-Victor,  auteur  du  De  eruditione 
hominis  interioris,  57;  —  cité  par  Pierre  Bersuire, 
321. 

Richard  de  Stavensby,  un  des  auteurs  des  Concor- 
dantiae  magnae,  352. 

Ridewal  (Jean). 

Riga  (Pierre  de). 

Rivaut  (Jean). 

Robert  de  Baudricourt,  404. 

Robert  de  Clermont,  maréchal  de  Normandie, 
296. 

Robert  de  Dreux,  protecteur  de  Pierre  de  Beauvais, 
331. 

Robert  de  Lorris,  116,  283. 

Robert  de  Naples,  dans  les  Quarante  Miracles  de 
Notre  Dame,  196. 


Robert  de  Villette,  maître  régent  en  théologie, 
282. 

Robert  Gaguin,  408-409. 

Robert  Grosseteste,  107. 

Robert  Holkot,  337. 

Robert  le  Diable,  197, 199, 244-246. 

Roberto  de'  Bardi,  290-291. 

Rocamadour,  dans  Le  Jeune  marchand  sauvé,  208. 

Rochechouart  (Gui  de). 

Rodolphe  de  Hochberg,  maréchal  de  Bourgogne, 
407. 

Roger  (Pierre).  Voir  Clément  VI. 

Roi  (Le)  Flore  et  la  belle  Jehanne,  234-235. 

Roi  (Le)  Thierry  et  sa  femme  Osanne,  197,199, 
238-239,  258. 

Roland,  cité  dans  le  Pèlerinage  de  la  Vie 
humaine,  18. 

Roland  (Chanson  de). 

Roland  a  Saragosse,  137-151,  164-168. 

Rolando,  personnage  du  Viaggio  di  Carlo  Magno, 
143. 

Romain,  personnage  de  Saint  Laurent,  Philippe 
et  Dacien,  227. 

Romain  (Guillaume  et  Henri). 

Roman  (Antoine). 

Roman  d'Arles,  57. 

Roman  de  la  fleur  de  lis  de  Guillaume  de 
Digulleville,  11,  88,  89-105. 

Roman  de  la  Rose,  les  Normands  y  sont  critiqués, 
2,  37;  ■ —  influence  sur  le  Pèlerinage  de  la  Vie 
humaine,  12,  sur  l'oeuvre  entière  de  Guillaume  de 
Digulleville,  108. 

Roman  de  la  Violette,  234. 

Roman  de  Renart,  111. 

Roman  des  Sept  Sages,  205. 

Roman  du  Comte  de  Poitiers,  234 

Romanz  (Li)  de  saint  Fanuel,  179. 

Ronsasvals,  poème  épique  provençal,  137,  151- 
168. 

Rostan  Bonet,  notaire  à  Apt,  136-137. 

Rotla  di  Roncisvalle,  poème  épique  italien, 
141-147,  149. 

Rouen,  cité  dans  le  Pèlerinage  de  l'Âme,  3,  60. 

Rouen  (Jeannin  de). 

Rovroy  (Jean  de). 

Roye  (Barthélémy  dé). 

Rustique  (saint),  67,  75. 

Rutebeuf,  auteur  de  la  Voie  de  Paradis,  12;  — 
auteur  de  la  Complainte  de  Guillaume  de  Saint- 
Amour,  17;  ■ —  auteur  de  la  Complainte  du  comte 
Eudes  de  Nevers,  et  de  la  Nouvelle  complainte 
d'Outremer,  34,  53;  —  des  Plaies  du  monde,  53;  — 
de  VErberie,  185. 


ET  DES  MATIERES. 


471 


Sabine,  personnage  de  Saint  Alexis,  227. 

Saillembien  (Jean). 

Saint  Alexis,  197,  199,  227-228,  256. 

Saint-Aman,  son  cimetière  évoqué  par  Pierre 
Bersuire  dans  le  Reductorium  morale,  263. 

Saint-Benoit-le-Bétourné,  à  Paris,  292. 

Saint-Denis,  l'abbaye  prétend  conserver  l'ori- 
flamme de  Dagobert,  102. 

Saint-Denis  (Chronique  du  Religieux  de). 

Saint-Denis  (Grandes  chroniques  de). 

Saint-Donatien  de  Bruges,  292. 

Saint-Éloi  de  Paris,  prieuré  bénédictin  conféré 
à  Pierre  Bersuire,  260,  290,  293-297,  299-301,  304, 
350,  359,  362,  363,  420. 

Saint-Florent  de  Saumur,  abbaye  bénédictine, 
277,  279,  305, 342. 

Saint-Genais  (Manche),  cité  dans  les  Quarante 
Miracles  de  Notre  Dame,  195. 

Saint  Guillaume  du  Désert,  197,  199,  240-242. 

Saint  Ignace,  197,  199,  222-223. 

Saint-Jacques  (couvent  de),  à  Paris,  391. 

Saint  Jean  Chrysostome  et  sa  mère,  197,  198, 
204-205. 

Saint-Jean  d'Orbestier,  son  cartulaire  mentionne 
un  Georges  Bersuyre,  259. 

Saint  Jean  le  Pelu,  197,  199,  224-225. 

Saint-Jouin-de-Marnes,  279-280,  342. 

Saint  Laurent,  Philippe  et  Dacien,  197,  199, 
225-227. 

Saint-Martial  de  Limoges,  420. 

Saint-Maur-des-Fossés,  295,  300,  350. 

Saint- Michel-en-V 'Herm,  cité  dans  te  Reductorium 
morale,  de  Pierre  Bersuire,  262-263. 

Saint  Pantaléon,  197,  199,  221. 

Saint-Paul-Trois-Châteaux,  387. 

Saint-Pierre  de  Gerberoy  (Oise),  291. 

Saint-Pierre-du-Chemin  (Vendée),  village  natal 
de  Pierre  Bersuire,  259-260,  301. 

Saint-Remi  de  Reims,  103. 

Saint  Sevestre  et  l'Empereur  Constantin, 
197,  199,  249-250. 

Saint-Thomas  d'Épernon,  281. 

Saint-  Yrieix  (Hélie  de). 

Saint  Valentin,  197,  199,  223-224. 

Saint-Victor  (abbaye  de),  à  Paris,  sa  bibliothèque 
possédait  le  manuscrit  du  De  laudibus  Virginis  de 
Bersuire,  266;  —  un  exemplaire  du  Doctrinal 
d'Alexandre  de  Villedieu  avec  une  Glose  attribuée 
à  tort  à  Bersuire,  423;  —  Pierre  Bersuire  y  aurait 
été  emprisonné,  287;  —  Pierre  de  Poitiers  y  est 
chanoine,  421. 

Saint-Victor  (Porte),  à  Paris,  287. 

Saint-Victor  (Hugues  et  Richard  de). 

Sainte  Bautheut,  197,  199,  251-252. 


Saintonge,  région  bien  connue  de  Pierre  Bersuire, 
263,  427. 

Salamon  de  Bretagne,  personnage  de  Ronsasvals, 
153. 

Salisbury  (Jean  de). 

Salluste,  cité  par  Pierre  Bersuire,  320,  374. 

Salomé,  personnage  de  la  Nativité  du  ms.  Cangé, 
174-175. 

Salomon,  cité  dans  le  Pèlerinage  de  l'Âme,  64  ;  — 
cité  dans  le  Roman  de  la  fleur  de  lis,  91,  94. 

San-Salvador  de  Budino,  prieuré  clunisien,  278. 

Santa  Croce  (Filippo  da). 

Santeline,  personnage  de  Barlaam  et  Josaphat, 
220. 

Sara  (Jean  de). 

Saragosse  (Roland  à). 

Sause  (Barré  de). 

Savaric,  personnage  de  Ronsasvals,  153. 

Savoie  (Jean  de). 

Savoyards  (Les),  cités  dans  le  Reductorium  morale 
de  Pierre  Bersuire,  267. 

Scala  (Antonio  délia),  413. 

Schlitpacher  (Johannes). 

Sébile,  personnage  de  L'Enfant  voué  au  diable, 
200-202. 

Secret  des  Secrets,  109. 

Secundus  le  Taciturne,  cité  par  Pierre  Bersuire, 
320. 

Seguin  (Philippe),  auteur  d'une  Bibliolheca  cis- 
terciana,  1. 

Sénèque,  274;  —  fréquemment  cité  par  Pierre 
Bersuire,  286,  315,  319,  320,  326,  332,  344,  349; 
— ■  son  De  Remediis  traduit  par  Jacques  Bauchant, 
363;  —  les  Declamationes  et  les  Tragédies  com- 
mentées par  Nicolas  Trevet,  372;  —  cité  dans  les 
Gesla  Romanorum,  425. 

Sénèque  le  Tragique,  cité  par  Pierre  Bersuire,  320. 

Senlis,  bien  connu  de  Guillaume  de  Digulleville, 
3;  —  cité  dans  La  Fille  du  roi  de  Hongrie,  236. 

Sermons,  attribués  à  tort  à  Pierre  Bersuire,  421, 
422. 

Settimo  (Guido). 

Sevestre.  Voir  Saint  Sevestre  et  l'Empereur  Cons- 
tantin. 

Séville  (Isidore  de). 

Sezille  (Girart  de). 

Sigebert  de  Gembloux,  cité  par  Pierre  Bersuire, 
321. 

Silvestre  (Bernard). 

Siméon  (saint),  cité  dans  le  Pèlerinage  de  l'Âme, 
68. 

Siméon,  dans  le  Pèlerinage  de  Jésus-Christ,  82, 
84;  — ■  dans  la  Nativité  du  ms.  Cangé,  174;  —  dans 
l'Évangile  de  Nicodème,  183. 

31. 


472 


TABLE  DES  AUTEURS 


Siméon  Métaphraste,  auteur  d'une  Vie  de  saint 
Pantaléon,  221;  —  auteur  d'une  Vie  de  saint 
Ignace,  222. 

Simon,  personnage  de  Berthe,  femme  du  roi  Pépin, 
239-240. 

Simon  d'Escorcy,  295. 

Simon  Quinimo,  notaire,  293,  295. 

Simonide,  cité  par  Pierre  Bersuire,  323. 

Sion  (Résurrection  de). 

Sixte,  personnage  de  Saint  Laurent,  Philippe  et 
Dacien,  126. 

Sixte  de  Sienne,  auteur  d'une  Bibliotheca  sancta, 
422. 

Socrate,  cité  par  Pierre  Bersuire,  325. 

Solin,  fréquemment  cité  par  Pierre  Bersuire, 
286, 315, 319, 320, 330, 332, 344, 353, 387  ;  —  cité  par 
Pierre  de  Beauvais  dans  la  Mappemonde,  331;  — 
cité  par  Nicolas  Trevet,  374  ;  —  source  des  traités  de 
géographie  du  Moyen  âge,  419. 

Songe  d'Enfer  de  Raoul  de  Houdan,  influence  sur 
le  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine,  12; 
consacré  aux  Poitevins,  21. 


Sostegno  di  Zanobi,  auteur  présumé  de  la  Spagna, 
142. 

Spagna  (La),  poème  épique  italien,  141-147,  158, 
160,  162-163. 

Spéculum  historiale  de  Vincent  de  Beauvais,  99; 
—  cité  par  Pierre  Bersuire,  321. 

Spire  (saint),  dans  les  Quarante  Miracles  de 
Notre  Dame,  195. 

Stavenesby  (Richard  de). 

Strasbourg  (Nicolas  de). 

Suétone,  cité  par  Pierre  Bersuire,  320. 

Summa  Sententiarum  de  Hugues  de  Saint-Victor, 
49. 

Super  contemplationem  animae  de  Hugues  de 
Saint-Victor,  274. 

Super  totam  Bibliam  de  Pierre  Bersuire,  345- 
349;  —  cité,  417. 

Supplementum  chronicorum  de  Philippe  de  Ber- 
game,  421. 

Sy  (Jean  de). 


Tainguy  (Raoul). 

Tarascon,  cité  dans  le  Reductorium  morale  de 
Pierre  Bersuire,  327. 

Templiers  (Les),  cités  dans  le  Pèlerinage  de  la 
Vie  humaine,  25. 

Térence,  cité  par  Pierre  Bersuire,  320. 

Terigi,  personnage  de  la  Spagna,  142-143. 

Termes  (Gautier  de). 

Terramagnino  de  Pise,  auteur  de  la  Doctrina  de 
cort,  128. 

Théodas,  personnage  de  Barlaam  et  Josaphat,  220. 

Théodore,  la  femme  moine,  197,  198,  211-212. 

Theodorus,  personnage  d'une  version  en  prose  de 
Le  Marchand  chrétien  et  le  Juif,  216. 

Théonas.  Voir  Théodas. 

Théophile  (Miracle  de). 

Théophrasle,  cité  par  Pierre  Bersuire,  332,  344. 

Théopompe,  cité  par  Pierre  Bersuire,  320. 

Thérines  (Jacques  de). 

Theséus  de  Cologne,  258. 

Thierry  III,  252. 

Thierry.  Voir  Le  Roi  Thierry  et  sa  femme  Osanne. 

Thomas  Beckel,  416. 

Thomas  d'Aquin  (saint).  Voir  Vie  de  saint 
Thomas  d'Aquin. 

Thomas  de  Cantimpré,  auteur  du  Bonum  uni- 
versale  de  apibus,  274-275,  292  ;  —  influence  de  son 
De  natura  rerum  sur  l'œuvre  de  Pierre  Bersuire, 
319,  321. 

Thomas  de  Digulleville,  père  de  Guillaume  de 
Digulleville,  2. 

Thomas  IValeys  ou  de  Galles.  L'Ovidius  moraliza- 
tus  de  Bersuire  lui  est  attribué,  337,  343;  —  a  con- 
naissance de  la  quatrième  décade  de  Tite-Livc,  368. 


Tibert,  personnage  de  Berthe,  femme  du  roi  Pépin, 
239. 

Tilbury  (Gervais  de). 

Timée  de  Platon,  344. 

Tite-Live,  traduction  de  ses  Décades,  par  Pierre 
Bersuire,  287,  301,  358-414;  —  cité  dans  le  Reducto- 
rium morale,  320. 

Tombel  (Le)  de  Chartrose,  204,  205. 

Topographia  Hiberniae  de  Giraud  de  Barri,  276. 

Toulouse  (province  de),  citée  dans  le  Reductorium 
morale  de  Pierre  Bersuire,  323. 

Tournai.  Voir  Notre-Dame  de  Tournai. 

Tournai  (Hermann  de). 

Tournay  (L'Istoire  de  la  construction  de). 

Tours  (Grégoire  de). 

Tracon,  personnage  de  Saint  Sevestre  et  l'Empereur 
Constantin,  249-250. 

Tractatus  beau  Bernardi  de  planctu  béate  Marie, 
attribué  à  tort  à  saint  Bernard,  177-178. 

Tractatus  de  planctu  B.  Virginis,  184. 

Tractatus  de  proprietatibus  rerum  moralizatus, 
compilation  anonyme  dont  s'inspira  Pierre  Bersuire 
dans  son  Reductorium  morale,  275,  317-319,  322. 

Traduction  de  Tite-Live  par  Bersuire,  287, 
301,  358-414. 

Tragédies  de  Sénèque,  372. 

Traité  (Le)  de  l'Âme  d'Aristote,  58. 

Traité  (Le)  du  Sacre  de  Jean  Golein,  104. 

Trajan.  Voir  Instruction  à  Trajan;  —  dan9  Saint 
Ignace,  222. 

Traversari  (Ambrogio). 

Trebius  Niger,  cité  par  Pierre  Bersuire,  320. 

Trevet  (Nicolas). 


ET  DES  MATIERES. 


473 


Tréguier,  cité  dans  le  Reductorium  morale  de 
Pierre  Bersuire,  335,  343. 

Trets,  cité  dans  le  Reductorium  morale  de  Pierre 
Bersuire,  306. 

Trinité,  thème  d'un  poème  latin  de  Guillaume  de 
Digulleville,  75. 

Trinité  de  Clisson,  prieuré  conféré  à  Pierre  Ber- 
suire, 279,  349. 


Tritenheim  (Jean  de). 

Trogue-Pompée,  cité  par  Pierre  Bersuire,  320. 
Trois  (Les)  Maries,  texte  dramatique,  171. 
Trois  Rois  (Jeu  des). 

Turpin,  personnage  du  Roland  à  Saragosse,  138; 
-  personnage  de  Ronsasvals,  152,  155. 
Turpin  (Chronique  du  Pseudo-). 
Tuy  (diocèse  de),  en  Espagne,  278. 


Uzès,  cité  dans  le  Repertorium  morale  de  Pierre  Bersuire,  277. 


Valentin  (saint),  223-224. 

Valenton,  cité  dans  les  Quarante  Miracles  de 
Notre  Dame,  195. 

Valère-Maxime,  275;  —  cité  par  Pierre  Bersuire, 
320,  388,  417;  —  cité  par  Nicolas  Trevet,  374;  — 
cité  dans  les  Gesta  Romanorum,  425. 

Valérien,  personnage  de  la  Vie  de  saint  Laurent, 
226. 

Valete  (Giraud). 

Varazze  (Jacques  de). 

Varron,  cité  par  Pierre  Bersuire,  320,  332. 

Vassius,  auteur  du  De  historicis  latinis,  423. 

Végèce,  275;  —  cité  par  Pierre  Bersuire,  320;  — 
souvent  traduit  au  xive  siècle,  361,  362  ;  —  cité  par 
Nicolas  Trevet,  374. 

Venelle  (Jean  de). 

Vérard  (Antoine),  130-131,  407-408,  409. 

Verbum  abbreviatum,  de  Pierre  Le  Chantre,  422. 

Vergne  (Hugues  de  La). 

Vérone  (Nicolas  de). 

Véronique  (sainte),  dans  la  Passion  d'Autun,  189. 

Viaggio  (II)  di  Carlo  Magno  in  Ispagna,  poème 
épique  italien,  141-147,  149,  158-162. 

Viane  (Prince  de),  voir  Carlos  d'Aragon. 

Vie  (La)  de  Barlaam  et  Joasaf,  220. 

Vie  (La)  de  Notre  Seigneur  Jésus-Christ,  57. 

Vie  (La)  de  saint  Alexis,  228,  255. 

Vie  (La)  de  saint  Benoit,  108. 

Vie  (La)  de  saint  Bernard,  1-8. 

Vie  (La)  de  sainte  Dieudonnée,  mère  de  saint 
Jehan  Bouque  d'Or,  205. 

Vie  (La)  en  prose  de  sainte  Douceline,  168. 

Vie  (La)  de  saint  Gilles  de  Guillaume  de  Berne- 
ville,  162. 

Vie  (La)  de  saint  Guillaume  de  Bourges,  106, 
108. 

Vie  (La)  de  saint  Honorât  de  Raimon  Feraut, 
168. 


Vie  (La)  de  saint  Louis  de  Guillaume  de  Nangis, 
99. 

Vie  (La)  de  sainte  Marguerite,  202. 

Vie  (La)  de  saint  Rémi  d'Hincmar,  94. 

Vie  (La)  de  saint  Thomas  d'Aquin  de  Bernard 
Gui,  270. 

Vie  (La)  des  Pères,  209,  211,  230;  —  citée  par 
Pierre  Bersuire,  320. 

Vierge  (La),  oraison  à  elle  adressée  dans  le  Pèle- 
rinage de  la  Vie  humaine,  25,  31,  dans  le  Pèlerinage 
de  l'Âme,  49,  dans  le  Pèlerinage  de  Jésus-Christ, 
82;  —  ses  lamentations  dans  le  Pèlerinage  de  l'Âme, 
57;  dans  le  Pèlerinage  de  Jésus-Christ,  84;  —  ses 
fêtes,  dans  le  Pèlerinage  de  l'Âme,  67;  —  poème 
latin  de  Guillaume  de  Digidleville  consacré  au  nom 
de  Marie,  76;  —  autre  poème  en  son  honneur,  76. 

«  Villaribus  »  (Pierre  de). 

«  Villaris  »  (Pierre). 

Villedieu  (Alexandre  de). 

Villeneuve  (Arnaud  de). 

Villette  (Robert  de). 

Vincent,  personnage  de  Saint  Laurent,  Philippe 
et  Dacien,  226. 

Vincent  de  Beauvais,  99;  —  rapport  des  miracles 
de  la  Vierge  contenus  dans  le  Spéculum  historiale 
avec  les  Quarante  Miracles  de  Notre  Dame,  202 
203,  205,  228;  —  ses  encyclopédies  à  la  Bibliothèque 
pontificale  d'Avignon,  275  ;  —  292  ;  —  cité  par  Pierre 
Bersuire,  321,  333,  344,  349;  —  sa  crédulité  dans 
certains  passages  du  Spéculum,  323,  324. 

Violier  (Le)  des  histoires  romaines,  traduction  des 
Gesta  Romanorum,  425,  426. 

Virgile,  cité  par  Pierre  Bersuire.  320,  332,  417; 
—  sujet  de  légende  au  Moyen  âge,  336. 

Virgin  (Pierre). 

Visconti  (Les),  la  première  décade  de  Tite-Live 
copiée  dans  un  manuscrit  provenant  de  leur  biblio- 
thèque, 373. 


'iT'l 


TABLE  DES  AUTEURS 


Visconti  (Galéas),  297,  413. 

Visio  sancti  Pauli,  48,  50,  55,  65. 

Visio  status  animarum  post  mortem  de  Jean, 
moine  de  Liège,  48. 

Vita  Basilii,  attribuée  à  Amphilochius,  247. 

Vita  sancti  Antonii,  citée  par  Pierre  Bersuire, 
321. 

Vita  sancti  Brandani,  citée  par  Pierre  Bersuire. 
321. 

Vitry  (Jacques  et  Philippe  de). 


Vœux  (Les)  du  Héron,  98. 

Voie  (La)  de  Paradis  de  Raoul,  influence  sur  le 
Pèlerinage  de  la   Vie  humaine,  12. 

Voie  (La)  de  Paradis  de  Rutebeuf,  influence  sur 
le  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine,  12. 

Volant,  personnage  des  Quarante  Miracles  de 
Notre  Dame,  196. 

Voyage  (Le)  de  saint  Brendan,  128. 

Vulcain,  dans  VOvidius  moralizatus,  338. 

Vy  (Jean  de). 


w 


Waleys  (Thomas).  Poetry,  426. 

JVarton  (Thomas),  auteur  de  History  of  English  Woodstack  (Humphrey  of). 


Xanthos  de  Sarde,  cité  dans  les  écrits  latins  de  Pierre  Bersuire,  320. 


Ypocrates,  dans  Saint  Pantaléon,  221. 


Ysabel,  dans  La  Fille  du  roi  devenue  soudoyer,  237. 


Zachée,  dans  le  Pèlerinage  de  Jésus-Christ,  83. 
Zambre,  dans  la  Vie  de  saint  Sevestre,  250. 
Zamora  (Gil  de). 
Zanobi  (Sostegno  di). 

Zébédée,  ses  fils  cités  dans  le  Pèlerinage  de  la 
Vie  humaine,  33. 
Zebel,  dans  la  Nativité  du  ms.  Cangé,  173-175. 


Zelomé,  nom  de  Zebel  dans  l'Évangile  du  Pseudo- 
Mathieu, 175. 

Zénophile,  personnage  de  Saint  Sevestre  et  l'Em- 
pereur Constantin,  249-250. 

Ziegelbauer  (Le  P.),  auteur  d'une  Historia  rei 
literariae  O.S.B.,  264,  422,  423,  424. 

Zolle,  personnage  de  Pierre  le  Changeur,  217. 


TABLE 

DES  ARTICLES    CONTENUS    DANS   CE   TRENTE-NEUVIEME   VOLUME. 


rages 

Avertissement v 

Notice  sur  François  Olivier-Martin  (C.  S.) vu 

SUITE   DU   QUATORZIÈME  SIÈCLE. 

Guillaume  de  Digulleville,  moine  de  Chaalis  (E.  F.) 1 

Poèmes  épiques  provençaux  du  xrve  siècle  (M.  R.) 133 

Le  théâtre  religieux  en  langue  française  jusqu'à  la  fin  du  xive  siècle  (A.  J.) 169 

Pierre  Bersuire,  prieur  de  Saint-Éloi  de  Paris  (C.  S.) 259 

Table  des  auteurs  et  des  matières 451 


Imprimerie  Nationale 

J.  C.  100411 
61  0631  0  67  001  1 


Date  Due 

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0526 


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